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Madame Sans-Gêne, Tome 2 / La Maréchale cover

Madame Sans-Gêne, Tome 2 / La Maréchale

Chapter 12: X DEVANT DANTZIG
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About This Book

The story follows a former washerwoman who has become the wife of a celebrated marshal, preserving her blunt, familiar manners amid imperial splendor. Scenes move between her lively domestic routine in the palace and accounts of her husband's ascent from modest origins to military prominence under an ascendant ruler. The narrative contrasts popular frankness and coarse habits with the rigid etiquette of court life, depicting tensions with imperial relatives and the sovereign's attempts to correct her behavior, while emphasizing loyalty, martial valor, and the persistent gap between private habit and public dignity.

Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l’amena à lui parler d’Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences lorsqu’on vous questionne sur celui qu’on aime,—Alice avoua combien Henriot tenait de place dans son cœur.

Le prince sourit, l’encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et comme la jeune fille s’arrêtait, avec un pudique embarras, en disant: «Mais il n’y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le bourgmestre lui dit:

—Vous aimez cet officier... je suppose qu’il vous aime également... vous n’avez rien de caché l’un pour l’autre... cependant il vous quitte, il s’en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne savez même pas où il va!...

—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu’Henriot, à peine retrouvé, s’éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se dirigeait, s’il serait longtemps absent, s’il reviendrait bientôt.

Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient plongé la jeune fille.

Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez dit pour être certain qu’Alice, le lendemain, en revoyant Henriot, chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret.

Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme.

Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot.

Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s’excusa de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice.

Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés.

Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car Lefebvre devait s’impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la jeune fille lui demanda timidement:

—Henriot, vous ne m’avez pas dit où vous alliez... je désirerais tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me cachez-vous le but de ce départ?...

Henriot regarda Alice avec une attention profonde.

—Vous voulez savoir où le maréchal m’emmène, mon Alice?... Curiosité de femme, n’est-ce pas?... Eh bien! c’est à Dantzig que l’Empereur nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret...

—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j’ai mal fait de vous questionner?... pardonnez-moi!...

—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m’avez ainsi interrogé?... quelqu’un n’a-t-il pas cherché à savoir de vous où l’Empereur nous ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier que l’avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant.

—Oui... c’est le prince de Hatzfeld qui m’a interrogée... il a voulu savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage.

—Le prince de Hatzfeld!... oh! c’est pour nous trahir! s’écria Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l’Empereur... Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j’aille retrouver le maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il ne sait rien... A bientôt!...

Dans sa précipitation, Henriot se trompant d’issue, au lieu de gagner le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince.

Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la brusque apparition d’Henriot.

—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre voyage!... pensa Henriot... Il n’y a pas une seconde à perdre... l’Empereur doit être prévenu!

Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.

Le maréchal chargea Duroc d’informer l’Empereur de ce qu’il venait d’apprendre.

Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de Dantzig.

Napoléon entra dans une violente colère.

—Fiez-vous à la parole d’un Prussien! grommelait-il en se promenant de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu’il était libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire... et il n’usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général, je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent pour tout citoyen qui défend son pays... j’admire même ces sauvages explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d’Acre ont fourni de si farouches témoignages... mais j’écraserai comme des reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets, leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage, cherchent ensuite à profiter d’un hasard, d’une indiscrétion, de la faiblesse d’une jeune fille, d’un secret surpris, en écoutant aux portes, ainsi qu’un domestique voleur, pour trahir leur serment et rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne n’osera l’imiter...

—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc.

—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l’Empereur. Je n’ai de raison d’être qu’en paraissant fort partout. Au jour où l’on ne tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se dominent que par la crainte. L’amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont vaines vertus dont on se raille. L’indulgence est qualifiée couramment défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s’inclinent que devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence, Duroc, c’était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide sur son trône, au milieu d’un empire pacifié. Il ne campait pas comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc, vous allez faire arrêter sur l’heure le prince de Hatzfeld et vous convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!...

Duroc s’inclina. Il n’y avait plus à résister quand l’Empereur parlait ainsi.

Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale, opérant rapidement, examina l’accusation, reconnut le crime de haute trahison et prononça la peine capitale.

Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures après la sentence.

Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière fois de fléchir l’Empereur. Ils le supplièrent d’épargner le prince. C’était le patriotisme qui l’avait poussé. Son crime avait un caractère de défense légitime. L’Empereur serait plus redoutable en pardonnant. Il désarmerait les passions et s’attirerait l’admiration de tout le peuple allemand par son acte de générosité.

Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à ces prières, quand on imagina de le faire se trouver en présence de la princesse de Hatzfeld.

Touchante dans son attitude suppliante, enceinte et intercédant au nom de l’enfant qui allait être orphelin avant d’avoir vécu, la princesse essaya d’arracher à l’Empereur un ordre de grâce.

Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une jeune fille, amenée par Rapp, n’eût réussi à forcer la porte du cabinet de l’Empereur.

C’était Alice, en vêtements de deuil, les yeux pleins de larmes, qui venait joindre ses prières à celles de la princesse. Elle raconta à l’Empereur son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre, remplaçant sa mère, l’avait entourée, puis l’aide qu’elle avait trouvée chez la princesse de Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes années, d’Henriot, le pupille du maréchal, et, en rougissant, elle confessa ses rêves de bonheur avec lui. L’Empereur voudrait-il qu’elle fût la cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice?

Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait ému par la supplication de cette jeune fille. Le cœur de bronze devenait malléable.

—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot... ce brave hussard qui m’a pris Stettin avec soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard aigu sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la princesse devant lui.

—Oui, sire... et avec votre permission j’épouserai le commandant Henriot... le maréchal Lefebvre a déjà donné son consentement...

—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal Lefebvre aura accompli la mission que je lui ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard pour ce vaillant officier qui a accompli l’un des plus étonnants faits d’armes de ce siècle, je vous accorde la grâce que vous demandez... Relevez-vous toutes deux!...

Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la montra à la princesse de Hatzfeld:

—Voici la preuve de la trahison de votre mari, madame, dit-il sévèrement... la cour martiale a prononcé en statuant sur cette pièce... la preuve n’existe plus... la cour martiale se réunira de nouveau, et votre mari, contre lequel aucune charge ne sera plus relevée, sera remis en liberté...

Et, d’un geste brusque, l’Empereur jeta dans la cheminée la lettre saisie sur le courrier, qui contenait l’avis au roi de Prusse de la marche vers Dantzig du maréchal Lefebvre.

Comme la princesse et Alice se retiraient en bénissant la clémence de l’Empereur, celui-ci dit, en souriant, à la jeune fille:

—Si le commandant Henriot se comporte aussi bien devant Dantzig qu’à Stettin, je vous promets, mademoiselle, de vous doter en signant à votre contrat de mariage!

Et l’Empereur se remit au travail après avoir dit à Duroc:

—Eh bien, maréchal, vous êtes content de moi?... J’ai été assez faible!... J’ai sottement pardonné!... J’étais pourtant bien en colère!... Je devais faire un exemple... J’ai eu tort!...

—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même. C’est la plus grande victoire que Votre Majesté ait encore remportée, répondit le maréchal du palais, et la postérité glorifiera cette journée comme l’une des plus belles de votre règne.

—Ah! Duroc, dit l’Empereur, secouant la tête avec un sourire amer, si jamais je suis vaincu, si je deviens à mon tour obligé de compter avec la clémence des rois, ils seront impitoyables pour moi! Ils se croiront tout permis, eux, les souverains nés, contre moi, le soldat de fortune, comme ils m’appellent... Tenez, parlons d’autre chose... Quelles nouvelles de Paris? L’impératrice donne-t-elle des fêtes, comme je le lui ai ordonné, et Talma est-il toujours supérieur dans Britannicus?...

X
DEVANT DANTZIG

Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement, écoutait un rapport ordinaire que lui lisait un aide de camp.

Par moments, le maréchal donnait un violent coup de poing sur un plan étalé devant lui et, interrompant l’aide-de-camp, grommelait:

—Passez!... passez!... je sais bien ce que j’ai de troupes, parbleu!... six mille Polonais qui se grisent comme des Cosaques... deux mille deux cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille Danois que j’ai rossés à Iéna et que je tiens à l’œil, car je suppose qu’ils sont plus près de s’entendre avec le roi de Prusse qu’avec moi... Voilà tout ce que l’Empereur m’a donné pour prendre cette bougresse de ville!...

—Monsieur le maréchal oublie le 2e léger... dit l’aide de camp.

—Non! tonnerre de Dieu, je ne l’oublie pas!... mais je ne veux pas le faire canarder, comme une volée de perdreaux dans la plaine... je le garde pour l’assaut, le 2e léger... Ah! si j’avais là mes grenadiers! fit-il avec un soupir.

L’aide de camp reprit:

—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à donner pour les chasseurs?

—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à grand’chose, ces chasseurs... bons régiments le 23e et le 19e!... mais que diable! ça n’arrive qu’une fois de prendre des forteresses avec de la cavalerie... Henriot l’a fait... ça ne se reverra plus de longtemps... ces chasseurs-là montent la garde à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel pétrin l’Empereur m’a fourré!

Lefebvre se prit la tête dans les mains:

—Ainsi, j’ai en tout trois mille Français!... trois mille vrais soldats! et il faut que je prenne avec ces trois mille braves une place qu’ils s’accordent tous à déclarer imprenable... J’ai, il est vrai, six cents sapeurs, qui sont des gaillards à poils, mais vrai, ça ne suffit pas!... Qu’est-ce que l’Empereur veut que je fasse!... j’ai les pieds gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre, le cadeau qu’il a voulu me faire!

Et le bon maréchal s’arrachait les cheveux, impatient de l’immobilité où le confinait la lente et minutieuse opération du siège.

Dantzig avait été investie régulièrement. Ce siège mémorable, le seul important des guerres de l’Empire, avait nécessité de longues opérations préliminaires.

Depuis le jour où le maréchal avait quitté Berlin, accompagné d’Henriot, les travaux d’approche avaient été conduits avec une précision admirable et une entente du terrain parfaite.

Avant de battre la place en brèche, on avait cherché à l’isoler. Il s’agissait de la séparer du fort de Weichselmunde qui la couvrait sur la Vistule et de s’emparer du banc de sable le Nehrung qui la reliait à Kœnigsberg.

Le général Schramm, avec environ 3,000 Polonais, soutenu d’un escadron du 19e chasseurs et d’un bataillon du 2e léger, traversa la Vistule et débarqua sur le banc de sable.

Les hommes du 2e léger avaient l’honneur d’être placés en tête de chaque colonne d’attaque.

La garnison de Dantzig fit une sortie énergique. Mais le 2e léger l’arrêta. Tout le petit corps de Schramm, entraîné par l’exemple, s’élança avec ardeur en avant, força l’assiégé à se renfermer dans la ville. On avait ainsi un passage sur la Vistule. Un pont de bateaux fut aussitôt bâti, et les avant-postes français s’établirent jusque sous les glacis du fort de Weichselmunde.

Deux autres sorties eurent lieu par la suite et furent victorieusement repoussées.

Le général Chasseloup, qui avait toute la confiance de Napoléon, poursuivait avec ténacité l’investissement, au grand désespoir de Lefebvre qui s’informait impatiemment du jour où il pourrait monter à l’assaut.

L’hiver était rude, mais, grâce aux soins pris par le maréchal, les soldats ne manquaient de rien dans leurs baraquements.

Chaque soir, de grands feux étaient allumés et joyeusement les hommes chantaient des chansons en brûlant du punch dans les gamelles.

Le moral des troupes était excellent. Seul, le brave maréchal ne décolérait pas. Il ne comprenait rien à toutes les précautions prises par les ingénieurs. Il mâchait son frein, vieux cheval de bataille impatient de courir au combat, et qui dresse les oreilles et frémit de tous ses membres au son attendu de la trompette.

Le jour où nous le retrouvons dans sa tente, écoutant le rapport quotidien lu par son aide de camp, et qu’il interrompait de ses doléances, répétant à tout instant: «Comment, rien de nouveau! Toujours rien de nouveau!...» un petit conseil de guerre était convoqué.

Le général Chasseloup, chargé de la direction des travaux du génie, et le général Kirgener, commandant l’artillerie, ainsi que le général Schramm, venaient conférer avec le maréchal.

—Eh! bien, messieurs, allons-nous bientôt en finir? demanda-t-il en les voyant entrer. C’était son refrain chaque fois qu’il apercevait ses deux bêtes noires, comme il les appelait.

—Un peu de patience, monsieur le maréchal, répondit le général Chasseloup, nous approchons, nous approchons!...

—Serons-nous bientôt en mesure de donner l’assaut?... Où en êtes-vous?... Est-ce que nous devons nous éterniser ici?... reprit Lefebvre qui s’imaginait que ces savants, ces hommes de plume, retardaient l’heure du combat décisif.

—Monsieur le maréchal, dit poliment Chasseloup, veut-il jeter les yeux sur le plan... Voici l’enceinte de Dantzig, ajouta-t-il, montrant un tracé sur la carte... là, se trouvent deux ouvrages séparés par un petit village... qu’on nomme le faubourg de Schildlitz...

—Quand le prenons-nous ce faubourg?

—Dans huit jours.

—Pas avant?... Pourquoi?...

—Parce qu’il nous faut d’abord tenter une fausse attaque sur cet ouvrage de droite, le Bischofsberg...

—Bon! et après la fausse attaque?

—Vous en ordonnerez une véritable, monsieur le maréchal.

—De quel côté?...

—Ici... à gauche... cette redoute se nomme le Hagelsberg.

—Va pour le Hagelsberg!... Qu’on se batte à droite ou à gauche, cela m’est égal à moi, pourvu qu’on se batte!

—On se battra, monsieur le maréchal, vous pouvez en être certain! dit avec sa ferme placidité le général Chasseloup.

—Le plus tôt sera le meilleur... Mais pourquoi se battrait-on de ce côté, plutôt qu’à droite?

—Voici pourquoi. Contrairement à l’opinion de mon collègue le général Kirgener, j’ai choisi l’ouvrage de gauche, reprit Chasseloup... Il est étroit et ne peut permettre à l’assiégé de déployer ses troupes. Les sorties ne pourront donc se faire qu’en colonnes profondes... Il se trouve susceptible d’être battu de revers par nos positions... On y arrive par un terrain qui monte insensiblement. Au contraire, le Bischofsberg est protégé par un ravin très creux.

—Mais, général, ce ravin servirait à abriter mes soldats... ils avanceraient à couvert... Pourquoi ne choisissez-vous pas ce côté? On se jetterait sous les murs de Dantzig sans courir de grands risques? demanda Lefebvre, qui ne voyait jamais que le moment de l’assaut final.

Le général Chasseloup lui répondit aussitôt:

—Mais, monsieur le maréchal, dans ce ravin, comment voulez-vous que nous pratiquions nos cheminements?

Lefebvre demeura bouche béante.

—Nos cheminements?... expliquez-vous, général?...

L’ingénieur alors se mit à faire au maréchal un cours abrégé de l’art de prendre les places.

Il n’était pas extraordinaire que le maréchal fût, dans cette partie de l’art militaire, fort peu compétent.

La plupart des généraux de l’Empire étaient aussi ignorants que lui.

Depuis Vauban, il n’y avait pas eu en Europe de siège régulier. Sauf Mantoue, la plupart des places investies s’étaient rendues avant l’issue des opérations fatales du siège. Saint-Jean-d’Acre, défendue par Ahmed le Boucher et par sir Sidney, ne pouvait figurer parmi les sièges réguliers, l’armée d’Egypte n’ayant pas eu à sa disposition de matériel de siège complet.

Le général Chasseloup fit connaître au maréchal les difficultés réelles de la grande tâche que lui avait assignée Napoléon. Il ne s’agissait plus de lancer des compagnies de grenadiers ou de voltigeurs intrépides à l’assaut et d’emporter un bastion dans un élan terrible. C’était la guerre souterraine qu’on devait pratiquer, en renonçant au combat au grand soleil. Les armes savantes avaient le pas sur les casse-cous.

Par des tranchées, dont les déblais protégeaient les travailleurs, on s’approcherait de plus en plus des murailles. Une première tranchée, dite parallèle, étant creusée, la nuit, afin d’échapper autant que possible au feu des défenseurs, on cheminerait par une autre tranchée en zig-zag jusqu’à une certaine distance, où l’on creuserait une seconde parallèle.

Par les chemins couverts ainsi l’on arriverait jusque sous les remparts. Chaque tranchée serait armée de canons dont le feu continu empêcherait les assiégés de fournir un feu trop meurtrier.

—Et quand on sera parvenu au pied des remparts, que fera-t-on? demanda Lefebvre vivement intéressé.

—Alors, monsieur le maréchal, une brèche suffisante sera pratiquée dans la muraille par les canons du général Kirgener... les déblais combleront le fossé de Dantzig... et à ce moment-là, mais à ce moment suprême seulement, vos soldats feront le reste...

—Ah! messieurs, il faut donc un trou dans cette sacrée muraille?... Eh bien! faites-moi ce trou, faites-le vite, et je vous réponds bien que je passerai!...

Les deux généraux s’inclinèrent et apprirent alors au maréchal que, dans la nuit précédente, on avait réussi à établir une première parallèle à la distance de 200 toises du Hagelsberg; un épaulement en terre protégeait les travailleurs. On n’avait plus qu’à cheminer, en repoussant les sorties et en se garant des mines et des contremines que la garnison de Dantzig ne manquerait pas d’opposer aux efforts de l’assiégeant.

—Je vous félicite, messieurs, dit Lefebvre en les congédiant gracieusement, de tout ce que vous m’avez appris... Vous savez, moi, mon métier n’est pas de cheminer... Je n’ai jamais fait la guerre chez les taupes... C’est égal! je vois que vous tâchez de me fabriquer un trou pour que j’entre... je vous remercie, et je parlerai à l’Empereur, dans mon prochain rapport, de vos travaux et de vos cheminements...

La porte de la tente fut soulevée, et Henriot, en tenue de commandant de chasseurs, parut, très visiblement ému.

—Qu’y a-t-il? est-ce que tu as pris Dantzig avec ton escadron?... demanda Lefebvre toujours un peu ironique quand il s’agissait de parler de la cavalerie.

—Non, monsieur le maréchal... c’est une nouvelle... deux nouvelles... dont l’une est pour l’armée, l’autre pour vous...

—D’abord ce qui concerne l’armée? dit impérativement le maréchal.

—Le 44e de ligne, détaché du corps du maréchal Augereau, parti de la Vistule, et le 19e de ligne, venant de France, arrivent avec un convoi d’artillerie...

—Bravo! ce sont les renforts que j’attendais! s’écria Lefebvre enthousiasmé. L’Empereur a tenu parole! Messieurs, avec ces braves du 44e et du 19e, des lapins, je les connais, nous entrerons avant un mois dans cette garce de ville... L’autre nouvelle, Henriot, celle qui me concerne, dis-tu?

—Madame la maréchale vient d’arriver au camp!...

Lefebvre laissa échapper un juron sonore.

—Nom d’une bombe! s’écria-t-il surpris, qu’est-ce qu’elle vient f... ici, la maréchale?... Est-ce qu’il y a quelque chose de cassé à Paris?... Mon sacripant de fils aura encore fait des siennes avec tous les freluquets dorés qu’il fréquente. Comme si nous avions besoin de femmes devant Dantzig... avec de la neige partout, et ces cheminements, ces parallèles, ces tranchées et tout le tonnerre de Dieu d’un siège qui n’en finit pas!

Puis, aussitôt cette explosion passée, avec une expression de joie et de bonhomie qui éclaira sa physionomie martiale, il ajouta:

—Ça me fera un rude plaisir tout de même de la revoir, ma Catherine!... Henriot, allons l’embrasser... et vous, messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les ingénieurs: je compte sur vous pour me faire le trou le plus tôt possible... la maréchale sera si contente de me voir prendre Dantzig!...

XI
LE SECRET DE JOSÉPHINE

L’entrevue des deux époux fut affectueuse et simple.

La première effusion passée, Lefebvre dit:

—Ah! ça, qu’est-ce qui t’amène ici?

—Un secret d’Etat! répondit la maréchale.

—Ah! bah! conte-moi cela.

—C’est l’Impératrice qui m’envoie...

—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig?

—Non... elle désire connaître les sentiments de l’Empereur à son égard...

—L’Empereur lui est toujours fort attaché... Bien qu’elle lui en ait fait voir de grises dans les temps... à présent qu’elle a passé la première et même la seconde jeunesse, il est probable qu’elle a moins de démangeaisons à la cuisse... je suis même persuadé qu’aujourd’hui elle aime notre Empereur!...

—Elle l’adore...

—Il est bien temps!... C’était autrefois, quand il était général à l’armée d’Italie, qu’elle aurait dû avoir pour lui ces sentiments-là... Mais va te faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu’à se faire courtiser à Paris... elle traînait après elle tout un état-major de galants... Barras en était... et puis Hippolyte Charles, le beau Charles, l’adjudant de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu’il aimait sa femme alors, notre général, c’était du délire, de la folie!...

—J’ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l’attente de sa femme qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne pouvait vivre sans elle...

—Oui, tout cela a duré jusqu’au retour d’Egypte... là Bonaparte apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!... il m’a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine qu’il portait toujours sur lui et qui, par accident, s’était brisée: «Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu, je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m’apportes, ce secret que tu viens m’apprendre?...

—Non!... je crois l’Empereur toujours attaché à Joséphine... il l’a épousée une seconde fois devant l’Eglise... il l’a sacrée à Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l’idée de divorcer... Joséphine cependant a des craintes...

—Est-ce que sa conduite donnerait à l’Empereur de nouveaux sujets de plainte?...

—Oh! non!... l’Impératrice a trente-sept ans... elle est d’un pays où l’on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère à seize ans!... c’est une femme âgée... elle est à l’abri du soupçon maintenant, mais non d’un reproche...

—Qu’est-ce que l’Empereur peut donc lui reprocher?

—Sa stérilité!... Pour elle, c’est plus terrible qu’une faute découverte cette impuissance d’être mère...

—Oui, dit Lefebvre pensif, l’Empereur souffre cruellement d’être privé d’héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s’écrouler sous lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe, mais l’avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un enfant!...

—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il faut que l’Empereur se résigne à n’avoir pas d’héritier direct... Son frère Joseph lui succédera...

—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille... il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d’être héritier désigné... Non, femme! je crois que Napoléon, faute d’enfants de Joséphine et de lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec son enfant...

—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d’Hortense... Tu veux parler de cet enfant pour succéder à Napoléon un jour?

—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse jovialité, l’Empereur a toujours été fort attaché à sa mère... sa belle-fille, c’était sa préférée, sa chérie... les mauvaises langues ont même jasé...

—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu que lorsque l’empereur l’a mariée à son frère Louis, Hortense de Beauharnais était grosse... et qu’il était le père de cet enfant... Eh! bien! les langues méchantes ne jaseront plus... Le petit Napoléon-Charles est mort!...

—Ah! mon Dieu!... que m’apprends-tu là!... l’Empereur sera désolé... il aimait beaucoup l’enfant d’Hortense...

—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs... Tu sais que je le connais, notre Empereur: l’affection, les doux sentiments, les élans du cœur, tout cela est subordonné à la politique... et c’est ce qui me tourmente. Que dira-t-il quand je vais lui apporter cette désagréable nouvelle!... fit Catherine avec une visible anxiété.

—Il te recevra mal... il te bousculera...

—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!... tu sais, mon homme, que je n’ai pas ma langue dans ma poche... on ne m’appelle pas pour rien la Sans-Gêne...

—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout cela ne m’explique pas ton arrivée soudaine au camp... Pourquoi l’Impératrice t’a-t-elle chargée d’annoncer ce fâcheux événement à l’Empereur...? On n’aime pas d’ordinaire à être la messagère de semblables nouvelles. Je ne comprends pas du tout ce qui t’a poussée à traverser toute l’Europe pour me retrouver dans ces sables et dans ces neiges devant Dantzig!...

—Parbleu! je suis venue te consulter avant de parler à l’Empereur.

—Quel conseil puis-je te donner!

—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon...

—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l’Empereur te dira...

—Tu peux t’en douter...

—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de l’Impératrice? De quelle mission mystérieuse t’a-t-elle chargée?

—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...

—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles...

—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé, mais effrayé l’Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité possible... elle s’est transportée, elle a séjourné, rien n’y a fait!

—Ça c’est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement chez les pauvres gens... c’est le cas de le dire: les uns ont trop, les autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d’être affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l’on ne peut pas tout accaparer... l’Impératrice a d’autres joies...

—Elle craint de connaître la douleur de l’abandon... elle a peur que l’Empereur ne la répudie...

—Parce qu’elle n’a pas d’enfants!... ce serait injuste... ce n’est peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s’il me consultait là-dessus, moi, l’Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d’Egypte, la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais, les lectrices, les dames d’honneur... Aucune n’a pu se vanter d’avoir un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!... Tu comprends que si elles avaient prouvé à l’Empereur qu’il était père, toutes ces aimables camarades d’un instant devenaient des femmes d’importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont, ne saurait attribuer à l’Empereur une paternité quelconque... Pour Joséphine, c’est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu’elle possédait les qualités de son sexe.

—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu’elle doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n’est plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité sont ailleurs... Reste donc l’empire sans héritier! Napoléon peut croire que l’âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l’aime plus d’amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu’il a aimée dans sa jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui mettre dans la tête qu’une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien, Talleyrand, d’autres encore lui conseillent le divorce... on excite sa vanité en lui faisant observer la possibilité d’une union avec une princesse, fille ou parente d’un des monarques de l’Europe...

—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l’empereur de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire peut d’un jour à l’autre aplanir la difficulté.

—L’Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu’on en veut à son bonheur... elle s’attend brusquement à entendre l’Empereur lui parler de divorce dans l’intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un moyen de parer le coup funeste qu’elle sent déjà dirigé contre elle, prêt à l’atteindre...

—Et ce moyen?... j’avoue que je ne devine pas...

—As-tu conservé le souvenir d’une jeune femme faisant partie de la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...

—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l’armée pour faux et condamné pour vol... Oui, je m’en souviens parfaitement!... l’Empereur a couché avec elle à son retour d’Austerlitz... Elle était divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il entre cette Eléonore et l’Impératrice?

—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu ce que l’Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...

—Il n’est peut-être pas de l’Empereur?...

—Si... D’abord, l’intérêt d’Eléonore, dès qu’elle s’est crue enceinte, a été d’éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à l’institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme, sauf l’Empereur, n’a pu la voir sans témoin... Enfin, l’enfant offre le masque frappant de son auguste père!...

—Diable!... Est-ce que tu aurais l’intention de nous donner un jour pour empereur le fils d’Eléonore?...

—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n’ont pu faire, les hommes de loi peuvent, paraît-il, l’accomplir... L’Impératrice a consulté des légistes... Le droit divin n’admet que les héritiers du sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l’adoption... Cambacérès m’a expliqué tout cela... On m’a fait ma leçon avant de partir!... A présent je suis ferrée sur l’adoption!... J’en remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.

—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce qu’on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la graine d’empereurs?...

—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l’adoption... C’est très commode! Il suffit d’un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...

—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d’indifférence pour la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu’au jour où il s’agit de donner le coup de pied final à l’aigle expirant.

—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l’Empereur à Finckenstein?

—Pas tout à fait... Achève!

—Eh bien! l’Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité d’Eléonore, juste au moment où la mort du fils d’Hortense lui ôtait ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l’Empereur de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l’empire, le fils d’Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances, servira de mère à cet enfant... Le peuple et l’armée, habitués à tout admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront... Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais de Louis... Pour les frères de l’Empereur, la France n’aura jamais que des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu’ils sont, des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins, prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver les couronnes qu’il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au palais, entre l’Empereur et l’Impératrice, traité par tout le monde en prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre, ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de l’Impératrice... Tu as compris, à présent...

Lefebvre réfléchissait profondément.

Il était d’esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes les circonstances de la vie.

Au moment où l’on cherchait des candidats au Directoire, il fut un instant question de lui.

Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:

—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C’est un peu une couronne royale que vous m’offrez là! Je suis républicain et militaire. Je veux servir mon pays autrement qu’en rétablissant une royauté à cinq têtes. Vous êtes tous gens d’esprit qui n’avez pas besoin d’un imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l’armée de Sambre-et-Meuse où l’ennemi m’attend!

Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l’Empereur, et il ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.

—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l’exécuter jusqu’au bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand l’ordre de marcher en avant était donné.

Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des trompettes.

—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j’ai l’habitude de manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire. Aujourd’hui, je t’invite, et je vais dire au cuisinier qu’il ajoute un plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?

—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin blanc. T’en souviens-tu?

—Si je m’en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n’y en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en Allemagne... Je t’offrirai du vin de Hongrie que l’archevêque de Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j’ai un aumônier à présent...

—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais c’est à peine si tu savais dire ton Pater...

—J’ai essayé de m’en souvenir... l’Empereur tient à cela!... On est très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça flatte les notables du pays!...

—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans ce vilain trou?...

—Un trou!... oh! Catherine, il n’est pas encore fait le trou!... Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne moisirai pas ici, va!...

Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et disposèrent la table pour le souper.

La maréchale s’était débarrassée de sa pelisse et, en s’asseyant dans un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre:

—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d’apporter du vin de l’archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir une petite pointe!...

Et elle accompagna cette recommandation d’une claque sur ses cuisses massives, son geste familier aux instants de belle humeur.

XII
LE DESSERT DE CATHERINE

—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l’odorante buée emplit la tente d’un parfum d’appétit.

—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait descendre l’estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à travers tous ces pays qui ont des noms qu’on ne retient pas... Et puis la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m’en démange!

—Mes soldats n’en mangent pas d’autre. Toutes les semaines, au hasard, je vais goûter à l’une des gamelles. Ça m’est égal qu’on se moque de moi! L’Empereur s’occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de fois je l’ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l’un des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m’occupe de l’estomac... Le fusil sur l’épaule, avec de bons souliers et de bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine?

—Oui... avec des cornichons, s’il y en a, dit la maréchale tendant son assiette.

—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des choux aigres... tiens! en voici...

—Oh! que c’est sûret... à boire, Lefebvre!...

—Du vin de l’archevêque?...

—Oui... nous le boirons à la santé de l’Empereur, dit la maréchale, la bouche pleine, levant son verre avec gaieté.

Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française.

—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le poulet que venait de servir le valet de chambre.

—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L’Empereur a ordonné qu’on s’amusât cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d’honneur, dont j’ai fait partie...

—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...

—Est-ce que ce n’est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon petit, l’Impératrice m’a fait l’honneur de m’engager... Nous étions seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes; moi, j’étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des saphirs...

—Tu devais être comme un astre, Catherine... j’aurais voulu te voir...

—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d’autruche qui se balançait sur ma toque! Ah! c’était superbe!... nous avions des habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes... tu vois ça d’ici?...

—Et les cavaliers?

—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes couleur du quadrille... Mon cavalier, c’était un bel homme, M. de Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c’est un civil!... et c’est Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s’est pas trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je conterai cela à l’Empereur, ça l’amusera, le pauvre cher homme!...

—Je crois que tu auras de la peine à l’égayer avec les nouvelles que tu lui apportes...

—Bah! il en prendra vite son parti... D’ailleurs il sera enchanté de me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...

—L’Impératrice devait donc venir le relancer jusqu’au camp?

—Elle a prévenu l’Empereur par un courrier extraordinaire de ses intentions... elle mourait d’envie de le rejoindre en Pologne... elle était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de rester à Paris... c’est alors que je me suis mise en route... Mais, dis donc, ton petit vin d’archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans la bouteille...

Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit en souriant.

Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d’être réunis, savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec l’insouciance de deux jeunes amoureux.

Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en posture d’allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au milieu des aspirations berceuses du tabac.

La maréchale, qui du coin de l’œil avait inventorié le mobilier sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant du doigt le lit de camp:

—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme, comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose pas que tu vas m’envoyer dormir dans la berline?...

—J’ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si petit soit-il, quand on s’aime, fit Lefebvre se levant et étreignant contre sa poitrine son excellente épouse.

L’ordonnance entra tout à coup, l’air effaré.

La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l’oreille de son mari:

—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu’on puisse prendre au moins son dessert tranquillement!

Le maréchal allait donner l’ordre que sollicitait sa femme, quand une série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!» suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant tout le camp en rumeur.

—Qu’y a-t-il? demanda Lefebvre à l’ordonnance.

—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal.

—Qu’il entre!... mais sapristi! on dirait que c’est sérieux! fit Lefebvre, prêtant l’oreille aux décharges successives de la mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri.

Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit rapidement:

—Monsieur le maréchal, l’ennemi vient de tenter une grande sortie... il s’est emparé de la redoute que nous avions prise...

—La redoute dont le 44e de ligne s’était rendu maître?... ce qui nous mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la gardaient...

—Oui, monsieur le maréchal... la panique s’est répandue chez les Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c’est une déroute sérieuse; dans un quart d’heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici...

—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre.

—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat.

—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la maréchale...

—Sur moi! Ah ça, dit d’un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre, ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de Jemmapes!... Ne t’occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l’affaire.

Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant la tente.

—Ah! ce bon La Violette? s’écria vivement Catherine, reconnaissant le fidèle tambour-major.

—Oui, m’ame Catherine... je veux dire m’ame la maréchale... vous êtes bien bonne!... c’est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute la danse.

—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule... j’aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi dans la bagarre.

—J’vous obtempère, m’ame Catherine, j’veux dire m’ame la maréchale, mais vous savez bien qu’avec lui il n’y a pas de danger... Ah! dès qu’ils vont l’apercevoir, ils ne s’amuseront pas à l’attendre les sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n’avoir affaire qu’à des Saxons; quand ils sauront que c’est le maréchal qui est à la tête du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des canards!...

Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du 44e de ligne:

—Soldats, s’écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de notre camp, mais la clef de Dantzig... L’ennemi l’occupe, il faut le déloger... J’ai promis à l’Empereur de prendre Dantzig, je compte sur vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En avant, grenadiers du 44e, et vive l’Empereur!...

Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une balle l’avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d’honneur noirci de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien, fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne...

Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...

Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups de sabre. On n’avait pas le temps de recharger les armes.

Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la tranchée purgée...

—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame était rouge.

Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant, jurant, s’ouvrant un passage au milieu d’hommes abattus et dont les rangs semblaient un champ de blé où un cheval s’est emporté.

A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis qu’un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant de son arme.

De temps en temps le géant s’arrêtait, se baissait, ramassait à terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire tournoyer l’arme terriblement maniée.

Bientôt on était maître de la redoute.

A l’une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon abandonnée par l’ennemi; dans leur précipitation, les canonniers avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée.

—Oh! dit Lefebvre, si j’avais là des chevaux pour emmener cette pièce et la braquer sur les fuyards!...

—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang, saisit tranquillement la pièce, s’arc-bouta, se piéta, raidit ses muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner, lentement l’amena dans la position contraire; à présent elle était braquée sur Dantzig.

Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche.

La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens.

La redoute était prise et l’on touchait aux glacis de Hagelsberg.

Le maréchal regarda satisfait l’ennemi disparaître derrière ses remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La Violette:

—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale qui m’attend pour finir le dessert!...

XIII
UNE HISTOIRE D’AMOUR

La maréchale, le lendemain, s’éveilla aux premiers accents de la diane.

Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C’était toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers couraient aux armes au refrain de la Marseillaise, et chaque matin, au lever, s’apprêtaient à terminer la journée par une victoire.

Rapidement elle s’habilla, aidée par une femme de chambre qui l’avait accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa maîtresse si l’on gagnerait bientôt la route de France.

Le maréchal était allé visiter, dès l’aube, les avant-postes et reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être armée et fortifiée dans la nuit. Il s’agissait de se maintenir dans ce fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et de forer le premier trou.

Il revint plus vite que la maréchale ne s’y attendait. Il était très pâle et semblait secoué par une émotion vive.

—Qu’y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute?

—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d’ici longtemps les assiégés ne recommenceront pas l’aventure d’hier; mais il arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine...

—Oh! mon Dieu!... que s’est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir d’angoisse...

—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant, que tu aimes et que j’aime comme un fils respectueux et bon...

—Il est mort? dit d’une voix sourde la maréchale, et des larmes roulèrent dans ses yeux.

—Rassure-toi... il est...

—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...

—Non, prisonnier!

Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent. Son œil brilla presque.

—Ah! c’est fâcheux, dit-elle d’une voix tranquille, mais je craignais un pire malheur... tu m’effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce n’est pas dangereux... tu l’échangeras à la première occasion... tu en as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!...

Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d’une voix grave:

—Aussitôt que j’ai su qu’Henriot avait été fait prisonnier, j’ai envoyé un parlementaire, offrant au maréchal Kalkreuth de lui donner en échange deux officiers et dix soldats capturés la veille.

—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout de suite, ce Prussien?...

—Il a refusé.

—Est-ce possible?... et la raison?...

—Notre Henriot n’est pas considéré par eux comme prisonnier de guerre.

—Qu’est-ce qu’il est donc, alors?...

—Un espion, surpris sous un déguisement, s’introduisant dans la ville!... dit Lefebvre avec une émotion croissante.

—Henriot un espion!... allons donc!... un brave soldat comme lui n’espionne pas... il se bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant l’ennemi en face, le sabre à la main et son uniforme bien au clair... ton maréchal Kalkreuth radote; c’est un vieux fou... n’y a-t-il donc personne de sérieux autour de lui?...

—Malheureusement, femme, les apparences sont contre Henriot... Quand il a été arrêté dans les rues de Dantzig, cette nuit, après l’affaire de la redoute où il s’était si vaillamment comporté, il n’était pas revêtu de notre uniforme... il était habillé en officier autrichien...

—En Autrichien, lui?... Mais il n’y a pas d’Autrichien à Dantzig... On ne se bat pas avec l’Autriche...

—C’est précisément pour cette raison qu’il avait pris le costume d’officier de l’empereur d’Autriche...

—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi...

—Comme toi, j’ai éprouvé une grande surprise quand j’ai su de quelle façon il s’était introduit dans la ville que nous assiégeons... La Violette, que j’ai sévèrement grondé de ne pas l’avoir empêché de faire cette folie, sait comment Henriot s’est déguisé, pourquoi il a endossé ce costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd’hui passer, lui, un brave et loyal officier français, pour un misérable espion...

—Et que t’a raconté La Violette?...

—Une étrange histoire...

—Il y a de l’amour là-dessous! dit vivement la maréchale.

—Oui... c’est une histoire d’amour, tu l’as dit...

—Henriot est jeune, galant, digne d’inspirer l’amour, capable de le faire naître... Quoi qu’il ait fait, d’avance je l’absous!...

—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un haussement d’épaules; elles voient partout des héros de roman et ne manquent jamais de les trouver admirables, surtout quand ils font des sottises...

—Quelles sottises?...

—Eh bien! il était encore à l’avant-poste de la redoute, se disposant à rentrer au quartier général, quand une voiture venant de Kœnigsberg se présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien en règle, autorisant le consul général d’Autriche à traverser les lignes françaises avec sa suite, et à se présenter aux portes de Dantzig. L’ordre était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui s’inclina et commanda de laisser passer. Par curiosité, il se pencha et regarda dans l’intérieur de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine qui son œil troublé venait d’apercevoir?

—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul général...

—Oui, et trois dames... La femme du consul général, la princesse de Hatzfeld, femme du bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu qui était cette jeune fille?...

—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi tout sur-le-champ...

—C’était Alice, notre chère Alice... L’enfant sauvée du bombardement de Verdun... Henriot l’avait revue à Berlin, avec moi, chez la princesse de Hatzfeld... A la suite d’une affaire grave où le prince pensa être fusillé par l’ordre de l’Empereur, le bourgmestre fut exilé et sa femme eut l’autorisation de se retirer dans sa famille... Elle était alliée au consul général autrichien à Dantzig...

—Et c’est en se rendant à Dantzig que notre cher Henriot a retrouvé Alice... Il l’aime... il a voulu la suivre... Je comprends tout à présent, dit la maréchale... L’imprudent, il l’a accompagnée jusque dans la ville...

—Il se faisait passer pour un attaché militaire au consulat... Il y avait justement à l’état-major un officier autrichien avec lequel Henriot avait noué des relations d’amitié... Cet étourneau lui aura prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi escorter le consul général et avec lui, grâce au sauf-conduit impérial, entrer dans la ville...

—Et il a été reconnu?

—Dénoncé plutôt...

—Par qui?

—Par le consul général autrichien...

—Oh! le misérable!... Est-ce qu’il aime Alice?... est-ce une jalousie?... une rivalité?

—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité, par vengeance plutôt; il déteste la France... il hait d’une haine implacable notre empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution, l’invincible épée qui impose à toute la terre les principes de 89... C’est un aristocrate, un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins, les régicides comme il nous appelle!... J’ai des renseignements fort précis sur lui... Fouché m’a fait transmettre un rapport très circonstancié...

—Ne te fie pas à Fouché!

—Oui, j’entends... ce faquin d’ancien curé est un traître, comme Talleyrand, autre défroqué... Ce sont les mauvais génies de l’Empereur... à eux deux ils combinent un tas de choses louches... certainement ils sont vendus à l’Angleterre!... Mais, pour ce qui concerne le consul général, Fouché devait donner des avis exacts... ils ne servent pas le même maître... Le consul est l’agent secret de l’Autriche, Fouché a intérêt à le contrecarrer puisqu’il travaille pour les Anglais... Ah! si l’Empereur m’écoutait! comme je balaierais toute cette vermine de cour!... comme je me fierais seulement à ses vieux compagnons de gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc, Lannes, Bessières, et moi... Il n’y a pas un traître parmi nous... tandis qu’il s’entoure de ces avides et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont, Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre Catherine, et la France avec lui!...

—L’Empereur s’apercevra bien un jour que ces conseillers-là sont des traîtres... mais, Lefebvre, veillons au plus pressé... Que vas-tu faire pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller, n’est-ce pas!...

—Oui... Pris sous un déguisement dans une ville en état de siège, où il s’est introduit par fraude, il doit être passé par les armes. Les lois de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité le maréchal; si moi-même je surprenais ici, vêtu d’un costume d’emprunt, un officier prussien, je ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton d’exécution...

—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?...

—Rien... qu’un miracle!... Il faudrait que je puisse, avec mes grenadiers, me jeter brusquement dans la ville...

—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande l’assaut! dit avec enthousiasme la maréchale.

Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir.

—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!...

—Toi! un maréchal de France!...

—Ecoute, femme, j’ai déjà eu cette idée... dès que j’ai appris qu’Henriot, que j’aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point d’être fusillé, j’ai eu la pensée de n’entendre aucun avis, de n’en faire qu’à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours l’ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce que j’aurais pu rassembler d’hommes, j’aurais couru droit aux remparts, j’aurais tenté d’escalader les glacis... on m’en a empêché!... Des renforts arrivent... m’a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est en route avec des régiments nouveaux, de l’artillerie... l’Empereur a ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends rien... l’Empereur les comprend, lui, c’est un savant... il aime à présent la guerre savante... Le général Chasseloup m’a montré des notes particulières de Napoléon... Alors j’ai rengainé mon sabre et je suis revenu ici bien accablé, bien découragé... J’ai beau être maréchal de France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot, sous le prétexte que je n’ai pas été assez à l’école!... Ce ne sont pourtant pas des maîtres d’école qui m’ont appris à battre depuis quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les champs de bataille de l’Europe!...