«Madame la comtesse,
»Les événements de ma vie sont tels (et cependant croyez-le bien, je suis en réalité plus malheureux que coupable), que par suite de la rencontre que j'ai faite de l'homme qui porte le nom de marquis de Pourrières, je suis forcé de quitter la France pour n'y plus revenir ma fortune, que, dans la prévision d'un événement qui se réalise aujourd'hui, j'avais toujours tenue disponible, est médiocre, mais elle suffit à mes vœux, et je vais, dans une retraite connue de Dieu seul, oublier les hommes, le mal qu'ils m'ont fait, et tâcher de me faire oublier moi-même. Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai déjà loin de vous, et bientôt l'immensité des mers aura mis entre la France et moi une barrière difficile à franchir. Mais j'ai voulu, comme vous êtes la seule personne au monde à laquelle je m'intéresse, vous donner un avis que je vous prie à deux genoux de vouloir prendre en considération.
»Je ne sais si je me trompe, (fasse le ciel qu'il en soit ainsi), mais j'ai cru m'apercevoir que le marquis de Pourrières, que cependant vous n'avez va qu'une fois, vous inspirait cet intérêt, précurseur ordinaire d'un sentiment plus tendre; excusez-moi, madame, si je m'exprime avec aussi peu de ménagement, mais je n'ai pas le temps de chercher mes phrases, et je crois que la circonstance est assez grave pour me justifier.
»Vous rencontrerez probablement monsieur le marquis de Pourrières dans le monde, cela est infaillible, car si l'occasion ne se présentait pas d'elle-même, cet homme, bien qu'il m'ait donné l'assurance du contraire, cet homme, dis-je, saurait la faire naître. Eh bien! madame la comtesse, si je ne me trompe pas, et je crois ne pas me tromper, au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, pour votre tranquillité et pour votre bonheur à venir, évitez ses regards, évitez de lui parler; fuyez, fuyez les lieux où vous pourriez le rencontrer, étouffez à sa naissance un sentiment qui, si vous n'y prenez garde, fera le malheur de votre vie entière; fuyez le marquis de Pourrières, cet homme que je connais bien, (car les malheurs de ma vie m'ont donné le triste privilége de pouvoir juger les hommes); cet homme est plus dangereux que vous ne pouvez le penser.
»Il faudrait, pour vous déduire les raisons qui m'engagent à vous parler ainsi, que je vous racontasse toute l'histoire de ma vie, et pour cela le temps me manque, la chaise de poste qui doit me conduire hors du royaume de France m'attend dans la cour de ma maison. Lorsque je serai arrivé au but du long voyage que je vais entreprendre, ce récit, que je ne puis vous faire aujourd'hui, je vous l'enverrai, et si maintenant cette lettre vous paraît inconséquente, lorsque vous connaîtrez la vie du malheureux docteur Mathéo, et le rôle qu'y joue celui qui, à tort ou à raison, se fait appeler le marquis de Pourrières, vous trouverez, j'en suis d'avance convaincu, qu'en vous l'écrivant je n'ai fait que m'acquitter d'un devoir qui m'était imposé par l'intérêt si vif que je vous porte.
»Adieu, madame la comtesse; je vous laisse prévenue et défendue par vos vertus, qui ne vous feront pas faute, si malgré les vœux bien sincères que ne cessera de faire pour votre bonheur, celui qui sait le mieux rendre justice à vos éminentes qualités, vous vous trouviez en péril.
»J'espère être arrivé dans moins de trois mois au but de mon voyage, et mon premier soin sera de vous adresser une lettre, qui vous expliquera celle-ci, et que vous trouverez à Paris, poste restante, aux initiales C. D. N.»
Lucie, après avoir lu cette lettre, sonna avec violence sa femme de chambre, qui se présenta tout effarée dans la chambre à coucher de sa maîtresse. La pauvre fille qui n'était pas habituée à d'aussi brusques appels, croyait qu'il était arrivé malheur à la comtesse, ou que le feu était à l'hôtel.
—Dites à mademoiselle de Beaumont de venir me parler, lui dit Lucie d'une voix brève, et saccadée.
—Mademoiselle est couchée et dort sans doute depuis longtemps, répondit la femme de chambre; cependant, si madame la comtesse le veut absolument, j'irai l'éveiller.
—Non, c'est inutile.
Et comme la femme de chambre attendait qu'il plût à sa maîtresse de lui donner des ordres.
—Vous pouvez vous retirer, lui dit brusquement Lucie; je n'ai besoin de rien.
«Madame, bien sûr, vient de recevoir une bien mauvaise nouvelle, se dit la femme de chambre en se retirant.»
Lucie ne se coucha qu'après avoir relu plusieurs fois la lettre du docteur Mathéo; son sommeil fut agité et plein de songes bizarres au milieu desquels lui apparaissait toujours la physionomie du marquis de Pourrières, tantôt riante et gracieuse, tantôt sombre et terrible.
Les premières lueurs du jour doraient à peine l'horizon, lorsque lasse d'attendre en vain le sommeil réparateur qui s'obstinait à la fuir, elle se jeta à bas de sa couche, se vêtit à la hâte d'un peignoir de mousseline blanche, et monta chez son amie qui dormait encore profondément.
III.—Un complot renouvelé des Grecs.
Ainsi que nous venons de le dire, Laure dormait encore profondément. Sa respiration égale, ses lèvres roses qui semblaient s'être entr'ouvertes pour sourire et qui laissaient entrevoir un double rang de petites perles de la plus éblouissante blancheur, annonçaient ce sommeil si calme et si réparateur qui n'appartient qu'à ceux d'entre nous dont l'âme ne s'est pas encore brûlé les ailes au souffle dévorant des passions et qui n'est traversée que par des songes sortis par la porte d'ivoire; songes d'enfants, songes couleur de roses, qui ne laissent dans la mémoire que des souvenirs agréables qui font regretter le sommeil.
Lucie s'était arrêtée à quelques pas du lit de son amie, qu'elle ne pouvait se résoudre à éveiller. Pourquoi, se disait-elle, mon sommeil n'est-il plus aussi calme que celui de cette innocente enfant? Pourquoi l'image de cet homme, que je n'ai vu qu'une fois, est-elle venue cette nuit se placer sans cesse devant mes yeux? Est-ce que par hasard le docteur Mathéo aurait raison? et serait-il vrai que l'intérêt de curiosité que cet homme m'a tout d'abord inspiré est l'indice précurseur d'un sentiment plus tendre? Oh! non, cela est impossible. Je suis l'épouse d'un homme que j'aime autant que je le respecte; je ne veux, je ne dois penser à qui que ce soit au monde...
Après être restée quelques minutes ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, la comtesse parut vouloir chasser les sombres pensées qui traversaient son esprit; elle s'avança sur la pointe des pieds jusque vers le lit de Laure et déposa un baiser sur le front blanc et pur de la jeune fille; celle-ci réveillée par cette caresse, se frotta d'abord les yeux, et lorsqu'elle eut reconnue son amie, elle lui passa ses deux bras autour du cou, et l'attirant vers elle, elle lui rendit avec usure la douce caresse qu'elle venait d'en recevoir.
Ces deux femmes ainsi enlacées, l'une brune, l'autre blonde, mais jeunes et belles toutes deux, rappelaient, en formant le plus délicieux groupe qu'il soit possible d'imaginer, Mina et Brenda, les deux charmantes sœurs de la ballade allemande; et pour les peindre, l'artiste le plus exigeant les aurait laissées là où elles se trouvaient, dans une gracieuse et fraîche chambre de jeune fille, éclairée par les joyeux rayons d'un beau soleil, toute pleine de fleurs rares et de ces mille riens qui nous font rêver lorsqu'il nous est donné de les apercevoir, parce que nous devinons à l'éclat de leurs couleurs, à la délicatesse de leurs formes, à une multitude de signes qui se sentent, bien qu'ils ne puissent pas s'exprimer, qu'ils appartiennent à une jolie femme.
—Comment! déjà levée? dit Laure après avoir regardé à une pendule de marbre blanc placée sur la cheminée, entre deux coupes d'agate destinées à recevoir ses bijoux.
—C'est que j'ai beaucoup de choses à te raconter, ma chère Laure, répondit Lucie.
—Je parie que tu veux encore me parler de cet ennuyeux marquis de Pourrières. Lucie, Lucie, je suis disposée à croire que ce n'est pas seulement la curiosité qui vous fait vous intéresser à cet homme.
—Tu es folle, s'écria la comtesse, qui sentit le rouge lui monter au visage lorsqu'elle entendit son amie lui dire à peu près ce que venait de lui écrire le docteur Mathéo; cependant elle répéta: tu es folle.
—Pas si folle, reprit Laure, et la preuve, c'est que tu rougis de te voir devinée.
Laure était bien loin d'attacher à ses paroles l'importance qu'elle paraissait vouloir y mettre; elle ne voulait que rire un instant aux dépens de son amie: aussi fut-elle singulièrement étonnée lorsqu'elle la vit se jeter entre ses bras en pleurant à chaudes larmes, et qu'elle l'entendit lui dire d'une voix entrecoupée par les sanglots: Mon Dieu, mon Dieu! serait-ce vrai?
—Lucie, qu'as-tu donc, grand Dieu! s'écria Laure véritablement alarmée; mais je t'assure que je ne voulais pas t'affliger; calme-toi, je t'en supplie.
Et la jeune fille cherchait par ses caresses à rendre à son amie le calme qu'elle paraissait avoir perdu.
—Voyons, dis-moi ce que tu as sur le cœur; ce n'est pas pour rien que tu es venue d'aussi bonne heure dans ma chambre; parle, ma chère Lucie, je t'écoute.
La comtesse avait peu à peu recouvré du sang-froid.
—C'est parce que j'étais furieuse de te voir des idées semblables à celles qui sont exprimées dans cette lettre, que je me suis tant affligée, dit-elle en donnant à Laure la lettre du docteur Mathéo; mais mon chagrin s'en est allé aussi vite qu'il était venu, continua-t-elle en essayant de sourire.
—Ceci est beaucoup plus grave que je ne le pensais, répondit Laure après avoir attentivement lu la lettre écrite par Mathéo, et je vois que tu avais raison de considérer la rencontre de ce marquis de Pourrières comme un événement malheureux. Comment! notre bon docteur est forcé de quitter la France parce qu'il s'est retrouvé en face de cet homme? Lucie, Lucie, le docteur Mathéo est un homme d'honneur, il faut suivre les conseils qu'il te donne; s'il t'a écrit une semblable lettre, c'est qu'il avait ses raisons pour cela.
—Mais cependant cette fuite précipitée indique que si l'un de ces deux hommes a quelque chose à craindre, ce n'est pas le marquis de Pourrières...
—C'est vrai; cependant je te le répète, la lettre du docteur paraît n'avoir été écrite que dans ton intérêt, suis donc les conseils qu'elle te donne. A mon tour, Lucie, je vais croire aux pressentiments; fuis le marquis de Pourrières, évite les lieux dans lesquels tu pourrais le rencontrer.
—Mais le puis-je? cet homme est très-répandu dans le monde, et je dois nécessairement le rencontrer tôt ou tard dans un des salons où nous sommes admises.
—Tu as oublié, sans doute, que depuis le départ de ton mari pour l'Algérie, tu ne vas que chez la marquise de Villerbanne, et qu'il n'est pas probable que ce soit chez elle que tu le rencontres.
—Tu te trompes; tu te souviens sans doute que ma tante nous a dit que l'on devait lui présenter, lors de sa prochaine soirée, un cavalier dont elle avait beaucoup connu le père pendant l'émigration?
—Eh bien!
—Je suis certaine que ce cavalier dont je n'ai pu demander le nom, n'est autre que le marquis de Pourrières.
—Quelle idée!
—Tu verras si je me trompe.
—Mais en admettant qu'il en soit ainsi, tu peux, il me semble, ne lui parler que si tu y es absolument forcée, et ne le recevoir qu'avec assez de froideur pour lui enlever l'envie de se rapprocher de toi; rien ne nous dit d'ailleurs qu'il sera bien empressé de te parler.
—Je le désire, et bien sincèrement.
—Du reste ma chère Lucie, je n'ai pas besoin de te dire quelle est la conduite que tu dois suivre, en admettant même, ce que je ne puis ni ne veux faire, que le docteur Mathéo ne se soit pas trompé. Le souvenir de ce que tu dois de bonheur à l'affection si vraie de M. de Neuville, de soins pour la conservation de la pureté du nom que tu portes te défendra suffisamment.
Lucie serra avec force son amie contre sa poitrine:
—Tu es plus raisonnable que moi, lui dit-elle après l'avoir tendrement embrassée, et cependant tu es beaucoup plus jeune.
—Oh! beaucoup plus jeune, répondit Laure, cela te plaît à dire, trois ou quatre années de moins, je crois, voyez-vous quelle énorme différence! Mais laissons toutes ces folies, je ne vois dans tout ceci qu'une seule chose qui doive nous affliger, c'est le départ de ce bon docteur Mathéo, que pour ma part je regrette infiniment.
—Nous saurons plus tard quelles sont les raisons qui l'ont forcé à quitter si précipitamment Paris, et la brillante position qu'il s'y était faite.
—Je souhaite bien sincèrement qu'elles ne soient pas de nature à lui interdire tout espoir de retour.
Après avoir causé quelques instants encore du sujet qui les occupait, Lucie et Laure se rappelèrent en même temps qu'elles devaient ce jour même rendre une visite à la tante d'Eugénie de Mirbel, qu'elles voulaient essayer de réconcilier avec sa nièce. Elles se séparèrent afin de procéder à leur toilette, et après le déjeuner elles montèrent en voiture et se firent conduire rue du Faubourg-Saint-Denis, 56.
Madame de Saint-Preuil, ainsi se nommait la tante d'Eugénie de Mirbel, avait depuis la brusque disparition de sa nièce, dont elle n'avait connu que plus tard le motif, vu s'augmenter les maux dont elle était affligée; aussi, l'affaiblissement de ses facultés physiques était tel que ce ne fut pas sans peine que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont, qui avaient eu plusieurs fois l'occasion de la voir avant la catastrophe qui l'avait privée d'une partie de sa fortune, parvinrent à s'en faire reconnaître.
—Je me suis souvenue, lui dit Lucie, après les compliments d'usage entre gens bien nés, qui se revoient après une longue absence, que mon père avait eu l'honneur d'être de vos amis, et j'ai voulu vous prier d'agréer les hommages de sa fille; croyez, madame, que depuis longtemps déjà je me serais acquittée de ce devoir, mais ce n'est qu'hier qu'une personne, que je suis surprise de ne pas voir auprès de vous, et que j'ai rencontrée par hasard, m'a indiqué votre demeure.
La comtesse prévoyait bien, et c'était pour amener cette question qu'elle s'était exprimée ainsi, que madame de Saint-Preuil lui demanderait quelle était la personne dont elle entendait parler. Ce fut en effet ce qui arriva.
—Et quelle est cette personne, dit madame, de Saint-Preuil?
—Mais Eugénie, mon amie de pension, ne le savez-vous pas? répondit madame de Neuville, qui cherchait à deviner sur les traits de la bonne vieille femme, l'effet que devait produire le nom qu'elle venait de prononcer.
Madame de Saint-Preuil fut tellement saisie qu'elle demeura quelques instants avant de pouvoir articuler une parole; mais un éclair de joie vint illuminer ses traits flétris par la douleur, et elle s'écria:
—Ma nièce! vous avez vu ma pauvre nièce? oh! je vous en prie, madame la comtesse, conduisez-moi auprès de cette ingrate enfant, ce n'est qu'après l'avoir longtemps pressée contre mon cœur, que je la gronderai de ce qu'elle a mieux aimé fuir que de confier ses peines à sa seconde mère.
Eugénie était pardonnée, la comtesse n'avait donc plus besoin de dissimuler davantage; elle raconta alors à madame de Saint-Preuil tout ce qui était arrivé à son amie depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante jusqu'au moment actuel.
—Pauvre Eugénie, elle a dû bien souffrir, dit la bonne madame de Saint-Preuil après avoir attentivement écouté ce récit, et que je vous remercie madame la comtesse de ce que vous avez bien voulu faire pour elle; mais partons de suite, de grâce, je brûle du désir de l'embrasser, je sens que la joie m'a rendu toutes mes forces, et puis j'ai de bonnes nouvelles à lui annoncer, à cette chère enfant.
La comtesse ne pouvait ni ne voulait résister à d'aussi touchantes prières; aidée de Laure, elle soutint jusqu'à sa voiture madame de Saint-Preuil, qui n'avait même pas pris le temps de changer de toilette, et elle donna l'ordre à son cocher de les conduire chez Eugénie de Mirbel.
Durant le trajet très-court qui sépare le faubourg Saint-Denis de la rue Ribouté, où demeurait Eugénie, madame de Saint-Preuil raconta en peu de mots à la comtesse de Neuville et à son amie les événements qui avaient suivi la fuite d'Eugénie.
La destinée de celle-ci eût été tout autre si elle était restée chez sa tante seulement un jour de plus; en effet, pendant la soirée du jour qui suivit celui qu'elle avait choisi pour fuir, Edmond de Bourgerel qui (le lecteur sans doute l'a déjà deviné) n'avait jamais eu l'intention de l'abandonner, arriva chez madame de Saint-Preuil au moment où celle-ci, qui, ainsi que nous venons de le dire, ne savait à quel motif attribuer la disparition de sa nièce, était plongée dans le plus profond désespoir.
Voici ce qui était arrivé à Edmond de Bourgerel.
Nous avons entendu madame de Neuville dire à Eugénie de Mirbel qu'il existait malheureusement des gens qui vouaient une haine implacable à ceux auxquels ils n'avaient pu faire tout le mal qu'ils projetaient. La jolie comtesse disait alors une grande vérité à l'appui de laquelle elle aurait pu citer, si elle les avait connus, les événements arrivés à Edmond de Bourgerel.
Le comte de D*** était un homme de la trempe de ceux dont nous venons de parler; aussi, ce vieux débauché, furieux de ce que ce jeune homme était venu empêcher la réussite du projet dont Eugénie de Mirbel devait être la victime, et de ce qu'il en avait reçu en échange d'une égratignure, dont il ignorait les suites funestes, une blessure assez considérable, avait-il juré qu'Edmond lui payerait tôt ou tard les affronts qu'il en avait reçus; mais que pouvait-il faire à ce jeune homme qui, ainsi qu'il en avait eu la preuve, était très-capable de se défendre, et quel moyen devait-il employer pour le perdre? Le comte de D*** n'en savait rien, cependant il ne se découragea pas.
Le comte de D***, bien qu'il fût le dernier rejeton d'une très-ancienne et très-noble famille, n'était rien autre chose que le chef ignoré d'une des mille polices occultes qui sont chargées de veiller au salut du char de l'Etat (style de l'ancien Constitutionnel), ce qui n'empêche pas le susdit char d'être quelquefois passablement embourbé. Hélas! oui, le dernier descendant d'une famille dont la noblesse datait du temps de Charlemagne, celui dont les aïeux avaient combattu en Palestine, puisait à pleines mains dans la caisse des fonds secrets, et malheureusement il n'était pas le seul; nous connaissons plus d'un gentilhomme de noble souche, plus d'une aimable comtesse du faubourg Saint-Germain, qui se font payer fort cher, par la police, les services qu'ils lui rendent.
Le comte de D***, raisonnant du reste comme tous les mouchards présents, passés et à venir, se dit, lorsque la pensée de nuire à Edmond de Bourgerel lui vint à l'esprit, que si l'on cherchait bien dans la vie intime du premier homme venu, on devait y trouver au moins une action qui, si elle n'était pas coupable, pouvait, soit en étant présentée sous un certain jour, soit étant accompagnée de quelques faits vrais ou supposés, avoir les apparences de la culpabilité; ayant ainsi raisonné, le comte de D*** fit venir devant lui un de ses estafiers, et après lui avoir promis la plus mirifique des gratifications, il le chargea d'éclairer, style du métier, toutes les démarches de M. de Bourgerel, dont il devait chaque soir lui rendre compte.
L'estafier partit plein d'ardeur pour s'acquitter de la mission qui venait de lui être confiée. Malheureusement pour lui, dame Nature, qui n'est pas toujours prodigue de ses dons, l'avait gratifié d'un visage qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de sa profession et qui ne pouvait être oublié une fois qu'il avait été vu, de sorte que vers le soir du premier jour, Edmond, qui voyait sur ses talons, au moment où il allait rentrer chez lui, la même ignoble face qu'il y avait remarquée le matin lorsqu'il en était sorti, alla droit à elle et lui demanda ce qu'elle désirait; à cette question formulée en termes qui n'admettaient qu'une réponse catégorique, l'estafier ne sut que répondre, et M. de Bourgerel qui n'était pas, ainsi que nos lecteurs ont déjà pu s'en apercevoir, doué d'une patience évangélique, le prenant pour un de ces industriels faméliques qui cultivent avec assez de succès la montre et le foulard, crut devoir faire faire à sa canne une assez longue promenade sur ses épaules.
Le comte de D***, après avoir adressé à son estafier les reproches que méritait sa maladresse, envoya chercher, pour lui confier la mission dont n'avait pu s'acquitter celui qu'il venait d'en charger, le plus madré de ses satellites; celui-ci n'était guère moins laid que l'estafier dont nous venons de parler, mais il était si petit et si grêle, il savait si bien se glisser, sans se laisser apercevoir, par la plus petite ouverture, que ses collègues, rendant justice à ses talents, l'avaient surnommé Passe-Partout.
—Ecoutez, Passe-Partout, lui dit le comte de D***, après avoir expliqué à ce digne personnage ce qu'il avait à faire, je vous charge d'une mission délicate; mais vous vous en montrerez digne ainsi que de la magnifique récompense qui vous sera donnée si vous savez éviter une mésaventure semblable à celle qui est avenue à votre collègue; allez, et souvenez-vous que c'est un coupable qu'il me faut.
Passe-Partout, à partir de ce moment, s'attacha aux pas d'Edmond de Bourgerel; partout où il allait, il allait; et chaque soir, il rendait compte à son noble patron des démarches quotidiennes du jeune homme; le comte mettait, après l'avoir lu, chaque rapport dans un carton à ce destiné, et le lendemain un homme doué d'un physique et vêtu d'un costume appropriés au rôle qu'il devait jouer, était chargé de chercher le mot de l'énigme dont Passe-Partout la veille avait proposé la solution.
Les premières démarches de ces mystérieux explorateurs n'apprirent au comte que des choses parfaitement insignifiantes, et dont, malgré toute sa bonne volonté, il lui était impossible de tirer parti. Ainsi Edmond, qui à ce moment ne pensait qu'à se marier, ne s'occupait d'autre chose que de monter sa maison; et n'avait de relations qu'avec des marchands de meubles, tapissiers, et autres individus de cette sorte, et sitôt qu'il le pouvait, il rentrait chez lui, où, à la grande satisfaction de Passe-Partout, qui avait établi son observatoire dans la boutique d'un marchand de vins, située vis-à-vis de la porte cochère de la maison qu'il habitait, il passait la plus grande partie de son temps.
Le comte lassé de chercher, sans pouvoir la trouver, l'occasion de nuire à son ennemi, allait donner l'ordre à ses mouches de cesser leurs démarches, lorsque l'une d'elles lui remit un rapport qui lui arracha une exclamation qui exprimait à la fois la surprise et la satisfaction.
Le comte donna à l'agent qui venait de lui remettre ce rapport une gratification proportionnée au rang qu'il occupait dans la hiérarchie policière, et comme ce rang n'était pas très-élevé, la gratification était des plus exiguës; cependant le mouchard s'en montra satisfait, il se hâta d'aller chez le marchand de vin le plus voisin, où il absorba une telle quantité de liquide et fit tant d'aimables folies, qu'il ne dut qu'à sa qualité d'employé du gouvernement la faveur de ne pas aller coucher à la salle Saint-Martin.
Le comte, de son côté, vêtu d'un costume qui avait emprunté quelque chose de sombre à la gravité de la circonstance, et muni du fameux rapport qu'il avait, après l'avoir corrigé et considérablement augmenté, transcrit de sa plus belle écriture sur une feuille de papier Tellière, d'une blancheur éclatante, fit atteler les chevaux à son carrosse, et se fit conduire chez une Excellence, qu'il arracha aux douceurs d'un entretien secret avec une jolie solliciteuse.
L'Excellence était d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle entra dans le salon où l'attendait le comte de D***, et il y avait bien de quoi, si vraiment c'est un crime irrémissible que de déranger l'honnête homme qui dîne, c'en est un bien plus grand que celui de venir, visiteur importun, arracher à ses graves méditations, l'homme d'Etat qui, du fond de son cabinet, veille au salut de l'empire.
L'Excellence donc était de très-mauvaise humeur, et la réception qu'elle fit au comte de D*** s'en ressentit.
—Ah! vous voilà, M. le comte de D***, lui dit-elle, vous arrivez vraiment dans un moment bien inopportun; je travaillais lorsqu'on est venu me dire que vous étiez là, et que ce que vous aviez à me communiquer ne pouvait pas souffrir le moindre retard. Voyons, de quoi s'agit-il? et soyez bref, j'ai hâte d'aller me remettre au travail.
—Monseigneur, reprit le comte de D*** (si nos lecteurs nous font observer que nous commettons ici un lapsus linguæ, attendu que depuis plusieurs années le monseigneur n'appartient, en France, qu'aux princes de la famille régnante, nous leur répondrons que jamais Excellence, ne s'est fâchée de ce qu'on la monseigneurisait), en s'inclinant aussi bas que le lui permettait le corset dans lequel il avait emprisonné son buste, je sais que tous vos moments sont consacrés au service du roi, et que vous vous occupez sans cesse du bonheur de la France, c'est pour cela que j'ai pris la respectueuse liberté d'insister pour qu'on vous dérangeât; car, quelque grave que soit le sujet dont vous vous occupiez, il l'est moins, je ne crains pas de le dire, que celui qui m'amène près de vous.
—Ce début solennel m'annonce en effet quelque chose, répondit l'Excellence qui venait, en soupirant, de prendre le parti d'écouter jusqu'au bout le comte de D***. Veuillez, monsieur le comte, prendre la peine de vous asseoir, je vous écoute.
L'Excellence était assise dans une vaste bergère, le comte de D*** prit un siége plus modeste, et lorsque l'huissier de service se fut, sur un signe de son maître, retiré du salon, il commença ainsi:
—Monseigneur, nous marchons sur un volcan.
—Je sais cela depuis longtemps, répondit l'Excellence.
—Vous savez aussi que toutes les passions mauvaises battent en brèche chaque jour toutes nos institutions, et qu'il n'est si haute position qui ne soit journellement attaquée par elles.
—Passons, passons, je vous prie, je sais encore cela, je ne suis pas plus que mes collègues à l'abri des attaques des folliculaires des divers partis qui nous font la guerre; mais, grâce à Dieu, leurs bordées, leurs coups d'épingles et leurs bigarrures ne m'empêchent pas de dormir.
—La situation grave, excessivement grave dans laquelle nous nous trouvons, fait un devoir à tous les honnêtes gens de servir par tous les moyens en leur pouvoir une administration qui comprend aussi bien que le fait celle à la tête de laquelle vous êtes placé, les besoins du pays; c'est seulement pour cela, monseigneur, que je me suis déterminé à vous offrir mon concours.
—Que vous ne refusiez pas à mon prédécesseur, et que probablement vous accorderez à mon successeur s'il veut y mettre le prix. Mais passons, je vous prie. Vous avez, m'avez-vous fait dire, quelque chose de très-important à me communiquer, et jusqu'à présent vous ne m'avez entretenu que de fariboles...
—Ces préambules étaient nécessaires, car je tiens essentiellement à ce que vous soyez bien convaincu que ce n'est point l'amour d'un vil métal qui détermine un homme comme moi à vous rendre quelques services.
—Nous savons, M. le comte, que vous êtes le plus parfait modèle de désintéressement; mais faites-moi connaître, je vous en prie, le sujet qui vous a amené près de moi.
—Eh bien, monseigneur, les jours du roi sont menacés.
—L'Excellence, qui jusqu'à ce moment n'avait prêté qu'une très-légère attention aux discours du comte de D***, à l'audition des dernières paroles qu'il venait de prononcer, se leva brusquement de son siége:
—Ceci est très-grave, M. le comte; mais êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?
—Très-sûr, monseigneur, et ce n'est pas sans peine, je vous en donne l'assurance, que je me vois forcé d'apprendre à votre Excellence que le chef du complot dont infailliblement notre monarque aurait été la victime si nous ne l'avions découvert, est un jeune officier de notre valeureuse armée d'Afrique, actuellement à Paris, en congé de convalescence.
—Et quel est le nom de cet officier?
—Edmond de Bourgerel.
—Mais ce nom est celui d'un des plus braves officiers de notre armée d'Afrique, et je ne puis croire...
—Si monseigneur veut bien jeter un regard sur le rapport que voici, tous ses doutes seront levés.
L'Excellence prit le rapport que lui tendait le comte de D***. Voici en quels termes était conçue cette pièce, qui, malgré les corrections, interpolations, suppressions et augmentations du comte de D***, avait cependant conservé quelques signes de sa crapuleuse origine; on pouvait, après en avoir fait une lecture attentive, deviner qu'elle avait été écrite avec une plume de dindon mal taillée, sur la table la plus boiteuse d'un cabaret borgne, entre un litre à 16 et les os consciencieusement rongés d'une livre de côtelettes de porc à la sauce piquante[503].
«—J'étais ce matin avec Passe-Partout.....»
—Qu'est-ce que ce Passe-Partout? demanda l'Excellence, après avoir regardé la dernière page du rapport, qui était signé Bon-Œil, et de qui tenez-vous ceci?
—Passe-Partout est un charmant jeune homme qui a dissipé la fortune que lui avait laissée son père. Son nom est un des plus illustres de la période impériale. Bon-Œil est le fils unique d'un gentilhomme de la basse Normandie, qui s'est trouvé compromis lors des derniers événements de la Vendée. Ces deux hommes servent bien, mais ils coûtent fort cher.
«J'étais avec Passe-Partout ce matin, au lieu et à l'heure indiqués, afin de voir sortir de chez lui l'individu signalé (monsieur Edmond de Bourgerel, capitaine au premier régiment des chasseurs d'Afrique). Nous n'attendîmes pas longtemps. Vers dix heures il sortit. Après avoir été de nouveau chez les trois marchands qui vous ont été signalés dans les rapports précédents, il se rendit sur le boulevard des Italiens, et pendant environ une heure il se promena devant le passage de l'Opéra en fumant un cigare. Nous conjecturâmes qu'il attendait là quelqu'un; et effectivement nous ne nous trompions pas, car au moment où sans doute, impatienté d'attendre, il allait se retirer, il fut abordé par un individu que sa physionomie et son costume nous ont de suite fait reconnaître pour un ennemi du gouvernement; il était en effet coiffé d'un chapeau gris et porteur d'une chevelure très-longue et d'une barbe épaisse qui lui descendait jusque sur la poitrine.
»Après avoir causé quelques instants sur le boulevard, ils se séparèrent après s'être serrés la main et prirent chacun une direction opposée. Suivant les instructions que j'avais reçues, je quittai Passe-Partout et je me mis sur les traces de l'individu dont je viens de vous signaler l'aspect anarchique.
»Il se rendit d'abord dans une maison de la rue Lepelletier où il resta quelques minutes et dont il sortit accompagné d'un individu qui avait l'air un peu moins conspirateur que lui, mais qui cependant ne doit pas être un ami du gouvernement, car il portait un œillet rouge à sa boutonnière. De la rue Lepelletier, ces deux individus allèrent rue de la Chaussée-d'Antin, et s'arrêtèrent au café qui fait le coin de la rue Neuve-des-Mathurins, où ils prirent un troisième conspirateur qui les y attendait. (Ce n'est pas sans raison que je dis conspirateur, ainsi que va vous le prouver la suite de ce rapport.)
»De la rue de la Chaussée-d'Antin, à celle Fontaine-Saint-Georges, il n'y a pas loin; aussi ils ne mirent pas beaucoup de temps pour arriver devant la maison qui porte sur cette rue le numéro 20, et dans laquelle ils entrèrent tous trois. Après avoir attendu environ une heure devant cette maison dans laquelle je vis entrer l'homme du faubourg Saint-Denis et plusieurs individus de mauvaise mine, n'en voyant sortir personne, et ne doutant plus que ce ne fût là qu'était le siége de la conspiration, Passe-Partout, qui était venu sur les pas de l'homme du faubourg Saint-Denis, me dit que nous ferions bien de nous introduire, si nous le pouvions, dans la maison en question et que peut-être nous pourrions entendre quelque chose de bon à savoir. Comme il n'y a pas de concierge dans cette maison, nous nous déterminâmes, au risque de passer pour ce que nous ne sommes pas à y entrer, et après avoir suivi une assez longue allée qui nous conduisit dans une espèce de jardin, nous arrivâmes près d'un petit corps de bâtiment dans lequel, selon toute apparence, les conspirateurs devaient être réunis.
»Nous ne nous étions pas trompés; ils étaient en effet dans une pièce du rez-de-chaussée de ce corps de bâtiment, et comme les fenêtres en étaient ouvertes (sans doute à cause de la grande chaleur qu'il faisait), une bonne partie de leurs paroles pouvait arriver jusqu'à nous.
Nous nous plaçâmes le mieux que cela nous fut possible pour écouter, et voici à peu près ce que nous entendîmes.
—»Ainsi, tu ne veux rien changer à ton plan, dit l'un deux.
—»Non, répondit celui auquel on venait de s'adresser et qu'à sa voix nous reconnûmes pour être celui du faubourg Saint-Denis, mon plan est sage, parfaitement conçu.
—»Mais songe donc que faire tuer le roi au milieu de ses gardes, c'est mettre le chef de la conjuration dans un péril dont on pourra trouver extraordinaire qu'il parvienne à se tirer.
—»Mais pourquoi? dit un autre. Lorsqu'il frappera le tyran, il sera vêtu de son uniforme, de sorte qu'il y aura nécessairement un moment d'hésitation parmi les soldats qui n'oseront de suite porter la main sur un de leurs chefs, ce qui donnera le temps d'agir aux autres conjurés.
—»C'est égal; frapper le roi au milieu de son escorte, c'est scabreux.
—»Laisse donc. La proclamation qui est pleine de belles périodes enlèvera le public; et puis si je change cela, il me faudra changer bien d'autres choses encore, et ma foi! je n'ai pas le temps; laissons donc les choses comme elles sont.
—»Eh bien! va comme il est dit; du reste, tu peux compter que nous te donnerons tous, au moment du danger, un fameux coup de main.»
Les deux agents du comte, après avoir expliqué à leur noble patron comment ayant été forcés de quitter précipitamment le lieu où ils se trouvaient pour échapper aux regards des conspirateurs qui s'étaient répandus dans le jardin, terminaient leur rapport en sollicitant la récompense à laquelle leur donnait droit la merveilleuse découverte qu'ils venaient de faire.
—Eh bien! monseigneur, dit le comte de D*** lorsque l'Excellence eut achevé la lecture de ce qui précède.
—Ceci est en effet très-grave, et je crois que nous ne saurions trop nous presser d'agir; il faut dès aujourd'hui faire arrêter tous les conjurés.
—Mais nous ne le pouvons; un seul nous est connu c'est le sieur Edmond de Bourgerel. Il résulte des renseignements que j'ai fait prendre, que la maison dans laquelle a eu lieu la réunion à la suite de laquelle les conjurés sont convenus de leurs faits, est habitée par un artiste qui depuis plus de six mois voyage en Suisse et qui paraît tout à fait étranger à la conspiration. C'est un de ses amis à qui il a confié la garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.
—Mais comment faire alors? s'écria l'Excellence en se frappant le front d'un air désespéré.
Je pense, répondit le comte D***, que le meilleur moyen est de faire arrêter secrètement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra au plus rigoureux secret jusqu'à ce qu'il ait fait connaître ses complices.
—Je suis de votre avis, monsieur le comte, et je vais de suite donner des ordres en conséquence.
L'Excellence, en effet, se plaça devant un bureau, et écrivit une missive qu'elle fit porter à l'instant même et un bon d'une somme assez rondelette que le comte de D*** s'empressa d'aller se faire payer.
Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet, mais seulement contre les règles de la poétique d'Aristote, fut happé dans la rue par une escouade nombreuse de porte-triques, commandée par l'illustrissime Passe-Partout; jeté dans un fiacre, conduit à la préfecture de police et déposé dans une petite pièce obscure, où on le laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.
Le malheureux jeune homme ne savait à quoi attribuer son arrestation, il était bien loin de supposer que c'était parce qu'il avait réuni plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame, qui, selon lui, devait damer le pion à tous ceux des grands faiseurs, qu'il se trouvait renfermé dans une tour obscure.
Il lui fut enfin permis de se défendre. Lorsqu'on lui fit connaître les motifs qui avaient provoqués son arrestation, ce qu'on fut forcé de faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien, il ne pouvait rien dire; l'immense éclat de rire qu'il ne put retenir, malgré le chagrin qu'il éprouvait de se sentir détenu depuis si longtemps pour un aussi futile motif, déconcerta quelque peu son interrogateur, dont la stupéfaction fut portée à son comble lorsque Edmond lui eut fait connaître l'objet dont on s'était occupé à la réunion de la rue Fontaine-Saint-Georges.
Ce n'est pas sans peine que l'on se détermine à lâcher les fils au bout desquels on espérait pouvoir attacher un bon petit complot, susceptible de fournir la matière nécessaire à la confection d'une quantité raisonnable de rapports, actes d'accusation, réquisitoires et autres pièces d'éloquence; aussi il fallut qu'avant d'être mis en liberté, Edmond de Bourgerel fît entendre tous ses prétendus complices.
Lorsqu'il fut prouvé, démontré, avéré qu'il n'était coupable que d'un drame en cinq actes et onze tableaux, on le mit poliment dehors en lui demandant pardon de la liberté grande, après toutefois lui avoir fait observer que si au lieu de vouloir marcher sur les traces des Hugo et des Dumas, il s'était borné à étudier la théorie du service en campagne et le traité des fortifications de Vauban, le malheur dont il se plaignait ne lui serait pas arrivé.
C'était lui dire en termes polis, qu'il devait s'estimer très-heureux d'en être quitte à si bon marché. Edmond comprit parfaitement cela, et, bien qu'il eût passé plus de deux mois en prison, dont un et demi au plus rigoureux secret, il se tut et fit bien.
Son premier soin en sortant de prison, fut de chercher Eugénie, car il savait quel était le motif qui avait déterminé la malheureuse jeune fille à fuir de chez sa tante; mais toutes les démarches qu'il put faire, toutes celles que fit madame de Saint-Preuil, à laquelle il avait cru devoir confier; (en assumant sur sa tête une faute que les grands parents sont toujours disposés à pardonner, lorsqu'on offre de la réparer), ce qui s'était passé pendant le voyage de Péronne, toutes ces démarches, disons-nous, avaient été inutiles; madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel n'attendaient plus que de la bonté de Dieu le retour de celle qu'ils chérissaient tous deux à des titres différents, lorsque le jeune officier reçut du ministre de la guerre l'ordre de rejoindre son régiment.
Il ne partit qu'après avoir bien recommandé à madame de Saint-Preuil de lui écrire aussitôt que le hasard lui aurait fait retrouver Eugénie, lui promettant que son premier soin serait d'accourir à Paris, quand même il se verrait forcé de donner sa démission.
Tout ce que nous venons de raconter succinctement à nos lecteurs, madame de Saint-Preuil, qui déjà l'avait dit à madame de Neuville, la répéta à sa nièce avec infiniment plus de détails.
Nous n'essayerons pas de peindre la joie d'Eugénie de Mirbel, lorsque sa tante, après lui avoir accordé son pardon, lui eût donné l'assurance qu'elle pouvait encore espérer des jours heureux. Nous dirons seulement que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont étaient aussi heureuses que l'était leur amie, qui ne pouvait se lasser de les embrasser, et qui ne les quittait que pour retourner près de sa tante à laquelle le contentement paraissait avoir rendu la santé, et qui avait pris entre ses bras sa petite nièce, à laquelle elle prodiguait les plus touchantes caresses.
Lucie et Laure devinèrent que la bonne madame de Saint-Preuil et Eugénie de Mirbel, devaient avoir beaucoup de choses à se dire; elles se retirèrent, heureuses d'avoir opéré un rapprochement dont le résultat devait être le bonheur de leur amie.
IV.—Rencontre.
Le salon de madame la marquise de Villerbanne, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, était un terrain neutre sur lequel se rencontraient souvent les représentants le plus distingués des opinions religieuses, politiques ou littéraires, qui se partagent le monde; mais là ils étaient forcés de vivre en bonne intelligence et de se rappeler sans cesse qu'avant d'être de telle communion, de telle opinion on de telle école, ils devaient être hommes du monde, et qu'ils ne devaient pas au grand déplaisir des dames et de ceux qu'une profession de foi, une dissertation sur le dernier projet de loi et une querelle littéraire renouvelée de Vadius et de Trissotin, ne séduisent que médiocrement, transformer en une arène le salon d'une femme qui voulait, avant tout, que l'on s'amusât chez elle.
Que l'on ne croie pas cependant que l'on ne devait, chez madame de Villerbanne, s'occuper que de futilités; cette dame, bien que déjà âgée, était trop du siècle pour qu'il en fût ainsi: elle permettait la discussion, pourvu qu'elle fût calme et de nature à intéresser ceux qui n'y prenaient point part; elle tolérait même le combat, lorsque les combattants ne se servaient que d'armes courtoises, et que les spectateurs, ou plutôt les auditeurs, ne devaient pas attraper de blessures; aussi le salon de madame de Villerbanne était-il très-recherché, car les lieux semblables sont rares, et lorsqu'ils existent, tout le monde leur rend justice, quoique bien peu de personnes se montrent dignes d'y être longtemps admises.
Ces derniers mots demandent une explication que nous allons nous empresser de donner à nos lecteurs, afin que ceux d'entre eux, auxquels leur fortune permet de recevoir, puissent user, si bon leur semble, de la recette employée par madame de Villerbanne pour se composer une société agréable.
On était très-facilement admis chez la marquise de Villerbanne; cette dame recevait avec cette grâce, cette affabilité qui n'appartiennent qu'à un très-petit nombre de personnes, tous ceux qui lui étaient présentés, et il n'est pas nécessaire de dire qu'on ne lui présentait que des gens que leur nom et leur position dans le monde rendaient dignes de cet honneur. Mais la marquise avait adopté une règle dont elle ne se départait qu'en faveur de se intimes, c'est-à-dire qu'une présentation chez elle, ne donnait le droit à celui qui l'avait obtenue de se présenter de nouveau, que si préalablement une lettre d'invitation lui avait été adressée: tout le monde savait cela, et chacun se soumettait à cette règle, que les élus trouvaient fort sage, et dont ceux qui n'avaient pas été favorisés songeaient seuls à se plaindre.
Si maintenant, suivant notre habitude, nous essayons de donner à nos lecteurs une idée du salon de la marquise de Villerbanne, nous dirons que c'était une de ces vastes pièces comme il n'en existe plus que dans les hôtels du faubourg Saint-Germain et de la place Royale, dans lesquelles on respire à l'aise; qu'il était orné de panneaux en bois de chêne sculpté, ce qui, suivant nous, vaut infiniment mieux que toutes les moulures en carton-pâte récemment mises à la mode; et de grandes et belles glaces, véritables chefs-d'œuvre des manufactures royales, surmontées, ainsi que le dessus des portes, de médaillons entourés de guirlandes en bois doré, sur lesquels un élève de Boucher avait peint les plus gracieuses bergeries qu'il soit possible d'imaginer. Nous dirons encore que la cheminée en marbre vert de mer, était d'une capacité assez vaste pour qu'il fût possible à plus de dix personnes de se placer devant sans se gêner, lorsque l'on était en petit comité, et que sur cette cheminée on avait posé une magnifique pendule de Boule qui, toute vieille qu'elle était, valait bien les chefs-d'œuvre modernes des Denière et des Thomire.
Nous savons que madame de Villerbanne, après avoir un peu grondé Lucie de ce qu'elle était restée un certain laps de temps sans aller la voir, lui avait fait promettre d'assister à une fête qu'elle allait incessamment donner à toutes les personnes admises ordinairement chez elle.
Cette fête devait être très-brillante, car la marquise, dont le salon était, cette année, resté ouvert un peu plus tard que les années précédentes, voulait clore dignement la saison d'hiver, et donner à ceux qui devaient y assister l'envie d'en voir souvent de semblables; elle n'avait donc rien négligé de tout ce qui pouvait ajouter quelque chose à l'attrait déjà si grand dont était doué son salon. Ainsi elle avait voulu que les artistes les plus distingués vinssent l'embellir de leurs talents, et tous ceux auxquels elle s'était adressée lui avaient promis leur concours avec empressement; car ils savaient tous que, bien qu'ils dussent recevoir chez la marquise de Villerbanne le juste tribut que les gens riches doivent payer à ceux qui veulent bien les amuser quelques instants, cette noble dame, comme du reste presque tous ceux de la classe à laquelle elle appartenait, était trop de son siècle pour leur refuser les égards qui sont dus en toute circonstance à des talents éminents, possédés souvent par des hommes doués du plus noble caractère, et que chez elle ils seraient traités sur le pied de la plus parfaite égalité.
Prions ici nos lecteurs de nous permettre une petite observation. Beaucoup d'entre eux ont été à même, sans doute, de remarquer que ce n'était pas les gens qui avaient le plus de naissance, qui, dans les relations ordinaires de la vie, apportaient le plus de morgue et de sotte fierté, et qu'un confident du télégraphe, un prince de la banque, un loup-cervier, comme on voudra le nommer, était souvent très-insolent (notons en passant, qu'ainsi que nous l'avons déjà dit plusieurs fois, il n'y a point de règles sans exceptions), tandis qu'un noble descendant des Montmorency ou des Rohan, était au contraire infiniment poli. Cette différence d'être a dû singulièrement étonner ceux d'entre eux qui, élevés à l'école du vieux libéralisme se sont nourris de la lecture de l'antique Constitutionnel qui, entre choses curieuses, a dû leur apprendre que tous ceux qui portaient un noble nom étaient des vieillards poudrés à blanc et coiffés à l'oiseau royal, ou des douairières portant mouches et vertugadins, toujours prêts à jeter au visage de ceux qui, n'ayant pas le bonheur d'être de noble race, étaient admis devant eux les épithètes de manant et de malotru.
Lucie de Neuville aurait bien voulu se dispenser d'assister à la fête de madame de Villerbanne, car, ainsi que nous l'avons dit, elle était persuadée que la personne dont sa tante lui avait parlé sans paraître du reste y attacher une bien grande importance, n'était autre que le marquis de Pourrières, et ce qu'elle craignait par-dessus, tout, c'était de se trouver vis-à-vis de cet homme qu'elle craignait déjà avant d'avoir reçu la lettre du docteur Mathéo, et auquel cependant, par une de ces inexplicables bizarreries du cœur humain qui échappent à l'analyse, elle ne pouvait s'empêcher de s'intéresser.
Mais tous les petits moyens qu'elle employa pour se soustraire à l'obligation qui lui était imposée, échouèrent successivement devant la volonté de sa tante, volonté à laquelle, du reste, elle ne pouvait ouvertement résister, et devant les prières de Laure, qui, toute raisonnable qu'elle était, ne se serait pas vue sans éprouver une bien grande contrariété, privée du plaisir qu'elle se promettait de prendre au dernier bal de la saison.
Et maintenant entrons dans le salon de l'hôtel de Neuville, où nous allons trouver Lucie et Laure qui ont mis la dernière main à leur toilette, et qui attendent pour partir qu'on vienne les prévenir que les chevaux sont à la voiture.
Les deux femmes sont mises à peu près de la même manière; elles ont toutes deux une robe de crêpe blanc, un dessous en satin de même couleur; seulement, tandis que Laure n'a paré sa tête que de quelques fleurs qui, toutes fraîches qu'elles sont, le sont encore moins qu'elle, et orné son cou d'un simple collier de perles, Lucie à laquelle sa position de femme mariée permet un plus grand luxe, est parée des plus beaux diamants du monde.
—On dirait vraiment que nous sommes les deux sœurs, dit Laure, qui avait amené Lucie devant la grande glace placée au-dessous de la cheminée.
—Mais ne le sommes-nous pas? répondit la comtesse.
—C'est vrai, nous nous aimons autant que si nous étions du même sang, et pour ma part, je suis bien certaine qu'il en sera toujours ainsi.
—Chère Laure!
—Mais conçois-tu quelque chose à cela! ajouta Laure qui venait de jeter les yeux sur la pendule, il est plus de dix heures, et ce maudit Paolo ne vient pas nous dire que les chevaux sont attelés.
Et comme elle allongeait la main vers la sonnette, Lucie l'arrêta et lui dit:
—Tu es donc bien pressée d'aller à ce bal?
Mais sans doute, répondit Laure; c'est le dernier de la saison, et il sera, dit-on, très-brillant. Mais toi-même, n'es-tu pas charmée de trouver une occasion de te distraire un peu?
—Je t'avoue que si je n'avais pas eu la crainte de mécontenter ma bonne tante, et que si j'avais pu me déterminer à te priver d'un plaisir auquel tu parais beaucoup tenir, je serais aujourd'hui restée chez moi; car je crains toujours que cet individu dont ma tante m'a parlé, ne soit le marquis de Pourrières.
—Lucie, Lucie, dit Laure, vous savez qu'il a été convenu entre nous que vous ne parleriez plus de cet individu dont vous vous occupez beaucoup trop.
—Tu as raison; mais si cependant l'événement vient me prouver que mes pressentiments étaient fondés, que faudra-t-il que je fasse?
—Eh! mon Dieu! ne point parler à ce marquis, à moins que tu n'y sois absolument forcée, et dans ce cas tu n'ignores pas qu'il est une certaine manière de prouver aux gens qu'ils nous sont désagréables, sans qu'il soit nécessaire de manquer aux lois de la bonne compagnie.
—Je suivrai ton conseil, ma chère Laure.
La conversation des deux amies fut à ce moment interrompue par Paolo qui vint leur annoncer que la voiture était prête.
—Mais pourquoi donc a-t-on attendu si longtemps? dit Laure au vieux domestique qui priait sa maîtresse de vouloir bien excuser ses gens de ce qu'ils avaient été forcés de la faire attendre.
Paolo lui répondit que l'on s'était aperçu, au moment d'atteler, qu'il manquait un écrou à un des essieux de la voiture, et que la réparation de ce petit accident avait demandé un peu de temps.
—C'est peut-être un présage, dit Lucie en souriant, qui sait!
—Ah bah! dit Laure, impatiente de partir, je me rappelle avoir lu que César, malgré un présage que les augures regardaient comme mauvais, passa le Rubicon et qu'il gagna la bataille. Serais-tu, par hasard, moins courageuse que ce héros de la vieille Rome?
—Passons donc le Rubicon, répondit Lucie de Neuville, en jetant sur ses épaules un magnifique cachemire; je vais te montrer le chemin.
Laure prit ses gants, son bouquet et son éventail, et suivit Lucie qui déjà était sortie du salon.
L'entrée de la comtesse de Neuville et de son amie dans le salon de la marquise de Villerbanne excita une certaine rumeur; elles étaient toutes deux si jolies et si bien parées. Aussi, lorsque après avoir présenté leurs hommages à la maîtresse de la maison, elles se furent placées au milieu d'un groupe de jeunes et jolies femmes, charmant parterre dont elles étaient sans contredit les plus belles fleurs, elles se virent de suite entourées d'une cour empressée de rendre hommage à leurs aimables qualités, cour fort bien composée, vraiment, et parmi ceux qui en faisaient partie on pouvait remarquer plus d'un républicain farouche qui se montrait tout aussi bon courtisan que les autres, tant il est vrai que la beauté et les grâces constituent une puissance qui n'a à redouter qu'un seul ennemi, le temps, hélas! qui ne respecte rien.
Lucie, en entrant dans le salon, avait jeté sur tous ceux qui s'y trouvaient un rapide regard, et ce regard lui avait suffi pour reconnaître que celui qu'elle craignait tant de rencontrer n'y était pas; Laure avait répondu à un signe qu'elle lui avait adressé par un léger mouvement d'épaules qui pouvait se traduire ainsi: Tu vois bien, ma pauvre amie, que très-souvent les pressentiments sont menteurs; puis elle avait accepté l'invitation d'un jeune diplomate, qui était venu la prendre à la place qu'elle occupait entre son amie et une assez jolie petite personne qui, elle aussi, n'avait pas tardé à être invitée, de sorte que Lucie demeura, lorsque les premières mesures de l'orchestre se firent entendre, entourée seulement d'un cercle d'hommes qui oubliaient près d'elle et la danse et les tables de bouillotte.
Elle répondait avec sa grâce et sa présence d'esprit ordinaires aux nombreux compliments qui lui étaient adressés, cependant ce n'était pas ce qu'on lui disait qu'elle écoutait, c'était la voix, du valet chargé de proclamer le nom des invités à mesure qu'ils se présentaient, et qui arrivait claire et distincte à son oreille, malgré le murmure confus occasionné par les sons de l'orchestre, le bruit des pas des danseurs qui glissaient sur le parquet, et celui des conversations particulières.
—M. le vicomte de Lussan, dit le valet, M. le marquis de Pourrières.
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.