— Ah! dit madame Nanette, et si c'est pour lui qu'elle a volé?…
— On pourrait s'expliquer qu'elle prît pour lui un morceau de pain s'il avait faim… et encore je ne l'en crois pas capable… Mais un vol comme celui-là, je ne le croirai jamais.
Madame Perlet se sentait un peu rassurée par la ferme conviction de son mari.
— Mais cette croix qui a disparu, comment expliquez-vous cela? demanda madame Nanette, et justement après que la petite fille l'avait admirée.
— C'est vrai, répondit madame Perlet, et puis il y a la pièce d'or…
— Il faut l'appeler, dit le cordonnier, elle pourra sans doute s'expliquer.
Madame Perlet alla dans la rue et appela. Au bout de quelques minutes les enfants parurent se tenant la main. Charlot regarda d'un air curieux tout autour de lui; il s'était mis dans la tête qu'on les appelait ainsi pour leur donner le chocolat tant désiré. D'où serait-il venu? Il n'en savait rien. Il sentait seulement qu'il avait encore place dans son estomac pour l'accueillir, quoiqu'il eût, comme de coutume, absorbé une part très-considérable du déjeuner que nous savons; mais son regard inquisiteur ne rencontra rien, absolument rien qui pût confirmer cette espérance. Madame Nanette, M. et madame Perlet étaient tous les trois debout et graves. Sans s'en rendre bien compte, les deux enfants sentirent qu'il y avait quelque chose de particulier dans l'atmosphère. Ils reconnaissaient bien madame Nanette, mais comme elle ne leur disait rien, ils n'osèrent pas la saluer et se tinrent debout aussi devant ce redoutable groupe.
— Laissez-moi la questionner, dit le cordonnier.
— Petite mère, ma fille, continua-t-il avec un accent de bonté qui mit un peu au large le coeur de la pauvre enfant, dis-nous encore l'histoire de ta pièce d'or.
Ce n'était pas facile pourtant de répondre à une injonction comme celle-là. Petite mère resta muette, ne comprenant pas pourquoi elle devait redire ce qu'elle avait déjà dit.
— Dis-nous qui te l'a donnée, répéta le cordonnier d'un air encourageant.
— C'est la belle petite dame, cria Charlot avant que sa soeur pût ouvrir la bouche.
— Attends ton tour, mon garçon. Où as-tu rencontré cette belle petite dame, ma fille?
— Dans la rue, répondit Petite mère d'une voix mal assurée et d'un air si timide qu'elle avait vraiment les apparences d'une coupable.
— Dans quelle rue?
— Je ne sais pas.
— Comment était-elle habillée?
Petite mère répéta exactement sa description.
— Etait-elle seule?
— Non, avec une dame.
— C'était sa maman, interrompit Charlot.
— Et tu ne demandais rien?…
— Non.
— Alors comment se fait-il qu'elle ait eu l'idée de te donner?
— Je ne sais pas… Elle est venue vers moi pendant que sa maman causait avec une autre dame, et elle m'a demandé si je mendiais. J'ai dit non; alors elle m'a donné la belle pièce de cinquante centimes et elle m'a embrassée.
Au souvenir de ce baiser, la voix de Petite mère trembla un peu plus; elle croyait le sentir encore.
— Oui, dit Charlot, et alors elle s'est vite sauvée et nous ne l'avons plus revue.
— Voilà, dit madame Nanette, une histoire qui n'est guère probable. Je m'en vais te dire, moi, ce que tu as fait, petite menteuse! Tu as volé la croix d'or de cette bonne Sylvanie qui vous a fait du bien à ton frère et à toi; tu as été la vendre pour dix francs, et tu as inventé cette histoire absurde pour tromper les braves gens qui ont confiance en toi. Et maintenant tu me regardes avec de grands yeux étonnés, comme si tu ne savais pas tout cela mieux que moi; mais nous ne sommes pas si bêtes que tu crois et nous savons ce qui en est aussi bien que si tu nous le racontais toi-même. Une petite créature pas plus haute que ça qui sait déjà voler, mentir, tromper, c'est du gibier de prison! Allons, allons, pas de ces airs d'innocence!… tu ne trompes plus personne, ainsi c'est inutile.
Madame Nanette était tellement indignée de ce qu'elle croyait être l'hypocrisie de la pauvre enfant, qu'elle n'avait plus de pitié dans le coeur. Elle s'était attendue à trouver une petite fille coupable, mais honteuse de sa mauvaise action, et prête à tout avouer. Elle pensait que peut-être une enfant si jeune, et qui n'avait plus de mère, n'avait pu se rendre compte de ce qu'elle faisait en prenant ce qui ne lui appartenait pas; mais l'histoire si bien inventée de la pièce d'or, cette habileté, cette ruse, ces mensonges si bien combinés et qu'elle avait même appris à son petit frère, cet air d'étonnement qu'elle croyait joué, tout cela remplissait l'âme honnête de la fermière d'un tel dégoût, qu'elle n'avait plus qu'une pensée, faire partager aux autres ses sentiments d'indignation et voir traiter la malheureuse enfant avec le mépris qu'elle méritait.
— N'est-ce pas affreux? demanda-t-elle au concierge et à sa femme.
— Ah! oui, c'est affreux, répondit madame Perlet.
Mais le cordonnier prit la parole: Ce qui est affreux, dit-il, c'est qu'on puisse croire si facilement au mal. Je ne dis pas que la pauvre petite n'ait pas bien des choses contre elle, mais moi qui la connais un peu, je sais qu'elle a pour elle son bon caractère, sa bonne conduite, et son nom lui-même. Allons, Petite mère, ma fille, viens ici, ajouta le brave homme en l'attirant à lui, et dis-moi si tu sais de quoi on t'accuse.
Petite mère le regarda d'un air terrifié et suppliant. Il vit bien qu'elle n'avait pas entièrement compris.
— Cette dame dit que tu as pris la croix d'or de Sylvanie et que tu l'as vendue pour ta pièce d'or.
L'enfant resta muette. C'était si étrange qu'on pût croire une semblable chose.
— Tu l'as vue, cette croix d'or?
— Oui, elle me l'a mise au cou un petit moment.
— Qu'en as-tu fait?
— Je la lui ai rendue.
— Et quand tu es partie, où était-elle, la croix?
— Sylvanie ne l'avait pas au cou, répondit Petite mère, rassemblant ses souvenirs, je ne crois pas, au moins.
— Je crois bien qu'elle ne l'avait pas!… interrompit madame
Nanette.
— L'avais-tu revue le matin avant de partir?
— Non, répondit l'enfant dont la voix peu à peu se raffermissait.
— Tu nous dis bien la vérité?… Tu sais que Dieu t'entend.
En parlant ainsi le cordonnier regardait au fond de ses yeux limpides; il ne put s'empêcher de sourire en rencontrant son regard candide lorsqu'elle répondit:
— Oui.
En entendant ces paroles, Charlot jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui: "Tu sais bien que Dieu t'entend," avait dit le cordonnier. Il fallait bien que ce fût vrai puisque tout le monde le disait. Dieu n'était donc pas dans le ballon, car il n'aurait pas pu entendre de si loin Petite mère qui parlait si bas. Où était-il donc?
— Eh bien, dit M. Perlet, c'est une singulière histoire, mais je suis convaincu — vous m'entendez, madame — que cette petite n'a rien fait de mal et qu'elle dit la vérité. Je ne puis pas vous forcer à le croire, mais souvenez-vous de ce que je dis. Un jour viendra où tout sera expliqué.
— Vous êtes facilement satisfait, répondit madame Nanette; je ne demanderais pas mieux que de le croire car cette petite m'avait pris le coeur; mais que voulez-vous? je ne peux pourtant pas dire qu'il fait nuit en plein midi, et je vous conseille tout de même de bien la surveiller.
Et madame Nanette sortit de la loge sans saluer personne. Elle craignait que tout le monde ne fût d'accord pour la tromper.
— Ecoute, madame Perlet, dit le cordonnier lorsqu'elle eut disparu, tu as confiance en moi, n'est-ce pas?
— Certainement… mais pourtant… Es-tu bien sûr? Tout cela est si singulier!… Nous ne connaissons pas beaucoup ces enfants.
— Il n'y a pas besoin de tant de connaissance. On voit bien vite si l'on a affaire à un bon petit coeur, et je suis sûr que celle-ci en a un où il n'y a pas plus place pour le mensonge que pour l'égoïsme. Voyons, ma bonne femme, j'ai plus fréquenté le monde que toi, et je te dis que cette petite-là est un trésor. Et maintenant, écoute-moi bien! Que personne dans la maison ne sache un mot de ce qui s'est passé ce matin! C'est heureux que je me sois trouvé ici. Au revoir, je m'en vais chercher de l'ouvrage.
— Et si tu n'en trouves pas?…
— Eh bien, j'en chercherai encore. Il faudra bien qu'il s'en trouve une fois. C'est déjà un soulagement de savoir que nous avons un logement assuré.
— Oui, mais il faut payer d'avance, et si tu ne travailles pas, ce n'est pas le dédommagement que le propriétaire nous accorde…
— Allons, allons, ne croasse pas!… Je vais peut-être avoir du travail aujourd'hui. Bien sûr qu'il y en a pour moi quelque part, il ne s'agit que de le trouver.
A peine M. Perlet était-il parti qu'une des locataires entra dans la loge que les enfants venaient aussi de quitter.
— Dites donc, madame Perlet, il y a eu du monde chez vous ce matin… Qu'est-ce qu'elle voulait donc, cette dame? Est-ce vrai, ce qu'on dit dans la maison que la petite au locataire du quatrième est une voleuse?…
— Qui vous l'a dit? demanda la concierge.
— Je n'en sais rien, tout le monde en parle.
La bonne dame se garda bien de dire que c'était elle qui avait entendu de la cour une partie de la scène qui avait eu lieu dans la loge, et qu'elle s'était hâtée de le colporter.
— Vous savez, ajouta-t-elle tout se redit…
— Oui, par ceux qui écoutent aux portes, répondit madame Perlet qui savait bien à qui elle avait affaire.
— Dites-moi ce qui en est, continua la voisine qui fit semblant de ne pas entendre afin de ne pas être obligée de se fâcher, et de ne pas perdre ainsi sa chance de savoir tous les détails de l'histoire.
— Il n'y a rien à dire. On s'était trompé, voilà tout.
— Vraiment? Cette dame a été convaincue?.. Elle avait l'air de bien mauvaise humeur en s'en allant.
— Ca m'est égal, qu'elle soit convaincue ou non, mon mari sait bien ce qui en est.
— Vraiment? On l'accuse donc d'un vol, cette petite?
— Puisque vous le savez, vous n'avez pas besoin de me questionner!
— Voyons, madame Perlet, vous feriez mieux de me dire tout, parce que, vous savez, on exagère… Il faut que je puisse raconter la vérité vraie.
Madame Perlet se rendit à ce raisonnement, et une demi-heure après l'histoire de Petite mère, de sa pièce d'or et de l'accusation portée contre elle, courait le voisinage. Bien peu doutaient qu'elle fût coupable: on aime mieux être crédule au mal qu'au bien, et puis il faut le reconnaître, les apparences étaient contre elle. On mettait bien une sorte de charité à dire en hochant la tête: Pauvre petite, c'est si jeune et ça n'a pas de mère. Ce n'est pas étonnant qu'elle tourne mal, mais faut-il qu'elle soit rusée pour avoir inventé une pareille histoire!…
Les enfants de la maison furent mis au courant lorsqu'ils revinrent de l'école, et je ne jurerais pas que quelques-uns d'entre eux n'aient pas envié à Petite mère son habileté à se procurer des pièces d'or, mais ils n'en étaient pas moins remplis d'une vertueuse indignation et ils se promirent de la lui faire sentir par tous les moyens en leur pouvoir.
C'est étonnant combien la triste aventure de la pauvre enfant excita autour d'elle, dans tous les coeurs, un sentiment de propre justice et d'intime satisfaction de ce que, sur elle seule dans la maison, pesait une telle honte. Il semblait que chacun eût monté d'un degré dans sa propre estime. Depuis longtemps il n'y avait eu autant d'animation, autant de fraternité dans cette pauvre maison. On s'abordait, on se réunissait pour causer tout en travaillant. Seule madame Charles, à qui son chat n'apportait pas les nouvelles, resta dans une ignorance complète de ce qui mettait tout ce petit monde en émoi.
XIV
Petite mère avait remonté les quatre étages suivie de Charlot qui tenait sa robe et s'accrochait à elle comme s'il avait peur. Il avait peur, en effet, mais de quoi?… Il n'aurait pu le dire, car il ne comprenait que bien vaguement de quoi il s'agissait. Petite mère s'assit sur sa chaise sans dossier, et se mit à réfléchir. Charlot s'était accroupi par terre tout près d'elle; suivant son ancienne habitude il appuyait sa tête sur ses genoux et levait vers elle des yeux inquiets.
— Petite mère, demanda-t-il, pourquoi pleures-tu? Est-ce qu'ils veulent te faire du mal?
— Oh! Charlot, répondit-elle, et elle ne put plus retenir ses sanglots, ils croient que j'ai volé!…
— Volé!… répéta le petit garçon pour qui ce mot avait un sens vague et terrible.
Il se souvenait que dans la maison qu'ils avaient habitée autrefois il y avait un jeune garçon que l'on appelait "le voleur", que l'on montrait au doigt et dont tout le monde s'éloignait. Ce malheureux enfant, que le mépris dont on l'accablait avait endurci plutôt qu'humilié, était la terreur des petits sur qui il se vengeait de la sévérité des grands. Charlot avait gardé de lui un souvenir plein d'effroi, car il lui donnait une taloche à chaque rencontre et il lui avait plus d'une fois enlevé son morceau de pain lorsqu'il le trouvait le mangeant seul dans l'escalier. Et maintenant c'était Petite mère qu'on accusait d'être une voleuse!… Il ne pouvait comprendre cela, c'était monstrueux…
— Mais tu n'as pas volé, toi?… dit-il
— Non, tu le sais bien, Charlot; je ne voudrais pas voler pour rien au monde. Comment est-ce qu'ils peuvent le croire?…
Sa pensée se perdait dans ce mystère; tout à coup il se fit un rayon de lumière.
— Oh! dit-elle, je sais maintenant!… je n'avais pas pu comprendre tout de suite. Oh! Charlot, si nous pouvions rencontrer encore la petite dame! Elle se souviendrait bien qu'elle m'a donné une pièce d'or… Alors on ne croirait plus que j'ai volé.
— J'irai la chercher, dit Charlot en se redressant.
— Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas elle demeure, ni moi non plus; nous l'avons rencontrée dans la rue, tu sais bien.
— J'irai dans la rue!…
Il allait ajouter: Quand je serai grand, mais il s'arrêta.
Peut-être serait-ce bien long d'attendre…
Petite mère regardait le ciel d'un air désolé.
— Si le père était ici, il dirait que je ne suis pas une voleuse et on le croirait, mais nous sommes tout seuls!…
Tout à coup elle se souvint des paroles du cordonnier, sa figure s'illumina.
— Monsieur Perlet ne l'a pas cru, lui, dit-elle. Il est bon; je l'aime beaucoup.
Cette pensée que quelqu'un dans la maison avait confiance en elle raffermit son courage. Elle essuya ses yeux et embrassa Charlot.
— Ah! dit celui-ci dont la figure s'illumina aussi, quand je serai grand je les battrai, ceux qui disent que tu es une voleuse, et même je les tuerai!…
— Oh! non, Charlot, tu ne voudrais tuer personne. Maintenant ne pensons plus à tout cela. Vois-tu, il fait beau, nous irons nous promener.
— J'ai faim, répondit le petit garçon revenant à sa préoccupation dominante.
— Déjà!… Oh! Charlot, tu sais bien pourquoi nous ne pouvons rien avoir avant midi, et je crois qu'il a sonné dix heures il y a un moment. Viens, sortons un peu, cela te fera oublier.
Ils descendirent. Au second étage une porte était entr'ouverte: une figure d'enfant parut dans l'ouverture, puis on entendit une voix qui disait:
— Mère, c'est elle!…
Et la mère répondit:
— Comment ose-t-elle se montrer? je te défends de lui parler, tu m'entends?…
Il était impossible que ces paroles, prononcées d'une voix haute et claire, ne parvinssent pas aux oreilles de Petite mère. Elle rougit, pâlit et hésita à passer; c'était d'elle qu'on parlait, elle en était sûre; mais Charlot n'avait pas entendu, ou il n'avait pas compris et il la tirait en avant.
Lorsqu'elle posa sa clef sur la table de la loge madame Perlet la prit sans la regarder et sans lui dire un mot. Petite père vit que le cordonnier était absent et s'éloigna bien vite.
Dans la rue une ou deux voisines vinrent sur le seuil de leurs boutiques et la regardèrent d'un air particulier. Petite mère n'y fit d'abord pas attention; elle ne pensait pas que sa réputation de voleuse se fût déjà répandue en dehors de la maison, mais elle entendit la fruitière dire à haute voix à une personne qui regardait par-dessus son épaule:
— Ca a des airs doux, timides… On ne sait plus à qui l'on peut se fier dans ce monde.
Alors Petite mère se hâta de tourner le coin de la première rue et elle essuya une grosse larme sans que Charlot s'en aperçût.
Ils marchèrent longtemps sans se rien dire, puis ayant atteint un boulevard ils s'assirent sur un banc. Une femme pauvrement vêtue y était établie avant eux, et deux enfants d'aussi misérable apparence que leur mère jouaient auprès d'elle, prenant la terre avec leurs mains et faisant des creux et des pâtés comme ils l'avaient vu faire à d'autres enfants avec des pelles en bois. La mère paraissait triste et abattue; elle regardait les enfants et soupirait de temps à autre. Pourtant lorsqu'elle vit que les deux petits s'amusaient, riaient en secouant leurs mains sales, et que le soleil avait mis un peu de couleur à leurs joues pâles, elle se mit à sourire et dit en caressant la tête du plus jeune:
— Nous sommes bien ici, n'est-ce pas, mon Georges?
Le petit ne répondit pas, mais l'aîné, qui venait d'ajouter une poignée de terre à son édifice, se retourna en disant:
— Nous resterons encore longtemps.
— Jusqu'à midi, répondit la mère, ce bon soleil me réchauffe et vous êtes mieux ici que dans notre chambre humide.
Petite mère avait remarqué que la pauvre femme était pâle et maigre à faire pitié; elle paraissait respirer avec peine, et comme le banc n'avait pas de dossier, sa taille se pliait en deux n'ayant pas la force de se soutenir. Elle était bien malade, il était facile de le voir.
Au bout d'un moment elle parut remarquer les deux enfants qui étaient venus s'asseoir à côté d'elle. Charlot suivait d'un oeil d'envie le jeu des deux petits, dont l'aîné était à peu près de sa taille mais moins vigoureux que lui.
— Veux-tu jouer avec eux? demanda la mère qui devinait son désir.
Quand il eut mis, comme les autres la main au pâté de terre, elle regarda plus attentivement sa soeur et fut frappée de son air chétif, qui faisait contraste avec la bonne mine du petit garçon, et de l'expression triste de son visage pâle.
— C'est ton frère? demanda-t-elle pour entrer en conversation.
— Oui, madame.
— Où est ta maman?
— Elle est morte, depuis bien longtemps…
— Pauvres petits!…
Petite mère ne s'étonnait plus de cette exclamation. Elle savait bien maintenant qu'ils étaient de "pauvres petits!"
— Et ton père?
— Il est bien malade à l'hôpital.
La pauvre femme ne dit rien, mais Petite mère vit bien qu'elle avait beaucoup de pitié pour eux. Elle savait que bientôt peut-être les deux petits enfants qui jouaient à ses pieds seraient, eux aussi, abandonnés.
Elle n'avait pas la force de parler beaucoup, et Petite mère n'était guère disposée à entretenir une conversation; outre sa timidité naturelle, elle avait sur le coeur un poids écrasant. Pourtant elle était heureuse d'être assise auprès de cette inconnue qui la regardait avec compassion; elle se sentait comme abritée et oubliait un peu les regards malveillants et les paroles dures qui lui avaient fait tant de mal. Et puis Charlot était content de jouer, et Petite mère aimait à le voir content. Le doux soleil de mai, traversant le maigre feuillage de l'arbre sous lequel elles étaient assises, réchauffait ces deux êtres souffrants, la pauvre mère minée par la maladie et le souci, et la frêle enfant qui ne connaissait guère de la vie que ses tristesses. Après l'angoisse qu'elle avait éprouvée le matin, Petite mère se sentait rafraîchie par ce voisinage doux et bienveillant. Hélas! ce sentiment de bien-être et de repos ne devait pas durer longtemps.
Deux jeunes filles passèrent en se donnant le bras, riant et causant très-haut comme pour attirer l'attention. Lorsqu'elle furent en face du banc, l'une d'elles s'arrêta brusquement en montrant Petite mère.
— Tiens! dit-elle, regarde, c'est la voleuse!
Puis s'adressant à la pauvre enfant, elle lui demanda, avec un ricanement grossier, si elle avait encore trouvé une pièce d'or, et si elle était contente de sa matinée, après quoi la saluant du nom de "mademoiselle la voleuse," elles s'éloignèrent.
Petite mère, tout effarée, reconnut deux jeunes filles qu'elle rencontrait souvent dans son escalier.
La pauvre femme, assise près d'elle, l'avait regardée d'un air d'étonnement et avait fait un mouvement instinctif pour s'éloigner d'elle; Petite mère avait baissé la tête et deux larmes coulaient le long de ses joues. La malade y vit un signe qu'elle était coupable; sa pitié, pour l'enfant sans mère qui avait pu être entraînée au mal par la misère et l'abandon, lutta dans son coeur avec l'horreur que lui inspirait une voleuse. Si elle avait été seule, la pitié l'eût emporté et elle aurait montré de l'intérêt à Petite mère; mais ses enfants… elle ne pouvait pas les laisser dans la société d'enfants vicieux. Elle se leva donc sans mot dire et voulut prendre les deux petits garçons par la main pour les éloigner, mais l'émotion lui avait ôté le peu de force qui lui restait; elle chancela et dut s'appuyer contre le tronc d'arbre. Petite mère courut à elle et la ramena au banc où elle la fit asseoir en appuyant sa tête contre son épaule. Au bout d'un moment la pauvre femme rouvrit les yeux et, repoussant l'enfant avec une sorte de violence, elle se redressa et respira avec effort.
— Laisse-moi, dit-elle, je me remettrai mieux toute seule.
Emmène ce petit! je ne veux pas qu'il joue avec mes enfants.
La petite fille se leva et emmena Charlot qui essaya de résister, mais se tut et obéit lorsqu'il eut jeté un regard sur la figure bouleversée de sa soeur.
Quelques pas plus loin, Petite mère, par une impulsion soudaine, lâcha sa main et revint près du banc.
— Madame, dit-elle à la malade qui la regardait d'un air étonné et sévère, je ne suis pas une voleuse, je vous assure que je ne le suis pas.
Avant que celle-ci eût pu répondre, Petite mère avait rejoint Charlot et s'en allait avec lui sans se retourner. Si elle en avait eu la force, la pauvre femme l'aurait suivie, l'aurait prise dans ses bras et lui aurait dit:
— Je te crois, ma fille. Non, tu n'es pas une voleuse.
Les paroles de Petite mère, son accent, son regard avaient porté la conviction dans son âme et elle la suivit longtemps des yeux.
Où aller maintenant? Petite mère était si lasse… Nulle part dans ce dédale de rues, dans cette fourmilière humaine elle ne pouvait trouver un asile, une protection… Ils errèrent encore un peu; car elle n'avait pas le courage de rentrer… De loin elle vit l'hôpital et le montra à Charlot.
— Vois-tu, dit-elle, c'est là qu'est le père, dans cette grande maison.
— Je ne veux pas y aller! cria le petit garçon qui frissonnait au souvenir de ce qu'il avait vu la veille.
— Nous ne pouvons pas y aller avant dimanche; peut-être qu'alors il sera guéri, Charlot. Il nous faut le demander au bon Dieu, la bonne soeur nous l'a dit.
— Mais, répondit le petit garçon, nous ne pouvons pas le lui demander puisque nous ne savons pas où il est.
— Vois-tu, Charlot, il est partout. Tu ne peux pas comprendre ça, ni moi non plus, mais Sylvanie l'a dit et monsieur Perlet aussi. Il voit tout… il entend tout.
Comme elle prononçait ces mots, sa figure s'illumina tout à coup…
— Mais alors, ajouta-t-elle, il sait que je n'ai pas volé la croix!… Il sait que je ne mens pas!… Oh! Charlot, quel bonheur!… peut-être qu'il le dira aux autres qui ne veulent pas le croire… Charlot, je suis si contente qu'il le sache.
Charlot ne partageait pas la joie de sa soeur; il ne pouvait absolument pas débrouiller ses idées sur ce sujet, et la pensée du ballon s'associait obstinément dans son esprit à celle de cet être mystérieux qui, disait-on, voyait tout, entendait tout, et que lui ne pouvait ni voir ni entendre nulle part.
Midi sonnait à toutes les églises et les enfants reprirent le chemin de la maison. La pensée qu'il y avait quelqu'un qui savait qu'elle n'était pas coupable donnait à Petite mère un courage tout nouveau pour braver les regards et la malveillance des voisins.
Lorsqu'ils arrivèrent à la loge, le déjeuner était servi. C'était un ragoût de pommes de terre avec quelques débris de viande qui était fort apprécié des enfants. Madame Perlet ne les regarda pas, elle était occupée d'un visiteur qui, debout, appuyé contre la commode, causait avec elle. C'était un des locataires.
— Vraiment, disait-elle, vous avez fait une pareille folie!… vingt francs pour voir ce que le moindre moineau peut voir tous les jours.
— Pardon, pardon, madame Perlet. Les moineaux ne montent pas si haut que ça. Je n'ai pas d'enfants, voyez-vous, et je gagne bien ma vie, je puis donc m'accorder de temps à autre une petite fantaisie. Eh bien, vrai, ça en valait la peine.
Pendant qu'il parlait, monsieur Perlet avait attiré Petite mère sans rien dire, et il la tenait serrée contre lui. Cette étreinte affectueuse donnait à la pauvre petite un sentiment délicieux de protection.
— Avec qui étiez-vous là dedans? demanda le cordonnier au voisin.
— Avec des messieurs et une dame, du beau monde, qui me regardait un peu de travers comme si mon argent ne valait pas le leur. Une fois dans les nuages je voudrais bien savoir si je ne pesais pas autant qu'eux. Ah! je ne me repens pas d'y être allé, vraiment, et je vais recommencer à économiser pour faire encore un voyage en ballon l'année prochaine.
Charlot écoutait de toutes ses oreilles. Quand il fut bien sûr d'avoir compris il prit la parole.
— Est-ce que le bon Dieu y était? demanda-t-il au voyageur en le tirant par sa manche.
— Où donc, mon petit ami?
— Dans le ballon…
— Mais non, pas que je sache; du moins pas plus qu'il n'est ici.
Pourquoi demandes-tu cela?
— Ah! dit Charlot avec un soupir, alors s'il n'est pas dans le ballon, je ne comprends pas où il peut être.
— Qu'est-ce qu'il veut dire? demanda le locataire étonné.
— Je croyais qu'il demeurait dans le ballon, reprit l'enfant d'un ton de complet découragement, et je voudrais tant le trouver parce que Petite mère dit qu'il sait qu'elle n'est pas un voleuse.
— Qu'est-ce qu'il veut dire? répéta le visiteur de plus en plus étonné, car il n'avait pas encore entendu parler de la triste histoire qui remplissait la maison.
— Il ne sait ce qu'il dit, répliqua M. Perlet. Allons, Charlot mon garçon, tais-toi et laisse-nous causer raisonnablement.
Charlot recula d'un pas, mais il ne pouvait renoncer à la parole sans une dernière question.
— Alors, dit-il, à quoi sert le ballon si le bon Dieu n'y demeure pas?
XV
Lorsque les enfants remontèrent dans leur chambre ils y trouvèrent un hôte inattendu: Charlot, le chat, avait repris le même chemin qui l'avait amené la première fois; il était sur le rebord de la fenêtre et miaula piteusement en les voyant. L'autre Charlot, implacable dans son ressentiment, voulut se jeter sur lui pour lui tirer la queue, mais Petite mère le retint.
— Non, non, dit-elle, tu le ferais sauver. Laisse-moi le prendre tout doucement. Je ne veux pas que tu lui fasses du mal, Charlot, il ne t'en a pas fait.
Le chat ne songeait point à se sauver: il se laissa prendre sans aucune difficulté mais, après avoir subi de bonne grâce quelques caresses, il sauta à terre et se dirigea vers la porte où il miaula jusqu'à ce que la petite fille la lui eût ouverte; alors il sortit, mais une fois dans le couloir il se retourna et regarda Petite mère en miaulant encore.
— Qu'est-ce qu'il a donc? demanda celle-ci; allons avec lui,
Charlot; on dirait qu'il veut nous montrer quelque chose.
Content de voir qu'on le comprenait enfin, le chat conduisit les enfants devant la porte de sa maîtresse. Là il regarda de nouveau Petite mère comme pour lui demander son secours. Elle frappa, n'osant ouvrir comme le chat semblait l'y inviter. Une voix faible répondit et Petite mère entra. Le chat, ayant réussi dans son entreprise, passa devant elle et, s'avançant d'un air calme et majestueux, il sauta à sa place accoutumée, mais le lit cette fois n'était pas vide.
— Ah! dit la vieille dame qui y était couchée la figure toute rouge de fièvre, vous voilà enfin! j'ai tant appelé que ma voix en est tout enrouée. Est-ce qu'on n'aurait pas pu deviner que j'étais malade en ne me voyant pas sortir de ma chambre?… Dans cette maison on ne s'inquiète pas plus de vous que si vous n'existiez pas. On peut mourir sans que personne y prenne garde.
Un peu effrayée de cet accueil, Petite mère s'approcha timidement en disant:
— Etes-vous malade, madame?
— Je le pense bien que je suis malade!… C'est facile à voir que je suis malade! Depuis hier matin que je suis clouée dans mon lit sans pouvoir me remuer!… C'est mon rhumatisme dans le dos, je souffre comme une misérable… Et mon pauvre chat qui n'a pas eu son lait hier ni ce matin, c'est encore ça qui me tourmente le plus.
A ce moment, apercevant Charlot derrière sa soeur, madame Charles fit une exclamation de mécontentement.
— Je ne veux pas que ce méchant garçon reste ici, dit-elle, il est capable de me tuer mon chat. Renvoie-le, petite!
— J'aime mieux m'en aller, répliqua Charlot, je n'ai pas du tout envie de rester avec vous, parce que vous êtes méchante.
— Oh! Charlot! dit Petite mère, tu ne dois pas parler ainsi. Va jouer dans la cour. Je t'appellerai quand j'aurai fini.
Charlot jeta un regard de haine sur le chat. Ne pourrait-il donc jamais se venger de son ennemi? Mais d'un autre côté il aimait réellement mieux quitter cette chambre, car notre Charlot avait toujours éprouvé peu de sympathie pour les malades, et l'humeur grondeuse de la vieille dame ne lui paraissait nullement agréable. Faisant donc un geste menaçant à l'adresse du chat qui, roulé en boule et confortablement assoupi, ne s'en aperçut pas, il s'en alla.
— A présent, dit la malade, tu vas d'abord m'arranger mon oreiller. Il me semble que j'ai une pierre sous la tête. Là, fais attention, petite. Tu l'ôteras tout doucement, tu le secoueras bien et puis tu me le remettras. Je puis me soulever un peu…
Petite mère se souvenait-elle encore de ce qu'il faut aux malades? Elle était si adroite dans ses mouvements et avait la main si légère, que la vieille dame ne lui fit aucun reproche et soupira de satisfaction lorsqu'elle put reposer sa tête sur un oreiller lisse et moelleux. L'abandon où elle était restée depuis deux jours l'avait irritée, mais au fond madame Charles était bonne et elle remercia l'enfant d'un ton plus doux.
— Tu sais mieux t'y prendre que je n'aurais cru, lui dit-elle.
Petite mère se sentit encouragée par ces paroles.
— Maintenant, ouvre le tiroir d'en haut de ma commode. Il y a dans le coin de droite, sous mes mouchoirs, un porte-monnaie?
Petite mère l'eut bientôt trouvé.
— Apporte-le-moi. Ouvre-le et prends-y deux gros sous: referme-le et mets-le sous mon oreiller. Tu vas aller me chercher mon lait. Prends la tasse avec toi.
En un clin d'oeil Petite mère l'eut découverte.
— N'en verse pas, et n'en bois pas une goutte! lui cria madame
Charles lorsqu'elle quitta la chambre.
En revenant de chez la fruitière la petite fille trouva Charlot sur l'escalier; il s'ennuyait sans elle, étant si accoutumé à ne pas la quitter. Ses yeux brillèrent lorsqu'il vit la tasse pleine d'un lait blanc et épais.
— Donne m'en une goutte, dit-il en se haussant pour l'atteindre.
— Non, Charlot, j'ai promis de n'y pas toucher, tu vas le renverser et alors qu'est-ce que je ferai?
— J'en veux, dit le petit garçon en faisant un mouvement si violent que la tasse faillit échapper aux mains de sa soeur.
— Oh! Charlot, que fais-tu? cria la pauvre petite.
Il était parvenu à lui faire baisser le bras et il avait bu une gorgée, mais l'accent suppliant de sa soeur l'arrêta.
— Charlot, c'est voler! disait-elle, ce lait n'est pas à nous.
Une voisine avait assisté sans qu'elle s'en doutât à cette petite scène, et regardant Petite mère d'un air méprisant, elle lui dit:
— Te voilà tout à coup bien sainte n'y touche. Mieux vaut encore voler une goutte de lait qu'une croix d'or.
— Vous êtes une méchante! cria Charlot en fermant ses deux petits poings avec colère, elle n'a pas volé la croix d'or, le bon Dieu le sait.
Petite mère montait en pleurant.
Arrivée auprès de madame Charles elle reçut ses instructions sur la quantité de lait qu'elle devait donner au chat.
— Tu n'y as pas touché? demanda la malade.
L'enfant hésita. Elle n'y avait pas touché elle-même, mais on y avait touché pourtant. Elle répondit que son petite frère avait voulu en boire une goutte.
— C'est un mauvais garçon, dit la malade: il ne faut pas le laisser entrer dans ma chambre.
— Il n'est pas méchant, répondit Petite mère, mais il est encore petit et il aime tant le lait…
Le chat était descendu du lit et suivait tous ses mouvements, de ses yeux demi-fermés, avec un intérêt qu'il parvenait mal à dissimuler. Son repas fut placé comme de coutume sur la table car, dit sa maîtresse, il en a l'habitude et il n'aime pas qu'on le dérange. Alors Petite mère dut faire le café de la malade, ranger sa chambre, épousseter les meubles. Elle s'en acquitta si bien que celle-ci en fut attendrie pour elle.
— As-tu mangé? lui demanda-t-elle lorsqu'elle fut sûre que le chat n'avait pas laissé une goutte de son lait.
Sur sa réponse affirmative la vieille dame chercha une bonne place sur son oreiller et s'assoupit. Minet était resté sur la table devant sa soucoupe bien léchée, filant d'un air de béatitude.
Petite mère ne savait que faire. Elle avait bien envie de rejoindre Charlot, mais elle craignait que la porte ne fît du bruit. Ce fut le chat qui vint à son secours; il voulut sortir et comme madame Charles avait fait fermer la fenêtre il alla miauler devant la porte. Sa maîtresse, sans se retourner, dit à demi-voix:
— Ouvre-lui!… Et Petite mère le suivit et entra un moment dans sa chambre.
Lorsqu'elle descendit dans la cour pour y chercher son frère, un vrai tumulte y régnait. Aidé des enfants du concierge, Charlot avait réussi à attraper son homonyme, puis on l'avait lâché après lui avoir attaché à la queue une pelle en fer battu qu'il traînait avec épouvante derrière lui; plus il courait, faisant mille tours et détours, plus la belle bondissait sur le pavé avec un tapage étourdissant. Le pauvre animal semblait affolé. Lui si lent et si majestueux dans ses allures, courait, sautait, tournait et retournait sur lui-même, par moments il avait presque des convulsions de rage et de terreur.
Une voisine regardait et riait tout en essayant de gronder.
Petite mère se précipita dans la loge en appelant madame Perlet; elle savait combien celle-ci avait le coeur tendre pour les animaux. Un moment après le chat était délivré, ses persécuteurs avaient reçu chacun un soufflet, et la concierge, toute tremblante d'indignation, leur déclarait que les enfants qui font souffrir les pauvres bêtes sans défense peuvent être assurés de périr sur l'échafaud. — Après cette exécution qui n'avait pris que deux minutes, madame Perlet monta auprès de la malade qui l'accueillit par des reproches.
— Sans cette petite fille que serai-je devenue? lui dit-elle. Je serais morte s'il m'avait fallu passer encore une journée sans aucun soin et une nuit avec la fenêtre entr'ouverte!… Oui, ce serait vraiment la mort pour une personne qui a des rhumatismes, même en été et vous savez si les nuits sont fraîches maintenant. Vous auriez bien pu vous inquiéter un peu de moi, madame Perlet, en ne me voyant pas descendre depuis avant-hier. Et mon pauvre chat qui n'avait rien mangé de tout ce temps!… S'il n'avait eu l'intelligence de pousser la fenêtre avec sa patte jusqu'à ce qu'il ait pu passer, nous serions encore dans cette belle situation.
— Le voilà que je vous le rapporte, votre chat, dit madame Perlet que ces reproches irritaient un peu. Sans moi il serait devenu enragé. Vous pouvez bien penser que j'ai autre chose à faire qu'à m'inquiéter de savoir si mes locataires descendent ou ne descendent pas; vous aurez du reste bientôt une autre concierge qui saura peut-être mieux s'y prendre que moi pour vous contenter.
— Ne vous fâchez pas, madame Perlet, reprit la malade avec plus de douceur. Si vous saviez ce que c'est que d'être là pendant plus de trente heures toute seule et sans pouvoir remuer, vous auriez plus de pitié.
— C'était bien pénible, sans doute, reprit la concierge adoucie à son tour, mais nous avons tous nos maux, madame Charles. Mon mari n'a pas encore trouvé d'ouvrage, et ça me ronge, voyez-vous.
— Faut avoir confiance en Dieu, madame Perlet.
— Oui, oui, sans doute, c'est comme pour vous, madame Charles. Il sait bien que vous êtes malade et ça ne vous empêche pas de souffrir, tout comme ça ne nous empêchera pas de mourir de faim.
— Eh bien, dit madame Charles, il m'a pourtant envoyé cette petite qui m'a très-bien soignée. C'est une enfant bien aimable et bien douce. Ah! que mon dos me fait mal, madame Perlet.
— Ecoutez, reprit la concierge après un moment d'hésitation, mon mari me gronderait s'il savait que je vous parle de ça, mais il faut pourtant que vous sachiez que cette petite fille n'est pas honnête. Méfiez-vous d'elle. C'est une menteuse et une voleuse.
— Comment! cette enfant si douce et si tranquille! En êtes-vous bien sûre, madame Perlet?
Celle-ci raconta l'histoire.
— Peut-être qu'on se trompe, dit la malade, mais je suis bien aise que vous me l'ayez dit, je me méfierai. Mon lit peut aller encore pour cette nuit, mais demain matin si vous pouvez venir le faire, je vous serai bien obligée, madame Perlet. Je me sens mieux; ce ne sera peut-être après tout qu'une petite crise.
— Je le souhaite pour vous, madame Charles; tenez je mets votre chat sur le lit. C'est lui qui a amené la petite, vous savez; il a bien mérité un peu de gâterie pour sa belle conduite. A revoir. Je monterai ce soir avant de me coucher.
Avant la nuit Petite mère frappa doucement à la porte. Elle s'acquitta avec intelligence des soins que la malade réclama d'elle et donna au chat sa seconde portion de lait, puis elle s'assit sur une petite chaise d'un air fatigué. Lorsque le chat eut fini son repas, sans se presser, il tourna sur lui-même avec une lenteur majestueuse, descendit de la table et vint s'établir sur les genoux de l'enfant qui se mit à le caresser doucement.
— Ecoute, dit madame Charles, sais-tu ce qu'on dit de toi, petite?…
— Oui, répondit l'enfant en baissant la tête.
— Est-ce vrai que tu es une voleuse?…
— Non, dit Petite mère, mais son accent n'avait pas de fermeté parce qu'elle savait qu'on ne la croyait pas.
— Ils ne veulent pas me croire, ajouta-t-elle d'un ton abattu.
— Eh bien, moi, je te crois, dit la vieille dame. Tu es bonne pour les bêtes et les bêtes t'aiment…, c'est un signe qui ne trompe pas. Et puis tu m'as dit la vérité aujourd'hui quand tu aurais pu me la cacher, je ne me méfierai pas de toi. Si je me trompe, tant pis. Va dire à madame Perlet que je n'ai pas besoin qu'elle monte ce soir, et reviens demain matin pour faire mon ménage.
Les yeux de Petite mère brillèrent, mais elle n'osa rien dire et se contenta de souhaiter à madame Charles une bonne nuit en posant doucement le chat sur son lit.
— Cette petite est la seule enfant que j'aie vue fermer une porte sans la frapper, se dit la malade lorsqu'elle fut sortie, et puis mon chat l'aime et se trouve bien avec elle, c'est une preuve certaine qu'elle n'a pas de méchanceté. Allons, bonsoir, Minet, nous allons dormir un peu tous les deux si ces malheureuses douleurs veulent bien me le permettre.
Le chat parut comprendre que sa maîtresse ne pouvait pas le caresser comme de coutume; il fit un pélerinage jusqu'à sa figure, et se frotta contre sa joue, après quoi il retourna à sa place accoutumée, et s'installa confortablement pour suivre ses instructions.
Le lendemain, madame Charles était mieux et put se lever un peu. Petite mère fut fidèle au rendez-vous, elle mit la chambre en ordre, alla chercher le lait et fit le café.
Charlot laissa passer la tasse pleine sans essayer d'y toucher pour son compte, mais comme Petite mère remontait en la portant il vit qu'elle était obligée de s'appuyer contre le mur tant elle était fatiguée. Il crut qu'elle avait faim; quel autre mal pouvait-il supposer? et il lui conseilla de boire une goutte de ce bon lait.
— Oh! non, répondit-elle, je n'ai pas du tout faim.
Et en effet, à dîner, elle ne put pas toucher à ses pommes de terre; toute l'après-midi elle resta assise sans bouger, se sentant tour à tour glacée et brûlante. Charlot voulait aller se promener et elle se leva pour le suivre, mais la tête lui tourna si fort qu'elle fut obligée de se rasseoir. Charlot grogna un peu, puis il alla jouer dans la cour, et lorsqu'il revint Petite mère était étendue sur le lit: elle lui fit place pour qu'il se couchât près d'elle.
— Comme tu as chaud! dit-il en sentant ses mains brûlantes, moi je n'ai pas chaud, il fait froid ce soir dans la cour.
— Tu n'as pas pris un rhume, mon Charlot? demanda la petite dont la sollicitude était toujours éveillée.
— Non, mais tu prends trop de place. Laisse-moi me mettre au fond, j'aime mieux ça, et donne-moi toute la couverture. Tu n'en as pas besoin, tu as si chaud.
Il s'enveloppa de son mieux et Petite mère que la fièvre agitait, se tint immobile pour ne pas l'empêcher de dormir. Au milieu de la nuit, elle se réveilla glacée et frissonnante, les membres lourds, la tête en feu.
— Qu'est-ce que deviendrait Charlot si j'allais être malade? se demanda-t-elle.
Mais elle ne s'appesantit pas sur cette pensée, et vers le matin elle dormit un peu.
XVI
On était au dimanche matin. Petite mère s'était levée, faible et brisée par sa mauvaise nuit, mais elle n'avait plus la fièvre et se croyait guérie. Elle fit son service auprès de madame Charles qui allait de mieux en mieux, alla chercher le lait de sa majesté fourrée, et en le rapportant dut s'asseoir trois fois dans l'escalier tant elle se sentait lasse. Personne ne s'aperçut qu'elle avait une petite figure pâle et étirée, qu'elle ne mangeait pas, qu'elle se traînait avec peine. Elle ne s'en étonna pas. Pauvre enfant sans mère, depuis longtemps elle ne savait plus ce que c'est que d'être l'objet d'une tendre sollicitude!
Il fallait faire la toilette de Charlot pour aller à l'hôpital, et le petit rebelle avait coutume de transformer cette cérémonie en une véritable épreuve pour la patience de sa soeur. Ce jour-là il fut particulièrement indocile, Petite mère, trop lasse pour lutter avec lui, s'assit sur le bord du lit et se mit à pleurer.
Charlot la regarda un peu surpris et presque repentant de l'avoir mise dans cet état, car il savait bien que Petite mère ne pleurait pas pour peu de chose.
— Voilà le quart qui sonne et tu n'es pas encore prêt, Charlot. Nous arriverons trop tard. Si le père est mieux il doit nous attendre.
— Mais s'il n'est pas mieux? dit Charlot. Ecoute! moi je ne veux pas le voir s'il est encore comme l'autre jour, ça me fait peur.
— Je suis bien sûre qu'il sera mieux, mon Charlot. Il nous reconnaîtra, il nous parlera peut-être. Oh! dépêchons-nous! Je voudrais déjà y être.
Et, ranimée par cette espérance, elle se leva, acheva la toilette du petit garçon qui ne résistait plus, et tous deux s'en allèrent la main dans la main, comme nous les avons vus tant de fois.
L'hôpital n'était pas bien loin, mais les forces de Petite mère furent vite épuisées. Elle dut s'arrêter plusieurs fois; il lui semblait que ses jambes étaient de plomb. Enfin ils parvinrent à l'entrée de la grande salle; la pauvre petite s'arrêta avec un battement de coeur. Si elle allait retrouver son père dans le même état où elle l'avait laissé? L'espérance qui l'avait soutenue jusque-là l'avait tout à coup abandonnée. Elle n'osait plus même regarder autour d'elle.
Mais le bonne soeur les avait reconnus; elle vint au-devant d'eux et les embrassa en disant:
— Remerciez le bon Dieu, mes enfants, votre père est mieux.
A ces mots, le coeur de Petite mère fit un grand saut dans sa poitrine. Elle suivit la soeur qui avait pris Charlot par la main.
Oui, le père était mieux. Il les vit et leur sourit; il caressa leurs têtes et leur parla même un peu; mais comme il était changé! Les yeux enfoncés, les joues creuses, la figure livide et une voix si faible qu'on l'entendait à peine. C'était lui pourtant, et Petite mère, qui tenait sa main dans les siennes, pleurait de joie. Charlot, lui, avait encore un peu peur de cette étrange figure; il la regardait avec de grands yeux effrayés et se tenait à distance; mais peu à peu le sentiment familier se réveilla, il lâcha la robe de Petite mère qu'il avait tenue serrée jusque-là, et se rapprocha du lit. Tous deux s'assirent et la soeur leur dit qu'ils resteraient longtemps pourvu qu'ils se tinssent bien tranquilles. Puis elle les quitta pour aller soigner ses autres malades.
Pendant un moment personne ne parla. Petite mère regardait en face d'elle et, dans le lit où était trois jours auparavant le malade qui lui avait demandé à boire, elle vit une autre figure. Où était-il? Elle parcourut des yeux tous les lits qu'elle pouvait voir et ne l'aperçut nulle part. Sans qu'elle se rendît bien compte de son impression, cela lui donna le frisson.
Tout à coup son père parla:
— Pauvre enfants, qui est-ce qui a pris soin de vous?
Petite mère répondit que M. et madame Perlet étaient bien bons pour eux.
— Oui, ajouta Charlot qui avait retrouvé sa langue en même temps que son assurance, et puis nous avons une pièce d'or, — et tu ne sais pas, père, ils disent que Petite mère a volé, mais ce n'est pas vrai.
Le père tressaillit en entendant ces paroles; il laissa aller la main de Petite mère et se tournant péniblement vers elle:
— Volé!… répéta-t-il, tu n'as pas volé, enfant?…
Et il la regardait dans les yeux.
— Non, non, père. Je n'ai pas volé.
— Mais comment est-ce qu'on peut le croire? Raconte-moi tout…
L'enfant raconta en quelques mots son histoire; le malade l'écoutait avec une attention intense; il lui fallait un effort pour vaincre sa faiblesse et suivre le récit de la petite fille; ses yeux caves étaient attachés sur elle avec une anxiété pénible à voir.
Quand elle eut fini il retomba en arrière en poussant un grand soupir.
Il ne savait que penser… Sans doute, Petite mère n'avait jamais menti… Mais son histoire était si extraordinaire, et puis elle n'avait jamais été au pas avant dans une si grande misère; la tentation avait pu être trop forte pour elle. Sa grande faiblesse l'empêchait de bien étreindre sa pensée et de tenir compte de tout pour juger. Il ne voyait rien bien clairement dans son esprit, mais on lui disait que tout le monde accusait Petite mère, et lui-même il n'avait pas la certitude qu'elle ne fût pas coupable.
Il laissa échapper un gémissement.
Petite mère comprit qu'il doutait d'elle.
— Père, dit-elle d'une voix pleine d'angoisse, tu me crois, n'est-ce pas?… dis que tu me crois!…
Il ne lui répondit pas.
Les paroles les plus dures n'auraient pas fait à la pauvre enfant plus de mal que ce silence.
— Père, dis que tu me crois! répéta-t-elle d'une voix déchirante.
Toujours le même silence. Le malade avait fermé les yeux: il se sentait trop faible pour penser, trop faible pour avoir une idée nette. Petite mère crut qu'il se trouvait mal et appela la soeur. Celle-ci vit son malade si faible et si agité qu'elle ne voulut pas permettre aux enfants de rester plus longtemps près de lui.
— Vous reviendrez jeudi, dit-elle, il sera alors plus fort et en état de vous voir: pour aujourd'hui c'est assez, il faut vous en aller, mes enfants. Ne t'afflige pas, ma fille, tu es toute tremblante. On dirait que tu as fait une maladie depuis jeudi. Viens avec moi, je te donnerai une goutte de vin pour que tu aies la force de t'en retourner.
Petite mère redescendit le grand escalier le coeur bien plus lourd que lorsqu'elle l'avait monté, et pourtant le père était mieux; il les avait regardés, il leur avait parlé… Mais il avait, lui aussi, pu croire qu'elle était une voleuse!… Oh! comment pouvait-il le croire? Son coeur se brisait en y pensant.
Et puis comme il était changé, comme il était faible! serait-il jamais de nouveau comme autrefois?… reviendrait-il à la maison? reprendrait-il son travail? et si même ils pouvaient recommencer la vie ensemble, seraient-ils encore heureux, puisqu'il n'avait plus confiance en elle?
Perdue dans ses pensées, Petite mère ne remarqua pas que Charlot lui avait fait prendre le chemin qu'ils avaient suivi l'autre fois, un chemin qui les éloignait un peu de la maison. On ne voyait pas le ballon, mais elle s'aperçut tout à coup qu'ils étaient revenus juste à la place où la "petite dame" les avait abordés. Epuisée, elle s'arrêta et s'assit sur une marche d'escalier.
— Ah! si seulement nous ne l'avions pas rencontrée! se dit-elle.
Charlot ne disait rien. Il avait bien reconnu l'endroit, et il regardait attentivement autour de lui comme pour graver tout ce qu'il voyait dans sa mémoire. Il avait un petit air raisonnable et réfléchi qui ne lui était pas habituel.
Que de temps il fallut pour retourner jusqu'à la maison! Que de fois les enfants s'assirent, tantôt sur un banc, lorsqu'ils en trouvaient, tantôt sur une marche dans une rue tranquille. Que de fois Petite mère pensa: Si j'avais seulement une goutte d'eau, j'ai si soif! Que de fois aussi elle s'appuya au mur pour ne pas tomber!… Elle était courageuse, la pauvre petite, dès que l'insupportable douleur qu'elle avait à la tête se calmait un peu elle rassemblait ses forces et se remettait à marcher. Arrivée dans sa chambre elle ne put pas se déshabiller et s'étendit sur le lit. Là elle se sentit un peu mieux. C'était un si grand soulagement d'être à la maison et de pouvoir se tenir tranquille! mais dès qu'elle faisait un mouvement il lui semblait que sa tête allait se fendre.
— Petite mère, dit Charlot au bout d'un moment, lève-toi, allons manger la soupe, j'ai faim.
— Vas-y seul, mon chéri; je voudrais tant dormir un peu.
— Non, il faut que tu viennes avec moi, répondit le petit garçon. Allons, lève-toi, tu es assez reposée maintenant.
Elle essaya de se lever, mais lorsqu'elle eut mis les pieds par terre, tout tournait autour d'elle.
— Je ne peux pas, Charlot, laisse-moi me recoucher. Je ne peux pas me tenir debout.
— Je veux que tu viennes, répéta le petit entêté.
Il la tira par le bras et Petite mère, qui n'avait pas la force de résister, tomba sur le plancher où elle resta sans mouvement.
Charlot l'appela, la tira, la secoua. Quand il vit qu'elle ne répondait pas, qu'elle ne remuait pas, qu'elle était toute froide, il prit peur et descendit l'escalier en poussant des cris.
Au premier étage, il rencontra madame Perlet et lui dit:
— Petite mère est morte!…
Lorsque la concierge entra dans la chambre elle cru un instant qu'il avait dit vrai, mais en soulevant l'enfant pour la mettre au lit, elle sentit que le pauvre petit coeur battait faiblement, et elle envoya le petit garçon chercher du vinaigre. Une demi-heure plus tard, l'enfant, revenue à elle, était déshabillée, couchée, réchauffée et assurait qu'elle n'avait plus aucun mal.
— Seulement un peu à la tête, mais ce n'est rien, disait-elle.
La bonne concierge l'embrassa en la quittant.
— Allons, dit-elle, tu seras toute guérie demain.
Petite mère leva sur elle ses yeux profonds en lui disant: Merci. Il y avait une interrogation suppliante dans ses yeux, mais madame Perlet ne la comprit pas. En voyant l'enfant si malade elle avait oublié l'accusation qui pesait sur elle, mais Petite mère en avait retrouvé le souvenir dès qu'elle avait repris conscience d'elle-même.
Au milieu de la nuit, Charlot fut réveillé en sursaut. Il faisait clair de lune et la fenêtre, sans volets et sans rideaux, laissait entrer à flots la lumière blanche et transparente. Petite mère, assise sur le lit, parlait et faisait des gestes. Charlot fut très-étonné de la voir ainsi, car sa voix était beaucoup plus haute que de coutume, et elle paraissait très-excitée.
— Charlot, disait-elle, ne leur dis pas que nous avons une pièce d'or, parce qu'ils diront que je l'ai volée. Cache-la bien. Le père croit aussi que je l'ai volée, le père aussi… le père aussi… Vois-tu! ils sont tous là… ils me montrent au doigt et ils disent: Voleuse, voleuse… Le chat sait que ce n'est pas vrai et il l'a dit à la vieille dame… Le bon Dieu aussi le sait, mais il ne veut pas le leur dire… Et je ne sais pas où il est… Oh! Charlot, il faut le trouver pour lui demander de le leur dire… Entends-tu, il faut le trouver!… Pourquoi est-ce que personne ne veut nous dire où il est?… Il faut le trouver.
Elle se tut un moment, puis se mit à gémir en disant:
— Oh! Charlot, ne me bats pas!… tu me fais tant de mal! ce n'est pas ma faute si je ne puis pas aller avec toi. Vois-tu, mes jambes sont en pierre maintenant et je ne peux pas marcher. Charlot, ne te mets pas en colère, je ne peux pas… je voudrais pouvoir te porter, mais je n'en ai pas la force.
— Mais je ne te fais pas de mal, cria Charlot stupéfait, je ne te bats pas, Petite mère, je ne veux pas que tu me portes… Nous sommes dans notre lit… Ne parle pas ainsi, tu me fais peur!…
Petite mère ne semblait pas le comprendre, mais elle se taisait lorsqu'il lui parlait.
Elle reprit d'une voix moins plaintive:
— Ah! voilà la chèvre; elle veut te donner des coups de corne. Charlot, sauve-toi!… On lui a mis la croix d'or au cou!… Vous voyez bien que je ne l'ai pas prise, la croix d'or, elle est au cou de la chèvre!
Et elle éclata de rire.
Charlot n'y comprenait rien. Il regardait tout autour de lui, avec une sorte d'effroi, s'attendant à voir ce que sa soeur voyait. Lorsqu'elle parla de la croix d'or au cou de la chèvre, il ne put s'empêcher de rire comme elle.
— Elle rêve, se dit-il, mais comme c'est drôle… elle a les yeux tout ouverts, et pourtant on dirait qu'elle ne voit pas. Petite mère, Petite mère, réveille-toi! Il n'y a pas de chèvre ici, tu as fait un rêve. Tu m'as réveillé, c'est très-égoïste, je dormais si bien. Maintenant, tiens-toi tranquille.
Ces paroles parvinrent jusqu'à un certain point à l'intelligence de la pauvre petite. Elle comprit qu'elle avait réveillé son frère, se recoucha docilement et se tint aussi tranquille que le lui permit le violent accès de fièvre auquel elle était en proie. Charlot se blottit tout au fond du lit et s'endormit.
Lorsque la concierge vint le matin pour savoir des nouvelles, elle vit que l'enfant était réellement bien malade. La faiblesse et l'abattement avaient succédé à la fièvre, et Petite mère pouvait à peine sortir de sa stupeur pour lui répondre. Pourtant l'instinct maternel triomphait encore de son extrême faiblesse.
— Charlot!… dit-elle tout bas, en attachant un regard anxieux sur sa visiteuse.
— Je prendrai soin de lui. Ne t'inquiète pas.
— Mais s'il reste ici, il prendra ma maladie.
Il lui fallut un grand effort pour dire ces mots.
— Nous le prendrons tout à fait chez nous, répondit madame
Perlet, touchée de cette sollicitude.
L'enfant referma les yeux avec un air de lassitude, mais aussi avec un sourire de reconnaissance.
— Nous allons la faire porter à l'hôpital, disait, un moment après, madame Perlet à la maîtresse du chat, à qui elle donnait les nouvelles et qu'elle avait trouvée sur pied.
— A l'hôpital!… répéta la vieille dame.
— Que puis-je faire? Je n'ai pas le temps de la soigner, et d'ailleurs, nous quittons la maison dans quelques jours.
— Eh bien! reprit madame Charles, laissez-la-moi. Je me charge d'elle.
— Vrai? demanda madame Perlet d'un air de doute, vous voulez faire cela?
— Oui, et je suis une bonne garde malade, je m'y connais, j'en ai eu entre les mains dans mon temps! Cette petite m'a soignée aussi bien qu'une enfant de son âge peut le faire; maintenant qu'elle est malade et que je suis à peu près guérie, je ne la laisserai pas aller à l'hôpital.
XVII
Il n'y a que les pauvres gens pour savoir que rien n'est impossible. Madame Perlet avait trouvé une place pour Charlot dans la petite arrière-loge où les enfants dormaient ensemble. Coucher trois dans un petit lit à peine assez grand pour un, ce n'est pas une affaire… Charlot, étant accoutumé à être plus au large, donnait des coups de pied à tort et à travers, forçait son voisin de droite à rouler hors de la paillasse, son voisin de gauche à se blottir tout au fond; mais ils dormaient tout aussi bien l'un sur le plancher, l'autre aplati contre le mur. Charlot régnait donc en maître sur cette paillasse qu'il s'était appropriée et dormait comme un roi, disait madame Perlet. Peut-être eût-il été plus juste de dire qu'il dormait comme un gros garçon de cinq ans.
Madame Perlet lui avait enjoint de ne pas retourner dans la chambre du quatrième en lui disant que Petite mère avait besoin d'être bien tranquille. Le premier jour cela alla bien jusque vers le soir. La nouveauté, le plaisir d'être avec d'autres enfants, les petits services qu'il put rendre dans le ménage firent passer le temps. La concierge monta trois fois dans la journée pour voir comment allait la petite malade. Hélas! à chaque visite le mal semblait avoir empiré. Madame Charles parlait de faire venir un médecin; mais qui paierait la visite? C'était une grosse question à laquelle personne ne pouvait répondre, et on attendait.
Il faisait encore jour lorsque Charlot profita dune courte absence de madame Perlet pour monter au quatrième. Il écouta un moment à la porte et n'entendit rien. Alors il entra, pensant que sans doute il allait trouver sa soeur prête à lui sourire comme de coutume…. mais elle le regarda sans paraître le voir et ne lui parla pas. Pourtant elle avait des couleurs sur ses joues, beaucoup plus de couleurs que d'habitude. Ses yeux grands ouverts étaient brillants, elle ne devait plus être malade. Charlot s'approcha d'elle et toucha sa main qui jouait fièvreusement avec la couverture.
— Petite mère, dit-il, lève-toi, je m'ennuie sans toi. Pourquoi est-ce que tu restes ainsi dans le lit?
La malade ne répondit pas. Elle le regardait avec des yeux toujours plus fixes qui lui faisaient presque peur.
— Petite mère, reprit-il, tu ne dois pas me laisser seul! tu dois prendre soin de moi!… Entends-tu? lève-toi!…
Avait-elle compris? Ses lèvres tremblaient, une lueur d'intelligence brilla dans ses yeux; elle essaya de se soulever et demanda:
— Charlot, as-tu mangé?
— Oui. Madame Perlet m'a donné à manger.
— Est-ce qu'il y a bien longtemps que je suis malade?
— Oui, tu m'as laissé tout seul tout le jour… Madame Perlet dit qu'il faut te laisser tranquille, mais moi je ne veux pas… Je veux que tu te lèves et que tu prennes soin de moi; tu n'es plus malade à présent.
Accoutumée comme elle l'était à céder à tous les désirs de son frère et à ne vivre que pour lui, la pensée qu'elle l'avait abandonné pendant toute une journée à des étrangers pénétra jusqu'à son cerveau affaibli et lui causa une souffrance inexprimable. Elle fit un effort suprême pour se lever, mais retomba en arrière en disant d'une voix suppliante:
— Charlot, je ne peux pas!…
Et elle recommença à divaguer, interrompant ses paroles sans suite par des cris déchirants qui attirèrent bientôt madame Charles tout épouvantée.
— Que fais-tu ici? dit-elle à Charlot qui restait près du lit l'air consterné, ne sachant s'il devait se fâcher ou avoir peur. C'est toi qui l'agites ainsi. Je l'avais laissée bien tranquille et assoupie. Qui t'a permis de venir ici? Allons, descends tout de suite et ne t'avise pas de remonter…
Comme le pauvre petit, partagé entre l'irritation et le chagrin, commençait à descendre l'obscur escalier, elle le rappela.
— Si tu es capable d'être bon à quelque chose va dire à madame
Perlet qu'elle aille tout de suite chercher un médecin, entends-tu?
Dis-lui que ta soeur est bien mal et que c'est moi qui paierai.
Allons, va!…
— Est-elle donc beaucoup plus mal, ta soeur? demanda M. Perlet qui venait de rentrer.
— Non, répondit Charlot, elle était toute rouge et elle voulait se lever pour venir avec moi, et puis tout à coup, elle a dit qu'elle ne pouvait pas et elle s'est mise à crier. Je ne sais pas pourquoi elle crie, je ne lui ai pas donné de coups…
— Comment, Charlot?… qui pourrait lui donner des coups quand elle est si malade?