—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c’était au moment du 10 Août... je n’étais pas encore engagée avec Lefebvre... je suis venue le matin, dans une petite chambre de l’hôtel Maugeard, rue du Mail... où vous logiez alors...
—C’est exact!... au deuxième étage...
—Non!... au troisième...
—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d’officier d’artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce que lui apprenait la duchesse de Dantzig.
—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que j’aurais été capable de m’en retourner comme j’étais venue... mais vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte de géographie et tant que je suis restée là, vous n’avez pas bougé plus qu’un terme... C’est comme cela que j’ai épousé Lefebvre!... je ne l’aimais pas encore, et je l’adore à présent... Si vous vous étiez déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!... Mais tout cela c’est des histoires de l’autre monde... il n’y faut plus penser, sire!...
Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux premières pages de ce récit, lança à l’Empereur un coup d’œil ironique.
Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s’emplissait de lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité:
—Vous étiez donc alors...?
—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c’est ce que m’ont encore reproché vos sœurs...
—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l’Empereur, vous avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais blanchisseuse!...
—Sire, on fait ce qu’on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans compter que le métier n’était déjà pas si bon... avec les mauvaises paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu’il y a dans votre palais un militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là...
—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon, moitié riant, moitié fâché.
—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...
—Vous êtes folle!
—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D’ailleurs mon débiteur a fait son chemin... il a une belle position aujourd’hui, fit-elle avec une pointe de raillerie, en regardant l’Empereur.
Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni qu’elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander:
—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j’ai là une lettre où, reconnaissant la créance, il me priait d’attendre un peu... tenez!... voyez! voici ce qu’il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs, réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine d’artillerie...»
Napoléon s’était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre qu’elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion:
—C’était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier froissé, à l’écriture pâlie... Oui, j’étais pauvre alors, inconnu, dévoré d’ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des destinées de mon pays... j’étais seul, sans ami, sans crédit, sans que personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne, vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans l’avenir et deviné que le petit officier d’artillerie ne resterait pas toujours dans la chambrette de l’hôtel garni où vous lui laissiez son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté... L’Empereur ne l’oubliera plus!...
Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour se rappeler les moindres événements de cette époque.
—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j’y suis... Voici l’atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers, sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une porte d’allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous appeliez-vous à cette époque, où vous n’étiez pas encore mariée?
—Catherine... Catherine Upscher.
L’Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.
—Vous n’aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un sobriquet...
—Si... On me nommait la Sans-Gêne!
—J’y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...
—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...
—C’est juste, dit en souriant l’Empereur, vous avez bien fait de défendre votre noble jupon de vivandière contre l’insolence des manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables... C’est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en l’honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n’osera plus vous provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse pauvre, que vous partagez d’ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi, parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que l’Empereur acquitte la dette du capitaine d’artillerie... Je vous dois combien, madame Sans-Gêne?
Et l’Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.
—Trois napoléons, sire!
La maréchale tendit la main.
—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée, en livres, sous et deniers.
—Il y a du raccommodage, sire...
—Mon linge n’était pas si mauvais que cela!...
—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts...
—Allons, soit!... je vais m’exécuter...
Et l’Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique.
—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi...
—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!...
—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais vous donner Roustan pour vous accompagner...
—Oh! sire, je n’aurai pas peur... D’ailleurs qui pourrait, la nuit, s’introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse.
—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que l’on vous escorte avec un flambeau...
Et l’Empereur, élevant légèrement la voix, cria:
—Roustan!
Une porte intérieure s’ouvrit, et le fidèle mameluck parut.
—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu’à ses appartements. C’est à l’autre bout du palais, dit l’Empereur. Prends un flambeau.
Roustan s’inclina et, empoignant un candélabre, entr’ouvrit la porte du cabinet impérial donnant sur une grande galerie.
Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:
—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se dirige vers l’appartement de l’Impératrice...
Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan lui signaler la présence d’un homme dans la galerie conduisant aux appartements de Marie-Louise.
Un habit blanc!... avait dit le mameluck...
Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l’uniforme autrichien, s’introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi l’Impératrice de ses assiduités?
Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l’esprit de Napoléon.
Mais il réfléchit et se dit:
—C’est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m’alarme à tort... Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet autrichien?... Non!... l’habit blanc que signale Roustan, c’est quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s’est glissé dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil... pour m’assassiner... mais je veille, et c’est lui que je vais tenir!...
Alors, rapidement, avec la promptitude qu’il mettait sur le champ de bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à accourir au premier appel.
Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau.
Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de discerner la porte donnant sur la galerie.
L’Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui prit la main, la serra avec force en murmurant:
—Taisez-vous!...
Catherine tremblait et le secret qu’elle devinait semblait prêt à s’échapper de ses lèvres.
Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l’homme vêtu de blanc signalé par Roustan.
—Le malheureux n’a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur... il a voulu revoir quand même l’Impératrice, il est perdu! Que faire?...
Elle cherchait et ne trouvait rien.
Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des événements.
Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s’affaissa sur un canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui, s’accouda, attentif, guettant la venue de celui qu’il supposait un royaliste.
Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement soyeux se produisit.
La porte du cabinet s’était ouverte, et dans la traînée immense que projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue.
Elle s’avançait avec précaution, l’oreille tendue, les mains tâtant devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés...
—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame d’honneur de Marie-Louise.
Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri, un mouvement qui prévînt...
La présence de la dame d’honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu’un, lui avait rendu tous ses soupçons...
Il suivait d’un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements lents et circonspects de madame de Montebello s’assurant que ni l’Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet.
Il la vit s’éloigner doucement, entr’ouvrir la porte sans doute pour gagner par la galerie la chambre de l’Impératrice...
Alors, n’y tenant plus, il s’élança...
Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre un homme qui lui dit:
—Puis-je passer, duchesse?...
Mais Napoléon, empoignant rudement l’intrus, l’amena dans le cabinet, en criant:
—Roustan!...
Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main.
—Neipperg!... C’est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant l’homme qu’il tenait.
Effaré, ne sachant que dire, l’imprudent amoureux pris au piège s’efforçait de garder une contenance digne.
Un cri de femme avait répondu à l’exclamation de l’Empereur.
Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte de l’Impératrice dont elle avait la clef, n’avait pu s’empêcher de révéler sa présence.
Dans sa colère, l’Empereur l’avait oubliée.
—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens seulement quand je t’appellerai...
Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie.
—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré.
—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici? Répondez, monsieur, fit Napoléon d’une voix étranglée, cherchant à se maîtriser.
Neipperg, très pâle, s’efforçant lui aussi d’être calme, dit lentement:
—Sire, j’ai en effet quitté Vienne.
—Pour quel motif?
—Sur l’ordre de mon souverain...
—Dans quel but?
—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M. l’Impératrice... ma souveraine aussi.
—Ah!... et c’est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous moquez-vous de moi, monsieur l’envoyé extraordinaire!...
—Votre Majesté m’ayant banni de sa présence, l’entrée au grand jour de ce palais m’étant interdite, j’ai dû me résoudre à tenter d’y pénétrer à une heure insolite, je l’avoue...
—Minuit n’est pas, en effet, l’heure habituelle pour présenter ses lettres de créance...
—C’est l’heure que m’a indiquée ma souveraine...
—L’Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa chambre!...
—A minuit S. M. l’Impératrice devait me remettre la réponse que je sollicite d’elle au nom de l’empereur d’Autriche, mon maître...
—L’Impératrice n’a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez, monsieur!...
Neipperg tressaillit sous l’insulte.
—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j’ai rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon souverain auprès d’une archiduchesse d’Autriche... Vous m’outragez... dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les égards qui me sont dus, Sire, c’est une lâcheté!
—Misérable! s’écria l’Empereur, justement mis hors de lui par l’audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...
Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus, d’un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de Neipperg, ajouta:
—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes indigne de porter les nobles insignes de votre grade!
Alors, joignant l’action à la menace, d’un mouvement impulsif, Napoléon arracha les aiguillettes de l’uniforme de Neipperg...
Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s’écria:
—Ah! malheur à vous!...
Et, aussitôt, il tira son épée...
Catherine Lefebvre s’était jetée entre lui et l’Empereur...
—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n’ayant, pour se défendre, que les aiguillettes arrachées, qu’il brandissait comme un fouet.
En une seconde, la porte de la chambre impériale s’était ouverte, Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait un sifflement particulier...
A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté personnelle de l’Empereur, surgissaient et l’aidaient à contenir Neipperg.
La maréchale Lefebvre s’était précipitée vers Napoléon.
—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.
Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria:
—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de Rémusat!... venez tous!
Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour, qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le cabinet de l’Empereur, accoururent.
—Voici un homme, messieurs, qui a levé l’épée sur moi... M. de Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa personne...
Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.
M. de Brigode se saisit de l’épée, M. de Lauriston mit la main sur l’épaule du comte redevenu impassible, en disant:
—Au nom de l’Empereur, monsieur, je vous arrête!...
Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:
—Où dois-je conduire le prisonnier?
D’une voix brève, l’Empereur répondit:
—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu’on prévienne le duc de Rovigo. Qu’il prenne les mesures nécessaires pour qu’une cour martiale se réunisse sur l’heure, qu’elle établisse l’identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de l’attentat commis sur ma personne, qu’elle rende sa sentence. Au point du jour, j’entends que tout soit fini.
Et, tandis qu’on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous une impression d’angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les spectateurs de cette scène tragique.
La maréchale était demeurée accablée en entendant l’arrêt terrible prononcé par Napoléon.
Elle cherchait vainement le moyen de sauver Neipperg.
Songer à intercéder pour lui auprès de l’Empereur était folie. Neipperg était condamné. Rien ne pouvait le soustraire à la vengeance de Napoléon. Le souverain tout-puissant punissait l’outrage fait au mari.
Elle ruminait, dans sa tête, vingt moyens, tous plus impossibles, plus impraticables les uns que les autres, quand Lefebvre parut.
Il était en grand uniforme, le front soucieux, visiblement accablé par la nouvelle de l’arrestation de Neipperg que venait de lui apprendre un aide de camp.
—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais...
—Tout, hélas!... le malheureux s’est perdu lui-même...
—As-tu un moyen pour apitoyer l’Empereur, pour obtenir sa grâce?...
—Aucun. L’Empereur m’a fait appeler... en ma qualité de maréchal du palais intérimaire, c’est à moi que revient la triste mission de présider la cour martiale qui va juger cet infortuné...
—Et tu obéiras?
—Est-ce qu’on désobéit à l’Empereur!...
—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg m’a sauvé la vie autrefois à Jemmapes. Moi aussi, on allait me fusiller comme un homme; sans lui, je ne serais pas là...
—Oui, nous avons contracté une dette envers lui, dit Lefebvre d’une voix sombre, et puis tu l’avais empêché d’être tué aussi, le matin du Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre! et je ne puis rien faire pour lui... mon devoir m’oblige!... Oh! il y a des moments où c’est pénible le devoir et où l’on se demande si vraiment c’est vrai et c’est juste la discipline, l’obéissance... Enfin! j’exécuterai l’ordre de l’Empereur, mais il aurait bien dû charger un autre de cette besogne-là!...
—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je n’ai ni devoirs à remplir, ni ordres à exécuter ici... je suis une femme... j’ai pitié de ce malheureux!... Tu as parlé d’une dette, Lefebvre! C’est la cantinière qui doit, la maréchale va essayer de l’acquitter... Laisse-moi faire.
—Que veux-tu tenter?...
—L’impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce qui peut pénétrer auprès de l’Impératrice?
—A présent?... personne!... Les ordres sont formels...
—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir un avis?... un mot?... lui recommandant la prudence, la prévenant de ce qui se passe...
—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de m’assurer que les sentinelles sont bien à leur poste, comme maréchal du palais, je puis m’approcher de la porte de la chambre de Sa Majesté...
—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine radieuse, voilà déjà une planche de salut... Lefebvre, tu vas m’aider?
—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu sais, moi, surtout une nuit comme celle-ci, j’ai besoin qu’on m’explique les choses...
—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer le plus près possible de la chambre où l’Impératrice repose.
—Ça, c’est facile.
—Tu feras du bruit de façon à l’éveiller. Tu tâcheras qu’elle reconnaisse ta voix. La présence d’un maréchal à sa porte, la nuit, la mettra en éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie tout cet émoi. Elle s’inquiétera en ne voyant plus auprès d’elle sa dame d’honneur... Tu comprends?
—A peu près... et quand j’aurai fait tout ce bruit, qu’est-ce qui se passera?...
—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez bien à ce que personne ne pénètre chez l’Impératrice... saisissez-vous de toute personne qui serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour S. M. l’empereur d’Autriche!...» tu crieras le plus fort que tu pourras le nom de l’empereur d’Autriche... c’est entendu?...
—Je ne saisis pas très bien... si tu m’expliquais?...
—Inutile... les minutes sont des secondes et les heures des minutes, dans une circonstance pareille... va et fais vite!...
Et comme Lefebvre s’éloignait, ruminant la mission que lui donnait sa femme, elle lui répéta:
—Crie surtout le plus fort que tu pourras le nom de l’empereur d’Autriche...
Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie conduisant aux appartements de Marie-Louise, la maréchale chercha des yeux quelqu’un à qui demander conseil.
Elle ne vit que des officiers d’ordonnance et des aides de camp auxquels on ne pouvait adresser une question concernant le prisonnier qu’ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas songer à les intéresser au sort de ce malheureux.
A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de la chambre de l’Empereur, s’informant si le duc de Rovigo n’était pas arrivé.
—Que fait donc le ministre de la police? comment n’est-il pas déjà accouru?... il ne sait donc pas ce qui se passe!...
—Le ministre de la police actuel ne sait rien... pas même que sa femme le trompe!... dit une petite voix aigrelette et sarcastique.
—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston.
—C’est bien possible... histoire d’être renseigné sur ce qui se fait chez mon successeur! redit la même petite voix pointue.
—Ah! monsieur Fouché! c’est le ciel qui vous envoie! s’écria Catherine, courant à lui.
—Assez de gens me supposent damné, pour qu’une fois par hasard je paraisse descendre des régions célestes! répondit l’ancien ministre de la police, toujours alerte, ironique et fin, avec son museau de renard et sa face blême et parcheminée. Et que désirez-vous de moi? reprit-il de sa voix qui sonnait faux.
—Vous pouvez me rendre un grand, un immense service...
—Et lequel?... Vous savez que j’ai toujours eu une grande amitié pour vous... nous sommes d’anciennes connaissances!... vous m’avez connu, battant le pavé de Paris, sans autre instrument de fortune que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire, moi, je vous ai vue blanchisseuse... et vous voilà duchesse...
—Et, comme on vous l’avait prédit, vous avez été ministre de la police....
—Je l’ai été... et je le redeviendrai! dit Fouché avec un de ces sourires obliques qui éclairaient si curieusement sa physionomie blafarde... mais de quoi s’agit-il, chère duchesse?...
—Vous savez ce qui est survenu à M. de Neipperg...
—Oui... on attend Savary pour le faire fusiller...
—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!... Monsieur le duc, je compte sur vous pour m’aider à le sauver...
—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter sur moi?... M. de Neipperg est un Autrichien... un ennemi déclaré de l’Empereur... il n’est ni mon ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout pourquoi je m’occuperais de ce personnage... un maladroit... un étourneau qui se jette dans les bras des mamelucks en cherchant ceux d’une jolie femme!
—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!...
—Pourquoi m’attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi que j’ai un intérêt quelconque à m’occuper de M. de Neipperg et immédiatement je change de langage et je mets à votre disposition tout ce que je puis avoir d’habileté!... J’avais pensé, je ne vous le cacherai pas, à m’occuper de M. de Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette façon stupide de tomber dans la nasse, m’ôte tout espèce de goût pour son aventure.
L’arrestation soudaine de Neipperg avait en effet entravé les projets de Fouché qui comptait se faire un mérite de surprendre le téméraire écuyer et qu’il se promettait selon les circonstances, de livrer à l’Empereur ou de faire échapper.
Une affaire avortée. Il en concevait quelque méchante humeur. C’était bien la peine d’avoir observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si grand soin, pour qu’il se fît happer au collet par Roustan.
Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient cependant quelque espoir. Peut-être pourrait-on reprendre en sous-œuvre l’édifice écroulé?
—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma chère duchesse, demanda-t-il d’une voix insinuante, à me préoccuper du sort de M. de Neipperg?...
—Un intérêt considérable... Vous désirez redevenir ministre de la police?...
—Oh! pour le bien de l’Etat et la sécurité de l’Empereur, voilà tout! fit-il modestement.
—Voici l’occasion offerte: sauvez M. de Neipperg...
—Ce serait plutôt m’exposer à être exilé par Sa Majesté!...
—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme il n’y a pas la moindre intrigue entre l’Impératrice et M. de Neipperg...
—Oh! pas la moindre intrigue!...
—En douteriez-vous?...
—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira son innocence...
—Pas lui, tout seul?
—Qui donc avec lui?
—Mais, l’Impératrice!
—C’est juste... Elle est la première intéressée... Et alors, que se passera-t-il?
—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion de la cour martiale, à ajourner l’exécution... à renvoyer Savary... si l’Impératrice a le temps d’intervenir..., notre condamné est sauvé...
—Et alors?
—L’Impératrice, sachant que c’est grâce à vous qu’un sursis a été obtenu et que l’exécution sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste auprès de l’Empereur pour que celui-ci soit renvoyé... Elle vante votre habileté, proteste contre l’injustice dont vous êtes l’objet et obtient facilement de son auguste époux qu’on vous rende les fonctions que vous remplissez si bien...
—Ma foi! vous m’avez convaincu, duchesse! dit Fouché, ouvrant sa tabatière, et puisant une prise légère, ainsi qu’il en avait l’habitude dans les moments de délibération intime... C’est parfaitement raisonné... et je vais essayer d’enlever ce pauvre M. de Neipperg à Savary...
—Qu’allez-vous faire?...
—Il faut que je voie l’Empereur sur-le-champ.
A ce moment, Constant, le valet de chambre, paraissait, et de nouveau s’informait du duc de Rovigo. L’Empereur le réclamait avec insistance.
—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là, mon bon Constant, fit Fouché s’avançant d’un air aimable vers le très influent valet de chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me tiens à sa disposition...
Constant, qui avait des obligations envers l’ancien policier, s’inclina d’un air entendu, indiquant qu’il transmettrait la demande d’audience.
—Si Savary tarde encore dix minutes et que je puisse parler à l’Empereur, M. de Neipperg est hors de danger! dit Fouché avec conviction.
—Et quel moyen emploierez-vous? demanda la maréchale.
—Je représenterai à Sa Majesté qu’il est impossible qu’elle livre au peloton d’exécution, sur-le-champ, sans procédure, presque sans jugement, un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre terriblement l’Impératrice... irriter la cour d’Autriche et justifier en même temps toutes les histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise.
—Mais comment expliquerez-vous la présence de cet imprudent dans le palais?...
—Une conspiration...
—Il faudrait qu’il y en eût une...
—Ce n’est pas nécessaire... un bon ministre de la police en a toujours deux ou trois en réserve... J’ai conservé les éléments de deux fort jolis complots, l’un avec les républicains... Lahorie, Malet, les Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable que le comte de Neipperg, un général autrichien et un diplomate très aristocrate, se fût accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait préférable de le mêler à un complot royaliste... le comte de Provence, les émigrés à Londres... il se trouvera là avec des gens de son monde...
—Mais une conspiration, c’est grave!... si l’on allait trouver des preuves?...
—Puisqu’il n’y a pas de conspiration! Après tout, fit Fouché avec son sourire sceptique, ce serait assez curieux qu’il y en eût une et qu’on découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours gagner du temps, et puis, nous n’avons pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?...
—Sa Majesté a répondu qu’elle recevrait M. le duc d’Otrante, mais seulement après avoir vu M. le duc de Rovigo...
Fouché fit une grimace.
—Sa Majesté n’a dit que cela?...
—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé de recevoir M. le duc d’Otrante... c’est encore quelque sotte histoire de conspiration qu’il veut me conter... qu’il me laisse d’abord en finir avec M. de Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut attendre!... du reste voici M. de Rovigo... je vais l’annoncer...
Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu ahuri.
—Eh bien? Qu’y a-t-il? Savez-vous pourquoi l’Empereur me fait appeler au milieu de la nuit, vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie que c’est à vous que je dois ce réveil! Vous aurez encore fourré dans l’esprit de Sa Majesté l’idée d’une conspiration, d’un complot militaire!
—Pas le moins du monde, répondit Fouché de son air le plus indifférent. Il s’agit de M. de Neipperg, vous savez, l’ancien écuyer.
—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement dans ses propriétés, auprès de Vienne. Il chasse, il pêche, il joue de la flûte. Je viens justement de recevoir un rapport très détaillé. On ne voit que lui aux environs de Vienne.
—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à l’Empereur, il sera content et vous félicitera de la sûreté de vos renseignements.
—Oh! il n’y a pas grand mérite. Je vais le lui annoncer bien simplement. M. de Neipperg est toujours à Vienne, voilà tout!...
Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant, dans la chambre de l’Empereur.
—Patatras!... tout mon échafaudage est par terre! dit Fouché à la maréchale... il faut chercher autre chose...
—Oui, cherchons... cherchons vite!...
—Voyons... Voici un autre expédient... le moyen n’est pas très bon... enfin, il faut tout essayer!... M. de Neipperg connaît votre écriture?... eh bien, écrivez ce que je vais vous dire...
Fouché alors, prenant du papier et un buvard sur le bureau de l’Empereur, dicta à Catherine, qui écrivit non sans efforts, car la plume lui était lourde et l’orthographe légère, deux lignes dans lesquelles on commandait à Neipperg de feindre le sommeil et de sauter par la fenêtre qu’il ouvrirait doucement, tandis que l’on essaierait de détourner l’attention de ses gardiens.
—Faites-lui remettre ce buvard de votre part, dit Fouché à Catherine quand elle eut, avec mille peines, achevé la dictée... vous expliquerez que c’est pour qu’il puisse écrire à sa mère avant de mourir... on ne lui refusera pas cette grâce...
La maréchale transmit la demande et le buvard, contenant l’avis d’évasion, à M. de Lauriston qui prit sur lui de faire la commission.
M. de Lauriston revint au bout de quelques instants, les mains vides. Le buvard était parvenu à destination, sans que son contenu eût été révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne de Neipperg.
—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant une prise avec satisfaction, il faut que j’aille poster des hommes à moi, au bas de la fenêtre, pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la maréchale, essayez d’attirer ici M. de Brigode qui, par la porte laissée entr’ouverte, surveille M. de Neipperg... il faut que votre protégé puisse ouvrir la fenêtre et disposer son manteau de façon à faire croire qu’il dort... A tout à l’heure, et bon espoir!...
Fouché sortit doucement. Il glissa comme une ombre entre les officiers de service et disparut, sans avoir fait remarquer son évanouissement.
La maréchale, s’enhardissant, dit à haute voix:
—M. de Brigode, auriez-vous l’obligeance de demander à l’Empereur si je puis me retirer ou si je dois attendre qu’il me fasse appeler?...
—L’Empereur veut vous interroger, madame! dit la voix redoutable de Napoléon, derrière elle.
—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine devenue tremblante.
L’Empereur revenant calme, ne lui présageait rien de bon. S’il allait faire hâter l’exécution? Savary l’accompagnait: le prisonnier aurait-il le temps de fuir?...
Toutes ces angoisses se pressaient dans son cœur et le torturaient.
—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement Napoléon à Savary, tâchez de ne pas être malavisé et incapable comme d’habitude..... allez!...
—Sire, des sapeurs du génie creusent une fosse dans la forêt, répondit le duc de Rovigo en s’inclinant, et dans trois heures, au lever du soleil, le condamné sera couché dedans, rien n’indiquera l’emplacement où aura été confiée à la terre sa dépouille coupable!...
Et le ministre de la police sortit à reculons, saluant toujours, tout fier d’avoir bien compris les instructions de l’Empereur, certain d’être félicité quand il viendrait annoncer que tout était fini.
—A nous deux!... dit l’Empereur sèchement en regardant Catherine avec des yeux durs, ou plutôt à nous trois, qu’on fasse venir madame de Montebello et qu’on nous laisse seuls...
La dame d’honneur parut, accablée, se cachant le front dans les mains.
Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en règle.
Il pressa de questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre. Il voulait absolument leur arracher un aveu, une révélation. Madame de Montebello avait introduit Neipperg et le guidait dans le palais vers l’appartement de Marie-Louise; la maréchale Lefebvre était liée avec le comte de Neipperg; durant son séjour en France le comte venait souvent chez Lefebvre, on avait même supposé une intrigue avec la maréchale. Pour mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s’égarer les soupçons de ce côté. Bref, toutes deux devaient savoir quelque chose.
Et en les tenant sous son regard perçant, que nul ne pouvait soutenir, Napoléon leur ordonnait de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse fût-elle à entendre.
Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice.
Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il eût souffert de la révélation!
Mais il lui semblait que l’incertitude était la pire torture.
Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter l’angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!» Dans son cerveau si puissant, et pour l’instant si troublé, si annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de concevoir qu’il possédait et son génie imaginatif, allant toujours au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis, avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis, tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec tous les rois de l’Europe, les Français irrités de cette coalition nouvelle issue d’une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui le poignait, ce qui l’abattait, ce qui le faisait, lui, le grand homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c’était l’atroce vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible? Comment! Marie-Louise avait pu s’abandonner? Il lui faudrait donc la repousser, la maudire, vivre loin d’elle, renoncer à la joie de son corps, à l’ivresse des nuits passées auprès d’elle!... Comment pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair s’était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient faire cesser le supplice qu’il endurait, ou du moins le changer, le préciser... C’était le doute affreux qu’il voulait d’abord faire cesser... Et, avec l’opiniâtre ténacité d’un inquisiteur d’Espagne cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre, fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu’au plus profond de leur conscience, fouillant de l’œil et de la pensée leur être tout entier.
Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie vive qui saignait.
Sa voix s’adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement immobile.
—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis l’objet d’une illusion en ce qui concerne la présence de M. de Neipperg, ici, la nuit? dit-il d’un ton moins irrité... Vous croyez vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu’elle affirme qu’il ne s’agissait que d’une lettre confidentielle à remettre à M. de Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père?
—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la vérité, dit avec énergie la maréchale.
—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent douloureux.
—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l’affirmation de madame de Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon.
—Dites ce moyen!
—S. M. l’Impératrice repose... elle ne sait rien de ce qui se passe dans le palais...
—Rien... le secret, le silence ont été recommandés... des sentinelles ont empêché qui que ce fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes.
—Eh bien! sire, faites comme si vous n’aviez rien découvert... laissez madame de Montebello accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez bien alors si l’on vous trompait, vous saurez la vérité par vous-même.
—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse... et je vais sur-le-champ tenter l’expérience que vous m’indiquez. Seulement, ajouta-t-il sévèrement, en serrant très fort le bras de madame de Montebello, prenez garde de me jouer, madame!... pas un mot, pas un geste qui puisse avertir l’Impératrice... Allez!... je vous surveille!...
Sur l’ordre de l’Empereur, la dame d’honneur se dirigea vers la chambre de l’Impératrice, les jambes mollissant sous elle, tous les membres agités d’un tremblement convulsif, car elle ne pouvait savoir que Marie-Louise avait été avertie, par le commandement à haute voix de Lefebvre s’adressant aux sentinelles placées à sa porte, ayant ajouté que toute lettre remise par elle serait interceptée et portée à l’Empereur.
Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout, dans un coin, la main crispée, serrant le bras d’un fauteuil, écoutant, observant, la tête penchée et les yeux brillant d’une flamme mauvaise...
Madame de Montebello, cependant, avait pénétré dans la chambre de Marie-Louise et, laissant, selon l’ordre de l’Empereur, la porte ouverte, elle dit très distinctement:
—Madame, c’est M. de Neipperg qui m’envoie chercher la réponse que vous devez lui donner... Il est dans l’antichambre... Il attend... que dois-je répondre de votre part?...
L’Impératrice poussa un soupir, comme une personne dont on interrompt le sommeil, étira ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit, une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello, en disant:
—Voici ma réponse... faites mes amitiés à M. de Neipperg... et laissez-moi, car je tombe de sommeil!...
La dame d’honneur revint vers Napoléon, la lettre à la main.
Celui-ci s’en empara avec avidité, fit sauter le cachet et lut...
La maréchale Lefebvre et madame de Montebello, avec anxiété, observaient le visage de l’Empereur pendant cette lecture.
Elles virent sa physionomie s’éclaircir au fur et à mesure qu’il parcourait l’écriture, puis, tout à coup, il éclata de rire, et, serrant la lettre à deux mains, il la porta à ses lèvres d’un mouvement passionné.
—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme elle m’aime!...
Puis, s’adressant aux deux femmes:
—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot qui puisse alarmer le mari le plus jaloux... rien que de la politique... Ah! l’Impératrice n’est pas toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons là-dessus... Un seul mot vise M. de Neipperg: ma chère Louise prie son père de faire choix à l’avenir d’un autre messager, la présence à ma cour du personnage qu’il a désigné ayant fourni matière aux commérages des gazetiers. Ah! duchesse, je suis trop heureux! dit Napoléon avec un accent sincère de joie et, s’approchant de Catherine, il lui pinça l’oreille avec vigueur.
C’était sa pince des heures de triomphe.
—A présent, sire, que vos craintes sont effacées, dit Catherine, se dégageant et se frottant l’oreille, j’espère que vous allez contremander votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg...
—Qu’il parte sur-le-champ, et qu’il suive le conseil de l’Impératrice..., qu’on ne le voie plus à ma Cour, qu’il évite de venir en France... Je ne lui en veux pas autrement!... Parbleu! je n’ai jamais cru un seul instant qu’il fût coupable... qu’il y eût la moindre apparence de trahison là-dessous... Une sotte aventure due à la méfiance de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa fille heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb... Quant à ce pauvre M. de Neipperg, vous allez voir!
Et l’Empereur, qui était alors comédien de bonne foi et oubliait tous ses soupçons, toutes ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit:
—Prenez l’épée de M. de Neipperg, qui est là sur mon bureau, et rendez-la-lui... en l’invitant toutefois à en faire un meilleur usage...
—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le chambellan.
—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui souhaiter bon voyage... M. de Neipperg est libre!...
—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix derrière le chambellan.
C’était Savary qui venait d’entrer, accompagné d’aides de camp et d’officiers de service.
—Comment mort? Vous l’avez déjà fusillé? dit l’Empereur avec accablement. Pourquoi cette précipitation? Vous deviez attendre le point du jour.
—Sire, répondit Savary, c’était mon intention. Mais M. de Neipperg s’était évadé. Il avait sauté par la fenêtre. Heureusement des agents avaient été postés là. Ils l’ont cueilli. Ils l’ont mis en voiture et conduit au peloton d’exécution qui attendait dans la forêt. Tenez, M. le duc d’Otrante, qui se trouvait là...
—Oh! par hasard! dit Fouché, s’avançant, sa tabatière à la main.
—M. le duc d’Otrante peut certifier à Votre Majesté que les choses se sont passées comme j’ai l’honneur de les lui rapporter.
—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement l’Empereur; puisque M. de Neipperg s’évadait, il fallait le laisser courir... n’est-ce pas votre avis, Fouché?
—Votre Majesté a parfaitement raison. Si j’avais eu l’honneur d’être encore ministre de la police, j’aurais deviné que quelque malentendu pouvait exister... il fallait prévoir que l’Empereur se raviserait, et mieux informé, ferait grâce...
—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à Savary, abasourdi des reproches... Vous ne savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez savoir administrer!
—Il fallait, continua Fouché, profitant de l’approbation impériale, donner aux agents l’ordre de conduire le prisonnier du côté opposé à la forêt où l’attendait le peloton... voici ce que j’aurais fait si j’avais eu l’honneur d’être ministre de la police!
—C’est regrettable que vous ne le soyez pas! dit Napoléon.
—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi alors... car j’ai fait comme si je l’étais...
—Comment cela?
—Prévoyant qu’il y avait une erreur et persuadé que Votre Majesté, après s’être renseignée et ayant reconnu la parfaite innocence de toutes les personnes en cause, regretterait la décision lancée dans un moment de colère et ferait grâce à M. de Neipperg, j’ai pris sur moi de commander aux agents,—des hommes sur qui je pouvais compter,—je leur ai ordonné de tourner le dos à la forêt et de mener M. de Neipperg sur la route de Soissons... ils ont cru que j’étais redevenu ministre de la police.
—Vous l’êtes! s’écria vivement l’Empereur, charmé de la solution que lui apportait Fouché.
—Ces agents m’ont donc obéi, sire... si bien que M. de Neipperg n’est pas du tout mort, comme l’affirmait à Votre Majesté M. le duc de Rovigo, qui n’est pas toujours exactement informé... M. de Neipperg roule vers Soissons, où il arrivera pour déjeuner...
—Tous mes compliments, monsieur le duc d’Otrante, vous êtes un serviteur précieux... vous devinez là où d’autres ne comprennent même pas... Mais dites-moi, vous étiez donc bien sûr que je ferais grâce?
—A peu près sûr... après avoir causé avec madame la duchesse de Dantzig...
—Mais si j’avais persisté... vous laissiez échapper ce prisonnier d’Etat, c’était grave!...
—Sire, j’avais des agents échelonnés, à l’avance, qui l’attendaient à Soissons et me donnaient le temps de le rattraper!...
—Diable d’homme! Il prévoit tout! murmura l’Empereur redevenu d’humeur charmante.
S’avançant vers la maréchale Lefebvre il ajouta gaiement:
—Je crois qu’il est temps, madame la duchesse, que vous alliez retrouver votre mari... moi, je vais réveiller l’Impératrice et l’assurer que sa lettre pour Vienne est partie.
Le maréchal survint alors, venant chercher les ordres.
—L’Empereur a fait grâce, lui cria Catherine, et puis tu sais, il ne veut plus que nous divorcions...
—Ah! bravo et merci, sire!... dit le maréchal tout ému.
—Lefebvre, quand on a une femme comme celle-là, on la garde! dit l’Empereur avec un sourire.
Tout heureux de la certitude que Marie-Louise ne l’avait pas trompé, content d’avoir pardonné, et satisfait que Neipperg, grâce à Fouché, eût échappé au peloton de Savary, Napoléon prit Catherine par le menton et l’embrassa, faveur unique à sa cour, en disant:
—Bonne nuit, Madame Sans-Gêne!...
Et, le cœur en joie, Napoléon pénétra dans la chambre de Marie-Louise. Neuf mois après, conçu dans cette nuit brève et agitée, image de sa destinée, naissait le roi de Rome.
| TROISIÈME PARTIE LA MARÉCHALE |
||
| I.— | Le maître à danser | 1 |
| II.— | Le coup de tonnerre | 14 |
| III.— | Le comité de la rue Bourg-l’Abbé | 28 |
| IV.— | Le plan de Léonidas | 38 |
| V.— | Gloire d’autrefois | 46 |
| VI.— | Lefebvre cherche à comprendre | 57 |
| VII.— | L’entrée à Berlin | 74 |
| VIII.— | La promotion d’Henriot | 84 |
| IX.— | La parole d’un Prussien | 94 |
| X.— | Devant Dantzig | 111 |
| XI.— | Le secret de Joséphine | 121 |
| XII.— | Le dessert de Catherine | 135 |
| XIII.— | Une histoire d’amour | 145 |
| XIV.— | Vieux souvenirs | 157 |
| XV.— | Vive l’Empereur | 173 |
| XVI.— | Le secret de Napoléon | 188 |
| XVII.— | La belle Polonaise | 200 |
| XVIII.— | Monsieur le duc | 217 |
|
QUATRIÈME PARTIE LA DUCHESSE |
||
| I.— | Chez l’Impératrice | 225 |
| II.— | La revanche de Catherine | 238 |
| III.— | L’alliance russe | 245 |
| IV.— | L’alliance autrichienne | 267 |
| V.— | Le divorce | 276 |
| VI.— | Lefebvre bat Napoléon | 297 |
| VII.— | Le cœur enflammé | 308 |
| VIII.— | Le rêve d’une archiduchesse | 317 |
| IX.— | Les noces Impériales | 335 |
| X.— | Napoléon jaloux | 345 |
| XI.— | La disgrâce de Fouché | 366 |
| XII.— | Le retour | 375 |
| XIII.— | La créance de la blanchisseuse | 389 |
| XIV.— | Les Mamelucks de Napoléon | 403 |
| XV.— | La dette de la cantinière | 411 |
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY