[1] La guerre d'Italie.
CXCVIII
Paris, jeudi 28 avril 1859.
J'ai reçu votre lettre hier au soir. Je suppose que vous vous arrêterez à ***. Ce serait folie d'aller plus loin. Je ne vous dirai pas tout ce que vous savez de la part que je prends à vos peines. Quand on est la sœur d'un militaire, il faut se faire aux émotions du canon. Au reste, depuis hier soir, on est plus à la paix qu'on ne l'était il y a quelques jours. Il paraît même qu'il y a des chances de l'acceptation, par l'Autriche, de l'arbitrage offert par l'Angleterre et même par nous. Cependant, il part beaucoup de troupes, et il y a déjà deux divisions à Gênes, débarquées sous une pluie de fleurs. Je crois à la guerre toutefois. Je ne crois pas qu'elle soit longue, et j'espère qu'après un premier choc toute l'Europe se mettra entre les parties belligérantes. L'Autriche, d'ailleurs, n'a pas le moyen de soutenir longtemps la lutte, faute d'argent, et bien des gens pensent que son coup de tête n'a pour but principal qu'un prétexte pour faire banqueroute. Il me semble que l'opinion ici est meilleure qu'elle ne l'était. Le peuple est très-belliqueux et très-confiant. Les soldats sont très-gais et remplis d'assurance. Les zouaves sont partis après avoir découché et disparu de leurs casernes pendant huit jours, disant qu'en temps de guerre il n'y avait plus de salle de police. Le jour du départ, pas un homme ne manquait. Il y a dans notre armée une gaieté et un entrain qui manquent absolument aux Autrichiens. Quelque peu optimiste que je sois, j'ai bonne confiance dans notre succès. Notre vieille réputation est si bien établie partout, que ceux qui se battent contre nous n'y vont pas de bon cœur. N'employez pas votre imagination à vous faire des romans tragiques. Croyez qu'il y a très-peu de balles qui portent et que la guerre que nous allons faire donnera à votre frère de très-bons moments. Ne dites pas à votre belle-sœur que les belles dames italiennes vont se jeter à la tête de nos gens. Tenez pour certain qu'ils seront choyés, qu'ils mangeront des macaroni stupendi; tandis que les Autrichiens pourront trouver quelquefois du vert-de-gris dans leur soupe. Si j'avais l'âge de votre frère, une campagne en Italie serait pour moi la plus agréable manière de voir un des spectacles toujours beaux, le réveil d'un peuple opprimé.
Adieu, chère amie; donnez-moi promptement de vos nouvelles et tenez-moi au courant de vos projets.
CXCIX
Paris, 7 mai 1859.
Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que je m'attendais à recevoir de vous une nouvelle adresse. Je ne puis croire que vous soyez encore à ***; mais j'espère que cette lettre vous rattrapera quelque part, fût-ce à Turin, si vous êtes allée jusque-là. Maintenant que la guerre est déclarée, figurez-vous bien que tous les coups de canon ne portent pas, et qu'il y a beaucoup de place en haut et à côté d'un homme. Si vous avez lu Tristram Shandy, vous aurez vu que chaque balle a son billet, et, heureusement, la plupart ont le leur pour tomber à terre. Votre frère reviendra avec de la graine d'épinards, et fera la plus belle campagne qu'on ait faite depuis la Révolution et le général Bonaparte. Je regrette qu'il ne soit pas là en personne; ce serait une assez grande témérité. Pourtant, en pesant le pour et le contre, les apparences sont plutôt en notre faveur. Si, comme je le suppose, nous avons quelques succès en commençant, selon l'usage de la furia francese, il est à croire que toute l'Europe fera des efforts inouïs pour arrêter les hostilités. L'Autriche, qui est déjà à bout de ressources et prête à faire banqueroute, ne se fera peut-être pas trop tirer l'oreille, et probablement, de notre côté, il y aura de la modération. Si la guerre se prolongeait, elle deviendrait une guerre de révolution, et alors ferait le tour du globe. Mais cela me paraît beaucoup plus improbable que l'autre chance.
Si vous voulez savoir des nouvelles, on est assez surpris des noms des nouveaux ministres; on leur cherche une signification et on n'en trouve pas. Les Anglais se calment beaucoup; les Allemands beaucoup moins. Je crains bien plus les premiers que les autres. On parle toujours de l'alliance russe; je n'y crois nullement; les Russes n'ont rien à perdre dans la querelle, et, de quelque façon que cela tourne, ils trouveront toujours leur avantage. En attendant, ils s'amusent à faire des intrigues panslavistes parmi les sujets autrichiens, qui regardent l'empereur Alexandre comme leur pape. Le général Klapka est parti de Paris, il y a trois semaines, pour aller fonder une banque à Constantinople. Plusieurs autres officiers hongrois ont pris le même chemin; ce qui me semble un assez mauvais signe. Une révolution en Hongrie n'est pas impossible; mais je crois qu'il y aurait pour nous plus de mal que de bien.
Rien de nouveau de la guerre. Les Autrichiens ont l'air un peu honteux et modestes. On s'attend à ce que, avant la fin du mois, il y ait une affaire. Nos gens sont très-dispos et d'un entrain admirable. Ici, le peuple et les petits marchands sont belliqueux. La grande masse prend un vif intérêt à la crise et fait des vœux pour nos succès. Les salons, et particulièrement les orléanistes, sont parfaitement antifrançais et, de plus, archifous. Ils s'imaginent qu'ils reviendront sur l'eau et que leurs burgraves reprendront le fil de leurs discours interrompus en 1848. Pauvres gens qui ne voient pas qu'après ceci, il n'y a plus que la république, l'anarchie et le partage.
Je voudrais bien être au courant de vos projets. Il me semble que c'est à Paris que vous serez au centre des nouvelles, et, dans un temps comme celui-ci, cela est essentiel. Je crois que, pour cette raison, je n'irai pas en Espagne; je m'y mangerais les ongles jusqu'au coude en attendant les dépêches.
Si vous êtes allée jusqu'à ***, ce qui me paraîtrait peu raisonnable, je ne doute pas que vous ne reveniez bientôt. Au milieu de toutes vos tribulations, pensez-vous à une retraite de quelques jours au milieu d'une oasis?
Vous et moi, nous aurions grand besoin, ce me semble, de nous reposer quelques jours, en attendant que nous ayons à subir des émotions guerrières. Rien ne vous serait plus facile dans ce moment, si vous vouliez faire cette bonne action. Pourvu que vous m'en donniez avis un peu à l'avance, je serais prêt à vous ramener ici ou ailleurs, partout où vous voudriez; je trouverais moyen de disposer d'une semaine. Veuillez examiner la question avec impartialité et me faire connaître votre décision; je l'attends en très-grande impatience.
Adieu, chère amie; ayez bon courage. Ne vous bâtissez pas des fantômes et ayez de la confiance. Je vous embrasse bien tendrement, comme je vous aime.
CC
Paris 19 mai 1859.
Il me semble qu'à votre place je serais à Paris, car c'est là qu'arrivent toutes les nouvelles. Pour moi, je cours après toute la journée. L'emprunt a été souscrit non pour cinq cents millions, mais pour deux milliards trois cent mille francs, outre quelques villes dont on ne sait pas le chiffre. On a enrôlé depuis vingt-cinq jours cinquante-quatre mille volontaires. Tenez ces chiffres pour certains. Les Autrichiens se retirent et les paris sont ouverts sur la question de savoir s'ils livreront bataille avant de lâcher Milan, ou s'ils iront tout d'une traite se concentrer dans le triangle formé par Mantoue, Vérone et Peschiera. Nos officiers se louent beaucoup de l'accueil qu'on leur fait. L'Allemagne hurle contre nous. C'est un mouvement comme en 1813. Les uns disent que c'est de la haine de bon aloi, d'autres qu'il y a là-dessous une certaine quantité de libéralisme rouge qui prend aujourd'hui la forme teutonique. Les Russes font de grands armements, qui donnent à réfléchir à tout le monde. Il y a une grande-duchesse Catherine qui vient faire une visite à l'impératrice: dans cela, il y a du bon et du mal. La Russie est un allié terrible qui mangerait bien l'Allemagne, mais qui nous procurerait l'inimitié et peut-être l'hostilité de l'Angleterre. Nous avons si longtemps vécu d'une vie de sybarites, que nous avons désappris les émotions de nos pères. Il faudra en revenir à leur philosophie. On dansait à Paris tandis qu'on se battait en Allemagne, et cela a duré plus de vingt ans! Maintenant, les guerres ne peuvent plus durer longtemps, parce que les révolutions s'en mêlent et parce qu'elles coûtent trop d'argent. C'est pourquoi, si j'étais jeune, je me ferais soldat.—Mais laissons ce vilain sujet. Le malheur qui peut arriver ne peut être détourné, et le plus sage est d'y penser le moins possible; c'est pourquoi je désire tant me promener avec vous loin de la guerre, à ne penser qu'aux feuilles et aux fleurs qui poussent, et à d'autres choses non moins agréables. Quoi qu'il puisse arriver, n'est-ce pas le parti le plus raisonnable? Si vous avez lu Boccace, vous aurez vu qu'après tous les grands malheurs, on en vient là. Ne vaut-il pas mieux commencer? Les grandes vérités et les choses les plus raisonnables ne trouvent pas tout de suite accès dans votre tête. Je me rappellerai toujours votre étonnement lorsque je vous dis qu'il y avait des bois dans les environs de Paris.—J'ai dîné chez un Chinois qui m'a offert un pipe d'opium. J'avais des étouffements; à la troisième bouffée, j'ai été guéri. Un Russe, qui a essayé l'opium après moi, a changé complètement de physionomie en moins de dix minutes: de très-laid, il est devenu vraiment beau. Cela lui a duré un bon quart d'heure. N'est-ce pas quelque chose de singulier que ce pouvoir donné à quelques gouttes d'un suc de pavot?
Adieu; répondez-moi vite.
CCI
Paris, 28 mai 1859.
Vous avez une manière à vous d'annoncer les mauvaises nouvelles qui me fait enrager. Vous avez grand soin, peut-être pour les faire mieux passer, de dire tout ce que vous auriez fait, si! C'est comme l'histoire du cheval de Roland, qui avait toutes les qualités, mais qui était mort. S'il n'avait pas été mort, il aurait couru plus vite que le vent. Je trouve ce genre de plaisanterie très-mauvais: premièrement, parce que votre bonne volonté m'est suspecte; ensuite, parce que je suis bien assez contrarié de vous savoir si loin, sans avoir à regretter encore toutes les heures que j'aurais pu passer avec vous. Votre retour, probablement, n'est pas très-éloigné. En attendant, tenez-moi au courant de vos actions et de vos projets, car il est impossible que vous n'en fassiez pas de toutes les couleurs.
Point de nouvelles. On nous dit qu'il ne faut pas en attendre avant une douzaine de jours. L'Allemagne est toujours en grande fermentation; mais il y a apparence qu'il en résultera plus de bierre bue que de sang versé. La Prusse résiste tant qu'elle peut à la pression des Franzosenfressen. Ils disent maintenant qu'il faut reprendre non-seulement l'Alsace, mais encore les provinces allemandes de la Russie. Cette dernière facétie semble indiquer que le mouvement d'enthousiasme teutonique n'est ni réfléchi ni sérieux. M. Yvan Tourguenieff, qui vient d'arriver à Paris, de Moscou en droite ligne, dit que toute la Russie fait des vœux pour nous, et que l'armée serait charmée d'avoir affaire aux Autrichiens. Les popes prêchent que Dieu va les punir des persécutions qu'ils font aux Grecs orthodoxes de race slave, et on ouvre des souscriptions pour envoyer aux Croates des Bibles slavonnes et des tructs, pour les préserver de l'hérésie papiste. Cela ressemble un peu à une propagande politique du panslavisme.
Une grande attaque contre le ministère Derby s'organise en ce moment. Lord Palmerston et lord John seraient réconciliés (fait assez peu pro bable), ou, ce qui le paraîtrait davantage, seraient d'accord pour la destruction du cabinet actuel. Les radicaux s'engagent à les seconder. Les whigs prétendent alors avoir 350 voix contre 280. De quelque façon que la chose tourne, je ne crois pas que nous ayons beaucoup à gagner à un changement. Lord Palmerston, bien que le premier promoteur de l'agitation italienne, ne la soutiendra pas plus que lord Derby. Seulement, il ne ménagera peut-être pas autant l'Autriche, et ne cherchera pas à nous créer des embarras.
Je reçois une lettre de Livourne. Nous sommes entrés sous une pluie de fleurs et de poudre d'or que les dames jetaient des fenêtres.
Adieu; écrivez-moi bientôt, raisonnablement, sans diplomatie. Je tiens beaucoup à savoir ce que vous ferez, car cela influera sur mes propres projets.
CCII
Paris, 11 juin 1859.
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Je ne compte pas bouger de la grande ville. Si votre frère est toujours à la tête d'une batterie de siège, je ne crois pas qu'il quitte Grenoble avant que les Autrichiens soient rejetés dans leur fameux triangle ou rectangle, je ne sais lequel. Selon les militaires, la chose n'aura lieu qu'après une autre bataille vers Lodi, car il paraît qu'il y a des lieux qui ont le privilège d'attirer les armées. Mais je crois que personne n'entend encore la guerre avec les chemins de fer, les lignes télégraphiques et les canons rayés. Je ne crois plus à rien et je meurs d'inquiétude. Les grands politiques, burgraves et autres, gens aussi bêtes que les anciens militaires, annoncent que toute l'Europe se dispose à intervenir suppliante et menaçante, entre l'Adda et le Mincio. C'est très-probable, en effet; mais je ne vois pas trop comment cela peut arranger les choses. Après la fameuse phrase Sin all'Adriatico, comment laisser l'Italie à moitié délivrée? comment peut-on espérer qu'un empereur de vingt-quatre ans, têtu et gouverné par les jésuites, battu de plus, et de mauvaise humeur, confesse qu'il a fait des sottises et qu'il demande pardon! Les Italiens, de leur côté, qui, jusqu'à présent, ont été sages, ne feraient-ils pas toutes les folies imaginables pendant les négociations? Si nous avons toute l'Europe sur le dos, comment nous en tirer sans avoir recours à la garde à carreau qui est la Révolution à répandre partout, supposé qu'on l'accepte de notre main? Il paraît que l'Autriche veut envoyer en Italie son dernier soldat. Tout cela est bien noir, fort peu rassurant, mais c'est une raison de plus pour que nous prenions des forces et du courage pour les malheurs qui peuvent arriver. . . . . . . . .
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Je pense à ce temps si chaud et aux feuilles si vertes. J'étais en Suisse l'année passée à cette époque, bien loin d'imaginer tout ce qui est arrivé et tout ce qui arrivera.—Adieu; vous savez que j'attends vos lettres avec impatience. N'oubliez pas d'être précise et claire dans l'exposition de vos projets.
CCIII
Paris, 3 juillet.
Pourquoi êtes-vous si longtemps à me donner de vos nouvelles? Comme il me paraît évident que vous ne quitterez pas ***, je meurs d'envie d'aller vous y voir. Nous pourrions arranger avec lady *** une excursion dans les montagnes du Dauphiné. Je vous soumets cette proposition. Vous ne sauriez croire tous les fantômes que je vois depuis que le beau temps est revenu: tantôt ceux d'Abbeville, tantôt ceux de Versailles.
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On me croit prophète pour avoir annoncé, il y trois jours, que la paix ne se ferait qu'entre les deux empereurs aux dépens des neutres. J'avoue que la dernière partie de la prophétie me paraît quelque peu difficile à réaliser. Elle n'est pas impossible pourtant, et ce serait très-moral, car Solon a dit que celui qui ne prenait pas part à la guerre civile devait être déclaré ennemi public. Mon pauvre diable de domestique a eu une balle dans la jambe à la bataille de Solférino, avec un os cassé. Comme il écrit neuf jours après la bataille et qu'on ne lui a pas fait l'amputation, j'espère qu'il s'en tirera. On est en pleurs dans ma maison et je ne sais comment on me donnera à manger. Je suis, d'ailleurs, assez souffrant. Je dors très-mal et j'étouffe souvent. Je m'ennuie fort de vous, pour me servir de votre style.
Adieu.
CCIV
Paris, mardi soir, 20 juillet 1859.
Vous seule me faites prendre la paix en bonne part. Peut-être était-elle nécessaire; mais il ne fallait pas commencer si bien pour finir par établir un gâchis pire que ce qu'il y avait auparavant. À tout prendre, que nous importe la liberté d'un tas de fumistes et de musiciens? Ce soir, nous avons entendu ce que vous lirez dans le Moniteur.[1] Cela a été bien dit, avec un grand air, un air de franchise et de bonne foi. Il y a du bon et du vrai. Les officiers qui reviennent disent que les Italiens sont des braillards et des poltrons, que les Piémontais seuls se battent, mais qu'ils prétendent que nous les gênions, et que, sans nous, ils eussent mieux fait.
L'impératrice m'a demandé, en espagnol, comment je trouvais le discours; d'où je conclus quelle en était en peine. J'ai répondu, pour concilier la courtisanerie et la franchise: Muy necesario. Au fond, il m'a plu, et il est d'un galant homme de dire; «Croyez-vous qu'il ne m'en a pas coûté, etc., etc.»
Quand je vous fais une proposition, je suis toujours très-sérieux. Tout dépend de vous. On m'invite à aller en Écosse et en Angleterre. Si vous revenez à Paris, je ne bougerai pas. Je vous en aurai une obligation extraordinaire, et, si vous vous doutiez du plaisir que vous me feriez, j'aime à croire que vous n'hésiteriez pas. Enfin, j'attends votre dernier mot.—Ce matin, j'ai eu une peur horrible. Il est venu chez moi un homme habillé de noir, l'air fort convenable, pourvu de linge blanc et de la figure la plus belle et la plus noble du monde, se disant avocat. Dès qu'il a été assis, il m'a dit que Dieu l'inspirait, qu'il en était l'indigne instrument et qu'il lui obéissait en tout. On l'avait accusé d'avoir voulu tuer son portier, un poignard à la main; mais c'était seulement un crucifix qu'il avait montré. Ce diable d'homme roulait des yeux terribles et me faisait subir une vraie fascination. Tout en parlant, il mettait continuellement la main dans la poche de sa redingote, et je m'attendais à l'en voir retirer un poignard. Par malheur, il n'avait qu'à en choisir un sur ma table. Je n'avais qu'une pipe turque, et je calculais le moment où la prudence voudrait que je la lui cassasse sur le chef. Enfin, il a sorti de cette terrible poche un chapelet. Il s'est mis à mes genoux. J'ai gardé un sang-froid glacial, mais j'avais peur, car que faire à un fou? Il est parti me faisant beaucoup d'excuses et me remerciant de l'intérêt que je lui avais témoigné. Malgré ma peur, qui tenait au brillant des yeux de l'animal, tout à fait terribles, je vous jure, et pénétrants, j'ai fait une observation curieuse. Je lui ai demandé s'il était bien sûr d'être inspiré et s'il avait fait quelque expérience pour s'en assurer. Je lui ai rappelé que Gédéon, appelé par Dieu, avait pris ses sûretés et exigé quelques petits miracles. «Savez-vous le russe? lui dis-je.—Non.—Bien; je vais écrire en russe deux phrases sur des morceaux de papier. Une de ces phrases sera une impiété. Suivant ce que vous dites, un de ces morceaux de papier vous causera de l'horreur. Voulez-vous essayer?» Il a accepté. J'ai écrit. Il s'est mis à genoux et a fait une prière; puis, tout d'un coup, il m'a dit: «Mon Dieu ne veut pas accepter une expérience frivole. Il faudrait qu'il s'agît d'un grand intérêt.» N'admirez-vous pas la prudence de ce pauvre fou qui craignait, à son insu, que l'expérience ne tournât pas bien!
Adieu; j'attends une prompte réponse.
[1] Le discours de l'empereur, au retour d'Italie.
CCV
Paris, 21 juillet 1859.
Ma lettre d'hier s'est croisée avec la vôtre. C'est-à-dire, ce n'était pas une lettre que ce que vous m'avez envoyé, mais une papillote très-inconvenante. J'imagine sans peine la vie très-dissipée que vous menez là-bas, maintenant que vous êtes rassurée sur votre frère. Je suis très-souffrant, à cause de l'horrible chaleur et du manque absolu de sommeil et d'appétit. Je ne doute pas que, sous ces deux rapports, vous ne soyez très-avantageusement partagée. Il me semble parfois que je marche à grands pas vers le monument. Cette idée est quelquefois assez importune et je voudrais bien m'en distraire. C'est une des raisons pour lesquelles je désirerais tant vous voir. Vous recevrez mes deux lettres à la fois. J'espère que vous y ferez une réponse catégorique et formelle.
Je lis les Lettres de madame du Deffand, qui vous amuseront fort. C'est la peinture d'une société très-aimable, pas trop frivole, beaucoup moins qu'on ne le croit généralement. Ce qui me frappe, comme très-différent de l'époque présente, c'est d'abord l'envie de plaire, qui est générale, et les frais que chacun se croit obligé de faire. En second lieu, c'est la sincérité et la fidélité des affections. C'étaient des gens beaucoup plus aimables que nous, et surtout que vous, que je n'aime plus du tout. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur aujourd'hui pour vous en écrire davantage. Mes palpitations m'ont repris depuis quelques jours et je suis horriblement nerveux et faible.
CCVI
Paris, samedi 30 juillet 1859.
Je resterai à Paris jusqu'au 15 août; après quoi, probablement, j'irai passer quelques jours dans les Highlands. Mais il reste bien entendu que vous aurez la préférence sur tout, et, tel jour que vous m'indiquerez, vous pouvez m'attendre avec sécurité. Vous voyez que je suis précis; tâchez de l'être un peu dans vos réponses. Il paraît que vous ne pouvez plus vivre sans montagnes et sans forêts séculaires. Je m'imagine que le soleil vous a brunie et engraissée. Je serai, d'ailleurs, bien charmé de vous voir, quelle que vous soyez, et vous pouvez être sûre d'être traitée avec une grande tendresse. Je vois, par vos lettres, que vous passez le temps très-gaiement en promenades et divertissements de tout genre. Je cherche à deviner quel peut-être le mérite relatif d'un habitant du Pas-de-Calais ou d'un Grenoblois. Tout considéré, je pencherais pour le premier, parce qu'il fait moins de bruit et qu'il n'a jamais eu de parlement pour lui persuader qu'il avait de l'esprit et qu'il avait une importance politique. J'ai connu cependant deux Grenoblois hommes d'esprit, mais ils avaient passé leur vie à Paris. Je n'ai aucune idée de ce que peuvent être les femmes. Il n'y a pas assez longtemps que j'ai renoncé aux peintures du cœur humain pour ne pas prendre intérêt à l'état des esprits au temps présent. . . . . . . . .
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Je suis toujours malade et quelquefois je soupçonne que je suis sur le grand railway menant outre-tombe. Tantôt cette idée m'est très-pénible, tantôt j'y trouve la consolation qu'on éprouve en chemin de fer: c'est l'absence de responsabilité devant une force supérieure et irrésistible. . .
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CCVII
Paris, 12 août 1859.
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Je vous ferai une visite avant la fin de ce mois. Très-probablement je ferai une excursion en Angleterre avant d'aller en Espagne. Je ne sais même pas trop si j'irai en Espagne. On dit que le choléra y est en ce moment, ce qui chassera sans doute les amis que je voulais voir. Dites-moi donc à quelle époque je puis vous aller voir vous-même? Quand vous voulez que les négociations durent, vous êtes plus habile que les diplomates autrichiens à trouver des moyens dilatoires. Répondez-moi vite. Il est bien entendu que je comprendrai toujours les bonnes raisons, les objections raisonnables; mais, alors, qu'on me les dise avec netteté et franchise. Vous pensez bien que, toutes les fois qu'il s'agirait de choisir entre un très-grand bonheur pour moi et le plus petit inconvénient pour vous, je n'hésiterais jamais. Je vous ai dit que je lis les Lettres de madame du Deffand[1], les nouvelles. Elles sont très-amusantes et donnent, je crois, une assez bonne idée de la société de son temps. Mais il y a beaucoup de rabâchage. Vous lirez cela, si vous voulez.
Adieu.
[1] Les dernières Lettres de madame du Deffand qui venaient de paraître.
CCVIII
Paris, samedi 3 septembre 1859.
Je crains fort que nous ne nous rencontrions plus cette année de ce côté-ci de l'Achéron, et je ne veux pas partir sans vous dire adieu et vous informer un peu de mes pérégrinations. Je pars lundi, c'est-à-dire après-demain, pour Tarbes, où je resterai probablement jusqu'au 12, ou peut-être jusqu'au 15. Je reviendrai à Paris pour quelques jours et je repartirai bientôt après pour l'Espagne. Si je croyais aux pressentiments, je ne passerais pas les Pyrénées; mais il n'y a plus à reculer, il faut que je fasse ma visite, qui sera probablement la dernière, à Madrid. Je suis trop vieux et trop souffrant pour faire encore une fois une expédition semblable. Si je ne me faisais une affaire de conscience d'aller dire adieu à de très-bons amis, je ne bougerais pas de mon trou. Sans être malade, je suis si nerveux, que c'est pire qu'une maladie; je ne dors ni ne mange et j'ai les blue devils. Ce qui me console, c'est que vous vous amusez beaucoup et que vous engraissez à vue d'œil parmi vos montagnes et vos provinciaux.
J'ai fait venir de Londres les Mémoires de la princesse Daschkoff, et je ne suis pas encore bien consolé des trente francs qu'ils m'ont coûté. On me promet pour mon retour de Tarbes un roman écrit en dialecte petit-russien et traduit en russe par M. Tourguenieff. C'est, dit-on, un chef-d'œuvre très-supérieur à l'Oncle Tom. Il y a encore les Lettres de la princesse des Ursins, qu'on me vante beaucoup. Mais j'ai cette femme en horreur et je n'en veux pas. En fait de livres lisibles, je ne sais rien de neuf; j'en ai essayé beaucoup pour passer les soirées de solitude, et je trouve qu'il n'y en a pas qui vaillent la peine qu'on les coupe. J'ai rencontré M. About l'autre jour, il est toujours charmant. Il m'a promis quelque chose. Il demeure à Saverne et passe sa vie dans les bois. Il y a un mois, il a rencontré un animal très-singulier, qui marchait à quatre pattes dans un habit noir, avec des bottes vernies sans semelles; c'était un professeur de rhétorique d'Angoulême qui, ayant eu des malheurs conjugaux, était allé jouer à Bade, avait perdu tout en très-peu de temps, et, retournant en France par les bois, s'était perdu et n'avait pas mangé depuis huit jours. About l'a porté ou traîné jusqu'à un village où on lui a donné du linge et à boire, ce qui ne l'a pas empêché de mourir au bout de huit jours. Il paraît que, lorsque l'animal-homme a vécu pendant quelque temps dans la solitude et qu'il est arrivé à un certain état de délabrement physique, il paraît, dis-je, que ce chef-d'œuvre marche à quatre pattes. About assure que cela fait un très-vilain animal.—Écrivez-moi chez M. le ministre d'État, à Tarbes.
Adieu. J'espère que l'automne s'annonce pour vous plus humainement que pour moi. Froid et pluie avec beaucoup d'électricité dans l'air. Soignez-vous, mangez et dormez, puisque vous le pouvez.
CCIX
Paris, 15 septembre 1859.
J'aurais voulu vous écrire de Tarbes aussitôt après avoir reçu votre lettre, mais j'ai été toujours en course et en agitation. D'abord est venue une lettre de Saint-Sauveur, où il m'a fallu aller passer un jour, et, le lendemain, on m'a rendu ma visite, chez M. Fould[1]; en conséquence de quoi, il y a eu grand remue-ménage, et madame Fould a improvisé dîner et déjeuner, ce qui n'est pas une petite affaire dans une ville comme celle que je viens de quitter. En outre, comme il fallait loger huit personnes, j'ai dû quitter ma chambre ainsi que le fils de la maison, et aller à l'auberge. Au milieu de tout cet auguste tracas, il m'eût été impossible de trouver du papier et une plume dans la maison. Je suis parti le 13 pour aller coucher à Bordeaux et je suis arrivé ici hier au soir, sans autre encombre que d'avoir perdu mes clefs, ce qui, parmi les petites misères, est une des plus considérables. Il me reste l'espoir de les retrouver ou celui de trouver des serruriers. Quant à mon voyage en Espagne, je suis aux ordres d'un de mes amis qui part avec moi. C'est un membre des Cortès, et son établissement s'ouvre le 1er octobre; très-probablement nous partirons le 25: je ne sais pas son dernier mot. Nous prendrons le train de Marseille pour aller par mer à Alicante. . . .
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Ce petit voyage aux Pyrénées m'a fait du bien. J'ai pris un bain à Bagnères, qui m'a remis pendant deux jours dans un calme de nerfs extraordinaire et que, depuis vingt ans, je ne connaissais plus. Le médecin que j'ai trouvé là est un de mes anciens amis, qui m'a fort engagé à passer une saison d'eaux l'année prochaine. Il me garantit que j'en sortirai réparé à neuf. J'en doute un peu, mais cela vaut la peine d'essayer.
Leurs Majestés étaient en très-bonne santé et très-belle humeur à Saint-Sauveur; j'ai admiré les natifs, qui avaient le bon goût de ne pas les suivre et de leur laisser la plus complète liberté. L'empereur a acheté là un chien un peu plus gros qu'un âne, de l'ancienne race pyrénéenne. C'est une très-belle bête qui grimpe sur les rochers comme un chamois. Il y avait bien longtemps que je n'avais pratiqué les provinciaux. À Tarbes, ils sont d'une espèce assez tolérable et d'une complaisance extraordinaire. Cependant, je ne conçois pas comment on peut rester avec eux pendant un mois. J'ai mangé beaucoup d'ortolans et de cailles en pâté, ce qui vaut peut-être mieux. Vous ne me parlez jamais de votre santé. Je suppose quelle est excellente. Adieu. . . .
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Je ne partirai pas sans vous donner de mes nouvelles.
[1] Visite de l'empereur et de l'impératrice.
CCX
Paris, 20 septembre 1859.
Il y a certainement un mauvais génie qui se mêle de nos affaires. Je crains de partir sans vous avoir vue. J'avais résolu de quitter Paris le 30, pour être à Bayonne le 1er. Il se trouve qu'aux diligences et à la malle-poste de Madrid, toutes les places sont prises jusqu'au 16 octobre. Il faut donc se résoudre à prendre la voie de mer, c'est-à-dire à partir par les paquebots de Marseille à Alicante. S'il ne survient pas quelque nouvelle anicroche, je serai le 28 au soir à Marseille (mon jour de naissance, par parenthèse), et, le 29, je me mets en route. Bien que vous m'ayez fait cruellement enrager cet été par vos si et vos non, je vous assure que je suis bien triste de ne pas vous dire adieu. Après avoir été si longtemps sans vous voir, recommencer un autre bail d'absence presque aussi long! Qui sait si, lorsque je reviendrai, vous serez aussi à Paris? Je pars avec toute sorte d'idées noires; je souhaite que vous en ayez de couleur de rose.
Ma petite course à Tarbes m'a fait du bien. Je suppose que l'air des environs de Madrid achèvera ma guérison. Comme il m'arrive toujours quand je vais faire un voyage, j'ai des velléités de travailler que je n'aurais pas sans doute si je restais ici. J'emporte du papier pour Madrid.—Pensez le 29 de ce mois à moi, qui, selon toute apparence, serai bien malade, tandis que vous conférerez avec votre couturière sur vos robes d'automne. Le golfe de Lyon est toujours abominable, et probablement il sera pire par ce temps d'équinoxe, qui a été créé pour mon malheur. Le bon côté, c'est que, arrivé à Alicante, on trouve un chemin de fer et qu'en un jour on est à Madrid, au lieu d'en passer trois à être cahoté dans les plus mauvaises voitures par les plus dures ornières qu'on puisse imaginer. Il est probable que, pendant mon absence, j'aurai des commissions à vous donner. Au reste, nous avons du temps pour en parler, et je n'aime pas à faire des projets à long terme, surtout avec vous, qui les faites manquer quelquefois, comme vous savez. Vous allez trouver Paris encore tout à fait vide. Je connais quelques gens qui partent et je n'en connais pas d'autres que vous qui arrivent. Les arbres sont brûlés, les pêches vont finir et le raisin ne vaut rien. Si vous avez eu des ortolans dans votre Dauphiné, vous ne ferez plus de cas du gibier que vous trouverez à Paris. Pour moi, je suis exempt du péché de gourmandise, je n'ai plus jamais faim et je ne fais plus attention à ce que je mange. Je regrette Paris, parce que je vous y aurais vue. C'est sa grande attraction pour moi. Adieu; vous pouvez m'écrire encore ici, j'y serai jusqu'au 27. Je me figure, voyez la vanité! que vous me ferez la surprise d'arriver le 26.
CCXI
Madrid, 21 octobre 1859.
J'ai reçu avec grand bonheur votre petite lettre et surtout votre aimable souvenir. Je suis arrivé ici très-fatigué, non par la mer, qui a été assez bénigne, mais par toute sorte d'ennuis et de petits tracas qui viennent s'accumuler au moment d'un départ. Votre lettre, qui m'avait précédé à Madrid, par excès de zèle de la part de mes amis, s'est perdue quelques jours et il n'a pas été facile de la faire revenir à bon port. Ici, j'ai trouvé tout fort changé. Les dames que j'avais laissées minces comme des fuseaux sont devenues des éléphants, car le climat de Madrid est des plus engraissants. Attendez-vous à me revoir augmenté d'un tiers. Cependant, je ne mange guère et je ne vais pas très-bien; il fait très-froid, pluie de temps en temps, rarement du soleil, je passe presque toutes les journées à Carabouchel. Le soir, nous allons à l'Opéra, qui est tout ce qu'il y a de plus pitoyable. Je suis venu ce matin à Madrid pour assister à une séance académique et je retourne demain à la campagne. Il me semble que les mœurs ont changé notablement, et que la politique et le régime parlementaire ont singulièrement altéré le pittoresque de la vieille Espagne. En ce moment, on ne parle que de guerre. Il s'agit de venger l'honneur national, et c'est un enthousiasme général qui rappelle les croisades. On s'est imaginé que les Anglais voient avec déplaisir l'expédition d'Afrique et même qu'ils la veulent empêcher. Cela redouble l'ardeur guerrière. Les militaires veulent faire le siège de Gibraltar, après avoir pris Tanger. Cela n'empêche pas qu'on ne spécule beaucoup à la Bourse et que l'amour de l'argent n'ait fait des progrès immenses depuis mon dernier voyage. C'est encore une importation française très-malheureuse pour ce pays-ci. J'ai assisté lundi à un combat de taureaux, qui m'a fort peu amusé. J'ai eu le malheur de connaître trop tôt la beauté parfaite, et, après avoir vu Montés, je ne puis plus regarder ses successeurs dégénérés. Les bêtes ont dégénéré comme les hommes. Les taureaux sont devenus des bœufs, et le spectacle ressemble un peu trop à un abattoir. J'y ai mené mon domestique, qui a eu toutes les émotions d'un débutant, et qui a été deux jours sans pouvoir manger de viande. Ce que j'ai revu avec le même plaisir qu'autrefois , c'est le musée. En revoyant chaque tableau connu, il me semblait retrouver un ancien ami! Ceux-là, du moins, ne changent pas. Je vais aller la semaine prochaine faire une excursion dans la Manche, pour visiter un vieux château de l'impératrice. De là, j'irai à Tolède pour y chercher de vieux livres dans une vente qu'on m'annonce, et je serai de retour à Madrid pour la fin du mois. Je cherche à combiner le moyen de revenir à Paris vers le 15 novembre.
Adieu.
CCXII
Cannes, 3 janvier 1860.
Je vous la souhaite bonne et heureuse. Je voudrais que vous eussiez le temps que j'ai. Je vous écris toutes mes fenêtres ouvertes et cependant, le vent est du nord, assez fort pour donner à la mer de petites vagues très-drôles. Je vous remercie des livres. Il paraît qu'ils ont plu, car j'ai reçu une lettre de compliments d'Olga. Je suppose que, selon mes intentions, vous l'avez favorisée. Le choix pour l'année prochaine sera embarrassant, car vous avez dû épuiser la littérature morale. Je vous écris dans une situation fort peu commode. Il y a trois jours, en dessinant au bord de la mer, j'ai attrapé un lumbago, qui m'est venu comme une bombe, sans dire gare. Je suis tout de travers depuis ce moment, bien que je me frotte de toutes les herbes de la Saint-Jean. Le soleil étant mon grand remède, je m'y rôtis toute la journée. Nous avons ici le baron de Bunsen, avec ses deux filles, l'une et l'autre montées sur des pieds de grue et des chevilles qui ressemblent à la massue d'Hercule, mais il y en a une qui chante très-bien. Il est assez homme d'esprit et il sait les nouvelles, dont vous me tenez trop à court. Il m'a appris la déconfiture du congrès, qui ne m'a guère étonné. J'ai lu la brochure de l'abbé ***, qui m'a paru encore plus maladroite que violente. Il montre tellement le bout de l'oreille, qu'il doit passer pour un enfant terrible à Rome, où ce n'est ni le bon sens ni la finesse qui manquent. Là, les prêtres savent intriguer. Les nôtres ont les instincts tapageurs de la nation, et font tout hors de propos. Sa manière de se retirer dans les catacombes m'a fait bien rire et les airs de martyr qu'il prend à propos d'argent qu'on lui offre; vous verrez qu'il finira par en demander.
Voici une assez belle histoire de ce pays-ci. Un fermier des environs de Grasse est trouvé mort dans un ravin où il était tombé, ou bien avait été jeté la nuit. Un autre fermier vient voir un de mes amis, et lui dit qu'il avait tué cet homme. «Comment? et pourquoi?—C'est qu'il avait jeté un sort sur mes moutons. Alors, je me suis adressé à mon berger, qui m'a donné trois aiguilles que j'ai fait bouillir dans un petit pot et j'ai prononcé sur le pot des paroles qu'il m'a apprises. La même nuit que j'ai mis le pot sur le feu, l'homme est mort.» Ne vous étonnez pas qu'on ait brûlé mes livres à Grasse, sur la place de l'Église.
Je vais, mardi prochain, passer quelques jours dans ce pays, malgré ses mœurs. On m'y promet des monuments de toute sorte et des montagnes fort belles. Je vous en rapporterai de la cassie, si vous appréciez toujours ce parfum-là. Adieu, chère amie; je suis rompu pour vous avoir écrit trois pages. C'est que je ne pose que sur un coude et que tous les mouvements me répondent dans le dos. Adieu encore. Je vous remercie de nouveau des livres. . . . . . .
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CCXIII
Cannes, 22 janvier 1860.
J'ai trouvé votre lettre en revenant de la campagne, ou plutôt du village où je suis allé passer huit jours tout près des neiges éternelles. Bien que sur un plateau très-élevé, je n'ai pas souffert du froid. J'ai vu de très-belles choses en fait de rochers, de cascades et de précipices: une grande caverne avec un lac souterrain dont on ne connaît pas l'étendue et qu'on peut supposer habité par tous les gnomes et les diables des Alpes; une autre grande caverne, longue de trois kilomètres, où l'on m'a tiré un feu d'artifice. Enfin, j'ai passé ma semaine dans l'admiration de la pure nature. J'en ai rapporté ici des douleurs horribles et je suis, depuis deux jours, sur le flanc sans dormir ni manger. Je vois décidément que la machine se détraque et qu'elle ne vaut plus rien du tout. J'espère qu'il n'en est plus de môme pour vous et que vous n'avez pas eu de nouvelles atteintes de votre fièvre. Comme vous n'en parlez pas, je vous crois tout à fait quitte de ce mal. J'essaye de prendre mon parti de mes souffrances, et j'y réussis assez bien dans le jour; mais, la nuit, je perds patience et j'enrage.
Vous ne m'avez pas dit quels ont été vos débours pour ces livres moraux que vous avez envoyés à mesdemoiselles de Lagrené. J'aime à croire que vous êtes restée dans la limite de sagesse que vous observez dans toutes les négociations. Probablement, j'aurai bientôt à contracter avec vous une autre dette.
On m'a prêté le pamphlet de mon confrère Villemain,qui m'a paru d'une platitude extraordinaire. Quand on a essayé de faire un livre contre les jésuites, quand on s'est vanté de défendre la liberté de conscience contre l'omnipotence de l'Église, il est drôle de venir chanter la palinodie et d'employer de si pauvres arguments. Je crois que tout le mónde est devenu fou, excepté l'empereur, qui ressemble aux bergers du moyen âge qui font danser les loups avec une flûte magique. On m'écrit très-sérieusement de Paris que l'Académie française, voltairienne il y a quelques années, veut nommer l'abbé Lacordaire, comme protestation contre la violence que subit le pape. Au fond, la chose m'est fort égale. Tant qu'on ne m'obligera pas d'aller entendre leurs sermons, on peut nommer à l'Académie tous les membres du sacré collège.
Adieu.
CCXIV
Cannes, 4 février 1860.
Vous me jetez dans de grandes perplexités au sujet de la Sainte-Eulalie, à laquelle je ne pensais plus. En effet, c'est le 11 ou le 12. J'accepte avec beaucoup de reconnaissance l'offre aimable que vous me faites; mais je ne comprends pas grand'-chose à ces affaires byzantines, et je crains qu'il ne s'agisse de quelque brimborion beaucoup trop moderne pour ma cousine. Il ne faut pas oublier qu'elle ne sort guère et qu'elle s'habille en personne de son âge, qui est extrêmement respectable. Peut-être voulez-vous parler de boucles ou d'agrafes d'argent niellé comme il en vient du Caucase et d'ailleurs. Enfin, vous avez carte blanche avec les instructions suivantes: 1° que la chose ne soit pas trop voyante, pas trop moderne, pas trop colifichet; 2° qu'elle ne coûte pas beaucoup plus de cent francs et qu'elle ait l'air de valoir davantage; 3° enfin, que cela ne vous donne pas trop de tracas. Je suis sûr que vous vous acquitterez de cette commission avec votre ponctualité et votre discrétion ordinaires, et je vous en remercie d'avance de tout cœur. Cela me fait penser à une chose, c'est que je ne vous ai jamais souhaité votre fête. Quand arrive-T-elle? et d'abord, quel nom avez-vous? Il me semble que vous avez un nom luthérien ou hérétique. Mais votre patron est-il l'évangéliste ou le baptiste? et quand lui souhaite-t-on sa fête? Vous devinez que je veux vous faire une surprise, ce qui est bien difficile.
Je suis en ce moment bien souffrant sur mon canapé. Quand je suis assis, il me semble qu'on me brûle le côté avec un fer chaud. Le docteur Maure me dit de me frotter avec du baume tranquille, mais cela ne me tranquillise pas du tout.
J'attends deux de mes amis qui viennent passer une semaine avec moi, et je meurs de peur que le temps ne se gâte. Il fait en ce moment un soleil admirable, mais cette année est exceptionnelle et l'on ne peut compter sur rien. Hier, il faisait un vent qui semblait venir de Sibérie, tant il était glacé. Je trouve comme vous que la politique est bien amusante. Les colères de certaines gens me donnent de la joie au cœur. Adieu; le mois prochain, je vous reverrai. Je suis, en attendant, malade, mélancolique, ennuyé. Je perds la vue et je ne puis plus dessiner, quand même ma santé le permettrait. C'est une triste chose que de vieillir!
Adieu.
CCXV
Cannes, 21 février 1860.
Deux de mes amis sont venus me rendre visite, et mes devoirs de cicérone, qui m'ont entraîné dans de longues excursions, ne m'ont pas laissé le temps de vous répondre immédiatement. D'ailleurs, je n'ai reçu qu'avant-hier seulement une lettre de ma cousine au sujet des agrafes byzantines. Je vous envoie son opinion textuelle. Elle trouve que c'est charmant, trop charmant pour elle et beaucoup trop jeune. Cependant, comme correctif à ce que cet arrêt a de trop sévère, elle ajoute qu'elle vient de se commander une robe exprès pour les porter. Si vous n'êtes pas satisfaite de votre succès, c'est que vous êtes difficile.
Je suis toujours à peu près de même, c'est-à-dire assez souffrant. D'un côté, un rhume; de l'autre, une douleur au cœur, variété rhumatismale très-incommode et très-étrange, car cela ne m'empêche pas de marcher et je ne souffre que lorsque je suis assis. Voilà ce que c'est que de dessiner au bord de la mer après le coucher du soleil. Le temps que nous avons n'est pas magnifique. Le soleil ne nous manque pas; mais le fond de l'air est froid, et les matinées et les soirées sont quelquefois très-désagréables à cause du vent qui nous arrive des Alpes. Jamais je ne les avais vues avec tant de neige, de la base au sommet. Ce matin, il est tombé de la neige sur la montagne de l'Estérel, et même quelques flocons sur la place devant mes fenêtres. C'est un scandale inouï à Cannes et dont les anciens n'avaient point mémoire. La seule consolation que j'aie, c'est de penser que vous êtes dans le Nord bien plus mal. Les journaux me font frissonner avec leurs 10 degrés au-dessous de zéro, les trois pieds de neige à Lyon et à Valence, etc. Cependant, il va falloir quitter mon oasis pour aller greloter à Paris. Je pense me mettre en route la semaine prochaine; comme je dois m'arrêter pour voir des monuments, je ne serai pas rendu à Paris pour la séance impériale, qui sans doute perdra beaucoup de son intérêt par mon absence. J'arriverai, selon toute apparence, vers le 3 ou le 4 mars, et j'espère vous trouver en bonne santé. Je vous reverrai avec bien de la joie, vous pouvez vous y attendre. Écrivez-moi à Marseille, poste restante. Il est probable que j'irai passer un ou deux jours à Nice, pour me faire une opinion sur l'annexion, et je reviendrai pour faire mes paquets. Vous ne m'avez pas envoyé votre mémoire, qui est, je le crains, des plus formidables; quel que soit le métal des agrafes, il paraît qu'elles sont considérables. J'espère pourtant rapporter de quoi m'acquitter sans être obligé de vendre mes livres. À propos, n'avez-vous pas à moi le Voyage en Asie de M. de Gobineau? On l'a cherché inutilement chez moi l'autre jour. Si vous l'avez, gardez-le. Je suis allé avant-hier mener mes amis au pont de Gardonne; c'est un pont naturel entre des rochers à la pointe de l'Estérel. On entre par une petite porte dans une grotte d'où l'on sort par une autre ouverture à la haute mer. Ce jour-là, la mer avait le diable au corps, et la grotte avait l'air d'une chaudière bouillante. Les matelots n'ont pas osé s'y risquer, et nous n'avons pu que tournoyer autour du gouffre. C'était admirablement beau de couleur et de mouvement. Adieu; portez-vous bien, ne sortez pas trop le soir.
CCXVI
Paris, dimanche soir, 12 mars 1860.
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Je trouve que votre air de Paris est bien lourd et j'ai toujours la migraine. Je n'ai encore vu personne et je n'ose sortir le soir. Il me semble que ce doit être bien extraordinaire de faire des visites à dix heures du soir.
Point de nouvelles du livre de mon ami M. de Gobineau; décidément, il doit vous rester sur la conscience. Indiquez-moi quelque roman à lire. J'en éprouve un grand besoin. Pendant que j'étais à Cannes, j'ai lu un roman de Bulwer: What will he do with it? qui m'a paru sénile au dernier point. Il y a pourtant quelques jolies scènes et un très-bon sermon. Quant au héros et à l'héroïne, ils dépassent tout ce que l'usage permet dans le genre niais. Un livre qui m'a beaucoup plus amusé, c'est l'ouvrage de M. de Bunsen sur l'origine du christianisme et sur tout, pour parler plus exactement. Mais cela s'appelle Christianity und Mankind y cela n'a que sept volumes de sept à huit cents pages. M. de Bunsen se dit très-chrétien et il traite le Vieux et le Nouveau Testament par-dessous la jambe. . . . . . .
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J'ai appris aujourd'hui qu'il y a eu, dans un des derniers bals masqués, une femme qui a eu le courage de paraître en costume de 1806 sans crinoline, et que cela a produit un très-grand effet.
CCXVII
Paris, 4 avril 1860.
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Nous avons eu hier la première idée de retour du printemps. Cela m'a fait grand bien et je me suis senti renaître. Il me semblait que je sentais l'air de Cannes. Aujourd'hui, il fait gris et sombre. J'aurais grand besoin de vous pour prendre la vie en patience. Je trouve qu'elle devient tous les jours plus ennuyeuse. Le monde est par trop bête. Ce qui est plus inouï que tout, c'est l'ignorance générale dans ce siècle de lumières, comme il s'appelle modestement lui-même. Il n'y a plus personne qui sache un mot d'histoire.
Vous aurez lu le discours de Dupin, qui m'a fort amusé. . . . . . .
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Je n'ai jamais pu retrouver Gobineau et je sais bien pourquoi; vous aussi. Je me suis donné mes étrennes à moi-même, il y a deux jours, chez Poitiers. J'ai acheté quelques très-beaux livres vieux et d'autres modernes très-bien reliés. Avez-vous lu les Mémoires de Hollande attribués à madame de la Fayette? Cela m'a fort amusé. Je vous les prêterai sur dépôt, à votre retour. Cela est relié par Bauzonnet.—Je me suis fait faire un domino vénitien noir avec une buretta en dentelle ou quelque chose d'approchant, comme le dessin que j'ai fait à Venise et que je vous ai montré. Depuis mon retour, en cette malencontreuse saison, je prends un intérêt extraordinaire au temps . . . . . . . .
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CCXVIII
Samedi 14 avril 1860.
. . . . . . . . . J'ai mené depuis Pâques une vie fort dissipée: je suis allé deux fois au bal et j'ai dîné en ville tous les jours. Ce bal, où je devais étrenner ce domino avec une baretta vénitienne, est remis au 24, parce qu'on juge en ce moment en Espagne les complices d'Ortega, parmi lesquels il y a deux parents de l'impératrice. S'ils sont fusillés, ce qui est fort dans les façons de faire du pays, je crois que le bal sera entièrement abandonné, et j'en serai pour mon domino. J'ai beaucoup vu Ortega, qui est, par parenthèse, un charmant garçon, la coqueluche des belles dames de Madrid. J'ai très-grand peur qu'il ne s'en tire pas. Cependant, on dit qu'il y a toujours du remède quand il s'agit de jolis garçons. . . . . . .
CCXIX
Mardi soir, 1er mai 1860.
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Le bal de l'hôtel d'Albe était splendide. Les costumes étaient très-beaux; beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. À cette occasion, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. 2° La crinoline est en décadence. Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. Il y avait des Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était en nymphe dryade, ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui aurait laissé toute la gorge à découvert si on n'y eût remédié par un maillot. Cela m'a semblé presque aussi vif que le décolletage de la maman, dont on pénétrait tout l'estomac d'un coup d'œil. Le ballet des Eléments se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en courts jupons et couvertes de diamants. Les Naïades étaient poudrées avec de l'argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une mademoiselle Errazu merveilleusement belle. La princesse Mathilde était en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé madame de S..., qui a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de Wrowthon. L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue. L'impératrice avait un bournous blanc et un loup noir qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos, et, en général, fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imité. Je trouve qu'après l'histoire de sa femme, c'est un déguisement un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l'histoire, la voici en deux mots: sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse, la mère devait être ma marraine, à ce qu'on m'a dit), est allée chez Bapst, et a acheté une parure de soixante mille francs, en disant qu'elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas. Elle n'a rien renvoyé, ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants: on lui a répondu qu'ils étaient partis pour le Portugal, et, en fin de compte, on les a retrouvés au Mont-de-Piété, d'où la duchesse de *** les a retirés pour quinze mille francs. Cela fait l'éloge du temps et des femmes! Autre scandale. Au bal de M. d'Aligre, une femme a été pincée black and blue par un mari, non moins ombragé de panaches que M. de ***, mais plus féroce. La femme a crié et s'est évanouie; tableau général! On n'a pas jeté le jaloux par la fenêtre, ce qui eût été la seule chose sensée à faire.
Adieu.
CCXX
Samedi 12 mai 1860.
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Je vous félicite d'avoir du beau temps et du soleil. Ici, il pleut toujours. Quand il ne pleut pas, la chaleur est humide. Il y a de l'orage dans l'air, et les gens nerveux comme moi sont à leur aise comme des cordes de violon dans le feu. Pour comble de maux, je suis obligé de rester ainsi jusqu'à la fin de la saison, qui ne paraît pas près de finir. Vous voilà bien instruite de mes projets; je voudrais l'être des vôtres, que je ne soupçonne même pas. Il y a eu ces jours passés une petite histoire amusante: M. Boitelle, préfet de police, qui doit être l'homme le mieux informé de Paris, a appris, par le rapport d'agents fidèles, que le ministre d'État, M. Fould, était allé coucher dans la maison qu'il a fait bâtir dans le faubourg Saint-Honoré. De très-grand matin, il est allé le voir, lui a serré la main avec effusion, et lui a exprimé toute la part qu'il prenait à ce qui venait d'arriver. M. Fould a cru qu'il s'agissait d'un fils à lui, qui fait des sottises en Angleterre. Le quiproquo a duré quelque temps, jusqu'à ce que le préfet de police lui ait demandé le nom de son successeur. M. Fould a répondu qu'il était allé pendre la crémaillère dans sa nouvelle maison, et qu'il avait trouvé commode de ne passe déranger pour aller coucher au ministère.—Les carlistes sont ici dans le désespoir de la platitude de Montemolin. Il n'est pas douteux qu'il n'ait attendu la fusillade d'Ortega pour faire sa renonciation, attendu qu'il éprouvait le phénomène de la peur. Il eût été plus noble de se dépêcher pour qu'il n'y eût personne de fusillé. Il reste à Londres un frère qui n'a pas abdiqué et qui a des enfants; il s'appelle *** et est marié à une fille du duc de ***. Il a escroqué les diamants de sa femme, et avec le produit entretient une femme de chambre d'icelle. Cela prouve un homme de goût.—Il paraît que Lamoricière est déjà un peu ennuyé de tous les tracas qu'il rencontre en terre papale. Le cardinal Antonelli disait, il y a peu de temps, à un ministre étranger, qu'il n'avait jamais rencontré un homme plus distingué que Lamoricière: «Je lui ai parlé de la situation et il y a trouvé tout de suite cinq ou six remèdes; et il parle si bien, que, dans une heure de temps, il m'a donné quatre avis différents sur la même question, tous si bien motivés, que je n'ai que l'embarras du choix.» Ici, on est extrêmement préoccupé de l'expédition de Garibaldi, et l'on craint qu'il n'en résulte une complication générale. Je crois que M. de Cavour ne serait peut-être pas très-fâché qu'il se fît casser les reins en Sicile; mais, s'il réussit, il deviendra dix fois plus dangereux. Vous serez probablement étonnée quand vous saurez que je travaille et que j'écris comme dans mon bon temps. Quand je vous verrai, je vous raconterai par quelle singulière circonstance j'ai secoué mon antique paresse. Ce serait trop long de vous écrire tout cela, mais il ne s'agit pas d'œuvres à votre usage. Lisez le livre de Granier de Cassagnac sur les Girondins. Il y a les pièces les plus curieuses, et les plus horribles descriptions des massacres et des bêtises révolutionnaires, tout cela écrit avec beaucoup de passion et de verve.
J'ai reçu il y a trois jours la visite de M. Feydeau, qui est un fort beau garçon, mais qui m'a semblé d'une vanité par trop naïve. Il va en Espagne pour y faire le complément de ce que Cervantes et Lesage ont ébauché! Il a encore une trentaine de romans à faire, dont il mettra la scène dans trente pays différents; c'est pourquoi il voyage.
Adieu; je pense sans cesse à vous, malgré tous vos défauts. . . . . .
CCXXI
Château de Fontainebleau, 12 juin 1860.
Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Vous auriez dû le faire pour beaucoup de raisons. On m'a retenu ici pour cette semaine. J'espère bien vous retrouver à Paris, car vous aurez sans doute prolongé votre villégiature si le temps vous a aussi maltraitée que nous. Cependant, nous avons fait quelques jolies promenades dans les bois, entre deux ondées; tout est d'un vert d'épinards uniforme, et, quand il n'y a pas de soleil, c'est médiocre. Il y a des rochers et des bruyères qui auraient leur mérite si l'on s'y promenait en tête-à-tête, en causant de toute sorte de choses comme nous savons faire; mais nous allons en longue file de chars à bancs où l'on n'est pas toujours très-bien appareillé pour l'amusesement réciproque. Il n'y a pas, d'ailleurs, de république où l'on soit plus libre, ni de châtelain et de châtelaine plus aimables pour leurs hôtes. Avec tout cela, les journées ont vingt-quatre heures, dont on passe au moins quatre en pantalon collant, ce qui semble un peu dur dans ce temps de mollesse et de mauvaises habitudes.
Je me suis enrhumé horriblement les premiers jours de mon arrivée. Au reste, comme à brebis tondue Dieu mesure le vent, je n'ai plus eu mes douleurs dès que je me suis mis à tousser.
Je n'admets pas un instant que vous ne m'attendiez pas. Il serait absurde d'aller à la mer avant que le temps se fût mis au beau et surtout au chaud. Engagez vos amis à la patience; j'en ai beaucoup aussi, et, entre autres, celle de redire cent fois la même chose à une personne qui ne veut guère entendre. Adieu. . . . . . . . .
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CCXXII
Paris, dimanche soir, 2 juillet 1860.
J'ai reçu votre lettre ce matin. La mer agitée que vous dites diminue un peu mes regrets de rester à Paris. Cependant, il est impossible que ce temps de chien dure toujours, malgré les taches du soleil que m'apprend mon journal.
Notre session se prolonge indéfiniment, ce dont j'enrage. Je cherche des moyens d'échapper, mais cela est fort difficile, vu ma grandeur qui m'attache au rivage. Cela ne veut pas dire que je ne sois toujours prêt à faire cinquante lieues pour aller dîner avec vous si l'on m'en priait et si l'on voulait bien m'attendre; c'est une insinuation fort humble que je prends la liberté de vous adresser. En partant si tôt, vous perdrez un bien beau spectacle, celui de me voir passer in fiocchi et en gants noirs dans la rue de Rivoli au milieu des populations admiratrices[1]. Je ne sais combien de vacances cette pompe fera dans nos rangs, mais je crains fort qu'elle ne tourne qu'au profit des croque-morts. Il est venu avant-hier trente mille personnes jeter de l'eau bénite, et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderie de cette magnanime nation! Elle est toujours plus bête qu'on ne le croit, et c'est beaucoup dire.
Les orléanistes prétendent que M. Brénier a été assommé par un mari peu débonnaire; ce qui me paraît peu probable, vu l'énorme ventre qu'il a. Le plus croyable, c'est que les lazzaroni ont cru venger ainsi leur roi violenté. Les libéraux ont assassiné, en représailles, les commissaires de police, ce qui a fait beaucoup de bien à M. Brénier. Les Italiens du Nord n'ont point la vivacité de sentiments des Napolitains. Ils ont du sens commun et de la logique, comme disait Stendhal, tandis que les Napolitains sont des enfants de douze ans mal élevés. Nous en verrons de belles probablement cet automne, et ce serait bien le cas d'y aller faire un tour, au lieu d'aller en Afrique. Je vous attends au moment où votre salon sera plein des curiosités du pays, où vous aurez une robe de chambre à ramages et des babouches. Vous regretterez bien les boues de Paris. Au reste, je ne veux pas vous parler encore de votre expédition. Il peut arriver bien des choses qui feront changer vos projets. Vous connaissez les miens. Je resterai au British Museum jusqu'à la fin de juillet; puis j'irai passer quelques jours à Bath, puis en Écosse, où j'attendrai le mois de septembre et une invitation de votre part.
Adieu.