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Les vrais mystères de Paris

Chapter 40: II.—Servigny.
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About This Book

The narrative interlaces vivid portraits of Parisian streets and suburbs with episodic accounts of crimes, rescues, and clandestine lives, shifting between elegant dwellings and impoverished quarters. A persistent observer pieces together clues and arranges interventions as a cast of diverse figures sees their secrets and fortunes collide through betrayals and dramatic encounters. Descriptive passages emphasize setting and social contrast, while episodic plotting alternates sensational incidents with moral reflection, producing a panoramic examination of urban vice, compassion, and the fragile boundaries between respectability and criminality.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES



DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME SIXIÈME.



BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS



I.—Les trois pachas.

La comtesse se leva brusquement de son siége, afin de voir si l'homme qui venait de se faire annoncer était bien celui qu'elle connaissait; ses pressentiments ne l'avaient pas trompée: c'était lui! le vicomte de Lussan, que plusieurs fois déjà elle avait rencontré chez sa tante, le précédait, et ils traversaient tous deux le salon afin d'arriver près de la marquise de Villerbanne.

Le vicomte présenta le marquis de Pourrières qui fut parfaitement accueilli, et qui, après être demeuré quelques instants près de la marquise, alla se mêler aux divers groupes qui entouraient les danseurs.

Lucie était si affreusement pâle qu'un des hommes dont elle était entourée crut devoir lui demander si elle se trouvait indisposée.

—Mais non, répondit-elle en balbutiant, car elle venait de s'apercevoir que l'on avait remarqué le brusque mouvement qu'elle avait fait lorsque le marquis était entré dans le salon, et elle craignait que l'on ne devinât la cause qui l'avait provoqué.

—Madame est devenue tout à coup tellement pâle que j'ai craint un moment que la grande chaleur qu'il fait ici...

—En effet, je ne sais ce que j'éprouve, ajouta Lucie qui ne pouvait, malgré ses efforts, recouvrer son sang-froid, mais je ne serais pas fâchée de respirer quelques instants au grand air.

Le cavalier auquel elle parlait s'empressa de lui offrir son bras qui fut accepté et il la conduisit dans la chambre de madame de Villerbanne, où elle voulut rester seule quelques instants.

Laure qui, nous devons le dire, aimait infiniment la danse, n'avait pas remarqué la disparition de son amie; elle écoutait les compliments que lui débitait son cavalier, jeune diplomate allemand, dont les longs cheveux blonds et les regards mélancoliques la faisaient beaucoup rire.

Salvador et le vicomte de Lussan, pour causer plus à leur aise, venaient de se retirer dans l'embrasure d'une croisée.

—Vous voyez, cher marquis, disait le vicomte de Lussan, que je me suis fidèlement acquitté de la promesse que je vous ai faite.

—Je vous remercie, cher vicomte; mais je ne vois pas la dame de mes pensées, est-ce qu'elle ne serait pas encore arrivée?

—La jolie comtesse de Neuville vient d'entrer dans la chambre de madame de Villerbanne, elle ne va pas sans doute tarder à revenir. Savez-vous, marquis, qu'il faut que j'aie pour vous une bien vive amitié, pour vous sacrifier l'espérance de faire une aussi jolie conquête.

—Croyez bien que je n'oublierai pas... mais la jeune amie de la comtesse est, m'avez-vous dit, charmante, pourquoi ne tentez-vous pas?... savez-vous que ce serait charmant si...

—Je n'ai pas le bonheur de plaire à mademoiselle Laure de Beaumont; j'ai dansé plusieurs fois déjà avec elle, et je me suis de suite aperçu que je perdrais mon temps près d'elle.

—Cela est fort extraordinaire.

—N'est-ce pas? mais le monde est plein de choses extraordinaires, et n'en est-ce pas une que de nous voir, vous et moi, dans le salon le plus honnête de Paris?

—Pourquoi? ne possédons-nous pas tout ce qu'il faut pour être admis ici, de l'esprit, de la fortune, de la naissance.

—Oh! de la naissance, je suis, il est vrai, le dernier rejeton d'une ancienne maison bretonne, mais votre noblesse, marquis, est-elle bien authentique?

—Comment! que voulez-vous dire?

—Tenez, il faut que je vous ouvre mon âme tout entière, promettez-moi cependant de ne point vous fâcher.

—Au point où nous en sommes, nous pouvons je crois tout nous dire.

—Eh bien! j'ai dans l'idée que votre histoire ressemble beaucoup à celles du faux Martinguerre...

Eh! ne vous fâchez pas, marquis, ajouta le vicomte de Lussan, voyant que le feu montait au visage de son ami, je n'ai pas, je vous assure, l'intention de vous offenser, je voulais seulement vous faire remarquer que je me suis aperçu que de blond que vous étiez lorsque je vous vis pour la première fois, vous étiez devenu brun.

Un grand mouvement qui se fit dans le salon, empêcha Salvador de répondre au vicomte de Lussan. La contredanse venait d'être achevée et tout le monde se rapprochait du piano près duquel un vieux chevalier de Saint-Louis venait de conduire une jeune et jolie femme.

Les yeux et les joues de cette femme, douée d'une taille au-dessus de la moyenne, et d'une rare élégance, avaient tant d'éclat et de fraîcheur, son teint était d'une blancheur si diaphane et si rosée, son front si pur et si gracieux, les contours de son visage si moelleux et si suaves, qu'on ne pouvait guère la voir sans laisser échapper une exclamation admirative.

—Dieu! la jolie personne, s'écria Salvador.

—Ne la reconnaissez-vous pas, dit le vicomte de Lussan?

—Si fait, répondit Salvador, c'est une artiste du plus grand mérite; mais je ne l'avais encore vue qu'à la scène, et j'avoue qu'elle gagne infiniment à être vue de près.

Le plus profond silence régnait dans le salon, lorsque la cantatrice attaqua les premières mesures du grand air de la Reine de Chypre. L'étendue et la pureté de sa voix étaient vraiment remarquables; aussi lorsqu'elle eut achevé, elle fut couverte d'une triple salve d'applaudissements.

—Vraiment, dit Salvador, si la comtesse de Neuville ne régnait pas sur mon cœur en souveraine absolue, je crois que j'irais augmenter le nombre des admirateurs de cette charmante femme.

—Et la la, my dear, ne vous enflammez pas, je vous prie, la place est prise et bien gardée.

—Eh bien! j'en suis fâché, parole d'honneur!

—Allons, je vois que pour vous empêcher d'aller vous compromettre, il faut que je vous raconte en quelques mots l'histoire de cette admirable cantatrice.

—Je vous écoute, cher vicomte, je vous écoute.

—Comme il n'y a point de bonne histoire sans titre, je donnerai à cette que je vais vous conter celui de chanteur et chanteuse.

—Ah! très-bien, dit Salvador, qui avait remarqué que le vicomte avait appuyé sur ce mot chanteur; d'une façon toute particulière.

—«Ils étaient trois frères, continua le vicomte de Lussan, espèce de trinité malfaisante qui pendant longues années choisit le faubourg Saint-Germain pour le théâtre de ses exploits.

»Je ne vous dirai par leur véritable nom, qu'il vous suffise de savoir qu'on les appelait vulgairement les trois pachas.

»Après les travaux de la journée, laborieux travaux de cadet[504] et de carouble[505], ils s'abattaient, semblables à trois vautours, sur le Palais-Royal, et se réfugiaient plus particulièrement dans la rue Jeannisson, qui s'appelait alors la rue des Boucheries, et qui n'était guère habitée que par des prêtresses de Vénus cloacine.

»C'était le bon temps des Reppins, des Chevelot, des Molière, des Alexandre Leblond et autres gens de même étoffe qui sont devenus ce qu'il a plû à Dieu d'en faire.

»Les trois pachas avaient, ainsi que cela arrive souvent, une mère aussi honorable que ses fils l'étaient peu, et une sœur, frêle enfant qu'un goût prononcé pour la musique faisait déjà remarquer.

»Un jour, l'heure marquée à la prefecture de police sonna pour deux de ces dévorants, que la cour d'assises de Paris envoya augmenter le nombre des commensaux de Brest.

»Il en restait un, moins redoutable que les deux autres; il quitta bientôt l'industrie un peu trop chanceuse des fausses clés pour reprendre son ancien état de maçon; c'était un grand pas. Ce fut dans l'exercice de ces fonctions que ses coteries lui décernèrent un jour, d'un commun accord et à la suite du couronnement d'un bâtiment, le glorieux surnom de P....-Vinaigre.

»P....-Vinaigre donc maçonnait le plus paisiblement du monde, vivant avec sa vieille mère et faisant même, chose remarquable et bien digne d'éloges, donner des leçons de musique à sa sœur dont les dispositions croissaient avec l'âge.

»Mais hélas! il faut croire qu'en l'entendant chanter il éprouva, lui, le besoin de faire chanter les autres, et il se mit dans la formidable brigade des chanteurs en renom de l'époque, S.... dit Lagrille, C.... dit Pistolet, T..... dit l'Arnache, L..... dit la Bête-à-Chagrin et A.... dit Monfame.

»Un beau jour, il n'y a pas longtemps de cela, P....-Vinaigre fut dirigé sur Poissy pour y déployer sa voix pendant deux ans.

»Depuis, sa vie ne fut plus qu'une chanson continuelle, tantôt avec des cordes hautes, tantôt avec des cordes basses.

»Sa sœur avait prospéré. Un noble artiste que Duprez, malgré son immense talent, n'a pu parvenir à nous faire oublier, lui avait tendu la main, et grâce a son appui et à ses leçons, elle avait acquis une partie des qualités qu'elle possède aujourd'hui.

»Enfin, elle débuta sur une de nos premières scènes lyriques un jour où, par parenthèse, son frère était conduit à la préfecture de police.

»Elle réussit.

»Maintenant, sur les trois pachas, un est mort, l'autre est encore au bagne de Brest, P....-Vinaigre, condamné à deux ans de surveillance, gâche du plâtre à Vernon en Normandie, et sa sœur, qui reçoit chaque soir les ovations et les frénétiques applaudissements d'un public idolâtre, n'est autre que la charmante personne dont infailliblement vous seriez devenu amoureux si je ne vous avais raconté cette histoire.»

—Mais quelle conclusion en tirez-vous de cette histoire?

—Et quelle conclusion voulez-vous que j'en tire, si ce n'est celle-ci: que dans les arts comme dans toute autre carrière, il n'est point d'obstacles que l'on ne finisse par surmonter lorsque l'on a la vocation et que l'on ne manque pas de persévérance.

A ce moment, les sons de l'orchestre annoncèrent une nouvelle contredanse; Laure, qui avait été reconduite à sa place par le jeune diplomate allemand, promenait ses regards autour d'elle, et paraissait étonnée de ne pas voir Lucie dans le salon.

—Je vous laisse, cher marquis, dit à son ami le vicomte de Lussan, je vais inviter mademoiselle de Beaumont, peut-être bien qu'il me sera possible de la faire revenir de ses préventions contre moi.

—Allez, vicomte, allez, je vais faire des vœux pour vous; mais, pour ma part, je suis très-contrarié de ne pas voir madame de Neuville.

Au moment où Salvador achevait ces mots, Lucie tout à fait remise, rentrait dans le salon conduite par la marquise de Villerbanne, qui était allée la chercher dans sa chambre; ne voyant pas Laure à sa place, (celle-ci dansait déjà avec le vicomte de Lussan); elle s'assit près de sa tante et du vieux chevalier de Saint-Louis, qui avait servi de cavalier à la cantatrice pour la conduire au piano.

Ce vieux chevalier de Saint-Louis était un des meilleurs et des plus anciens amis de la marquise de Villerbanne, qui avait pris l'habitude de le consulter chaque fois qu'elle avait à prendre une détermination importante; et elle considérait comme telle celle d'accorder à une nouvelle personne l'entrée de son salon. Lorsqu'elle était allée chercher sa nièce, elle lui parlait du marquis de Pourrières, elle reprit le même sujet de conversation aussitôt qu'elle fut revenue à sa place.

—Ainsi, dit-elle, je puis en toute assurance inviter de nouveau ce marquis de Pourrières; c'est un galant homme, de mœurs irréprochables, aimable, spirituel, homme du monde enfin?

—J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame la marquise, qu'il était le portrait vivant de son père, que j'ai beaucoup connu pendant l'émigration.

—Puisqu'il en est ainsi, répondit la marquise, il deviendra, s'il le désire, un des habitués de mon cercle intime. J'ai aussi connu à la même époque feu M. de Pourrières, et puisque son fils lui ressemble...

—Il a commis cependant une faute grave et que le vieux marquis, bien certainement, ne lui aurait pas pardonné, reprit le chevalier.

Lucie était tout oreilles.

—Et quelle faute, mon Dieu! dit la marquise.

—Il s'est rallié...

—Chevalier! chevalier, ne parlons pas politique, vous êtes exclusif, et je ne le suis pas.

Lucie était satisfaite d'entendre des gens auxquels elle accordait la plus grande confiance s'exprimer sur le compte du marquis de Pourrières en des termes si favorables. A ce moment, Laure fut ramenée près d'elle par le vicomte de Lussan.

—Eh bien! ma chère Laure, dit la comtesse à son amie lorsque le vicomte, après avoir échangé quelques paroles avec elles, les eut quittées pour aller rejoindre Salvador qui lui avait fait signe de venir lui parler, mes pressentiments se sont réalisés; il est ici.

—Vraiment?

—Il a été présenté à ma tante par le vicomte de Lussan.

—Et est-il venu te parler?

—Pas encore; je crois même qu'il ne s'est pas aperçu que j'étais ici.

—N'est-ce pas lui qui maintenant cause, en nous regardant, avec le vicomte de Lussan?

Lucie leva les yeux et fit à Laure un signe affirmatif.

—Comment le trouves-tu? dit-elle après quelques instants de silence.

—Mais pas mal, répondit Laure; il est doué d'une physionomie distinguée, sa toilette est irréprochable et les habitudes de son corps annoncent un homme de bonne compagnie; mais il y a dans son regard une expression de dureté et de ruse indéfinissable; en résumé, cet homme là me déplaît encore plus que le vicomte de Lussan.

Lucie était si visiblement contrariée de ce que venait de lui dire son amie, que Laure remarqua sur son visage l'expression de son mécontentement.

—Mon Dieu, Lucie, dit-elle, il ne faut pas que ce que je viens de dire te fâche.

Lucie allait répondre, lorsqu'elle fut abordée par le marquis de Pourrières qui la pria de lui accorder la première contredanse.

Lucie allait refuser, alléguant pour excuse sa légère indisposition; mais Laure lui ayant fait signe d'accepter et le marquis lui ayant dit à voix basse qu'il lui devait l'explication de sa présence dans le lieu où il l'avait rencontrée pour la première fois, elle se résigna et prit en tremblant la main du marquis.

Laure, déjà fatiguée, resta à sa place, où le jeune diplomate allemand vint lui tenir compagnie.

Historien fidèle des faits et gestes de nos héros, nous devons dire que la comtesse de Neuville, malgré la détermination qu'elle avait prise d'éviter tout contact avec un homme, qu'une lettre écrite par une personne à laquelle elle avait l'habitude d'accorder une certaine confiance, lui avait signalé comme un être dangereux, avait attendu avec une certaine impatience l'invitation qui venait de lui être faite; elle s'était dit que le marquis la rencontrant, après ce qui s'était passé entre eux, dans un salon où il venait d'être présenté, c'était d'elle qu'il devait solliciter la permission d'y rester; elle était du reste curieuse de savoir ce qu'il était allé faire dans l'ignoble cabaret de la rue de la Tannerie, soit parce que, bien qu'elle ne voulût pas en convenir avec elle-même, elle s'intéressait à lui, soit seulement parce que le fait était assez extraordinaire pour piquer vivement sa curiosité. Aussi, il est probable qu'elle aurait accepté l'invitation du marquis quand bien même son amie aurait cherché à l'en détourner.

Nous rapporterons la conversation de Salvador et de la comtesse de Neuville; conversation tenue à voix basse, et interrompue souvent par les déplacements qu'exigeaient les différentes figures de la contredanse.

Ce fut Salvador qui prit le premier la parole.

—Je bénis le ciel, madame, dit-il, de ce que mes prévisions se sont sitôt réalisées et de ce qu'il m'est permis aujourd'hui de vous prier de vouloir bien me pardonner.

—Mais, je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, répondit la comtesse de Neuville; ce n'était pas à moi que vous vous adressiez et vous ne pouviez supposer qu'un accident avait conduit une femme du monde dans la maison où vous vous trouviez.

—C'est vrai, madame, et je suis charmé de m'être trouvé au milieu de cette troupe de bandits, puisqu'il m'a été possible de vous rendre un léger service.

La comtesse leva les yeux sur Salvador; elle était profondément étonnée de ce qu'il osait aborder la question d'une manière aussi franche. Il parlait de sa présence dans ce mauvais lieu, au milieu d'une troupe de bandits, d'une manière si dégagée et comme d'une chose si naturelle, qu'elle ne savait plus ce qu'elle devait penser et qu'elle se trouvait en quelque forcée de lui adresser des remercîments; car après tout, l'offense, ainsi qu'elle venait d'en convenir, ne s'adressait pas à elle; et c'était bien elle qu'il avait empêchée d'être volée, et à qui il avait renvoyé le carnet et les deux billets de banque de mille francs.

Il fallait donc qu'elle le remerciât.

—Je suis prête à reconnaître, monsieur, dit-elle, que c'est vous qui avez empêché un des bandits parmi lesquels vous vous trouviez de me voler mon collier, et je vous remercie de ce que vous avez bien voulu me renvoyer le carnet tombé par hasard entre vos mains.

Ce n'était pas sans intention que Lucie avait fait cette réponse qui renfermait la menace indirecte de ne point cacher la rencontre qu'elle avait faite; s'il craint quelque chose, s'était-elle dit; s'il ne me prie pas de garder le silence, je verrai au moins sur son visage les traces d'une émotion quelconque.

L'intention de Lucie n'avait pas échappé à Salvador; aussi, il ne laissa pas paraître sur son visage la plus légère trace d'émotion.

—Si je ne me rappelais combien votre frayeur a été grande, dit-il, je serais vraiment tenté de rire du singulier aspect que je devais avoir couvert du costume que je portais alors.

Lucie devinait que le marquis ne lui disait ce qui précède que parce qu'il voulait lui expliquer sa présence dans le lieu où elle l'avait rencontré; elle était donc enfin arrivée au but qu'elle voulait atteindre, sa curiosité allait être satisfaite; eh bien! à ce moment elle ne pouvait se déterminer à écouter le marquis, c'était presque une confidence qu'il voulait lui faire, devait-elle l'entendre?

Salvador ne lui laissa pas le temps de faire de plus longues réflexions; s'il n'avait pas plus tôt abordé franchement la question, c'est qu'il cherchait, depuis qu'il était entré dans le salon de la marquise de Villerbanne, la fable qu'il raconterait pour justifier aux yeux de la comtesse sa présence chez la Sans-Refus et son costume de marinier. Cette fable il venait de la trouver.

—Je vous dois, madame la comtesse, dit-il en donnant à ses traits et à sa voix l'expression d'une gravité qui annonçait qu'il attachait à ce qu'il allait dire une certaine importance, je vous dois l'explication d'un fait bien simple en lui-même, mais qui cependant pourrait être interprété contre moi d'une manière défavorable. Comme il est probable que j'aurai souvent l'occasion de vous rencontrer dans le monde, ajouta-t-il en souriant, je ne veux pas vous laisser supposer que je suis un des hommes que l'on rencontre habituellement dans le bouge de la rue de la Tannerie.

—Ah! monsieur! dit Lucie qui, depuis qu'elle causait avec le marquis de Pourrières, était tout à fait rassurée et s'étonnait de ce qu'elle avait pu craindre un seul instant un homme aussi bien posé dans le monde, et qui s'exprimait avec autant de distinction.

—La personne qui est venue chez moi, dit le marquis, a dû vous apprendre quelle était ma position?

—En effet, monsieur, répondit Lucie toute tremblante et presque en balbutiant, car cette question venait de lui rappeler la lettre du docteur Mathéo, qu'elle avait tout à fait oubliée.

—Ce trouble subit n'échappa pas aux yeux clairvoyants de Salvador.

—Le docteur aurait-il parlé? se dit-il. Non, il ne l'a pu sans se compromettre lui-même; et s'il en était ainsi, cette femme, à l'heure qu'il est, ne danserait pas avec moi.

Salvador alors raconta à Lucie, une histoire assez bien imaginée, et qui justifiait complètement sa présence chez la Sans-Refus. Nos lecteurs connaîtront cette histoire lorsque nous retrouverons chez elle la comtesse de Neuville, que nous allons quitter quelques instants pour nous occuper un peu de Servigny, que depuis déjà longtemps nous avons perdu de vue.

II.—Servigny.

Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny, disions-nous dans notre premier volume, à la fin du chapitre intitulé: l'Evasion. Le moment est venu de tenir notre promesse.

Servigny donc, que nous avons vu spectateur impassible du combat livré par Roman et Salvador aux gendarmes du Beausset, profita du désordre occasionné par cette scène, pour se soustraire au plus vite à l'action de ceux de ces gendarmes qui auraient été tentés de le poursuivre. Il se jeta au pas de course dans un champ d'oliviers qui bordait le chemin, et cela sans connaître, ni même s'inquiéter de la direction qu'il suivait. Stimulé par la crainte de se voir arrêter et reconduire au bagne, et ensuite par celle non moins grande de rencontrer ses deux camarades d'évasion, d'être en quelque sorte forcé de devenir leur complice, ou du moins d'être jugé comme tel partout où il aurait été obligé de les accompagner, ces diverses considérations avaient décuplé son courage et sa vigueur.

Cependant la pluie continuait à tomber, le temps était sombre, nul bruit ne se faisait entendre qui pût l'inquiéter; tout semblait réuni pour favoriser les projets de Servigny. Désirant donc s'éloigner le plus possible du théâtre où un crime venait de s'accomplir, il courait avec une précipitation telle, qu'ayant heurté une pierre avec les pieds, il fit une chute si violente, qu'il fut précipité à six pas de là dans un ruisseau dont le lit était jonché de cailloux et de racines d'arbres. Le choc fut tellement rude, qu'il en perdit tout à fait connaissance, et qu'il resta assez longtemps dans cet état. Toutefois, la fraîcheur du filet d'eau qui coulait au fond du ruisseau, ne tarda pas à le faire revenir de son évanouissement. Son premier soin fut de s'assurer si ses membres étaient encore au grand complet: après s'être étiré les bras et les jambes, il eut la satisfaction de constater qu'il n'existait aucune fracture, mais il souffrait horriblement à la tête, à la poitrine et aux coudes, parties du corps qui avaient été si violemment mises en contact avec les fragments de rochers et les racines sur lesquels il était tombé. Le sang lui ruisselait de tous côtés, principalement de la tête, où il existait une déchirure large et béante; les autres blessures étaient moins graves, mais la douleur n'en était pas moins intense, notamment aux coudes, dont l'extrême sensibilité est connue. Sorti enfin de ce malheureux ruisseau, et ne sachant quel moyen employer pour arrêter le sang qui continuait à couler avec abondance, il prit le parti de déchirer sa chemise, d'en faire des compresses, et de les appliquer sur ses blessures. Ce moyen lui ayant à peu près réussi, il ne tarda pas à continuer sa route du mieux possible, quoique toujours sans direction arrêtée.

Rien de plus triste que la position de Servigny en ce moment; seul, blessé, sans argent, errant à l'aventure dans un pays absolument inconnu de lui, couvert de l'infâme livrée du bagne qui devait le faire reconnaître et arrêter par le premier individu qui le rencontrerait, et qui serait tenté par l'appât des cent francs de prime que l'on accorde pour la capture d'un forçat: toutes ces réflexions augmentaient ses craintes et son désespoir. Le sang qu'il avait perdu en diminuant ses forces, avait altéré son courage, il fut obligé de se reposer sur un de ces blocs de rochers que l'on rencontre fréquemment sur le sol de ces contrées; mais le repos, en calmant ses esprits, excités jusqu'au plus haut paroxysme, par suite des divers incidents que nous venons de raconter, ne lui fit que mieux apercevoir toute l'horreur de sa position.

Il se lève avec précipitation: «A quoi bon lutter contre un funeste destin, s'écrie-t-il? toutes mes précautions sont inutiles, aucune prudence humaine, ne peut empêcher que je ne sois arrêté et reconduit au bagne, je serai condamné à trois ans d'augmentation de peine, placé dans la salle des suspects, confondu avec l'écume des scélérats qui peuplent ce séjour du crime. Quelle cruelle perspective! Etre à jamais perdu sans avoir à me reprocher une action qui puisse justifier les rigueurs dont je suis l'objet: Sort déplorable! tout est perdu pour moi, honneur, avenir!... Ah!... plutôt mourir que d'être reconduit dans cet enfer! Il n'y a que des lâches et des scélérats qui puissent accepter une pareille ignominie!

—Il faut en finir, Dieu me pardonnera!...»

Servigny se jette à genoux et prie avec une grande ferveur. Après avoir terminé sa prière, il se lève avec résolution, rassemble les lambeaux de sa chemise, en fait une corde pour mettre fin à ses souffrances. Il travaille avec tant d'action et en même temps avec tant de sang-froid à ces tristes préparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce moment n'auraient jamais pu supposer qu'il préparait l'instrument de son supplice. Enfin tout est prêt: il cherche un lieu propre à l'exécution de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et faibles oliviers, ne présente la force et la hauteur convenables. Cette circonstance ne le déconcerte point: sa détermination est irrévocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une nouvelle énergie. Après avoir cheminé près d'une heure sans rencontrer ce qu'il cherche, il aperçoit enfin un petit bois dont les arbres touffus lui font espérer leur funeste concours, mais il en était séparé par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient considérablement grossi. Déterminé qu'il est à ne céder devant aucun obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus près, il s'aperçoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosités de rochers qui en tapissent les bords; il remonte de l'autre côté en s'aidant des mêmes précautions. Enfin, le voilà près du but, il touche, selon lui, à la terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est préparé, la corde est attachée!... Mais au moment suprême, il croit devoir adresser une dernière prière à l'Etre immense et éternel de qui il attend son pardon!...

Tout à coup, une réflexion le frappe: c'est de se débarrasser de tous ses vêtements. Si je reste couvert de la livrée du crime, se dit-il, je n'inspirerai aucune compassion à ceux qui trouveront mon cadavre, personne n'aura pitié du malheureux galérien, que l'on croira un grand coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques égards; on supposera probablement qu'après avoir été dépouillé, des brigands ont voulu, par un raffinement de cruauté, me faire subir ce genre de mort, pour faire croire à un suicide. En mourant dans cet état, j'ai du moins la consolation que ma position restera ignorée; et qui sait? peut-être que quelque âme charitable me fera donner une honnête sépulture. En disant ces mots, il se dépouille des vêtements infimes qui lui restent, il les précipite dans le torrent qui les entraîne dans sa course rapide.

Rien ne l'empêchait donc plus d'exécuter son funeste projet; il allait même se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu lointaine se fait entendre. Il écoute: c'était minuit qui sonnait. Frappé de ces sons qui lui rappellent tout à la fois les souvenirs religieux, les vertus, le bonheur d'un autre âge, hélas! si fugitifs pour lui, un autre ordre d'idées s'empare de ses esprits. Il imagine que la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux devoirs sacrés que la religion impose à ses fidèles sectateurs. Soudain ses sens se calment; la terrible vérité lui apparaît dans tout son jour: il voit et il déteste le crime horrible qu'il allait commettre en attentant lui-même à ses jours. «O mon Dieu! s'écrie-t-il, ma chaîne est lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment où ta bonté infinie daignera en alléger le poids!» Ayant ainsi accepté un nouveau pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette dans le même torrent qui déjà avait entraîné au loin le reste de ses vêtements.

La nouvelle résolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la sérénité de l'âme, ne pouvait atténuer que bien faiblement les douleurs atroces auxquelles il était en proie. Exténué de faim, de froid et de fatigue, son sang perdu en abondance, la fièvre qui l'égarait et que tant de causes avaient allumée dans ses sens, tout contribuait à éteindre dans cet homme naguère si courageux et si fier, toutes les idées grandes et généreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils instincts de la conservation matérielle.

Il prend donc la résolution de se diriger vers l'église dont il sait n'être pas bien éloigné. En ce moment, la pluie avait cessé; le ciel moins obscur lui permet de distinguer la flèche du clocher, faiblement, mais enfin assez pour donner une direction à ses pas jusqu'ici incertains et chancelants. Après quelques minutes de marche, il se trouve devant une maison que la clarté débile et passagère de la lune lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vénéré des chrétiens malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytère. Il hésite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son état complet de nudité, les blessures dont il est couvert, tout lui fait craindre d'épouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le repos, et d'en être repoussé. Ensuite, comment éviter les soupçons? Et, s'il échappe à ceux-ci, comment ne pas éveiller la sollicitude du maire et celle de tant d'autres autorités toujours prêtes à se ruer sur le malheur? Comment créer une fable assez vraisemblable pour intéresser à sa position, pour lui gagner tous les cœurs? Comment répondre à cette multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxiété est au comble: il se sent défaillir!...

Cependant, par un instinct machinal, il s'empare du marteau, il se décide à frapper:

—Le sort en est jeté, que Dieu me protège, dit-il.

Deux minutes s'étaient à peine écoulées, qu'une voix d'homme, partie de l'intérieur, se fait entendre et lui demande, en patois provençal, à travers un petit grillage pratiqué dans la porte:

—Qui frappe à cette heure avancée de la nuit, et que désire-t-on de moi?

—Ah! monsieur le curé, de grâce! Je suis entièrement nu, blessé, mourant de faim, de froid et de fatigue, répond Servigny: j'implore vos secours!

—Attendez, mon ami, lui dit le bon curé, je vois votre pitoyable état; attendez deux minutes, je vais vous ouvrir.

Il revient bientôt avec la clé et une lanterne à la main; il ouvre la porte et s'empresse de jeter un manteau sur les épaules de Servigny: puis le regardant plus attentivement:

—Dieu du ciel! s'écrie-t-il, vous êtes sans doute une des victimes des brigands qui infestent la forêt de Cuges?

Puis, sans attendre la réponse de Servigny:

—Suivez-moi, lui dit-il, il n'y a pas un instant à perdre!

Il le conduit dans une petite salle à manger où règne l'ordre et la propreté. Il sonne son monde, et en un clin d'œil, un homme et une femme, Sylvain et Marguerite, déjà âgés tous deux, mais d'un extérieur qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprès de leur maître vénéré; il se fait apporter la boîte aux médicaments qu'il tient toujours abondamment fournie, et à ses frais, pour venir au secours des malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le blessé près d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le vénérable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'étaient pas inquiétantes; mais celle de la tête pouvait avoir des suites fort dangereuses. Elles furent toutes pansées par le respectable curé avec l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins préliminaires une fois remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier est bien réchauffé, il donne ordre de lui passer une chemise et de le coucher. On place Servigny dans la pièce où couchait le domestique. Avant de se séparer du bon curé, il voulait lui raconter la longue série de ses infortunes et surtout la manière dont il avait été si maltraité peu d'heures auparavant; mais le bon curé l'en empêcha, en lui recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver la fièvre à laquelle il était en proie.

Cette prescription était loin d'être du goût du bon homme Sylvain, qui, outre qu'il aurait pu, à bon droit, passer pour le plus grand bavard de France et de Navarre, était bien la curiosité incarnée. A ce double titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances merveilleuses, selon lui, qui avaient réduit un homme jeune et fort à venir se réfugier la nuit, entièrement nu, au presbytère de son maître. Il s'approche donc doucement du lit de son hôte, et d'une voix qu'il rend la plus engageante possible:

—Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infâmes scélérats! comme ils vous ont traité! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de cet événement; je veux que dès l'aube du jour tout le village en soit informé, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contrée, et par la mort! si nous trouvons les misérables, nous les amèneront pieds et poings liés! Je suis tellement indigné, vous m'inspirez une si véritable compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien étaient-ils, les gueux? étaient-ils armés? avaient-ils des figures bien farouches, bien rébarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'église du bon et brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien d'autres.

—Brave Sylvain, répond le malheureux Servigny, étourdi de cette longue tirade, je vous remercie d'épouser si chaudement ma cause; mais il m'est impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une grave inconvenance que de désobéir à votre excellent maître, mes forces ne me permettent pas de répondre à votre empressement. Veuillez donc m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.

—Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous laisser dormir tout à votre aise... Cependant, j'y réfléchis et je pense que si vous vouliez me raconter les choses à voix basse, cela ne vous fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au maître d'école, à grand Guillaume, le garde champêtre, à la femme du premier marguillier et à celle de l'épicier du coin. Ce sont tous mes amis, et on peut compter sur leur discrétion comme sur la mienne. Ils viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillière vous apporte du lait et des œufs frais lorsque vous serez convalescent, ce qui j'espère ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce que vous avez se réduit à fort peu de chose; et, tenez, je suis sûr qu'aussitôt que vous vous serez ouvert à moi, vous vous sentirez tout soulagé!

—Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.

—Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a bien de la peine à le faire parler. Ça m'a l'air suspect et même furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont à coup sûr quelque chose sur la conscience, car j'ai toujours remarqué que l'honnête homme est ordinairement généreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de même vexant pour moi, et je puis bien dire que voilà la première fois qu'il arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules de la marguillière ne pondront pas pour toi, et quant à son lait, il ne te tournera pas sur l'estomac! Va, je te déteste, et pour te le prouver, je jure que je ne te dirai plus rien.

Sylvain ayant enfin terminé son monologue, et voyant que son malade était endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme tous les curieux dont la fibre sensible vient d'être violemment agitée, il eut bien de la peine à s'endormir. Il s'était d'ailleurs recouché avec la tête si pleine de scènes de brigands, qu'il ne tarda pas à tomber dans un état d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses draps et de sa couverture.

En ce moment, et par une coïncidence que la position de Servigny explique assez naturellement, altéré qu'il était par les ardeurs d'une fièvre dévorante, il demande à boire. Il appelle:

—Sylvain! Sylvain?

Sylvain, toujours en proie à la même hallucination, effrayé d'entendre si près de lui une voix étrangère, croit avoir toute une légion de brigands à ses trousses.

—Ah! mon Dieu! au secours s'écria-t-il. Confiteor Deo... à la garde! à la garde!... in nomine Patris, et Filii... mea culpâ, mea maximâ culpâ... M. le curé! Marguerite! Grand Guillaume! à moi!... in manus tuas domine... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez pas, je suis un pauvre homme! grâce! grâce!

Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'épuisé il tombe et roule à côté de son lit!

M. le curé, justement effrayé des cris de son domestique, accourt et trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le curé interroge Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se passer; alors le bon curé revient à Sylvain, il l'appelle: Sylvain! Sylvain! es-tu blessé ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me reconnais pas?

Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le curé, quels brigands, quelles figures! ils étaient plus de dix! mais c'est surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu! quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...

—Mon bon ami, lui dit le curé avec douceur, tu es en ce moment victime de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici excepté toi. Toutes les portes, toutes les fenêtres sont fermées, comment veux-tu que des brigands se soient introduits dans ta chambre où il n'y a rien à prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en même temps que toi! Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais prendre mes pistolets et veiller à la porte; tu peux dormir tranquille le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.

Cette courte, mais grave allocution du bon curé, produisit tout son effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutumé d'ailleurs à une grande docilité envers un si bon maître, accueillait toutes ses paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le curé alla achever le reste de la nuit dans son appartement.

Vers les sept heures, le bon curé étant venu pour avoir des nouvelles de son malade; Sylvain, qui était éveillé, répondit qu'il dormait.

—Non, mon père, je ne dors plus, dit à son tour Servigny, je me sens même beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins éclairés. Je ne saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.

Touché autant que surpris des sentiments religieux de l'étranger, le bon curé s'empressa d'acquiescer à sa demande. Sur un signe de lui, le domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa couler à bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vénérable ecclésiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais Servigny insista.

—Non, mon père, dit-il, c'est à vos pieds que doit rester un si grand pécheur; daignez m'écouter.

Pendant plus d'une heure le malheureux Servigny resta ainsi prosterné devant le vénérable curé, sans que celui-ci l'interrompit une seule fois. Lorsqu'il eut enfin terminé le récit de tout ce que nous connaissons, le curé lui ordonna de se coucher et de l'écouter:

—Tout ce que vous venez de me confier, mon cher enfant, lui dit-il, excite en moi le plus vif intérêt. Si, comme j'aime à me le persuader, vous m'avez dit la vérité, je vous promets aide et protection. Si, au contraire, vous m'avez trompé, je suivrai ce que la charité me prescrit à votre égard; je vous guérirai et aussitôt après, je vous renverrai de chez moi. Vous ne devez rien espérer de plus.

—Je ne vous ai pas trompé, j'en suis incapable, ô mon père! daignez vous en assurer; tout ce que je vous ai dit est vrai, exactement vrai.

—Cela suffit; soyez tranquille et comptez sur moi, répondit le bon curé.

Sorti de la chambre de Servigny, il appelle Sylvain et Marguerite:

—Mes enfants, leur dit-il, tout le monde doit ignorer ce qui s'est passé ici cette nuit. Il s'agit de réparer tout à la fois un grand malheur et une grande injustice, à laquelle vous vous associeriez si vous vous permettiez une indiscrétion coupable. Promettez-moi donc par notre saint patron, que vous garderez un inviolable secret.

—Je le jure par saint Marsault, dit Marguerite.

—Et moi aussi, dit Silvain, avec un empressement qui surprit le curé, car il savait que la discrétion n'était pas la vertu dominante de son domestique. Quoi qu'il en soit, jamais serment ne fut mieux tenu, tant le bonhomme Sylvain redoutait les plaisanteries dont il n'aurait pas manqué d'être l'objet à cause de l'apparition du grand boiteux qu'il avait si bien reconnu dans le cours de cette même nuit.

Le secret fut donc religieusement gardé de part et d'autre, et à dater de ce moment, non-seulement Sylvain n'adressa plus de questions au malade, mais encore il redoubla d'attentions et semblait avoir conçu une sorte de respect pour lui.

Servigny entouré de soins et des consolations du bon curé, et, en son absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient à l'envi, ne tarda pas à recouvrer la santé. M. le curé voulant s'assurer de la vérité des révélations de son protégé, écrivit partout où il pourrait recueillir des renseignements; les réponses qu'on lui fit étaient toutes en faveur de Servigny; il en était enchanté. Enfin, lorsqu'il eut reçu la lettre du procureur général d'Aix, il fit venir Servigny dans son cabinet et lui adressa ces mots:

—Vous m'avez dit la vérité: j'ai la conviction que vous n'êtes coupable que d'une grande légèreté. Je vous ai promis de vous sauver, je veux vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez passer aux Indes orientales; votre passage est payé. Veuillez accepter ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous à la Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres, et à peu près tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre position.

Servigny fut si sensible à ce noble procédé qu'il ne put remercier son bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, répéta le bon curé, j'ai trouvé le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous ai recommandé à un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous transportera dans ces riches contrées. Rendez-vous utile à bord; j'ai la certitude que par votre bonne conduite et votre éducation, il vous sera facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.

Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traversée: tout ce qu'il importe de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.

Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de romans, dont l'érudition parasite s'entoure de cartes et de collections de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas être taxé d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le lecteur avec les nouvelles péripéties qui attendent notre héros dans ces lointaines contrées, nous allons esquisser rapidement et à l'aide de nos souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des nôtres.

De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son étendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour décrire les superbes régions qui se développent au sud de l'Imalaya, de celles que de vénérables traditions ont rendues si célèbres le long de l'Euphrate, du Tigre, du Jourdain et de la Méditerranée, comme aussi des régions bien plus vastes qui s'étendent au sud et à l'est du grand plateau de l'Asie centrale. Ces régions magnifiques ont été depuis l'aurore de l'histoire, le but des expéditions de tous les plus grands conquérants, et c'est de là que nous sont venues, en partie, nos religions, nos sciences et notre civilisation.

Le côté intellectuel de ces peuples offre un phénomène qu'il est peut-être réservé à la phrénologie seule d'expliquer d'une manière lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde près de trente dialectes différents écrits et parlés, et malgré cela on ne peut pas dire qu'ils aient une littérature. Si comme on le prétend, le volume de la tête indique une capacité intellectuelle correspondante, ne faut-il pas en conclure que l'absence de littérature est une suite du peu de développement de l'encéphale de ces peuples, dont la tête est généralement d'un tiers moins grosse que celle des Européens?

Les systèmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les langues, et on peut assurer à bon droit que l'Asie est le domaine des fables, des rêveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi, quelles étonnantes variations, quelle déplorable diversité n'observe-t-on pas dans la manière dont la raison humaine, privée de guides et livrée à ses seules inspirations, a satisfait à ce premier besoin des sociétés antiques, la religion! Si le judaïsme et le christianisme sont nés en Asie, s'il est peu de vérités qui aient été enseignées dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est aussi peu d'extravagances qui n'y aient été en honneur, ou qui n'y aient pris naissance. La superstition des sabéens, le culte du feu et des autres éléments, l'islamisme, le polythéisme des brahmanes, celui des boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des ancêtres, celui des esprits et des démons, et tant de sectes secondaires ou peu connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de dogmes insensés et même atroces, donnent une faible idée de l'étonnante variété qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous ne mettons pas en ligne de compte les différentes sectes que la domination anglaise y a importées, pour ne pas surcharger le tableau d'un tohu-bohu religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre l'exemple.

Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux mœurs, aux coutumes antiques, aux idées reçues et aux erreurs même, sont pour le pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations écrites, et dont il ne pourrait se délivrer qu'en s'exposant à périr par la violence même. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus intolérable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut anéantir à l'instant même ceux qui exercent les premiers emplois, et qui souvent substituent leur propre tyrannie à la sienne, tout est perdu; car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on ne peut parler sans frémir des gouvernements monstrueux de cette partie du monde.

Quant aux mœurs, rien de plus efféminé, de plus corrompu; et c'est sans doute à cause du climat, car on a observé que le fils de l'Européen ne tarde pas à y perdre le courage héréditaire de ses pères. D'un autre côté, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisiveté et la mollesse, étant occupées tout le jour ou à se faire frotter le corps par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes voluptés, ou à fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent à des ouvrages à l'aiguille qu'elles font très-bien. L'adultère y est puni de mort, ce qui n'empêche pas que dans certaines de ces contrées, quand les femmes rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dénoncer à leur mari s'il les méprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme, le réveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser prendre sur le fait, ce qui ne laisse à celui-ci que l'alternative de l'accomplissement de leurs désirs, ou une mort affreuse inévitable.

Enfin, et bien que la polygamie y soit poussée jusqu'à ses dernières conséquences, nous ajouterons que les hommes, pour étendre le cercle de leurs voluptés, n'ont pas craint d'outrager la nature!

Le sujet que nous traitons nous ramène maintenant à une courte notice sur la ville de Bénarès, pour laquelle Servigny avait pris passage, après quoi nous continuerons notre récit sans interruption.

Bénarès, bâtie sur les bords du Gange, et que l'on peut regarder comme la métropole ecclésiastique ou la Rome de l'Inde, est extrêmement grande et peuplée; on y compte environ six cent cinquante mille habitants. Elle est depuis un temps immémorial le siége principal de la littérature brahmanique, et réputée sainte par excellence. Les maisons sont très-hautes, aucune n'a moins de deux étages; la plupart en ont trois, et d'autres, en assez grand nombre, cinq et six, en général richement décorés. Le nombre des temples est très-considérable; la plupart sont fort petits, disposés comme des niches dans les angles des rues et sous l'abri de quelque grande maison. Plusieurs sont entièrement couverts de fleurs, d'animaux, de branches de palmiers, sculptés avec une élégance et un fini admirables. Les habitants décorent les parties les plus en vue de leurs maisons de camaïeux peints des plus vives couleurs, et qui représentent des hommes, des femmes, des taureaux, des éléphants, des dieux, des déesses, avec leurs formes et attributs divers. Des taureaux de tous les âges, consacrés à Siva, apprivoisés et familiers comme le chien domestique, circulent librement dans les rues, tandis que des groupes de singes, consacrés à Hanoumâm, grimpent sur le toits des maisons ou des temples, ou volent impunément dans les boutiques des fruitiers et des pâtissiers. La haute renommée de sainteté dont jouit cette ville, y attire, de toutes les parties de l'Inde, un grand nombre de pèlerins et de mendiants.

Nous avons dit que c'était pour Bénarès que Servigny avait pris passage. Arrivé dans un pays si nouveau pour lui, et où il n'avait aucune recommandation, il chercha d'abord à utiliser ses connaissances; mais là, comme partout, il est difficile d'inspirer confiance à ceux qui disposent de la fortune. Les habitants y sont même généralement hostiles aux étrangers, qu'ils considèrent comme autant d'êtres parasites qui viennent s'enrichir à leurs dépens, ou comme des criminels qui ont fui leur patrie sans doute pour se soustraire aux atteintes de la justice. D'un autre côté, ils ont été si souvent trompés par des aventuriers qu'ils avaient accueillis, et auxquels ils avaient procuré de bons emplois; si souvent ils avaient vu l'hospitalité violée, leurs femmes séduites, leurs filles et leurs richesses enlevées, qu'un sentiment légitime de répulsion ne leur était que trop permis.

Ces actes d'ingratitude, malheureusement trop souvent renouvelés, avaient donc fermé toutes les portes aux Européens qui, comme Servigny, cherchaient leur existence dans la carrière des emplois ou du travail; il était même très-difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire admettre dans une maison à quelque titre que ce fût, même pour l'emploi le plus infime. Servigny ne possédait que le peu d'argent qu'il tenait de l'extrême charité du bon curé, et cela ne pouvait le mener bien loin: pour comble de malheur, il tomba malade, et en très-peu de temps il se trouva absolument sans ressources. Dans cette extrémité, il fut contraint de travailler comme un simple journalier, encore n'obtenait-il pas toujours de l'occupation, tant il était encore faible et peu accoutumé à ce genre de travail. Ce qu'il gagnait suffisait à peine pour lui procurer les aliments grossiers les plus indispensables à la vie.

Enfin, après trois ou quatre mois de séjour, d'efforts et de persévérance de toute espèce, il était parvenu à se rendre utile. Un contre-maître qui avait eu souvent occasion de l'employer, l'avait remarqué et lui avait témoigné de l'intérêt; il le chargea de tenir note des travaux qui s'exécutaient dans une fabrique de châles qui appartenait à un riche nabab[507], au service duquel il était. Servigny s'acquitta avec exactitude et talent de la mission qui lui était confiée, et son supérieur en était satisfait; mais le mauvais destin qui le poursuivait, ne permit pas qu'il restât longtemps dans une position où du moins il était à l'abri du besoin. Un ouvrier, originaire du pays et que Servigny avait remplacé dans la confiance du contre-maître, avait conçu contre lui un sentiment de jalousie tel, que de concert avec quelques-uns de ses camarades, il résolut la perte ce jeune homme. Pour y parvenir plus sûrement, ils firent agir, en secret auprès du nabab qui, ne pouvant tout voir, ne manqua pas d'accueillir ces faux rapports. D'ailleurs, la trame avait été si adroitement ourdie, les preuves paraissaient si évidentes, si bien combinées contre l'un et contre l'autre, que tous deux furent renvoyés sans être entendus. L'intendant du nabab qui ne pouvait souffrir les étrangers, et principalement les Français, parce qu'un voyageur de cette nation lui avait récemment enlevé sa femme, qu'il idolâtrait, et en même temps la majeure partie de sa fortune, ne contribua pas peu à la décision si funeste qui replongeait Servigny dans la misère.

Par suite de ce renvoi, Servigny se trouva donc plus malheureux que jamais, car ses ennemis s'empressèrent de le publier et d'y ajouter toutes les petites perfidies dont leur conduite précédente n'était que le prélude.

Le contre-maître s'empressa de quitter le pays. Quant au malheureux Servigny, tous les cœurs et toutes les portes lui étaient fermés, tant la prévention agissait fortement contre lui. On était d'autant mieux convaincu de sa culpabilité, que le nabab, chez lequel il avait été employé, était généralement connu comme un homme bon, sensible, généreux, aimant à pardonner. On excusait d'autant moins l'offense, que l'offensé méritait de l'être. Enfin, et encore bien que Servigny fût dans la plus grande détresse, qu'il passât souvent jusqu'à deux ou trois jours manquant de la nourriture la plus essentielle, il ne pouvait se résoudre à recourir à la charité publique; plutôt que de tomber si bas, il préféra vivre du produit fort éventuel de commissions dont on le chargeait, de ports de lettres et de paquets. Encore combien de fois Servigny ne se prit-il pas à regretter la vie du bagne! Là, au moins, il trouvait parmi ses compagnons quelques cœurs compatissants pour charmer son infortune, tandis qu'ici, libre, il est l'objet du mépris de tous. N'est-ce pas là le comble de l'opprobre?

Aussi, pour se soustraire à tant d'humiliations, il ne manquait pas, toutes les fois qu'il le pouvait, d'aller s'enfoncer au sein des vastes forêts qui avoisinent la ville de Bénarès. Là, oublié de tous et s'isolant du reste de l'univers, les productions de la nature si luxuriantes, si magnifiques dans cette terre privilégiée en donnant un autre cours à ses idées, devenaient pour lui l'objet de profondes méditations. En effet, qui aurait pu contempler, froid et impassible, l'immense baobab, géant des forêts, vrai colosse végétal dont le tronc acquiert jusqu'à vingt-cinq pieds de diamètre! Il faut, dit-on, des milliers d'années pour que cet arbre parvienne à ce monstrueux développement. Ce tronc immense, couronné d'un grand nombre de branches étalées horizontalement, remarquables par leur grosseur, et plus encore par leur longueur qui est de cinquante à soixante pieds, ne l'est pas moins par ses racines qui sillonnent le sol en tous sens jusqu'à une distance de cent cinquante à cent soixante pieds. Viennent ensuite le catalpa, dont le tronc est peu gracieux, mais dont l'ample feuillage et les belles fleurs d'un blanc ponctué de pourpre, font un si bel effet, le nopal, le dattier, le beau marronnier, aujourd'hui si répandu en Europe; le daphné indica, dont l'odeur suave parfume l'atmosphère; le manguier, le goyavier, le durion, et surtout le mangouste dont les fruits sont si délicieux; en un mot, cette végétation qui déploie tout le luxe et la majesté qu'elle offre ordinairement sous les climats des tropiques, lorsqu'elle est secondée par les agents les plus puissants, comme la nature du sol et l'humidité.

Servigny s'arrachait avec peine du sein de ces vastes forêts, où, selon l'expression d'un ancien, il n'était jamais moins seul que quand il était seul. Il ne revenait à Bénarès qu'autant que la nécessité de renouveler ses provisions l'y obligeait; mais aussitôt qu'il avait satisfait à cette loi impérieuse de toute existence, il retournait à sa chère solitude.

Il avait découvert un endroit qu'il affectionnait principalement et où il se livrait plus que partout ailleurs, à ses mélancoliques rêveries; c'était un petit rocher escarpé et à pic, un de ces accidents abrupts d'un sol si fécond en heureux contrastes. Un bouquet d'arbrisseaux odorants couronnait la crête de ce rocher, et là, non-seulement, il pouvait méditer sans craindre la dent des animaux féroces, mais encore il lui semblait qu'il aurait pu y braver un nouveau déluge. Toutefois il avait eu bien de la peine à gravir cet endroit escarpé; mais à force de le contourner en tout sens, il avait découvert une petite source dont les eaux fraîches et limpides avaient donné naissance à des plantes grimpantes dont il s'était aidé lors de sa première ascension, et dont il continuait à s'aider toutes les fois qu'il voulait la renouveler.

Au premier aspect, rien de plus sauvage que cet endroit isolé. Cependant en y regardant avec attention, certain arrangement dans les fragments de rochers qui tapissaient le lit de la source dont nous avons parlé, des vestiges de pieux plantés ça et là, lui donnèrent à croire que des habitations avaient pu y exister à une époque plus ou moins reculée. Cette remarque l'encouragea à se livrer à une exploration plus approfondie, et à considérer ces vestiges comme des jalons qui avaient été placés là dans un dessein qu'il ne pouvait encore parfaitement s'expliquer. Après avoir marché d'obstacles en obstacles, fouillant et sondant partout les interstices d'un gazon épais qui recouvrait la cime du piton, les traces d'un ancien sentier, en partie cachées par les ronces et les broussailles, le confirmèrent dans l'opinion que cet étroit plateau avait été autrefois habité, mais que les constructions étaient devenues la proie des flammes. Il était dans l'enthousiasme d'une découverte qui, depuis un grand nombre de siècles, peut-être, avait échappée à tous ceux qui avaient visité cette partie reculée de la forêt. Du sommet de ce rocher il découvrait un pays immense; mille pensées diverses venaient tour à tour l'y assaillir; peut-être que nouveau Robinson, il lui était réservé de redonner la vie à ces débris d'une civilisation éteinte par la faux du temps ou par la fureur des partis; mais pour recommencer Robinson, il lui manquait un Vendredi, et où trouver un si fidèle compagnon dans une contrée qui le traitait en véritable paria.

Enfin il se retira en prenant toutes les précautions possibles pour retrouver son chemin. Revenu à la ville chez la vieille bonne femme qui lui donnait asile, moyennant une légère rétribution, il s'endormit bercé par des songes qui, tous, se rattachaient au projet qu'il avait conçu depuis si longtemps de s'établir sur la cime de son rocher; il s'y voyait entouré de toutes les commodités, de toutes les jouissances de la vie. Malheureusement le réveil venait trop tôt le rappeler à la triste réalité.

Néanmoins, et bien qu'il ne pût encore se rendre un compte positif de ce que deviendrait sa découverte, il ne cessait de s'en occuper. Mais y élever des constructions sans outils: impossible! s'y défendre sans armes: impossible encore! il pense donc, avant tout, à faire quelques économies au moyen desquelles il puisse aller s'y installer avec une certaine provision de vivres, seul moyen de donner quelque suite à son entreprise. Quand il a réussi dans ce projet, il emprunte à son hôtesse tous les outils dont elle peut disposer: une hache, une bêche, une houe, un pic, une vieille lance à demi brisée. Il veut commencer par explorer le sol jusqu'à une certaine profondeur; plus tard, et selon l'occurrence, il donnera à ses travaux un caractère plus grandiose.

Parti avec ces instruments qu'il transporte sur les lieux à plusieurs reprises, ainsi que ses provisions de bouche, il ne tarde pas à se mettre à la besogne. Les plantes rampantes une fois arrachées du sol, il acquiert la preuve que des cabanes avaient été incendiées, il retrouve même des ossements humains à demi consumés, ainsi que des fragments d'animaux que ses connaissances en paléontologie lui firent reconnaître pour avoir appartenu aux races ovine et bovine. Mais son enthousiasme fut au comble lorsque après avoir approfondi les excavations il trouva un fossile qui se rattachait par tous ses caractères au mégatherium, animal vertébré reconstruit par notre célèbre Cuvier, et dont la race a disparu de notre globe depuis sa dernière révolution. Il n'en fallut pas davantage pour persuader à Servigny que ce rocher, depuis si longtemps dédaigné, méconnu, avait été le théâtre de scènes également curieuses à étudier par le naturaliste et le géologue. Toutefois pressé d'arriver à des résultats dont l'actualité se faisait vivement sentir, il réserva à d'autres temps la suite de ses investigations scientifiques. Pour le moment, il cherchait à se créer un abri contre l'intempérie des saisons et qui le garantît en même temps contre la dent des animaux féroces, si redoutables dans ces contrées.

Il y avait déjà quelque temps qu'il travaillait à l'exécution de son projet, lorsque un jour, et au moment qu'il s'y attendait le moins, son attention fut vivement excitée par le bruit de pas précipités; c'était un homme pâle, défait, couvert de sang, qui cherchait à échapper aux poursuites d'un tigre de la plus grande espèce qui le suivait de près. Ce malheureux homme n'avait pour se défendre contre son redoutable adversaire que le canon d'un fusil dont la crosse avait disparu dans la lutte qui venait d'avoir lieu entre eux: il avait également perdu son couteau de chasse dont il ne lui restait plus que le fourreau et le ceinturon. Le tigre était blessé et écumant de rage: il allait indubitablement atteindre son ennemi et l'immoler! Servigny effrayé lui-même, se lève précipitamment, s'arme de sa pique, et se met sur la défensive. L'inconnu surpris s'arrête à cet aspect inattendu, le tigre lui-même semble hésiter; mais le temps est précieux, et bien que le costume de Servigny inspire peu de confiance à l'étranger, il n'hésite pas à se réunir à lui pour combattre l'horrible monstre.

—Ne craignez rien, s'écrie Servigny qui voit son trouble; ne craignez rien, quoique pauvre je suis honnête homme, et je sais quels devoirs votre position m'impose!

Pendant ce peu de temps, l'animal avait repris des forces et semblait chercher des yeux sur lequel de ses adversaires il se jetterait le premier; mais nos deux combattants s'étaient retranchés à l'entrée d'une cavité qui, en protégeant leurs derrières, rendait leur défense plus facile et en même temps plus formidable.

Tout à coup, la fureur du tigre ne connaît plus de bornes, il se précipite avec la rapidité d'un trait sur ses ennemis; il les attaque tour à tour, les pousse, les presse: mais, par une suite de son instinct féroce, c'est toujours l'inconnu qu'il poursuit avec le plus d'acharnement. Tous deux multiplient en vain leurs coups, il leur échappe en bondissant, ou par des feintes qui les font consumer en efforts vains. Servigny ne manque pas de sang-froid; il fait d'ailleurs un usage habile des forces et de l'adresse que nous lui connaissons: l'inconnu au contraire ne tarde pas à être épuisé par le sang qu'il a perdu depuis le commencement de cette lutte. Il est saisi et renversé par le redoutable animal: Servigny est lui-même blessé à la cuisse en voulant dégager l'étranger. Une lutte seul à seul s'engage alors entre Servigny et le tigre redoutable. Vainement Servigny, d'un premier coup, lui fait-il une profonde blessure dans le flanc, l'animai se retire et se rue avec furie contre son adversaire: celui-ci, la lance en arrêt, l'attend de pied ferme, et par un nouveau coup adressé à la tête lui crève un œil: mais plus ses blessures se multiplient plus sa rage s'accroît!

Cette diversion avait permis à l'inconnu de se relever; il s'était armé de la hache de Servigny qui, par un hasard heureux, s'était trouvée à sa portée, et voulait, en rentrant dans la lutte, partager ses périls; mais ses coups se ressentaient de sa défaillance, et ne portaient que faiblement. Enfin, étourdi, épuisé, l'animal tombe sur le sol qu'il teint de son sang noir et fumant. Nos deux combattants croient sa mort certaine; mais au moment où ils se précipitent pour l'achever, d'un bond impétueux il se relève et se jette sur l'inconnu avec une nouvelle rage. C'en était fait de lui si le danger n'avait exalté au dernier point le courage de Servigny. Réunissant donc tous ses efforts et joignant la force à l'adresse, il plonge sa lance dans la poitrine de l'animal et la lui enfonce tout entière dans le corps.

L'animal affaibli conserve encore un reste de vigueur et de rage; il cherche de la gueule à arracher l'instrument de son supplice: vains efforts! il s'en prend alors à lui-même, il se roule, il se tord, et, dans sa fureur aveugle, il se précipite sur les pierres qui tapissent l'arène, qu'il mord et qu'il rougit de sa gueule ensanglantée!...

L'heure fatale avait sonné pour lui: il fait bien entendre encore quelques rugissements furieux, que répètent avec fracas les échos de la forêt; mais ils s'affaiblissent à mesure que ses forces s'épuisent avec son sang; un râle terrible succède; il rend enfin le dernier soupir.

Nos deux combattants en croient à peine leurs yeux; ce n'est qu'après avoir retourné le monstre, dès lors immobile, qu'ils sont bien convaincus de leur victoire. Après un instant de repos et de silence pour calmer leurs sens, l'inconnu se lève, se précipite dans les bras de Servigny, l'étreint avec la plus vive émotion, et le proclame son libérateur.

—Je vous dois la vie, dit-il; qui que vous soyez, comptez sur les effets de ma reconnaissance.

Servigny s'empresse de le remercier, et remarquant qu'il était extrêmement faible et souffrant des suites de ce combat, il lui fit avaler quelques gouttes de tafia qui lui restaient de ses provisions. Ce cordial lui rendit quelque énergie et lui permit de seconder Servigny qui oubliait ses propres blessures pour ne s'occuper que des siennes.

Ce n'est pas que Servigny n'eût aussi éprouvé les effets de la dent redoutable de leur ennemi; mais, il était moins dangereusement blessé que l'étranger. Celui-ci avait reçu plusieurs morsures graves et profondes, qui le faisaient horriblement souffrir, et l'empêchaient pour ainsi dire de se mouvoir. Servigny, après l'avoir en partie déshabillé, bassina ses plaies avec quelques gouttes de tafia qui redoublèrent momentanément ses souffrances; mais il ne tarda pas à en éprouver un grand soulagement. La manière heureuse et pleine de convenance avec laquelle Servigny prodiguait ses soins à l'étranger, donnaient à celui-ci l'envie de connaître cet homme envoyé du ciel pour le tirer si à propos du plus grand péril qu'il eût jamais couru; mais ce n'était ni le lieu, ni le moment de lui adresser des questions.

L'inconnu, soutenu par Servigny, eut beaucoup de peine à descendre de la plate-forme du rocher dont les parties les moins inclinées présentaient de sérieuses difficultés aux hommes mêmes les plus ingambes. Descendus enfin tous deux sans accident, ils se dirigeaient lentement vers la ville au travers de la forêt; mais les forces de l'inconnu ne tardèrent pas à le trahir; il s'évanouit! Tous les efforts de Servigny pour le ranimer furent inutiles. Que faire dans cette occasion? il était déjà tard et même nuit close depuis longtemps. Fatigué et blessé lui-même, aurait-il la force de porter celui à qui il venait de sauver la vie, et à qui il fallait la sauver une seconde fois pour compléter son noble dévouement?... Son anxiété était au comble! A chaque instant il craignait de voir expirer dans ses bras son malheureux compagnon; mais pouvait-il l'abandonner dans cet état pour aller chercher des secours à la ville, qui, hélas! était encore éloignée de plus d'une lieue? Sa résolution, son courage, s'accrurent avec le péril; il soulève adroitement le corps de l'étranger, le charge sur ses épaules, et, malgré les vives souffrances qu'il éprouve de ses blessures, il s'achemine vers la ville d'un pas ferme et assuré, glorieux de son précieux fardeau.

Déjà il n'en était plus qu'à quelques centaines de toises, lorsque tout à coup il se trouve entouré d'une faible escouade d'hommes armés, composée de cipayes[508], chargée du service de nuit. On l'arrête, on le prend pour un voleur, on veut même le maltraiter: mais sur l'observation du chef de la patrouille, on le conduit devant le magistrat préposé au service de sûreté. Là, Servigny dépose son fardeau; mais à peine ces hommes l'eurent-ils examiné que tous s'écrient: «c'est l'honorable sir Lambton qui est parti ce matin pour aller à la chasse dans la forêt. Que lui est-il donc arrivé? Alors Servigny raconte succinctement les différentes circonstances que nous venons de faire connaître, et chacun de le féliciter de sa noble conduite. On s'empresse de faire venir un brancard, on y place le blessé et on le porte avec tous les ménagements possibles à Beauchamp, maison de campagne qu'il possédait à peu de distance de là. Des médecins sont immédiatement appelés, et nos deux blessés tour à tour soignés et pansés. Sir Lambton restant toujours évanoui, le médecin pratiqua avec succès une abondante saignée: il rouvre enfin les yeux, et des signes non équivoques témoignent qu'il a recouvré l'usage de ses sens. Toutefois, et sans pouvoir encore articuler un mot, ses regards semblent indiquer qu'il cherche quelqu'un. La parole lui est enfin rendue, et le premier usage qu'il en fait est de demander où est l'étranger? où est son sauveur? On lui dit qu'il est dans un appartement voisin; mais sur un signe qu'il fait, un lit est dressé à côté du sien, Servigny y est transporté. Sir Lambton lui prend les mains, les couvre de baisers, lui adresse les remercîments les plus expansifs, les plus affectueux; il veut l'avoir près de lui et ne plus s'en séparer. De douces larmes inondent son visage, enfin il semble que pour lui seul la reconnaissance est la mémoire du cœur!