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Missions au Sahara, tome 1 cover

Missions au Sahara, tome 1

Chapter 16: CHAPITRE V
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About This Book

The author presents a synthetic account of multiple expeditions across the northern Sahara, combining field observations, maps, photographs, and bibliographic synthesis to analyze geology, stratigraphy, hydrography and prehistoric ethnography. He distinguishes northern sedimentary terrains from the metamorphic central regions and contrasts Quaternary remnants: incised riverbeds in the north and fossil dunes in the south. Chapters treat place-names and onomastics, a monograph of a former river, and interpretations of stratigraphic architecture, while appendices collect survey, astronomical and topographical data. Photographs and maps accompany the discussion and paleontological material is acknowledged but largely deferred to specialists.

[112]La carte topographique a été établie par M. le lieutenant Poirmeur. Cf. Bulletin de la Société géologique de France. T. VI, fascicule 2, 1907.

[113]E. Ficheur, Note sur le terrain carboniférien de la région d’Igli (B. S. géol. de Fr., IIIe série, XXVIII, 1900, p. 915-926). — A. Thévenin (C. r. sommaire séances Soc. géol. de Fr., 5 décembre 1904, p. 178).

[114]C. r. sommaire Soc. géol. de Fr., 6 juin 1905, p. 95. La note est très brève.

[115]Ed. Bureau, Le terrain houiller dans le nord de l’Afrique, C. R. Ac. S., t. CXXX, VIII, p. 1629-1631. 20 juin 1904.

[116]Flamand, C. R. Ac. Sc., 17 juin 1907. C. r. sommaire Soc. géol. de Fr., p. 131 et 137.

[117]Foureau, Documents, etc., p. 813.

[118]Poirmeur. Bulletin de la Société géol. de Fr., l. c.

[119]A l’étude au laboratoire de géologie d’Alger. L’attribution faite par M. Ficheur ne comporte aucune espèce de doute. Très belles huîtres de Lisbonne en très grand nombre.

[120]Voir un croquis des environs de Ben Zireg dans les cahiers du Service géographique de l’Armée, no 21, 1904.

[121]Cf. le transparent de la carte hors texte (Esquisse géologique.... du Béchar).

[122]Rapport inédit de M. Ficheur au gouverneur général.

[123]Étienne Ritter, Le djebel Amour, Bulletin du service de la carte géologique d’Algérie.

[124]Les mots djich, rezzou, harka, qu’on emploiera fréquemment, désignent des bandes de pillards d’importance croissante : une bande d’une dizaine d’hommes est un djich, de plusieurs centaines, une harka.

[125]C’est une esquille détachée de la falaise, par une diaclase très visible. La carte géologique est à trop petite échelle pour qu’on ait pu y porter ce détail. (Voir pl. XXVII, phot. 51). La faille a peut-être un rapport avec la réapparition de l’eau vive.

[126]Capitaine Normand, Ses travaux dans la vallée de la Zousfana, Bulletin du Comité de l’Afrique française, supplément de juillet 1904, p. 165.

[127]Lieutenant Cavard, Les Ouled Djerir, Bulletin du Comité de l’Afrique française, supplément de novembre 1904, p. 279.

[128]On ne peut que renvoyer à l’excellente étude de Doutté dans La Géographie, 1903, I, p. 177.

[129]Lieutenant Cavard, Les Ouled Djerir, l. c.

[130]Calderaro, Les Beni Goumi, Bulletin de la Société de Géographie d’Alger, 1904, 2e trimestre, p. 307, etc.

[131]Voir pour plus de détails : Doutté, l. c. dans La Géographie.

[132]Albert, Une razzia au Sahel, Bull. Société de Géog. d’Alger, 1906, p. 129.

[133]Voir Doutté, l. c. (La Géographie).

[134]Calderaro, l. c. p. 321.

[135]Calderaro, l. c.

[136]Lieutenant de Clermont-Gallerand, Communication sur le mouvement commercial entre Beni Ounif et le Tafilelt, Bulletin de la Société de Géographie d’Alger, 1905, p. 539.


CHAPITRE V

RÉGION DE LA SAOURA[137]

La région dont il s’agit est inscrite entre l’erg d’Iguidi et la Saoura, ou plutôt le grand erg qui borde l’oued Saoura à l’est. Elle est donc limitée au nord-est et au sud-ouest par d’énormes masses de sables.

Elle est bien loin elle-même d’être libre de sable puisqu’on y trouve deux ergs notables (Atchan et er Raoui). Mais du moins distingue-t-on avec netteté l’ossature rocheuse, qui est constituée par la chaîne à laquelle on peut laisser le nom d’Ougarta.

Sous-région d’Igli. — La région considérée se rattache au nord à celle du Béchar. Elle s’y rattache par une sous-région qu’il faut étudier à part, celle d’Igli.

L’infrastructure primaire de cette sous-région en serait particulièrement intéressante puisqu’on y verrait le passage des plissements hercyniens d’Ougarta affectant le Dévonien et orientés S.-E.-N.-O. aux plissements du Béchar, également hercyniens, mais affectant le Carboniférien, et orientés S.-O.-N.-E.

Malheureusement, sur la route suivie, qui longe la Saoura, cette infrastructure est voilée en grande partie par des dépôts horizontaux. La Saoura s’est creusé son lit dans ces dépôts et l’on ne peut juger de l’infrastructure que par ce qui en apparaît au fond du lit.

Les dépôts horizontaux sont épais de quelques dizaines de mètres seulement. Leur horizontalité est parfaite, ou du moins semble telle à l’œil. Ils sont composés pour la plus grande part de sables plus ou moins agglomérés en grès tendre ; au sommet ces sables supportent généralement un banc calcaire puissant de 5 à 6 mètres, contenant des rognons de silex. Cette description s’applique surtout aux dépôts de Beni Abbès que j’ai pu examiner de plus près. Mais ceux d’Igli ne m’ont pas semblé différents. Il s’agit d’une formation déjà mentionnée et que j’ai suivie jusqu’à Charouin. Ce sont les dépôts continentaux mio-pliocènes. Les formations sableuses représenteraient le Miocène continental, sur lequel le Pliocène, au climat désertique, aurait étendu une couche travertineuse et calcaire[138].

Dans le lit de la Saoura l’infrastructure primaire affleure surtout depuis la plaine d’Igli (confluent de la Zousfana et du Guir), jusqu’au ksar de Mazzer. Au delà l’ennoyage ne présente presque plus de fenêtres.

Les fossiles ne font pas défaut, et ce sont les mêmes qu’à Taouerda, ils se rapportent au Dinantien. Ils proviennent de calcaires bleuâtres d’aspect identique à ceux de Taouerda, de Tar’it ou du Béchar. Mais ici, au rebours de ce qui se passe au nord, le calcaire dans l’ensemble de la formation ne joue plus qu’un rôle subordonné. Le poste d’Igli est construit au sommet d’une gara, couronnée par une table de calcaire (Voir pl. XXIX, phot. 55) : cette gara est stratifiée comme suit : à la base et sur la plus grande partie de la hauteur totale qui est d’une cinquantaine de mètres, schistes argileux ou marneux assez friables — au-dessus une couche mince de grès, un mètre peut-être — au sommet un banc de calcaire bleu fossilifère, épais de 4 à 5 mètres. La gara d’Igli est un témoin détaché d’un barrage transversal à la vallée que l’oued a troué : d’Igli à Mazzer, l’oued a troué successivement six ou sept barrages de ce genre, qui semblent tous identiques, schistes mous couronnés et protégés par une table calcaire. Toutes ces couches ont le même pendage, elles plongent au nord-ouest, comme celles de Taouerda et de Tar’it. Pourtant il serait peut-être plus juste de dire que les couches d’Igli plongent nord-nord-ouest ; ce qui supposerait un léger rebroussement dans la direction du pli hercynien. Il est malaisé d’observer avec certitude le sens de la plongée parce qu’elle est peu accusée ; elle l’est de moins en moins à mesure qu’on avance vers le sud et aux environs de Mazzer elle est presque nulle.

Le pointement dévonien le plus rapproché de Mazzer le long de l’oued est celui d’Ouarourourt à 20 kilomètres environ. L’ennoyage de toute la région intermédiaire ne permet pas de préciser les relations stratigraphiques entre le Carboniférien d’Igli et le Dévonien d’Ouarourourt.

La chaîne d’Ougarta. — Pour essayer de déchiffrer la structure de la grande zone dévonienne entre l’Iguidi et le Grand Erg algérien, il faut envisager d’abord la chaîne d’Ougarta. C’est là que se trouvent les couches les plus anciennes ; et les plis qui les ont affectées apparaissent nettement sur un immense espace.

Je donne à cette chaîne le nom d’Ougarta faute de mieux. Ougarta et Zeramra sont deux petites palmeraies sur sa lisière nord-orientale. Le mot chaîne gagnerait à être mis au pluriel ; il s’agit d’un faisceau puissant de petits chaînons. Ce faisceau couvre une superficie considérable, la presque totalité à vrai dire de la région considérée. A partir de Guerzim en effet la Saoura en longe la lisière orientale et l’occidentale touche à l’Iguidi. La chaîne d’Ougarta s’étend en largeur jusqu’aux puits d’Inifel et de Mana. Les oasis de Tabelbalet sont à l’intérieur de la chaîne.

En longueur, on la voit nettement commencer au sud au Markeb Bouda et à Ouled Saï ; mais la limite nord n’est pas connue. On sait seulement que la chaîne se prolonge vers le nord-ouest au delà de Zeramra et au delà de Tabelbalet.

La topographie de ce pays immense est très sommaire ; on l’a dressée avec quelques itinéraires levés par les officiers de Beni Abbès ; il n’y a malheureusement aucune comparaison possible avec la belle carte du Béchar dressée à loisir par le lieutenant Poirmeur. Les conclusions d’une étude géologique seront de ce fait affectées d’erreurs indéterminables. L’itinéraire que j’ai suivi moi-même part de Beni Ikhlef (à côté de Guerzim), et par Haci Touil, Oguilet Mohammed, Tinoraj, va rejoindre Ougarta. Il équivaut donc à une double traversée de la chaîne à peu près entière. D’autre part, j’ai suivi la Saoura sur tout son cours.

Âge des couches. — A la hauteur et à l’ouest de Kerzaz, au sud d’Aïn Dhob, dans une région faillée, s’étend la sebkha el Mellah. Elle est très particulière par l’épaisseur de ses dalles de sel. A en juger par la comparaison avec les autres sebkhas, celle de Timmimoun par exemple, qui est pour ainsi dire à peine saupoudrée de sel, on est tenté de croire que les seules conditions climatiques n’expliquent pas une pareille accumulation. Sur la rive ouest de la sebkha d’ailleurs on aperçoit de loin un monticule auquel les indigènes donnent le nom de Golb el Melah, « montagne de sel ». En Algérie il faudrait conclure à la présence du Trias ; on n’a jamais signalé au Sahara d’étage dévonien salifère. Il est évidemment impossible de conclure d’une façon positive, mais la question méritait peut-être d’être posée : notons qu’une montagne de sel est signalée sur le bas Guir[139].

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXIX.
Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon Cliché Gautier

55. — LE POSTE D’IGLI sur une gara carboniférienne.

Cliché Gautier

56. — SUR LA RIVE DROITE DE LA SAOURA, à Beni-Ikhlef.

Sur tout le fond on distingue bien l’allure des couches gréseuses dévoniennes ; l’érosion y a fait ressortir des lignes qui rappellent les reflets de la moire.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXX.

Cliché Gautier

57. — L’OUED SAOURA A BENI-IKHLEF.

La photographie est prise sur la falaise mio-pliocène de la rive gauche ; le rond de l’Oued est une nebka (monticules de sable et touffes de végétation) ; — à l’arrière plan la chaîne d’Ougarta ; sur la rive droite de l’Oued, au pied de la chaîne, on distingue des lambeaux de terrasse mio-pliocène.

A ce Trias très hypothétique près, et si l’on fait abstraction des dépôts continentaux mio-pliocènes et des dunes, je n’ai vu dans la chaîne d’Ougarta qu’une seule formation, très homogène et qui paraît constituer toutes les chaînes[140]. C’est le grès du Mouidir, blanc patiné noir, qui, dans le reste du Sahara, est attribué au Dévonien inférieur. Il y a un ou plusieurs niveaux argileux (argiles vertes et rouges) comme au Mouidir. En revanche, l’étage supérieur des grès du Mouidir et de l’Ahnet est très fossilifère, tandis que les fossiles ici font à peu près complètement défaut. Il se pourrait cependant que cette lacune fût imputable aux hasards de l’itinéraire, car j’ai rapporté un fossile, un seul, un pygidium de Trilobite, non trouvé en place il est vrai, mais qui provient des environs de Beni Ikhlef. Autre différence avec le Mouidir-Ahnet : dans la chaîne d’Ougarta le soubassement silurien ou archéen n’apparaît nulle part, du moins à ma connaissance. Il est donc impossible d’évaluer avec certitude l’épaisseur totale de la formation. Dans l’Ahnet M. Chudeau l’a trouvée médiocrement puissante, 250 mètres environ. Du moins peut-on dire que, à juger par ce qu’on voit, la formation d’Ougarta n’aurait pas une puissance supérieure.

Fig. 36. — Coupe de l’O. Saoura (Beni Ikhlef) à Ennaya.

Échelle : 1/200000. — mp, Mio-Pliocène ; Di, Dévonien inférieur.

(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 732, fig. 1.)

En résumé les grès d’Ougarta sont identiques à ceux de l’Ahnet dont l’âge dévonien inférieur est bien établi.

Fig. 37. — Coupe de Kerzaz à Oguilet Mohammed.

Échelle : 1/600000. — F, faille.

(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 734, fig. 3.)

Les plis hercyniens. — Les grès d’Ougarta sont minéralisés. Au lieu dit Tamegroun à mi-chemin entre Guerzim et Ennaya, sur le flanc ouest d’un dôme anticlinal, court un filon de quartz cuivreux, orienté dans le sens du plissement. Le filon a été exploité, aussi bien est-il célèbre dans la région. (Voir appendice III et pl. XXXI, phot. 58.) Un autre filon de cuivre existe au sud-ouest d’Ennaya, le point porte un nom caractéristique, Golb en Nehas, la montagne du cuivre. Il a été visité par le lieutenant Rousseau, qui m’a envoyé quelques échantillons de minerai.

Les grès de l’Ahnet, au rebours de ceux-ci, ne sont jamais minéralisés ; la raison en est simple : ils rentrent dans la zone calédonienne du Sahara et n’ont pas été plissés. Les grès d’Ougarta, au contraire, ont été soumis à des plissements hercyniens.

Le caractère plissé de la région est incontestable, on s’en rendra compte, je pense, d’un coup d’œil sur les coupes ci-jointes. (Voir aussi pl. XXXI, phot. 58, 59 et pl. XXXII, phot. 60.) Les plis sont très nets, médiocrement accusés, en général symétriques, souvent ils sont courts, réduits à des dômes anticlinaux ou à des cuvettes synclinales qui se relaient. Ce sont là des indices concordants d’un plissement peu énergique ; on s’explique ainsi que les couches inférieures à l’éo-dévonien n’aient été nulle part amenées au jour, au moins le long de l’itinéraire suivi, malgré la faible épaisseur de cette formation.

Malgré d’énormes lacunes on suit facilement et sans conteste la direction générale des plis ; ils courent nord-ouest-sud-est, comme la chaîne elle-même et comme la Saoura, qui en suit le pied. Cette direction fait un angle droit avec celle des plis hercyniens dans la Zousfana.

Les plis sont sectionnés à la même hauteur, le sommet arasé de l’anticlinal à Tamegroun porte un lambeau étendu de Mio-Pliocène horizontal (fig. 36), le pays a tous les caractères d’une ancienne pénéplaine ravinée par l’érosion.

Fig. 38. — Coupe d’Ougarta, à Tin Oraj.

Échelle : 1/400000. — Dm, Dévonien moyen.

(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 736, fig. 5.)

Cette pénéplaine a été affectée de failles dont le dessin se reconnaît facilement sur la carte, parce que le placage mio-pliocène s’est conservé dans les compartiments effondrés, où il s’est, comme d’habitude, partiellement transformé en dunes.

Un grand effondrement dans le sens longitudinal a divisé la chaîne d’Ougarta lato sensu en deux grandes arêtes néo-dévoniennes, la branche d’Ougarta proprement dite et l’arête de Tabelbalet (les indigènes disent le Kahal ?)[141].

Entre les deux un gigantesque compartiment effondré à contours irréguliers en zigzags, supporte, sur un socle mio-pliocène, les ergs Atchan et er Raoui.

Souvent les failles ont été guidées par la direction des plis, c’est le cas le plus fréquent, mais il arrive qu’elles ont taillé à contre-fil, coupant les plis à angle droit par une cassure brutale. C’est ce qu’on observe par exemple dans le grand cirque d’effondrement où se trouve avec la sebkha el Melah la pointe nord de l’erg Atchan.

Les failles sont récentes en relation avec la surrection de l’Atlas ; les lèvres en rejet sont fraîches, ont gardé un profil de falaise : le grand lambeau horizontal mio-pliocène sur la crête de Tamegroun, (cailloutis et poudingues inconsistants), a le facies des dépôts miocènes ou si l’on veut oligocènes, il est dénivelé de 100 mètres par rapport à ceux des compartiments effondrés ; les failles ne peuvent donc pas être plus anciennes que le tertiaire.

Dans les compartiments surhaussés, l’érosion a été très active. Elle a été d’autant plus efficace que les couches d’argiles molles interstratifiées dans les grès durs lui donnaient une prise. Le relief s’est ainsi rajeuni et recréé par le creusement de profondes vallées longitudinales qui ont accusé en saillie marquée les plis hercyniens. La sécheresse du climat actuel aidant, qui exagère les pentes, d’après une loi bien connue, la chaîne d’Ougarta fait encore figure assez montagneuse.

Longues falaises infranchissables, gorges étroites en canyons, lits caillouteux à pente torrentielle ; — le relief est jeune, comme les effondrements qui ont été le point de départ du processus érosif.

La zone Beni Abbès-Ougarta. — Il nous reste à parler de la région comprise entre la chaîne d’Ougarta et la Saoura. Au point de vue géologique c’est la plus intéressante, malgré sa faible étendue relative, par l’abondance de ses fossiles et la variété de ses roches.

C’est un compartiment effondré par rapport à la chaîne d’Ougarta. Au contact les failles ne sont pas apparentes.

Partout sur la lisière orientale de la chaîne d’Ougarta, à Zeramra, à Ougarta, à Guerzim et au delà, on voit, ou on croit voir les couches du Dévonien inférieur plonger sous les couches plus récentes ou sous la hammada mio-pliocène d’une inclinaison régulière. Les bastions avancés de la chaîne, dj. Zeramra, dj. Kahla, Nif Kroufi, qu’on pourrait prendre sur la carte topographique du capitaine Prudhomme pour des horsts limités par des à-pics, sont au contraire, sur le terrain, autant que j’ai pu en juger, des bombements anticlinaux parfaitement réguliers.

L’hypothèse des failles n’en reste pas moins la seule qui puisse rendre compte d’une dénivellation aussi marquée et d’aspect aussi frais que celle qui existe entre la chaîne d’Ougarta et la hammada de Beni Abbès, ces deux parties disjointes d’une même pénéplaine. Les failles longitudinales par rapport au sens des plis échappent à l’observation plus aisément que les transversales.

Le compartiment effondré, comme d’habitude est plaqué de mio-pliocène et couvert çà et là de dunes. L’étude stratigraphique du substratum primaire est donc très malaisée. Pourtant le long de la Saoura d’une part, et d’autre part au pied des montagnes et au débouché des torrents, l’érosion a ménagé quelques fenêtres, où il est possible de faire sur le sous-sol des observations lacunaires.

Horst de Merhouma. — Le long de la Saoura entre Beni Abbès et Idikh, l’oued traverse une formation assez puissante, qu’on peut appeler, pour la commodité de l’exposition, couches de Merhouma, du nom du point d’eau au voisinage duquel on les aperçoit d’abord en venant du nord.

A la partie supérieure de la formation ce sont des grès, plongeant à l’est, qui ont tout à fait le facies éodévonien ; ils reposent, en discordance, je crois, sur une assise schisteuse, qui est restée malheureusement en dehors de la route suivie ; cette assise paraît puissante et ses éléments complexes ; on y trouve des schistes noirs très durs, à bilobites, qui ont le facies de certaines phyllades siluriennes du Sahara. Elle mériterait un examen approfondi[142].

Dans la cuvette de Beni Abbès j’ai pu observer le contact entre ces phyllades et les couches calcaires supradévoniennes. Ce contact est anormal, les couches calcaires sont coupées brusquement et rebroussées. Il y a là une faille, très ancienne, puisqu’elle était arasée quand s’est déposé le placage mio-pliocène.

Fenêtre d’Ougarta. — Le petit village d’Ougarta est à la limite exacte des grès éodévoniens, sur des argiles et des schistes argileux mous. Au sud du village s’étend une très grande sebkha, dont le sol est une pénéplaine de schistes argileux interstratifiés de couches calcaires minces.

Fig. 39. — Coupe à l’est de Zeramra. — Échelle : 1/300000.

(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 741, fig. 8.)

A trois ou quatre kilomètres d’Ougarta, sur la route de Beni Abbès on voit une couche de calcaire gréseux, pétri d’Orthocères et interstratifié dans un grès très tendre jaune clair.

A une dizaine de kilomètres au nord d’Ougarta, ce gisement à Orthocères se retrouve sous la garet Yhoudia, qui est un témoin détaché de la hammada mio-pliocène. La couche calcaire à Orthocères a un mètre d’épaisseur ; elle est interstratifiée dans des argiles rougeâtres beaucoup plus puissantes.

Aux environs d’Ougarta, si la couverture mio-pliocène fait à peu près complètement défaut, le sol est souvent couvert de dépôts quaternaires et de cailloutis actuel, apportés par les oueds de la montagne. Il n’a pas été possible de préciser les relations stratigraphiques entre ces affleurements de facies assez différent. Il est vrai que la stratification s’écarte peu de l’horizontale, et, à si faible distance, on peut supposer avoir affaire au même niveau ou a des niveaux très voisins, à moins pourtant qu’il n’existe des failles inaperçues.

Fenêtre de Zeramra. — Le petit village de Zeramra est, lui aussi, a la limite des grès éodévoniens ; il est bâti sur ces grès ; mais, dans son périmètre immédiat, on ne voit pas d’autres roches primaires. Le contact est voilé par le terrain quaternaire ou par des lambeaux de Mio-Pliocène.

En revanche, à quelques kilomètres du village, aussi bien sur la route d’Ougarta que sur celle de Beni Abbès, on traverse des couches puissantes bien différentes de celles d’Ougarta, au moins comme faciès (fig. 39). Ce sont des grès, généralement en plaquettes, intercalés de calcaires violets, bleus, amarantes, à crinoïdes, à spirifer, à orthocères. Ces couches sont très dures, elles sont énergiquement redressées et sont à découvert sur 2 kilomètres environ, elles ont donc une certaine puissance, au moins une centaine de mètres.

Les fossiles ne sont pas très caractéristiques. Pourtant M. Haug admet qu’ils appartiennent au dévonien moyen[143].

La formation est certainement affectée de plis arasés, ils sont de même orientation que ceux de l’Éodévonien, ils semblent même grosso modo concorder avec eux et les prolonger ; mais il y a certainement des failles.

La coupe de la figure 39 semble bien révéler une diaclase à la hauteur de l’O. Ouzouma. De part et d’autre de cet oued en effet le niveau de la hammada mio-pliocène n’est plus le même.

Fenêtre de Beni Abbès. — Dans le lit de la Saoura, au voisinage de Beni Abbès affleurent les plus remarquables des couches néodévoniennes et les mieux connues, celles qui ont livré une faune abondante du Dévonien supérieur, l’étage à clyménies[144].

Les fossiles se trouvent dans des bancs de calcaires rouges sombres, très ferrugineux, interstratifiés avec des schistes argileux très fissiles et mous, de même couleur, et qui contiennent aussi quelques fossiles mais beaucoup plus rares.

Ces couches, avec le même facies et les mêmes fossiles se rencontrent en deux points médiocrement éloignés l’un de l’autre au nord et au sud de Beni Abbès, et qui sont en allant du nord au sud :

A) Ouarourourt, une petite palmeraie ; le Dévonien supérieur affleure sur la rive droite de l’oued, immédiatement à l’ouest de la palmeraie, sous la falaise mio-pliocène.

L’affleurement se suit sur une assez grande distance au pied de la falaise, en amont et en aval d’Ouarourourt. Ici le Dévonien supérieur est affecté d’un plissement anticlinal très net (fig. 40) ; c’est cette arête anticlinale qui a forcé l’oued à faire un coude prononcé en amont d’Ouarourourt. Elle est dirigée nord-ouest-sud-est, exactement est 30° sud en visant l’aval de l’oued. Au sud de l’anticlinal d’Ouarourourt les couches dévoniennes sont sensiblement horizontales.

Fig. 40. — Ouarourourt.

Ds, Dévonien supérieur.

(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 744, fig. 9.)

B) 8 kilomètres au sud vrai de Beni Abbès. C’est là que les couches calcaires fossilifères sont coupées brusquement et rebroussées au contact du horst de Merhouma.

Ces affleurements sont au nord de Merhouma ; au sud du horst on retrouve ou du moins on entrevoit à peu près les mêmes couches se succédant dans le même ordre.

Fenêtre des « pierres écrites » (pl. XXXII, phot. 61). — Au sud-ouest de Tametert en pleine hammada, affleure, au ras du sol, une bande de calcaire, tantôt simple et tantôt double, large de quelques mètres et longue de plusieurs kilomètres ; on y voit tout du long une foule de gravures rupestres et d’inscriptions, ce qui explique le nom de cet affleurement Hadjra Mektouba « pierres écrites ». La roche est bleue claire et quelquefois violette, elle renferme des crinoïdes et des débris de coquilles ; le facies rappelle les affleurements de Zeramra. L’affleurement est parallèle à l’oued, et semble avoir une allure anticlinale.

Les couches à Bivalves. — Quand on va des « Pierres écrites » au ksar d’el Ouata, au point où l’on descend la falaise de l’oued, juste en face du ksar de Bou Hadid, on passe sur un autre affleurement dévonien empâté dans la falaise mio-pliocène et de facies particulier. Ce sont des calcaires (?) gris, assez tendres, renfermant des moules de coquilles (dont la forme rappelle le genre Panenka). Ces couches plongent vers l’oued, je les crois intermédiaires comme âge entre l’affleurement précédent et le suivant.

Fenêtre d’Idikh. — En face du ksar d’Idikh, sur la rive droite de l’oued, on retrouve une dernière fois les calcaires violets à clyménies, c’est un petit lambeau qui m’a paru affecté d’une ondulation anticlinale. A quelques centaines de mètres dans le prolongement de ce lambeau, sur l’autre rive de l’oued, on en voit un autre couronné de ruines, d’un calcaire assez analogue d’aspect et de couleur, mais pétri de crinoïdes au lieu de clyménies. Il plonge franchement nord ou nord-est.

En résumé, on peut essayer de classer comme suit les terrains méso et néodévoniens voilés par la hammada de Beni Abbès.

A la base, les couches d’Ougarta, avec abondance d’orthocères.

Au-dessus, les calcaires et les grès en plaquette de Zeramra, identiques, semble-t-il, aux calcaires des Pierres écrites.

Puis les couches à bivalves.

Enfin, les calcaires à clyménies.

Il est certain d’ailleurs que cette série est lacunaire, et en outre l’ordre qui paraît le plus plausible pourrait être erroné.

On peut affirmer, en revanche, que ces couches sont affectées de plissements arasés orientés S.-E.-N.-O.

On peut affirmer aussi que le plissement est léger ; les argiles et les marnes, qui jouent un grand rôle, sont toujours feuilletées, mais la pression subie n’a pas été assez énergique pour les transformer en véritables schistes.

Plus au sud les étages supérieurs du Dévonien n’apparaissent nulle part ; au delà d’el Beiada et de Tagdalt, où affleurent des grès massifs ou en plaquettes d’âge indéterminé on ne voit plus jusqu’à Foum el Kheneg que des grès éodévoniens incontestables et du Mio-Pliocène.

Cette dernière formation prend un facies assez particulier dans la falaise de Timmoudi, que j’ai pu examiner à loisir. Au-dessous du ksar elle est composée sur presque toute son épaisseur d’une succession de lits caillouteux, qui attestent un courant assez rapide. Tout à côté, au sud, la falaise est tout entière en argile très fine, que le ruissellement a curieusement sculptée, et qui atteste une sédimentation tranquille en eau stagnante. (Voir pl. XXXIII.) Évidemment nous avons ici la section d’un vieux lit de rivière. Le tout est couronné uniformément par la croûte travertineuse habituelle (pliocène ?).

Il est clair qu’une formation continentale aussi étendue n’est pas homogène, et le nom vague de mio-pliocène, que nous lui donnons, est une appellation d’ensemble commode qui supplée à notre ignorance des détails.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXXI.

Cliché Gautier

58. — MINE DE CUIVRE DE TAMEGROUN dans la chaîne d’Ougarta.

Au premier plan on voit les trous d’exploitation, dans l’un desquels un indigène est debout.

Au fond grande vallée longitudinale entre deux assises gréseuses.

Cliché Gautier

59. — DANS LE KAHAL DE TABELBALA, auprès d’Oguilet Mohammed.

Dans le fond à gauche les dunes en masse indistincte ; — au delà de l’oued on distingue l’allure stratigraphique des grès éo-dévoniens.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXXII.

Cliché Gautier

60. — DANS LA CHAÎNE D’OUGARTA. — Kheneg el Aten.

Grès éo-dévoniens.

Un des coins les plus sauvages de la chaîne.

Cliché Gautier

61. — HADJRA MEKTOUBA

Affleurement de calcaire méso-dévonien au milieu du reg.

Sur ces calcaires, inscriptions et gravures rupestres.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXXIII.

62. — BERGE DROITE DE LA SAOURA AU KSAR DE TIMMOUDI.

On aperçoit le Ksar au sommet de la falaise mio-pliocène, constituée par des couches de sable et surtout de galets agglomérés en grès tendres et en poudingues.

Cliché Gautier

63. — FALAISE DE TIMMOUDI.

Continuation de la précédente, mais de composition bien différente, argileuse.

On voit d’un coup d’œil que l’érosion a sculpté la paroi de tout autre façon.

Structure générale. — En somme la région étudiée est essentiellement une pénéplaine hercynienne, dont les plis modérés courent sud-est-nord-ouest. Elle est affectée dans son ensemble d’une pente régulière nord-sud ; j’estime à deux cents mètres environ la différence de niveau entre Igli et Foum el Kheneg (sur une distance d’environ 200 kilomètres).

L’horizontalité de la pénéplaine a été dérangée par des diaclases dont les unes ont suivi le sens des plis et les autres une direction perpendiculaire à la première.

Les compartiments surélevés ont été disséqués par l’érosion et présentent une série de longues arêtes gréseuses parallèles ; la raideur des pentes, exagérée par le climat désertique, rend les communications difficiles, et donne au paysage un aspect sauvage malgré la faiblesse des altitudes relatives (100 à 150 m.).

La jeunesse de l’érosion atteste qu’il s’agit de diaclases récentes, évidemment en relation avec la surrection de l’Atlas.

Les alluvions anciennes, mio-pliocènes, occupent une superficie considérable comme partout sur le versant méridional de l’Atlas, qui est enfoui sous les débris de la grande chaîne. Elles sont bien moins puissantes pourtant que dans l’est où elles recouvrent le sous-sol d’un manteau continu, épais en certains points de plusieurs centaines de mètres (O. Namous).

Ici, encore qu’on en trouve quelques lambeaux sur les sommets, le Mio-Pliocène n’a été conservé en plaques étendues que sur les compartiments effondrés. Le long de la Saoura, à Beni Abbès par exemple, le Mio-Pliocène a une quarantaine de mètres de puissance. Le puits de Haci Touil (erg er Raoui) creusé dans le Mio-Pliocène, et le plus profond de la région comme son nom l’indique[145], a une trentaine de mètres, ce qui semble indiquer que, là aussi, la croûte d’ennoyage n’excède pas quelques dizaines de mètres.

Comme partout au Sahara algérien ces dépôts en grande partie sableux ont été remaniés superficiellement par le vent et transformés en dunes.

Une longue bande de Mio-Pliocène et de dunes (erg er Raoui, erg Atchan), coupe en deux dans le sens longitudinal la chaîne d’Ougarta ; séparant la chaîne proprement dite d’Ougarta de celle de Tabelbalet (que les indigènes appellent le Kahal de Tabelbalet).

D’autre part la chaîne d’Ougarta (stricto sensu) est assiégée à l’est par les dernières dunes du Grand Erg. La chaîne de Tabelbalet confine vers l’ouest à l’Iguidi.

Si donc on essayait de résumer brièvement l’originalité géographique de la région étudiée, on arriverait à peu près à la conclusion suivante.

Au sud de l’Atlas s’étire d’est en ouest une énorme accumulation de dunes dont les matériaux ont été fournis par les déjections de la grande chaîne attaquée par l’érosion depuis l’Oligocène, et qu’on pourrait appeler les grands ergs subatliques. Cette gigantesque barrière de dunes est rompue à l’ouest de l’O. Saoura par les chaînes jumelles d’Ougarta et de Tabelbalet ; elles articulent l’énorme accumulation de sable en trois masses inégales, nettement distinctes, encore qu’elles tendent à se rejoindre, et qu’elles fassent manifestement partie d’un même ensemble ; l’erg du Gourara, — le groupe jumeau Atchan et er Raoui, — l’Iguidi.

Cet affleurement du vieux sous-sol rocheux en double crête montagneuse au milieu des hammadas, des regs et des dunes subatliques donne à la région son unité géographique. Il la fait priviligiée au milieu d’étendues inhabitables et presque inabordables. L’affleurement de vieilles roches où les argiles jouent un rôle considérable ramène en surface et met à la disposition de l’homme la nappe souterraine d’humidité. Ainsi prend naissance une double ligne de verdure et de vie — oued Saoura — oued de Tabelbalet, toutes les deux longeant à l’est l’une la chaîne d’Ougarta, l’autre celle de Tabelbalet.

O. Saoura. — Le nom de Saoura s’applique à l’oued formé par la réunion de la Zousfana et du Guir, et qui garde ce nom jusqu’à Foum el Kheneg.

Dans son ensemble la Saoura coule nord-ouest-sud-est : c’est la même direction que celle des plissements hercyniens et il y a entre les deux un lien de cause à effet.

Entre Igli et Ksabi (tout proche de Foum el Kheneg) une trentaine de ksars s’alignent le long de la Saoura, ce qui fait en moyenne un village tous les six ou sept kilomètres ; sur certains points ils sont notablement plus serrés, jamais à plus de 25 kilomètres l’un de l’autre.

Une pareille densité de population est tout à fait anormale le long d’un oued saharien et s’explique nécessairement par des conditions physiques très particulières.

Très en gros on peut dire que l’O. Saoura est resserré sur tout son cours entre la dune et la montagne ; sa rive gauche est de sable et sa rive droite de roc, traduit en langage géologique, cela signifie qu’il suit assez exactement la limite des deux terrains le Mio-Pliocène et le Dévonien. C’est une circonstance heureuse, parce que cette limite est aquifère.

Le lit est partout marqué avec une extrême netteté, encadré de hautes falaises, qui atteignent parfois une cinquantaine de mètres ; et il est net de sable. Les dunes, très puissantes pourtant, et qui atteignent facilement une centaine de mètres d’altitude, s’arrêtent méticuleusement à l’oued, leur contour en suit fidèlement les méandres, et ces masses instables ne se permettent nulle part d’envahir le lit béant à leurs pieds. Que cet océan de sable soit arrêté si nettement par un aussi petit obstacle, c’est un fait étrange et qu’on serait tenté de dire miraculeux, en ce sens du moins que nos connaissances actuelles ne nous en fournissent pas d’explication tout à fait satisfaisante ; à tout le moins peut-on dire qu’il atteste une connexion entre le contour des ergs et le tracé des oueds. Quelles que soient les causes il est tout à fait important que la Saoura ait un lit profond, net, libre d’obstacle où la pente est en moyenne d’un millimètre par mètre. C’est un canal naturel d’irrigation qui guide et chasse au loin les crues. (Voir pl. XXX.)

La Saoura en effet n’est pas un fleuve tout à fait mort, et à certaines époques, très espacées il est vrai, elle coule sans métaphore. Elle est constituée par deux rivières, la Zousfana et le Guir, qui ne sont pas dépourvues d’eau courante. On sait déjà ce qui peut s’en trouver dans la Zousfana, et c’est à vrai dire assez peu. D’après le capitaine Normand l’oued coulerait une fois ou deux par an, et il semble que ces crues exceptionnelles parviennent jusqu’à Igli.

Mais c’est le Guir surtout qui est une rivière tout près d’être normale. On le connaît très mal. On sait pourtant qu’il prend sa source dans des montagnes bien plus hautes et bien plus humides que le Grouz et le Beni Smir, dans le grand Atlas marocain ; les « montagnes de neige » disent les indigènes, djebel el theldj. Les hautes vallées Atliques constitutives du Guir sont habitées par une population sédentaire et agricole de Beraber. Même sur le bas Guir le « Bahariat » des Doui Menia est une grande plaine de culture liée à l’existence des crues régulières.

On nous dit d’ailleurs que l’oued sur tout ou presque tout son parcours garde habituellement un filet d’eau légèrement salée ; la salure de ces eaux s’expliquant vraisemblablement par des causes géologiques : la carte Prudhomme signale sur le bas Guir un « Golb el Melah — rocher de sel » ; il est possible que le Guir rencontre des bancs de sel triasique, si fréquents dans l’Atlas, et il est sûr que sur tout son cours, moyen et inférieur, les argiles cénomaniennes, chargées de gypse et de sel jouent un rôle considérable. A Igli même, au confluent avec la Zousfana, et à différentes époques, j’ai vu couler le Guir et de la boucle de l’oued auprès du poste on entend s’élever un coassement continu de grenouilles. Par le canal de la Zousfana et surtout du Guir les crues descendues de l’Atlas envahissent la Saoura ; elles approvisionnent de barbeaux les r’dirs de Beni Abbès ; très certainement il arrive qu’elles parcourent d’un élan la Saoura tout entière jusqu’à Foum el Kheneg ; au poste de Ksabi en octobre 1904 le maréchal des logis Galibert a photographié une crue qui couvrait toute la vallée et qui n’était pas encore écoulée au bout de huit jours (voir pl. IX, phot. 18). Octobre 1904 a été particulièrement pluvieux dans le Sud-Oranais, à cette date une inondation a ravagé le village d’Aïn Sefra qui n’avait pas connu pareille catastrophe depuis sa fondation.

On n’a pas de documents sur la fréquence et la périodicité des crues. Il est certain pourtant que dans l’hiver 1906-1907, qui fut particulièrement pluvieux, l’oued a coulé pendant cinq mois consécutifs au pied du poste de Beni Abbès, et au printemps 1907 la crue dépassait assurément Foum el Kheneg.

Il est probable que la Saoura coule à de très longs intervalles, supérieurs à une année, mais enfin elle coule, et elle roule alors d’énormes masses d’eau.

Il est clair qu’elle emmagasine alors de puissantes réserves dans les cuvettes de son lit, qui est, en tout temps, semé de r’dirs ; — (Beni Abbès — la R’aba — Kerzaz — Beïada — Ksabi, où les moustiques sont intolérables). Il serait imprudent pourtant d’attribuer les r’dirs à l’influence exclusive des crues.

Un fait tout à fait caractéristique c’est que la Saoura est en quelque sorte hémiplégique ; toutes les palmeraies sans exception sont sur la rive gauche, et lorsque par exception et pour des raisons de commodité architecturale on a construit le ksar sur la rive droite (Timmoudi), le village est séparé de la palmeraie par toute la largeur de l’oued. Toutes les canalisations s’enracinent à l’est.

Rien de plus naturel. L’oued Saoura sur sa rive droite longe le pied de la montagne à quelques kilomètres de la ligne de partage des eaux ; sur la rive gauche, au contraire, le bassin encore qu’on ne puisse pas préciser ses limites s’étend certainement très loin.

D’ailleurs sur la rive gauche la nappe d’eau souterraine trouve des conditions particulièrement favorables de mise en réserve et d’adduction progressive. L’erg du Gourara est très mal connu ; il est impossible de tracer, même hypothétiquement, le réseau des affluents qui s’y trouvent assurément enfouis. En tout cas il est certain que l’erg est formidablement massif et il semble bien reposer à peu près partout sur le même substratum, le Mio-Pliocène, particulièrement intéressant par ses épaisseurs de sable miocène non concrétionné. Sable d’alluvions ou de dunes, l’épaisseur doit atteindre et dépasser presque partout une centaine de mètres ; une monstrueuse éponge que la pente du terrain égoutte dans la Saoura tout le long de sa rive gauche.

C’est d’abord un admirable condensateur. Les rares pluies qui tombent sur ce sol meuble par excellence sont bues avec une instantanéité qui ne laisse aucune chance à l’évaporation. On sait en outre qu’un sol de sable, par sa porosité qui multiplie sa surface de radiation nocturne, est particulièrement apte à provoquer des rosées ou des phénomènes de cet ordre ; on signale en hiver sur les dunes la fréquence relative des gelées blanches et notons que à Ksabi la température en hiver s’abaisse occasionnellement jusqu’au-dessous de zéro. L’erg est donc bien organisé pour soutirer à l’air ambiant le maximum d’humidité.

Mais par surcroît, et ceci est je crois l’essentiel, il recouvre un réseau de rivières quaternaires, c’est-à-dire un terrain dont les âges antérieurs ont organisé le drainage. Ainsi advient-il que toutes les eaux qui tombent ou qui se condensent dans un immense espace, englobant un morceau de l’Atlas sont absorbées, protégées, et acheminées vers la rive gauche de la Saoura.

Quand on essaie de serrer d’un peu plus près la question on distingue dans le lit de la Saoura un certain nombre de sections qui s’individualisent.

Entre Igli et Beni Abbès la limite géologique entre Mio-Pliocène et Dévonien n’est pas marquée exactement par le lit de l’oued ; elle est même assez loin dans l’ouest, où elle est jalonnée par deux petites palmeraies, celles d’Ougarta et de Zeramra. Le lit de la Saoura, il est vrai, a entamé le Mio-Pliocène jusqu’à la pénéplaine primaire sous-jacente.

Dans cette section du cours les palmeraies sont rares et distantes, mais en revanche assez considérables. Ce sont Igli, Mazzer, et Beni Abbès, respectivement séparées par des étapes de 25 kilomètres. Pour être tout à fait complet, il est vrai, il faut ajouter la palmeraie, très petite et inhabitée, d’Ouarourourt à quelques kilomètres en amont de Beni Abbès.

Qu’Igli soit précisément au confluent de la Zousfana et du Guir cela suppose que ces deux oueds ont un rôle à jouer dans l’irrigation des jardins. En arrière d’une barrière rocheuse carboniférienne, la nappe d’eau souterraine stagne dans une grande plaine d’alluvions, où on va la chercher dans des puisards larges et peu profonds (de 4 à 8 mètres) et d’après Calderaro ces puisards sont la principale ressource de la palmeraie. Pourtant je retrouve dans mes notes mention d’une foggara, une seule, une canalisation quelconque allant capter de l’eau, plus douce que celle du Guir, dans la direction de l’est, sous les dunes.

Le cas de Mazzer est parfaitement clair : à la base de la falaise mio-pliocène, sur la rive gauche, jaillit une très grosse source ou mieux un petit ruisseau d’eau claire ; il débouche sous une voûte travertineuse qu’il s’est construite lui-même, il donnerait 100 litres à la minute. On l’appelle Aïn el Hammam. Il existe d’ailleurs à Mazzer cinq autres petites sources beaucoup moins importantes.

Ouarourourt est alimenté de même par un tout petit filet d’eau qui sourd à la base de la dune.

Beni Abbès a ses r’dirs pérennes et poissonneux, mais cette pérennité même d’une mare superficielle, dans un pays où les crues ne sont pas même annuelles, je crois, atteste que les r’dirs doivent être alimentés par une circulation souterraine. Ce ne sont pas les r’dirs d’ailleurs qui jouent un rôle essentiel dans la vie de la palmeraie. C’est la seguia ; elle jaillit de la falaise mio-pliocène, au sud immédiat du village, tout à fait comparable à la source de Mazzer et plus importante encore. Il existe d’ailleurs outre la grosse source huit petits suintements distincts tous voisins. Il est donc incontestable que, dans la section amont de la Saoura, — Igli mis à part — les palmeraies sont alimentées par de grosses sources naturelles, des douix dirait-on en Bourgogne, qui jalonnent la rive gauche.

En aval de Beni Abbès l’oued entre dans une section de son cours tout à fait à part. Il a dû s’ouvrir un chemin à travers un horst éodévonien, et pour partie peut-être silurien ; il s’est creusé dans les grès un beau canyon (en aval de Merhouma), et dans les argiles des gorges sauvages (ksar en Nsara). L’érosion paraît ici plus jeune qu’en amont et la pente du lit paraît, à l’œil, plus accentuée. Une carte topographique précise accuserait, je crois, une rupture de pente, à la traversée de cette barrière puissante, où l’oued n’a pas encore atteint un profil d’équilibre. L’existence de cette barrière n’est probablement pas étrangère à la richesse en eau de la falaise et de la cuvette à Beni Abbès.

Ce horst hercynien offre de médiocres conditions aux agglomérations humaines. Elles n’y font pas tout à fait défaut pourtant, il y a des cultures à Merhouma, mais pas de village, il est vrai ; des palmeraies minuscules avec quelques habitants à Noukhila et à Bechir. Çà n’en est pas moins un intervalle à peu près vide entre les groupements importants d’amont et d’aval.

Celui d’aval surtout est considérable, c’est le plus dense de toute la Saoura. A partir de Tametert, mais surtout d’el Ouata où la cuvette s’élargit, jusqu’à Beiada, sur une cinquantaine de kilomètres, les palmiers se touchent, et souvent aussi les ksars ; c’est la R’aba, la forêt de palmiers. Ce coin privilégié est devenu le centre politique et militaire de la région ; je dis au point de vue indigène, puisque notre administration française s’est fixée à Beni Abbès : mais la R’aba est l’habitat de la tribu nomade suzeraine, les R’nanema.

Cette section du cours est encadrée entre ce qui semble bien être deux ruptures de pentes ; en amont le horst de Tametert ; en aval, au delà de Beïada, le point critique est Tagdalt. L’oued prend là un aspect très particulier, le lit perd tout à fait sa netteté habituelle ; il est envahi sinon directement par la dune du moins par la nebka, qui en est l’avant-coureur. A travers les mamelonnements de sable on ne le retrouve plus qu’à la traînée de végétation arbustive (tamaris, etc.). Il y a certainement là un palier.

La R’aba est le seul coin de la Saoura où j’ai observé un double lit majeur et mineur, et une double ligne de terrasses étagées ; l’une, la supérieure taillée dans le Mio-Pliocène, l’autre, l’inférieure, dans ces dépôts d’un blanc éclatant, plâtreux, qui sont abondants au voisinage d’Ouargla et qu’on classe quaternaires anciens.

Au cœur de la R’aba (Bou Hadid, el Ammès) la ligne orientale des terrasses disparaît ou s’écarte hors de vue, le lit s’élargit en vaste cuvette, où se pressent les palmiers et les ksars et où l’eau se trouve partout dans le sol à un très petit nombre de mètres. C’est de là justement que part à travers l’erg une route de caravanes jalonnée de puits, encore inexplorée, mais qui a bien des chances de suivre le thalweg d’un oued enfoui.

Je suis mal renseigné sur le régime de l’irrigation dans la R’aba, il y a apparence qu’il existe là aussi des foggaras ou du moins une canalisation ; il m’a semblé pourtant que les puisards et les r’dirs jouaient le rôle le plus important, comme à Igli, et au rebours de Beni Abbès.

Au delà de Tagdalt et surtout à partir de Guerzim l’oued suit rigoureusement le pied de la chaîne d’Ougarta jusqu’auprès de Timmoudi. Nulle part la dissymétrie des deux rives n’est aussi directement sensible à l’œil, la rive gauche est taillée comme d’habitude dans le Mio-Pliocène, immédiatement dominé par les hautes dunes. A droite le Mio-Pliocène est représenté localement par des lambeaux de terrasses très discontinues et qu’il faut un examen attentif pour déceler dans le paysage (voir pl. XXX, phot. 57 et pl. XXIX, phot. 56). Ce qui frappe c’est l’énorme talus rocheux, inclinée à 45°, ce qui est l’inclinaison même des strates, noir de poix, et où l’érosion en découpant les strates a dessiné d’immenses rondelles qui prennent sous le soleil des reflets de moires (voir pl. XXIX, phot. 56) ; l’ensemble a une centaine de mètres d’un seul jet, et la nudité absolue de ces collines gréseuses leur donne un aspect sauvage de grandes montagnes. L’aspect est un peu celui d’un coupe-gorge, et l’on se rend compte en effet que la proximité de ce massif montagneux, qui peut si facilement devenir un repaire, est une menace pour la vallée. C’est peut-être pour cela que cette partie de l’oued est habitée par des marabouts ; là se trouvent les deux grosses zaouias de Guerzim et de Kerzaz, protégées par leur caractère sacré.

Guerzim a de superbes foggaras, longues de 2 kilomètres à ce qu’il m’a semblé, et rappelant déjà celles du Touat. Bien entendu leur point de départ est à l’est à la base des dunes.

Kerzaz au contraire a des r’dirs, beaucoup d’eau stagnante et peut-être même en certains endroits courante. L’oued Saoura, dont le lit est ici très étroitement resserré entre la falaise et la montagne, tend à se revivifier localement et une canalisation compliquée n’est pas nécessaire.

Pourquoi cette différence dans les conditions hydrographiques entre points voisins. La solution de ce petit problème est sans doute ensevelie sous l’erg.

Dans la dernière section de son cours — de Timmoudi à Foum el Kheneg — la Saoura s’écarte à quelques kilomètres de la chaîne d’Ougarta, qu’on aperçoit cependant à faible proximité (pl. IX, 17) ; mais cette chaîne perd rapidement de son altitude et de sa puissance. A Ksabi elle est réduite à une arête rocheuse de quelques dizaines de mètres, ennoyée presque jusqu’au sommet, à l’assaut de laquelle les dunes montent de part et d’autre. Ici par-dessus l’O. Saoura et les derniers débris de la chaîne d’Ougarta le Grand Erg et l’erg Atchan se rejoignent déjà par quelques filaments. Ce faible obstacle est percé par la Saoura aux gorges de Foum el Kheneg.

Jusque-là jusqu’à Foum el Kheneg qui est en somme l’exutoire de la cuvette de Ksabi l’O. Saoura reste vivant, semé de palmeraies et de ksars (Ksabi, Tim’rarin, etc.). On ne peut que signaler à distance assez grande au cœur de l’erg oriental un groupe important de palmeraies et de puits, celui de Telmin. Il est possible qu’entre la nappe de Telmin et celle de la basse Saoura il existe une relation.

En tout cas il est remarquable que la Saoura qui a été un ruban de sources, de palmeraies et d’agglomérations humaines cesse brusquement de l’être au delà de Foum el Kheneg ; les indigènes ont vivement senti ce changement et l’ont accusé dans leur nomenclature ; l’O. Saoura prolongé cesse de porter ce nom il devient l’O. Messaoud, un oued saharien banal, qui traverse le désert sans en modifier le caractère, souvent méconnaissable, de continuité incertaine, bi- et trifide, conservant à peine assez d’eau pour alimenter en des points très éloignés un pâturage et un puits saumâtre. Cette déchéance s’accuse sans transition dès que l’oued a derrière lui la chaîne d’Ougarta, il est séparé désormais par une barrière infranchissable de son réservoir d’humidité, cette masse énorme de sédiments friables et de dunes qui s’étend de l’Atlas à Ksabi.