[1] Le Sénat.
CCXLIII
Château de Fontainebleau, jeudi 13 juin 1861.
Chère amie, je suis ici depuis deux jours, me reposant, avec grand bonheur, parmi les arbres, de mes tribulations de la semaine passée[1]. Je suppose que vous aurez lu la chose dans le Moniteur. Je n'ai jamais vu gens si enragés ni si hors de sens que tous les magistrats. Pour ma consolation, je me dis que, si, dans vingt ans d'ici, quelque antiquaire fourre son nez dans le Moniteur de cette semaine, il dira qu'il s'est trouvé, en 1861, un philosophe plein de modération et de calme dans une assemblée de jeunes fous. Ce philosophe, c'est moi-même, sans nulle vanité. Dans ce pays-ci, où l'on prend les magistrats parmi les gens trop bêtes pour gagner leur vie à être avocat, on les paye fort mal, et, pour en trouver, on leur permet d'être insolents et hargneux. Enfin, heureusement, tout est fini. J'ai fait tout ce que je devais faire, et je recommencerais la séance à propos de la pétition de madame Libri, si la chose était possible. Ici, on m'a reçu fort bien sans me railler de ma défaite. J'ai dit très-nettement ce que je pensais de l'affaire, et il ne m'a pas paru que l'on trouvât que j'avais tort. Après toute l'excitation de ces jours passés, je me sens comme débarrassé d'un poids énorme. Il fait un temps magnifique et l'air des bois est délicieux. Il y a peu de monde. Les maîtres de la maison sont, comme à l'ordinaire, extrêmement bons et aimables. Nous avons la princesse de Metternich, qui est fort vive, à la manière allemande, c'est-à-dire qui se fait un petit genre d'originalité composé de deux parties de lorette et d'une de grande dame. Je soupçonne qu'il n'y a pas trop d'esprit au fond pour soutenir le rôle qu'elle a adopté. J'ai, de plus, à travailler pour le bourgeois, qui me plaît chaque jour davantage. Aujourd'hui, nous irons courir un cerf. Les soirées sont un peu difficiles à passer, mais elles ne durent pas trop longtemps. Je pense que je resterai ici une huitaine de jours encore; cependant, je n'y suis officiellement que jusqu'à dimanche. Si je reste plus longtemps, je vous préviendrai.
Adieu, chère amie; on vient me chercher.
[1] L'affaire Libri et la séance du Sénat.
CCXLIV
Château de Fontainebleau, lundi 24 juin 1861.
Chère amie, je n'ai pas bougé d'ici et j'y suis jusqu'à la fin du mois, grâce à César, sans doute. Je vous ai dit que j'avais attrapé un coup de soleil et que j'avais été vingt-quatre heures en très-mauvais état. Je suis tout à fait remis à présent; mais je souffre d'un lumbago que j'ai gagné à ramer sur le lac. . . . . .
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J'attends de vos nouvelles impatiemment; mais je crains que ce ne soit un peu de ma faute. Je vous avais promis que je vous écrirais si je quittais Fontainebleau. Que voulez-vous! on ne fait rien ici, et cependant on n'est jamais libre. Tantôt on m'appelle pour courir les bois, tantôt pour faire une version. Le temps se passe surtout à attendre; c'est la grande philosophie du pays que de savoir attendre, et j'ai de la peine à faire mon éducation sous ce rapport. Notre grande attente en ce moment est celle des ambassadeurs siamois, qui viennent jeudi. On dit qu'ils se présenteront à quatre pattes, selon l'usage de leur pays, rampant sur les genoux et les coudes. Quelques-uns ajoutent qu'ils lèchent le parquet, saupoudré de sucre candi à cet effet. Nos dames s'imaginent qu'ils leur portent des choses merveilleuses. Je crois qu'ils n'apportent rien du tout et qu'ils espèrent emporter beaucoup de belles choses.
Je suis allé à Alise mercredi dernier avec l'empereur, qui est devenu un archéologue accompli. Il a passé trois heures et demie sur la montagne, par le plus terrible soleil du monde, à examiner les vestiges du siège de César et à lire les Commentaires. Nous y avons tous perdu la peau de nos oreilles, et nous sommes revenus couleur de ramoneurs.
Nous passons nos soirées sur le lac ou sous les arbres à regarder la lune et à espérer de la pluie. Je suppose que vous avez à N... un temps pareil. Adieu, chère amie; portez-vous bien; ne vous exposez pas au soleil, et donnez-moi de vos nouvelles. . . . . .
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CCXLV
Château de Fontainebleau, 29 juin 1861.
Chère amie, j'ai reçu le porte-cigares, qui est charmant, même pour moi, qui viens de voir les présents des ambassadeurs siamois. Nos lettres se sont croisées. Je mène ici une vie si occupée de rien, que je n'ai pas le temps d'écrire. Enfin, nous partons tous ce soir, et je serai à Paris quand vous recevrez cette lettre. Nous avons eu mardi une assez bonne cérémonie, très-semblable à celle du Bourgeois gentilhomme. C'était le plus drôle de spectacle du monde que cette vingtaine d'hommes noirs très-semblables à des singes, habillés de brocart d'or et ayant des bas blancs et des souliers vernis, le sabre au côté, tous à plat ventre et rampant sur les genoux et les coudes le long de la galerie de Henri II, ayant tous le nez à la hauteur du ... dos de celui qui le précédait. Si vous avez vu sur le pont Neuf l'enseigne: Au bonjour des chiens, vous vous ferez une idée de la scène. Le premier ambassadeur avait la plus forte besogne. Il avait un chapeau de feutre brodé d'or qui dansait sur sa tête à chaque mouvement, et, de plus, il tenait entre ses mains un bol d'or en filigrane, contenant deux boîtes, qui contenaient chacune une lettre de Leurs Majestés Siamoises. Les lettres étaient dans des bourses de soie mêlée d'or, et tout cela très-coquet. Après avoir remis les lettres, lorsqu'il a fallu revenir en arrière, la confusion s'est mise dans l'ambassade. C'étaient des coups de derrière contre des figures, des bouts de sabre qui entraient dans les yeux du second rang, qui éborgnait le troisième. L'aspect était celui d'une troupe de hannetons sur un tapis. Le ministre des affaires étrangères avait imaginé cette belle cérémonie, et avait exigé que les ambassadeurs rampassent. On croit les Asiatiques plus naïfs qu'ils ne sont, et je suis sûr que ceux-ci n'auraient pas trouvé à redire si on leur avait permis de marcher. Tout l'effet du rampement a été perdu d'ailleurs, parce qu'à la fin l'empereur a perdu patience, s'est levé, a fait lever les hannetons et a parlé anglais avec l'un d'eux. L'impératrice a embrassé un petit singe qu'ils avaient amené et qu'on dit fils d'un des ambassadeurs; il courait à quatre pattes comme un petit rat et avait l'air très-intelligent. Le roi temporel de Siam a envoyé son portrait à l'empereur et celui de sa femme, qui est horriblement laide. Mais ce qui vous aurait charmée, c'est la variété et la beauté des étoffes qu'ils apportaient. C'est de l'or et de l'argent tissés si légèrement que tout est transparent et ressemblant aux nuages légers d'un beau coucher de soleil. Ils ont donné à l'empereur un pantalon dont le bas est brodé avec de petits ornements en émail, or, rouge et vert, et une veste de brocart d'or souple comme du foulard, dont les dessins, or sur or, sont merveilleux. Les boutons sont en filigrane d'or avec de petits diamants et des émeraudes. Ils ont un or rouge et un or blanc qui, mariés ensemble, sont d'un effet admirable. Bref, je n'ai rien vu de plus coquet ni de plus splendide à la fois. Ce qu'il y a de singulier dans le goût de ces sauvages-là, c'est qu'il n'y a rien de criard dans leurs étoffes, bien qu'ils n'emploient que des soies éclatantes, de l'or et de l'argent. Tout cela se combine merveilleusement et produit, en somme, un effet tranquille des plus harmonieux.
Adieu, chère amie; je pense à faire un tour à Londres, où j'ai affaire, pour l'Exposition universelle. Ce sera vers le 8 ou 10 juillet.
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CCXLVI
16 juillet 1861. Londres, British Museum.
Je vois par votre dernière lettre, chère amie, que vous êtes aussi occupée qu'un général en chef la veille d'une bataille. J'ai lu dans Tristram Shandy que, dans une maison où il y a une femme en mal d'enfant, toutes les femmes se croient le droit de brutaliser les hommes; voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. J'ai eu peur que vous ne me traitassiez du haut de votre grandeur. Enfin, j'espère que votre sœur s'est bien acquittée et que vous n'avez plus d'inquiétudes. Cependant, je serai bien aise que vous m'en donniez avis officiellement; cela ne veut pas dire que vous m'envoyiez une lettre de faire part imprimée.
On ne parle ici que de l'affaire de M. Vidil. Je l'ai un peu connu à Londres et en France, et je le trouvais fort ennuyeux. Ici, où l'on n'est pas moins gobe-mouche qu'à Paris, ç'a été un déchaînement furieux contre lui. On a découvert qu'il avait tué sa femme et probablement bien d'autres personnes. Maintenant qu'il s'est livré, les choses ont changé complètement, et, s'il a un bon avocat, il se tirera d'affaire, et nous lui tresserons des couronnes.
Vous savez ou vous ne savez pas qu'il y a un nouveau chancelier, lord B***, qui est vieux, mais a des mœurs qui ne le sont pas. Un avocat nommé Stevens envoie son clerk porter une carte au chancelier; le clerk s'informe; on lui dit que milord n'a pas de maison à Londres, mais qu'il vient souvent de la campagne dans une maison d'Oxford-Terrace, où il a un pied-à-terre. Le clerk y va et demande milord. «Il n'y est pas.—Croyez-vous qu'il revienne pour dîner?—Non, mais pour coucher, certainement; il couche ici tous les lundis.» Le clerk laisse la lettre, et M. Stevens s'étonne beaucoup que le chancelier lui fasse une mine affreuse. Le fond de la question, c'est que milord a là un ménage clandestin.
Je suis à Londres depuis jeudi, et je n'ai pas encore eu un moment de repos; je cours depuis le matin jusqu'au soir. On m'invite à dîner tous les jours, et, le soir, il y a des concerts et des bals. Hier, je suis allé à un concert chez le marquis de Lansdown. Il n'y avait pas une femme jolie, chose remarquable ici; mais, en revanche, elles étaient toutes habillées comme si la première marchande de modes de Brioude avait fait leurs robes. Je n'ai jamais vu de coiffures semblables: une vieille, qui avait une couronne de diamants composée d'étoiles fort petites avec un gros soleil par devant, absolument comme en ont les figures de cire à la foire! Je pense rester ici jusqu'au commencement d'août. Adieu, chère amie. . . . . .
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CCXLVII
25 juillet 1861. Londres, British Museum.
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Je passe mon temps ici d'une façon assez monotone, bien que je dîne tous les jours dans une maison nouvelle et que je voie des gens et des choses que je n'avais pas encore vues. Hier, j'ai fait un dîner à Greenwich, avec de grand personnages qui cherchaient à se faire vifs, non point comme les Allemands en se jetant par la fenêtre, mais en faisant beaucoup de bruit. Le dîner était abominablement long, mais le white bait excellent. Nous avons déballé ici vingt-deux caisses d'antiquités arrivant de Cyrène. Il y a deux statues et plusieurs bustes très-remarquables, d'un bon temps et bien grec; un Bacchus surtout ravissant, quoiqu'un peu mignard; la tête est dans un état de conservation extraordinaire.—M. de Vidil est bien et dûment committed et sera jugé aux assises prochaines. On ne veut pas l'admettre à donner caution. Il paraît, d'ailleurs, que le pis qui puisse lui arriver, c'est d'être condamné à deux ans de prison; car la loi anglaise ne reconnaît pas de meurtre là où il n'y a pas eu mort d'homme, et, comme me disait lord Lyndhurst, il faut être extrêmement maladroit en Angleterre pour être pendu. Je suis allé l'autre soir à la Chambre des communes et j'ai entendu le débat sur la Sardaigne. Il est impossible d'être plus verbeux, plus gobe-mouche et plus blagueur que la plupart des orateurs, et notamment lord John Russell, aujourd'hui lord Russell tout court. M. Gladstone m'a plu. Je pense être de retour à Paris vers le 8 ou 10 août. J'espère vous retrouver tranquillement dans quelque solitude. Je crois que je me porte mieux ici qu'à Paris; cependant, il fait un temps abominable.—J'ai interrompu ma lettre pour aller voir la Banque. On m'a mis dans la main quatre petits paquets qui faisaient quatre millions de livres sterling, mais on ne m'a pas permis de les emporter; cela aurait fait deux volumes reliés. On m'a montré une machine très-jolie, qui compte et pèse trois mille souverains par jour. La machine hésite un instant, et, après une très-courte délibération, jette à droite le bon souverain et le mauvais à gauche. Il y en a une autre qui semble un petit magot. On lui présente un billet de banque, il se baisse et lui donne comme deux petits baisers, qui lui laissent des marques que les faussaires n'ont pu imiter encore. Enfin, on m'a mené dans les caves, où j'ai cru être dans une de ces grottes des Mille et une Nuits. Tout était plein de sacs d'or et de lingots étincelants à la lueur du gaz. Adieu, chère amie. . . . . .
CCXLVIII
Paris, 21 août 1861.
Chère amie, je suis arrivé enfin, pas en trop bon état de conservation. Je ne sais si c'est pour avoir trop mangé de soupe à la tortue ou pour avoir trop couru au soleil, mais je suis repris de ces douleurs d'estomac qui m'avaient pendant assez longtemps laissé tranquille. Cela me prend le matin vers cinq heures et me dure une heure et demie. Je pense que, lorsqu'on est pendu, on souffre quelque chose de semblable. Cela ne me donne pas trop de goût pour la suspension! J'ai trouvé ici plus de besogne que je n'en voudrais. Notre commission impériale de l'Exposition universelle est en travail d'enfantement; nous faisons tous de la prose pour persuader aux gens qui ont des tableaux de nous les prêter pour les envoyer à Londres. Outre que la proposition est passablement indiscrète, il se trouve que la plupart des amateurs qui ont des collections sont des carlistes ou des orléanistes, qui croient faire œuvre pie en nous refusant. Je crains que nous ne fassions pas trop belle figure à Londres l'année prochaine, d'autant plus que nous n'exposons que les ouvrages exécutés depuis dix ans, tandis que les Anglais exposent les produits de leur école depuis 1762. Comment avez-vous trouvé les chaleurs tropicales? Je m'en console en voyant, par des lettres que je reçois, qu'à Madrid on a eu 44 degrés, la température de la saison chaude au Sénégal. Il n'y a plus personne à Paris, ce dont je me trouve assez bien. J'ai passé six semaines à dîner en ville, et je trouve assez doux maintenant de ne pas être obligé de mettre une cravate blanche pour dîner. Je suis cependant allé passer huit jours dans le comté de Suffolk, dans un très-beau château et dans une assez grande solitude. C'est un pays plat, mais couvert d'arbres énormes, avec beaucoup d'eau; la navigation y est admirable. Cela se trouve tout près des fens, d'où est sorti Cromwell. Il y a énormément de gibier, et il est impossible de faire un pas sans risquer d'écraser des faisans ou des perdrix. Je n'ai pas de projets pour cet automne, sinon que, si madame de Montijo va à Biarritz, j'irai l'y voir et passer quelques jours avec elle. Elle ne se console pas et je la trouve plus triste que l'année passée, lorsque sa fille est morte. Il me semble que vous prenez grand goût à cette ribambelle d'enfants. Je ne comprends pas trop cela. Je suppose que vous vous laissez mettre tout cela sur le dos, par suite de l'habitude que vous avez de vous soumettre à l'oppression, du moment que ce n'est pas de mon côté qu'elle vient. Adieu, chère amie. . . . . .
CCXLIX
Paris, 31 août 1861.
Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui me paraît annoncer que vous êtes plus heureuse que vous n'avez été de longtemps; je m'en réjouis. Il y a chez moi peu de disposition à aimer les enfants; cependant, je croirais qu'on s'attache à une petite fille comme à un jeune chat, animal avec lequel vos pareilles ont beaucoup de ressemblance. Je suis toujours assez souffreteux, réveillé tous les matins par des étouffements, mais cela passe assez vite. Il y a ici solitude complète. Hier, je suis entré au Cercle impérial par hasard, et je n'y ai trouvé que trois personnes qui dormaient. Il fait un temps chaud et lourd insupportable; par contre, on m'écrit d'Écosse qu'il pleut à verse depuis quarante jours, que les pommes de terre sont mortes et l'avoine fricassée. Je profite de ma solitude pour travailler à quelque chose que j'ai promis à mon maître, et que je voudrais lui porter à Biarritz, mais je n'avance guère. J'ai toutes les peines du monde à faire quelque chose à présent, et la moindre excitation me coûte horriblement. J'espère pourtant avoir fini avant la fin de la semaine prochaine. . . . . . . .
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J'ai à votre intention un exemplaire de Stenka Razin. Faites-moi penser à vous le donner quand je vous verrai, comme aussi à vous montrer le portrait d'un gorille que j'ai dessiné à Londres, et avec lequel j'ai vécu en grande intimité; il est vrai qu'il était empaillé. Je ne lis guère que de l'histoire romaine; cependant, j'ai lu avec grand plaisir le dix-neuvième volume de M. Thiers. Il m'a semblé plus négligemment écrit que les précédents, mais plein de choses curieuses. Malgré tout son désir de dire du mal de son héros, il est continuellement emporté par son amour involontaire. Il me dit quii donnera le vingtième volume au mois de décembre, et qu'alors il fera quelque grand voyage autour du monde, ou en Italie. Il y a des histoires de Montrond qui m'ont fort amusé; seulement, j'ai regretté de ne pas les lui avoir fait raconter quand il était de ce monde. Il me semble que M. Thiers le peint assez bien, comme un aventurier amoureux de son métier, et honnête envers ses commettants pendant tout le temps qu'il est employé, à peu près comme le Dalgetty de la légende de Montrose. Nos artistes, à ce que je vois, prennent assez bien le petit règlement que nous avons ébauché pour l'Exposition de Londres; mais, quand ils verront la place qu'on leur donne, je ne sais s'ils ne nous jetteront pas des pommes cuites. Je suis parvenu à soutirer de M. Duchâtel la promesse de nous prêter la Source de M. Ingres. . . . . .
Adieu, chère amie.
CCL
Biarritz, 20 septembre 1861.
Chère amie, je suis toujours ici comme l'oiseau sur la branche. L'usage n'est pas de faire des projets longtemps d'avance, et, au contraire, on ne prend jamais de résolution qu'au dernier moment. On ne nous a encore rien dit du quand on partira. Cependant, les jours raccourcissent beaucoup. Les soirées ne sont pas des plus faciles à passer; il fait froid après dîner, et je crois impossible d'avoir chaud avec le système de portes et de fenêtres qu'on a imaginé ici. Tout cela me fait croire que nous ne resterons pas bien longtemps encore. Je pense aller faire une visite à M. Fould à Tarbes, pour profiter des derniers beaux jours; puis je reviendrai à Paris, où j'espère vous retrouver installée. L'air de la mer me fait du bien. Je respire plus facilement, mais je dors mal. Il est vrai que je suis tout à fait au bord de la mer, et, pour peu qu'il fasse du vent, c'est un vacarme horrible. Le temps se passe ici, comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en attendant qu'on fasse quelque chose. Je travaille un peu; je dessine de ma fenêtre et je me promène beaucoup. Il y a très-peu de monde à la villa Eugénie, et des gens de connaissance avec lesquels je me plais assez. Je trouve que le temps passe sans trop de peine, bien que les journées aient ici vingt-quatre heures comme à Paris.
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Nous avons fait hier une promenade charmante le long des Pyrénées, assez près des montagnes pour les bien voir dans toute leur beauté, et pas assez près pour en avoir les inconvénients, de monter et descendre sans cesse. Nous nous sommes perdus et nous n'avons trouvé que des gens ignorant notre belle langue française. C'est ce qui arrive ici dès qu'on sort de la banlieue de Bayonne.
Le prince impérial donnait hier à dîner à toute une bande d'enfants. L'empereur leur a composé lui-même du vin de Champagne avec de l'eau de Seltz: mais l'effet a été le même que s'ils eussent bu du vin véritable. Ils étaient tous gris un quart d'heure après, et j'ai encore les oreilles malades du bruit qu'ils ont fait. Adieu, chère amie; je me suis engagé témérairement à traduire à Sa Majesté un mémoire espagnol sur l'emplacement de Munda, et je viens de m'apercevoir que c'est d'une lecture terriblement difficile.
Vous pouvez m'écrire ici jusqu'au 23 ou 24; après cela, ce sera chez M. Fould, à Tarbes.
Adieu.
CCLI
Paris, 2 novembre 1861.
J'ai de si mauvais yeux, que je ne vous ai pas reconnue tout de suite l'autre jour. Pourquoi venez-vous dans mon quartier sans m'en prévenir? La personne qui était avec moi m'a demandé qui était cette dame qui avait de si beaux yeux.—J'ai passé tout mon temps à travailler comme un nègre pour mon maître, que j'irai voir dans huit jours. La perspective de huit jours de culottes courtes m'effraye un peu. J'aimerais mieux les passer au soleil. Je commence à y penser. D'autre part, la session dont on nous menace me fait enrager. Je ne comprends pas pourquoi on ne fait pas en été les affaires publiques.
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J'ai un livre pour vous qui n'est pas trop bête. Ma mémoire s'en va, et j'ai fait relier un volume dont j'avais déjà un exemplaire. Vous voyez ce que vous y gagnerez.
Mon torticolis est à peu près passé; mais j'ai veillé si tard, ces jours passés, que je suis tout nerveux et éreinté. Quand nous nous verrons, nous causerons métaphysique. C'est un sujet que j'aime beaucoup, parce qu'il ne peut pas s'épuiser.
Adieu, chère amie.
CCLII
Compiègne, 17 novembre 1861.
Chère amie, nous sommes ici jusqu'au 24. C'est Sa Majesté le roi de Portugal qui nous a empêchés de nous livrer aux fêtes que nous préparions. On les a remises et on nous a retenus en conséquence. Nous sommes ici assez bien, c'est-à-dire nous connaissant, et aussi libres les uns avec les autres qu'on peut l'être en ces lieux.
Nous avons, en lions, quatre Highlanders en kilt: le duc d'Athol, lord James Murray, et le fils et le neveu du duc. C'est assez amusant de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des culottes ou des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le piper de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout le monde lorsqu'ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline est encore bien plus alarmante quand elles montent en voiture. Comme on a permis aux dames invitées de ne pas porter le deuil, on voit des jambes de toutes les couleurs. Je trouve que les bas rouges ont très-bon air. Au milieu des promenades dans les bois humides et glacés et des salons chauffés au rouge, je me suis tenu jusqu'à présent sans rhume; mais je suis oppressé et je ne dors pas. J'ai assisté à la grande comédie ministérielle où l'on s'attendait à voir une ou deux victimes de plus. Les figures étaient bonnes à observer, les discours encore plus; d'autant que M. Walewski, l'Excellence menacée, portait ses doléances sans discernement à amis et ennemis. Il n'y a rien de tel qu'une forte préoccupation pour faire dire des bêtises, surtout lorsqu'on en a l'habitude. 0 platitude humaine! La femme, au contraire, a été très-belle de calme et de sang-froid, sans parler des bons conseils et des démarches. Il me semble que l'on a seulement ajourné la bataille et quelle est inévitable sous peu. Que dit-on de la lettre de l'empereur? Je la trouve très-bien. Il a un tour à lui pour dire les choses, et, quand il parle en souverain, il a l'art de montrer qu'il n'est pas de la même triviale pâte que les autres. Je crois que c'est exactement ce qu'il faut à cette magnanime nation, qui n'aime pas le commun.
Hier, la princesse de ***, qui prenait du thé, a demandé à un valet de pied de lui aborder ti sel bour le bain. Le valet de pied est rentré, au bout d'une demi-heure, avec douze kilogrammes de sel gris, croyant qu'elle voulait prendre un bain au sel.—On a apporté à l'impératrice un tableau de Müller qui représente la reine Marie-Antoinette dans une prison. Le prince impérial a demandé qui était cette dame et pourquoi elle n'était pas dans un palais. On lui a expliqué que c'était une reine de France et ce que c'était qu'une prison. Alors, il est allé tout courant demander à l'empereur de vouloir bien faire grâce à la reine qu'il tenait en prison.—C'est un drôle d'enfant, qui est quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il a chassé Louis-Philippe, qui n'était pas bien avec lui. C'est un enfant charmant.
Adieu, chère amie.
CCLIII
Cannes, 6 janvier 1862.
(Je ne sais plus les dates.)
Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire. Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique, comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite, et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois. Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas, et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme, qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens.
Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile à prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin. Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant à élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie. On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues.
J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir l'emporter, car il a des instincts merveilleux.
Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite bonne et heureuse. . . . . . .
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CCLIV
Cannes, 1er mars 1862.
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Vous êtes bien bonne de penser à mon livre au milieu de tous vos ennuis; si vous pouvez me l'avoir pour mon retour, cela me fera grand plaisir, mais ne vous donnez pas trop de peine pour cela.
La fête de ma cousine m'est absolument sortie de la tête. Je ne m'en suis souvenu l'autre jour que lorsqu'il n'était plus temps. Nous en causerons ensemble à mon retour, s'il vous plaît: cela devient tous les ans plus difficile, et j'ai épuisé les bagues, les épingles, les mouchoirs et les boutons. C'est le diable d'inventer quelque chose de nouveau!
Cela n'est pas moins difficile pour les romans. Je viens de lire en ce genre de telles rapsodies que cela mérite vraiment des châtiments corporels. Je vais passer trois jours à Saint-Césaire, dans les montagnes, au-dessus de Cannes, chez mon docteur, qui est un très-aimable homme; à mon retour, je penserai sérieusement à me mettre en route pour Paris. Je ne regrette pas de ne point avoir assisté à tout le tapage qui s'est fait au Luxembourg, et qui était digne d'écoliers de quatrième. Je regrette encore moins de n'avoir pas pris part aux élections, ou tentatives d'élections académiques, qui ont eu lieu l'autre jour. Nous voilà en proie aux cléricaux, et bientôt, pour être admis comme candidat, il faudra produire un billet de confession. M. de Montalembert en a donné un de catholicisme à un de mes amis, qui n'est que Marseillais, mais qui a le bon sens de se laisser faire. Jusqu'à présent, ces messieurs ne sont pas très-difficiles; mais il est à craindre qu'ils ne le deviennent avec le temps et le succès.
Vous ne pouvez vous rien imaginer de plus joli que notre pays par le beau temps. Ce n'est pas celui d'aujourd'hui, car, par grand extraordinaire, il pleut depuis ce matin; tous les champs sont couverts de violettes et d'anémones, et d'une quantité d'autres fleurs dont je ne sais pas le nom.
Adieu, chère amie. À bientôt, j'espère. Je désire vous retrouver en aussi bonne condition que je vous ai laissée il y a plus de deux mois. Ne maigrissez ni ne grossissez, ne vous désolez pas trop et pensez un peu à moi. Adieu.
CCLV
Londres, British Museum, 12 mai 1862.
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Pour ce qui est de l'Exposition, franchement, cela ne vaut pas la première; jusqu'à présent, cela ressemble à un fiasco. Il est vrai que tout n'est pas encore déballé, mais le bâtiment est horrible. Quoique fort grand, il n'en a pas l'air. Il faut s'y promener et s'y perdre pour s'assurer de son étendue. Tout le monde dit qu'il y a de très-belles choses. Je n'ai encore examiné que la classe 30, à laquelle j'appartiens et dont je suis le reporter. Je trouve que les Anglais ont fait de grands progrès sous le rapport du goût et de l'art de l'arrangement; nous faisons les meubles et les papiers peints assurément mieux qu'eux, mais nous sommes dans une voie déplorable, et, si cela continue, nous serons sous peu distancés. Notre jury est présidé par un Allemand qui croit parler anglais et qui est à peu près incompréhensible à tout le monde. Rien de plus absurde que nos conférences; personne n'entend de quoi il est question. Cependant, on vote. Ce qu'il y a de plus mauvais, c'est que nous avons dans notre classe des industriels anglais et qu'il faudra nécessairement donner des médailles à ces messieurs, qui n'en méritent guère. Je suis bombardé par les discours et les routs. Avant-hier, j'ai dîné chez lord Granville. Il y avait trois petites tables dans une longue galerie; cela était censé devoir rendre la conversation générale; mais, comme on se connaissait très-peu, on ne se parlait guère. Le soir, je suis allé chez lord Palmerston, où il y avait l'ambassade japonaise, qui accrochait toutes les femmes avec les grands sabres quelle porte à la ceinture. J'ai vu de très-belles femmes et de très-abominables; les unes et les autres faisaient exhibition complète d'épaules et d'appas, les unes admirables, les autres très-odieux, mais les uns et les autres avec la même impudence. Je crois que les Anglais ne jugent pas ces choses-là.
Adieu, chère amie. . . . . .
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CCLVI
Londres, British Museum, 6 juin 1862.
Chère amie, je commence à entrevoir le terme de mes peines. Mon rapport au jury international dans le plus pur anglais-saxon, sans un seul mot tiré du français, a été lu hier par moi, et l'affaire est bâclée de ce côté. Il m'en reste un autre (rapport) à faire à mon gouvernement. Je crois que, d'ici à quelques jours, je serai libre, et, très-probablement, je pourrai partir pour Paris du 15 au 20 de ce mois. Vous feriez bien de m'écrire avant le 15 où vous serez à cette époque, et quels sont vos projets.
Décidément, je crois que l'exhibition fait fiasco. Les commissaires ont beau faire des réclames et battre le tambour, ils ne peuvent y attirer la foule. Pour ne pas trop perdre, il leur faut cinquante mille visiteurs par jour, et ils sont bien loin de leur compte. Le beau monde n'y va plus depuis qu'on ne paye plus qu'un schelling, et le vilain monde n'a pas trop l'air d'y prendre goût. Le restaurant y est détestable. Il n'y a que le restaurant américain qui soit amusant. Il y a des breuvages plus ou moins diaboliques qu'on boit avec des pailles: mint julep ou raise the dead. Toutes ces boissons sont du gin plus ou moins déguisé. Je dîne en ville tous les jours jusqu'au 14. Après quoi, j'irai faire une visite à Oxford, pour voir M. Max Müller et quelques bouquins de la bibliothèque bodléienne, puis je partirai. Je suis excédé de l'hospitalité britannique et de ses dîners, qui ont l'air d'être tous faits par le même cuisinier inexpérimenté. Vous ne vous figurez pas quel désir j'ai de prendre un bouillon de mon pot-au-feu. À propos, je ne sais si je vous ai dit que ma vieille cuisinière me quitte, pour se retirer dans ses terres. Elle était chez moi depuis trente-cinq ans. Cela me contrarie au dernier point, car il n'y a rien de si désagréable que les nouveaux visages.
Je ne sais quel a été le plus grand effet produit ces jours derniers par deux événements considérables: l'un, la défaite des deux favoris au Derby, par un cheval inconnu; l'autre, la défaite des torys à la Chambre des communes. Cela a semé Londres de figures lamentables, toutes très-plaisantes à voir. Une jeune dame qui se trouvait dans une tribune s'est évanouie en apprenant que Marquis était battu d'une longueur de tête par un rustre sans généalogie, pedigree. M. Disraeli fait meilleure contenance, car il se montre à tous les bals.
Adieu, chère amie.
CCLVII
Paris, 17 juillet 1862.
Je ne vous dirai pas tous les regrets que j'ai eus. Je voudrais que vous les eussiez partagés, et, si vous en aviez eu la moitié, vous auriez bien trouvé moyen de faire attendre les autres pour moi. J'ai eu de très-ennuyeux jours depuis votre départ. Ma pauvre vieille Caroline est morte chez moi, après avoir beaucoup souffert; me voilà sans cuisinière et ne sachant pas trop comment je ferai. Après sa mort, ses nièces sont venues se disputer sa succession. Il y en a une cependant qui a pris son chat, que je me proposais de garder. Elle a laissé, à ce qu'il paraît, douze ou quinze cents francs de rente. On m'a démontré qu'elle n'a pu amasser tout cela avec les gages qu'elle avait chez moi, et cependant je ne crois pas qu'elle m'ait jamais volé, je m'abonnerais bien à l'être toujours de même. Je pense beaucoup à avoir un chat semblable à feu Matifas, qui vous trouvait si à son gré; mais je vais partir pour les Pyrénées et je n'aurai pas le temps de l'éduquer. On me dit que les eaux de Bagnères-de-Bigorre me feront le plus grand bien. Je les crois parfaitement sans pouvoir; mais il y a de belles montagnes dans le voisinage et j'ai des amis dans les environs. M. Panizzi doit venir me prendre le 5 août; nous reviendrons ensuite en faisant un grand tour par Nîmes, Avignon et Lyon.—J'espère arriver à Paris en même temps que vous.
Madame de Montijo est arrivée la semaine passée; elle est bien changée et fait peine à voir. Rien ne la console de la mort de sa fille, et je la trouve moins résignée qu'au premier jour. J'ai dîné à Saint-Cloud, jeudi passé, en très-petit comité et je m'y suis assez amusé. Il m'a semblé qu'on y était moins papalin qu'on ne le dit généralement. On m'a laissé médire des choses tout à mon aise, sans me rappeler à l'ordre. Le petit prince est charmant. Il a grandi de deux pouces, et c'est le plus joli enfant que j'aie vu. Nous finissons demain notre travail sur le musée Campana. Les adhérents des acheteurs sont furieux et nous bombardent dans les journaux. Nous en aurions long à dire, si nous voulions mettre en lumière toutes les bêtises qu'ils ont faites et les drogues qu'on leur a données pour des antiques. Il fait ici une chaleur horrible et je ne m'en trouve pas mal. On dit que c'est bon pour les blés. Adieu, chère amie. . . . . . .
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CCLVIII
Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées.
Samedi, 16 août 1862.
Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades, qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui ne fait pas mal au cœur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre, je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous conclurez que je vais me porter à merveille.—Il n'y a pas ici beaucoup de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès. Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos, et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet, pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous? Écrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec vous à l'ombre des grands hêtres. Êtes-vous toujours au pouvoir de la mer et des veaux marins?
Adieu, chère amie.
CCLIX
Bagnères-de-Bigorre, 1er septembre 1862.
Chère amie, merci de votre lettre. Je vous réponds à N..., puisque vous ne devez pas vous arrêter à Paris, et je suppose que vous êtes déjà arrivée. Vous avez éprouvé à ***, à propos des querelles des veaux marins, ce qui arrive toujours lorsqu'on habite Paris. Les petites querelles et les petites affaires de la province semblent si misérables et si dignes de pitié, qu'on déplore la condition des gens qui vivent là-dedans. Il est certain pourtant qu'au bout de quelques mois on fait comme les natifs, on s'intéresse à tout cela et on devient complètement provincial. Cela est triste pour l'intelligence humaine, mais elle prend les aliments qu'on lui sert et s'en contente. Je suis allé, la semaine passée, faire une course dans la montagne, voir une ferme à M. Fould. Elle est au bord d'un petit lac, en face du plus beau panorama du monde, entourée de très-grands arbres, chose si rare en France, et on y déjeune admirablement. Il y a beaucoup de très-beaux chevaux et de très-beaux bœufs, tout cela tenu dans le système anglais. On m'a montré de plus un âne chargé de faire des mulets. C'est une bête énorme, grande comme un très-grand cheval, noire et méchante, comme s'il était rouge. Il paraît qu'il faut la croix et la bannière pour qu'il consente à accorder ses faveurs aux juments. On lui montre une ânesse, et, lorsqu'il s'est monté l'imagination, il n'y regarde plus de si près. Que pensez-vous de l'industrie humaine, qui a eu toutes ces belles inventions? Vous serez furieuse de mes histoires et je vois votre mine d'ici. Le monde devient tous les jours plus bête. À propos de cela, avez-vous lu les Misérables et entendu ce qu'on en dit? C'est encore un des sujets sur lesquels je trouve l'espèce humaine au-dessous de l'espèce gorille.—Les eaux me font du bien. Je dors mieux et j'ai de l'appétit, bien que je ne fasse pas trop d'exercice, parce que mon compagnon n'est pas trop ingambe. Je pense rester ici encore une semaine à peu près; ensuite, il se peut que j'aille à Biarritz ou en Provence. L'idée d'aller faire une promenade au lac Majeur est abandonnée, la maison où nous devions aller ne pouvant nous recevoir pour le moment. Je serai à Paris au plus tard le 1er octobre.
Adieu, chère amie; adieu, et écrivez-moi.
CCLX
Biarritz, villa Eugénie, 27 septembre 1862.
Chère amie, je vous écris toujours à ***, bien que je ne sache rien de vos mouvements; mais il me semble que vous ne devez pas encore retourner à Paris. Si, comme je l'espère, vous avez un temps pareil au nôtre, vous devez en profiter et n'être pas trop pressée d'aller trouver à Paris les odeurs de l'asphalte. Je suis ici au bord de la mer et respirant mieux qu'il ne m'est arrivé depuis longtemps. Les eaux de Bagnères ont commencé par me faire grand mal. On me disait que c'était tant mieux, et que cela prouvait leur action. Le fait est qu'aussitôt que j'ai quitté Bagnères, je me suis senti renaître; l'air de la mer, et aussi peut-être la cuisine auguste que je mange ici, ont achevé de me guérir. Il faut vous dire qu'il n'y a rien de plus abominable que la cuisine de l'hôtel de *** à Bagnères, et je crois en vérité qu'on y a pratiqué contre Panizzi et moi un empoisonnement lent. Il y a peu de monde à la villa, et seulement des gens aimables que je connais depuis longtemps. Dans la ville, il n'y a pas grand monde, peu de Français surtout; les Espagnols dominent, et les Américains. Les jeudis, on reçoit, et il faut mettre les Américains du Nord d'un côté et les Américains du Sud de l'autre, de peur qu'ils ne s'entre-mangent. Ce jour-là, on s'habille. Le reste du temps, on ne fait pas la moindre toilette; les dames dînent en robe montante, et nous du vilain sexe en redingote. Il n'y a pas de château en France ni en Angleterre où l'on soit si libre et si sans étiquette, ni de châtelaine si gracieuse et si bonne pour ses hôtes. Nous faisons de très-belles promenades dans les vallées qui longent les Pyrénées et nous en revenons avec des appétits prodigieux. La mer, qui est ordinairement très-mauvaise ici, est depuis une semaine d'un calme surprenant; mais ce n'est rien pourtant en comparaison de la Méditerranée et surtout de cette mer de Cannes. Les baigneuses sont toujours aussi étranges en matière de costume. Il y a une madame *** qui est de la couleur d'un navet, qui s'habille en bleu et se poudre les cheveux. On prétend que c'est de la cendre qu'elle se met sur la tête, à cause des malheurs de sa patrie. Malgré les promenades et la cuisine, je travaille un peu. J'ai écrit, tant à Biarritz que dans les Pyrénées, plus de la moitié d'un volume. C'est encore l'histoire d'un héros cosaque que je destine au Journal des Savants. À propos de littérature, avez-vous lu le speech de Victor Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs à Bruxelles? Quel dommage que ce garçon, qui a de si belles images à sa disposition, n'ait pas l'ombre de bon sens, ni la pudeur de se retenir de dire des platitudes indignes d'un honnête homme! Il y a dans sa comparaison du tunnel et du chemin de fer plus de poésie que je n'en ai trouvé dans aucun livre que j'aie lu depuis cinq ou six ans; mais, au fond, ce ne sont que des images. Il n'y a ni fond, ni solidité, ni sens commun; c'est un homme qui se grise de ses paroles et qui ne prend plus la peine de penser. Le vingtième volume de Thiers me plaît comme à vous. Il y avait une immense difficulté, à mon avis, à extraire quelque chose de l'immense fatras des conversations de Sainte-Hélène rapportées par Las Cases, et Thiers s'en est tiré à merveille. J'aime aussi beaucoup ses jugements et ses comparaisons entre Napoléon et autres grands hommes. Il est un peu sévère pour Alexandre et pour César; cependant, il y a beaucoup de vrai dans ce qu'il dit sur l'absence de vertu de la part de César. Ici, on s'en occupe beaucoup, et je crains qu'on n'ait trop d'amour pour le héros; par exemple, on ne veut pas admettre l'anecdote de Nicomède, ni vous non plus, je crois.
Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne vous sacrifiez pas trop pour les autres, parce qu'ils en prendront trop bien l'habitude, et que ce que vous faites à présent avec plaisir, un jour peut-être vous serez obligée de le faire avec peine. Adieu encore.
CCLXI
Paris, 23 octobre 1862.
Chère amie, j'ai mené une vie très-agitée depuis le commencement du mois; voilà pourquoi je suis en retard à vous répondre. Je suis revenu de Biarritz avec mes souverains. Nous étions tous assez dolents, pour avoir été empoisonnés, je crois, avec du vert-de-gris. Les cuisiniers jurent qu'ils ont récuré leurs casseroles, mais je ne crois pas à leurs serments. Le fait est que quatorze personnes à la villa ont eu des vomissements et des crampes. Pour avoir été empoisonné autrefois avec du vert-de-gris, j'en connais les symptômes et je persiste dans mon opinion. Je suis resté à Paris quelques jours en courses et en tracas, puis je suis allé à Marseille installer des paquebots pour la Chine. Vous comprenez bien que cette cérémonie ne pouvait pas se passer de ma présence. Ces paquebots sont si beaux et ont des petites chambres si bien arrangées, que cela donne envie d'aller en Chine. J'y ai résisté pourtant, et me suis contenté de prendre un bain de soleil à Marseille. Vous devinez peut-être les tracas dont je vous parlais tout à l'heure au retour de Biarritz. Tracas politiques, s'il vous plaît; j'étais partagé entre le désir que j'avais de voir rester M. Fould au ministère, dans l'intérêt du maître, et le désir de le voir donner sa démission, dans l'intérêt de sa dignité et dans son intérêt personnel. Cela a fini par des concessions qui n'ont fait de bien à personne et qui me semblent avoir amoindri tout le monde. Le plus bouffon de l'affaire a été que Persigny, que tous les ministres non papalins ne peuvent souffrir, est devenu leur porte-drapeau, et qu'ils ont fait de sa conservation une condition pour garder leur portefeuille. Ainsi, on a destitué Thouvenel, qui était un très-bon garçon et intelligent, et on a gardé Persigny, qui est fou et qui n'entend rien aux affaires. Nous voici donc entre les pattes des cléricaux pour quelque temps, et vous savez où ils mènent leurs amis.
Vous me paraissez trop émue du discours de Victor Hugo. Ce sont des mots sans idées; quelque chose comme les Orientales en prose. Je vous engage à lire une lettre de madame de Sévigné pour vous remettre au bon diapason de la prose, et, si vous aimez encore le sens commun et les idées, lisez le vingtième volume de Thiers, qui est le meilleur de tous. Je l'ai lu deux fois, la seconde avec plus de plaisir que la première, et je ne dis pas que je ne le relirai pas encore.—Je voudrais bien connaître un peu vos projets. Je vais vous dire les miens. Je compte aller à Compiègne vers le 8 du mois prochain, et j'y resterai jusqu'après la fête de l'impératrice, c'est-à-dire jusqu'au 18 ou 20. Avant ou après cette époque, ne pourrais-je vous voir? Il me semble que la campagne doit être bien froide et bien humide à présent, et que vous devez penser au retour. . . . . .
Adieu, chère amie; j'espère que vous êtes toujours en appétit et santé.
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CCLXII
Paris, 5 novembre 1862.
Chère amie, je suis invité à Compiègne jusqu'au 18. Le 10, je serai à Paris jusqu'à trois heures, et j'espère vous voir. Écrivez-moi et donnez-moi longuement de vos nouvelles. Je désapprouve fort votre nouveau goût littéraire. Je lis actuellement un livre qui cependant vous amusera peut-être; c'est l'histoire de la révolte des Pays-Bas, par Motley. Je le mettrai à vos ordres, si vous voulez. Il n'y a pas moins de cinq gros volumes; mais, quoique pas trop bien écrit, cela se lit couramment et cela m'intéresse beaucoup. Il a beaucoup de partialité anticatholique et antimonarchique; mais il a fait d'immenses recherches et c'est un homme de talent, quoique Américain.
Je suis enrhumé et assez mal de mes poumons. Vous apprendrez un jour que j'ai cessé de respirer, faute de ce viscère. Cela devrait vous engager à être très-aimable pour moi avant que ce malheur m'arrive.
Adieu, chère amie. . . . . . .
CCLXIII
Cannes, 5 décembre 1862.
Chère amie, je suis arrivé ici entre deux inondations, et, pendant quatre jours, j'ai cru qu'il n'y avait plus de soleil, même à Cannes. Lorsqu'il se met à pleuvoir dans ce pays-ci, ce n'est pas une plaisanterie. La plaine entre Cannes et l'Estérel était changée en lac, et il était impossible de mettre le nez dehors. Pourtant, au milieu de ce déluge, l'air était doux et agréable à respirer. Depuis que je suis poussif, je suis devenu aussi délicat en matière d'air que les Romains le sont pour l'eau. Mais cela n'a pas duré, heureusement. Le soleil a reparu radieux il y a trois jours, et, depuis lors, je vis les fenêtres ouvertes et j'ai presque trop chaud. Il n'y a que les mouches qui me rappellent les rigueurs de la vie. Avant de quitter Paris, j'ai consulté un grand docteur, car je me croyais en très-mauvais état depuis mon retour de Compiègne et je voulais savoir dans combien de temps il fallait pourvoir à ma pompe funèbre. J'ai été assez content de sa consultation: premièrement, parce qu'il m'a dit que cette cérémonie n'aurait pas lieu aussitôt que je l'appréhendais; en second lieu, parce qu'il m'a expliqué anatomiquement et très-clairement la cause de mes maux. Je croyais avoir, le cœur malade; pas du tout, c'est le poumon. Il est vrai que je n'en guérirai jamais; mais il y a moyen de n'en pas souffrir, et c'est beaucoup, si ce n'est le principal.
Vous ne pouvez vous faire une idée de la beauté de la campagne après toutes ces pluies. Il y a partout des roses de mai. Les jasmins commencent à fleurir, ainsi que quantité de fleurs sauvages, toutes plus jolies les unes que les autres. J'aimerais bien à faire un cours de botanique avec vous dans les bois des environs, vous verriez qu'ils valent ceux de Bellevue. J'ai reçu ici, je ne sais comment, le dernier livre de M. Gustave Flaubert, qui a fait Madame Bovary, que vous avez lu, je crois, bien que vous ne vouliez pas l'avouer. Je trouvais qu'il avait du talent qu'il gaspillait sous prétexte de réalisme. Il vient de commettre un nouveau roman qui s'appelle Salammbô. En tout autre lieu que Cannes, partout où il y aurait seulement la Cuisinière bourgeoise à lire, je n'aurais pas ouvert ce volume. C'est une histoire carthaginoise quelques années avant la seconde guerre punique. L'auteur s'est fait une sorte d'érudition fausse en lisant Bouillet et quelque autre compilation de ce genre, et il accompagne cela d'un lyrisme copié du plus mauvais de Victor Hugo. Il y a des pages qui vous plairont sans doute, à vous qui, à l'exemple de toutes les personnes de votre sexe, aimez l'emphase. Pour moi qui la hais, cela m'a rendu furieux. Depuis que je suis ici, et particulièrement depuis la pluie, j'ai poursuivi ma tartine cosaque. Cela sera, je le crains, bien long. Je vais envoyer ces jours-ci un second article à Paris, et ce ne sera pas le dernier. Je m'aperçois que j'ai oublié d'emporter avec moi une carte de Pologne, et je suis embarrassé pour écrire les noms polonais dont je n'ai que la transcription en russe. Si vous aviez à votre portée quelque moyen d'information, tâchez de savoir si une ville qui en russe s'appelle Lwow, ne serait pas par hasard la même que Lemberg en Gallicie. Vous me rendrez un grand service.—Adieu, chère amie, j'espère que l'hiver ne vous traite pas trop rigoureusement et que vous prenez soin d'échapper aux rhumes. Votre petite nièce est-elle toujours aimable? Ne la gâtez pas trop, pour qu'elle ne soit pas trop malheureuse plus tard. Je voudrais bien encore que vous allassiez voir la pièce de mon ami Augier et que vous me dissiez candidement ce que vous en pensez. Adieu encore.
CCLXIV
Cannes, 3 janvier 1863.
Chère amie, j'ai commencé l'année assez mal, dans mon lit, avec un lumbago très-douloureux qui ne me laissait pas même la faculté de me retourner. Voilà ce qu'on gagne dans ces beaux climats, où, tant que le soleil est sur l'horizon, on peut se croire en été, et où, aussitôt après son coucher, vient un quart d'heure de froid humide qui vous pénètre jusqu'à la moelle des os. C'est absolument comme à Rome, à l'exception qu'ici ce sont les rhumatismes, et là-bas c'est la fièvre contre laquelle il faut se faire assurer. Aujourd'hui, mon dos a repris une partie de son élasticité, et je commence à me promener. J'ai eu la visite de mon vieil ami, M. Ellice, qui a passé vingt-quatre heures avec moi, et a renouvelé ma provision de nouvelles et mes idées singulièrement racornies par un séjour en Provence: c'est, tout bien considéré, le seul inconvénient de vivre hors de Paris. On arrive rapidement à être souche, et, quand on n'a pas les goûts de mon confrère M. de Laprade, qui voudrait être chêne, cette transformation n'a rien de bien agréable.
Si je continue à bien aller, je crois que je me rendrai à Paris vers le 18 ou le 20, pour la discussion de l'adresse, qui, me dit-on, sera chaude et intéressante; quand j'aurai fait mon devoir, je retournerai au soleil, car je crèverais infailliblement à passer à Paris les glaces, les vents et les boues de février. . . . . . .
Vous avez tort de ne pas lire Salammbô. Il est vrai que cela est parfaitement fou, et qu'il y a encore plus de supplices et d'abominations que dans la Vie de Chmielniçki; mais, après tout, il y a du talent, et on se fait une idée amusante de l'auteur et une encore plus plaisante de ses admirateurs, les bourgeois, qui veulent parler des choses avec les honnêtes gens. Ce sont ces bourgeois que mon ami Augier a fort bien drapés; aussi m'assure-t-on que personne qui se respecte n'avoue qu'il a été voir le Fils de Giboyer. Avec tout cela, la caisse du théâtre se remplit et la bourse de l'auteur. Je vous recommande, dans la Revue des Deux Mondes du 15, un roman de M. de Tourguenief, dont j'attends ici les épreuves, et que j'ai lu en russe. Cela s'appelle les Pères et les Enfants. C'est le contraste de la génération qui s'en va et de celle qui arrive. Il y a un héros, le représentant de la nouvelle génération, lequel est socialiste, matérialiste et réaliste, mais cependant homme d'esprit et intéressant. C'est un caractère très-original qui vous plaira, j'espère. Ce roman a produit une grande sensation en Russie et on a beaucoup crié contre l'auteur, qu'on accuse d'impiété et d'immoralité. C'est, à mon avis, un assez bon signe de succès lorsqu'un ouvrage excite ainsi le déchaînement du public. Je crois que je vous ferai lire encore la seconde partie de Chmielniçki, dont j'ai corrigé les épreuves pendant que j'étais sur le dos. Vous y verrez une grande quantité de Cosaques empalés et de juifs écorchés tout vifs. Je serai à Paris, non pas pour le discours de la couronne, mais seulement pour la discussion de l'adresse, c'est-à-dire, comme je le suppose, vers le 20 ou le 21; mais, si cela convenait à vos arrangements particuliers, je pourrais avancer mon arrivée. Adieu, chère amie; je vous souhaite bonne santé et bonheur, point de lumbago. Adieu, ne m'oubliez pas.
CCLXV
Cannes, 28 janvier 1863.
Chère amie, je me disposas à partir pour Paris, et je croyais y être le 20, lorsque j'ai été repris d'un nouvel accès de mes spasmes d'estomac. J'ai eu un gros rhume avec des étouffements très-douloureux et j'ai gardé le lit pendant huit jours. Le médecin me dit que, si je retourne à Paris avant d'être tout à fait remis, je suis sûr de retomber plus bas que je n'étais, et je resterai encore ici pendant une quinzaine de jours. On m'écrit, d'ailleurs, que la discussion de l'adresse n'aura aucun intérêt, et que tout se passera en douceur et rapidement. Je suis à présent assez bien, un peu dolent toujours, mais je recommence à sortir et à mener mon train de vie ordinaire. Le temps est admirable; pourtant, ce climat-ci est un peu traître. Je devrais moins que personne m'y laisser prendre. Tant que le soleil est sur l'horizon, on se croirait en juin. Cinq minutes après vient une humidité pénétrante. C'est pour avoir admiré trop longtemps les beaux couchers de soleil que j'ai été malade. On me dit que vous n'avez pas eu de froids vifs, mais des brouillards et de la pluie. Autour de nous, il est tombé une quantité de neige incroyable, et rien n'est plus beau en ce moment que la vue de nos montagnes toutes blanches entourant notre petite oasis verdoyante. Comment avez-vous passé votre temps? Avez-vous échappé aux rhumes, et quelle vie menez-vous? Je passe mes soirées à faire de la prose pour le Journal des Savants. Cet animal de Chmielniçki n'en finit pas et je crains qu'il ne me coûte encore deux articles avant que je puisse faire son oraison funèbre; j'en ai déjà fait trois aussi longs que celui que vous avez lu, et aussi abondants en empalements, écorchements d'hommes et autres facéties. Je crains que cela ne ressemble trop à Salammbô. Vous m'en direz votre avis candidement, si vous trouvez ce rare Journal des Savants que les ignorants s'obstinent à ne pas lire, malgré tout son mérite.
Nous avons eu dans notre voisinage une tragédie. Une jolie demoiselle anglaise s'est brûlée au bal. Sa mère, en voulant la sauver, s'est brûlée aussi. Toutes les deux sont mortes au bout de trois à quatre jours. Le mari, qui a été brûlé aussi, est encore malade. Voilà la dix-huitième femme de ma connaissance à qui cela arrive. Pourquoi portez-vous de la crinoline? Vous devriez donner l'exemple. Il suffit de tourner devant la cheminée ou de se regarder dans une glace (il y en a toujours au-dessus de la cheminée) pour être rôtie toute vive. Il est vrai qu'on ne meurt qu'une fois, et qu'on est toujours bien aise de montrer une croupe monstrueuse, comme si on trompait quelqu'un avec un ballon plein d'air! Pourquoi n'avez-vous pas une toile métallique devant votre cheminée? Il paraît qu'on devient de plus en plus religieux à Paris. Je reçois des sermons de gens dont j'aurais attendu tout autre chose. On me dit que M. de Persigny s'est montré ultra-papalin à la commission de l'adresse du Sénat. À la bonne heure. Je ne crois pas qu'il y ait eu un temps où le monde ait été plus bête qu'à présent. Tout cela durera ce que cela pourra, mais la fin est un peu effrayante.
Adieu, chère amie. . . . . . .
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CCLXVI
Paris, 26 avril 1863.
Chère amie, comme je ne comptais pas sur votre manière de voyager en tortue, je ne vous ai pas écrit à Gênes. J'adresse ma lettre à Florence, où j'espère que vous vous arrêterez quelque temps. C'est, de toutes les villes d'Italie que je connais, celle qui a conservé le mieux son caractère du moyen âge. Ayez soin seulement de ne pas vous enrhumer si vous demeurez au Lung'Arno, comme font les honnêtes gens. Quant à Rome, je suis très hors d'état de vous donner des conseils, car il y a très-longtemps que je n'y suis allé. Je vous ferai seulement les deux recommandations suivantes: d'abord de ne pas être à l'air au moment de la chute du jour, parce que vous pourriez fort bien attraper la fièvre. Il faut se faire conduire un quart d'heure avant l'Angelus à Saint-Pierre, et attendre que l'étrange précipité humide qui se fait dans l'atmosphère à cette heure-là soit passé. Il n'y a rien, d'ailleurs, de plus beau pour la rêverie que cette grande église à la chute du jour. Elle est sublime en vérité, lorsqu'on n'y voit rien distinctement. Pensez-y à moi. Ma seconde recommandation, c'est, s'il fait un jour de pluie, de l'employer à voir les Catacombes. Quand vous y serez, allez-vous-en dans un de ces petits corridors donnant dans les rues souterraines; éteignez votre bougie et restez seule trois ou quatre minutes. Vous me direz les sensations que vous aurez éprouvées. J'aurais du plaisir à faire l'expérience avec vous; mais alors vous ne sentiriez peut-être pas la même chose. Il ne m'est jamais arrivé à Rome de voir ce que je m'étais proposé de voir, parce que, à chaque coin de rue, on est attiré par quelque chose d'imprévu, et c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette sensation. Je vous engage encore à ne pas trop vous livrer à la visite des palais, qui sont pour la plupart un peu surfaits. Occupez-vous surtout des fresques en fait d'objets d'art, et des vues en fait de nature mêlée d'art. Je vous recommande la vue de Rome et de ses environs prise de Saint-Pierre in Montorio. Il y a là aussi une très-belle fresque du Vatican. Faites-vous montrer au Capitole la louve de la République, qui porte la trace de la foudre qui l'a frappée du temps de Cicéron. Ce n'est pas d'hier. Croyez que vous ne pourrez pas voir la centième partie de ce que vous devriez voir dans le peu de temps que vous pouvez consacrer à votre voyage, mais qu'il ne faut pas trop le regretter. Il vous restera un grand souvenir d'ensemble qui vaut mieux qu'une foule de petits souvenirs de détail.—Je me sens infiniment mieux portant et je regrette bien votre départ. Je vous dirai, d'ailleurs, comme votre sœur, que vous avez bien fait de profiter de l'occasion pour voir Rome. Reste la question des dédommagements que je vous prie de ne pas perdre de vue. J'espère que vous y pensez quelquefois. Il n'y a guère de beau lieu que j'aie vu où je n'aie regretté de ne pouvoir l'associer à vous dans mes souvenirs. Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelques lignes seulement; amusez-vous bien et revenez-nous en bon état. Lorsque je vous saurai à Rome, je vous donnerai mes commissions. Adieu encore.
CCLXVII
Paris, 20 mai 1863.
Chère amie, je vous écris avec une grippe abominable. Depuis quinze jours, je tousse au lieu de dormir, et je suis pris de crises d'étouffement. Le seul remède est de prendre du laudanum, et cela me donne des maux de tête et d'estomac presque aussi pénibles que la toux et l'étouffement. Bref, je me sens faible et avvilito, m'en allant à tous les diables, ma santé et moi. Je désire qu'il n'en soit pas de même pour vous. Je crois vous avoir dit qu'il fallait prendre bien garde à l'humidité, qui, dans le pays où vous êtes, accompagne le coucher du soleil. Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-vous avoir trop chaud. Je vous envie d'être dans ce beau pays, où l'on a de douces et agréables mélancolies qu'on se rappelle ensuite avec plaisir; mais je voudrais que, pour faire mieux la comparaison, vous allassiez passer une semaine à Naples. De toutes les transitions, c'est la plus brusque et la plus amusante que je connaisse. En outre, elle a l'avantage de la comédie après la tragédie; on va se coucher avec des idées bouffonnes. Je ne sais si la cuisine a fait des progrès dans les États du saint-père. C'était, de mon temps, l'abomination de la désolation, tandis qu'à Naples on trouvait à vivre. Il est possible que les révolutions politiques aient passé le niveau sur les deux cuisines, et que, friande comme vous êtes, vous les trouviez mauvaises l'une et l'autre. Nous vivons ici sur les histoires arrivées ou prêtées à madame de ***. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est folle à lier. Elle bat ses gens, elle donne des soufflets et des coups de poing et fait l'amour avec plusieurs cocodès à la fois. Elle pousse l'anglomanie jusqu'à boire du brandy et du water, c'est-à-dire beaucoup plus du premier que du second. L'autre soir, elle présente au président Troplong son cocodès par quartier en lui disant: «Monsieur le président, je vous amène mon darling.» M. Troplong répond qu'il était heureux de faire la connaissance de M. Darling. Au reste, si tout ce qu'on me dit des mœurs des lionnes de cette année est vrai, il est à craindre que la fin du monde ne soit proche. Je n'ose vous dire tout ce qui se fait à Paris parmi les jeunes représentants et représentantes de la génération qui nous enterrera!
J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins, vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir à savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia, allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé. Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien, pensez quelquefois à moi.
CCLXVIII
Paris, vendredi 12 juin 1863.
Chère amie, j'apprends avec grand plaisir votre retour en France, et avec encore plus de plaisir votre intention de revenir bientôt à Paris. Il me semble que vous vous êtes mise en frais de coquetterie vraiment extraordinaire pour avoir ainsi exploité cet infortuné Bucci. Si je vous avais donné une lettre pour lui selon mon intention, vous auriez emporté toute sa boutique, sans avoir recours aux procédés d'enjôlement qui vous sont familiers. Au fond, c'est un fort brave homme qui a conservé un culte pour Bayle, dont il était la seule ressource pendant son exil à Civita-Vecchia. Il eût été mieux de le faire parler du gouvernement pontifical. S'il avait été aussi sincère qu'il s'est montré galant, il vous en aurait plus appris à ce sujet que tous les ambassadeurs qui sont à Rome. Le fort et le fin de ces renseignements consiste, au reste, à vous apprendre ce que vous n'ignorez pas, j'espère. . . . . . .
Je pars le 21 pour Fontainebleau, ce qui m'empêchera peut-être d'aller en Angleterre, comme je me l'étais proposé, à la fin de ce mois. J'y reste jusqu'au 5 juillet, c'est-à-dire jusqu'à la fin du séjour. Je pense que vous serez revenue la semaine prochaine, et que je vous verrai avant mon départ. J'espère que cela vous déterminera à vous hâter un peu, si besoin est. Vous ne me parlez pas de votre santé. Je suppose que, malgré la mauvaise cuisine papale, vous revenez en bon point. J'ai été presque toujours grippé plus ou moins, poussif par-dessus le marché, comme à mon ordinaire. Le séjour de Fontainebleau va m'achever, selon toute apparence. Je vous dirai pourquoi je n'ai pas cherché à esquiver cet honneur.
Je pense à faire un petit voyage en Allemagne cet été pour aller voir les propylées de Munich, de mon ami M. Klenze, et aussi pour prendre des eaux qu'on me conseille, bien que cela ne m'inspire pas grande confiance. Comme je ne m'habitue pas à être malade, je tiens beaucoup à guérir et je ne veux pas qu'il y ait de ma faute si je n'y parviens pas.
Vous n'avez pas osé lire probablement Mademoiselle de la Quintinie pendant que vous étiez en terre sainte. Cela est médiocre. Il n'y a qu'une scène assez jolie. Je ne sache rien de nouveau qui soit digne de votre colère en fait de romans. Chmielniçki en est à son cinquième article, que je corrige, et ce ne sera pas le dernier. Je vous donnerai les épreuves, si vous voulez et si vous pouvez les lii*e non corrigées. Adieu, chère amie; je voudrais bien vous décider à faire diligence.
CCLXIX
Château de Fontainebleau, jeudi 2 juillet 1863.
Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, qui m'a fait grand plaisir; mais, ici, on n'a le temps de rien faire et les jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on sache comment. La grande et principale occupation, c'est de boire, manger et dormir. Je réussis aux deux premières, mais très-mal à la dernière. C'est une très-mauvaise préparation au sommeil que de passer trois ou quatre heures, en pantalon collant, à ramer sur le lac et à gagner des toux terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti, ce me semble, beaucoup moins officiel que d'ordinaire; ce qui ne nuit pas à l'entente cordiale entre les invités. On fait de temps en temps des promenades à pied dans le bois, après avoir dîné sur l'herbe comme les bonnetiers de la rue Saint-Denis.