[1] À l'occasion de l'enterrement du prince Jérôme.
Paris, jeudi, 12 juillet 1860.
Voilà, je crois, le beau temps tout à fait revenu. Je partirai, selon toute apparence, au commencement de la semaine prochaine. Si l'idée vous venait d'aller voir lady *** sur le bord de la mer, dans les premiers jours d'août, j'espère que vous voudriez bien m'en faire part. Je me figure que la campagne anglaise doit être belle en ce moment, et qu'il serait agréable de passer quelques jours chez votre amie à flâner et à regarder la mer, à manger des crevettes et à prendre le thé les fenêtres ouvertes. Je suis toujours un peu malade. Hier surtout, j'étais très-mal à mon aise. J'ai cependant mon nouvel ami pour me tenir compagnie. C'est un hibou que j'élève, et qui a des sentiments. Je le lâche après dîner et il vole par ma chambre, et, faute de petits oiseaux, prend des mouches très-adroitement. Il a une physionomie très-drôle et ressemble aux gens remplis de prétentions, par son air et son expression ultra-graves.—Nous avons eu un enterrement terrible. Nous avons été sept quarts d'heure à défiler entre le Palais-Royal et les Invalides, puis la messe, puis une oraison funèbre de l'abbé Cœur, qui a loué les principes de 89, tout en disant que nos soldats étaient prêts à mourir pour défendre le pape. Il a dit encore que le premier Napoléon n'aimait pas la guerre et qu'on l'a toujours contraint à se défendre. Le plus beau delà cérémonie a été un De profundis chanté dans le puits que vous savez et que nous entendions au travers d'un crêpe noir, qui nous séparait du tombeau. Il me semble que, si j'étais musicien, je profiterais de l'effet admirable de ce crêpe sur le son, pour un opéra à grand' spectacle.—Il n'y a plus guère de monde à Paris. Le soir, on va aux Champs-Élysées entendre la musique de Musard, les belles dames et les lorettes assez pêle-mêle, et très-difficiles à distinguer. On va encore au Cirque, voir les chiens savants qui font monter une boule sur un plan incliné, en sautant dessus. Ce siècle perd toute espèce de goût pour les amusements intellectuels. Avez-vous lu le livre que je vous ai prêté et vous a-t-il amusé? l'Histoire de madame de la Guette me plaît plus que la Juive de Hollande, où il y a des choses qui ont dû vous scandaliser. On me demande le titre d'un roman anglais pour un malade qui ne peut lire que cela. Peut-être pourrez vous m'en dire un. Je viens de fabriquer un grand rapport sur la bibliothèque de Paris. C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade. Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois envie de faire un roman avant de mourir; mais tantôt le courage me manque, tantôt, quand je suis en bonne disposition, on me donne des bêtises administratives à arranger. Je vous écrirai avant mon départ. Adieu. . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Londres, British Museum, 20 juillet 1860.
C'est assurément fort aimable à vous de ne pas m'avoir donné signe de vie, ni un mot d'adieu avant mon départ. Je ne vous pardonnerai que la première fois que nous nous verrons. J'ai été retardé par toute sorte d'embarras, et je n'ai pu partir qu'hier matin, par un temps de chien. Pourtant, je me suis conduit assez héroïquement pendant la traversée, et j'ai été presque le seul qui n'ait pas rendu l'âme aux flots agités. J'ai trouvé ici le temps de l'éclipse à Paris. Il me faut toujours quelque temps à Londres pour m'habituer à la singulière lumière qu'il y fait. Il semble qu'elle passe au travers d'une gaze brune. Cette lumière et les fenêtres sans rideaux me tracasseront encore quelques jours. En revanche, je me suis régalé de toute sorte de bonnes choses, et j'ai dîné et déjeuné comme un ogre, ce qui ne m'était pas arrivé depuis assez longtemps. Mon seul regret est de n'avoir pas ici ma chouette, qui joue sur mon tapis le soir, comme le chat que vous connaissiez autrefois. Je vous assure que c'est une très-jolie bête, et qui a de l'esprit plus quelle n'est grosse, car elle ne l'est pas plus que mon poing. Il m'importe très-particulièrement de savoir d'une manière très-exacte, avant la fin de ce mois de juillet, à quelle époque vous vous proposez de venir à Paris, le temps que vous y passerez et quand vous prétendez aller à Alger. C'est en conséquence de vos plans que je ferai les miens. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes le grand motif déterminant pour moi, de quitter les Highlands plus tôt, ou même de n'y pas aller du tout. Ne songez pas et surtout ne faites pas semblant de croire que ce serait un sacrifice. Je reviendrais demain si vous me disiez que vous êtes à Paris. Sachez pour votre gouverne que je suis ici jusqu'au 30.
Adieu; je suis vraiment de bien mauvaise humeur contre vous.
Mercredi soir, 9 août 1860. 9, South Parade Bath.
Je vous ai acheté un voile bleu avant de quitter Londres. Je voulais vous écrire; mais mon ministre m'avait accablé de commissions, et c'eût été de la charité de votre part que de venir m'aider à m'en acquitter. J'ai choisi des robes, des chapeaux et des rubans, tout cela le plus fantastique que j'ai pu. Je crains que les chiens de France ne courent après les infortunées qui porteront ces belles choses de mon choix; je suis fâché de vous voir si opposée à une excursion en Angleterre, pendant que j'y suis. Cela ne vous plaît pas. Vous sentez bien qu'il n'y a pas de bruyères et de montagnes que je ne quitte avec empressement pour vous voir avant votre départ. Qu'il nous reste au moins un souvenir heureux en nous quittant pour si longtemps. . . . . .
. . . . . . . . . . . .
J'ai mené depuis huit jours une vie à rendre poussif un cheval pur sang, le jour en courses, shopping and visiting; le soir dînant en ville chez les aristos, où je trouvais toujours les mêmes plats et presque les mêmes visages. Je ne me rappelais guère les noms de mes hôtes, et, quand ils ont des cravates blanches et des habits noirs, je trouve que tous les Anglais se ressemblent. Nous sommes ici fort détestés et encore plus craints. Rien n'est plus drôle que la peur que l'on a de nous et qu'on ne prend pas la peine de dissimuler. Les volontaires sont encore plus bêtes que la garde nationale ne l'était chez nous en 1830, parce qu'on apporte à tout dans ce pays-ci un air sérieux qu'on n'a pas ailleurs. Je connais un fort galant homme de soixante-seize ans, qui fait l'exercice tous les jours en culotte de zouave. Le ministère est très-faible et ne sait ce qu'il veut, l'opposition ne le sait pas davantage. Mais grands et petits sont d'accord pour croire que nous avons envie de tout annexer. En même temps, il n'y a personne qui ne sente qu'une guerre serait impossible tant qu'il ne sera pas question d'annexer les trois royaumes. Je n'ai pas été très-content de la lettre de l'empereur à M. de Persigny. Il me semble que mieux aurait valu ne rien dire du tout, ou leur dire seulement ce que je leur répète tous les soirs, c'est qu'ils sont bien bêtes. Je vous conseille de me répondre au plus vite, car je suis fort mélancolique et j'ai besoin de consolations. Je retourne à Londres lundi prochain. Écrivez-moi: 18, Arlington street, chez M. Ellice. Je n'y resterai pas longtemps et j'irai tout de suite je crois à Glenquoich, avec lui.—Cette ville-ci est très-jolie. Il n'y a pas trop de fumée et on voit partout des collines couvertes d'herbes et d'arbres. Il n'y fait pas trop froid. J'y suis chez des amis gens d'esprit, et il y a des bains qui me font du bien. Adieu. . . . . .
. . . . . . . . . . . .
8 août 1860. Londres, 18, Arlington street.
Je reçois votre lettre au moment de partir pour Glenquoich. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne me fait nul plaisir. Mais je ne vous ferai cependant pas de reproches. Pour le moment, je ne suis préoccupé que d'une chose, c'est de chercher comment je pourrai vous dire adieu. De votre côté, tâchez de faire aussi quelque chose afin de gagner un peu de temps. Je ne désespère pas qu'en nous y mettant tous les deux nous ne parvenions à nous retrouver et à passer quelques heures ensemble. Plus je réfléchis à votre expédition d'Algérie, plus elle me paraît folle. Il est évident que les affaires d'Orient, compliquées comme elles le sont, et devant se compliquer encore davantage à tout instant, pourront obliger votre frère à partir sur un signe du télégraphe, et vous demeurerez fort empêchée de votre personne au milieu de vos Arabes. Il me paraît probable que le débarquement des Français en Syrie serait suivi d'une explosion générale de pillages et de massacres dans tout l'Orient; très-vraisemblablement encore, les provinces turques de la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine et l'Albanie chrétienne feront quelque mouvement en représailles. Tout sera en feu cet hiver en Orient. Aller à Alger dans un pareil moment, cela, je vous le répète, me semble aussi fou que possible. Encore si vous trouviez à ce voyage quelque attrait particulier! mais vous paraissez maintenant le regretter. . . . .
. . . . . . . . . . . .
Il fait un temps atroce. Hier, le soleil s'est montré pour la première fois depuis mon arrivée en Angleterre; mais, ce matin, en me réveillant, j'entendais la pluie fouetter sur ma fenêtre. Le baromètre est à grande pluie, et je ne vois pas à cent pas. Je ne comprends pas trop ce que deviendra le blé avec le vent et la pluie et le froid. Le Times me dit qu'il est tombé quatre pieds de neige à Inverness, où je coucherai lundi prochain. Y aura-t-il assez de charbon de terre et assez de plaids en Écosse pour remédier à tant de maux? Malgré le temps froid et couvert que j'ai eu à Bath et aux environs, le pays m'a beaucoup plu. J'ai vu des collines très-découpées, des arbres magnifiques, et une richesse de verdure dont on n'a pas d'idée ailleurs, si ce n'est peut-être dans les hautes vallées de la Suisse. Mais tout cela ne vaut pas Saint-Cloud ou Versailles par un beau temps. Adieu, chère amie; je suis bien triste et je voudrais être en colère. Je n'en ai pas la force, car je ne vous accuse pas. . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Voici mon adresse à Glenquoich, mais je n'y serai que dans quelques jours: Care of Rt. Hon. E. Ellice, Glenquoich, fort Augustus.
Glenquoich, 22 août 1860.
Je suis sans nouvelles de vous. . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Ce n'est pas chose facile de partir d'ici. Outre les gens qui vous retiennent, il y a les difficultés matérielles, les jours de bateaux à vapeur pour aller gagner par les lacs les extrémités des chemins de fer. Nous avons ici un temps presque toujours détestable, mais qui n'empêche pas les gens de sortir. On est si habitué à la pluie, que, lorsqu'il ne tombe pas des hallebardes, on croit qu'on peut se promener. Les sentiers sont quelquefois des torrents, on ne voit pas les montagnes à cent pas de soi, mais on rentre en disant: Beautiful walk. Ce qu'il y a de pire en ce pays-ci, c'est un moucheron appelé midge; et des plus vénimeux. Ils sont très-friands de mon sang et j'ai la figure et les mains dévorées. Je suis ici avec deux demoiselles, l'une blonde et l'autre rousse, toutes les deux avec une peau de satin, et les horribles midges préfèrent s'attaquer à moi. Notre principal amusement est la pêche. Elle a l'avantage que les midges craignent l'eau et ne se hasardent jamais sur le lac. Nous sommes ici quatorze personnes. Dans la journée, chacun s'en va de son côté. Le soir, après le dîner, chacun prend un livre ou écrit des lettres. Causer et chercher à s'amuser les uns par les autres est chose inconnue aux Anglais. Je voudrais bien savoir quelque chose de vos projets. Écrivez-moi à Londres dès que vous recevrez cette lettre. Dites-moi quand vous partez et si je pourrai vous dire adieu. Je tiens pour certain que vous ferez vos efforts pour que nous puissions passer quelques heures ensemble avant votre grand voyage. L'air des Highlands me fait du bien. Il me semble que je respire mieux que je ne faisais avant de venir ici. Je ne puis me résigner à manger, et c'est le grand plaisir dans ce temps de pluie et de brouillards. Nos chasseurs nous tuent des cerfs sur les montagnes, souvent des grouses, et nous avons tous les jours des oiseaux très-bons. Je soupire pour une soupe maigre ou pour dîner seul chez moi ou à Saint-Chéron avec vous; ce dernier souhait ne se réalisera pas, j'en ai bien peur. Je ne sais si je vous ai dit que j'avais pour vous un voile bleu. J'ai eu le courage de ne pas m'en servir pour vous le rapporter frais. Si vous saviez quelles montagnes les midges vous dessinent sur la figure, vous apprécieriez la force d'âme dont j'ai fait preuve. Adieu.
Paris, 14 septembre 1860.
J'ai reçu votre lettre, chère amie. Je vous avoue que je trouve que vous auriez pu rester un jour de moins à Lestaque et le passer à Paris. . . . . . .
Je suis ici avec Panizzi depuis une dizaine de jours. Je fais le métier de cicérone et lui montre depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'y a plus un chat à Paris d'ailleurs, ce qui me plaît assez. Cependant, les soirées commencent à devenir longues.
Je voudrais vous donner des nouvelles du grand brouillamini qui vient de commencer. Mais je ne sais rien et ne comprends rien. Mon hôte croit que le pape et les Autrichiens seront chassés. Pour le premier, les apparences sont fort mauvaises; quant aux autres, je crois que, si Garibaldi s'y frotte, il s'en mordra les doigts. On m'écrit de Naples un mot très-philosophique du roi avant de s'embarquer: il recevait toutes les cinq minutes la démission d'un général ou d'un amiral; «Maintenant, ils sont trop Italiens pour se battre contre Garibaldi; dans un mois, ils seront trop royalistes pour se battre contre les Autrichiens.» Il est impossible de s'imaginer la fureur des carlistes et des orléanistes. Un Italien assez sensé me dit que M. de Cavour a fait entrer l'armée sarde dans les États de l'Église, parce que Mazzini allait y faire une révolution. Je trouve à cela quelque vraisemblance. Vous aurez vu probablement les fêtes de Marseille. On m'écrit que c'était fort beau et que l'enthousiasme a été à la fois réfléchi et bruyant; qu'il y a eu beaucoup d'ordre malgré une multitude immense, exaltée et méridionale. Manger paraît avoir été la chose la plus difficile, et coucher quelque part à peu près autant. Le spectacle des Marseillais dans leur état ordinaire m'amuse toujours; leur état d'excitation devait être encore plus drôle; et, pour cela, et pour autre chose encore que vous devinerez, je regrette de n'avoir pas été à Marseille ou aux environs. Panizzi, qui a un grand goût pour la locomotion, pense à aller faire un voyage de huit jours à Turin et me presse de l'accompagner. J'en aurais grande envie, mais je n'ose. Il me paraît un peu délicat d'aller voir M. de Cavour et peut-être Garibaldi, et, dans le doute, je prendrai sagement le parti de l'abstention. J'aurai beaucoup de commissions à vous donner pour Alger lorsque vous y serez installée. Vous savez les choses qui me conviennent, et, lorsque vous en trouverez, ne perdez pas les bonnes occasions. Je me recommande surtout à vous pour me trouver une robe de chambre pleine de caractère. Je voudrais aussi que vous fissiez connaissance avec les femmes du pays et que vous me racontassiez franchement ce que vous aurez vu et entendu.
Ma chouette est toujours très-aimable, mais très-peu propre, ce qui fait mon malheur. Elle est désespérée quand on la met en cage, et elle abuse de sa liberté; je ne sais qu'en faire. Elle ne veut pas s'envoler. Je vais demain avec Panizzi chez Disdéri pour me faire photographier. Je vous enverrai un exemplaire de mon portrait. On a essayé à Glenquoich; mais il y a si peu de jour dans ce pays-là, qu'il n'est venu qu'une espèce d'ombre surmontée d'une casquette parfaitement modelée. Je ne suis pas très-content de votre photographie.
Adieu, chère amie; nous avons depuis huit jours un assez beau temps, un peu froid; mais, de midi à quatre heures, on voit le soleil, et c'est un spectacle si rare cette année, qu'on se tient pour heureux. Adieu; portez-vous bien, ayez soin de vous et pensez un peu à moi.
17 septembre 1860.
Je ne perds pas un moment pour vous dire que je viens de recevoir votre lettre du 13 de ce mois. Je vois que vous vous plaignez de n'avoir pas reçu de lettres et je n'y comprends rien. Il y a dans tout cela un mystère que je ne m'explique pas. Je vous félicite de votre heureuse traversée. La mienne n'a pas été aussi bonne pour avoir été moins longue, je suppose, mais cela ne s'applique qu'aux lettres de Marseille; je suppose que tout le monde a perdu la tête lors du passage de l'empereur, et que tous les services ont été suspendus. Un négociant de Marseille, à qui j'avais écrit pour un envoi très-pressé, m'a répondu hier qu'il n'avait pas eu le temps, à cause des fêtes. Il paraît que personne n'était plus à son affaire. Nous avons, depuis quelques jours, un très-beau temps. Probablement j'en aurais profité pour aller dire adieu à la campagne, mais j'ai eu chez moi mon ami Panizzi. Je l'ai emballé hier pour Turin, où il ne restera que quelques jours. Il doit revenir à la fin de la semaine. Je suis mieux portant depuis mon voyage en Écosse. Seulement, je dors fort mal. Je vous envie le spectacle que vous allez avoir: la partie arabe, qui doit avoir un certain caractère d'étrangeté; vous m'en ferez une description détaillée, j'espère. Adieu, chère amie. Veuillez m'écrire aussitôt que vous aurez reçu ma lettre. Dites-moi ce que vous pensez de ces lettres perdues ou retardées, et donnez-moi vos ordres pour le petit paquet que j'ai à vous envoyer. Je me suis abstenu de chercher moi-même un moyen, persuadé que vous en trouverez un. Adieu; prenez bien soin de vous. . . . . . .
Paris, 7 octobre 1860.
Chère amie, vos lettres m'arrivent enfin et me rassurent sur le sort des miennes. Vous avez raison d'accuser les Marseillais d'avoir perdu la tête à l'occasion du passage de l'empereur. Ils avaient même perdu deux petits barils de vin d'Espagne qu'on m'envoyait et qui sont restés à l'entrepôt, je ne sais combien de temps. Le négociant marseillais qui devait les recevoir m'écrit très-naïvement qu'il était trop occupé des fêtes pour penser à mon vin, et qu'il n'a pu le réclamer qu'après s'être un peu reposé.—Je comprends fort bien l'éblouissement et l'intérêt que doit avoir pour vous la première vue de la vie orientale. Vous dites très-bien que vous trouvez à chaque pas des choses bouffonnes et d'autres admirables. Il y a en effet toujours quelque chose de bouffon dans les Orientaux, comme dans certaines bêtes étranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes. Decamps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas rendu le côté très-grand et très-beau. Je vous remercie beaucoup de vos descriptions; seulement, je les trouve un peu incomplètes. Vous avez eu le rare privilège de voir des femmes musulmanes et vous ne me dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algérie, comme en Turquie, une grande exhibition de leurs appas? Je me souviens avoir vu la gorge de la mère du sultan actuel, comme je vous ai vu le visage. Je voudrais encore savoir quel était le caractère des danses que vous avez vu danser, et s'il était modeste, et, s'il ne l'était pas, dites-moi pourquoi. Si vous m'indiquez une occasion pour le paquet que je vous destine, je vous l'expédierai tout de suite; si vous n'en avez pas, en passant à Marseille, je le remettrai au premier paquebot en partance. Je voudrais bien que vous me trouvassiez quelque objet à ma convenance. Vous savez ce qui ferait mon affaire, je m'en rapporte à votre divination. Je suis allé passer quelques jours en Saintonge et ne suis revenu qu'hier. Le temps a été constamment détestable, et j'ai rapporté une extinction de voix et un rhume affreux. J'ai trouvé là des gens profondément déconfits, pleurant toutes les larmes de leurs yeux sur les malheurs du saint-père et du général Lamoricière. Le général Changarnier fait, à ce qu'on dit, un récit de la campagne de son collègue, où, après lui avoir donné les plus grands éloges, il montre qu'il n'a fait que des bêtises énormes. À mon avis, le seul des héros martyrs dont on ne peut rire, c'est Pimodan, qui est mort comme un brave soldat. Ceux qui crient aux martyrs parce qu'ils ont été pris sont des farceurs sur lesquels je ne m'apitoie guère. Le temps présent est, d'ailleurs, parfaitement comique, et il fait bon lire son journal pour apprendre chaque matin quelque catastrophe, lire les notes de Cavour ou les encycliques. J'ai vu qu'on avait fusillé Walker en Amérique, ce qui m'a surpris, car son cas est celui de Garibaldi, que nous admirons tous. Avez-vous trouvé mon portrait ressemblant? En voici un meilleur ou du moins d'une expression un peu moins sinistre. Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, mais il n'y a encore personne. Je vous envie d'être au soleil! Si vous avez quelque commission à me donner, je suis encore à Paris pour un mois et plus. Vous ne me dites rien de la cuisine du pays. Y a-t-il quelque chose de bon? Si oui, emportez la recette. Adieu, chère amie.
Paris, 16 octobre 1860.
Chère amie, j'ai reçu votre n° 5, pas par un convoi de grande vitesse. Je suppose qu'il a eu un de ces coups de vent dont le journal nous parle tous les matins. Il paraît que la Méditerranée fait des siennes cette année. Je vous envie le soleil et la chaleur dont vous jouissez. Ici, c'est toujours pluie ou brouillard, quelquefois humidité chaude, plus souvent humidité froide, toujours aussi désagréable que possible. Paris est toujours complètement vide. Je passe mes soirées à lire et quelquefois à dormir. Avant-hier, j'ai voulu entendre de la musique et je suis allé aux Italiens. On jouait le Barbier. Cette musique, qui est la plus gaie qu'on ait jamais écrite, était exécutée par des gens qui avaient tous l'air de revenir d'un enterrement. Mademoiselle Alboni, qui jouait Rosine, chantait admirablement, avec l'expression d'une serinette. Gardoni chantait comme un homme comme il faut, qui craint d'avoir l'air d'un acteur. Il me semble que, si j'avais été Rossini, je les aurais tous battus. Il n'y avait que le Basile, dont je ne me rappelle plus le nom, qui ait chanté comme s'il comprenait les paroles.—Vous m'avez promis une description exacte et circonstanciée de quantités de choses intéressantes que je ne puis voir. Grâce aux privilèges de votre sexe, vous pouvez entrer dans les harems et causer avec les femmes. Je voudrais savoir comment elles sont habillées, ce qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent de vous. Vous m'avez aussi parlé de danses. Je suppose que c'est plus intéressant que ce qu'on voit aux bals de Paris; mais il me faudrait une description un peu détaillée. Avez-vous compris le sens de ce que vous voyez? Vous savez que tout ce qui se rapporte à l'histoire de l'humanité est plein d'intérêt pour moi. Pourquoi n'écririez-vous pas sur un papier ce que vous voyez et ce que vous entendez?
Je ne sais s'il y aura du Compiègne cette année. On me dit que l'impératrice, que je n'ai pas vue, est toujours horriblement désolée. Elle m'a envoyé une belle photographie de la duchesse d'Albe, faite plus de vingt-quatre heures après sa mort. Elle a l'air de dormir tranquillement. Sa mort a été très-douce. Elle a ri du patois valencien de sa femme de chambre cinq minutes avant d'expirer. Je n'ai pas de nouvelles directes de madame de Montijo depuis son départ. Je crains bien que la pauvre femme ne résiste pas à ce coup-là.—Je suis dans de grandes intrigues académiques. Il ne s'agit pas de l'Académie française, mais de celle des beaux-arts. J'ai un ami qui est candidat préféré, mais Sa Majesté lui a fait dire de se retirer devant M. Haussmann, le préfet. C'est une place d'académicien libre. L'Académie se fâche et veut nommer mon ami malgré lui. Je l'y encourage de toutes mes forces, et je voudrais pouvoir dire à l'empereur le tort qu'il se fait en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. J'espère que j'en viendrai à bout et que le grand colosse sera black-boulé de la bonne façon.—Les affaires d'Italie sont bien amusantes, et ce qu'on en dit parmi le peu d'honnêtes gens qui sont ici est encore plus drôle. On commence à voir arriver quelques-uns des martyrs de Castelfidardo. En général, ils ne parlent pas trop bien de Lamoricière, qui n'aurait pas été aussi héroïque qu'ils l'avaient annoncé. J'ai vu ces jours passés la tante d'un jeune martyr de dix-huit ans qui s'était laissé prendre. Elle m'a dit que les Piémontais avaient été abominables pour son neveu. Je m'attendais à quelque chose de terrible. «Figurez-vous, monsieur, que, cinq minutes après avoir été fait prisonnier, le pauvre garçon n'avait déjà plus sa montre. Une montre de chasse en or, que je lui avais donnée!»
Adieu, chère amie; écrivez-moi souvent. Dites-moi ce que vous faites. Beaucoup de détails.
Paris, 24 octobre 1860.
Chère amie, j'ai reçu votre lettre dur 15. J'ai tardé à vous répondre parce que j'ai fait une excursion à la campagne, chez mon cousin, où je me promenais le jour et jouais au trictrac le soir. Enfin, j'ai été très-paresseux. Je vous remercie des descriptions que vous me donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpétuel et d'illustrations, particulièrement en ce qui concerne les danses des natives; d'après ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux danses des gitanas de Grenade. Il est probable que les intentions sont les mêmes et que les Moresques représentent les mêmes choses. Je ne doute pas qu'un Arabe du Sahara qui verrait valser à Paris ne conclût, et avec beaucoup de vraisemblance, que les Françaises jouent aussi la pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux mêmes idées premières. Vous l'avez vu lorsque vous étudiiez la mythologie avec moi. Je n'admets pas du tout la timidité de vos explications. Vous avez assez d'euphémismes à votre disposition pour me tout dire, et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie.—Allons, exécutez-vous dans votre prochaine lettre. Je vous dirai que je deviens tous les jours plus souffrant. Je commence à en prendre mon parti, mais c'est ennuyeux de se sentir vieillir et mourir petit à petit.—Vous me demandez des explications sur le brouillamini actuel. Vous n'êtes pas dégoûtée! Malheureusement, personne n'y comprend rien. Lisez le Constitutionnel d'aujourd'hui. Il y a un article intéressant et inspiré de la Guéronnière. Il dit en substance: «Je ne puis pas approuver qu'on attaque les gens qui ne vous font rien; mais, d'un autre côté, je ne m'intéresse nullement à ceux qu'on dépouille, et je ne veux pas qu'on les aide autrement que par des conseils.» Hier, je suis allé à Saint-Cloud, où j'ai déjeuné en tête-à-tête presque avec l'empereur, l'impératrice, et «Monsieur fils», comme on dit à Lyon; tous en très-bonne santé et bonne humeur. J'ai longtemps causé avec l'empereur, surtout d'histoire ancienne et de César. Il m'étonne par la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition, dont il n'a pris le goût qu'assez récemment. L'impératrice m'a raconté des anecdotes assez curieuses de son voyage en Corse; l'évêque lui a parlé d'un bandit nommé Bosio, dont l'histoire a l'air d'avoir été copiée sur Colomba. C'est un fort honnête garçon, que les conseils d'une femme ont poussé à commettre deux ou trois petits meurtres. On court après lui depuis quelques mois, mais inutilement; on a mis en prison des femmes et des enfants soupçonnés de lui porter à manger, mais impossible de mettre la main dessus. Personne ne sait où il est. Sa Majesté, qui a lu le roman que vous savez, s'est intéressée à cet homme et a dit qu'elle serait bien aise qu'on lui donnât les moyens de sortir de l'île et d'aller en Afrique où ailleurs, où il pourrait devenir un bon soldat et un honnête homme. «Ah! madame, dit l'évêque, me permettez-vous de lui faire dire cela?—Comment, monseigneur, vous savez donc où il est?» Règle générale: le plus mauvais garnement, en Corse, est toujours apparenté au plus honnête homme. Ce qui les a beaucoup surpris, c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux de grâces, mais pas un sou; aussi l'impératrice est revenue fort enthousiasmée.
L'entrevue de Varsovie est un fiasco; l'empereur d'Autriche s'y est invité; et il a trouvé la politesse qu'on a à l'égard des indiscrets. Rien de sérieux ne s'y est fait. La prétention de l'empereur d'Autriche était d'établir que, si l'Autriche avait le danger de la Hongrie, la Russie avait la Pologne; à quoi Gorstchakoff répond: «Vous avez onze millions de Hongrois, et vous êtes trois millions d'Allemands. Nous sommes quarante millions de Russes, et nous n'avons besoin de personne pour mettre à la raison six millions de Polonais. Par conséquent, point d'assurance mutuelle.» Il me semble que, du côté de l'Angleterre, il y a apaisement, et il serait possible, probable même, qu'elle nous fît quelques avances pour suivre une même politique à l'égard de l'Italie. Si cela arrivait, je pense qu'une guerre serait impassible, à moins toutefois que Garibaldi ne s'en prît à la Vénétie; mais les Italiens sont plus prudents qu'on ne croit. On m'écrit de Naples que le gâchis y est à son comble, et que l'on y attend les Piémontais avec la même impatience que nous avions, en 1848, de voir arriver à Paris les troupes de ligne. C'est après l'ordre qu'on soupire et on ne le voit qu'avec Victor-Emmanuel. Garibaldi et Alexandre Dumas ont, d'ailleurs, fort bien préparé les esprits, de même qu'une pluie glacée prépare à un dîner chaud. Adieu, chère amie; je pense me mettre bientôt en route pour Cannes. À Marseille, où je serai vers le milieu de novembre, je confie votre paquet au bureau des bateaux à vapeur. Donnez-moi des détails de mœurs et n'ayez pas peur de me scandaliser. Ayez bien soin de vous et ne m'oubliez pas.
1er novembre au soir, 1860.
J'ai reçu votre n° 7, chère amie. Il paraît que le pays et le temps vous plaisent toujours. Je crains pour vous le moment où la vue d'un homme en bournous vous semblera chose si ordinaire, que vous n'y ferez plus attention; c'est le cas, je pense, pour la colonie française dont vous me parlez et qui doit être aussi amusante que celle de la première sous-préfecture venue de France. Porte-t-on beaucoup de crinoline au palais du gouvernement ? s'y ennuie-t-on de la même manière qu'à Paris? Il me semble que je prévois votre réponse. Vous ne m'avez donné que des croquis des mœurs algériennes, je voudrais des détails, et très-précis. Je ne conçois pas pourquoi vous n'entreriez pas dans toutes les explications que je vous demande. Il n'y a rien que vous ne puissiez me dire, et, d'ailleurs, vous êtes justement renommée pour l'euphémisme. Vous savez dire les choses académiquement. Je comprendrai à demi-mot; seulement, je voudrais des détails; autrement, je ne saurai que ce que tout le monde sait. Je voudrais savoir tout ce que vous avez appris, et je suis sûr que cela vaut la peine d'être dit. Je vous félicite de votre courage si vous apprenez réellement l'arabe; il en faut beaucoup. J'ai mis une fois le nez dans la grammaire de M. de Sacy, et j'ai reculé épouvanté. Je me rappelle qu'il y a des lettres lunaires et solaires, et des verbes à je ne sais combien de conjugaisons. En outre, c'est une langue sourde qu'on peut parler avec un bâillon. Mon cousin, qui était un des plus savants arabisants et qui avait passé vingt-cinq ans en Égypte, ou à Djeddah, me disait qu'il n'ouvrait jamais un livre sans apprendre quelque mot nouveau, et qu'il y en avait cinq cents pour dire lion, par exemple.—Je vous ai écrit une grande tartine politique il y a huit jours. Il me semble que tout en est encore au même point. Jusqu'à présent, ce qui paraît concluant, c'est: 1° que l'entrevue de Varsovie a été un fiasco complet; 2° que l'Autriche se sent hors d'état d'attaquer, bien que son ennemi lui fasse assurément assez beau jeu. Tout se complique encore par la situation de l'Orient. Elle est telle, que notre ambassadeur à Constantinople croit que la vieille machine peut craquer de fond en comble au premier jour. Le sultan vend ses cachemires. Il ne sait s'il pourra s'acheter à dîner le mois prochain. Savez-vous quel a été le premier mot de l'empereur François-Joseph à l'empereur Alexandre: «Je vous apporte ma tête coupable!» C'est la formule que dit un serf lorsqu'il s'approche de son maître et qu'il craint d'être battu. Il a dit cela en bon russe, car il sait toutes les langues. Sa bassesse ne lui a pas trop réussi: Alexandre a été d'une froideur désespérante, et, à son exemple, le prince régent de Prusse a pris des airs. Après le départ de l'empereur Alexandre, l'empereur d'Autriche est resté quatre heures seul à Varsovie, sans qu'aucun grand seigneur russe ou polonais soit venu lui faire la cour. Les vieux Russes triomphent de tout cela, car ils détestent les Autrichiens encore plus que les Anglais ou nous. Vous apprendrez notre grande victoire sur ces pauvres Chinois. Quelle drôle de chose que d'aller tuer si loin des gens qui ne nous ont rien fait! Il est vrai que, les Chinois étant une variété de l'orang-outang, il n'y a que la loi Grammont qui puisse être invoquée en leur faveur. Je me prépare à nos conquêtes en Chine, en lisant un nouveau roman que vient de traduire Stanislas Julien, le Chinois patenté du gouvernement. C'est l'histoire de deux demoiselles, mademoiselle Cân et mademoiselle Ling, qui ont beaucoup d'esprit, car elles font des vers et des bouts-rimés à tout propos. Elles trouvent deux étudiants qui, de leur côté, écrivent avec la même facilité, et c'est un combat de quatrains à n'en plus finir. Dans tous ces quatrains, il n'est question que d'hirondelles blanches et de lotus bleus. Il est impossible de trouver quelque chose de plus baroque et de plus dépourvu de passion. Évidemment, les gens qui s'amusent à ce genre de littérature sont d'abominables pédants, qui méritent bien d'être conquis et battus par nous autres qui procédons de la belle littérature grecque. Nous avons eu quelques jours d'été, et je crois ce qu'on appelle l'été de la Saint-Martin, puis voilà le froid venu. Je commence à songer à la Provence, où l'on me promet un hiver des plus beaux, au dire des astrologues du pays. Je vous avertirai bientôt de mon changement de résidence. Depuis trois jours, je ne respire plus.—Vous ne m'avez pas parlé de la cuisine du pays. Que faut-il penser du couscoussou? Y a-t-il encore dans les bazars des curiosités bien baroques et sont-elles à des prix honnêtes ? J'ai dîné aujourd'hui chez le prince Napoléon. La princesse Clotilde a admiré mes boutons de poignet et m'a demandé l'adresse du joaillier. Je lui ai dit: «Rue d'Alger, n° 10.» Est-ce bien cela?
Adieu, chère amie.
Marseille, 17 novembre 1860.
Chère amie, j'arrive à Marseille et je vois que dans une heure il part un vaisseau pour Alger. Je vais lui confier le paquet que je vous destine. Je n'ai que le temps de vous dire bonjour. Je suis enrhumé d'une manière horrible. Dans quelques jours, je serai à Cannes. Je vais faire une visite aux environs. Écrivez-moi à Cannes si vous avez reçu le petit paquet. Je suis trop pressé pour vous dire des nouvelles. Le voyage de l'impératrice[1] fait beaucoup jaser, et personne n'y comprend rien. On est plutôt à la paix. Elle est très-probable, jusqu'à ce qu'on sache quel est le plus fort de Garibaldi ou de Cavour.
Adieu.
[1] En Écosse.
Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain, mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est terminée, je reprends mes questions: Êtes-vous allée voir les bains maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté à croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette, je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon autorisation sur cet article.
Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter en Écosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition des œuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui. Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses magnifiques, tout à fait selon mon cœur, c'est-à-dire grecques par la vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté. Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Δἑδὴχε μἐυ ᾶ σελἁνοι, me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie. Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même.
Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là, chère amie, je vous souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois.
Cannes, 13 décembre 1860.
Vous écrivez avec une concision toute lacédémonienne, et, de plus, vous avez un papier qui sans doute ne se fabrique qu'exprès pour vous. Pourtant, vous avez beaucoup de choses intéressantes à me conter. Vous vivez parmi les barbares, où il y a toujours à observer, et vous pouvez voir mieux que personne, à cause de la crinoline que vous portez, et qui est un passe-port très-utile. Malgré cela, vous ne m'avez appris qu'une particularité, que je soupçonnais déjà, et encore, vous ne m'avez pas dit ce que vous en pensiez, et si vous trouviez que cela fût digne d'être imité. Vous avez dû voir dans les bazars une grande quantité de brimborions, et vous auriez pu les examiner et me rendre compte de ce qui aurait dû me convenir. Enfin, vous ne vous acquittez pas du tout de votre rôle de voyageuse. Pour moi, je vis dans mon trou et je n'ai rien à vous mander, si ce n'est que nous avons eu un temps de chien au commencement de ce mois. La Siagne, qui est un petit ruisseau entre la montagne de l'Estérel et Cannes, a débordé et couvert la plaine, ce qui lui donne un aspect des plus curieux et des plus pittoresques. La mer, de son côté, poussée par un vent du sud, venait battre en bas de mon balcon, et ma maison a été changée en île pendant une nuit. Tous ces désastres ont été effacés par un jour de soleil. J'ai chaud et je me porte assez bien, mais je dors mal et j'ai tout à fait perdu l'habitude de manger; pourtant, je fais plus d'exercice qu'à Paris.
Le remue-ménage politique du commencement de ce mois m'a un peu agité, quelque désintéressé que je sois dans la question. Vous savez combien j'étais lié avec la principale victime[1]. Je ne sais rien encore de positif au sujet des motifs de sa disgrâce. Il est évident seulement qu'il y a une belle dame dans l'affaire, laquelle tenait beaucoup, je crois, à occuper son appartement, et qui y travaillait depuis longtemps déjà. Il a pris la chose moins philosophiquement que je ne croyais, et que je n'aurais fait à sa place. Mais il y a eu des procédés qui l'ont blessé, à ce que je crois. Quant aux mesures libérales, je ne sais trop qu'en penser; il faut voir à l'œuvre. Je ne pense pas qu'elles fussent nécessaires; mais, en principe, il vaut mieux donner que d'accorder ce qu'on demande après avoir laissé le temps de demander et d'être impatient. D'un autre côté, il se peut que l'empereur cherche dans les Chambres un appui pour sortir de la fausse position où nous sommes en Italie, gardant un pape qui nous excommunie in petto, et près de nous brouiller avec nos amis pour ménager la vanité d'un bambin[2] qui ne nous a jamais voulu de bien. Il est clair que, si les Chambres, dans leur adresse, recommandent la doctrine de non-intervention, ce sera un motif pour retirer de Rome le général de Goyon, et laisser les Piémontais se débrouiller comme ils l'entendront et comme ils le pourront. Ici, je dis dans toute la France, les gens qui mettent des habits noirs et qui se prétendent puissants sont pour le pape et le roi de Naples, comme s'ils n'avaient pas fait de révolution en France. Mais leur amour de la papauté et de la légitimité ne va pas jusqu'à dépenser un écu pour elles. Lorsqu'on sera obligé de s'expliquer catégoriquement, je ne doute pas que la doctrine de l'intervention ne soit prônée très-vivement. Maintenant, quel sera l'effet de la recrudescence d'éloquence que les nouvelles concessions vont nous attirer? Je ne le devine pas; mais les anciens parlementaires commencent à dresser les oreilles. M. Thiers va, m'écrit-on, se mettre sur les rangs pour la députation à Valenciennes, et je pense que cet exemple sera imité par bien d'autres. Je ne me représente pas trop ce que deviendront les ministres sans porte-feuille chargés de la partie de l'éloquence dans le Corps législatif et au Sénat, mais il sera drôle de voir des orateurs comme MM. Magne et Billault avec les Jules Favre et tutti quanti.
Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles un peu plus longuement. N'oubliez pas les détails de mœurs algériennes, dont je suis très-curieux. Dites-moi quel temps vous avez et comment vous vous en trouvez.
[1] M. Fould.
[2] L'empereur d'Autriche.
Cannes, 28 décembre 1860.
Chère amie, je vous souhaite une bonne fin d'année et un meilleur commencement pour l'autre. Je vous remercie beaucoup pour la jolie bourse que vous m'avez envoyée. Bourse ai-je dit? je ne sais pas trop ce que c'est, ni ce qu'on peut mettre dedans; mais cela est très-joli, et la broderie en or, de couleurs différentes, est d'un goût exquis. Il n'y a que les barbares pour faire ces choses-là. Nos ouvriers ont trop d'art acquis et pas assez de sentiment pour faire rien de semblable. Je vous remercie des dattes et des bananes; si j'étais à Paris, je ne dis pas, mais ici vous ne vous figurez pas avec quelle négligence les transports se font. J'ai attendu huit jours un pantalon, sauf le respect que je vous dois, qui de Marseille est allé a Nice, et Dieu sait où, avant de me parvenir. Des objets à manger seraient encore plus exposés. Lorsque vous reviendrez, vous m'apporterez cela et nous le mangerons ensemble, et cela sera bien meilleur. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez vu à Alger M. Feydeau. Je l'ai rencontré dans le chemin de fer venant d'Afrique, où il m'a dit qu'il était allé faire un roman. Vous m'aviez promis, bien que je n'en fasse plus, de recueillir pour moi des histoires et de vous informer de beaucoup de choses.
Vous vous êtes bornée à me donner des renseignements superficiels, sans même me dire ce que vous en pensiez. Y a-t-il à Alger des espèces de sacoches (elles viennent de Constantine, je crois) qui ressemblent à nos sabretaches et qui sont merveilleusement brodées? Combien cela coûte-t-il, à peu près? Je dis tout ce qu'il y a de plus beau. Nous sommes pleins d'Anglais et de Russes ici, les uns et les autres dans les qualités inférieures. Mon ami M. Ellice est à Nice, d'où il me fait des visites de temps en temps. Il se plaint de n'avoir pas de gens intellectuels avec qui causer. Vous avez eu, à ce que je vois, la visite de M. Cobden; c'est un homme d'esprit très-intéressant, le contraire d'un Anglais, en ce sens qu'on ne lui entend jamais dire de lieux communs et qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. Il paraît qu'à Paris on ne s'occupe guère que de M. Poinsot. On dit qu'il s'est attiré son sort. Je voudrais vous donner des nouvelles politiques, mais mes correspondants ne me disent rien, sinon qu'on ne fait rien. C'est le propre de notre temps de commencer avec fracas et de s'amuser en route.
Adieu; portez-vous bien, jouissez de votre soleil. . . . .
. . . . . . . . . . . .
Nice, 20 janvier 1861.
Je suis ici en visite chez mon ami M. Ellice, qui est cruellement traité par la goutte, et je suis venu lui tenir compagnie. J'ai éprouvé un sentiment de satisfaction involontaire en passant le pont du Var sans douaniers, gendarmes ni exhibition de passe-ports. C'est une très-belle annexion, et l'on se sent grandi de quelques millimètres. Vous me rendez fort perplexe avec les belles choses que vous me décrivez. Il est évident qu'il faut que je m'en rapporte à vous et à votre discrétion pour les acquisitions à faire; mais je vous prierai de considérer que, comme il s'agit de choses à mon usage personnel et non de cadeaux à faire par votre entremise, je serai encore plus difficile qu'à mon ordinaire. Aussi je vous engage à procéder avec beaucoup de circonspection. Primo, je vous autorise à acheter une gebira au prix que vous voudrez, pourvu qu'il y ait de l'or non pas à l'extérieur, mais à l'intérieur, comme je l'ai vu dans quelques-unes.—Si vous trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et à la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez. Je n'ai pas envie de mettre des robes de soie quand il y a deux pieds de glace dans la Seine. Ce qu'on m'écrit de Paris fait dresser les cheveux sur la tête: 10 degrés de froid le jour, et 12 ou 14 la nuit. Cependant, mon président me convoque pour après-demain. Vous ne vous effrayerez pas si vous lisez dans les journaux que je suis malade. Je n'ai dit, au reste, que la vérité, car j'ai été bien mal les jours passés.—Je suis sûr que, si je retournais à Paris en cette saison, je serais fricassé en quelques jours. Je pense cependant à y revenir pour le milieu de février. Outre l'alacrité ordinaire que j'ai pour les exercices du Luxembourg, j'ai un speech à faire. Une pétition est présentée pour la révision du procès de M. Libri, et vous sentez que je ne puis me dispenser de dire un peu ma râtelée sur ce sujet qui m'est tout personnel. J'ai eu à Cannes, et je peux dire j'ai encore, la visite de M. Fould, car je vais le retrouver après-demain. Il m'a conté beaucoup de choses curieuses des hommes et des femmes qui se sont mêlés de son affaire. Je l'ai trouvé beaucoup plus philosophe que je ne m'y attendais. Cependant, je doute qu'il ait le courage de bouder longtemps contre son goût. Il paraît que, lorsqu'on a eu quelque temps un portefeuille rouge sous le bras, on se trouve tout chose quand on l'a perdu, comme un Anglais sans parapluie. Adieu; je quitterai Cannes probablement le 8 février. Donnez-moi de vos nouvelles et parlez-moi un peu de vos projets de retour, si vous en formez. Nous avons très-beau temps, mais pas trop chaud. Il paraît que vous avez le beau et le chaud, dont je vous félicite. Adieu, chère amie. . . . . . .
Cannes, 16 février 1861.
Chère amie, je vous écris fort triste, au milieu de tous les apprêts de départ. Je me mets en route demain matin et je pense être à Paris après-demain soir, si je puis gagner Toulon à temps pour le chemin de fer. J'avais espéré prolonger mon séjour ici jusqu'à la fin de l'adresse; mais, d'une part, on m'a conféré une dignité dont je me serais bien passé et qui m'oblige à avoir de l'exactitude. D'un autre côté, on m'écrit que notre sénat est papiste et légitimiste et que ma voix ne sera pas de trop pour le scrutin. J'ai horreur de tout cela et il faut s'y opposer tant qu'on peut, si toutefois la chose est possible.
J'ai eu beaucoup de visites ces jours derniers, et c'est ce qui m'a empêché de vous écrire. J'ai eu des amis de Paris et M. Ellice, qui est venu passer quelques jours avec moi. Il a fallu faire le cicérone, montrer tous les environs et tenir cour plénière. Aussi ne rapporté-je presque pas de dessins, contre mon habitude. Votre absence de Paris a été cause de deux malheurs. Le premier, que j'ai oublié net pour les étrennes les livres des filles de madame de Lagrené. Le second, que j'ai oublié pareillement la Sainte-Eulalie. Il n'y a rien dans ce pays qui puisse être envoyé à Paris, sinon des fleurs, et Dieu sait dans quel état elles seraient arrivées. Donnez-moi quelque conseil là-dessus, je suis aussi embarrassé qu'à l'ordinaire, et, cette fois, je n'ai pas la ressource de vous transmettre mon embarras.
Je vous remercie de toute la peine que vous prenez pour la gebira. Je la voudrais un peu grande, parce que je compte la porter dans mes voyages comme sac de nuit.
La pauvre duchesse de Malakof est une excellente personne, pas bien forte, surtout en français. Elle me paraît entièrement dominée par son affreux monstre de mari, qui est grossier d'habitude et peut-être de calcul. On dit, au reste, qu'elle s'en accommode très-bien. Si vous la voyez, parlez-lui de moi et de nos représentations théâtrales en Espagne. On me disait que son frère, qui est un très-aimable garçon, très-joli et poète par-dessus le marché, devait aller passer quelque temps avec elle à Alger. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ayez soin de vous!
Paris, 21 mars.
Chère amie, je vous remercie de votre lettre. Je suis, depuis mon retour à Paris, dans un abrutissement complet. D'abord, notre représentation au Sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que jamais je n'ai été si saoul de sottises. Tout le monde avait un discours rentré qu'il fallait faire sortir. La contagion de l'exemple est si forte, que j'ai délivré mon speech, comme une personne naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J'avais une peur atroce; mais je l'ai très-bien surmontée, en me disant que j'étais en présence de deux cents imbéciles et qu'il n'y avait pas de quoi s'émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais faire donner un beau budget, s'est offensé du bien que je disais de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu'il votait contre ma proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé, en ma qualité de secrétaire, m'a fait tout bas son compliment de condoléance: à quoi j'ai répondu qu'on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n'avait pas soif. On a rapporté cela tout chaud à M. Walewski, qui l'a pris pour une épigramme, et, depuis lors, me fait grise mine; mais cela ne m'empêche pas de mener mon fiacre.
Le second ennui de ce temps-ci, c'est le dîner en ville, officiel ou autre, composé du même turbot, du même filet, du même homard, etc., et des mêmes personnes aussi ennuyeuses que la dernière fois.
Mais le plus ennuyeux de tout, c'est le catholicisme. Vous ne vous figurez pas le point d'exaspération où les catholiques en sont venus. Pour un rien, on vous saute aux yeux, par exemple si l'on ne montre pas tout le blanc de ses yeux en entendant parler du saint martyr, et si l'on demande surtout très-innocemment, comme j'ai fait, qui a été martyrisé.
Je me suis fait encore une mauvaise affaire en m'étonnant que la reine de Naples ait fait faire sa photographie avec des bottes. C'est une exagération de mots et une bêtise qui passent tout ce que vous pouvez imaginer.
L'autre soir, une dame me demande si j'avais vu l'impératrice d'Autriche. Je dis que je la trouvais très-jolie. «Ah! elle est idéale!—Non, c'est une figure chiffonnée, plus agréable que si elle était régulière, peut-être.—Ah! monsieur, c'est la beauté même! Les larmes vous viennent aux yeux d'admiration!» Voilà la société d'aujourd'hui. Aussi je la fuis comme la peste. Qu'est devenue la société française d'autrefois!
Un dernier ennui, mais colossal, a été Tannhäuser. Les uns disent que la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer d'admirer Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La représentation était très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement terrible pour faire semblant de comprendre, et pour faire commencer des applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait; mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette énigme sans mot. On disait, sous la loge de madame de Metternich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore qu'on s'ennuie aux récitatifs, et qu'on se tanne aux airs. Tâchez de comprendre. Je m'imagine que votre musique arabe est une bonne préparation pour cet infernal vacarme. Le fiasco est énorme! Auber dit que c'est du Berlioz sans mélodie.
Nous avons ici un temps affreux: vent, pluie, neige et grêle, varié par des coups de soleil qui ne durent pas dix minutes. Il paraît que la mer est toujours en furie, et je suis content que vous ne reveniez pas tout de suite.
Vous ai-je dit que j'avais fait connaissance de M. Blanchard, qui va s'établir rue de Grenelle? Il m'a montré de jolies aquarelles, des scènes de Russie et d'Asie, qui me paraissent avoir beaucoup de caractère et qui sont faites avec talent et verve.
Je voudrais vous donner des nouvelles; mais je ne vois rien qui mérite d'aller outre-mer. Je suis persuadé que le pape s'en ira avant deux mois, ou que nous le planterons là, ou qu'il s'arrangera avec les Piémontais; mais les choses ne peuvent durer en l'état. Les dévots crient horriblement; mais le peuple et les bourgeois gaulois sont anti-papistes. J'espère et je crois que Isidore partage ces derniers sentiments.
Je vais probablement faire une course de quelques jours dans le Midi, avec mon ex-ministre, pour passer cet ennuyeux temps de Pâques. Vous ne me dites rien de votre santé, de votre teint. Votre santé paraît bonne; je crains que, pour le reste, il n'y ait de la brunissure.
Adieu, chère amie. Je vous remercie bien de la gebira. Revenez bien portante; grasse ou maigre, je vous promets de vous reconnaître.
Je vous embrasse bien tendrement.
Paris, 2 avril 1861.
Chère amie, j'arrive de mon excursion de la semaine sainte, bien fatigué, après une nuit très-blanche et horriblement froide. Je trouve votre lettre, et je suis bien content d'apprendre que vous êtes de ce côté de la mer. . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Je suis assez bien depuis une quinzaine de jours. On m'a indiqué un remède très-agréable contre mes douleurs d'estomac. Cela s'appelle des perles d'éther. Ce sont de petites pilules de je ne sais quoi, transparentes, et qui renferment de l'éther liquide. On les avale, et, une seconde après qu'elles sont dans l'estomac, elles se brisent et laissent échapper l'éther. Il en résulte une sensation très-drôle et très-agréable. Je vous les recommande comme calmant, si jamais vous en avez besoin.
Vous avez dû être tristement frappée de l'aspect d'hiver de la France centrale, venant d'Afrique comme vous faites. Lorsque je reviens de Cannes, je suis toujours horrifié à l'aspect des arbres sans feuilles et de la terre humide et morte. J'attends votre gebira avec grande dévotion. Si les broderies sont aussi merveilleuses que la bourse à tabac que vous m'avez envoyée, ce doit être quelque chose d'admirable. J'espère que vous avez rapporté pour vous des costumes et quantité de jolies choses que vous me montrerez.
Je ne sais si vous avez à *** d'aussi bon catholiques que nous en avons à Paris. Le fait est que les salons ne sont plus tenables. Non-seulement les anciens dévots sont devenus aigres comme verjus, mais tous les ex-voltairiens de l'opposition politique se sont faits papistes. Ce qui me console, c'est que quelques-uns d'entre eux se croient obligés d'aller à la messe, ce qui doit les ennuyer passablement. Mon ancien professeur M. Cousin, qui n'appelait jamais autrefois le pape que l'évêque de Rome, est converti à présent et ne manque pas une messe. On dit même que M. Thiers se fait dévot, mais j'ai peine à le croire, parce que j'ai toujours eu du faible pour lui.
Je conçois que vous ne puissiez pas à présent me dire, même à peu près, quand vous reviendrez à Paris, mais prévenez-moi dès que vous en saurez quelque chose. Je suis ici pour tout le temps de la session à poste fixe. . . . . .
Dites-moi, chère amie, comment vous vous trouvez de toutes vos fatigues et de vos tribulations par terre et par mer. Adieu; portez-vous bien, et donnez-moi promptement et souvent de vos nouvelles. . . . . . .
Paris, mercredi 24 avril 1861.
Je fais l'histoire d'un Cosaque bandit révolutionnaire du XVIIe siècle, nommé Stenka Razin, qu'on a fait mourir, à Moscou, dans des tourments horribles après qu'il eut pendu et noyé un nombre très-considérable de boyards et traité leurs femmes à la cosaque. Je vous enverrai cela quand ce sera fait, si jamais j'en viens à bout. Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles. . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Je mène la vie la plus agitée et la plus maussade, grâce aux affaires de l'Institut et à la pétition de madame Libri. . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Paris, 15 mai 1861. Sénat.
Chère amie, je suis si occupé depuis quelques jours, que j'ai toujours remis à vous écrire. Je voudrais vous demander de me rendre ma visite. Je suis en proie, en ce moment même, aux harengs que les veaux marins de Boulogne ont suscités pour nous tourmenter, et j'attends les Maronites pour achever. Cela veut dire que nous nous disputons et très-aigrement à propos de harengs dans cet établissement[1] et que nous sommes menacés de séances tous les jours. Au reste, cela ne durera pas longtemps, j'espère. Je travaille toutes les nuits et j'ai le bonheur d'en être aux supplices qu'on fait subir à mon héros. Vous voyez que je suis près de la fin. Cela est long, pas très-amusant et très-horrible. Je vous ferai lire cela quand ce sera imprimé. Que pensez-vous de Macaulay? Est-ce aussi bien que le commencement?
Est-il vrai que tous les pécheurs de harengs de Boulogne soient des voleurs qui vont acheter des harengs pris par les Anglais et qui prétendent les avoir pris eux-mêmes? Est-il vrai aussi que les harengs ont été séduits par les Anglais et qu'ils ne passent plus le long de nos côtes?