Rouleaux, meules dormantes. — Il faut mentionner à part une catégorie intéressante d’instruments en pierre polie, des rouleaux écraseurs et meules dormantes. Ils ne sont pas cantonnés dans la zone des haches en roches cristallines. Foureau en a trouvé beaucoup dans la zone d’Ouargla, où il a noté qu’ils accompagnent les gisements néolithiques. C’est là une affinité intéressante entre ces deux provinces, par ailleurs si différentes.
J’ai rapporte un instrument en pierre polie, long d’une cinquantaine de centimètres, et plus massif à un des bouts, en forme de massue, un bâton de pierre. Cet échantillon est isolé, c’est un outil contondant à la manière d’un pilon. Mais je n’ai pas vu le mortier qui lui correspondrait et l’interprétation reste hasardeuse.
Ce qui est beaucoup plus fréquent, ce sont des rouleaux écraseurs, de formes variables, cylindriques, en olive, sphériques, auxquels correspondent des augets, dont l’intérieur seul est soigneusement poli.
Tout ce matériel a servi indubitablement à moudre du grain. C’est l’équivalent, en civilisation primitive, de la meule tournant autour d’un axe.
Il est bien connu d’ailleurs, il se retrouve en Espagne, par exemple, à l’époque néolithique. Mais là, comme dans l’Afrique mineure, il appartient à un passé très lointain, qu’on exhume péniblement. Au Sahara et au Soudan il est actuel.
On est frappé d’abord du grand nombre des échantillons signalés. Tous les voyageurs sahariens en ont rencontré. Lenz en a reproduit quelques-uns provenant de Taoudéni[104]. J’ai déjà dit que le capitaine Flye en a rapporté de l’Iguidi. Foureau en mentionne un grand nombre[105].
Il est tout naturel que les outils de ce genre soient extrêmement nombreux, puisqu’ils sont encore en usage au moins sur certains points et dans une certaine mesure.
Dans les oasis sahariennes (Touat, Tidikelt) on se sert pour moudre le grain de la meule méditerranéenne, algérienne, deux disques en pierre accolés, et réunis par un axe en fer autour duquel on fait tourner le disque supérieur au moyen d’une poignée également en fer. Il y a probablement très longtemps que la meule s’est substituée au rouleau écraseur, sur lequel elle a une supériorité évidente.
Il faut noter pourtant qu’on emploie encore pour écraser les noyaux de dattes (car on ne laisse rien perdre), un petit disque en pierre, de la grosseur du poing, creusé au centre de chacune de ses faces planes d’une petite cavité. Encore est-il que cet instrument semble devenir de jour en jour plus désuet, car en ayant trouvé un dans les ruines de Mzaourou j’ai eu toutes les peines du monde à m’en faire indiquer l’usage. Il me paraît évident que ce disque à écraser les noyaux de dattes est le dernier représentant des rouleaux écraseurs.
Au sud des oasis la meule algérienne disparaît, au moins dans le Sahara central, car, par l’intermédiaire de la Maurétanie elle a atteint Tombouctou.
Les Touaregs de l’Aïr font usage du rouleau écraseur, les affirmations de MM. Foureau et Chudeau, confirmées par une photographie très nette de M. Foureau ne laissent pas de doute à ce sujet.
Il est certain aussi, que le rouleau écraseur est actuellement en usage, sinon dans tout le Soudan du moins au Mossi[106].
Il faut noter pourtant que, dans l’Aïr à coup sûr, et peut-être aussi dans le Mossi, le grain est d’abord concassé, le plus gros de la besogne est fait dans un mortier en bois, avec un pilon en bois (du type si commun dans toute l’Afrique nègre). C’est ensuite seulement que le résidu de cette première trituration est versé dans des augets où les femmes achèvent de le réduire en farine avec les rouleaux écraseurs.
Or on a vu que, au nombre des échantillons recueillis au Tanezrouft se trouve un véritable pilon en pierre, un outil de percussion qui n’a pas pu être employé comme rouleau. Il nous reporte à une période aujourd’hui close, où tout le matériel à moudre était lithique, depuis le pilon jusqu’au rouleau.
Il est évident aussi que dans ce domaine très étendu, où se rencontre épars sur le sol le matériel à moudre néolithique, les régions où il est resté en usage sont d’étendue insignifiante. Sur les bords du Niger par exemple, il me semble bien que son usage a presque tout à fait disparu. A Tombouctou on m’a bien montré deux pierres plates, qu’on frotte l’une contre l’autre et qui servent à parachever la fabrication de la farine, mais elles sont frustes, à peu près telles que la nature les a faites, un accessoire domestique sans importance, bien éloignées du fini et de l’élégance des rouleaux et des augets qu’on trouve dans la brousse.
On a dit que les rouleaux et les augets se retrouvaient aujourd’hui dans les cimetières ; j’ai rapporté une meule dormante brisée, qui porte une inscription arabe funéraire. M. Desplagnes en a publié une fort belle[107].
Si les rouleaux à moudre et les augets n’étaient tombés en désuétude on s’expliquerait difficilement leur accumulation sur les tombes en grandes quantités ; non seulement ces beaux outils intacts, finement travaillés, auraient trop de valeur pour être ainsi abandonnés si on en avait l’emploi, mais encore leur association sur les tombeaux avec des haches néolithiques suggère l’idée d’une sorte de vénération religieuse, s’attachant à des restes un peu mystérieux du passé. Au reste j’ai recueilli une petite légende touareg qui confirme cette manière de voir. Au puits de Meniet (sud du Mouidir) mourut la chamelle d’Élias (personnage du folklore touareg) ; de ce point précis Elias lança sa sagaie qui tomba à dix kilomètres de là ; au point où elle est tombée, à côté d’un redjem on voit des pilons en pierre. Ainsi les pilons en pierre sont associés à la sagaie d’Elias, ce serait faire beaucoup d’honneur à un ustensile actuel de ménage parfaitement identifié.
En résumé l’usage du matériel à moudre néolithique a partiellement disparu, mais il s’est maintenu partiellement, et nous saisissons ici sur le fait combien toute cette zone est encore incomplètement dégagée du néolithisme.
Aussi bien il n’est pas difficile d’en donner d’autres preuves.
La hache touareg est en fer, mais à emmanchure néolithique.
On sait que les Touaregs et les Nigériens portent au-dessus du coude un bracelet de pierre (l’abedj). C’est un produit de l’industrie locale, j’ai trouvé dans les hauts de l’O. Taoundrart (Adr’ar des Ifor’ass) sur un affleurement de chloritoschistes un atelier d’abedj. Ainsi les Touaregs ont conservé la tradition du travail de la pierre.
Conclusion. — Il paraît évident que dans toute la Berbérie l’usage des outils et des armes en pierre s’est maintenu jusqu’à une époque récente. Dans les tombeaux on trouve le cuivre et le bronze toujours mélangés avec le fer ; pas trace d’époques indépendantes du cuivre et du bronze ; des silex taillés en petit nombre ont été trouvés dans des tombeaux qui contenaient aussi des objets en fer. Tout indique que le néolithisme rejoint ici l’âge du fer.
D’autre part, il n’y a aucune raison d’admettre que l’introduction du fer ait eu lieu ici de meilleure heure qu’en Europe. Au contraire, on trouve des stations de silex taillés dans des ruines historiquement datées comme celles de Mzaourou. Des dessins rupestres libyco-berbères, datés eux aussi par les animaux d’introduction récente qu’ils représentent (chameaux), n’ont pu être gravés qu’avec un outil néolithique. Tous ces vestiges du passé, outils néolithiques (les pilons à tout le moins), gravures, redjems sont rattachés par les Touaregs à des personnages mythiques, Elias et Amamellé, au sujet desquels le folklore fourmille d’anecdotes. Chez les Berbères d’Algérie, a fortiori chez ceux du Sahara, encore plus illettrés, l’histoire a vite fait de dégénérer en mythe. Pour que les souvenirs rattachés à Elias et Amamellé soient restés aussi vivants il faut qu’ils ne remontent pas à une époque reculée.
Au reste ce sont là les conclusions auxquelles on s’arrête généralement, ce sont celles de Foureau.
On peut affirmer encore que le néolithisme descend à une époque d’autant plus rapprochée de nous qu’on s’enfonce davantage dans l’intérieur du continent ; comme en témoigne non seulement l’emmanchure néolithique des haches touaregs et soudanaises, et l’usage de l’abedj, mais encore le fini des dessins rupestres sahariens représentant le chameau, ou encore la beauté des pointes d’Ouargla.
Nous sommes en état, semble-t-il, de distinguer des provinces. Celle du nord-ouest (Zousfana) est la moins intéressante, en ce sens du moins qu’elle est un simple prolongement de l’algérien néolithique. Mais les deux autres sont bien individualisées, aussi bien vis-à-vis de l’Algérie qu’entre elles.
Elles sont on ne peut plus distinctes ; d’une part, dans l’erg oriental entre Ouargla et Radamès, énorme prédominance des flèches en silex ; — de l’autre, dans tout le Sahara central, prédominance non moins énorme des haches en roches cristallines.
Cette province Saharienne centrale semble un simple prolongement de la Soudanaise, telle que je l’ai entrevue et que M. Desplagnes l’a étudiée. Je ne saurais pas assurément où fixer une limite entre les deux et sur quels arguments baser une distinction. Notons même que les flèches nigériennes assez rares trouvées par M. Desplagnes sont exactement du type d’Ouargla[108]
Au contraire, du côté de l’Algérie l’hiatus est évident. Non seulement les rouleaux écraseurs d’âge récent font défaut en Algérie, mais les pointes d’Ouargla ne s’y trouvent que dans les vieux dépôts de cavernes.
Il reste bien entendu, naturellement, que toutes ces formes néolithiques, algériennes, sahariennes et soudanaises, ont des affinités communes avec le néolithique égyptien. Que l’Égypte soit pour toutes les civilisations nord-africaines le centre le plus ancien de diffusion, c’est un point acquis et d’ailleurs trop évident. Mais à cette restriction près le néolithique saharien tout entier a ses affinités bien plutôt avec le Soudan qu’avec l’Algérie. C’est un fait qui n’a jamais été signalé, et qui paraît incontestable.
Il semble bien aussi qu’il y ait entre les deux provinces, d’Ouargla et Saharienne centrale, un autre point très important de ressemblance. Qu’on jette un coup d’œil sur la carte des gisements de silex à la fin du deuxième volume des Documents de la Mission saharienne[109], on sera frappé de voir combien ces stations se pressent dans la cuvette de l’Igargar. Elles sont beaucoup plus rares non seulement au Tassili, mais aussi au Tadmaït, dans le haut pays, dans la section amont des fleuves.
C’est absolument ce que nous avons observé dans le Sahara central, les montagnes, Hoggar, Aïr, Mouidir, Ahnet sont très pauvres en industrie néolithique. Nous la trouvons concentrée dans le Tanezrouft et dans le Tiniri, c’est-à-dire dans les plaines d’alluvions des bas fleuves. Évidemment c’est là que vivaient les néolithiques, dans des régions qui sont aujourd’hui parfaitement inhabitables et inhabitées. Car la cuvette de l’Igargar, elle aussi, est dans son ensemble un désert redoutable, quoiqu’un peu de vie se soit conservée en son point le plus bas, au voisinage de l’Atlas (Ouargla, l’oued R’ir).
Tout au rebours la vie actuelle au Sahara s’est réfugiée aux extrêmes radicelles des réseaux fluviaux dans les massifs montagneux qui arrêtent au passage quelque humidité. Les redjems et les gravures rupestres lui font cortège ; nous n’en avons pas vu dans les plaines désertes, Foureau n’en signale pas dans la cuvette de l’Igargar et pour les redjems en particulier cette lacune ne peut pas être fortuite. Quand nous disons gravures rupestres, nous entendons les plus récentes, les libyco-berbères frustes ou soignées, dépourvues de patine, puisque les anciennes font à peu près défaut. En un mot tout ce qui est actuel ou moderne en fait d’humanité ou de vestiges humains, tout ce qui se rattache à l’âge du fer est concentré dans les montagnes : tout le néolithique dans les plaines en contre-bas. Et notons que les seules gravures rupestres dont je puisse garantir l’ancienneté sont à Timissao, au cœur du Tanezrouft (?)
Cette répartition inverse des deux populations successives, néolithique et moderne, atteste évidemment qu’il s’est produit entre les deux un changement profond dans les conditions d’habitabilité, j’évite à dessein de dire un changement de climat.
Les néolithiques avaient d’ailleurs un matériel très compliqué à moudre le grain. Est-il incorrect d’en inférer qu’ils étaient grands consommateurs, et par conséquent producteurs de céréales, c’est-à-dire sédentaires ? Sans doute les Touaregs actuels, qui ne sont rien moins que cultivateurs, ont conservé dans une certaine mesure ce matériel néolithique ; et sans doute aussi ils consomment des grains, le peu de blé, orge, sorgho, qui pousse dans les ar’rem du Hoggar, et les graines de graminées sauvages (comme le drinn). Pourtant il n’est pas douteux que les céréales ne constituent pas pour eux, comme pour les peuples sédentaires, la base de l’alimentation : ils vivent surtout de lait, de viande et de dattes. Et c’est peut-être précisément parce que les grains sont pour eux une alimentation accessoire, qu’ils se contentent du matériel néolithique, d’ailleurs appauvri et dégénéré. En tout cas, ils laissent inutilisés à la surface du Sahara des milliers de rouleaux et de meules dormantes, en parfait état de conservation, et dont ils semblent même, pour peu que la forme en soit aberrante du type familier, ne pas soupçonner l’usage, avec cette incuriosité du Touareg pour tout ce qui n’est pas l’auxiliaire pratique et immédiat de sa rude existence.
Notons encore que la grande prédominance des haches dans tout le Sahara central suggère bien en effet l’idée d’une population agricole et sédentaire. On imagine qu’une population de nomades, pasteurs, chasseurs et guerriers, aurait eu un outillage militaire plus compliqué, où les armes de jet, les pointes auraient tenu une grande place.
Tout cela concorde, et je ne crois pas interpréter abusivement le témoignage des faits en affirmant que, pendant toute la durée de l’époque néolithique, les cuvettes alluvionnaires du Sahara les plus désolées aujourd’hui ont été peuplées et susceptibles de culture à quelque degré. Il serait désirable assurément d’appuyer cette théorie sur des documents, je ne dis pas plus probants, mais plus nombreux. Il est clair que les plaines sahariennes défendues contre l’exploration par leur aridité, et par l’accumulation des dunes, sont tout particulièrement inconnues. Elles recèlent probablement, de l’homme néolithique, d’autres vestiges que des haches éparses et des meules dormantes. D’ores et déjà pourtant, l’idée paraît s’imposer, étayée sur un nombre respectable de faits négatifs et positifs, tous concordants. Mais ici nous nous heurtons à une difficulté intéressante. Le néolithique est d’hier dans le monde entier, et tout particulièrement dans l’Afrique du nord ; il est par définition post-quaternaire, et dans le Sahara il paraîtrait déraisonnable de reculer l’introduction du fer à beaucoup plus de deux mille ans. S’il s’était produit un changement de climat à une époque aussi récente, déjà historique, et dans un pays aussi proche de la Méditerranée, à coup sûr nous en serions informés.
Il faut donc que la modification constatée dans les conditions d’habitabilité soit indépendante du climat ; disons donc que les grands fleuves sahariens ont conservé, jusqu’à la fin du néolithique, assez de vie et d’humidité pour alimenter, par exemple, des oasis, aussi longtemps que les progrès du décapage éolien, et la formation des dunes qui en est la conséquence, n’avaient pas interrompu la continuité du tapis alluvionnaire.
Notre étude ethnographique nous conduit donc à des conclusions déjà formulées à la fin du chapitre précédent ; par des voies différentes nous sommes conduits à la même hypothèse, qui en devient plus vraisemblable.
On pourrait aller plus loin et aborder incidemment une question un peu dangereuse. Qu’étaient ces néolithiques sahariens, agriculteurs et riverains des grands oueds ? des Berbères ? ou des Soudanais ? c’est la vieille question garamantique, soulevée par Duveyrier.
On a dit que l’outillage néolithique saharien est soudanais bien plus qu’algérien.
On sait d’autre part que le climat, au Sahara, aux oasis par exemple, interdit aux hommes de race blanche l’agriculture, qui, jusqu’aux portes de Biskra, reste réservée aux Noirs.
La question des bœufs porteurs est de nature à jeter quelque jour sur la question. Des bœufs bâtés sont fréquemment représentés dans les dessins rupestres, et cela jusqu’à Barrebi, au pied de l’Atlas. Nous savons d’ailleurs par les auteurs anciens que les Garamantes avaient des bœufs porteurs, et que ces animaux jouaient à peu près au Sahara le rôle actuellement dévolu aux chameaux. D’ailleurs, quoiqu’on l’ait trop souvent oublié, en traitant la question si controversée des Garamantes, on n’ignore pas que le bœuf porteur est actuellement encore d’un usage courant au Soudan, sur les bords du Niger. Les Touaregs de la boucle connaissent et emploient le bœuf porteur. Le bœuf soudanais est d’ailleurs beaucoup moins exclu du Sahara qu’on ne l’imagine : Duveyrier le signale à R’at[110].
Dans l’Adr’ar des Ifor’ass il est abondant, et il se retrouve au Hoggar même ; les Touaregs du Hoggar ont un cheptel de zébus qu’ils renouvellent facilement chez les Ifor’ass, leurs clients. Cela revient à dire qu’il ne serait pas impossible aujourd’hui encore de faire traverser le Sahara à une charge portée par un bœuf. Les zébus du Hoggar, pour peu qu’on choisisse la saison et la route, atteindraient sans difficulté insurmontable le Tidikelt (où les moutons et les chèvres arrivent tous les hivers), et le long des oasis, qui forment un chapelet continu, le voyage se continuerait jusqu’en Algérie. Ce voyage serait une absurdité économique, le bœuf ne pouvant évidemment soutenir la concurrence du chameau, il ne serait pas une impossibilité pratique.
Lors donc que nous constatons l’existence de bœufs porteurs garamantiques dans les postes romains de la Tripolitaine, il est difficile de se soustraire à la conclusion que les caravanes transsahariennes disposaient il y a deux mille ans d’un outillage, et peut-être d’un personnel soudanais.
Rappelons que dans le nom des Garamantes on a voulu retrouver celui des Haratins, cette tribu ou plutôt cette caste de Noirs qui peuplent les oasis de l’O. R’ir, d’Ouargla, du Touat, de l’O. Draa ; il est vrai que le sang des Haratins est incessamment renouvelé par les Nègres soudanais affranchis, mais si la traite a contribué à maintenir cette caste, il ne s’ensuit pas qu’elle l’ait créée. Il pourrait bien y avoir là un résidu d’une ancienne tribu soudanaise aborigène. La thèse a été soutenue et elle l’est encore.
Les Touaregs eux-mêmes sont sans doute des Berbères et par suite des Blancs. La couleur de la peau est assez claire en général, les traits du visage sont caucasiques, l’allure générale est méditerranéenne. Beaucoup d’entre eux pourtant sont de taille gigantesque, et ils sont en moyenne bien plus grands que les Berbères du nord ; dans leur voisinage on ne voit guère que certaines races soudanaises, les Yoloffs, par exemple, qui soient d’aussi haute stature. Les femmes touaregs ont une tendance marquée à la stéatopygie, qui n’est certes pas un trait caucasique. Une grande partie de leur outillage, et de ce qui paraît chez eux, à qui vient du nord, le plus national est incontestablement soudanais ; le bracelet en pierre, par exemple (l’abedj), est porté par tout le monde au Niger, on en fabrique de superbes au Hombori. Nous avons déjà dit qu’ils ont le matériel à moudre soudanais (mortier et pilon de bois, écraseur en pierre) ; la hache de fer à emmanchure néolithique est commune aux Touaregs et aux Nègres.
Ils partagent également avec les Nègres du Soudan leurs institutions les plus vénérées ; par exemple un reste de matriarcat ; la transmission de l’héritage de l’oncle maternel au neveu, et non pas de père en fils, forme la base du droit successoral aussi bien chez les Sonr’aï que chez les Hoggar. Et des restes très visibles de totémisme unissent encore les Touaregs aux Nègres ; par exemple, un Touareg ne mange pas de lézard de sable « parce qu’il est, dit-il, son oncle maternel ». Il s’abstient aussi de poisson et d’oiseaux[111].
Il semble que, en grattant un peu le Berbère touareg, on retrouve le nègre auquel il s’est récemment substitué.
Qu’il y ait eu à une époque récente, celle peut-être de la conquête romaine, un Sahara encore néolithique et peuplé tout autrement que le nôtre, de Nègres agriculteurs qui s’étendaient jusqu’aux confins de l’Algérie, c’est donc une hypothèse commode, groupant en un faisceau tous les faits observés.
[43]Duveyrier, Les Touaregs du nord, p. 279, pl. XV, et Capitaine Bernard, Observations archéologiques..., dans Revue d’Ethnographie, 1886.
[44]Foureau, Documents scientifiques de la Mission saharienne. Figure 377.
[45]Benhazera, Six mois chez les Touaregs du Ahaggar. Société de Géographie d’Alger, 1906, p. 327-328.
[46]Bulletin du Comité de l’Afrique française, supplément d’octobre 1907, p. 257, etc.
[47]Cités et nécropoles berbères de l’Enfida, par M. E.-T. Hamy. Extrait du Bulletin de Géographie historique et descriptive, no 1, 1904.
[48]Voir dans Recherche des Antiquités dans le nord de l’Afrique (Instructions adressées aux correspondants du ministère de l’Instruction publique). Paris, Leroux, 1890, p. 42, 43.
[49]Edmond Doutté, Merrakech, p. 58.
[50]Signalé au Dr Hamy par M. le comte Jean de Kergorlay (Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions, 1903).
[51]Desplagnes, Le Plateau central nigérien, p. 46 bis, Pl. XXVI.
[52]Rapport inédit.
[53]L. c., p. 331, etc.
[54]Deux font partie de la même charnière (?) qu’elles constituent par leur association (27 mm. de long sur 14 et 19 mm. de large). La troisième a 40 mm. sur 25 ; elle est repliée sur elle-même de façon à former à elle seule une charnière complète. Les clous sont en cuivre. On n’en donne pas de reproduction photographique parce que l’identité est complète avec l’échantillon d’Aïn Sefra. Tous ces objets sont en cuivre et non en bronze. Voir appendice VII, p. 354.
[55]Bourguignat, qui a observé la présence de ces cratères ou cupules d’effondrement dans les redjems du Nahr Ouassel, croit à tort que les redjems cratériformes ont été « violés ».
[56]Voir coupe et plan dans Cités et Nécropoles berbères de l’Enfida, par M. E.-T. Hamy, extrait du Bulletin de Géographie historique et descriptive, no 1, 1904, p. 29.
[57]Motylinski, Voyages à Abalessa et à la Koudia, dans le supplément du Bulletin du Comité de l’Afr. fr., octobre 1907 ; voir les phot. p. 262 et 266.
[58]Supplément au Bulletin du Comité de l’Afrique française de janvier 1904 et octobre 1904.
[59]Cette dernière (387) est la seule de ce genre qui ne se trouve pas rigoureusement au Tassili des Azguers, mais elle en est peu éloignée.
[60]Crâne d’enfant trouvé à Aïn Sefra par le capitaine Dessigny (E.-T. Hamy, Les Ardjem d’Aïn Sefra, l. c.). — Crâne d’enfant trouvé à Taloak et rapporté au Muséum. — Crâne d’Ouan Tohra retiré à peu près intact du redjem mais si fragile qu’il n’a pas supporté le voyage.
[61]Foureau, l. c., p. 1091.
[62]A ce point de vue le Tombeau de la Chrétienne est remarquable ; on le voit de partout dans l’arrondissement d’Alger.
[63]L. c., p. 43 et s.
[64]Pomel, Carte géologique de l’Algérie, Notices explicatives. — Paléontologie ; passim.
Flamand, Note sur des stations nouvelles ou peu connues de pierres écrites, L’Anthropologie, mars-avril 1892.
Id., Note sur deux pierres écrites... d’El Hadj Mimoun, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 16 mars 1897.
Id., Congrès international d’Anthropologie de 1900 (Comptes rendus, p. 267).
Id., Les pierres écrites, Société d’Anthropologie de Lyon, 29 juin 1901.
[65]Communication de M. le Dr Hamy à l’Académie des Inscriptions, séance du 5 septembre 1902, d’après des dessins du capitaine Normand.
[66]L. c.
[67]Gsell, Monuments antiques de l’Algérie, t. I, p. 46 et Gaillard, Le Bélier de Mendès, Société d’anthropologie de Lyon, 4 mai 1901.
[68]Ils paraîtront dans le Corpus des gravures rupestres que M. Flamand prépare.
[69]Signalée pour la première fois d’après le lieutenant Barthélemy par Capitan, Revu. de l’École d’anthropologie de Paris, XII, 1902, p. 300-311.
[70]Pomel, Carte géologique de l’Algérie. Paléontologie, monographies. Les Bosélaphes Raye
[71]L. c. Antilopes Pallas, p. 38 et pl. XV, fig. 12.
[72]Foureau, Documents scientifiques, t. II, p. 1013, fig. 359.
[73]Anthropologie, XVI, 1905, p. 119-120.
[74]L. c., Antilopes Pallas, pl. XV, fig. 8, 9.
[75]Pomel, l. c. Bubalus antiquus, Pl. X, p. 83.
[76]Instructions adressées par le Comité des travaux historiques. — Recherche des antiquités dans le nord de l’Afrique, p. 60, fig. 21.
[77]On le retrouve dans une inscription du Gourara copiée par le commandant Deleuze (Flamand, Note sur quelques stations nouvelles, etc., pl. V).
[78]Cette station est la même que celle qui a été étudiée par ouï-dire par M. Flamand sous le titre Gravures et inscriptions rupestres relevées entre Beni Abbès et le ksar d’el Ougarta (Note sur quelques stations nouvelles, etc., Bulletin de géographie historique et descriptive, no 2, 1905). El Ougarta est une lecture fautive pour el Ouata.
[79]La Géographie, 1900, p. 362.
[80]G.-B.-M. Flamand, Note sur quelques stations nouvelles, etc., Bulletin de Géographie historique et descriptive, no 2, 1905, p. 283.
[81]Ibid., et Congrès international d’Anthropologie, Paris, 1900. Bull. Soc. anthr. de Lyon, juin 1901 et juin 1902.
[82]Flamand, l. c., et Rimbaud, Supplément du Bulletin du Comité de l’Afrique française, no 5, septembre 1901.
[83]Supplément au Bulletin du Comité de l’Afrique française d’octobre 1904, p. 250, 251. M. Flamand (l. c., Notes sur quelques stations nouvelles, etc.) a publié d’après des dessins de M. le maréchal des logis Paté des inscriptions et grafitti provenant de deux localités ainsi orthographiées : oued Tiratanin et roche Takount dans l’oued Tougoulgoult. Tiratanin est sûrement une faute de lecture pour Tir’atimin ; la seconde station me paraît identique à Tahount Arak.
[84]Notes manuscrites encore inédites de M. Motylinski.
[85]P. 1071, fig. 380.
[86]Voir la bibliographie de la question dans Flamand : Pierres écrites. Société d’anthropologie de Lyon, 29 juin 1901, p. 34. Voir aussi : Flamand, De l’Introduction du chameau dans l’Afrique du Nord, XIVe Congrès des orientalistes. — Lefébure, Le chameau en Égypte, ibid., et particulièrement R. Basset : Le nom du chameau chez les Berbères (ce nom est dérivé de l’arabe).
[87]Je sais naturellement que cette appellation de dromadaire est la seule exacte ; mais la distinction entre chameau et dromadaire n’est maintenue que dans les dictionnaires ; elle n’est pas de langue courante.
[88]Cela ressort surtout des notes manuscrites de Motylinski.
[89]Pomel, Monographies. Le Singe et l’Homme. Planches passim.
[90]Journal de voyage de... Traduit et annoté par Schirmer. Paris, Fischbacher, 1898, p. 115.
[91]L. c., Les Antilopes Pallas, p. 34, et fig. 1, 2, 3, 4 de la pl. XV.
[92]Notes manuscrites, qui seront publiées intégralement.
[93]Foureau, Documents scientifiques de la mission saharienne.
[94]D’après Desplagnes, l. c.
[95]Livre XVII, chap. III, p. 5, il est question d’un animal de taille gigantesque qui ressemble à un taureau (?)
[96]Pomel, Monographies. Le Singe et l’Homme. Planches passim.
[97]L. c.
[98]Fig. 20.
[99]Elles ont fait l’objet d’une monographie détaillée par Pallary : Classification industrielle des flèches néolithiques du Sahara, dans L’Homme préhistorique. 1er juin 1906.
[100]Paul Pallary, Caractères généraux des industries de la pierre, L’Homme préhistorique, février 1905, p. 40.
[101]Id., ibid., p. 38, et AFAS, 1891, II, p. 637-644.
[102]On a signalé en Algérie sur beaucoup de points des outils néolithiques dans des ruines berbères et romaines. P. Pallary, l. c., Caractères généraux etc., p. 41.
[103]M. le commandant Laquières a trouvé, je crois, quelques pointes à Beni Abbès.
[104]Lenz, Tombouctou, trad. Lehautcourt, t. II, p. 76.
[105]Foureau, Documents scientifiques de la mission, passim.
[106]Voir Desplagnes, l. c., pl. XXI.
[107]L. c., pl. XLI. Voir appendice V, p. 351.
[108]Pl. XV, fig. 29, dans l’ouvrage de M. Desplagnes.
[109]Fig. 394.
[110]P. 221. On a l’impression que Duveyrier est aujourd’hui beaucoup plus cité que lu. Son enthousiasme un peu juvénile pour les vertus touaregs l’a discrédité. Pourtant ses résultats sont presque toujours confirmés par les travaux récents. Sa carte en particulier apparaît aujourd’hui tout à fait remarquable pour l’époque. C’était un excellent observateur.
[111]Voir dans Desplagnes une foule de détails curieux et d’hypothèses peut-être hasardeuses sur les grands totems soudanais du poisson, de l’oiseau et du serpent.
CHAPITRE IV
LA ZOUSFANA
Dans les trois premiers chapitres on a cherché à exposer, en les systématisant peut-être outre mesure, un certain nombre de faits concernant le Sahara en général. Les chapitres qui suivent seront au contraire des monographies. On essaiera d’étudier successivement, dans le Sahara algérien, les régions traversées par l’itinéraire.
Celle qui se présente d’abord est la région de la Zousfana.
Le pays dont il s’agit est celui que traverse la ligne de chemin de fer récemment construite de Beni Ounif à Colomb-Béchar, et la route d’étapes entre Beni Ounif et Igli. Dans les dernières années on y a fondé trois postes militaires importants, Colomb-Béchar, Ben Zireg et Tar’it (écrit souvent Taghit). C’est une région accidentée par de puissantes masses montagneuses, le Mezarif, le Béchar, le Moumen, l’Antar, le djebel Orred, le Grouz. Les géants entre tous les autres sont le Grouz et l’Antar, qui dépassent 1900 mètres. Mais le Mezarif, le Moumen, le Béchar, encore que plus modestes, se dressent à 1400 mètres sur un socle, la vallée de la Zousfana, qui en a 700 ou 800.[112]
Roches primaires (carbonifériennes). — Cette région montagneuse est en grande partie constituée par des roches primaires, et surtout carbonifériennes.
Au point de vue paléontologique, la couche intéressante est une puissante assise calcaire qui contient un peu partout des fossiles ; j’en ai trouvé en particulier au Mezarif et dans l’Antar, où on n’en avait pas encore signalé. Mais il y a surtout deux beaux gisements classiques, celui de Taouerda à quelques kilomètres au nord d’Igli, et celui de Mouizib el Atchan (littéralement la gouttière de la soif) ; c’est le nom d’un torrent à sec conduisant au col où passe la route directe de Colomb-Béchar à el Morra. Encore que séparés par une centaine de kilomètres, ces deux gisements de Taouerda et du Mouizib n’en font qu’un en réalité ; ce sont deux sections d’une même couche qu’on voit se continuer sans interruption, ils contiennent d’ailleurs des fossiles identiques.
Ces fossiles ont été étudiés par plusieurs géologues : MM. Joleaud, Ficheur, Douvillé, Collot, Thévenin[113]. Leurs conclusions sont parfaitement nettes.
M. Ficheur écrit : « L’ensemble de cette faune... présente des caractères assez nets pour l’attribution du niveau fossilifère d’Igli à l’étage Dinantien et à la partie supérieure du sous-étage Tournaisien des géologues belges. »
Et M. Armand Thévenin : « L’étude de ces fossiles confirme en la complétant la note publiée en 1900 par M. Ficheur sur le carbonifère d’Igli... C’est bien là une faune du Dinantien inférieur et moyen (calcaire carbonifère d’Irlande, Visé et Tournay). »
La formation m’a paru avoir environ 500 mètres de puissance, mais c’est là un chiffre simplement approximatif ; dans une région plissée, de semblables évaluations sont sujettes à caution. Le calcaire est très dur, souvent rognonneux et de coloration assez variable, du bleu foncé, qui domine incontestablement, au gris et au jaune. Les assises calcaires (j’en ai compté huit au Mouizib) sont intercalées de marnes ou d’argiles, dont la puissance augmente progressivement vers la base de la formation. (Voir fig. 28 et aussi pl. XXI, XXII et XXIII.)
C’est au Mouizib surtout que j’ai eu le loisir d’étudier cette formation, mais elle m’a paru très uniforme dans toute la région, — à une exception près.
A Ben Zireg des pressions plus énergiques ont transformé les marnes ou argiles en ardoises ; il en résulte un facies si nouveau qu’on peut avoir des doutes sur le synchronisme ; les calcaires de Ben Zireg pourtant contiennent des fossiles, rares et mauvais, il est vrai, mais que M. Haug qui les a examinés, déclare carbonifériens. (Voir appendice XI.)