Dieu vous bénisse!—Les conciliabules.—L'héritage d'Alexandre.—Les cancans et les prophéties.—Le salut en spirale.—Grande conjuration.—Enquête.—Révélations au sujet d'un Monseigneur le dauphin.—Je suis innocent.—La fable souvent reproduite.—Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur Tiger.—L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux Vidocq.—Sa mort, en 1875.
Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui convoitaient mon emploi, et mettaient tout en œuvre afin de parvenir à me supplanter. Coco-Lacour fut notamment l'un de ceux qui se donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux Dieu vous bénisse! lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que Lacour était l'ame de certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se partageait d'avance l'héritage d'Alexandre. J'ignore si cet héritage est échu au plus digne; mais ce que je sais bien, c'est que mon successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.
Des clabauderies et des cancans, Lacour et ses affidés passèrent à des trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles devaient être jugés les nommés Peyois, Leblanc, Berthelet et Lefebure, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou monseigneur le dauphin, ils répandirent le bruit que j'étais à la veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais pas les chausses nettes.
Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées; seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de mes agents, Chrestien, Utinet et Decostard, un redoublement d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches, dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire), j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que je ne parerais pas la botte qu'on allait me porter. Quelle était cette botte? je ne m'en faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce, tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait amenés sur les bancs. Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty. Berthelet et Lefebure confirmaient le dire de Peyois, et un marchand de vins, nommé Leblanc, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la vérité.
Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion, ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin de la diriger à M. Fleuriais, commissaire de police pour le quartier de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté, préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce, dont je reproduis jusqu'à l'orthographe:
A MONSIEUR
Monsieur le Blanc, maître marchand de vin, demeurant barrière du Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche Paris.
«Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de l'état de votre santée Et au meme tamps pour vous prévenir que nous sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peine que vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont vous n'ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard, et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui était innocant Et qu'on a cherché à rendre victime, vous n'ignorés pas les promesse que vous m'avés faite dans votre chambre pour vous soutenir dans le tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc et de la chandelle à votre femme C'est pourquoi si vous mabandonné je ne vous regarderés pas pour un nomme daprés toutes vos belles promesse.
«Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je pourés vous faire appellés en....
«Vous navés Rien a craindre cette a passer secréttement BERTHELET.»
Et plus bas: «japrouve Lecriture ci desus.»
Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent, ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit, de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue:
Ce 29 septembre 1823.
«Monsieur
Daprès les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui porte a charge Daprès la De claration du nommé Peyois qui par une Fosse de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur Labbaty.
»Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la véritée Et votre innoncence je déclare 1º savoir ou la peince a eté achetée 2º de la maison dou elle est sorty 3º et le nom de celui qui la fourny avec véritée
«BERTHELET.»
Et plus bas: «j'approuve leCriture ci Desue.»
Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de la main du chef des employés de la Conciergerie... «lecriture cidessus et la signature est celle de Berthelet.»
«EGLY.»
Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté quarante-cinq sous; qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple, chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. «Le marché conclu, poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me dit: Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai que tu es mon apprenti. J'allai le rejoindre ayant pince à la main, et il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom; Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes; nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où Peyois, se servant de la pince dont j'ai parlé, essaya de faire sauter la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé ce qu'on voulait, nous prîmes la fuite; il était alors deux heures et demie du matin. Nous allâmes tous les trois à l'hôtel d'Angleterre, où Peyois remit à la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie qu'il avait avec lui.
»Avant d'y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans un sac. Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de cinq heures du matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu'il lui avait donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'était. Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez Leblanc à cinq heures du soir, où nous restâmes jusqu'à dix. Leblanc me remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un bout de chandelle. Je m'étais même amusé avec la pointe d'un couteau à tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit après. Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labbaty le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez Leblanc.
»Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m'avait engagé à ne pas le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c'était M. Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince; et il m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir la même chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vérité mon affaire ne devint plus mauvaise.» (Déclaration du 3 octobre 1823.)
Lefebure, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait Leblanc. «Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni à Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait engagé à dire que c'était lui Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.»
Un sieur Egly, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés Lecomte et Vermont, détenus dans cette maison, ayant été entendus par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils m'avaient compromis sans motif, ils lui répondirent: «Bah! nous nous f....... bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous sauver; mais ça a mal réussi.»
Peyois, qui était le plus jeune des condamnés mit moins de franchise dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que j'étais étranger à l'achat de la pince.
«Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a précédé ma mise en jugement, et devant la cour d'assises, j'ai affirmé et soutenu que c'était M. Vidocq qui m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à l'aide de laquelle a été commis le vol qui m'a fait arrêter, ainsi que Berthelet, Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persisté à dire toujours la même chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine. J'avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd'hui que M. Vidocq ne m'a point donné l'argent en question pour acheter la pince; que c'est moi qui l'ai achetée de mon argent: cette pince me coûta quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un ferrailleur en boutique, qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du ferailleur; mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique, qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue. C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique; c'était la première fois que j'achetais quelque chose chez eux.»
Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice, et témoignait le désir de faire des révélations sincères: cette fois, la vérité toute entière allait être connue. Utinet, Chrestien, Decostard, Coco-Lacour, qui étaient venus à l'audience déposer dans le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés: il devint évident que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[3] dont Lacour, Chrestien, Decostard et Utinet s'étaient promis le succès le plus complet. C'étaient eux qui m'avaient envoyé Peyois, lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant; c'étaient encore eux qui avaient engagé Berhtelet à se présenter dans mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l'accusation sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur arrivait d'être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de défense conforme à leurs intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les démarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procédure, soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme témoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.
Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour faire casser le jugement.
Les débats ouverts, Utinet, Chrestien, Lacour et Decostard s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par Peyois. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité, est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le sieur Bazile, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en présence d'une bouteille de vin et de la femme Leblanc, ils déploient toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de le sauver; soyez tranquille, lui dit Chrestien, nous ferons tout ce qu'il faudra faire.
Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du Pilier littéraire ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la collection de livres forains, l'Histoire admirable et pourtant véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard, représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875.
CHAPITRE XXXV.
Les nouvellistes de malheur.—L'Écho de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.—Toujours Vidocq.—Feu les Athéniens et défunt Aristide.—L'ostracisme et les coquilles.—La patte du chat.—Je fais des voleurs.—Les deux Guillotin.—Le cloaque Desnoyers.—Le chaos et la création.—Monsieur Double-Croche et la cage à poulets.—Une mise décente.—Le suprême bon ton.—Guerre aux modernes.—Le cadran bleu de la Canaille.—Une société bien composée.—Les Orientalistes et les Argonautes.—Les gigots des prés salés.—La queue du chat.—Les pruneaux et la chahut.—Riboulet et Manon la Blonde.—L'Entrée triomphale.—Le petit père noir.—Deux ballades.—L'hospitalité.—L'ami de collége.—Les Enfants du Soleil.
Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien désiré lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation; mais, avant d'aller plus loin, j'avais à cœur de montrer qu'il n'est pas toujours bon, bien qu'on ne prête qu'aux riches, d'ajouter foi aux sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards, les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les autres le besoin de me voir évincé de la police?
«Un tel est enfoncé, racontait un ami à sa femme, lorsque le matin ou le soir il revenait au gîte.
—»Pas possible!
—»Eh! mon Dieu! comme je te dis.
—»Par qui donc?
—»Faut-il le demander? par ce gueux de Vidocq.»
Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pavé de Paris, se rencontraient-ils:
«Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est à la Force.
—»Tu plaisantes.
—»Je voudrais plaisanter; il était en train de traiter d'une partie de marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le diable s'en est mêlé; en prenant livraison il a été arrêté.
—»Et par qui?
—»Le misérable!»
Une capture d'une haute importance était-elle annoncée dans les bureaux de la préfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout aussitôt les mouches de bourdonner: «C'est encore ce maudit Vidocq qui a empoigné celui-là.» C'étaient dans la gent moucharde des récriminations à n'en plus finir: tout le long des rues de Jérusalem et de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'écho répétait avec l'accent du dépit, encore Vidocq! toujours Vidocq! et ce nom résonnait plus désagréablement aux oreilles de la cabale, qu'à celles de feu les Athéniens le surnom de Juste, qui leur avait fait prendre en grippe défunt Aristide.
Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards, si, tout exprès pour leur offrir un moyen de se délivrer de moi, on avait ressuscité en leur faveur la loi de l'Ostracisme! Comme alors ils auraient rejoint leurs coquilles! Mais, sauf les conspirations du genre de celles dont M. Coco et ses complices se promettaient un si fortuné dénouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait silence aux frélons. «Voyez Vidocq, leur disaient les chefs; prenez exemple sur lui; quelle activité il déploie! toujours sur pied, jour et nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on répondrait de la sûreté de la capitale.»
Ces éloges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se réveillaient-ils, ce n'était jamais que la verre à la main; et au lieu de se rendre à tire-d'aile où les appelait le devoir, ils se formaient en petit comité, et s'amusaient à me travailler le casaquin, qu'on me passe l'expression, elle n'est pas de moi.
«Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi marons les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.
—»Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en œuvre; il se sert de la patte du chat.....
—»Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisième.»
Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sententieux: «Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.»
Or, voici comment je faisais des voleurs.
Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve un seul qui, même par cas fortuit, ait mis les pieds chez Guillotin.—Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!»
| Ce savant médecin, |
| Que l'amour du prochain |
| Fit mourir de chagrin. |
Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de vins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas étage, est situé en face de ce cloaque Desnoyers, que les riboteurs de la barrière appellent le grand salon de la Courtille. Un ouvrier peut encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant, chez le papa Desnoyers. S'il n'a pas froid aux yeux, et qu'au bâton ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra, les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez Guillotin, il ne s'en tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert et avec le gousset passablement garni.
Que l'on se figure une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis blancs, ont été noircis par des exhalaisons de toute espèce: tel est, dans toute sa simplicité, l'aspect d'un temple consacré au culte de Bachus et de Terpsychore; d'abord, par une illusion d'optique assez naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'œil venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'échappent du chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaircit, le brouillard se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de béatitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des épicuriens, tant de félicités ne furent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la main, de la fange partout: plusieurs rangées de tables, sur lesquelles, sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements cadencés de la béquille de monsieur Double-Croche, petit boiteux qui prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords. Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on prépare: une mise décente est de rigueur; il n'y a pas de bureau où l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte (le mannequin); les femmes sont coiffées en chien, c'est-à-dire les cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, où par un nœud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous l'aimez mieux une cocarde qui menace l'œil à la manière de celle des mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue obligée: la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas de fanfan ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de toutes les réformes; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le charivari rouge, orné de son cuir.
Dans cette réunion, le chapeau de feutre, à moins qu'il ne soit défoncé ou privé de ses bords, n'apparaît que de loin en loin; on ne se souvient pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en redingotte, à moins d'être un habitué serait bien sûr de s'en aller en gilet rond. En vain demanderait-il grâce pour ces pans dont s'offusquent les regards de la noble assemblée; trop heureux si après avoir été baffoué et traité de moderne à l'unanimité, il n'en laisse qu'un seul entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaieté, hurle plutôt qu'elle ne chante ces paroles si caractéristiques:
| Laissez-moi donc, j'veux m'en aller: |
| Tout débiné z'à la Courtille; |
| Laissez-moi donc, j'veux m'en aller |
| Tout débiné chez Desnoyers! |
Desnoyers est le Cadran bleu de la Canaille, mais avant de franchir le seuil du cabaret de Guillotin, la canaille elle-même y regarde à deux fois, de telle sorte que dans ce réceptacle on ne voit que des filles publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes, intrépides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une consacrée au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la seule langue que l'on parle dans cette aimable société; c'est presque toujours du français, mais tellement détourné de sa signification primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des quarante qui pût se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les abonnés de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-là prétendent que l'argot a pris naissance à Lorient, et sans croire qu'on puisse leur contester la qualité d'Orientalistes, ils se l'appliquent sans plus de façon, comme aussi celle d'Argonautes, lorsqu'il leur est arrivé d'achever leurs études sous la direction des argousins, en faisant dans le port de Toulon, la navigation dormante à bord d'un vaisseau rasé. Si les notes étaient de mon goût, je pourrais saisir aux cheveux l'occasion d'en faire quelques-unes de très savantes, peut-être irais-je jusqu'à la dissertation, mais je suis en train de peindre le paradis des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyées, achevons le tableau.
Si l'on boit chez Guillotin, on y mange également, et les mystères de la cuisine de ce lieu de délices valent bien la peine d'être dévoilés. Le petit père Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son équarrisseur; et dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le cheval fourbu se transforme en bœuf à la mode, les cuisses du caniche mis à mort dans la rue Guénegaud deviennent des gigots des prés salés, et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-né de la laitière l'apétissant coup d'œil du Pontoise. La chère assure-t-on, y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau, si parfois dans l'été le pain était hors de prix, durant le massacre des innocents, on était certain d'y trouver du mouton à bon compte.
Dans ce pays des métamorphoses, le lièvre n'eut jamais droit de bourgeoisie, il a cédé sa place au lapin, et le lapin... que les rats sont heureux! oh fortunati nimium si... nôrint... c'est le magister de Saint-Mandé qui me prête la citation; on me dit que c'est du latin, peut-être est-ce du grec ou de l'hébreu, n'importe, je m'abandonne, advienne que pourra, à la volonté de Dieu; mais toujours est-il que si les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, à moins que d'être une race ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour ériger une statue au libérateur petit père Guillotin.
Un soir, pressé par ce besoin qu'un bon Français ne satisfait jamais seul, je me lève pour chercher une issue; je pousse une porte, elle cède; à la fraîcheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour; l'endroit est propice, je m'avance à tâtons, tout-à-coup je fais un faux pas, on avait vraisemblablement dérangé quelques pavés, je tends les bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'étais dans les ténèbres, il me semble voir briller quelques étincelles, et au toucher, je crois reconnaître certain appendice velu de la colonne vertébrale d'un quadrupède; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il me reste à la main un paquet de dépouilles avec lequel je rentre dans la salle, au moment même où M. Double-Croche, désignant les figures aux danseurs, s'égosille à crier la queue du chat.
Il ne faut pas demander si l'on saisit l'à-propos; il se fit dans l'assemblée un miaulement général, mais ce n'était au plus qu'une plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulèrent comme les autres, et après avoir enfoncé leurs casquettes, «allons, dirent-ils en se léchant les doigts, au petit bonheur! Coiffé de chat, nourri de même, nous ne manquerons pas de sitôt; la mère des matous n'est pas morte.»
Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides, n'eussent pas coûté d'avantage au café Riche ou chez Grignon. Il me souvient de six individus, les nommés Driancourt, Vilattes, Pitroux et trois autres, qui trouvèrent le moyen d'y dépenser 166 francs dans une soirée. A la vérité, chacun d'eux avait amené sa particulière. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu écorchés, mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais trouve si dur à passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils payèrent grandement, sans oublier le pour-boire du garçon. Je les fis arrêter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils n'avaient pas même pris le temps d'examiner. Les voleurs sont généreux quand ils ont rencontré une bonne veine. Ceux-là venaient de commettre plusieurs vols considérables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes de France.
On a peine à croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pût faire aux nymphes qui venaient à ce rendez-vous, étaler leurs grâces dans les postures et attitudes de l'indécente chahut, était de leur offrir le pruneau, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roulé, soumis ou non, suivant le degré de familiarité, à l'épreuve d'une première mastication.
Les officiers de paix et les inspecteurs étaient de trop grands seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient au contraire soigneusement à l'écart, évitant un contact qui leur répugnait; moi aussi j'étais dégoûté, mais en même temps j'étais persuadé que pour découvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me décidai donc à aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans résultat, je m'attachai surtout à connaître les endroits qu'ils fréquentaient par prédilection, ensuite comme le pêcheur qui a rencontré un vivier, je jetai ma ligne à coup sûr. Je ne perdais pas mon temps à vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin: quand on veut avoir de l'eau, à moins que la rivière ne soit à sec, il est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la métaphore, et m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de travailler utilement à la destruction des voleurs, doit autant que possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur tête la vindicte des lois. C'était ce que je faisais, et c'était aussi, ce que mes rivaux appelaient faire des voleurs; j'en ai fait de la sorte bon nombre, notamment à l'époque de mes débuts dans la police. Dans une après-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une séance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans être superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cédé à des inspirations de ce genre; je mis donc à contribution mon vestiaire, et après m'être accommodé de manière à n'avoir pas l'air d'un moderne, je partis de chez moi avec un autre agent secret, le nommé Riboulet, arsouille consommé, que toutes les houris de la guinche (de la guinguette) revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnât aussi dans les cotonneuses (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agréable des faubouriens. Pour l'excursion projetée, une femme était un bagage indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait, c'était sa maîtresse en titre, une fille publique nommée Manon la Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups de temps elle eût fait un polisson de ses bas de laine, serré les cordons de taille de sa robe écarlate, passé son schall gris angora à bordure blanche, chaussé ses galoches à pantoufles, rejoint ses cheveux, et donné au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crânerie qui n'est pas obligatoire pour le négligé. Manon était à la joie de son cœur de faire le panier à deux anses.
Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille. Arrivés au cabaret, nous commençons par nous attabler dans un coin, afin d'être plus à portée d'examiner ce qui se passe. Riboulet était un de ces hommes dont la seule présence commande l'empressement, il n'avait pas parlé ni moi non plus que nous étions servis. «Tu vois, me dit-il, le daron sait l'ordonnance, le pivois (le vin), le rôti et la salade. Je demandai s'il n'était pas possible d'avoir de la matelotte.
—»De l'anguille, s'écria Manon, on t'en f....ra; du cabot avec des pleurants (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon.» Je n'insistai pas, et nous nous mîmes tous trois à dévorer avec autant d'appétit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa Guillotin.
Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du côté de la porte attira notre attention. C'étaient des vainqueurs qui faisaient leur entrée triomphale: mâles et femelles, ils étaient au nombre de six, formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine; tous avaient ou des égratignures au visage ou les yeux au beurre noir: au désordre sanglant de leur toilette, à la fraîcheur de leur débraillement, il était aisé d'apercevoir qu'ils étaient les héros d'une batterie, dans laquelle de part et d'autre on s'était administré force coups de poings. Ils s'avancèrent vers notre table:
—«L'un des héros. Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?
—»Moi. Nous serons un peu gênés, mais c'est égal, en se serrant....
—»Riboulet (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la carrante (table) pour les camarades.
—»Manon (aux arrivants). Ces dames sont de votre société?
—»Une des héroïnes. Quéque tu dis? (se tournant vers ses compagnes), quéqu'elle dit?
—»Le héros de celle-ci. Tais ta gueule, Titine (Célestine), madame t'insulte pas.
Toute la troupe s'assied.
—»Un héros. Eh! par ici, mon fi Guillotin; un petit père noir de quatre ans à huit Jacques (un broc de quatre litres à huit sous).
—»Guillotin. On y va, on y va.
—»Le garçon (ayant le broc à la main). Trente-deux sous, s'il vous plaît.
»Les v'là tes trente-deux pieds de nez, t'as donc tafe de Nozigue (tu te méfies donc de nous)?
Le garçon. Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez, la règle de la maison».
Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les nôtres: «Excusez de la liberté, dit alors celui qui avait versé.
»—Il n'y a pas de mal, répondit Riboulet.
»—Vous savez, une politesse en vaut une autre.
»—Oh! il ne faudra pas me l'entonner.
»—Eh oui, buvons! qui payera? ça sera les pantres.
»—Tu l'as dit, mon homme, dessalons-nous.»
Nous nous dessalâmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait déjà par des protestations à perte de vue, et par des explosions de cette tendresse avinée, qui met en dehors toutes les infirmités du cœur humain.
Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et surtout leurs femmes, étaient dans une complète ivresse; Riboulet et sa maitresse n'étaient que gais: ainsi que moi, ils avaient conservé leur tête; mais pour paraître à l'unisson, nous affections d'être hors d'état de pouvoir marcher: formés en bande, parce que de la sorte les coups de vent sont moins à craindre, nous nous éloignâmes du théâtre de nos plaisirs.
Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont les cordes vibraient dans la lie, se mit à chanter, dans le plus pur argot du bon temps, une de ces ballades à reprises qui sont aussi longues qu'un faubourg:
| En roulant de vergne en vergne[4] |
| Pour apprendre à goupiner,[5] |
| J'ai rencontré la mercandière,[6] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Qui du pivois solisait,[7] |
| Lonfa malura dondé. |
| J'ai rencontré la mercandière, |
| Qui du pivois solisait. |
| Je lui jaspine en bigorne,[8] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Qu'as tu donc à morfiller?[9] |
| Lonfa malura dondé. |
| Je lui jaspine en bigorne, |
| Qu'as-tu donc à morfiller? |
| J'ai du chenu pivois sans lance,[10] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Et du larton savonné,[11] |
| Lonfa malura dondé. |
| J'ai du chenu pivois sans lance |
| Et du larton savonné, |
| Une lourde, une tournante,[12] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Et un pieu pour roupiller,[13] |
| Lonfa malura dondé. |
| Une lourde, une tournante |
| Et un pieu pour roupiller. |
| J'enquille dans sa cambriole,[14] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Espérant de l'entifler,[15] |
| Lonfa malura dondé. |
| J'enquille dans sa cambriole, |
| Espérant de l'entifler, |
| Je rembroque au coin du rifle,[16] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Un messière qui pionçait,[17] |
| Lonfa malura dondé. |
| Je rembroque au coin du rifle |
| Un messière qui pionçait; |
| J'ai sondé dans ses vallades,[18] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Son carle j'ai pessigué,[19] |
| Lonfa malura dondé. |
| J'ai sondé dans ses vallades, |
| Son carle j'ai pessigué, |
| Son carle, aussi sa tocquante,[20] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Et ses attaches de cé,[21] |
| Lonfa malura dondé. |
| Son carle, aussi sa tocquante |
| Et ses attaches de cé, |
| Son coulant et sa montante, [22] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Et son combre galuché,[23] |
| Lonfa malura dondé. |
| Son coulant, et sa montante, |
| Et son combre galuché, |
| Son frusque, aussi sa lisette,[24] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Et ses tirants brodanchés,[25] |
| Lonfa malura dondé. |
| Son frusque, aussi sa lisette, |
| Et ses tirants brodanchés. |
| Crompe, crompe, mercandière,[26] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Car nous serions béquillés,[27] |
| Lonfa malura dondé. |
| Crompe, crompe, mercandière, |
| Car nous serions béquillés. |
| Sur la placarde de vergne,[28] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Il nous faudrait gambiller,[29] |
| Lonfa malura dondé. |
| Sur la placarde de Vergne |
| Il nous faudrait gambiller, |
| Allumés de toutes ces largues[30] |
| Lonfa malura dondaine, |
| Et du trepe rassemblé[31], |
| Lonfa malura dondé. |
| Allumés de toutes ces largues, |
| Et du trepe rassemblé, |
| Et de ces charlots bons drilles[32], |
| Lonfa malura dondaine, |
| Tous aboulant goupiner[33], |
| Lonfa malura dondé. |
Riboulet ayant débité ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut aussi faire admirer l'étendue de son organe. «Eh, les autres! dit-elle, en v'la z'une que j'ai zapprise à Lazarre, prêtez loche et rebectez après moi:
| Un jour à la Croix-Rouge, |
| Nous étions dix à douze. |
Elle s'interrompt, «comme aujourd'hui.»
| Nous étions dix à douze, |
| Tous grinches de renom;[34] |
| Nous attendions la sorgue[35], |
| Voulant poisser des bogues[36] |
| Pour faire du billon. [37] (bis.) |
| Partage ou non partage, |
| Tout est à notre usage; |
| N'épargnons le poitou.[38] |
| Poissons avec adresse[39] |
| Messières et gonzesses,[40] |
| Sans faire de regoût,[41] (bis.) |
| Dessus le pont au Change |
| Certain Argent-de-change |
| Se criblait au charron.[42] |
| J'engantai sa toquante,[43] |
| Ses attaches brillantes,[44] |
| Avec ses billemonts.[45] (bis.) |
| Quand douze plombes crossent[46] |
| Les pègres s'en retournent[47] |
| Au tapis de Montron.[48] |
| Montron ouvre ta lourde,[49] |
| Si tu veux que j'aboule[50] |
| Et piausse en ton bocson.[51] (bis.) |
| Montron drogue à sa larque,[52] |
| Bonnis-moi donc giroffle[53] |
| Qui sont ces pègres-là?[54] |
| Des grinchisseurs de bogues,[55] |
| Esquinteurs de boutoques,[56] |
| Les connobres-tu pas?[57] (bis.) |
| Et vite ma culbute;[58] |
| Quand je vois mon affure[59] |
| Je suis toujours paré.[60] |
| Du plus grand cœur du monde |
| Je vais à la profonde[61] |
| Pour vous donner du frais. (bis.) |
| Mais déjà la patrarque,[62] |
| Au clair de la moucharde,[63] |
| Nous reluque de loin.[64] |
| L'aventure est étrange, |
| C'était l'Argent-de-change |
| Que suivaient les roussins.[65] (bis.) |
| A des fois l'on rigole,[66] |
| Ou bien l'on pavillonne,[67] |
| Qu'on devrait lansquiner.[68] |
| Raille, griviers et cognes[69], |
| Nous ont pour la cigogne[70] |
| Tretous marrons paumés.[71] (bis.) |
Ce final que nous prîmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon, avant qu'elle eût achevé de le prononcer, fut répété huit à dix fois de manière à faire frémir les vitres de tout le quartier. Après cet élan d'une hilarité bachique, les premières fumées du vin, qui sont d'ordinaire les plus vives, venant peu à peu à se dissiper, nous entrâmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la coutume, s'ouvrit en façon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer l'oreille pour répondre, allant toujours au-delà de ce qu'on désirait savoir: étranger à Paris, je n'avais connu Riboulet qu'à son passage dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait été reconduit à son corps comme déserteur; c'était un ami de collége, (un camarade de détention) que j'avais retrouvé. Pour le surplus, j'eus soin de me représenter sous des couleurs qui les charmèrent: j'étais un sacripan fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'étais prêt à tout faire. Je me déboutonnais pour les engager à se déboutonner à leur tour, c'est une tactique qui m'a souvent réussi: bientôt les camarades bavardèrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout aussi-bien que si je ne les eusse jamais quittés. Ils m'apprirent leurs noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils avaient vraiment rencontré l'homme qui était digne de leur confiance; je leur revenais, je leur convenais, tout était dit.
De semblables explications altèrent toujours plus ou moins: tous les rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle liaison, nous ne devions plus nous séparer. «Viens avec nous, viens, me disaient-ils.» Ils étaient si pressants, que n'ayant pas la force de me dérober à leurs instances je consentis à les reconduire chez eux, rue des Filles-Dieu, nº 14, où ils logeaient dans une maison garnie. Une fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur lit: on ne se fait pas d'idée, comme ils étaient bons enfants; moi je l'étais aussi, et ils en étaient d'autant plus persuadés que le compère Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur fit de moi à voix basse un éloge, dont la moitié même ne pouvait être vraie, sans que j'eusse mérité dix condamnations à perpétuité. Je n'étais pas né coiffeur, comme certain personnage que le spirituel Figaro exposait sur la sellette du ridicule, j'étais né coiffé, et j'avais un bonheur à faire mourir de chagrin toute une génération d'honnêtes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de nos hôtes, que dès la pointe du jour ils me proposèrent d'être d'expédition avec eux, pour un vol qu'ils allaient commettre rue de la Verrerie.
Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxième division, qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrêtés porteurs des objets volés. Riboulet et moi, nous étions restés en gaffe, afin de donner l'éveil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus réellement pour voir si la police était à son poste. Quand ils passèrent près de nous, tous trois emballés dans un fiacre d'où ils ne pouvaient nous apercevoir. «Eh bien! me dit Riboulet, les voilà comme dans la chanson de Manon, tretous paumés marrons.» Ils furent pareillement tretous condamnés, et si les noms de Debuire, de Rolé, d'Hippolyte dit la Biche sont encore inscrits sur le contrôle des bagnes, c'est parce que j'ai passé une soirée chez Guillotin aux Enfants du Soleil.