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Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III cover

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Chapter 2: MÉMOIRES DE VIDOCQ.
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About This Book

The memoirist recounts episodes and reflections from his career in urban policing, describing how authorities once tolerated and even exploited skilled thieves for amusement and practical ends, and later enlisted criminals as secret agents in exchange for impunity. He examines institutional practices such as recruiting escaped convicts, compromising informants, and using deception to control suspects, while highlighting betrayals, punitive reversals, and the moral ambiguities of such methods. A sequence of anecdotes and observations traces shifts in policing tactics, social attitudes toward vice, and the fraught relationship between law enforcement and the criminal underworld.

The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

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Title: Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Author: Eugène François Vidocq

Release date: November 19, 2011 [eBook #38059]

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE VIDOCQ, CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ JUSQU'EN 1827, TOME III ***

MÉMOIRES
DE
VIDOCQ,
CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ,
JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRIÉTAIRE ET FABRICANT DE PAPIER, A SAINT-MANDÉ.

Que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce ne sont pas là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans l'imagination, et font des prosélytes à l'impureté. Je décris les mauvaises mœurs, non pour les propager, mais pour les faire haïr. Qui pourrait ne pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier degré de l'abrutissement?

MÉMOIRES, tome III.

TOME TROISIÈME.



PARIS,
TENON, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
RUE HAUTEFEUILLE, Nº 30.
1829.

TABLE

MÉMOIRES
DE
VIDOCQ.

CHAPITRE XXXII.

M. de Sartines et M. Lenoir.—Les filous avant la révolution.—Le divertissement d'un lieutenant-général de police.—Jadis et aujourd'hui.—Les muets de l'abbé Sicard et les coupeurs de bourse.—La mort de Cartouche.—Premiers voleurs agents de la Police.—Les enrôlements volontaires et les bataillons coloniaux.—Les bossus alignés et les boiteux mis au pas.—Le fameux Flambard et la belle Israélite.—Histoire d'un chauffeur devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale parisienne.—On peut être patriote et grinchir.—Je donne un croc-en-jambe à Gaffré.—Les meilleurs amis du monde.—Je me méfie.—Deux heures à Saint-Roch.—Je n'ai pas les yeux dans ma poche.—Le vieillard dans l'embarras.—Les dépouilles des fidèles.—Filou et mouchard, deux métiers de trop.—Le danger de passer devant un corps de garde.—Nouveau croc-en-jambe à Gaffré.—Goupil me prend pour un dentiste.—Une attitude.

Je ne sais quelle espèce d'individus MM. de Sartines et Lenoir employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien, c'est que sous leur administration les filous étaient privilégiés, et qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant-général se souciait peu de les réduire à l'inaction, ce n'était pas là son affaire; seulement il n'était pas fâché de les connaître, et de temps à autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir à son divertissement.

Un étranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le lieutenant-général mettait à ses trousses la fleur des filous, et une récompense honnête était promise à celui d'entre eux qui serait assez adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.

Le vol consommé, M. le lieutenant-général en était aussitôt averti, et quand l'étranger se présentait pour réclamer, il était émerveillé; car à peine avait-il signalé l'objet, que déjà il lui était rendu.

M. de Sartines, dont on a tant parlé et dont on parle tant encore à tort et à travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de France était la première police du monde. De même que ses prédécesseurs, il avait une singulière prédilection pour les filous, et tous ceux dont il avait une fois distingué l'adresse, étaient bien certains de l'impunité. Souvent il leur portait des défis; il les mandait alors dans son cabinet, et lorsqu'ils étaient en sa présence, «Messieurs, leur disait-il, il s'agit de soutenir l'honneur des filous de Paris; on prétend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses gardes, ainsi prenez vos précautions et songez bien que j'ai répondu du succès.»

Dans ces temps d'heureuse mémoire, M. le lieutenant-général de police ne tirait pas moins vanité de l'adresse de ses filous, que feu l'abbé Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les ambassadeurs, les princes, le roi lui-même étaient conviés à leurs exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on pariait alors pour la subtilité d'un coupeur de bourse; et dans la société souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou à la police, comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait toujours dans sa manche une vingtaine des plus rusés, qu'il gardait pour les menus plaisirs de la cour; c'étaient d'ordinaire des marquis, des comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les manières des courtisans, avec lesquels il était d'autant plus aisé de les confondre, qu'au jeu, un même penchant pour l'escroquerie établissait entre eux une certaine parité.

La bonne compagnie, dont les mœurs et les habitude ne différaient pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre, les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mémoires du règne de Louis XV, qu'on les priait pour une soirée, comme de nos jours on prie, l'argent à la main, le célèbre prestidigitateur, M. Comte, ou quelque cantatrice en renom.

Plus d'une fois, à la sollicitation d'une duchesse, un voleur réputé pour ses bons tours fut tiré des cabanons de Bicêtre; et si, mis à l'épreuve, ses talents répondaient à la haute opinion que la dame s'en était formée, il était rare que, pour se maintenir en crédit, peut-être aussi par galanterie, M. le lieutenant-général n'accordât pas la liberté d'un sujet si précieux. A une époque où il y avait des grâces et des lettres de cachet dans toutes les poches, la gravité d'un magistrat, quelque sévère qu'il fût, ne tenait pas contre une espiéglerie de coquin, pour peu qu'elle fût comique ou bien combinée: dès qu'on avait étonné ou fait rire, on était pardonné. Nos ancêtres étaient indulgents et beaucoup plus faciles à égayer que nous; ils étaient aussi beaucoup plus simples et beaucoup plus candides: voilà sans doute pourquoi ils faisaient tant de cas de ce qui n'était ni la simplicité, ni la candeur..... A leurs yeux, un roué était le nec plus ultrà de l'admirable; ils le félicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient à conter ses prouesses et à se les faire conter. Ce pauvre Cartouche, quand on le conduisit à la Grève, toutes les dames de la cour fondaient en larmes; c'était une désolation.

Sous l'ancien régime, la police n'avait pas deviné tout le parti que l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de récréation, et ce n'a été que plus tard qu'elle imagina de remettre entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la sûreté commune. Naturellement, elle dut donner la préférence aux voleurs les plus fameux, parce qu'il était probable qu'ils étaient les plus intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents secrets: ceux-ci ne renonçaient pas à faire du vol leur principal moyen d'existence, mais ils s'engageaient à dénoncer les camarades qui les seconderaient dans leurs expéditions: à ce prix, ils devaient rester possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pût les rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient participé. Telles étaient les conditions de leur pacte avec la police; quant au salaire, ils n'en recevaient point, c'était déjà une assez grande faveur que de pouvoir se livrer à la rapine impunément. Cette impunité n'expirait qu'avec le flagrant délit, lorsque l'autorité judiciaire intervenait, ce qui était assez rare.

Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non encore condamnés ou libérés: vers l'an VI de la République, on y fit entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets, afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrême défiance, et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en débarrasser. D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les Richard, les Cliquet, les Mouille-Farine, les Beaumont, et beaucoup d'autres qui avaient été des limiers de la police, furent tous reconduits au bagne, où ils ont terminé leur carrière, accablés des mauvais traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient trahis; alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux agents, et le champ restait aux plus astucieux.

Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les Compère, les César Viocque, les Longueville, les Simon, les Bouthey, les Goupil, les Coco-Lacour, les Henri Lami, les Doré, les Guillet, dit Bombance, les Cadet Pommé, les Mingot, les Dalisson, les Edouard Goreau, les Isaac, les Mayer, les Cavin, les Bernard Lazarre, les Lanlaire, les Florentin, les Cadet Herries, les Gaffré, les Manigant, les Nazon, les Levesque, les Bordarie, faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, où ils s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance?

Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes à leur arc, furent en très petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait aux faux-frères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte comme de l'appréhension de tout péril qu'il est indispensable d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin d'échapper à l'arbitraire dont la police était armé, contribua à propager parmi les voleurs l'habitude de la délation.

Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les individus réputés voleurs incorrigibles (dénomination absurde dans un pays où l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté. Les voleurs réputés incorrigibles étaient aussi, dans leur genre, une espèce de suspects: réduits à envier le sort des condamnés, puisque du moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer pour de petits vols, que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour lequel ils désiraient être traduits, leur avait été cédé, moyennant une légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors ceux qui avaient des crimes à revendre! Ils vidaient plus d'un broc dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait. C'était un beau jour pour le dénoncé volontaire que celui où il était extrait de Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau pourtant que celui où, amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps écoulé, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui était enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la juridiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à Bicêtre, où il restait indéfiniment.

Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de Saint-Lazare regorgeait de ces infortunées que des rigueurs illégales réduisaient au désespoir.

Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un moment où, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux, du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence, suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre fin à leur captivité, et qu'on délivrerait sur le champ des feuilles de route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrolés volontaires. Tous étaient persuadés qu'on les laisserait rejoindre librement; on le leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade jusqu'à leur destination? Dès-lors les prisonniers ne durent plus être très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que leur zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geolier de les solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut être sûr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige de lui. Celui de Bicêtre sollicitait non-seulement les prisonniers valides, mais encore ceux qui ne l'étaient pas; point d'infirmité, quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption: tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux vieillards. En vain réclamaient-ils: le préfet avait décidé qu'ils seraient soldats, et, bon gré, mal gré, on les transportait dans les îles d'Oléron où de Ré, où des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres[1]. L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se souciaient pas d'être soumis à un semblable régime, offrirent à la police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers à tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir honnête homme; mais pouvait-il persévérer dans cette résolution? Il était sans solde, et quand on a bon appétit, l'estomac crie souvent plus haut que la conscience.

Etre mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire condition: c'est à-la-fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible de se faire absoudre.

Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner ici les deux faits suivants.

M. Amar, accusateur public, se rendait à sa campagne; en descendant de voiture, il s'aperçoit que la vache qui contenait ses effets a été enlevée: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de mettre tout en œuvre pour parvenir à les connaître; il veut appeler sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se résoudre à regarder comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice; le châtiment serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il présente une requête au grand-juge afin de faire décider cette question, si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance aggravante?

M. Amar provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle qu'il la désirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait allumé la bile du criminaliste, furent découverts et arrêtés. Ils avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés: c'était le nommé Bonnet, agent secret; ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet, quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamné à douze ans de fers.

Plus tard deux autres agents secrets, Cadet Herries et Ledran, son beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, Tormel père et fils, qui, signalés ensuite par eux à la perquisition, furent atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient eu les profits. Soit à Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je ne les entendisse se reprocher réciproquement leur turpitude. Du matin au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce furent leurs ignobles débats qui me révélèrent combien le métier que j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins précaire que celui de mes devanciers.

Dans le second volume de ces Mémoires j'ai parlé du juif Gaffré, sous les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais à faire à forte partie; Gaffré était retors. Quand je le connus, on le citait comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et à dix-huit il avait été fouetté et marqué sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Sa mère, qui était la maîtresse du fameux Flambard, chef de la police de cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût l'une des plus belles israélites de son temps, les magistrats n'accordèrent rien à ses charmes: Gaffré était trop maron (coupable); Vénus en personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la révolution eût éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le nom de Caille.

Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffré avait perfectionné son éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire qu'il n'y avait point de genre de grinchir dans lequel il ne fût passé maître. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis l'escarpe jusqu'à la tire (depuis l'assassinat jusqu'à la filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans travailler; mais les gens de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier Martin) où, ainsi que son acolyte Francfort, autre juif, il avait été nommé capitaine de la garde nationale.

Gaffré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était pas assez habile pour me cacher ses appréhensions: je l'observai, et ne tardai pas à découvrir qu'il manœuvrait pour me faire tomber dans un piége; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.

Je ne fis jamais connaître à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie; quant à lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si bien qu'en apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en était de même de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me liai pendant ma détention. Ces derniers me détestaient cordialement, et quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être payés de retour. Goupil, le Saint-Georges de la savatte, était du nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment attaché à ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffré. Les Compère, les Manigant, les Corvet, les Bouthey, les Leloutre, essayèrent aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux conseils de M. Henry.

Gaffré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me compromettre: avec Manigant et Compère, il complota de me faire payer (condamner); mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la défiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint-Roch, il m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. «J'emmène aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous signaleront ceux qui pourraient être de leur connaissance.»—Emmenez qui vous voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleversée, sa perruque est en désarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. «Messieurs, je vous en prie», sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux, «je vous en prie»; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il voudrait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif, et puis Gaffré n'est-il pas témoin et acteur de cette scène? s'il ne dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest, où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la transmutation des métaux se réduisait à un simple déplacement qu'il opérait avec une incroyable agilité.

La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-Roch ne fut pas des plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres objets de peu de valeur.

La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût été impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les convives se montrèrent enchantés de m'avoir affranchi, et deux flacons de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre, et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:

«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»

Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du cœur sur le carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue; quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me demanda si je me sentais soulagé.

—«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.

—»Tiens-toi donc, me dit Manigant.

—»Il voit double, observa Gaffré.

—»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le remettra.»

On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à moi! à moi de l'eau!

—»Oui, prends, ça te fera du bien!

—»Tu crois?»

Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon sang-froid.

En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter, on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son secrétaire, écrivez: une montre entourée de brillants, il pâlit et me regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre, et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu manger le morceau.

Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce scélérat y est mort en 1822.

Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver. Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière proposition.

«Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.

»—Oui, qu'est-ce qu'il y a?

»—Si tu veux, nous lui arracherons une dent.

»—Et comment cela?

»—Voilà déjà plusieurs fois qu'il s'adresse à la préfecture pour obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a toujours refusé, et je lui ai donné à entendre qu'il ne dépendrait que de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.

»—Tu as eu tort; car je ne puis rien.

»—Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.

»—C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?

»—Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, si tu t'y prends bien, est un messière qui financera. Il est déjà averti que tu fais la pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi, ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première réquisition.

»—Tu penses qu'il lâchera la monnaie?

»—Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel, après on le promène.

»—A la bonne heure; mais s'il se fâche?

»—Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquiète pas, je me charge de tout. Pas de broderie (écrit), par exemple, tu connais le proverbe, les écrits sont des mâles, et les paroles sont des femelles.

»—C'est çà, autant en emporte le vent; point de reçu, et empochons.

»—Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est quitte pour nier. En attendant, je vais battre comptoir, et il faudra bien qu'il aboule.» Goupil me prend alors la main, et me la serrant dans la sienne, il continue: «Je me rends de ce pas chez François, je t'annoncerai pour ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez-vous pour huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, parce que, soi-disant, tu auras été retardé; à minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras semblant de t'en formaliser, et François saisira l'occasion pour te pousser la botte. Tu es un homme d'estoque, le reste va sans dire. Au revoir.»

»—Au revoir, répondis-je; nous nous séparâmes. Mais à peine étions-nous dos-à-dos, que Goupil revint sur ses pas.

»—Ah ça! me dit-il, tu sais qu'à des fois la plume vaut mieux que le pigeon, il me faut de la plume, ou sinon...» Soudain prenant une attitude disloquée, ouvrant une bouche énorme, balançant ses mains à six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la menace par une retraite de corps et par une avancée des jambes dans lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins grotesque.

»—C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons, c'est convenu.

»—Foi de grinche?

»—Oui, sois tranquille.»

Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, où j'instruisis M. Henry de la proposition que l'on m'avait faite. «J'espère, me dit ce chef, que vous ne vous prêterez pas à cette intrigue.» Je lui protestai que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon gré de l'avoir averti. «Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner une preuve de l'intérêt que je vous porte,» et il se leva pour prendre dans son casier un carton qu'il ouvrit: «Vous voyez qu'il est plein; ce sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent.» Ces rapports étaient l'œuvre des inspecteurs et des officiers de paix, qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement: c'était là leur refrain, c'était aussi celui des voleurs que j'avais fait prendre en flagrant délit; ils me dénonçaient comme leur complice, mais quand de toutes parts de défavorables préventions me rendaient accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à force d'alibi incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre, devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M. Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître, elles s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-champ.

CHAPITRE XXXIII.

Un enfonceur enfoncé.—La provocation.—Les loups, les agneaux et les voleurs.—Ma profession de foi.—La bande à Vidocq et le Vieux de la Montagne.—Il n'y a plus de morale dans la Police.—Mes agents calomniés.—Il n'est si bon matou, qui attrappe une souris avec des mitaines.—L'instrument du péché.—Mettez des gants.—Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable va-t-il se nicher?—Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.—Les roulettes ambulantes et les trop philantropes.—Les bonnes mœurs, les bonnes lettres, les bonnes études.—Les jésuites de robe longue et de robe courte.—L'empire du cotillon.—Dureté des voleurs qui se croient corrigés.—Coco-Lacour et un ancien ami.—Castigat ridendo mores.

Gaffré et Goupil ayant échoué dans leurs manœuvres pour me compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse que pour avoir coopéré avec eux à quelques découvertes de peu d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet particulier.

Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire; enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas franc avec les amis; nous savons bien que tu travailles, mais t'es une lime sourde (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes affaires.»

J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.

«Tiens, reprit-il, t'as beau battre, on ne m'en conte pas à moi; je n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te parler comme si t'étais mon frère, après ça je pense que tu n'auras plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois affaires que je reluque, nous les ferons ensemble, ça ne nous empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»

—«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans à Bicêtre.»

—«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas p'têtre.»

Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage, et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.

«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine! plutôt être gerbé à vioque (jugé à vie): faut être bien mézière (nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis quelque chose, c'est que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un chopin. J'ai déjà préparé tout mon bataclan, les fausses clés ont été essayées; si tu veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»

—«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de m'entortiller.»

—«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça? (Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme, c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est presque en face de la maison où nous serons à grinchir, et sitôt que tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous. C'est-il ça parler?

Il y avait une telle apparence de sincérité dans ce discours, que véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était perdre son temps.

J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait, lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.

«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»

Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures, chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre dans la soirée; je lui donnai en même temps toutes les instructions qui lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant délit.

A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la Haumerie. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut condamné à dix ans de fers.

Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas; s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard? Et si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre, n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important, c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais que ce soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel doit s'épuiser son venin.

Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de cœurs gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger, quand il lui aurait été démontré que des coups de dents ont été donnés, serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre. Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention, ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis, si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police, après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice aurait son cours.

Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre des agens de ma brigade, les nommés Utinet, Chrestien, Decostard et Coco-Lacour, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus fortes dirigées contre moi.

Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non, l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le plus vertueux sera facilement égaré. Des raisonnements captieux, des combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils, peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats, les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire des patriotes de 1816 sollicités par l'infâme Schilkin. Mais revenons à la brigade de sûreté.

Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils imaginèrent le surnom de bande à Vidocq, qui fut appliqué au personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes? C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale! Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus directement, mais ils attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui reprochât de l'avoir volé.

Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait expulsé immédiatement.

Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était impossible de reprocher à mes agents de travailler dans la foule. Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close, ils savaient le proverbe: Il n'est si bon matou qui attrape une souris avec des mitaines. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les clabauderies auxquelles ils étaient en butte.

«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec des gants.»

Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade; quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse participé, soit avec d'autres, soit avec eux.

Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche, adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police, ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades; et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais. Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne connusse pas ce vieil adage qui dit qu'il est impossible d'empêcher la rivière de couler. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite, je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient pas; car j'avais mes mouches, et par elles j'étais instruit de tout ce qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs obligations[2] était aussitôt réprimée. Ce qui paraîtra surprenant, c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.

En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade, ceux qui prenaient ce qu'on appelle du cœur à l'ouvrage, finissaient par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes. J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un nommé Desplanques, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de secrétaire.

Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit, une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde. Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques sortait du bagne, où il avait passé six ans.

En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots arrêtez, arrêtez, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire, où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.

Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences, ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit de servir un ami, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général, un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se montrera implacable à leur égard.

Un jour les nommés Cerf, Macolein et Dorlé, sont amenés au bureau comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève et apostrophe Dorlé en ces termes:

«Lacour. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous corriger?

»Dorlé. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!

»Lacour, furieux. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?

»Dorlé. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades, vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les amis ne vous ont jamais appelé»autrement.—Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de cette force?

»Cerf, haussant les épaules. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde s'en mêle; monsieur Lacour!!!

»Lacour. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres mœurs; castigat ridendo mores; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des égarements; mais....»

Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions dans lesquelles ils avaient travaillé ensemble. Maintes fois Lacour a éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.

CHAPITRE XXXIV.