«Soldats!
»Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l’armée russe. L’ennemi s’est mépris sur les causes de notre inactivité. Il s’est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion: il se repent de l’avoir troublé.
»Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec la rapidité de l’aigle. Vous avez célébré à Austerlitz l’anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement célébré celui de la bataille de Marengo qui mit fin à la guerre de la seconde coalition.
»Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France couverts de lauriers et après avoir obtenu une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est temps que notre patrie vive et repose à l’abri de la maligne influence de l’Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute l’étendue de l’amour que je vous porte!»
La proclamation était datée du camp impérial de Tilsitt, le 22 juin 1807.
Trois jours après eut lieu l’entrevue mémorable des deux empereurs.
Un radeau fut disposé sur le Niémen par le général Lariboisière. Un pavillon vitré fut installé sur le radeau et orné de tapisseries et de tentures découvertes dans la ville de Tilsitt.
Napoléon et Alexandre s’embarquèrent au même moment, et, à une heure de l’après-midi, atteignirent ensemble le radeau.
Murat, Berthier, Bessières, Duroc et le grand écuyer Caulaincourt accompagnaient Napoléon.
Le czar Alexandre était escorté du grand-duc Constantin, des généraux Benningsen et Ouvaroff, du prince de Labanoff et du comte de Lieven.
En s’abordant, les deux empereurs s’embrassèrent à la vue des deux armées rangées sur chaque rive, et qui saluèrent de hourrahs et de cris d’allégresse cette solennelle et amicale démonstration.
Le coup d’œil était étrange et impressionnant. Une plaine vaste et inondée s’étendait à perte de vue. Le Niémen, fleuve étroit, roulait ses eaux limoneuses dans ces terres d’alluvions au milieu desquelles s’élevait la petite ville de Tilsitt, important marché de la Lithuanie, dominée par une montagne où les chevaliers teutons avaient bâti un château-fort.
Sur la rive droite du Niémen se tenaient, hirsutes, farouches, désordonnés, montant des chevaux sauvages comme eux, des Cosaques aux lances démesurées, des Baskirs portant le carquois et l’arc primitif, des hordes velues, barbues, au nez aplati, évoquant le souvenir des invasions asiatiques des anciens jours. Auprès de ces barbares orientaux, la garde russe, correcte, imposante, superbe, avec la haute stature de ses hommes et la sévérité du costume vert à passe-poils rouges.
Sur la rive gauche, c’était le pittoresque et fantastique fouillis des héros chamarrés, empanachés, emberlificotés de sabretaches, de plumets, de brandebourgs, de dolmans et de bonnets à poils. Tout le clinquant, tout le tapage de cette passementerie héroïque et de cette ferblanterie sublime fanfarait dans les rangs joyeux de la Grande-Armée.
Les populations de la Lithuanie, accourues, joignaient leurs acclamations et leurs vivats aux cris des deux armées. Les deux empereurs s’étaient embrassés, réconciliés. On allait donc enfin vivre en paix. Les villages ne se transformeraient plus en abattoirs ou en brasiers. Les sillons ne seraient plus creusés dans les champs par les caissons et les roues de canons. On s’embrasserait et on se réconcilierait entre peuples comme les deux empereurs venaient de le faire dans cette cabine vitrée, sur ce plancher flottant, au milieu d’un fleuve dont les deux rives semblaient ainsi jointes par un trait d’union manifeste et superbe.
La joie éclatait partout. Même les plus enragés sabreurs n’étaient pas fâchés de se reposer un peu et de revenir en France pour coucher avec leurs femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices et leurs galons.
Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour une expression sincère, pour une manifestation exacte de la pensée des souverains cette embrassade décorative.
Les événements n’allaient pas tarder à leur prouver que la politique n’a pas de cœur et que deux souverains peuvent s’entendre cordialement et se combattre à mort ensuite.
Il ne faut pas faire la nature humaine pire qu’elle n’est. L’empereur Alexandre fut peut-être franc et loyal, dans cette accolade donnée à ce Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de traiter, le considérant comme un bandit, comme un outlaw, comme un vaincu hors la loi, parce qu’il n’était point né d’une reine, parce qu’il tenait sa couronne de son épée et de sa gloire, parce qu’il personnifiait la démocratie armée, le droit pour le génie de se substituer à l’hérédité, à la noblesse du sang.
Alexandre était tout jeune. C’était un pur slave, par conséquent un être nerveux et mobile, aux impressions fugaces, aux capricieuses pensées, aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et, bien que vaincu, il éprouvait une certaine vanité à s’être mesuré avec le vainqueur de toute l’Europe, qui, à Eylau et à Friedland, ne l’avait pas défait sans difficulté.
Les deux souverains, après leur embrassade, s’enfermèrent dans le pavillon vitré et délibérèrent.
Un troisième personnage rôdait sur la rive droite, mélancolique, mesquin, inspirant le dédain et peut-être la pitié. C’était le roi de Prusse.
Frédéric-Guillaume n’avait pas été invité à accompagner les deux empereurs. Il avait chargé Alexandre de plaider sa cause et attendait avec anxiété le résultat de l’entrevue.
Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité, à Alexandre, en fixant sur lui un de ces regards charmeurs, à la séduction pénétrante, qui avaient tant de force:
—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?... C’est l’Angleterre seule qu’il nous faut battre!...
—Si vous en voulez à l’Angleterre et rien qu’à elle, nous serons vite d’accord, répondit le czar. Je déteste autant que vous les Anglais, ils m’ont trompé, ils m’ont abandonné au moment du péril.
—Si vous avez ces sentiments, la paix est faite! dit Napoléon en lui serrant brusquement la main.
L’entretien se poursuivit sur tous les sujets de mécontentement que la Russie pouvait avoir à l’égard de l’Angleterre.
Napoléon s’était juré de conquérir l’amitié d’Alexandre. Il s’emballait sur cette idée de l’alliance russe. Il voyait l’Angleterre écrasée définitivement et son rôle politique supprimé, par l’entente des deux grands empires.
Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon céda sur tous les points. Il était vainqueur, et c’était lui qui recevait les conditions du vaincu. Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et funeste de sa carrière, les intérêts les plus évidents de la France à la double chimère d’avoir pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir l’époux d’une princesse souveraine.
Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide que les Russes ont voulu glorifier en lui, après coup. Il ne tendit aucun piège à Napoléon. Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l’idée d’avoir la Russie pour alliée, Alexandre pour ami et sa sœur pour épouse, lâcha tout, céda tout, abandonna tout.
De toutes les fautes commises par Napoléon dans les dernières années de son règne, une seule fut capitale: il devait à Tilsitt, maître absolu de la situation, reconstituer le royaume de Pologne; il laissa subsister la grande iniquité et ne donna pas à l’Occident sa sauvegarde naturelle contre le panslavisme menaçant.
Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan et deux invasions.
Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette entrevue fameuse, qui a été souvent mal jugée, mal interprétée, et c’est lui qui a été conquis.
Pour plaire à son nouvel ami, l’Empereur sacrifia la Turquie, vieille et solide alliée de la France. Il avait promis à la Porte Ottomane de ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours le débouché sur la Méditerranée et la prise de Constantinople. Il oublia cette promesse, qui était la résultante de toute la diplomatie française. Il laissa entamer l’intégrité de l’Empire Ottoman. Il permit à Alexandre de mettre la main sur la Moldavie et sur la Valachie. L’appétit, à l’ogre russe, viendra en dévorant des territoires. Nous en savons quelque chose aujourd’hui. Il sacrifie la Perse aux avidités moscovites. Quant à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de la belle comtesse Walewska, qui s’est donnée inutilement, il l’abandonne. Cette barrière tutélaire, cet obstacle de poitrines valeureuses et de régions difficiles à envahir, ne seront plus qu’une expression historique, dont l’oublieuse postérité se moquera. L’Europe est livrée aux crocs de l’ours du Nord. Il n’épargne même pas la Suède et jette en pâture à Alexandre un morceau de Finlande à croquer.
Quoi d’étonnant que le czar se soit montré fort aimable, ait peloté le vainqueur, et, faisant le bas courtisan, lui ait baisé la main avec une obséquieuse affectation, jusqu’au jour où, fauve démuselé, conduit en laisse par l’Angleterre, il viendra se ruer sur l’empire et mordre à la gorge l’Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau, assommé à Waterloo.
En échange de tous ces dons positifs, de tous ces peuples livrés, de tous ces territoires cédés, qu’offrait le bel Alexandre?
Des promesses, des sourires, des paroles aimables; il payait en monnaie de singe, le jeune slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui, tombait en extase devant ces vaines grimaces.
Alexandre promettait et Napoléon donnait.
Le czar déclarait qu’il n’aimait plus l’Angleterre. Il s’engageait, flattant la manie dynastique de Napoléon, à reconnaître les nouveaux rois, ses frères, tout frais installés sur des trônes chancelants. A quoi cela l’engageait-il? Au jour des désastres, le czar en serait quitte pour laisser s’écrouler les trônes et s’évanouir les rois, un instant reconnus par lui, par pure politesse, et c’est lui qui dans la main de l’Angleterre, à laquelle il obéit comme la poignée de l’épée aux doigts qui la tiennent, sera l’arme terrible enfoncée dans la gorge du géant terrassé. C’est lui qui le saignera à mort et abandonnera sa noble dépouille au léopard britannique.
Dissimulant sous des flatteries sa véritable impression, très froid, très maître de soi, en face de Napoléon qui, avec son tempérament méridional, se livrait, se confessait, se lâchait, Alexandre, voyant avec quelle facilité, pour lui être agréable, Napoléon abandonnait des alliés fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection de la Pologne, conçut certainement des doutes sur la solidité d’une alliance française; dès ce moment il résolut de se réserver et de demeurer l’ami du grand homme jusqu’à la première défaite.
Durant les autres entrevues qui se succédèrent à Tilsitt, neutralisé, et où Alexandre prit constamment ses repas avec l’Empereur, celui-ci imagina d’ouvrir à l’ambition de son hôte une perspective inattendue, éblouissante...
Une révolution de palais avait assuré la déposition du sultan Sélim. Napoléon crut habile de proposer à Alexandre le partage de l’empire turc.
Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à lui l’Orient, à Napoléon l’Occident. On se partageait le globe comme deux héritiers enfin d’accord, un champ longtemps litigieux.
A ce moment-là Alexandre s’écriait, plein d’enthousiasme pour Napoléon:
—Quel grand homme! Quel génie! quelles vues larges! quelle profondeur d’esprit!... Ah! que ne l’ai-je connu plus tôt! que de fautes il m’eût épargnées! que de grandes choses nous aurions accomplies ensemble!...
Le Slave aux impressions successives et aux sentiments changeants, était certainement sincère lorsqu’il exprimait cette admiration temporaire.
Il profita de l’influence qu’il acquérait de plus en plus sur Napoléon pour plaider la cause du roi de Prusse.
On tenait à distance ce souverain sans royaume.
Les trois monarques prenaient leur repas en commun, puis après le dîner, on se séparait, et les deux empereurs, laissant le roi de Prusse se morfondre, s’enfermaient dans un salon et causaient longuement.
Le pauvre roi de Prusse, dont le partage des états était en jeu, suppliait Alexandre de le défendre, d’obtenir de Napoléon qu’on ne le réduisît pas aux anciens électorats de Brandebourg et de Saxe.
Il crut bien faire en rappelant auprès de lui sa femme. Sa beauté, sa grâce et son esprit toucheraient sans doute Napoléon. Il s’agissait par-dessus tout de conserver la place forte de Magdebourg.
La reine de Prusse, qui attendait dans la ville de Memel le résultat des négociations, se hâta d’accourir.
Elle avait trente-deux ans et passait pour la plus belle femme de l’Europe.
Elle essaya de séduire Napoléon, mais celui-ci, défiant, ferma les yeux, se boucha les oreilles, et ne permit pas à la séduction d’entrer dans son cœur.
La reine s’y prit maladroitement. Elle haïssait le vainqueur et feignait mal une passion subite conçue pour lui. Elle jouait son rôle de femme frappée du coup de foudre en actrice médiocre, permettant de voir la leçon serinée et peu retenue.
A cette souveraine qui s’offrait pour racheter son royaume, Napoléon opposa une froideur calculée et une fermeté glaciale.
Comme il lui présentait poliment une rose prise sur la table, au cours d’une visite, la reine dit aussitôt d’une voix câline:
—Ah! sire, avec Magdebourg!...
Elle se pencha vers l’Empereur, respirant la rose, l’œil humide, le sourire engageant, un peu comme une courtisane allumant le riche galant attiré et elle lui murmura:
—Ah! sire, si vous vouliez être généreux... être bon!... comme on vous bénirait!... comme on vous aimerait...
Napoléon interrompit sèchement cette souveraine minaudant et faisant de trop significatives avances:
—Votre Majesté devrait savoir mes intentions, dit-il, je les ai communiquées à l’empereur de Russie, pour qu’il se chargeât de les faire connaître au roi Guillaume, puisque l’empereur Alexandre avait bien voulu être médiateur entre nous. Ces intentions sont invariables. Ce que j’ai fait, madame, je ne puis même vous cacher que je ne l’ai fait que pour l’empereur de Russie...
Et, saluant, il se retira.
C’était sec et raide. La reine de Prusse, humiliée comme femme dont on refusait la possession, se trouvait définitivement dépossédée comme souveraine. Elle en conserva une haine irréconciliable contre Napoléon et contre la France.
Quant à son faible et un peu ridicule mari, il se montra plus sensible aux affronts que lui fit subir Napoléon, affectant de le traiter comme une non valeur couronnée, que de la perte de la moitié de ses provinces.
A une partie de cheval surtout il avait été cruellement froissé.
Napoléon, qui toujours tenait sa monture en avant, s’était mis à partir en sifflotant, laissant le roi de Prusse auprès de Duroc, demandant timidement:
—Faut-il le suivre?...
Le roi vaincu se ressouvint de son humiliation, quand vainqueur, à son tour, il se montra impitoyable pour celui qui, en somme, l’avait épargné.
Si Napoléon commit à Tilsitt la faute énorme en s’abandonnant à la chimère d’une alliance russe, il fit aussi la faute secondaire de ne pas écraser son ennemi, de ne pas morceler les états prussiens. Il n’abattit cette puissance que juste assez pour donner au peuple allemand le désir de la revanche et pour ranimer son patriotisme. Il y avait aussi un autre moyen qui consistait à ménager l’amour-propre du roi de Prusse et à s’en faire un ami, un protégé. Frédéric-Guillaume n’eût pas demandé mieux. Mais il n’avait ni sœur, ni parente à donner comme épouse à Napoléon. Il fut sacrifié.
La paix de Tilsitt fut signée le 6 juillet 1807. Le lendemain, les souverains échangèrent les ratifications.
Napoléon portait le grand cordon de Saint-André, Alexandre le grand cordon de la Légion d’honneur.
La garde impériale russe et la vieille garde, rangées en bataille, faisaient la haie.
Napoléon fit sortir un grenadier russe et lui attacha lui-même la croix de la Légion d’honneur sur la poitrine, au milieu des applaudissements des deux armées.
Puis, les tambours battant aux champs, les deux empereurs s’embrassèrent une dernière fois et se séparèrent.
Cette entrevue mémorable était terminée. La France était glorieuse, triomphante. Napoléon dominait l’Europe respectueuse, éblouie. Alexandre emportait une vive admiration pour le général parvenu, plus des concessions fort avantageuses pour un souverain à qui les armes avaient été contraires.
Le roi de Prusse payait les frais de l’alliance.
Disparu, caché à Memel, auprès de sa reine en pleurs, Frédéric-Guillaume ruminait la vengeance. On l’avait frappé, assez fort pour l’exaspérer, trop faiblement pour le mettre hors d’état de prendre sa revanche.
Et Napoléon, entraîné par son imagination, attiré par le mirage de l’alliance russe, debout sur le faîte où la victoire l’avait monté, allait commencer à descendre le versant fatal, au bas duquel étaient le désastre, l’abdication, l’exil, la mort.
IV
L’ALLIANCE AUTRICHIENNE
Trois années s’écoulèrent sans que Napoléon donnât suite à ses projets de divorce et cherchât à réaliser son rêve de l’alliance russe, consolidée par un mariage avec la grande-duchesse Anne.
La guerre d’Espagne, la campagne d’Autriche avaient rempli ces années.
Ce désir d’avoir un héritier et de fonder sa dynastie sur un mariage avec la fille ou la sœur d’un souverain grandissait cependant, de plus en plus, dans le cœur de Napoléon.
A Erfurt, il s’était ouvert nettement à son bon ami l’empereur Alexandre de son souhait de cimenter l’alliance en devenant son beau-frère.
Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce projet. Il n’avait fait qu’une seule objection: la résistance de l’Impératrice-mère.
Alexandre, en même temps, insista pour que la Pologne fût à jamais effacée comme nation et qu’aucune pensée de relèvement de ce malheureux pays ne pût naître, en quelque circonstance que ce soit.
Des négociations secrètes, en vue d’une alliance avec la grande-duchesse, furent entamées par M. de Talleyrand et M. de Champagny...
Un conseil privé fut convoqué par l’Empereur, le 21 janvier 1810, pour examiner cette grave affaire.
En firent partie: l’archichancelier Cambacérès, le roi Murat, Berthier, M. de Champagny, l’architrésorier Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand, Garnier, président du Sénat; Fontanes, président du Corps législatif; Maret, remplissant l’office de secrétaire.
L’Empereur présidait. Il annonça son projet de faire rompre son mariage avec Joséphine et demanda l’avis de ses conseillers sur le choix de la nouvelle épouse.
—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de Champagny, ensuite vous voudrez bien me donner votre avis.
M. de Champagny présenta un rapport sur les trois alliances entre lesquelles il était possible de choisir: l’alliance russe, l’alliance saxonne, l’alliance autrichienne.
Après avoir examiné les qualités personnelles des trois princesses, la fille du roi de Saxe se trouvait un peu mûre, mais une femme d’un rare mérite; l’archiduchesse d’Autriche était belle, bien portante, élevée admirablement; la sœur d’Alexandre, plus jeune, appartenait malheureusement à une religion qui n’était pas celle de la France et sa présence sur le trône créerait des difficultés religieuses. Il faudrait notamment installer une chapelle grecque aux Tuileries. M. de Champagny, ancien ambassadeur à Vienne, conclut, au point de vue des avantages politiques, à l’union avec la princesse autrichienne.
Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis, en commençant par les personnes les moins susceptibles de donner un conseil judicieux. Lebrun se prononça pour le mariage saxon. Le prince Eugène et Talleyrand se déclarèrent partisans de la maison d’Autriche. Garnier approuva Lebrun, disant que l’alliance saxonne ne compromettait aucun intérêt et remplissait le but principal de l’Empereur: la naissance d’un héritier. M. de Fontanes s’éleva contre la présence à Paris d’une impératrice non catholique. Maret approuva le choix de l’archiduchesse. Berthier parla comme lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui réveillerait les fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette. On verrait dans cette union un retour à l’ancien régime. L’archichancelier Cambacérès, consulté le dernier, opina pour l’alliance russe. Il estima l’antagonisme séculaire de l’Autriche un danger permanent pour le trône, qu’un mariage ne ferait pas cesser. La Russie, éloignée de la France, n’avait pas de raisons de devenir son ennemie; et la guerre avec elle serait plus dangereuse, plus incertaine qu’avec l’Autriche. Il conclut donc à l’alliance russe.
L’Empereur congédia le conseil, après l’avoir remercié, et ajourna sa résolution.
Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d’obtenir le consentement de l’Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès de l’empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai. La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se pressait pas de répondre.
On opposait l’état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.
Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le poussa à rompre.
Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la condition qu’on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de Pologne.
Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l’alliance russe.
Mais il fallait d’abord rompre avec Joséphine.
Il l’aimait toujours, et ce n’était pas sans de violents combats ni sans une vraie résistance intérieure qu’il se préparait à trancher ce lien puissant de l’affection et de l’habitude.
Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait toujours, malgré l’âge et les rides, belle et séduisante. Elle était restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant l’épouse.
A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu’il laissait enceinte, il avait décidé de précipiter les choses et d’avertir Joséphine. Il savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d’avoir un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de Saxe et la fille de l’empereur d’Autriche. Déjà, il renonçait nettement à la sœur d’Alexandre.
Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une dernière fois avec Cambacérès.
Il le convoqua donc à Fontainebleau.
Au petit jour, dans un cabinet qu’éclairaient à peine des bougies achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l’aurore, Napoléon et son confident l’archichancelier s’abordèrent.
Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l’Empereur dit à Cambacérès:
—Eh bien! qu’ai-je appris? à Paris l’on a craint ces jours-ci... l’on a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d’Essling a paru douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi?
—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l’on craint, c’est parce qu’il s’est produit dans ces derniers mois des sujets d’alarme... on a parlé d’une tentative d’assassinat dont vous auriez été l’objet à Schœnbrunn...
Napoléon répondit aussitôt:
—On a eu tort de s’inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue redingote, que j’avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs reprises à s’approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre... Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement... Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout ouvert...
—Ce couteau vous était destiné, sire?
—Oui... le jeune homme a avoué... Je l’ai interrogé moi-même, et je l’ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s’appelait Staaps et était le fils d’un ministre protestant d’Erfurt... Ce petit misérable s’exprimait avec calme... Il m’a répondu qu’il avait agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces enfantillages!...
—C’est que votre vie est si précieuse, sire!...
—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle, atteint par un poignard stupide, qu’adviendrait-il de mon œuvre, de ma France?... Tout s’écroulerait avec moi... J’ai bâti sur le sable, Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l’empire des fondations plus solides...
L’archichancelier fit une grimace:
—Votre Majesté veut un héritier... Je n’ai pas la prétention de la faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le peuple la répudiation de l’Impératrice, que le clergé va intervenir et agiter l’opinion.
—Je ferai rentrer le clergé dans l’obéissance, comme j’ai tenu en respect le pape! dit avec hauteur Napoléon.
—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage clandestin célébré la veille du sacre...
Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur:
—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n’ont pas été remplies...
—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre... le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette cérémonie...
—C’est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement des Tuileries... mais sans témoins... c’était une formalité de complaisance, destinée à lever les scrupules du pape...
—L’officialité contestera...
—Il n’y a pas eu consentement... je n’étais pas libre... ce simulacre de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques et le conseil d’Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait venir pour vous prier de préparer l’Impératrice à un grave entretien avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir...
Cambacérès s’inclina et prenant congé de l’Empereur, murmura:
—Il n’a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se brouiller avec la Russie... et nous aurons l’alliance autrichienne... c’est-à-dire toute l’Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre Empereur!... Pauvre France!...
Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement les épaules, se rendit chez Joséphine.
V
LE DIVORCE
Depuis longtemps Joséphine s’attendait au coup qui devait la frapper si terriblement.
Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur l’affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres authentiques, pour maintenir son rang d’épouse.
Mais depuis la belle Polonaise et l’intimité de Schœnbrunn, était-elle sûre d’avoir conservé le cœur de Napoléon?
Prévenue par l’archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux.
La scène fut courte et déchirante:
C’était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe qu’il voulait être seul.
Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête.
Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l’intérêt de l’Etat exigeait qu’il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait annuler son mariage afin d’en contracter un second...
Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l’avait payée de retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant les minutes d’abandon, les heures si douces d’intimité, Napoléon l’interrompit avec brusquerie, voulant résister à l’émotion qui s’emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase brutale, impitoyable:
—N’essaie pas de m’attendrir... ne compte pas me faire changer de résolution... je t’aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que je me sépare de toi... la politique n’a pas de cœur... elle n’a que de la tête!...
Joséphine alors poussa un grand cri et s’évanouit.
L’huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu’elle se trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l’intimité des deux époux, et à se rendre témoin d’une scène cruelle.
L’Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de Bausset:
—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.
M. de Bausset suivit le souverain.
Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris déchirants...
—Ha! je n’y survivrai point!... qu’on me laisse mourir! murmurait-elle au milieu de sanglots.
—Êtes-vous assez fort pour enlever l’Impératrice et la porter chez elle par l’escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je vais vous aider!
Et tous deux, l’Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine, toujours évanouie.
M. de Bausset chargea l’Impératrice inerte sur son épaule et se mit à marcher avec précaution.
L’Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre.
Il ouvrit lui-même la porte d’un couloir et dit à Bausset:
—A présent, descendez l’escalier...
—Sire, l’escalier est trop étroit... je vais tomber...
Alors Napoléon se décida à réclamer l’aide de l’huissier de la chambre.
Il lui remit le flambeau qu’il tenait, et, prenant les deux jambes de Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras.
On la descendit ainsi, lentement, péniblement.
Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu’on menait au cercueil.
Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer:
—Ne me serrez pas si fort!
Il se rassura alors sur la santé de l’épouse répudiée.
Napoléon était plus troublé, plus affecté qu’elle.
Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être cruellement puni par la suite.
C’était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui présidait à sa chance.
Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu aux Tuileries, à neuf heures du soir.
Dans le grand cabinet de l’Empereur, en des fauteuils prirent place: Madame Mère, les reines d’Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène, vice-roi d’Italie, s’assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et de Regnauld de Saint-Jean-d’Angély, occupaient des chaises devant la table où se trouvait préparé l’acte de divorce.
Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où il annonçait la résolution prise, d’accord, par lui et sa très chère épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l’espérance perdue d’avoir des enfants de Joséphine.
—«Parvenu à l’âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir l’espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu’il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n’est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu’il m’est démontré qu’il est utile au bien de la France.
»J’ai le besoin d’ajouter que loin d’avoir jamais eu à me plaindre, je n’ai au contraire qu’à me louer de l’attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main; je veux qu’elle conserve le rang et le titre d’impératrice, mais surtout qu’elle ne doute jamais de mes sentiments et qu’elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami.»
Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais elle ne put y parvenir. Les larmes l’étouffaient. Elle passa le papier à Regnauld de Saint-Jean-d’Angély qui lut à sa place.
Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner à l’empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais l’un et l’autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie.»
Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n’avait ajouté qu’une ligne, touchante dans sa simplicité même:
«Je me plais à donner à l’Empereur la plus grande preuve d’attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!»
Cette attitude de Joséphine, à l’époque douloureuse du divorce, lui fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique et de l’ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours indulgente.
Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce.
Il était conçu en termes sobres, précis. L’article 1er portait que le mariage entre l’Empereur Napoléon et l’Impératrice Joséphine était dissous. L’article 2 conservait à l’Impératrice Joséphine le titre et rang d’impératrice couronnée. L’article 3 fixait son douaire: une rente annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l’Etat lui était allouée. Les successeurs de l’Empereur devaient être tenus d’exécuter les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.
On a prétendu que des moyens juridiques s’opposaient à la déclaration de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil célébré le 9 mars 1796, devant l’officier municipal du deuxième arrondissement de Paris. D’abord Joséphine s’était rajeunie de quatre ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d’un an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce n’était permis qu’aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On a dit aussi qu’on aurait pu arguer de l’article 7 du statut impérial portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille impériale de tout sexe et de tout âge.»
Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales, pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur?
Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu abnégation et sacrifice de la part de l’Impératrice à consentir à ce douloureux déchirement. Du côté de l’Empereur, il y a eu abnégation et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d’une affection moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu’aux années de sa jeunesse, mais d’une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes qu’il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux alanguis de Joséphine.
Un cérémonial avait été réglé pour l’exécution du divorce prononcé.
Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l’union dissoute, était un samedi.
A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux Tuileries pour la conduire à la Malmaison.
Le temps était affreux. Le ciel semblait s’être mis en deuil pour cette cérémonie, rappelant un service funèbre.
La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la douleur de l’ex-Impératrice.
Elle l’avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l’éclat du pouvoir, au milieu du rayonnement de la souveraineté!...
Son fils, le prince Eugène, qui avait d’ailleurs fait partie du conseil privé, consulté par Napoléon, l’accompagnait.
L’Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé coucher à Trianon.
Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison.
—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste découragement. Soigne ta santé qui m’est si précieuse. Dors bien. Songe que je veux que tu sois calme, heureuse!...
Il l’embrassa tendrement et repartit pour Trianon.
Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël.
Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public, d’une écrasante solennité?
Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère plus joyeux. La fatalité des choses s’interposait entre eux. Ils étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne pouvaient se reprendre.
On ne s’éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d’une femme qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le ménage impérial avait été heureux. L’Empereur n’a jamais, par la suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L’orgueil, chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu’il endurait le martyre de l’humiliation quotidienne sous les griffes du félin britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un remords.
Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne pouvait plus désormais s’arrêter qu’au plus bas, en se brisant.
Joséphine enterrée à la Malmaison, l’on poussa fort les préparatifs de la seconde union de l’Empereur.
Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels s’adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont Cambacérès disait: «Il est tout près d’être un homme d’Etat, il ment très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une jeune impératrice.
M. de Metternich fit savoir à l’Empereur, par l’intermédiaire du duc de Bassano, que s’il s’adressait à la cour d’Autriche, il n’éprouverait aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur, comme avec la Russie.
L’Autriche, en effet, n’avait pas les mêmes raisons que la Russie de prolonger l’attente de Napoléon, afin d’aviver son désir et de lui arracher l’engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le royaume de Pologne ne serait rétabli.
L’empereur d’Autriche redoutait un démembrement de son empire. En donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au moins pour un temps, et le temps c’était là, comme toujours, le salut.
Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon, gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l’Autriche ne serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir, à jeter sa fille dans les bras de Napoléon.
Il fit venir le comte de Narbonne et s’ouvrit à lui. Une archiduchesse d’Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et pousserait certainement Napoléon à s’arrêter à la paix, à jouir enfin de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il deviendrait le fils d’adoption.
Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des intentions de l’empereur d’Autriche, rompait avec le czar, et envoyait une lettre autographe à François II.
C’était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un faste exceptionnel.
Napoléon était tout changé, depuis qu’il avait la certitude de devenir le gendre d’un roi, d’un vrai roi, sa marotte.
Il se regardait avec curiosité. Il s’interrogeait avec anxiété. Il se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les mâchoires devant les glaces comme pour s’assurer de la solidité et de l’éclat de sa denture.
A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et d’aspect.
Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d’un de nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c’est qu’il ne marchait qu’entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et autres colosses de l’armée.
Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues, s’était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses joues se gonflaient, son menton s’arrondissait. La médaille antique du général d’Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très peu abondante, sa chevelure s’éclaircissait, la calvitie faisait ses ravages; son front, naturellement découvert et haut, s’agrandissait; les tempes commençaient à se dégarnir.
Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la puissance acquise, semblaient s’être emplis d’une lumière rayonnante, projetant alentour comme un éblouissement.
Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l’ont subi. Nul ne l’affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l’œil dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d’hommes autant qu’un destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes suggestifs, pourra expliquer, mieux que l’analyse historique, l’incomparable force de séduction dont fut pourvu l’Empereur.
Les particularités physiques de Napoléon n’avaient rien d’anormal. Sa tête était d’une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence (60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très sensible. Il fallait lui garnir d’ouate ses fameux petits chapeaux. Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées. Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand l’artillerie n’arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à charger.
Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue le reposait. Il était doué d’une force de travail exceptionnelle. Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette note écrite de sa main en marge d’un état qui lui était remis par le comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n’a-t-on pas mentionné deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s’en souvenait et, au milieu d’une paperasserie formidable contenant tout le contingent et tout l’effectif de ses armées, il était étonné de ne pas retrouver ses deux canons d’Ostende. Il montrait à Lacuée, revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l’état A représentant la situation de l’armée, après la réception des conscrits de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si bien fait qu’il se lit comme une belle pièce de poésie.»
Il se trouvait donc dans la force de l’âge et au sommet de la puissance quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.
L’idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d’œil aux miroirs et le changement qui se produisait dans ses manières.
La première modification que la proximité du mariage amena dans ses habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume.
Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être lui nuirait dans l’esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à cette couronne nocturne et résolut de s’habituer à coucher tête nue.
Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et arroser d’eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile, des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n’a jamais porté d’autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs.
Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de Naples, très charlatan, très empanaché. L’habit, d’ailleurs, ne lui plut pas et il ne voulut pas le conserver.
En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le surchargent.
Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons souliers par un cordonnier pour dames; il mande l’incomparable Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse.
Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur.
En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu’il met à chevaucher sur un champ de bataille.
Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l’ancienne.
Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s’arrête parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette qu’il faisait accrocher dans le salon de la future impératrice, et on pourrait l’entendre alors murmurer, un sourire d’orgueil satisfait sur les lèvres:
—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...
Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette.
Dans un de ces moments-là, d’extase et de jouissance intérieure, Napoléon aperçut Lefebvre.
—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne humeur, j’ai à vous parler...
Lefebvre grogna entre ses dents:
—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son Autrichienne... c’est une perfection... une huitième merveille... jamais on n’a vu une si belle princesse! qu’il prenne Maret ou Savary pour ces confidences-là... moi, ça ne m’intéresse guère!
Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine l’Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses d’Autriche dont l’alliance avait toujours été funeste au pays qui les accueillait.
Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait pas se quitter au milieu de la bataille.
Cependant, l’Empereur l’ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d’or semée d’abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages.
—Hein! maréchal, c’est beau, c’est frais? dit Napoléon de l’air satisfait d’un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du propriétaire, fier de son installation.
—Oui... c’est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter gros!
Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare, évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c’était le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec conviction au maréchal:
—Il n’y a rien de trop beau, il n’y a rien de trop cher pour celle qui va être l’Impératrice!...
Lefebvre s’inclina et continua à admirer l’ameublement, les rideaux en soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures.
Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois dorés, avec une ribambelle d’amours dansants peints sur le socle et s’enlevant, roses, sur un fond d’un vert tendre charmant.
—L’archiduchesse est très bonne musicienne! dit l’Empereur en touchant légèrement du doigt les cordes de l’instrument qui rendirent un son plaintif et aigrelet.
—Venez, que je vous montre le trousseau de l’Impératrice, reprit-il avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la chambre à coucher préparée pour Marie-Louise.
Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer l’inspection d’un sac de grenadier et une revue de campement que pour apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons, sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec attention suivre l’énumération complaisante que faisait l’Empereur.
Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs.
Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d’Angleterre, et pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy.
Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles.
Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n’en avait eus.
Le portrait de l’Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et des parures d’émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants, tels étaient les somptueux présents de noces faits par l’Empereur, auxquels s’ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs.
Il était, en outre, alloué à l’Impératrice, pour ses dépenses personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour!
Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui témoignaient de l’ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse.
—Hein!... elle sera heureuse, l’Impératrice! dit-il à Lefebvre en terminant la visite.
—Oui, sire, d’autant plus que l’archiduchesse passe pour vivre fort chichement à la cour de son père... Elle n’a que des bijoux de la plus grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix d’une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l’empereur François à la portion congrue... ça va la changer, l’archiduchesse!... Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire d’être la femme de l’empereur Napoléon!...
—Flatteur!... dit l’Empereur gaiement, pinçant l’oreille du maréchal.
—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme ma femme, un peu sans-gêne!
—A propos de ta femme, j’ai à te parler... confidentiellement... tu dîneras avec moi... Allons! à table!
Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se demandant, non sans inquiétude:
—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une chamaillerie avec les sœurs de l’Empereur?
VI
LEFEBVRE BAT NAPOLÉON
Le dîner de l’Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite salle à manger que le vainqueur d’Iéna préférait aux salles d’apparat.
Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu’avec un seul convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service.
Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un quart d’heure à manger, même lorsqu’il avait grand dîner.
Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant signe de la main qu’on ne le suivît pas et qu’on achevât le repas toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d’appétits robustes, et l’archichancelier Cambacérès faisait l’admiration de Napoléon pour la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d’énormes morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l’attention de faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de l’archichancelier.
Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude, l’Empereur dit au prince Eugène, son convive:
—Mais tu n’as pas eu le temps de manger, Eugène?
—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m’invitait, j’avais dîné d’avance.
Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette sage précaution, lorsqu’ils se savaient admis à la table impériale.
L’Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.
Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu’on lui servait.
Il a été constaté, par les anecdotiers de l’Empire, que le grand homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette, préoccupé qu’il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce. Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs, de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l’Empereur avait commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les unes ont tout fait pour lui fausser l’esprit. Il ne voyait les gens qu’à plat-ventre, tant qu’il fut vainqueur et maître; comment ne se serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l’humanité? Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés que lorsque l’Anglais, le Prussien et le Russe l’ont eu abattu;—toute cette valetaille dorée de l’Empire est encore plus petite et plus rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que lorsqu’elle s’aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.
L’Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui lui rappelait l’une de ses plus belles victoires, et puis des plats d’ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin qu’il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce qu’il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit, après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L’Empereur sourit et dit: «Ces fournisseurs n’en font jamais d’autres!...»
Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi simplement, mais un peu plus largement que d’ordinaire.
Napoléon cherchait à s’habituer à rester à table.
C’était un nouveau sacrifice qu’il faisait à sa future épouse.
—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les repas, il faut que je m’y accoutume! disait-il.
Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles habitudes de son souverain.
Un peu d’inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.
Pourquoi l’Empereur, en l’invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...
Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal brusquement:
—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n’est-ce pas?... Je désire savoir ce qu’on pense du divorce... de mon nouveau mariage?...
—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d’autre idée que celle qu’il a plu à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant votre volonté!... nous n’avons pas l’habitude de discuter vos ordres... le divorce, le mariage, pour nous c’est un changement de front... une manœuvre nouvelle qu’il vous a paru nécessaire d’exécuter... Nous n’avons pas à faire d’objections... tout haut du moins!...
—Ah!... et tout bas?... C’est ce que vous dites tout bas que je voudrais savoir...
—Hum!... Ça n’est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l’Impératrice... Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque l’approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous sommes... Ce n’est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre humble origine ou le manque d’usage du beau monde... Oh! je sais ce qu’on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez la reine de Naples ou dans l’entourage de la grande duchesse Elisa...
—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs... D’ailleurs je leur ferai savoir qu’il ne me plaît pas qu’on tourne en dérision les braves qui m’ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce trône qu’elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...
—L’Impératrice Joséphine, sire, n’a jamais toléré ces plaisanteries dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu’une nouvelle souveraine, une princesse élevée à la cour d’Autriche, au milieu de nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite de haut... nous redoutons de paraître d’extraction trop modeste pour si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille d’empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse de Jupiter!...
—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne... votre nouvelle Impératrice ne pourra qu’aimer et honorer des héros comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les griffons fantastiques des écus d’autrefois, mais les villes prises, les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille, les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science héraldique moderne, Marie-Louise l’apprendra et saura la respecter...
—Il n’y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes...
Napoléon fit un geste impatient.
—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n’ont pas gagné de batailles, elles...
—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre.
—Oui... oui, je sais, murmura l’Empereur, mais quelques-unes de ces excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font cependant de bien extraordinaires grandes dames, d’invraisemblables duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de vous marier quand vous étiez sergents!...
—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m’en suis jamais repenti...
—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t’approuve dans tes paroles comme dans tes actes... mais avoue que, à l’heure actuelle, où te voilà maréchal d’Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté celui d’une femme élevée au lavoir.
—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m’aime... je l’aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux campagnes, il nous était donné d’être réunis.
—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!...
—Sire, c’est fait... Il n’y a plus à revenir là-dessus...
—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond.
Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant de deviner la pensée impériale:
—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c’est pour la vie...
—Mais! dit vivement l’Empereur, j’étais marié aussi avec Joséphine et cependant...
—Sire, vous c’était différent.
—C’est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n’as jamais pensé au divorce?...
—Jamais, sire! s’écria le maréchal... je considère le divorce comme...
Il s’arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait passer pour une critique de la conduite de l’Empereur.