IX
Il ne faisait pas encore jour lorsque Petite mère fut tirée de son sommeil par une voix qui disait tout près d'elle:
— Allons, levez-vous vite, enfants; nous allons partir.
Elle fut bientôt debout car elle avait le sommeil léger, et, secouant les brins de foin attachés à ses cheveux et à ses vêtements, elle se mit en devoir de réveiller Charlot. C'était une besogne plus difficile; il fallut au moins cinq minutes pour lui faire entr'ouvrir les yeux, puis il les referma aussitôt et se retourna sur sa paille avec un grognement et un vigoureux coup de poing à l'adresse de ceux qui le dérangeaient. Un mot de Sylvanie produisit plus d'effet que toutes les supplications de sa soeur; elle rentra en disant:
— Voilà du lait tout chaud pour vous.
Assez réveillé pour que cette bonne nouvelle parvînt jusqu'à son intelligence, le petit affamé ouvrit les yeux, tout grands cette fois, et se tint debout. Petite mère l'emmena à la fontaine pour lui laver la figure et les mains, puis Sylvanie leur prêta un peigne pour mettre un peu d'ordre dans leur chevelure. Après cela ils burent leur lait et mangèrent du pain noir sans que la grand'mère sourde se fût éveillée.
Alors Sylvanie prit une brassée de foin et la porta à la chèvre qui devait rester prisonnière jusqu'à son retour; elle ferma la porte de la maison et tous les trois commencèrent à descendre vers la plaine. Le soleil ne tarda pas beaucoup à paraître; les gouttes de rosée brillaient sur chaque brin d'herbe au bord du chemin; les oiseaux gazouillaient et voletaient autour de leurs nids, joyeux de se retrouver en pleine lumière après la nuit; les haies en fleurs répandaient leurs parfums et le grand ciel lumineux enveloppait la terre d'un rayonnement. Sylvanie, qui aimait toutes ces choses, ayant toujours vécu au milieu d'elles, faisait admirer aux enfants tous les détails de cette beauté de la nature, si nouvelle pour eux. Petite mère aurait voulu cueillir chaque fleur, s'arrêter pour regarder l'arc-en-ciel dans chaque perle de rosée. Elle fut surtout charmée par la vue d'un nid posé dans un buisson, où des oisillons encore inhabiles à voler tendaient vers leur mère leurs petits becs avides. Se dit-elle qu'il y avait dans le monde d'autres oisillons dont le nid était moins douillet et qui n'avaient pas de mère pour leur apporter leur nourriture? — Non, elle ne fit pas de retour sur elle-même et sur sa situation, ce n'était pas son habitude, et puis tout était si nouveau autour d'elle, si différent de ce qu'elle était accoutumée à voir! Les enfants n'ont pas de prévoyance, heureusement. Petite mère et Charlot avaient mangé le matin; ils étaient contents et ne se demandaient pas s'il en serait de même le soir ou le lendemain. Personne ne leur avait jamais dit que celui qui donne aux petits des oiseaux leur pâture est aussi le père des orphelins, mais sans doute les petits enfants innocents le savent sans en avoir conscience; ce n'est que plus tard qu'on oublie et qu'il faut rapprendre la confiance comme une leçon difficile.
Arrivés au bas de la colline, Sylvanie les fit marcher rapidement vers une ferme qui était un peu à l'écart de la route, au milieu d'un beau groupe d'arbres fruitiers encore en fleurs. Dans la cour ils virent une charrette attelée d'un cheval qu'un homme et un jeune garçon étaient occupés à charger de bidons pleins de lait.
— Nous sommes à temps, dit Sylvanie, j'avais bien peur d'arriver en retard. Où est madame Nanette? N'est-ce pas elle qui va à la ville?
— Oui, avec moi, répondit le jeune garçon en soulevant le dernier bidon. Nous sommes un peu en retard aujourd'hui, mais nous irons bon train pour rattraper le temps perdu. Tenez, voilà madame Nanette.
Une femme d'une belle prestance et d'une figure avenante parut sur le pas de la porte et, tout en saluant Sylvanie d'un bonjour amical, elle se rapprocha de la charrette pour y monter sans un instant de retard.
— Madame Nanette, dit Sylvanie, voulez-vous prendre ces deux enfants dans votre voiture pour les ramener chez eux?
La laitière fronça légèrement le sourcil.
— Nous n'avons pas une minute à perdre, dit-elle.
— Le temps seulement de les mettre derrière vous parmi les bidons. Il y a bien une place pour eux.
— Qui sont-ils? où vont-ils?
— Ils vous le diront en chemin. Je vous remercie mille fois.
— Vous sont-ils parents? demanda encore madame Nanette pendant que le petit cocher faisait claquer son fouet.
— Non. Hier je n'avais jamais entendu parler d'eux, mais ils ont couché chez nous; la petite vous racontera leur histoire.
Et la charrette, avec son surcroît de chargement, partit en cahotant et en faisant un tel bruit sur les cailloux du chemin qu'il fut impossible à Petite mère d'entendre un mot de ce que lui dit la laitière qui était assise devant elle et se retournait pour lui parler. Raconter une histoire, si courte qu'elle fût, c'était hors de question, aussi madame Nanette dut se résigner à emmener dans sa charrette les deux petits inconnus sans rien savoir, si ce n'est qu'on les lui avait mis sur les bras. Elle les regardait de temps en temps et la douce figure de Petite mère lui gagnait le coeur, tandis que la tête frisée de Charlot lui rappelait une tête du même genre appartenant à un des nombreux marmots qu'elle laissait chaque matin à la ferme pendant qu'elle allait vendre son lait.
Charlot avait d'abord un peu peur des secousses. C'était la première fois de sa vie qu'il allait en voiture et cela lui semblait bien moins agréable qu'il ne l'aurait cru. A chaque cahot il se cramponnait à sa soeur et aurait volontiers poussé des cris aigus, sans la crainte que lui inspirait madame Nanette. Peu à peu la route devint meilleure et Charlot commença à se rassurer; il ne tarda même pas à trouver que cette façon d'aller avait du bon, et, avant une demi-heure, il était ravi et jouissait en plein de sa situation au milieu des bidons. Quel plaisir d'aller si vite et sans aucune fatigue, de regarder fuir les haies et les champs, et les petites maisons qui bordaient la route avec leurs jardins, de tout voir de haut et d'avancer sans se donner aucune peine. Il était même fier de se voir au milieu des bidons et s'irritait lorsque Petite mère paraissait moins enchantée que lui. Elle aussi jouissait, mais à sa manière; elle n'éprouvait aucun besoin d'exprimer ce qu'elle sentait, et puis, il faut le dire, la crainte de voir madame Nanette se retourner et fixer sur elle ses yeux brillants la troublait constamment dans sa joie. Charlot, lui, était déjà familiarisé avec la laitière jusqu'à lui sourire quand elle le regardait, et à promener sa main sur sa robe de cotonnade.
Pauvre Charlot! ce voyage délicieux ne pouvait pas durer toujours. Il fut même bien vite à son terme, car le cheval de la ferme était un excellent petit trotteur, bien qu'il ne payât pas de mine, et il connaissait bien son chemin qu'il faisait trois cent soixante-cinq fois par an pour aller et autant pour revenir. Il atteignit donc bientôt la première maison d'une longue rue qui commençait presque dans la campagne et qui semblait descendre à perte de vue vers le centre du grand Paris. Enfin la charrette s'arrêta devant une boutique de fruitier; un homme et une femme en sortirent pour prendre les bidons qui leur étaient destinés.
— Hé! dit l'homme en regardant les enfants, qu'est-ce que c'est que ce chargement que vous avez là? Vous avez voulu nous faire voir un échantillon de la petite famille?
— Non, ils ne sont pas à moi, les pauvres petits. A vrai dire, je ne serais pas fière d'une petite sauterelle comme ça, ajouta la laitière en regardant Petite mère et ses bras maigres. Je ne sais même pas à qui ils sont ni où ils vont. On le me les a perchés sur ma charrette au moment où nous partions. Où demeures-tu, petite?
— C'est tout près, dit le fruitier, lorsque Charlot eut répété la réponse de Petite mère que personne n'avait entendue, il faut descendre ici. Allons, venez que je vous aide.
Il enleva Petite mère comme une plume, puis il prit Charlot en faisant semblant de fléchir sous ce lourd fardeau. Lorsqu'ils furent tous deux à terre et qu'ils regardèrent autour d'eux sans savoir où aller, ils paraissaient si petits, si chétifs, si perdus, que la bonne laitière, bien qu'elle eût à craindre, en s'attardant, les reproches de ses pratiques, ne put s'empêcher de descendre de son siège pour leur demander si personne ne les attendait.
— Non, répondit Petite mère, il n'y a personne chez nous.
— Personne!… Est-ce possible!… Où allez-vous donc?
— A la maison…
— A la maison… et personne ne vous attend!… mais ce n'est pas croyable.
— Peut-être que le père sera revenu, dit Petite mère.
— Où est-il, votre père?
— Il travaille, mais il y a bien longtemps qu'il n'est pas rentré.
Petite mère ne savait plus le compte des jours et on lui aurait dit qu'il y avait des semaines qu'elle l'aurait cru.
— Et votre maman?
— Elle est morte depuis longtemps… quand Charlot était tout petit.
— Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible? répétait la bonne femme. Quand je pense que nos pauvres enfants pourraient être ainsi abandonnés!… Si je savais ce que dirait notre homme, je les ramènerais avec moi, mais il y en a tant déjà!…
— Allons donc! dit la fruitière qui assistait à cette scène, Paris en est plein de ces enfants-là. Ils se tirent toujours d'affaire. Et puis, qui vous dit que c'est vrai, cette histoire!… Laissez-les aller tranquillement, ne vous faites pas de mauvais sang pour eux…
— Je ne crois pourtant pas qu'elle mente, dit la laitière, un peu refroidie, en regardant dans les yeux de la petite fille, mais il faut que je m'en aille bien vite. Ecoute, petite, tu as vu où je demeure, ce n'est pas bien loin. Si ton père ne revient pas, et que tu ne trouves personne pour prendre soin de vous, tu peux venir chez nous, entends-tu?
Ayant ainsi tranquillisé sa conscience, la brave femme remonta sur sa charrette et continua sa tournée, la fruitière rentra dans l'intérieur de sa boutique et les deux petits restèrent sur le trottoir.
— Allons! dit Petite mère en soupirant.
La rue lui semblait si triste, le pavé si dur après le chemin qu'elle avait fait le matin dans le sentier en fleurs! Elle prit la main de Charlot pour s'en aller, mais où? Elle ne connaissait pas la rue et ne voyait rien qui lui fût familier.
Elle s'aperçut tout à coup qu'ils allaient se jeter dans les jambes d'un agent de police d'une taille très élevée qui allait et venait au coin de la rue. Petite mère leva la tête vers lui et lui demanda son chemin. L'homme la regarda d'en haut, comme on regarde une chose sur laquelle on craint de marcher par inadvertance, puis il tendit la main dans une direction en disant:
— Troisième à droite.
Le malheur, c'est que ni Petite mère ni Charlot n'étaient bien sûrs de connaître leur main droite. Pourtant ils prirent d'instinct le bon chemin et reconnurent bientôt leur rue à un long mur sans fenêtres qui en longeait la première partie.
— Nous étions tout près de chez nous sans le savoir, dit Petite mère joyeuse de se retrouver en pays de connaissance.
Charlot n'était pas content du tout: il marchait lentement et se faisait traîner.
— Si le père n'est pas rentré, j'aime mieux retourner dans la campagne, dit-il; notre maison est trop laide, et puis ça sent mauvais ici.
Il parlait ainsi en entrant dans l'allée étroite qui conduisait à la loge et à l'escalier noir. C'est que l'air était en effet bien différent de celui qu'il avait respiré le matin sur la colline.
— Allons demander si le père est revenu, dit Petite mère qui avait tout à coup une lueur d'espoir.
Il était encore de bien bonne heure et pourtant madame Perlet vint au devant d'eux dès qu'elle les aperçut.
— Bon Dieu! dit-elle, qu'êtes-vous devenus depuis hier matin, mes pauvres agneaux? Vous nous avez fait une fameuse peur. Mon mari allait vous réclamer à la police si vous n'étiez pas revenus. Pauvres enfants, où avez-vous donc couché? dans la rue? sous une porte?…
— Nous avons eu un bon lit de foin, répondit Charlot, et on nous a donné à manger.
— Le bon Dieu soit béni!… Mais où donc êtes-vous allés? Nous avons eu une belle peur!…
— Le père est-il revenu, madame? demanda Petite mère.
— Non… c'est-à-dire il n'est pas revenu, mais il y a des nouvelles… Pauvres petits, qui est-ce qui vous a donné à manger?
— La maîtresse du chien, répondit Charlot qui retombait dans son erreur de la veille. Non, c'est une chèvre, elle a des cornes et elle donne du bon lait.
— Par exemple!… et où l'avez-vous trouvée, cette chèvre? C'est comme un conte, ce que tu me dis là…
— Et le père?… répéta Petite mère inquiète.
— Eh bien, il est à l'hôpital, votre pauvre papa. Il était tombé d'une échelle et on l'avait porté à l'hôpital; voilà pourquoi il n'était pas rentré. On n'est pas venu le dire parce qu'on ne savait pas son adresse, mais hier un de ses camarades l'a apprise, et il est venu nous donner la nouvelle.
— A l'hôpital! répéta Petite mère à qui ce mot était peu familier. Elle se souvenait seulement que sa mère avait dit une fois: — Je ne veux pas aller à l'hôpital, je veux mourir chez nous, — et que son père avait répondu: Sois tranquille, tant que je vivrai tu n'iras pas à l'hôpital. Plus tard, un dimanche, elle avait passé devant une grande maison où des gens entraient en foule par une grande porte, et son père avait dit: Voilà un hôpital. Y en a-t-il des malheureux là dedans!…
Une autre fois encore une voisine avait porté son petit enfant malade à l'hôpital; elle y était retournée deux jours après et en était revenue en pleurant. On avait dit que le pauvre petit était mort.
Tout cela avait fait une impression profonde sur Petite mère. Rien ne s'effaçait de sa mémoire; elle avait appris peu de chose depuis qu'elle était au monde, mais elle n'avait guère oublié. Un sentiment de terreur s'attachait pour elle à ce mot mystérieux: l'hôpital. La pensée que son père y était l'avait fait devenir tout pâle.
— Il ne faut pas t'effrayer ainsi, ma fille, dit la bonne concierge en la faisant asseoir, il paraît qu'il en reviendra. Il était tombé de haut et il n'avait pas encore repris connaissance; mais à présent peut-être qu'il est déjà mieux. Nous irons chercher des nouvelles aujourd'hui. C'est jeudi, jour de visite, nous irons nous trois; vous le verrez, votre pauvre papa. Allons, ma fille, n'aie pas peur! nous irons ensemble, mais il y a encore du temps jusqu'à ce que les portes soient ouvertes. Voilà les marmots qui s'éveillent. J'ai tout mon ouvrage à faire… Tiens, prends la clef et montre avec ton frère dans votre chambre. Je n'aime pas à avoir tant de monde dans les jambes, ça n'avance pas l'ouvrage. Je vous appellerai quand il sera temps.
Petite mère prit la clef mais sans avoir l'air de comprendre. Elle regardait la concierge et ses lèvres tremblaient. Enfin elle parvint à dire:
— Est-ce que le père est bien malade?
— Mais non, mais non… Il est tombé de l'échelle, voilà tout.
Le pauvre homme! moi qui l'accusais de vouloir vous abandonner.
Ce n'était pas sa faute, le pauvre malheureux!
Petite mère, suivie de Charlot qui ne comprenait pas très bien ce qui s'était passé, monta lentement les quatre étages. Elle n'était pas sûre elle-même de bien comprendre et ne savait si elle devait être triste ou joyeuse; ce terrible mot d'hôpital lui serrait le coeur. Lorsque la porte fut refermée sur eux, Charlot tira de sa poche de petits cailloux qu'il avait ramassés sur le chemin et se mit à jouer. Petite mère mit tremper dans une vieille tasse ébréchée quelques fleurs qu'elle avait cueillies le matin et gardées tout le temps dans sa main. Puis elle aperçut, suspendu à un clou derrière la porte, le pantalon que son père mettait le dimanche; elle en essuya le bas et le frotta tendrement pour en ôter un peu de poussière. Alors, prenant Charlot dans ses bras, elle s'écria moitié riant, moitié pleurant:
— Charlot, nous allons voir le père!… Nous allons aller à l'hôpital!…
— A l'hôpital! répéta le petit garçon, où est-ce, ça? Est-ce qu'on nous donnera à manger?
— Je ne sais pas, mais nous verrons le père…
— Eh bien! allons-y tout de suite.
— Non, pas encore, il faut attendre l'heure… Madame Perlet nous appellera.
— Je ne veux pas attendre! cria Charlot qui ne demandait qu'un prétexte pour se fâcher.
Et une grêle de coups de poing et de coups de pied fondit sur Petite mère qui était si absorbée par ses pensées qu'elle les reçut avec indifférence, se contentant de dire comme de coutume:
— Oh! Charlot!…
X
Un peu avant une heure, madame Perlet vint appeler les enfants. Elle avait fait un brin de toilette; pour une visite à l'hôpital il faut un peu de cérémonie. Aussi, n'ayant qu'un châle assez chaud pour se parer, la bonne dame s'était persuadée qu'il faisait un peu frais et elle était déjà tout en sueur rien que pour avoir monté l'escalier. Elle examina les enfants d'un oeil critique, et demanda à Petite mère s'ils n'avaient pas de meilleures chaussures. Hélas! la course de la veille avait achevé de mettre en lambeaux les vieux souliers qu'ils avaient aux pieds. Elle les fit entrer dans la loge, leur donna un morceau de pain — non sans soupirer, car elle savait que le lendemain il faudrait commencer à le prendre à crédit — puis elle leur mit à chacun un tablier propre de ses enfants et ils partirent.
L'hôpital n'était pas bien loin. Petite mère reconnut celui quelle avait vu en se promenant avec son père; c'était la même longue façade, la même entrée. Il lui sembla entendre encore ces mots: Y en a-t-il là dedans, des malheureux! — Et c'était son père qu'elle allait y chercher!… Madame Perlet sentit la petite main trembler dans la sienne.
On les laissa passer sans même les fouiller, comme on fait aux portes des hôpitaux; il était bien visible qu'ils n'apportaient rien. La concierge leur demanda pourtant:
— Voulez-vous acheter des oranges, des biscuits?
Madame Perlet s'arrêta et, touchant une orange, la plus petite:
Combien? demanda-t-elle.
— Quinze centimes, fut la réponse.
Elle n'en avait que dix dans sa poche.
— Vous n'en avez pas de moins chères? demanda l'acheteuse. J'en voudrais une de dix centimes.
— Dix centimes, en mai!… allons donc! vous vous moquez.
Et les trois visiteurs se hâtèrent de passer. On leur fit traverser une cour, puis suivre plusieurs couloirs, puis monter un étage. Enfin ils arrivèrent à la porte de la salle où était le blessé. Madame Perlet ne savait pas son numéro; elle marchait entre les deux rangées de lits, regardant à droite et à gauche, et ne voyant que des figures inconnues.
Tout à coup Petite mère la tira fortement par sa robe et lui montra un lit, le dernier de la rangée. Un cerceau soulevait la couverture au-dessus des jambes et une tête pâle, rigide comme du marbre reposait sur l'oreiller.
Petite mère ne dit rien. Ses yeux étaient fixes, sa figure presque aussi pâle que celle qu'elle montrait de sa petite main étendue; elle avait recommencé à trembler.
— Est-ce lui? demanda madame Perlet.
La petite essaya de dire oui, mais elle ne put articuler un son. Charlot avait aussi regardé dans la direction que sa soeur indiquait et il se mit à crier de toutes ses forces.
Alors une soeur s'approcha du groupe arrêté à quelques pas du lit au milieu de la salle.
— Il ne faut pas crier comme cela, mon petit homme, dit-elle.
Cela fait mal aux malades.
— Ce n'est pas le père! criait le pauvre petit sans l'écouter et d'une voix lamentable, ce n'est pas le père!… Je veux m'en aller d'ici.
— Est-ce leur père? demanda à voix basse la soeur à madame Perlet qui s'efforçait de calmer le petit garçon. Est-ce votre mari?
— Non, non, Dieu merci. C'est leur père, mais ce n'est pas mon mari. Il est sain et sauf à la maison. On a déjà bien assez de misère sans celle-là. Il n'y a plus de mère, elle est morte.
— Pauvres enfants! dit la soeur avec compassion.
— Est-ce qu'il est bien mal? demanda madame Perlet se plaçant entre la soeur et Petite mère afin que celle-ci ne pût entendre.
— Très-mal; depuis lundi qu'il est ici il n'a pas repris connaissance. Le médecin dit pourtant qu'il y a encore de l'espoir, mais pour moi je n'en ai guère.
— Ne le dites pas aux enfants! les pauvres petits, ils sauront bien assez tôt qu'ils n'ont plus personne au monde!
— Ils auront le bon Dieu, dit la soeur.
— Ah! oui, ma soeur, sans doute, mais voyez-vous, ça ne suffit pas à des petits malheureux qui ont faim et soif. C'est bon pour ceux qui peuvent s'aider; alors le bon Dieu les aide aussi, comme dit mon mari, mais pour des enfants comme ceux-là, il faut une mère, voyez-vous. C'est comme si on me disait que le bon Dieu prend soin d'un petit oiseau sans plumes qui tombe du nid. Il n'en périt pas moins, le pauvret. Tout ce que je lui demande, moi, c'est qu'il nous laisse à nos enfants jusqu'à ce qu'ils soient grands; sans cela on a beau dire qu'il les aime, je ne m'y fierais pas.
La soeur était un peu embarrassée pour répondre à ce discours.
Elle se contenta de sourire et de dire:
— Vous n'avez pas de foi en Dieu.
— C'est possible. Je me contente de faire mon devoir de mon mieux et je pense que c'est tout ce que le bon Dieu peut demander de moi. Quant au reste, je n'y entends rien.
— Mais, dit la soeur, je ne sais qu'une chose, c'est que nous devons avoir confiance. Si de pauvres petits êtres souffrent ici, ils auront leur récompense là-haut.
Pendant cet entretien les deux enfants s'étaient approchés tout doucement du lit. Charlot ne criait plus, il regardait de tous ses yeux et, sous la pâleur et la rigidité de cette figure il retrouvait peu à peu des traits familiers. Une des mains était étendue sur le drap; il la toucha doucement. Elle était froide, mais pas assez pour lui faire peur. Petite mère avança aussi la sienne et la laissa sur celle du malade, puis elle dit tout bas:
— Père!
Rien ne répondit, pas le plus léger signe de vie.
— Ce n'est pas le père, dit Charlot à haute voix.
Alors il y eut comme une contraction sur cette figure immobile, les yeux s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt. Ce mouvement avait suffi pour que le petit garçon reconnût entièrement son père. Il se jeta sur lui en l'appelant de toutes ses forces, mais la soeur le prit et l'emporta de l'autre côté de la salle.
— Tais-toi, tais-toi, disait-elle, tu peux faire beaucoup de mal à ton papa. Si tu ne veux pas être tranquille il faut t'en aller.
Cette menace effraya Charlot qui se tut aussitôt et revint près du lit que Petite mère n'avait pas quitté. Le malade était retombé dans son insensibilité absolue.
— Nous allons partir, dit madame Perlet, ça ne sert à rien de rester ici, et j'ai assez de besogne à la maison, Dieu merci.
Petite mère la regarda d'un air suppliant sans oser parler, mais
Charlot avait plus de courage.
— Je ne veux pas m'en aller, dit-il.
— Il le faut pourtant, mon garçon. Nous reviendrons dimanche.
— Je ne veux pas m'en aller, dit tranquillement le petit homme qui avait toujours pensé que la répétition des mêmes paroles leur donnait une force irrésistible.
Pour toute réponse madame Perlet le prit d'une main ferme.
Alors Petite mère leva sur elle des yeux pleins de larmes en disant:
— Ne pouvons-nous pas rester un peu?
— Ecoutez, dit la bonne soeur, s'ils veulent promettre de ne rien dire et d'être bien tranquilles, ils peuvent rester sans vous. Je les avertirai quand l'heure sera venue. Mais il faut être parfaitement sages, sans cela je les mettrai bien vite à la porte.
En parlant ainsi elle regardait Charlot qui répondit par un signe de tête.
— Vous saurez trouver votre chemin pour revenir? demanda la concierge.
— Oh! oui, je suis sûre que je pourrai le retrouver, répondit
Petite mère.
Un moment après les deux pauvres petits étaient seuls, assis sur une chaise entre le mur et le lit où leur père était étendu sans mouvement. Ils ne voyaient de lui que sa main gauche qui reposait sur la couverture. Cette immobilité absolue ressemblait à la mort… Le savaient-ils? Petite mère, qui avait vu sa mère couchée sur son lit et l'avait appelée sans pouvoir lui faire ouvrir les yeux, le comprenait mieux que son frère. Elle ne pleurait pas, mais son pauvre petit coeur était comme glacé au dedans d'elle.
L'hôpital!… c'était donc là l'hôpital… En face elle voyait les premiers lits d'une longue rangée, et dans chacun, en passant, elle avait vu une figure souffrante. Cette parole lui revenait comme un refrain:
— Y en a-t-il, là dedans, des malheureux!
Et maintenant, c'était son père qui était "là dedans." Y resterait-il toujours? Ne reviendrait-il plus jamais dans leur petite chambre, leur apportant avec le pain, le sentiment si doux de ne plus être seuls? Ces pensées absorbaient Petite mère lorsqu'elle s'aperçut tout à coup que le malade qui occupait le troisième lit en face d'elle faisait de vains efforts pour atteindre quelque chose sur la table à côté de lui. Poser doucement Charlot par terre et courir à son aide, ce fut l'affaire d'un instant.
Le malade était retombé sur son oreiller, épuisé par l'effort qu'il avait fait. Il regarda l'enfant dont les yeux anxieux l'interrogeaient et lui dit d'une voix qui n'était plus qu'un souffle:
— A boire…
Elle n'entendit pas mais elle devina, et, prenant le gobelet d'étain à moitié plein d'une boisson rafraîchissante, elle se haussa sur la pointe des pieds et l'approcha des lèvres desséchées du malade qui but avidement une gorgée. Elle l'avait fait avec tant de soin qu'il n'y eut pas une goutte répandue.
C'était un homme encore jeune que la maladie avait atteint et consumé en peu de semaines. Il savait qu'il allait mourir. Petite mère, oubliant sa timidité, essaya d'arranger son oreiller pour qu'il fût plus à l'aide, puis elle posa une petite main fraîche et caressante sur sa main brûlante.
Le malade la regarda de ses yeux déjà voilés. La voyant si petite et si chétive, et pensant qu'elle n'aurait bientôt plus de père, car il devinait qu'elle était l'enfant de l'homme que, depuis trois jours, il voyait étendu sans mouvement en face de lui, il se sentit ému de pitié pour elle et murmura:
— Que Dieu te bénisse, pauvre petite!
Ainsi Petite mère emporta la bénédiction d'un mourant.
Charlot l'avait suivie; ils retournèrent s'asseoir à leur place.
Toujours même silence, toujours même immobilité.
Charlot finit par s'endormir sur les genoux de sa soeur. Lorsque la soeur vint les avertir qu'il était temps de partir, elle les trouva ainsi.
Petite mère était bien triste de devoir s'éloigner de son père; mais elle comprit qu'il fallait se soumettre comme tout le monde. Autour d'elle, les visiteurs et les malades échangeaient leurs adieux: les uns se retournant pour faire un dernier signe, les autres les suivant des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu. Quelques-uns de ces derniers se demandaient sans doute si leurs amis les retrouveraient au jour de la prochaine visite; d'autres se consolaient en regardant ou en savourant les petites douceurs qu'on leur avait laissées: une orange, un pot de confiture, quelquefois une fleur. Et dans cette grande salle, où se trouvaient réunies tant de souffrances, il y avait aussi des joies, des attendrissements, des sentiments d'une inexprimable douceur. Plus d'une pauvre femme avait apporté à son mari un petit cadeau acheté au prix d'une dure privation, et tous deux étaient heureux, l'un de son sacrifice, l'autre de se sentir aimé.
Le malade à qui Petite mère avait donné à boire était presque le seul qui n'eût pas eu de visite. En passant près de lui, elle le regarda; elle aurait voulu lui rendre encore un petit service, mais il s'était assoupi et ne la vit pas.
La soeur, qui s'était prise d'affection pour les deux enfants, les accompagna jusqu'au haut de l'escalier. Là, elle se baissa pour embrasser Charlot en disant:
— Tu pourras revenir dimanche; mais il faudra encore être bien sage, tu sais?…
— Est-ce qu'il sera mieux dimanche? demanda Petite mère.
— Dieu seul le sait, ma fille. Il faut le lui demander.
— Mais nous ne savons pas où il est, dit Charlot.
— Comment! s'écria la bonne soeur, confondue de cette ignorance, tu ne sais pas où est le bon Dieu?…
— Non. Je ne l'ai jamais vu…
— Il est dans le ciel, mon enfant… On ne t'a donc rien appris… Ta mère ne t'enseigne donc pas à prier?
— Je n'en ai pas, répondit Charlot.
— Elle est morte quand il était tout petit, ajouta Petite mère.
— Oh! pauvres enfants!…
Et la soeur les regarda d'un air de pitié si profonde que Petite mère en fut troublée. Ils étaient donc bien à plaindre, puisque tout le monde les regardait ainsi.
Lorsqu'ils eurent descendu la moitié du grand escalier, la soeur les rappela et les embrassa encore une fois.
— Le bon Dieu prend soin des orphelins, dit-elle. N'oubliez pas de le prier. Est-ce que personne ne vous l'a jamais dit?
— Si, répondit Petite mère, ma maman me l'a dit; mais je ne sais plus…
Il fallait retourner auprès de ses malades. La soeur soupira et s'éloigna rapidement en répétant:
— Pauvres petits!…
Lorsqu'ils eurent refait tout le chemin dans l'intérieur du vaste édifice et qu'ils se retrouvèrent dans la rue, Charlot leva les yeux et vit le ballon captif qui planait au-dessus des dômes et des hautes tours des églises, dans le bleu du ciel.
— Petite mère, dit-il, ne crois-tu pas qu'il demeure dans le ballon, le bon Dieu?…
— Je ne sais pas, répondit-elle, un peu surprise de cette idée. Peut-être… Mais alors il ne pourrait pas nous entendre. Je voudrais bien que quelqu'un nous explique tout cela.
XI
Les deux enfants s'étaient arrêtés, les yeux fixés sur le ballon qui montait lentement dans l'air lumineux, lorsqu'une voix fraîche et douce, parlant tout près d'eux, attira leur attention. C'était celle d'une petite fille qui marchait à côté de sa mère. Elle était plus grande que Petite mère, mais ne paraissait guère plus âgée. Sa figure et son costume faisaient le plus parfait contraste avec la chétive enfant qu'elle regardait: une robe de mousseline blanche, de larges rubans bleus, une longue et abondante chevelure blonde tout ondulée, des gants blancs, de petits souliers blancs aussi, une figure rosée et de riants yeux bleus, voilà ce que vit Petite mère lorsqu'elle se retourna. Elle en fut toute saisie, toute ravie, et regarda la petite fille comme on regarde un tableau.
— Maman, disait celle-ci, vois-tu comme ils ont l'air malheureux, ces pauvres petits!
— Oui, répondait la mère distraite, mais nous sommes pressées.
Viens, Edith, ne m'arrête pas ainsi.
— Oh! maman, je suis sûre qu'ils ont faim.
— Eh bien, voilà des sous, donne-les-leur, ma fille, mais dépêche-toi…
Edith prit les gros sous que sa mère avait tirés de sa poche et les regarda d'un air mécontent.
Au même moment une dame de la connaissance de madame Grandville traverse la rue pour lui parler. Voilà la petite fille libre de ses mouvements; elle se hâte d'en profiter.
Glissant les gros sous dans sa poche, elle y prit un porte-monnaie en miniature fait pour contenir des centimes ou des pièces d'or: ce qu'elle en sortit, c'était son petit trésor, une pièce brillante qu'on lui avait donnée la veille, puis elle s'approcha de Petite mère qui était toujours en contemplation devant cette apparition merveilleuse.
— Je suis sûre que tu as faim, lui dit-elle.
Petite mère devint très rouge et ne répondit pas, mais Charlot n'avait pas tant de scrupules.
— Moi, j'ai faim, dit-il. Petite mère n'a pas aussi faim que moi, elle.
— Est-ce que tu mendies?… demanda encore Edith sans faire attention au petit garçon, mais s'adressant toujours à sa soeur.
— Oh! non, répondit la petite que ce mot fit rougir encore davantage.
— Tant mieux, parce que maman dit qu'aux mendiants il faut donner des sous, mais puisque tu ne mendies pas, tiens, prends ça: tu pourras acheter tout ce que tu voudras.
La petite pièce jaune brilla dans la main gantée de blanc et passa dans la main brune et menue de l'autre enfant, sans que celle-ci comprît ce que cela voulait dire. Et avant qu'elle fût revenue de sa surprise, la figure rose et riante avait effleuré la sienne, et elle avait reçu un baiser.
Puis Edith, légère et joyeuse d'avoir pu faire sa volonté, rejoignit sa mère avant que celle-ci se fût aperçue de son absence; toutes deux s'éloignèrent rapidement et tournèrent le coin de la rue.
Petite mère restait immobile, ne sachant pas si ce qui venait de se passer était un rêve. Jamais elle n'en avait fait de si beau.
Cette jolie créature vêtue de blanc, ce sourire, cette douce voix, ce baiser, toute cette apparition avait été si rapide! mais elle tenait la preuve de sa réalité, la petite pièce ronde qui brillait au soleil. Elle la regardait dans sa main ouverte et certes les passants auraient pu s'étonner de voir une petite fille si pauvrement vêtue en possession d'une pièce de dix francs.
— Oh! que c'est beau! dit Charlot lorsqu'il la vit briller. Petite mère, qu'est-ce que c'est? donne-la-moi, je veux jouer avec.
— Non, non, répondit-elle, car, sans se rendre compte de sa valeur, elle savait que c'était une chose précieuse. Non, Charlot, ce n'est pas pour jouer. C'est une pièce de cinquante centimes en or. Je vais la mettre dans un coin de mon mouchoir pour ne pas la perdre. Mais pourquoi est-ce qu'elle m'a donné cela? Oh! comme elle était jolie!.. Je voudrais la revoir, Charlot.
— Mais tu n'as qu'à la regarder, elle est dans ta poche.
— Ce n'est pas la pièce de cinquante centimes, c'est la petite dame. Charlot, as-tu vu comme elle avait de beaux cheveux d'or? et sa robe, elle était toute blanche comme ce nuage qui est là-haut, et sa figure était comme une rose de mai; tu sais nous en avons vu à l'hôpital, des roses de mai. Il y a une dame qui en a apporté.
— Moi je voudrais bien mieux qu'elle m'eût donné à manger, dit
Charlot d'un ton de mécontentement.
— Mais avec dix sous nous aurons beaucoup à manger, Charlot.
— Alors achète-moi un gâteau.
— Non, il vaut mieux aller d'abord dire à madame Perlet que nous sommes revenus et elle nous dira ce que nous pouvons acheter avec tout cet argent. Tu sais, Charlot, les gâteaux ne sont pas si bons pour toi que le pain et le lait, ou peut-être un petit morceau de viande… ajouta la sage Petite mère dont les ambitions grandissaient à mesure qu'elle réfléchissait à tout ce qu'elle pourrait avoir avec sa nouvelle richesse.
De temps en temps elle mettait sa main dans sa poche pour s'assurer que la pièce de cinquante centimes ne s'était pas envolée, mais le noeud au mouchoir était fait solidement et elle la retrouvait toujours à sa place.
Nous allons laisser les deux enfants suivre le chemin qui les ramène à la maison, pour rejoindre la petite Edith et sa mère.
— Leur as-tu donné les sous? demanda celle-ci au bout d'un moment, car la rencontre de son amie lui avait fait oublier l'incident.
— Non, maman.
— Et pourquoi?
— C'est qu'ils ne mendient pas. On ne donne des sous qu'à ceux qui mendient, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Alors je leur ai donné ma pièce.
— Ta pièce?… Que veux-tu dire?
— Celle que tu m'avais donnée hier, maman.
— Edith!… s'écria la mère s'arrêtant court et regardant en face la petite fille, tu n'as pas donné ta pièce de dix francs?…
Edith regarda sa mère, sans s'émouvoir et répondit:
— Mais si, maman. Ils ne sont pas des mendiants, la petite fille me l'a dit.
— Mais alors pourquoi la lui donner?
— Maman, tu m'avais dit que tu me la donnais pour me faire plaisir…
— Sans doute, pour t'acheter quelque chose qui t'aurait fait plaisir…
— Eh bien, maman, cela m'a fait plaisir de la donner.
— Mais, mon enfant, c'est une action déraisonnable. On donne des sous dans la rue, on ne donne pas des pièces d'or.
— Je donnerai des sous aux mendiants; mais à cette petite fille j'ai donné ma pièce d'or, parce que je l'aime.
— Comment peux-tu l'aimer? tu ne la connais pas.
— Oh! cela ne fait rien. Elle est si pâle et si maigre, et elle a l'air si gentil! J'ai oublié de lui demander son nom. Quel malheur! je ne saurai pas quel nom lui donner quand je penserai à elle. Eh bien, je l'appellerai Fleurette. C'est un joli nom, n'est-ce pas, maman?
— Tu l'auras bien vite oubliée, ma fille.
— Oh! non, je t'assure que je ne l'oublierai pas et quand je la rencontrerai je la reconnaîtrai tout de suite et je l'embrasserai encore.
— Comment, encore? est-ce que tu l'as donc embrassée?…
— Mais oui, maman. Ce n'est pas mal n'est-ce pas?
— C'est absurde, mon enfant. Embrasser une petite fille de la rue, déguenillée, sale sans doute.
— Non, maman, pas sale. Elle était très propre et son petit frère aussi. Elle a une jolie petite figure, toute pâle et si douce!… Oh! maman, tu ne l'as pas regardée, sans cela tu l'aimerais.
— Quelle singulière petite fille tu es, Edith, dit madame Grandville, on ne sait où tu prends tes idées. Nous voilà arrivées un peu en retard, je le crains. Montons vite et tâche d'oublier ta nouvelle amie.
Madame Grandville conduisait sa fille à un cours à la mode où toutes les jeunes filles se rendent en grande toilette, à peu près comme Edith elle-même. Elle était une des élèves favorites, car outre qu'elle avait assez d'intelligence et de désir d'apprendre pour faire honneur à ses maîtres, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer pour elle-même.
Jamais peut-être, sans être précisément une princesse, une enfant n'avait été placée dans une situation mieux faite pour la gâter et l'enorgueillir que ne l'était Edith Grandville. Fille unique de parents très riches elle avait été toujours, non seulement aimée, mais admirée, et l'admiration est une nourriture malsaine pour les petits comme pour les grands. Jamais on ne l'avait punie, et lorsqu'on la reprenait c'était avec tant de douceur et de tendresse que son petit coeur ne pouvait être ni froissé ni attristé. Elle avait eu bien peu de désirs qui ne fussent satisfaits. A part quelques petites maladies que les soins de sa mère transformaient presque en plaisirs, elle ne savait ce que c'est que de souffrir. Elle n'avait jamais vu autour d'elle que des visages souriants, jamais entendu que des paroles affectueuses et enjouées.
Chose étrange, chose bien rare et presque contre nature, car Edith était gâtée en ce sens qu'il lui semblait naturel d'avoir tout ce qu'elle désirait, elle n'était pas égoïste. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une de ses volontés pût être contrariée, mais elle voulait rendre les autres heureux autour d'elle tout autant qu'être heureuse elle-même. Ses dispositions naturelles étaient si aimables qu'elle s'oubliait même souvent pour les autres, et lorsque le soir elle faisait sa prière, son coeur débordait d'amour pour les siens, de reconnaissance envers Dieu qui lui avait donné tant de bonheur, et de pitié pour ceux dont la vie n'était pas douce comme la sienne. Sa mère aurait voulu lui laisser ignorer qu'il y a des malheureux, mais Edith n'était pas de ceux qui passent, sans rien voir et sans rien comprendre, au milieu des misères humaines. Toute petite elle avait eu pitié de l'aveugle qui mendie sous une porte cochère, du pauvre chien affamé, et elle savait reconnaître sur les traits des enfants qu'elle rencontrait dans la rue, les traces de la souffrance et de la faim. Elle avait pour cela les yeux pénétrants de l'amour.
Sa mère l'emmenait de préférence dans les beaux quartiers où l'on rencontre moins de misère, et où l'on peut plus facilement les oublier; mais dans une grande ville, où ne rencontre-t-on pas la souffrance?
Tout en regardant sa fille au milieu de ses compagnes, madame Grandville pensait à ce qui venait de se passer, et se demandait comment les autres mères jugeraient une action aussi extravagante. Donner dix francs et un baiser à une petite mendiante — car elle persistait à appeler ainsi notre pauvre Petite mère — c'était la plus étrange des étranges idées de sa fille. Madame Grandville était bonne et charitable dans le sens ordinaire du mot: elle ne passait guère à côté d'une main tendue sans y mettre son obole, et elle s'occupait de beaucoup d'oeuvres de bienfaisance, mais elle n'avait pourtant rien en elle qui ressemblât aux élans d'amour de son enfant. Elle s'en étonnait, s'en inquiétait; elle y voyait pour l'avenir une source de souffrance.
— Avec l'âge elle s'en guérira peut-être, pensait-elle: il faut qu'elle soit beaucoup avec d'autres enfants, c'est ce qu'il y a de mieux pour elle. Sans cela, étant seule avec de grandes personnes, elle pourrait devenir un peu étrange.
La leçon venait de finir, un joyeux éclat de rire d'Edith tira sa mère de sa méditation et lui sembla comme une réponse à sa pensée. Les petites élèves du cours sortirent ensemble et s'éparpillèrent comme un essaim de gais papillons. Edith marcha quelques moments avec des amies qui suivaient le même chemin, puis elle se retrouva seule avec sa maman à l'endroit même où deux heures auparavant elle s'était arrêtée pour parler à Petite mère.
— C'est là qu'était Fleurette, dit-elle; je voudrais bien qu'elle y fût encore, mais nous la retrouverons bien sûr un jour.
— Ce n'est pas probable, mon enfant. Ces petites mendiantes, ça erre dans tout Paris; ces enfants-là n'ont souvent aucune demeure fixe.
— Oh! les pauvres petits!… Mais pourquoi leurs parents ne prennent-ils pas soin d'eux? Tu ne me laisserais pas errer dans tout Paris, maman?
— Non, certainement, reprit madame Grandville en serrant la petite main qu'elle tenait dans la sienne, mais c'est bien différent. Les parents de ces pauvres enfants travaillent tout le jour, ou peut-être mendient eux-mêmes. Et puis, tu comprends, ils n'ont pas les mêmes habitudes et les mêmes idées que nous.
— Je ne comprends pas, maman; ils aiment aussi leurs enfants, n'est-ce pas?
— Oui, mais ils ne peuvent pas les soigner comme nous; ils ne les aiment pas tout à fait de la même manière: ils sont habitués à les négliger et à les voir souffrir.
— Maman, reprit Edith, après un moment de réflexion, est-ce que tu pourrais t'habituer à me voir souffrir?
— Non, ma chérie, certainement pas. Cela me déchirerait le coeur.
— Pourtant, s'il le fallait?…
— Ah! s'il le fallait!… mais je ne m'y habituerais jamais.
— Peut-être qu'ils se n'y habituent pas non plus, mais qu'il faut le supporter, dit l'enfant d'un petit air réfléchi. Oh! maman, si j'étais le bon Dieu je n'aurais pas fait des pauvres. J'aurais voulu que tous les enfants fussent heureux.
— Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, répondit madame Grandville qui ne pouvait pas expliquer à sa fille que le bon Dieu n'a pas fait les pauvres, mais que la pauvreté est le résultat de l'égoïsme, de la paresse, de la maladie, en un mot du mal qui règne sous tant de formes diverses dans le monde.
— Ah! oui, dit Edith avec un profond soupir. Mais plus tard je comprendrai et alors je tâcherai qu'il n'y ait plus de pauvres.
— Ma pauvre chérie, tu auras bien à faire; mais ne pense plus à tout cela, et va vite demander à ta bonne de te donner ton goûter.
Lorsque ce soir-là Edith fut dans le petit lit tout entouré de mousseline blanche qui faisait ressortir la jolie tenture de sa chambre bleue, et que sa mère vint l'embrasser, elle lui dit en passant ses deux bras autour de son cou:
— Maman, tu n'es pas fâchée de ce que j'ai donné ma pièce de dix francs?
— Fâchée?… non, ma chérie, mais je voudrais que tu devinsses plus raisonnable.
— Alors, maman, le Seigneur Jésus n'était pas raisonnable…
— Que veux-tu dire, mon enfant?
— Mais, maman, il l'a dit: Tout ce que vous voulez que les autres vous fassent, faites-le-leur aussi de même. Eh bien, moi, si j'étais comme Fleurette, je voudrais bien qu'on me donnât une pièce de dix francs.
— C'est vrai, mais vois-tu, ma fille, tu ne peux pas encore juger par toi-même de toutes ces choses. Tu auras peut-être fait beaucoup de mal à cette petite fille en lui donnant tant d'argent.
— Beaucoup de mal… Comment cela peut-il lui faire du mal?
— Elle en fera peut-être un mauvais usage.
— Mais, maman, tu me l'avais bien donnée à moi! Cela ne m'a pas fait de mal.
— C'est bien différent. Elle n'est pas habituée à avoir de l'argent et elle n'a peut-être personne pour la conseiller.
Edith était toute pensive.
— Maman, au moins je ne lui ai pas fait de mal en l'embrassant?…
— Non, sans doute.
— Eh bien, une autre fois je ne lui donnerai qu'un baiser.
XII
Petite mère et Charlot avaient marché lentement. Il faisait chaud, et puis Charlot avait mille choses à dire sur l'emploi des cinquante centimes en or. Ne pourrait-on pas acheter du pain et du lait, et de la viande, et du chocolat?… et peut-être encore des souliers?… Les siens laissaient entrer les petites pierres et cela lui faisait bien mal… Petite mère secouait sagement la tête: elle ne pensait pas qu'on pût avoir tant de choses, mais elle avait cependant une vague idée qu'une pièce de dix sous en or valait plus qu'une pièce de dix sous ordinaire. Tout en marchant lentement, et en se trompant de chemin une ou deux fois, ils arrivèrent pourtant.
La loge était pleine; plusieurs voisines s'y étaient réfugiées, car il commençait à pleuvoir et nos deux enfants rentrèrent à peine à temps pour échapper à l'orage qui avait menacé tout le jour. Madame Perlet causait avec ses locataires de l'injustice dont elle et son mari étaient l'objet de la part du propriétaire; tout le monde s'accordait à condamner la conduite de celui-ci.
— C'est bien triste pour vous, disait une femme d'une physionomie douce, et ce n'est pas gai non plus pour nous autres locataires, car nous avions de braves concierges, obligeants et bien honnêtes, et Dieu sait ce qu'on nous donnera à la place.
— Je ne dis pas, reprit une autre, que vous n'ayez pas été quelquefois un peu exigeante pour le terme, madame Perlet, mais vous n'auriez pas voulu nous faire mettre à la porte pour un petit retard, tandis qu'avec ceux que nous aurons… Je vois ça d'ici. Le propriétaire les a choisis exprès parce qu'ils sont durs. Sans ça il vous aurait laissée dans votre place, car quel mal lui avez-vous fait, à cet homme? Ils nous mettront à la rue le plus vite possible. Allons, nous avions sans doute la vie encore trop douce; nous en verrons de dures d'ici à quelque temps…
La locataire, après avoir exprimé ainsi ses noires prévisions, prit un lourd paquet qu'elle avait déposé sur le carreau et allait quitter la loge, lorsqu'un mot de Charlot lui fit dresser l'oreille.
— Madame Perlet, disait le petit garçon en tirant celle-ci par sa robe pour attirer son attention, vous ne savez pas?… Petite mère a une pièce de dix sous en or?
— Que veux-tu dire, petit? répondit la concierge, qu'est-ce que c'est qu'une pièce de dix sous en or?
— Oh! c'est si joli… c'est tout jaune et ça brille! C'est une belle petite dame qui la lui a donnée. Montre-la, Petite mère.
Petite mère tira son mouchoir de sa poche, en défit soigneusement le noeud, et montra aux regards étonnés des assistants une jolie pièce d'or toute neuve.
— Mais c'est une pièce de dix francs! s'écria madame Perlet. Où est-ce que ces enfants ont pu la prendre?…
— Je vous dis que c'est la belle petite dame qui l'a donnée, cria Charlot.
— Quelle petite dame?
— Elle était dans la rue, elle est venue vers nous, elle a donné cette belle pièce de dix sous à Petite mère, elle l'a embrassée, et ensuite elle est partie.
— Tu ne la connaissais pas? demanda madame Perlet en s'adressant à la petite fille.
— Non, répondit celle-ci.
— Où l'as-tu rencontrée?
— Je ne sais pas… dans une rue.
— Et tu lui as demandé l'aumône?
— Oh! non, je ne lui ai rien demandé.
— Ca n'est pas croyable, dit une des voisines.
— Ca me fait l'effet d'une histoire, ajouta une autre.
Cette bonne fortune des deux pauvres enfants avait tourné les esprits à la malveillance. Petite mère le sentait vaguement et paraissait plus timide encore que de coutume.
— Allons, dit madame Perlet, c'est sans doute quelqu'un qui a cru donner une pièce de monnaie, mais le bon Dieu l'aura permis pour venir en aide à ces enfants. Si vous aviez vu comme moi leur père, dans l'état où il est, vous auriez pitié d'eux.
Les voisine continuaient à secouer la tête et à chuchoter entre elles!
— Ecoutez, dit la concierge, ce n'est pas pour vous fâcher, mais vous devriez voir d'un coup d'oeil que ces enfants sont honnêtes et ne peuvent pas même deviner vos mauvaises idées; quant à moi je suis sûre qu'ils disent vrai.
Les voisines, un peu offensées de ce discours, sortirent sans
répondre et continuèrent leur conversation dans l'escalier.
Lorsque madame Perlet fut seule avec les enfants, elle regarda
Petite mère dans les yeux et lui demanda:
— C'est bien vrai, ce que vous avez raconté?
— Oui, répondit-elle sans hésiter.
— Dis-moi bien maintenant comment cela s'est passé.
Petite mère refit d'une manière plus détaillée le récit de son frère. Madame Perlet comprit que la "belle petite dame" était une enfant.
— Il y en a comme ça de ces riches, dit-elle à son mari qui était dans l'arrière-loge occupé, faute d'autre ouvrage, à réparer les chaussures de ses enfants, il y en a qui donnent sans compter, par caprice. Peut-être qu'elle ne s'est pas trompée.
— Si on la retrouvait on le lui demanderait, répondit le cordonnier, mais… allez-moi retrouver dans Paris quelqu'un dont on ne sait pas le nom!…
— En attendant, reprit la femme s'adressant de nouveau à Petite mère, tu feras bien de me confier ta pièce de dix sous, comme tu l'appelles, et je t'achèterai tous les jours du pain, du lait, des haricots… enfin de quoi vous nourrir tous les deux.
— Et des souliers?… dit Charlot en montrant les siens.
— Oh! des souliers!… il faudrait plus que cela pour vous en acheter à tous deux. Ceux de ta soeur sont encore plus mauvais que les tiens, mais il n'y a pas moyen d'y penser. Sais-tu ce que tu pourrais faire, Perlet? — les leur réparer, et nous prendrions sur les dix francs de quoi te payer ta peine. Ce serait toujours ça.
— Prendre l'argent de ces pauvres petits!… Tu n'y penses pas, madame Perlet!… Je leur réparerai leurs chaussures après celles des enfants. Ca ne me coûtera rien, j'ai encore des morceaux de cuir et mon temps n'est pas bien précieux maintenant. Je leur ferai ça un de ces soirs quand ils seront couchés. — Mais dis donc, madame Perlet, qu'est-ce que tu vas faire de leur argent.
— Je vois bien que tu as peur que je ne le prenne pour les nôtres, mais sois tranquille, je sais bien que ça ne leur profiterait pas. Je leur achèterai pour cinquante centimes par jour: ça leur en durera vingt, et peut-être qu'au bout de ce temps le père sera guéri, car il paraît qu'il y a de l'espoir. Avec cinquante centimes ils auront une livre de pain, deux sous de lait et quatre sous de légumes secs que je leur ferai cuire; ils ne mourront pas de faim. C'est une bonne idée qu'elle a eue là, cette belle petite dame.
— Ah! elle était bien belle! dit Charlot qui suivait attentivement la conversation; elle avait de beaux cheveux d'or et une robe toute blanche…
— C'était peut-être une princesse, dit madame Perlet; pour les princesses une pièce d'or c'est comme un sou pour d'autres.
— Bah! dit le cordonnier, les princesses ne courent pas les rues. La pièce d'or est là; c'est l'essentiel. Ne nous occupons pas du reste.
Quand la nuit vint, les deux enfants étaient dans leur chambre, et sur la table que Petite mère nettoyait si bien quoiqu'on ne la salît guère, on voyait un gros morceau de pain et une tasse de lait. C'était le déjeuner du lendemain, car la bonne madame Perlet leur avait donné une assiettée de soupe avant de les faire monter. Charlot regardait ces provisions d'un air très-tendre; il proposa à sa soeur d'en goûter "un tout petit peu". Mais celle-ci, prévoyante et raisonnable, savait bien qu'il n'y en avait pas trop pour le lendemain. Elle savait aussi que si l'on y goûtait "seulement un tout petit peu", comme disait son frère, il était probable que tout y passerait. Elle prit donc le lait et le pain et, montant avec précaution sur la chaise sans dossier, elle plaça les précieuses provisions sur une planche, à l'abri même des regards de convoitise du petit garçon.
Celui-ci soupira et se soumit.
— Petite mère, demanda-t-il en se déshabillant pour se mettre au lit, crois-tu que la belle petite dame a tous les jours du pain et du lait tant qu'elle en veut?
— Je crois qu'oui, répondit Petite mère d'un air réfléchi, et peut-être encore d'autres choses.
— Quoi donc? demanda Charlot, s'arrêtant et fixant sur sa soeur des yeux pleins d'une ardente curiosité.
— Oh! je ne sais pas. Peut-être qu'elle a tous les jours de la viande, et des pommes de terre, et des gâteaux, et du chocolat!..
Charlot soupira encore; il pensait que c'était un sort bien heureux et qu'il voudrait que ce fût aussi le sien.
— Te rappelles-tu, demanda-t-il, quand le père nous a donné du chocolat?…
— Oh! oui, c'était bien bon. Maintenant que nous avons tant d'argent je veux t'en acheter pour deux sous.
— Demain, dès que nous serons levés!… dit Charlot.
— Oui, si madame Perlet veut nous donner l'argent; mais, tu sais, le matin elle n'est pas si bonne que l'après-midi; il vaudrait peut-être mieux le lui demander l'après-midi.
Un troisième soupir. Charlot était dans une disposition de douceur et de soumission tout à fait extraordinaire; ce qu'il avait vu dans la journée l'avait rendu sérieux.
— Charlot, dit Petite mère lorsqu'il fut couché, tu sais que la bonne soeur a dit qu'il faut prier pour que le père se guérisse.
— Je ne sais pas, répondit le petit homme à moitié endormi: qu'est-ce que c'est que prier?
— C'est demander au bon Dieu… Peut-être qu'il faudrait aussi le remercier pour la pièce d'or.
— Non, puisque c'est la petite dame qui l'a donnée.
— Madame Perlet a dit que c'est peut-être le bon Dieu qui l'a voulu afin que nous ayons du pain jusqu'à ce que notre papa soit guéri. Alors, tu comprends, il faut lui dire merci.
Le petit garçon ne répondit pas; cela ne lui paraissait pas clair du tout.
— Charlot, ne veux-tu pas prier pour que le pauvre père soit guéri quand nous irons le voir dimanche?
Une vision de la figure immobile et rigide qu'il avait vue passa devant les yeux fermés de l'enfant. Il murmura:
— Je ne veux pas aller le voir… Ca me fait peur…
— Oh! Charlot, notre pauvre papa! tu veux bien venir avec moi voir si le bon Dieu l'a guéri?
Mais Charlot dormait et Petite mère fit toute seule sa prière.
XIII
Madame Nanette monta le lendemain sur sa charrette chargée de bidons plus tôt que de coutume. Elle n'avait pas ce jour-là sa bonne figure souriante; elle était soucieuse et préoccupée. Pendant tout le trajet elle ne prononça pas une parole et ne regarda pas autour d'elle. C'est que madame Nanette avait un gros poids sur le coeur.
Arrivée devant la boutique du fruitier, elle descendit lentement de son siége et entra, ce qui n'était pas sa coutume.
— Vous êtes bien matinale aujourd'hui, madame Nanette, dit le fruitier en venant au devant d'elle.
— J'ai à vous parler, répondit brusquement la laitière. Vous savez, ces petits enfants que j'ai ramenés hier matin?…
— Oui, après?
— Connaissez-vous leur adresse?
— Non… et pourtant ils me l'ont dite. Attendez, n'était-ce pas?… Je ne puis me rappeler la rue, mais c'était près d'ici. Avez-vous absolument besoin de cette adresse?
— Oui, il me la faut tout de suite; ces malheureux enfants ont volé, la petite fille au moins, car le petit garçon est bien jeune. Cela paraît certain.
— Que vous avais-je dit? s'écria le fruitier d'un air triomphant. Ces enfants-là, c'est de la canaille, de la canaille en herbe, j'ai vu ça tout de suite. Qu'est-ce qu'ils ont pris?
— La jeune fille qui les a reçus pour passer la nuit avait au cou une croix en or qu'ils ont beaucoup admirée. Elle ne l'a pas retrouvée après qu'ils étaient partis. Elle a cherché partout.
— Ca ne demandait pas beaucoup de réflexion pour savoir que la petite drôlesse l'avait emportée; c'est futé comme des renards, ces petits va-nu-pieds. Je l'ai bien su voir tout de suite, que ce n'était rien de bon.
— Eh bien, moi, j'aurais mis ma main au feu que cette petite était honnête, dit madame Nanette, qui ne pouvait s'empêcher de trouver que le fruitier prenait un peu trop de plaisir à voir ses soupçons confirmés; elle avait une figure si douce.
— Une petite figure d'hypocrite… Mais comment faire pour avoir cette adresse? Tenez! je me souviens maintenant que, en descendant la rue, ils ont parlé au grand agent de police… Sans doute qu'ils lui ont demandé leur chemin. Le voilà justement en face sur l'autre trottoir, je vais l'appeler.
Le grand agent de police vint aussitôt. Il se souvenait bien des enfants qui s'étaient jetés dans ses jambes et qu'il avait regardés de si haut, mais il eut un peu de peine à retrouver le nom de la rue. Quant au numéro il ne se le rappelait plus du tout, mais la rue n'était pas si longue et les deux pauvres petits y étaient sans doute connus.
Munie de ces renseignements, madame Nanette continua sa tournée; elle avait l'air de plus en plus sombre. Ce matin-là elle n'eut pas le moindre sourire pour ses pratiques, tout au plus la politesse indispensable. On avait peine à la reconnaître.
C'est que madame Nanette avait bon coeur, et cela lui faisait beaucoup de peine de penser que la petite figure pâle et sérieuse, qui lui avait inspiré tant d'intérêt, était celle d'une voleuse et d'une hypocrite.
Sa tournée finie elle fit arrêter sa charrette à l'entrée de la rue que l'agent de police lui avait indiquée et, d'après sa description de nos deux pauvres petits, la première personne à qui elle s'adressa comprit sans difficulté de qui elle voulait parler.
— Eh! c'est Petite mère et son gros Charlot, dit la bonne dame qu'elle interrogeait. Tout le monde les connaît dans notre rue, les pauvres enfants. Tenez, c'est là à droite. Adressez-vous à la concierge, ils sont toujours fourrés chez elle.
Madame Nanette entra dans la loge où elle ne trouva que madame
Perlet et son mari.
— Vous voulez leur parler? dit la concierge, lorsque la visiteuse lui demanda les deux enfants, ils ne sont pas encore descendus. Attendez, je vais les appeler. Vous êtes sans doute une parente? C'est le bon Dieu qui bous envoie.
Madame Perlet la retint.
— Non, dit-elle, je ne leur suis rien. Est-ce que vous connaissez les parents de ces enfants?
— La mère est morte depuis longtemps, le père est à l'hôpital.
— Ils disaient qu'ils ne savaient pas où il était?…
— Oui, mais nous l'avons retrouvé depuis hier.
— Alors, ils n'ont au moins pas menti.
— Menti! et pourquoi auraient-ils menti, les pauvres innocents? C'est-il vous qui les avez pris chez vous avant-hier à la campagne?
— Non, mais c'est moi qui les ai ramenés. Leur père est-il un honnête homme?
— Il a l'air d'un bien honnête homme, mais nous ne le connaissons pas depuis longtemps.
— S'il est honnête, il sera bien malheureux d'apprendre que sa petite fille a volé.
— Volé!… s'écria la concierge.
— Oui, elle a volé dans la maison où on les a recueillis et où l'on a été si bon pour eux.
Alors elle raconta l'histoire de la croix d'or disparue.
Madame Perlet écoutait avec stupeur.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, voilà pourquoi elle avait une pièce de dix francs! Elle avait vendu la croix, la petite malheureuse!
Le sifflement particulier du cordonnier se fit entendre; c'était ainsi qu'il faisait en général comprendre à sa femme qu'elle avait fait une bêtise ou une maladresse, mais elle était trop préoccupée pour y faire attention.
— Voyons, dit-il, n'allons pas si vite. Rien n'est prouvé encore; je ne croirai pas facilement que cette Petite mère soit une voleuse, elle est trop bonne pour son petit frère. C'est admirable de voir comme elle s'oublie pour lui.