E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XX.
Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon Cliché Gautier

39. — DJ. ORRED

Vu en contrebas du sommet de l’Antar.

Affleurements ennoyés de couches calcaires dinantiennes vivement redressées.

Cliché Gautier

40. — SOMMET DE L’ANTAR

Vu du djebel Orred (exactement Sidi-Dahar), montrant l’horizontalité des couches calcaires dinantiennes au sommet.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXI.

Cliché Gautier

41. — DANS LE BÉCHAR : COL DU MOUIZIB EL ACHAN

Sommet de la descente qui mène à la Zousfana. — Calcaires dinantiens.

Cliché Gautier

42. — DANS LE BÉCHAR : COL DE TENIET NAKHLA

Sommet du col. — Calcaires dinantiens.

Les calcaires dinantiens, par leur dureté, ont résisté à l’érosion et sont accusés en relief ; ils composent la masse de tous les massifs montagneux sans exception (le Grouz mis à part). Au rebours, les formations inférieures et supérieures au dinantien, beaucoup plus molles, sont accusées en creux ; et par conséquent ennoyées la plupart du temps. Elles sont donc beaucoup plus difficiles à étudier, et elles ont trop échappé à l’attention. En réalité il est très possible de s’en faire une idée.

Les couches inférieures s’observent dans la vallée de la Zousfana entre Ksar el Azoudj et Zaouia Tahtania. Sur tout le pourtour, au Mouizib comme à Tar’it, au Mezarif, au Moumen, on voit les calcaires dinantiens reposer en concordance sur des couches argileuses ou marneuses, d’un gris verdâtre, interstratifiées de grès rouge foncé ou noir, en bancs minces ; dans la vallée même, sur différents points, mais surtout dans la partie nord, à Ksar el Azoudj en particulier et à Haci el Begri, on voit cette même formation percer à travers l’ennoyage. Elle paraît homogène et puissante. (Voir appendice XI.)

Fig. 28. — Coupe du Mouizib el Atchan.

CC, calcaire carbonifère ; Ds, dévonien supérieur ; H, houille.

Je n’y ai pas trouvé de fossiles, et s’il est commode provisoirement de la considérer comme dévonienne, encore faut-il observer que les couches à clyménies de Beni Abbès, qui appartiennent authentiquement au Dévonien supérieur, ont un facies tout à fait différent.

Les couches supérieures au dinantien ont été observées en deux points, fort éloignés l’un de l’autre, au nord du Béchar d’une part, et à Menouar’ar de l’autre (versant occidental de la hammada de Tar’it).

Au Mouizib on voit les calcaires dinantiens s’enfoncer en stratification concordante sous des grès, qui constituent le sous-sol de toute la plaine entre le poste de Colomb et la montagne de Béchar, et qu’on suit jusqu’à Kenatsa. (Voir pl. XXVI, phot. 49.) On ne fait qu’apercevoir ces grès à travers les déchirures du sol formé de cailloutis et d’alluvions récentes. Il semble bien toutefois que l’ensemble de la formation soit essentiellement gréseux.

Sur la route de Tar’it à Menouar’ar, on retrouve les mêmes formations, se succédant dans le même ordre, et on voit les calcaires carbonifériens fossilifères disparaître sous les mêmes grès, ou du moins sous des grès d’aspect identique. Mais ici les alluvions récentes superficielles sont moins développées ; les grès sont à nu sur une certaine étendue ; et on constate qu’ils sont interstratifiés avec des bancs très minces de calcaire à crinoïdes, tout à fait semblables à celui de l’étage immédiatement inférieur. Le puits de Menouar’ar est creusé dans les alluvions d’un petit oued juste au pied d’une falaise haute à peine d’une dizaine de mètres et sur la tranche de laquelle apparaissent les couches suivantes de bas en haut.

A la base. 1. Poudingue fossilifère 1m,50
2. Grès passant au poudingue 1m,50
3. Schistes gréseux 3m.
4. Poudingue fossilifère 1m,50
Au sommet. 5. Calcaire à crinoïdes 1m,50

Dans les poudingues, les fossiles abondaient, mais si mal conservés et si fragiles qu’il a été impossible de les recueillir. A coup sûr les crinoïdes prédominaient. Le calcaire bleu du sommet avait tout à fait l’aspect des calcaires de Béchar.

La réapparition de ces calcaires au milieu des grès tendrait évidemment à faire croire qu’il s’agit de formations très voisines, dont la plus récente est la simple continuation, sans lacune, de la plus ancienne.

M. Gentil signale au Maroc, dans le Haut-Atlas, des grès Permiens en relation avec des calcaires Dinantiens[114]. Ici il semble bien qu’il faille conclure à un âge carboniférien.

M. le lieutenant Poirmeur a rapporté des fossiles de deux points qui sont ainsi désignés[115] : « 1o vallée de l’O. bou Gharraf, affluent de l’O. bou Dib ; ... à fleur de terre, dans un îlot formé par un affleurement rocheux, dans le lit de l’oued. — 2o Gueb el Aouda, piton rocheux, qui domine l’O. Béchar à 25 kilomètres au sud du ksar. » Les deux échantillons sont des moulages en grès rougeâtre, ferrugineux, de plantes houillères. M. Bureau a reconnu dans le premier Stigmaria ficoides, et il écrit à son sujet : « Il est clair que ce rhizome bien que n’étant plus in loco natali, n’a pas subi un transport violent ni à une longue distance. » L’autre est Lepidodendrum Veltheimianum. Ces types appartiennent à la phase la plus ancienne de la végétation carbonifère.

D’autre part M. G.-B.-M. Flamand a trouvé dans la même région de petits lits de houilles à empreintes végétales[116]. Ces grès houillers du Béchar, ennoyés sur de grandes étendues, pourraient présenter après tout un intérêt pratique. Sur le chapitre de la houille saharienne on est en général très sceptique. La question a été traitée avec une haute compétence par M. Haug, qui aboutit à des conclusions négatives, à propos des échantillons et des fossiles rapportés par M. Foureau de l’erg d’Issaouan. Mais Issaouan et Béchar sont à mille kilomètres l’un de l’autre, et les conditions du gisement sont bien différentes et même inverses. M. Haug écrit :

« Tant que l’on envisageait les calcaires carbonifères de l’erg d’Issaouan comme du carbonifère inférieur on pouvait conserver l’espoir de rencontrer au-dessus d’eux des terrains houillers, mais à présent que l’âge moscovien et ouralien de ces calcaires est établi, il n’est plus permis de garder des illusions à cet égard[117]. »

Au Béchar c’est justement l’étage inférieur, Dinantien, qui est calcaire, franchement marin. Les étages supérieures au contraire sont gréseux et ont un facies de formation littorale.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXII.

Cliché Gautier

43. — DANS LE BÉCHAR, AU PIED DU VERSANT NORD

Petite palmeraie d’el Djenien. — Calcaires carbonifériens.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXIII.

Cliché Gautier

44. — DJEBEL BÉCHAR

Vu du Sud, c’est-à-dire de la Zousfana, sur laquelle il se termine par une falaise.

Cliché Gautier

45. — DJEBEL BÉCHAR

Vu du Nord, c’est-à-dire de la cuvette synclinale de Colomb-Béchar.

On distingue nettement l’inclinaison des couches dans la montagne.

Au premier plan Modjbed.

Roches secondaires — Dans le nord de la région étudiée ce sont les roches secondaires qui dominent ; elles constituent à peu près toute la masse du Grouz, où elles sont représentées par une grande variété d’étages depuis le Lias jusqu’au Cénomanien. Je n’ai fait qu’entrevoir le Grouz dont la géologie est certainement très délicate à débrouiller. Je ne puis que renvoyer à la carte géologique récente de M. Poirmeur[118].

En dehors du Grouz dans la région de Colomb-Béchar, et même, semble-t-il, dans celle du bas Guir le Cénomanien couvre de grands espaces. Il est riche en superbes fossiles de détermination facile[119]. Il est représenté par le facies qui lui est habituel dans tout le Sud-Algérien, à la base des marnes gypseuses, au sommet des calcaires clairs, très durs. Les marnes font parfois défaut, à Ben Zireg par exemple. La formation n’est pas puissante, une cinquantaine de mètres d’épaisseur peut-être, à Ben Zireg une dizaine ; on constate partout, sans conteste, qu’elle repose directement sur le substratum carboniférien. Les grès albiens (à dragées et à bois silicifiés) sont encore représentés dans le Grouz, ils disparaissent complètement à partir de Ben Zireg. La transgression cénomanienne est évidente, au sud du Grouz elle a déposé sur le substratum primaire une simple pellicule, un placage secondaire. (Voir appendice XI.)

Fig. 29. — Coupe de Sfissifa à Mézerelt par Colomb et le Mouizib.

Cn, cénomanien ; m, p, q, mio-pliocène et quaternaire.

Fig. 30. — Coupe de Bou-Kaïs à Teniet Nakhla (à quelques kilomètres ouest de Mouzib).

E, Éruptif.

Plis hercyniens. — Je crois pouvoir essayer une exposition tectonique ; quelques traits généraux en tout cas apparaissent bien nets.

Les couches primaires sont affectées de vieux plissements, qu’on peut appeler hercyniens ; à Ben Zireg les strates carbonifériennes sont redressées verticalement, et dessinent un anticlinal fermé à l’ouest ; sur ce pli arasé, le Cénomanien repose parfaitement horizontal[120]. La relation est la même au poste de Colomb-Béchar et à Kenatsa. Il y avait donc des plis primaires arasés avant le dépôt du Cénomanien. (Voir fig. 29, 30, 31 et 32.)

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXIV.

Cliché Gautier

46. — COLLINES DE BEZAZIL KELBA (littéralement : tétines de chienne) ; versant nord du Béchar.

C’est une feuille de calcaire cénomanien qui plonge vers le spectateur ; la crête est érodée en dents de scie.

La vallée de la Zousfana de Ksar el Azoudj à Tar’it est une grande boutonnière anticlinale, autour de laquelle les affleurements primaires dessinent des auréoles concentriques de plus en plus jeunes. Ce pli est orienté nord-est-sud-ouest, ce qui est une direction notablement aberrante de celle des plis atliques.

Dans la partie nord-est du Mezarif, où le pli est un synclinal fermé au sud-ouest, les strates calcaires profondément déchaussées par l’érosion, se dressent en murailles demi-circulaires concentriques, toutes rasées régulièrement à la même hauteur. Évidemment un tronçon de pénéplaine exhaussée, et disséquée par l’érosion.

L’extrémité fermée du synclinal touche à une faille au delà de laquelle apparaît l’extrémité également fermée d’un anticlinal, également arasé.

La faille se constate directement, puisqu’elle ramène en surface une bande de grès dévoniens, mais elle ne se traduit dans l’orographie actuelle par aucune dénivellation, elle est donc fort ancienne, constitutive de la pénéplaine.

Si on prolonge par la pensée cette ligne de faille, elle passe entre l’extrémité fermée à l’ouest de l’anticlinal de Ben Zireg, et l’extrémité fermée à l’est du synclinal du Béchar. Il court donc là, dans une direction à peu près nord-sud, un accident, un décrochement, j’imagine, à la rencontre duquel les plis se ferment et se relaient[121]. L’accident et les plis sont évidemment contemporains, cela forme un ensemble, et comme l’âge hercynien est prouvé pour certaines parties il l’est pour le tout.

Je ne sais quelle part faire aux plis hercyniens dans l’allure très particulière du djebel Moumen. Il a un sommet rectiligne et que de loin on jugerait tabulaire ; en réalité il est couronné par une feuille de calcaire pliée en synclinal très aigu dans le sens de la longueur. (Cf. fig. 31.)

Plis atliques. — C’est naturellement la surrection de l’Atlas qui a rajeuni le relief hercynien.

L’énergie des plissements atliques varie de part et d’autre d’une ligne de faille très apparente. A Bou-Kaïs elle est jalonnée de pointements éruptifs (ophite ?), elle passe au nord du dj. Orred, entre le dj. Orred et l’Antar (Pl. XX), enfin au sud de l’Antar. Elle sectionne en falaises brusques et fraîches les calcaires dinantiens de l’Orred ; au pied de l’Antar elle a affecté les calcaires cénomaniens, qui sont vivement redressés au nord, et parfaitement horizontaux au sud. Il faut donc qu’elle soit post-cénomanienne.

Au nord de cette ligne sont les montagnes géantes, le Grouz et l’Antar (près de 2000 m.).

Tout ce qu’on peut affirmer ici du Grouz, au point de vue géologique, c’est qu’il se termine au sud par un pli couché ; je puis l’affirmer en m’appuyant sur l’autorité de M. Ficheur, professeur de géologie à l’École des sciences d’Alger ; il a constaté auprès de Beni Ounif, aux djebels Melias et Zenaga que les calcaires jurassiques reposent sur les grès albiens[122]. Le pli couché est bien net aussi auprès de Bou Aïech ; on y voit une feuille calcaire repliée sur elle-même et coinçant dans le synclinal des schistes indéterminés.

Le dj. Antar est de structure plus simple, mais analogue.

Fig. 31. — Coupe de l’Antar au Mezarif par Ben Zireg et le Moumen.

Fig. 32. — Coupe de l’Antar au Mezarif par le Béchar (extrémité orientale).

Cette montagne est constituée tout entière par un pli déversé au sud. (Cf. fig. 31 et 32.) Sur sa face occidentale, non loin de Sidi Dahar, dans une large déchirure, on a sous les yeux une magnifique coupe géologique ; on y voit les argiles dévoniennes coincées au cœur du pli ; le calcaire carbonifère les recouvre en plaques horizontales puissantes qui constituent le sommet de la montagne (voir pl. XX, phot. 40), puis sur la face sud, dominant Ben Zireg ces mêmes calcaires se replient et passent sous le Dévonien.

L’âge atlique de ce pli est de toute évidence, puisque les calcaires cénomaniens y participent énergiquement.

Au sud de la faille les conditions sont tout autres. L’altitude s’abaisse brusquement, le Béchar est plus bas que l’Antar de 500 à 600 mètres. Du haut de l’Antar on aperçoit le Béchar et l’Orred étalés à ses pieds comme en projection planimétrique. (Voir pl. XX, phot. 39.)

Le Béchar et l’Orred sont les épaulements nord et sud d’un synclinal largement étalé, au centre duquel est le poste de Colomb-Béchar, et dont le fond est recouvert par le placage cénomanien et l’ennoyage récent (fig. 29).

Le Cénomanien est resté horizontal au centre, mais il est redressé au nord et au sud, tant sur les flancs de l’Orred que sur ceux du Béchar, où il constitue les curieuses collines de Bezazil Kelba. (Voir pl. XXIV, phot. 46.) Le synclinal hercynien a donc rejoué récemment, quoique assez faiblement.

Les collines de Bon Yala et de Fendi sont elles aussi le résultat de plis légers affectant le Cénomanien (?)

La partie occidentale du Béchar a été affectée d’un plissement atlique. Immédiatement à partir du Mouizib on le voit apparaître dans les schistes argileux dévoniens, passer dans les calcaires dinantiens (fig. 30), puis dans les grès houillers ; il détermine l’éperon que le Béchar projette vers l’ouest, jusqu’au Guir, au sud de Kenatsa.

Ce pli est double ; les deux indentations profondes qui déterminent les cols voisins du Mouizib et du Teniet Nakhla sont des anticlinaux très nets, accusés en creux aussi longtemps qu’ils affectent les argiles dévoniennes et séparés par l’éperon calcaire en relief de l’Aïn Mézerelt qui est affecté d’une légère ondulation synclinale (fig. 29 et 30).

Ce double pli (pli de Kenatsa, si l’on veut), est franchement orienté est-ouest, il fait un angle très accusé avec la direction générale des strates primaires redressées, dont l’indépendance vis-à-vis de lui est manifeste.

Sur son passage la feuille de calcaire dinantien par exemple a été tordue et indentée, mais elle conserve sa direction générale hercynienne, plus voisine de nord-sud que d’est-ouest. On constate directement le conflit entre les deux systèmes de plis, hercyniens et atliques.

M. Poirmeur, dont la belle carte nous a renseignés sur la forme véritable du Béchar, remarque justement que cette forme est celle d’un T. Ce T doit la moitié occidentale de sa barre au plissement atlique, le reste relève de la virgation hercynienne. Je n’ai pas vu le Mezarif méridional, mais la carte Poirmeur nous y montre un éperon projeté vers l’ouest, qui paraît symétrique à celui de Béchar. Il est probable que le même effet procède de la même cause.

La grande hammada calcaire à l’ouest de Tar’it est une pénéplaine où les strates ont la direction hercynienne (nord-est-sud-ouest). (Voir fig. 33.)

Sur la route de Tar’it à Menouar’ar, un peu avant d’arriver à ce dernier point, exactement au puits de Daou Blel, on rencontre soudain des couches redressées plus énergiquement, et dont l’allure stratigraphique n’a aucun rapport avec celles des couches voisines. Elles plongent alternativement vers le nord et vers le sud. Il y a là un pli brusque qui vient évidemment du grand col appelé Teniet Sba, à l’extrémité orientale duquel (sur la Zousfana), on aperçoit en effet une disposition analogue.

Fig. 33. — Coupe de Tar’it à Menouar’ar.

Ainsi donc la coupure de Teniet Sba, le col le plus important du Béchar doit son origine au croisement d’un pli atlique avec le pli hercynien, de même que, plus au nord, les cols du Mouizib et du Teniet Nakhla.

Plus au sud on constate des diaclases toutes fraîches, aux Beni Goumi par exemple (Tar’it et Mzaourou) ; — je crois aussi que la Zousfana, en aval des Beni Goumi, a été guidée à travers la hammada par une diaclase fraîche.

Tout cela est bien concordant. La faille de Bou-Kaïs sépare l’Atlas de son Vorland. Tout ce qui est au sud est essentiellement une pénéplaine hercynienne, encore reconnaissable, mais affectée de quelques plissements atliques, bousculée, faillée et disséquée profondément par l’érosion.

L’ennoyage. — L’érosion, qui a déchaussé et isolé les puissants massifs calcaires, a naturellement accumulé dans les vallées des dépôts plus ou moins épais, d’âges divers, et qu’on arrive assez facilement à dater, par comparaison avec les dépôts continentaux analogues d’Algérie et du Sahara algérien. Les dépôts les plus anciens (miocènes ? en tout cas prépliocènes), tiennent une grande place et atteignent une certaine épaisseur dans la vallée de la Zousfana, en amont des Beni Goumi, et en aval de Ksar et Azoudj, où on les voit disparaître sous les poudingues pliocènes. (Voir pl. XXV, phot. 47 et 48. Voir aussi appendice XI.)

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXV.

Cliché Gautier

47. — PORTION DE LA FALAISE DE KSAR EL AZOUDJ

Le chapiteau est en poudingue pliocène.

Au dessous, à travers les éboulis et les alluvions, on observe sur le terrain des schistes supra-dévoniens (?) très redressés.

Cliché Gautier

48. — FALAISE DE KSAR EL AZOUDJ (vue d’ensemble).

A gauche, on aperçoit, marqué par une tache noire de végétation, un coude de l’oued Zousfana, qui a sculpté la falaise ; — à l’horizon, à droite, collines cénomaniennes (?) de Fendi.

Le pliocène a ici les mêmes caractères que dans tout le Sud-Algérien, accumulations de gros galets, cailloutis souvent transformé en banc de poudingue, dépôts d’une époque où, comme aujourd’hui, entre les intervalles d’orages brefs et terribles, un climat très sec favorisait la formation de croûtes travertineuses.

Aux environs de Beni Ounif, c’est-à-dire au débouché des principales vallées du Grouz, c’est le cailloutis qui est prodigieusement développé, mélangé à du cailloutis actuel.

Au débouché de toutes les gorges, les cônes de déjection de galets s’étalent et se rejoignent. Le chemin de fer en construction trouve dans le Pliocène une carrière inépuisable de ballast, et le voyageur qui a suivi la ligne d’étapes, pour peu qu’il se soit écarté de la piste frayée, garde le souvenir désagréable de ces éternels cailloux roulés croulant sous les sabots du cheval.

Partout ailleurs, c’est-à-dire dans la majorité des cas, le Pliocène se présente sous la forme d’un poudingue très dur : dans la vallée de la Zousfana en amont de Ksar el Azoudj, au moins sur la rive droite (Fendi, Djenan ed dar) ; à l’ouest de Beni Ounif (poudingue de Bou Aiech) ; la grande hammada de Kenatsa est essentiellement une table de poudingue pliocène. La grande hammada qui commence au Guir sur la rive droite, et qui s’étend jusqu’au Tafilalelt est aussi pliocène probablement. (Voir appendice XI.)

Les dépôts quaternaires contrastent vivement avec les pliocènes ; sur l’emplacement même de Beni Ounif, au pied du ksar, on voit des dépôts marneux puissants de quelques mètres, et qui attestent évidemment une sédimentation paisible de vase à éléments très fins.

Ils ont un aspect de dépôt lacustre ; un lambeau de sédiments analogues à Ben Zireg contient même un petit lit d’aspect tourbeux ; tout cela suppose un climat plus humide que l’actuel.

L’érosion quaternaire a vivement attaqué les dépôts plus anciens, elle a sculpté en particulier de nombreuses falaises couronnées par des tablettes de poudingues. (Ksar el Azoudj, phot. 47 et 48 — bord sud de la hammada de Kenatsa, phot. 49.)

Le monument le plus curieux de l’érosion quaternaire est certainement l’Oum es Seba, curieusement planté au milieu de la hammada de Kenatsa.

De Colomb-Béchar, on aperçoit dans l’ouest, sur la hammada, une montagne aux contours fantastiques. Les indigènes l’appellent Oum es Seba, littéralement la « mère-aux-doigts ». C’est un nom qu’ils donnent volontiers aux sommets dentelés, ruineux, hérissés de colonnes naturelles, qui évoquent vaguement l’idée de doigts dressés. L’Oum es Seba, vue de loin dans un pays de mirages, semble quelque chose d’énorme, presque une concurrence à l’Antar. De près, elle a dix mètres de haut ; c’est une « gara » du type classique, et attestant l’importance des érosions auxquelles elle a été soumise. La base est de sable, passant au grès tendre ; toute la masse est marneuse, et le sommet franchement calcaire. Ce sont ces calcaires tendres du sommet qui ont été curieusement découpés par l’érosion. (Voir fig. 30).

Fig. 34. — Coupe prise aux environs de Beni Ounif, montrant la terrasse pliocène, et les dépôts quaternaires. Cette coupe est due à l’obligeance de M. Ficheur.

j, Calcaires jurassiques ; n, Grès albiens ; p, Pliocène ; q, Quaternaire.

Importance géographique du Vorland primaire. — Ces dépôts continentaux ont un caractère commun, leur faible puissance et leur discontinuité ; le socle de vieilles roches est largement dénudé ; nous avons été à même d’étudier ici le contre-coup de la surrection de l’Atlas sur son Vorland, et c’est être privilégié ; car, dans l’Atlas oriental tout entier le contact est enfoui sous un manteau continu et très épais de dépôts continentaux.

En Algérie, dans les trois provinces, au sud de l’Atlas saharien dans toute sa longueur, on sait que les dépôts d’atterrissement sont prodigieusement développés ; les plus anciens ont été attribués par les géologues à l’Oligocène. Ainsi donc, dans la cuvette d’Ouargla, dans la région des daya, dans celle de l’oued R’arbi et de l’oued Namous, les débris de l’Atlas se sont accumulés presque depuis le début de l’âge tertiaire ; ils atteignent des centaines de mètres d’épaisseur ; ce sont ces dépôts continentaux oligocènes et miocènes que M. Flamand appelle le « terrain des gour ». Cette formation, si particulière au Sud-Algérien, cesse ici pour la première fois de former un placage ininterrompu.

Dans l’est d’ailleurs, ce ne sont pas seulement les dépôts mio-pliocènes qui soustraient à l’observation le substratum primaire, mais aussi les formations crétacées, très puissantes et continues. Ici le crétacé n’est plus représenté que par des lambeaux cénomaniens.

Cette venue au jour de roches plus anciennes semble en relation avec un changement radical dans la nature de l’Atlas.

On a laissé le Grouz en dehors de l’étude géologique détaillée ; il n’est cependant pas si inconnu qu’on ne puisse dégager à son sujet un certain nombre de grands faits généraux, qui l’individualisent nettement par rapport à ses voisins orientaux, les massifs des Ksour et de l’Amour.

Grosso modo on est fixé sur sa constitution ; il est formé presque tout entier de calcaires liasiques et jurassiques. Les roches crétacées sont absentes, semble-t-il, sauf à la périphérie, où on retrouve avec les calcaires cénomaniens des lambeaux de grès albiens (à Beni Ounif par exemple [fig. 34]).

Ce sont précisément ces mêmes grès qui tiennent une place prépondérante dans la chaîne voisine des Ksour et dans le djebel Amour, constituant pour la plus grande partie la masse des montagnes, et donnant la note dominante du paysage. Cela revient à dire qu’en allant d’Aïn Sefra à Beni Ounif on quitte, à la hauteur de Duveyrier environ, l’Atlas gréseux pour entrer dans un Atlas calcaire.

On a déjà dit que le Grouz se termine au sud par un pli couché où l’on voit les calcaires jurassiques reposer sur les grès albiens.

Or des plissements aussi énergiques, allant jusqu’au renversement, sont une nouveauté pour qui vient de l’est. La chaîne des Ksour, le djebel Amour sont au contraire des régions de « plissements ébauchés » suivant l’expression du dernier géologue qui s’en est occupé, M. Ritter[123].

Voici donc une autre originalité du Grouz comparé à ses voisins de l’est. Il n’est pas seulement calcaire, tandis qu’ils sont gréseux ; il est en outre énergiquement plissé, tandis qu’ils le sont faiblement. Il est vrai que le premier caractère est apparemment un corollaire du second, l’énergie du plissement a amené en surface les couches plus profondes qui se sont trouvées calcaires.

Un raisonnement analogue conduit à conclure que l’apparition du Vorland avec ses vieilles roches primaires a quelque rapport de cause à effet avec l’énergie subitement accrue des plissements atliques.

Quoi qu’il en soit il y a là un fait d’importance géographique tout à fait considérable. Nous verrons dans les chapitres suivants que cette limite géologique entre les roches primaires et les terrains plus récents (crétacés marins et tertiaires continentaux), est une ligne de verdure et de vie qui se prolonge sans interruption notable pendant huit cents kilomètres, jusqu’au cœur du Sahara, jusqu’à In Salah. L’affleurement du Vorland primaire ne présente donc pas seulement un intérêt théorique et scientifique ; c’est lui, incontestablement, qui fait de la Zousfana la grande porte d’entrée du Sahara, une voie commerciale et ethnique de premier ordre ; notre étude géologique nous conduit à des conclusions de géographie humaine.

Gîtes minéraux du Grouz. — A tout autre point de vue c’est le Grouz qui a une grande importance humaine.

Et d’abord le Grouz et ses dépendances atliques, semblent avoir le monopole des gîtes minéraux.

Et, à ce point de vue encore, le contraste est grand entre lui et la chaîne des Ksour, ou le djebel Amour, ses voisins orientaux. Dans tout l’Atlas saharien jusqu’au Hodna, il n’existe guère d’exploitation minière, ancienne ou récente. Aussi bien les grès médiocrement plissés de l’Atlas saharien ne peuvent pas être préjugés a priori aussi métallifères que les calcaires bouleversés de la région du Grouz ; d’autant que, dans l’Atlas que nous connaissons (Algérie-Tunisie), les régions calcaires sont le domaine de prédilection des gîtes minéraux exploitables.

D’autre part, la question de la houille mise à part, le Vorland hercynien ne semblerait pas avoir d’avenir minier, au moins d’après les informateurs indigènes qui signalent beaucoup de gîtes et tous dans l’Atlas.

Il est certain qu’entre les sources de la Zousfana et celles du Guir, il existe au moins deux exploitations minières indigènes, régulières et, autant que le milieu le permet, organisées. L’une est au djebel Maïz, au nord du Grouz ; c’est une mine de cuivre, elle a été vue par des Européens, le colonel Quiquandon en particulier, qui ont constaté l’existence de galeries souterraines assez profondes. L’autre exploitation minière est beaucoup plus loin à l’ouest, sur les bords du Guir, à Beni Yati. C’est une mine de plomb et probablement aussi de cuivre. Elle n’est connue que par des renseignements recueillis par le lieutenant Pariel, de Colomb-Béchar. Mais ces renseignements spécifient l’existence d’installations plus ou moins permanentes pour la calcination du minerai : on le brûle en gros tas par forts vents d’ouest. Il semblerait que ces deux gisements (djebel Maïz et Beni Yati) sont les plus considérables et les mieux exploités, aux yeux des indigènes. Mais on en connaît plusieurs autres, de moindre importance.

Au djebel Melias, qui est un simple contrefort du Grouz, à six kilomètres de Beni Ounif, un filon de plomb et de cuivre court sur le flanc nord de la montagne. Dans ce filon les indigènes de Figuig ont creusé un trou, car ce serait trop dire une galerie, de 1 m. 50 de profondeur.

On pourrait étendre la liste des petits gisements de ce genre.

L’exploitation indigène porte sur deux métaux, le plomb et le cuivre, et voici à quels besoins économiques elle répond. Le plomb sert à fondre des balles, et le minerai de plomb, tel quel, la galène, est un fard très usité, le koheul, bien que ce mot arabe désigne littéralement le sulfure d’antimoine. Tous les indigènes connaissent la galène et ses usages. Mais le minerai de cuivre est beaucoup plus mystérieux. Un fait frappe d’abord, c’est que toutes les mines de cuivre sont considérées par les indigènes comme mines d’or et d’argent ; ils n’y soupçonnent pas la présence du cuivre, et ne semblent pas établir de corrélation entre le minerai qu’ils extraient et, par exemple, les douilles de leurs cartouches. En poussant un peu plus loin l’investigation, on s’aperçoit que tout le minerai est extrait pour le compte des orfèvres juifs établis à Figuig et à Kenadsa. Ces orfèvres, ouvriers habiles, font de curieux bijoux d’argent et d’or ; la matière de ces derniers est qualifiée par le vendeur « or du Soudan », mais, comme cet or se recouvre très vite d’une pellicule de vert-de-gris, il y entre assurément une forte proportion de cuivre marocain. Le peu de minerai de cuivre annuellement extrait du djebel Maïz ou des gisements voisins sert donc, à peu près exclusivement, à des alliages de bijouterie, inavoués et fructueux.

Des balles, du fard et des bijoux, voilà tout ce que les indigènes font de leurs minerais ; une exploitation aussi rudimentaire et aussi spéciale ne permet assurément pas de rien augurer pour l’avenir d’une exploitation industrielle. D’ailleurs, à côté du cuivre et du plomb, dont les minerais sont aisés à reconnaître, il peut y en avoir d’autres que des professionnels européens soient seuls à même de rechercher, à supposer résolu le double problème — de la sécurité sur une frontière encore très peu sûre — et du transport à si grande distance de la mer.

Pluies et végétation. — C’est au point de vue du climat, c’est-à-dire des pluies, qu’il est particulièrement important pour la région de la Zousfana qu’elle soit dominée au nord par la masse du Grouz.

Le Grouz est une longue arête de 80 kilomètres, large de 5 ou 6 peut-être. Il serait plus exact de dire : un faisceau d’arêtes parallèles (généralement deux et quelquefois trois), entre lesquelles un système de profondes vallées longitudinales articule le Grouz tout entier. Chegguet el Abid, Haouci Chafa, etc. ; elles sont dues, d’après M. Ficheur, à l’intercalation entre les calcaires liasiques et jurassiques de couches argileuses et marneuses, qui n’ont pas offert de résistance à l’érosion.

Ces grandes vallées sont colmatées de cailloutis pliocène jusqu’à leur tête, elles sont donc des réservoirs d’humidité et des aqueducs souterrains.

Ce formidable écran montagneux n’est pas seulement par excellence le condensateur des pluies, qui tombent parfois et séjournent sous forme de neige ; il est organisé pour les emmagasiner, les acheminer et les distribuer. Les massifs primaires lui sont généralement inférieurs en altitude et en étendue, et par surcroît ils conservent une massivité de pénéplaine, ils n’ont pas un modelé compliqué, une structure ajourée.

Sur la moyenne annuelle des pluies les chiffres précis font encore défaut. On a du moins le témoignage de la végétation et des cultures.

Dans le Grouz la végétation des vallées témoigne de précipitations assez abondantes.

Dans toute cette Afrique du nord, qui est le pays des fleurs, je ne crois pas qu’il y ait eu au printemps de 1904 un coin plus follement fleuri que les hautes vallées du Grouz ; on y marchait environné de senteurs violentes et parfois agressives, car il y a une fleur qui pue le cadavre. Cette magnifique floraison peut être accidentelle, heureuse conséquence d’un hiver qui fut incontestablement pluvieux. Mais la végétation arborescente n’est pas moins curieuse. Elle est d’abord relativement abondante, ou du moins elle n’est pas aussi rare qu’on le supposerait ; la plaine au pied du Grouz a ses tout petits bosquets, en particulier autour de Bou Aiech. Ils sont souvent composés de pistachiers (betoum), mais on rencontre assez fréquemment aussi des caroubiers et surtout des oliviers sauvages, parfaitement vigoureux, poussant librement sans le secours de l’irrigation. Et voilà qui est étrange, car l’olivier est un arbre méditerranéen, qu’on n’attend pas au désert.

Le sommet de l’Antar est aussi un îlot de végétation du Tell (bosquets de genévriers par exemple).

Mais tout le reste du pays a une végétation saharienne, c’est-à-dire dans la majorité des cas tout à fait absente. Le Béchar, le Mezarif, le Moumen, la hammada de Moungar Tarit, sont des étendues désolées de roc nu.

Quand un peu de végétation apparaît dans des coins de vallées privilégiés, c’est ce qu’on appelle au Sahara un pâturage, ces buissons rabougris et mal virescents dont le chameau se nourrit. (Voir pl. XXVI, phot. 50.) La végétation arborescente est surtout représentée par de rares tamaris, et quelques talhas très sporadiques (faux gommiers) ; il y en a un par exemple à el Morra.

Il faut noter pourtant la fréquence d’Anabasis aretioides, que les Arabes appellent ed-dega et le corps d’occupation « chou-fleur du bled », elle ressemble en effet à une pomme de chou-fleur posée au ras du sol sans tige. C’est une plante des hauts plateaux oranais qui disparaît à mesure qu’on s’éloigne plus avant dans le Sahara.

Notons aussi que le porc-épic, qui est nettement une bête du Tell, se trouve encore le long de la Zousfana entre Tar’it et Igli.

En somme la région de la Zousfana doit peut-être au voisinage de l’Atlas des pluies un peu moins rares que dans le reste du Sahara. Mais elle en reçoit directement très peu. C’est au réservoir de l’Atlas et en particulier du Grouz qu’elle doit d’être habitable à un assez haut degré. Figuig, Fendi, Ouakda, Béchar, Kenadsa, Tar’it, forment un groupe assez important de palmeraies, toutes alimentées par le Grouz. Notons que, pour trouver l’équivalent à la lisière du Sahara il faut aller dans l’ouest au moins jusqu’à Laghouat et peut-être même jusqu’à Biskra.