— Je ne lui en ai pas donné, reprit le petit garçon, mais je lui ai dit que c'était égoïste de rester ainsi dans son lit et de ne pas prendre soin de moi… Alors elle a crié qu'elle ne pouvait pas et la vieille dame est venue et elle a dit qu'il faut chercher un médecin et qu'elle paiera.
— J'y vais, dit le cordonnier, et je ramènerai le meilleur du quartier. Ah! tu lui as dit qu'elle est égoïste… Eh bien, tu mérites que le bon Dieu te la prenne; alors tu sauras peut-être ce qu'elle vaut.
— Je ne veux pas qu'il la prenne, dit Charlot. Demain elle sera guérie et alors elle pourra se lever et elle prendra soin de moi. Je n'aime pas qu'elle soit malade…
— Tu es un fameux égoïste, mon garçon, mais peut-être est-ce un peu la faute de ta soeur. Allons! je ne veux pas perdre une minute. Il faut d'abord la guérir, après nous tâcherons de la corriger de son défaut de te gâter.
Malgré la défense de madame Perlet, Charlot profita encore d'une courte absence pour remonter au quatrième. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier et attendit. On n'entendait plus que de loin en loin un gémissement. L'enfant avait mis ses bras sur ses genoux et y appuyait sa tête: il était dans l'obscurité et rien ne venait le distraire de ses pensées. Peut-être n'étaient-ce pas précisément des pensées; il était trop jeune pour cela, mais il voyait passer des tableaux devant ses yeux. Il se voyait lui-même à tous les moments de sa petite vie, toujours avec Petite mère, toujours soigné, protégé, caressé, consolé par elle. Il commençait à comprendre un peu ce qu'elle avait été pour lui, mais il y avait une chose qu'il ne comprenait pas encore, c'était combien il avait été, lui, exigeant, égoïste, volontaire. Il ne le comprenait pas du tout, et pourtant son petit coeur s'attendrissait peu à peu et il pensait qu'il voulait lui faire un plaisir. Il se rappela qu'elle lui donnait sa part à elle des rares friandises qui lui étaient tombées en partage; si ce n'était pas le tout, au moins la meilleure moitié. Cela lui avait semblé tout naturel, mais maintenant il voulait lui donner quelque chose à son tour. En songeant ainsi, il s'assoupit, et comme personne ne passait, il ne fut pas dérangé jusqu'au moment où un bruit de voix le tira de son sommeil.
— Encore un étage, Monsieur, disait la voix de madame Perlet.
Elle montait avec une petite lampe précédant un monsieur dont les chaussures craquaient. Ce détail fut le premier qui attira l'attention de Charlot. Il avait toujours envié les personnes qui ont le bonheur de posséder des chaussures qui craquent, et Petite mère lui avait plus d'une fois promis qu'il en aurait lorsqu'elle serait assez riche pour lui en acheter. Charlot était persuadé que c'étaient des chaussures toutes spéciales, que les gens riches pouvaient seuls se procurer, et qui coûtaient d'autant plus cher qu'elles faisaient plus de bruit. Il se recula tout contre le mur et regarda attentivement l'heureux possesseur des chaussures de ses rêves.
— Nous y voici, Monsieur, dit encore madame Perlet, et au même moment elle se heurta à Charlot qu'elle n'avait pas aperçu, la lumière de la lampe ne tombant pas sur lui.
— Ah! dit-elle, c'est toi! Que fais-tu ici?… Va vite te mettre au lit.
Mais elle ne pouvait pas s'arrêter pour s'assurer de son obéissance, et Charlot, qui aimait à faire sa volonté, résolut d'attendre à la même place qu'on sortît de la chambre. Il avait bien deviné que c'était le médecin qui venait de passer à côté de lui.
La visite fut longue, si longue même que Charlot avait refermé les yeux et recommencé à rêver sans être précisément endormi, lorsque la porte se rouvrit; il se hâta de se cacher dans un angle du mur, car il avait peur que madame Perlet ne le grondât.
— La trouvez-vous bien mal, Monsieur? demanda-t-elle au médecin.
— Elle est très-malade, mais il y a encore de l'espoir. C'est une petite nature épuisée, sans cela il y aurait plus de ressources.
— Vous croyez qu'elle mourra? demanda encore la concierge d'une voix émue.
— Je ne puis rien dire, tout dépend de la constitution de l'enfant. Est-elle orpheline?
— Elle a son père, Monsieur, mais il est à l'hôpital, bien malade.
— Et qui la soigne? Vous ne pouvez y suffire.
— C'est la vieille dame que vous avez vue, une voisine.
— Je reviendrai demain. Ayez soin que l'on fasse tout ce que j'ai ordonné. C'est peu de chose, du reste.
Un seul mot avait frappé Charlot: "Croyez-vous qu'elle mourra?" Il savait, bien qu'il ne pût s'en souvenir, que sa mère était morte et qu'on l'avait mise dans la terre, et que personne ne l'avait jamais revue… Et Petite mère, si elle mourait, la mettrait-on aussi dans la terre? Non, il ne le permettrait pas. Il avait vu bien des fois des cercueils, et on lui avait dit ce que c'était, et jamais il ne permettrait qu'on mît Petite mère dans une de ces vilaines boîtes. Il allait entrer auprès d'elle pour le lui dire et lui promettre que jamais il ne la laisserait traiter de cette manière, quand la voix de madame Perlet se fit entendre, l'appelant du bas de l'escalier; il n'osa pas désobéir. Bientôt après Charlot dormait entre ses deux infortunés camarades de lit, et il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu'il eût pris la place qui lui appartenait, non pas peut-être du droit du plus fort, car les deux garçons étaient plus grands que lui, mais du droit du plus égoïste.
Petite mère eut une nuit moins agitée. Elle était un peu mieux le lendemain, mais d'une faiblesse extrême. Monsieur Perlet avait trouvé du travail: c'était peu de chose, mais il semblait que la mauvaise chance fût lasse de le poursuivre, et sa femme en était toute remontée. Dans sa joie elle acheta pour Charlot et pour son plus petit un bâton de chocolat. En voyant cette munificence, Charlot comprit que le moment était venu de mettre en action sa bonne résolution. Le chocolat était là dans sa main, il pouvait immédiatement en faire le sacrifice à sa soeur. Sans doute il lui eût été plus agréable de le manger sans un moment de retard, et de s'en barbouiller à coeur joie la figure et les mains; il le porta même plusieurs fois à sa bouche et en suça "un tout petit peu". Mais il se souvint que Petite mère lui avait bien souvent tout donné sans rien garder pour elle, et cette pensée le fortifia contre la tentation. Lorsqu'il vit madame Perlet occupée dans son ménage, il monta en hâte au quatrième et entra tout droit dans la chambre. Petite mère était étendue toute blanche et le regarda, mais sans faire un mouvement. Elle le reconnaissait bien, mais sa faiblesse était si grande que même dire: Bonjour Charlot, lui eût paru impossible. Le petit garçon s'approcha du lit et mit le bâton de chocolat dans la petite main qui reposait sur la couverture; cette pauvre main inerte ne se referma pas pour le saisir.
— C'est pour toi, Petite mère, dit-il, je te le donne.
Point de réponse.
— Mange-le, je l'ai gardé pour toi.
Et comme elle ne faisait toujours aucun mouvement, il se dressa sur la pointe des pieds et essaya de lui mettre le chocolat dans la bouche. Petite mère serra les lèvres et détourna un peu la tête. Charlot fut choqué.
— Petite mère, dit-il, c'est très-mal! Je t'ai gardé mon chocolat et tu ne veux pas le manger. Tu n'es pas gentille, et puisque tu fais comme cela, quand je serai grand je ne te donnerai rien, tu verras… Tu es bien meilleure quand tu n'es pas malade; je ne t'aimerai plus si tu continues. Pourquoi ne me parles-tu pas?
— Je ne peux pas, Charlot, répondit d'une voix faible la pauvre enfant que son amour pour son frère rendit capable de cet effort.
— Tu peux bien manger le chocolat… Goûte-le…
— Non, non, je t'en prie…
— Eh bien, dit-il en retirant son cadeau d'un air offensé, je vais te dire ce que je ferai. Quand tu seras morte je te laisserai mettre dans la terre, et alors tu ne reviendras plus jamais.
— Qu'est-ce que tu dis, malheureux enfant? s'écria madame Charles qui était entrée sans bruit après avoir pourvu au repas de son chat. Es-tu fou de venir lui parler de choses pareilles!… Va-t'en et ne remets pas les pieds ici!…
— Il ne voulait pas me faire de peine, murmura Petite mère.
Elle ne put en dire davantage, mais son regard suppliant suivait la vieille dame tandis qu'elle mettait assez brusquement Charlot à la porte. Celui-ci se consola un peu dans l'escalier en mangeant son chocolat.
Il avait vu ses bonnes intentions repoussées et méconnues, il se sentait le droit d'être froissé et mécontent. Petite mère, pensait-il, aurait bien pu manger le chocolat, c'était mauvaise volonté toute pure de sa part, et quand elle savait qu'il l'avait gardé tout exprès pour elle!… Eh bien, maintenant il ne lui garderait plus rien, il mangerait tout, oui, tout. — Il y avait dans cette résolution un certain adoucissement à sa peine, et puis le chocolat était bon. Mais comme il fut vite fini!… En arrivant à la dernière marche il ne lui en restait plus rien qu'une petite moustache.
Quand le médecin eut fait sa seconde visite, Charlot demanda à madame Perlet:
— Est-ce qu'il a dit que Petite mère sera bientôt morte?
— Comment peux-tu parler ainsi? répondit la concierge étonnée. Est-ce que cela ne te ferait donc pas de peine si ta soeur mourait?
— Si, dit-il, mais je ne la laisserai pas mettre dans la terre; alors elle restera tout de même avec moi si elle mourt.
— Que veux-tu dire, petit?
— Je dis que, quand même elle n'a pas été gentille et qu'elle n'a pas voulu manger le chocolat, je ne permettrai pas qu'on la mette dans la terre comme notre maman, et alors elle sera encore avec moi.
— Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas ce que c'est que de mourir. Si elle meurt elle ne pourra pas rester avec toi, elle ira auprès du bon Dieu.
— Non, puisqu'elle ne sait pas où il est.
— Il est dans le ciel.
— Mais on ne peut pas y aller, il n'y a pas d'escalier!…
— Tu ne peux comprendre cela, mon pauvre Charlot, mais tu peux bien te dire une chose, c'est que si elle meurt tu auras perdu une bonne soeur. Je ne sais pas si elle a volé ou non, mais je sais qu'elle prenait soin de toi comme une vraie petite mère aurait pu le faire. Elle t'aimait bien.
Involontairement, elle mettait Petite mère au passé, et pourtant le médecin n'avait pas dit qu'il n'y avait plus d'espoir.
— Oui, répondit Charlot, mais pourquoi n'a-t-elle pas voulu manger le chocolat que j'avais gardé pour elle?
— Tu as essayé de lui faire manger ton chocolat?…
— Oui, mais elle n'a pas voulu.
— Je le crois bien. Cela l'aurait peut-être fait mourir tout de suite. Quand on est si malade on ne peut pas manger du chocolat.
— Oh! mais moi j'en mangerais quand même je serais bien malade, dit Charlot en passant encore sa langue sur ses lèvres.
— Petit gourmand!… Maintenant écoute bien ce que je dis: Ne va pas fatiguer ta pauvre soeur, laisse-la bien tranquille et demande au bon Dieu de la guérir.
— Puisque je ne le connais pas! répliqua le petit garçon d'un ton boudeur.
— Il t'entendra si tu es sage, mais si tu désobéis il ne t'écoutera pas. Il n'aime pas les méchants enfants.
— Est-ce qu'il aime Petite mère?
Madame Perlet hésita, puis elle répondit: Oui.
— Alors il voudra la prendre, et moi j'aime mieux qu'elle reste avec moi.
— Eh bien, ne va plus la tourmenter et lui faire manger du chocolat… Souviens-toi qu'il faut qu'elle soit bien tranquille.
Il y avait eu dans la maison une réaction en faveur de Petite mère, c'est-à-dire que ceux qui s'étaient montrés le plus sévères, maintenant qu'on la savait bien malade, avaient un retour de pitié pour la pauvre enfant et demandaient avec intérêt de ses nouvelles. Une voisine lui apporta une tasse de bouillon, une autre demanda à la veiller, mais madame Perlet, qui devait bientôt quitter la maison, déclara qu'elle s'en chargeait jusqu'à son départ. C'était, comme le disait son mari, une vaillante femme qui ne ménageait pas sa peine.
Cette nuit-là, lorsqu'elle fut seule avec Petite mère, celle-ci lui dit:
— Si je meurs, est-ce que Charlot pourra rester avec vous jusqu'à ce que le père revienne?
— Tu ne mourras pas, ma fille, répondit la bonne concierge en lui caressant la main.
— Je ne sais pas, mais le voulez-vous?…
— Oui, nous prendrons soin de lui jusqu'à ce que ton père revienne, tu peux compter sur nous.
— Merci, dit l'enfant, et elle referma les yeux.
Madame Perlet la regarda un moment d'un air d'hésitation. Une question lui brûlait les lèvres, mais elle ne savait pas si c'était le moment de la faire.
Enfin elle se pencha sur elle et lui dit tout bas:
— Dis-moi la vérité As-tu pris la croix d'or?
— Non, répondit Petite mère ouvrant ses grands yeux sérieux et les attachant sur elle.
— Enfant, si tu savais que tu dois mourir aujourd'hui, que répondrais-tu?
— Je dirais non, répondit-elle encore.
— Je te crois, ma fille, lui dit madame Perlet en l'embrassant.
Et elle s'assit près du lit tenant la petite main brûlante dans la sienne.
XVIII
Quittons maintenant la chambre nue où Petite mère est étendue sur son lit de souffrance, l'escalier noir que Charlot monte si souvent et sur lequel ouvrent tant de portes qui laissent entrevoir des intérieurs aussi misérables que le sien. Eloignons-nous pour un moment de la pauvre maison où s'est passée jusqu'ici la plus grande partie de cette histoire, et entrons dans une demeure bien différente. C'est un joli hôtel situé entre une cour qui ouvre sur un boulevard extérieur et un jardin dont les beaux ombrages attirent les regards de tous ceux qui en longent les murs. Nous passons d'un vestibule orné de plantes vertes à un salon élégant qui communique avec une serre. De tous côtés l'air et la lumière entrent à flots, les yeux se reposent sur la verdure de la pelouse et des massifs, les oreilles sont charmées par le murmure rafraîchissant d'un jeu d'eau, et des centaines d'oiseaux chantent dans les arbres en fleurs. Quiconque serait transporté de la triste maison que nous venons de quitter dans cette ravissante habitation pourrait certainement se croire dans un paradis.
Cette maison était celle d'Edith Grandville, et c'était bien vraiment une sorte de paradis, car ceux qui l'habitaient s'aimaient et étaient heureux.
Ils n'étaient que trois et quelques domestiques pour remplir cette maison et ce beau jardin. Edith n'avait ni frère ni soeur. C'était son seul chagrin, mais elle n'y pensait pas souvent et lorsqu'elle y pensait, elle ne s'en plaignait jamais de peur de faire de la peine à sa mère. Madame Grandville avait eu plusieurs enfants tous morts très-jeunes; Edith, la dernière, était la seule qui eût dépassé l'âge de sept ans. Elle en avait maintenant plus de dix et elle était si fraîche et si bien portante que sa mère commençait à se rassurer pour elle. Et cependant souvent encore une inquiétude lui traversait le coeur comme une lame aiguë, et elle serrait la petite fille dans ses bras comme si quelqu'un avait voulu la lui arracher. Edith, dans ces moments-là, regardait sa mère avec étonnement, puis elle l'embrassait en riant, et madame Grandville, la voyant si gaie, ne savait plus elle-même d'où lui était venue cette impression d'effroi, si ce n'est l'excès même de sa tendresse pour cette enfant.
Chacun dans la maison aimait Edith; elle en était le plus beau rayon de soleil. Jamais elle n'avait rencontré dans ce monde autre chose que la bienveillance et l'affection. Nous savons déjà qu'elle était la favorite de ses maîtres; elle l'était aussi de ses compagnes; il n'y avait pas jusqu'au mendiant à qui elle donnait un sou qui ne la remerciât avec un sourire. C'est qu'elle avait elle-même un sourire joyeux et des manières gracieuses qui épanouissaient tous les coeurs.
Le jeudi matin était revenu, car une semaine seulement s'était écoulée depuis qu'Edith avait donné sa pièce d'or.
— Maman, dit-elle à madame Grandville qui écrivait, si nous allions encore aujourd'hui rencontrer Fleurette!
— Fleurette! que veux-tu dire, mon enfant?
— Tu sais bien, la petite fille que j'ai appelée ainsi, parce que je ne sais pas son nom.
— Ah! oui, je me rappelle… Mais ce n'est pas probable qu'elle se retrouve au même endroit, à moins que ce ne soit dans l'espoir de te rencontrer encore.
— Si nous la retrouvons, tu me laisseras lui parler, maman?…
— Je lui parlerai moi-même, ma fille.
— Il faudra lui parler très doucement, parce qu'elle est timide.
— Tu crois donc que je lui ferai peur?
— Oh! non, maman, mais elle n'osera peut-être pas te répondre comme à moi, parce que tu es une dame, tandis que moi je suis une petite fille comme elle.
— Comme elle!… répéta madame Grandville, en regardant sa fille; pauvre petite!… elle ne te ressemble guère, si je m'en souviens bien.
— C'est vrai, maman, elle était si pâle, si maigre et si pauvrement vêtue… Oh! pourquoi est-ce que tout le monde n'est pas heureux comme nous?…
Elle soupira et sa mère s'empressa de détourner la conversation, car elle n'aimait pas à voir Edith s'attrister.
— Es-tu prête pour ton cours?
— Oui, tout à fait prête.
— Eh bien, ma chérie, pendant que j'achève mes lettres, mets-toi au piano et étudie jusqu'à ce qu'il soit temps de t'habiller pour déjeuner. Nous partirons un peu plus tôt que la dernière fois, car c'est désagréable d'arriver en retard.
Edith alla en dansant dans le grand salon où était le piano. Elle aimait beaucoup la musique et, comme elle recevait d'excellentes leçons, elle était déjà capable de faire plaisir à ceux qui l'entendaient. Elle étudia un morceau qu'elle aimait, et juste au moment où elle pensait qu'elle le savait maintenant assez bien pour le jouer à son père, la femme de chambre vint l'appeler pour faire sa toilette.
Encore une danse légère tout au travers du vestibule et tout le long de l'escalier, et Edith entra en chantant dans sa chambre, cette jolie chambre bleue où nous l'avons vue s'endormir. Sa robe était étalée sur le lit, tout était préparé pour elle.
— Est-ce que je ne dois pas mettre une robe blanche aujourd'hui? demanda la petite fille.
— Madame a dit que l'air est un peu plus frais et qu'elle préfère que vous mettiez une robe moins légère, Mademoiselle, répondit la femme de chambre qui était toute nouvelle dans la maison.
— Cela m'est bien égal au fond, toutes mes robes sont jolies.
Et elle commença sa toilette en chantant toujours.
— On dirait que vous voulez rivaliser avec les oiseaux du jardin, dit Félicie en riant.
— Ah! ils chantent mieux que moi. Quand je serai grande, j'apprendrai à chanter, maman me l'a promis, mais eux savent chanter sans leçons. Qui sait, pourtant?… Peut-être qu'ils s'en donnent entre eux. Les jeunes apprennent des vieux… Ce serait drôle d'assister à une leçon d'oiseaux. Je voudrais bien savoir s'ils sont sévères, les professeurs… Monsieur le Merle et madame la Fauvette doivent donner d'excellentes leçons, mais elles sont trop chères pour les moineaux. Voilà pourquoi ils ne savent rien, les pauvres petits.
Ainsi babillait l'heureuse petite fille, pendant que Félicie l'habillait. Comme celle-ci lui mettait ses bottines et allait les boutonner, Edith s'aperçut qu'elle était très-pâle et paraissait souffrir.
— Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.
— Oh! rien. Un peu mal à la tête seulement.
— Je ne veux pas que vous vous baissiez ainsi pour me mettre mes bottines, je suis sûre que cela vous fait très mal. Donnez-moi le crochet, je saurai bien les boutonner moi-même.
— Oh! Mademoiselle Edith, dit la pauvre fille étonnée, car elle n'avait point été accoutumée à tant d'égards, madame serait peut-être fâchée si elle vous voyait vous chausser vous-même.
— Maman! oh! non, soyez tranquille.
Après ce petit incident, Félicie déclara à qui voulait l'entendre qu'elle n'avait jamais vu une petite demoiselle aussi aimable. Ce n'est vraiment pas difficile de gagner les coeurs.
Lorsque la mère et la fille sortirent ensemble il faisait un temps radieux. Edith était joyeuse et avait peine à marcher raisonnablement. Il lui eût été plus facile de sauter et de courir, mais il fallait obéir à l'étiquette; dans une rue de Paris il n'est pas admis que des jeunes demoiselles, même de dix ans seulement, se livrent à leurs ébats comme les chevreaux dans les prairies, aussi Edith suppliait sa mère de la mener bientôt à la campagne où elle pourrait sauter et s'amuser en liberté.
Au milieu d'un plan charmant pour le jour suivant, elle s'arrêta tout à coup, le regard fixé sur un point encore éloigné. Sa mère en suivit la direction pour voir ce qui la préoccupait si fortement, mais elle n'aperçut qu'un petit garçon debout, appuyé contre un mur.
— Qu'est-ce que tu regardes donc? demanda-t-elle.
— Maman, c'est… Oui, je crois que c'est le petit garçon qui était avec Fleurette, du moins il lui ressemble beaucoup, et puis, vois-tu? il est juste à la même place où ils étaient quand je leur ai parlé. Mais pourquoi est-il tout seul?
— Comment peux-tu le reconnaître?
— Oh! je le reconnais parfaitement. Il a une tête toute frisée et une bonne petite figure toute ronde. Maman, je veux lui parler…
— Pourquoi, ma fille? tu ne peux pas parler à tous les petits gamins de la rue.
— Non, mais celui-là était avec Fleurette. Permets-le-moi, je t'en prie!
— Eh bien! j'irai avec toi.
Elles s'avancèrent vers le petit garçon qui les regarda d'abord d'un air étonné, mais bientôt sa figure s'illumina car il avait reconnu "la petite dame".
— N'est-ce pas toi qui étais ici il y a huit jours avec
Fleurette? demanda Edith en le regardant attentivement.
— Non, j'étais avec Petite mère.
En entendant cette réponse, Edith parut fort désappointée, mais elle reprit:
— C'est pourtant bien toi, je te reconnais. Ne t'en souviens-tu pas? Je t'ai rencontré ici avec elle.
— Je m'en souviens bien. Nous étions à nous deux, Petite mère et moi, et vous lui avez donné une belle pièce de cinquante centimes en or.
— C'est cela!… cria joyeusement Edith, mais comment donc s'appelle la petite fille qui était avec toi?
— Elle s'appelle Petite mère. C'est ma soeur.
— Petite mère!… répéta Edith avec surprise, et où est-elle aujourd'hui?
— Elle est malade, bien malade. Ils disent que c'est parce qu'elle a eu tant de chagrin à cause de la pièce de cinquante centimes.
— Comment, tant de chagrin? Que veux-tu dire?…
— On a dit qu'elle avait volé la croix d'or, et elle pleurait, Petite mère, et elle disait: Je n'ai pas pris la croix d'or. Mais personne ne voulait la croire. Alors elle a été triste, triste… et elle est devenue bien malade… et à présent elle ne peut pas même manger de chocolat…
Ce récit n'était pas très intelligible.
— Qu'est-ce qu'il veut dire, maman? demanda Edith d'un air de détresse profonde.
— Je n'en sais rien, ma fille. Qu'est-ce que c'est que cette croix d'or?
— C'est la croix d'or à Sylvanie, répondit Charlot. Ils disent que Petite mère l'a prise, mais ce n'est pas vrai, elle ne l'a pas prise!… Petite mère m'a dit que la croix d'or est au cou de la chèvre, et elle m'a dit aussi que le chat le sait bien, qu'elle ne l'a pas prise. Et le bon Dieu aussi le sait, mais il ne veut pas le dire. Et alors tout le monde croit qu'elle est une voleuse, et elle a tant de chagrin!…
C'était de plus en plus incompréhensible. Madame Grandville eut un instant l'idée de laisser déraisonner le petit garçon, sans plus s'inquiéter de son histoire impossible, et d'emmener Edith à son cours, mais celle-ci résista.
— Maman, te rappelles-tu que tu m'as dit que je lui aurais peut-être fait beaucoup de mal en lui donnant ma pièce d'or? Si c'était vrai?…
Ce mot fut comme un trait de lumière pour madame Grandville.
— Tu as raison, ma fille, et si tu as fait du mal sans le vouloir, nous devons tâcher de le réparer. Mais nous ne pouvons nous arrêter plus longtemps maintenant. Ecoute, petit, veux-tu me promettre d'être ici dans deux heures?… tu nous attendras à cette place où nous sommes,. Sauras-tu y revenir?…
— Je vais rester, répondit l'enfant en s'asseyant sur une marche d'escalier.
— Mais ce sera long, tu t'ennuieras…
— Non. Petite mère est malade, on me défend d'entrer dans la chambre, j'aime autant être ici. On m'avait dit d'aller à l'hôpital, mais je n'ose pas entrer dans cette grande maison.
— Qui est-ce qui est à l'hôpital?
— Le père.
— Et ta maman?
— Je n'ai pas de maman, répondit l'enfant de ce ton indigné qu'il prenait lorsqu'on lui faisait une question qui lui semblait oiseuse. Elle est morte, et Petite mère prend soin de moi, mais maintenant qu'elle est malade elle me laisse seul et je m'ennuie…
— Eh bien, nous te trouverons ici, reprit madame Grandville. Je vais t'acheter un petit pain pour t'aider à attendre.
— Il est évident, se disait la mère d'Edith, qu'il y a là quelque chose que nous ne pouvons comprendre. Cette accusation de vol pourrait bien avoir eu pour cause le don imprudent de ma petite fille; mais ce qui est singulier, c'est qu'il soit question d'une croix d'or.
— Maman, demanda Edith, qu'est-ce qu'il a donc pu vouloir dire avec cette croix d'or qui est au cou d'une chèvre?
— C'est une histoire tout à fait absurde. Le pauvre petit ne sait ce qu'il dit. Il est tout jeune d'ailleurs.
— Il disait encore: Le chat le sait bien et le bon Dieu aussi, mais il ne veut pas le dire.
Malgré son souci pour Fleurette, Edith ne pouvait s'empêcher de rire au souvenir de cette phrase.
Charlot fut fidèle au rendez-vous. Madame Grandville et sa fille le virent de loin à la place même où elles l'avaient laissé. Si Petite mère avait été avec lui elle lui aurait dit qu'il devait, en les reconnaissant, se lever et venir au devant d'elles, mais Charlot avait peu de politesse naturelle, et sa soeur n'était pas encore parvenue à lui en inculquer beaucoup.
Il resta donc tranquillement assis, attendant qu'on fût près de lui et même alors il se contenta de regarder les deux dames d'un air de connaissance.
— Comment t'appelles-tu? lui demanda madame Grandville.
— Je m'appelle Charlot.
— Eh bien, Charlot, dis-moi où tu demeures.
Madame Grandville avait un agenda de poche et bien qu'elle ne connût pas la rue qu'il nommait, elle s'assura qu'elle n'était qu'à une petite distance.
— Nous allons, dit-elle, prendre une voiture. Je te ramènerai à la maison, Edith, et j'irai avec Charlot voir sa soeur.
— Oh! maman, s'écria Edith consternée, et pourquoi pas moi aussi?
— Ma chérie, tu vas le comprendre. Cette petite est malade, nous ne savons pas ce qu'elle a; c'est peut-être une maladie contagieuse. Je ne voudrais pour rien au monde t'exposer à un pareil danger.
— Mais, maman, je n'ai pas du tout peur de prendre la maladie.
Je t'en supplie, maman, emmène-moi!
Mais madame Grandville fut inflexible, il fallut se soumettre; Edith fut ramenée à la maison et le fiacre repartit aussitôt emmenant sa mère et Charlot. Celui-ci, pour la seconde fois de sa vie, allait en voiture et il en jouissait silencieusement, regardant de tous ses yeux les maisons et les boutiques qui passaient si rapidement devant lui.
Plus d'une figure curieuse se montra à la fenêtre lorsque la voiture s'arrêta devant la pauvre maison; plus d'un regard étonné suivit Charlot lorsqu'il en descendit accompagné d'une dame élégante; plus d'un commentaire fut échangé entre voisines sur cet événement extraordinaire.
Pendant ce temps madame Grandville entrait dans la loge où elle ne trouvait que le cordonnier, car madame Perlet venait de monter auprès de la petite malade. Lorsqu'il fut bien établi par les renseignements que donna le concierge que tout ce qu'avait dit Charlot sur sa famille était exactement vrai, madame Grandville ajouta:
— Pouvez-vous m'expliquer, Monsieur, ce que veut dire l'histoire de vol que ce petit garçon nous a faite d'une manière tout à fait incompréhensible.
— Voilà ce que c'est, madame. La petite fille, qui est malade maintenant, a rapporté il y a huit jours une pièce de dix francs en disant qu'on la lui avait donnée dans la rue. Il s'est trouvé qu'en même temps une croix d'or avait disparu dans une maison où elle avait été la veille. Vous devinez ce qui en est résulté. Personne dans la maison n'a douté qu'elle ne fût la voleuse, si ce n'est moi pourtant. Je suis persuadé que cette affaire s'expliquera. Les apparences sont contre elle, pauvre petite!… mais elle n'est pas coupable, j'en ai la conviction.
— Et vous avez raison, dit madame Grandville, car c'est ma petite fille qui lui a donné, il y a huit jours, la pièce de dix francs.
— Oh! Madame, s'écria le brave homme, vous m'ôtez un poids de dessus le coeur, car je craignais qu'elle ne pût jamais se justifier aux yeux des autres, la pauvre enfant!
Alors il raconta à madame Grandville l'histoire de Petite mère; il lui dit combien elle était dévouée à son petit frère, douce, serviable, bonne pour tous, courageuse et endurante.
— Elle est tombée malade de chagrin, ajouta-t-il, c'est une chose certaine. Elle répète sans cesse dans son délire: "Le bon Dieu sait bien que je ne l'ai pas prise, mais il ne veut pas le leur dire." Et maintenant lorsqu'elle comprendra que son innocence est prouvée, elle se guérira sans doute.
— Je voudrais la voir, dit madame Grandville qui avait les yeux pleins de larmes.
— Montez au quatrième, Madame, c'est la première porte à droite.
Ma femme y est justement.
En gravissant l'étroit escalier, la mère d'Edith se disait:
— Je lui avais bien dit, à ma pauvre petite chérie, que son imprudente générosité avait pu faire du mal, mais j'étais loin de me douter qu'elle causerait un mal aussi terrible. Ma pauvre Edith, quel chagrin elle en aura!
XIX
Madame Grandville avait rarement vu une aussi pauvre demeure que cette chambre où elle entra. Sauf le lit avec sa mince paillasse et sa couverture déchirée, il n'y avait que la petite table de sapin, la chaise sans dossier, une petite caisse qui servait de siége aux enfants quand le père était là, le vieux panier dont nous avons déjà parlé, et un tout petit poële en fonte dont le tuyau passait par la cheminée. Sur une planche on voyait un ou deux ustensiles de ménage, deux assiettes, une tasse ébréchée. Deux clous plantés au mur tenaient lieu d'armoire; le pantalon du dimanche et quelques vieux vêtements des enfants y étaient accrochés. C'était vraiment la misère profonde.
Madame Charles avait apporté de sa chambre une chaise pour s'asseoir, et madame Perlet se tenait debout près du lit regardant la petite malade qui respirait péniblement. Toutes deux restèrent immobiles d'étonnement en voyant entrer la visiteuse. Celle-ci s'approcha.
— Je suis la mère de la petite fille qui a donné à cette pauvre enfant une pièce de dix francs, dit-elle.
Ce mot expliquait tout.
— Ah! Dieu soit loué! s'écria madame Perlet. C'était donc bien vrai. Depuis cette nuit que je l'ai veillée, la pauvre petite, je le croyais… mais maintenant il faudra bien que tout le monde le croie. Pauvre petit ange! comme elle serait heureuse si elle pouvait vous entendre… Mais, voyez, depuis ce matin, elle n'a pas bougé plus que ça… Elle est très mal.
— Quelle est sa maladie? demanda madame Grandville.
— Je ne sais pas bien: le médecin n'a rien dit. Elle n'a plus beaucoup de fièvre, mais c'est la faiblesse qui la tient. Elle n'a pas pour deux sous de vie dans son pauvre petit corps.
— Est-ce qu'elle prend des fortifiants?
— Oui, une voisine a apporté un peu de bouillon, je lui en fais avaler des cuillerées… Le médecin a parlé de bon vin, mais où le prendre?… Notre vin est trop aigre, et même en le payant vingt sous le litre nous n'en aurions pas d'assez bon.
— Prend-elle volontiers ce qu'on lui donne?
— Elle fait tout ce qu'on veut… C'est un petit ange du bon Dieu… Croiriez-vous, Madame, que cette nuit, quand je pensais qu'elle était assoupie, elle m'a demandé tout à coup si je n'étais pas trop fatiguée, et comme je lui disais: Non, ma fille, ne t'inquiète pas de moi, elle me dit: "Merci, vous êtes bonne." Si ça ne vous fait pas venir les larmes aux yeux!… C'est bien ça qui m'inquiète… Elle est trop bonne, cette enfant, elle ne peut pas vivre.
— Dieu ne reprend pas tous les enfants doux et aimants, heureusement!…. dit madame Grandville.
— Ah! répondit madame Perlet en secouant la tête, j'ai toujours vu que les meilleurs s'en vont.
Les trois femmes groupées près du lit regardaient ce petit visage pâle et immobile. Elles ne s'étaient jamais vues avant ce moment-là, mais elles ne se sentaient pas étrangères les unes aux autres. Un même sentiment de pitié attendrie les pénétrait.
Madame Perlet, la plus expansive, reprit après un moment de silence:
— Je m'en veux de l'avoir soupçonnée. Mon mari me le disait bien, pourtant, qu'elle n'avait rien fait de mal… mais je ne voulais pas le croire.
— Tant qu'à moi, dit madame Charles, du moment que mon chat avait confiance en elle j'étais bien tranquille. On trompe les gens, mais on ne trompe pas les bêtes. Si vous voyez qu'un animal se trouve bien auprès de quelqu'un, homme ou enfant, et qu'il recherche ses caresses, vous pouvez être sûr que c'est de la bonne espèce. Minet y voit plus clair que moi, je vous en réponds. Vous m'aviez dit de me méfier, madame Perlet, mais je l'ai écouté plutôt que vous, et vous voyez que j'ai eu raison.
Ces paroles expliquaient à madame Grandville une des mystérieuses phrases de Charlot: "Elle dit que le chat le sait bien." Elle ne put s'empêcher de sourire et passa sa main sur le front moite de l'enfant.
Pauvre petite! Quel contraste entre sa vie de misère et l'heureuse vie d'Edith! Elles avaient le même âge, l'une si frêle, si chétive, l'autre si fraîche, si élancée, si brillante de santé… Quelle différence! et pourtant au fond toutes deux vivaient de la même vie, celle de l'amour.
Madame Grandville s'éloigna en promettant de revenir bientôt. Elle s'en alla le coeur plus ému qu'elle ne l'avait peut-être jamais eu en présence d'une misère, et non-seulement plein de compassion pour la petite malade, mais aussi d'admiration pour ces deux pauvres femmes qui donnaient leur temps, leurs forces, leur sommeil à une étrangère, sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance.
— C'est la vraie charité, cela, se disait-elle, celle qui donne non le superflu, mais le nécessaire, celle dont Jésus a dit: "Celle-ci a donné de sa disette."
Edith attendait sa mère avec une impatience fiévreuse. Elle lui fit tout raconter et répéta dix fois les mêmes questions tant elle était avide de détails. Lorsque madame Grandville lui décrivit la chambre où elle avait trouvé Fleurette, sa figure s'attrista; elle n'avait jamais rien supposé de pareil.
— Et son lit? demanda-t-elle.
— C'est une paillasse sur les planches d'un vieux bois de lit. La pauvre enfant doit être aussi mal couchée que possible, mais elle n'est pas gâtée car, avant l'accident de son père, elle couchait sur un tas de paille dans un recoin sombre.
— Oh! maman, c'est affreux!…
Quand madame Grandville en vint à Petite mère elle-même et qu'elle décrivit cette petite figure immobile, ces grands yeux fermés et tout cernés de noir, ces traits pâlis et contractés par la souffrance, Edith éclata en sanglots.
Madame Grandville s'arrêta. Elle s'était laissé entraîner par sa propre sympathie et avait oublié sa crainte d'exposer sa fille à des impressions tristes. Voulant la distraire de son chagrin elle lui proposa de lui aider à préparer ce qui pourrait être utile à la petite malade.
— Oh! oui, maman! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir?…
— Nous voulons d'abord chercher ce qui peut lui faire du bien, et si nous parvenons à lui rendre un peu de force, alors on pourra songer à lui faire plaisir. Pour le moment ce serait bien inutile. Va demander à Félicie un panier et apporte-le-moi à la salle à manger.
Edith s'empressa d'obéir.
— Maintenant, maman, qu'allons-nous y mettre?
— La seule chose qu'elle puisse prendre dans l'état où elle est, c'est un peu de bouillon et de bon vin. Demande pour moi à la cuisinière un demi-litre de son bouillon. Il était excellent aujourd'hui. Pour demain nous lui ferons un consommé.
Toute joyeuse de s'employer pour Fleurette, Edith courut à la cuisine. Il fallut expliquer à la cuisinière pourquoi on lui demandait du bouillon. Lorsqu'elle eut entendu l'histoire un peu confuse que lui fit la petite fille, elle fut tout empressement pour la servir de son mieux.
— Maintenant, dit madame Grandville, nous allons encore mettre dans le panier quelque chose pour les deux gardes-malades: du café et du sucre. Puisqu'elles veillent c'est sans doute ce qui leur conviendra le mieux. Je vais y joindre une couverture chaude et légère pour la malade, et nous leur enverrons cela tout de suite. Félicie le portera sans doute volontiers, ce n'est pas bien loin…
— Ne pourrais-je pas aller avec elle?
— Non, mon enfant, tu iras voir la petite fille lorsqu'elle sera en convalescence, mais avant c'est inutile de me le demander.
Ce soir-là, M. Grandville devait rester à la maison après le dîner. Edith était bien joyeuse car son père avait tant d'occupations que c'était une fête chaque fois qu'il annonçait une soirée de famille. Et ce jour-là cette perspective était d'autant plus délicieuse qu'elle avait étudié pour lui un morceau de piano, et qu'elle avait à lui raconter tant de choses qu'il lui eût semblé impossible d'attendre un jour de plus.
Après le dîner M. Grandville s'assit dans son grand fauteuil, celui que sa petite fille appelait "le fauteuil de joie" parce qu'il s'y installait lorsqu'il avait une bonne heure à donner à la vie de famille.
— Papa, demanda Edith, as-tu beaucoup de temps ce soir?
— Pourquoi me demandes-tu cela puisque je t'ai dit que je ne sors pas?
— Oui, mais tu ne vas pas tout de suite prendre ton journal, ou bien ton gros livre. Je demande si tu as beaucoup de temps pour moi.
— Je te donne tout mon temps jusqu'à ce que tu ailles te coucher. Pour aujourd'hui le journal te cède la place… Es-tu contente?
— Quel bonheur! J'ai tant de choses à te dire, papa.
— Vraiment? Je croyais que tu avais un morceau de piano à me jouer.
— Oui, mais cela, ce n'est rien; ce sera bien vite fait. J'ai énormément de choses à te raconter.
— Eh bien, je suis prêt à recevoir cette avalanche. Qu'est-ce que c'est donc que cette multitude de choses que tu as à me dire?…
— Tu verras…
— Sont-elles gaies ou tristes?
— Je crois qu'elles sont tristes, répondit Edith, après un instant de réflexion.
— Tant pis. J'aime mieux que ma petite fille me dise des choses gaies.
— Il y en a peut-être qui te feront rire, papa, répliqua Edith, qui pensait à Charlot et à ses drôles de propos, mais pourtant c'est plutôt triste que gai. J'ai beaucoup à te raconter et aussi beaucoup à te demander.
— Des questions profondes qui mettront ma science en défaut, comme lorsque tu voulais savoir, quand tu étais petite, si les anges mettent leurs bonnets de nuit pour dormir…
— Oh! non, non, papa. Je ne suis plus si sotte à présent.
— Eh bien, dit la mère, si tu commençais par la musique?…
Ensuite vous pourrez causer tout à votre aise.
Le morceau de piano était joli et le père en fut enchanté.
— Je veux te faire un petit cadeau pour le plaisir que tu m'as fait, dit-il. Que voudrais-tu avoir? Reste dans les limites d'une sage modération; j'ai dit un petit cadeau, tu sais.
Edith réfléchit, puis elle répondit:
— Mais, papa, je n'ai envie de rien.
— Vraiment? Penses-y bien encore.
Tout à coup, relevant la tête et laissant voir ses yeux brillants, elle s'écria:
— Papa, ce que je voudrais, c'est de l'argent.
— De l'argent! répéta le père un peu étonné. Qu'est-ce qu'une petite fille comme toi peut faire avec de l'argent?
— Des cadeaux.
— C'est vrai; c'est une bonne réponse. Mais tu en as déjà de l'argent. Tu as reçu l'autre jour dix francs.
— Ah! voilà, papa, c'est justement l'histoire que j'ai à te raconter. Mets-toi bien au fond de ton fauteuil et écoute-moi.
— As-tu donc envie que je dorme?
— Non, pas du tout, mais je veux que tu sois bien afin que tu ne t'impatientes pas, parce que mon histoire est très longue.
On avait apporté la lampe et madame Grandville avait pris son ouvrage. Edith se percha sur les genoux de son père et commença.
Elle raconta très en détail ce que nous savons déjà, sa première rencontre avec Fleurette et tout ce qui en était résulté. Lorsqu'elle en arriva à la seconde partie de son récit, c'est-à-dire à ce qui s'était passé le jour même, madame Grandville lui vint en aide une ou deux fois pour le compléter. Le père écouta avec un intérêt qui ne laissait rien à désirer. Il rit des drôles de propos de Charlot, il s'attendrit sur la pauvre petite malade, il approuva l'envoi qu'on lui avait fait, il promit même de donner deux bouteilles d'un vin vieux qui lui ferait beaucoup de bien, et il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt rétablie.
— Et à présent, papa, demanda Edith en finissant, devines-tu ce que je voudrais?
— Je n'ai pas besoin de le deviner puisque tu me l'as dit. Je te donne vingt francs.
— Est-ce assez pour acheter un lit avec un sommier, un matelas, un oreiller? demanda la petite fille.
— Non, certainement, ma fille, mais tu as bien de l'ambition.
— Pense, papa, que Fleurette est couchée sur une mauvaise paillasse. Il lui faut un lit. Si tu veux me donner de quoi l'acheter tu ne me feras pas de cadeau au jour de l'an.
— Petite rusée! tu sais bien que j'en serais le premier puni. Je me trouverais trop malheureux de ne pas te voir contente.
— Mais je serai contente. Je me souviendrai que tu m'as fait un beau cadeau.
Monsieur Grandville consulta du regard sa femme qui lui répondit:
— Ce serait certainement de l'argent bien placé.
— Allons, dit-il, je voulais t'en donner vingt, tu m'en prends cent… Je suis volé comme dans un bois. Combien me devras-tu de baisers pour cela?
— Cent, papa! cent baisers!… Je vais te les payer tout de suite.
— Non, non, ce serait trop. Nous nous en lasserions tous les deux. Donne-moi un à-compte.
Elle lui en donna bien cinquante avant qu'il criât grâce. Après quoi Edith alla se coucher heureuse de sa journée et plus heureuse encore du lendemain.
A côté de son assiette, au déjeuner, elle trouva cinq belles pièces d'or. Son père était déjà sorti.
— C'est beaucoup pour une petite fille comme toi, dit madame Grandville, et tu ne dois pas t'attendre à obtenir toujours tout ce que tu demanderas… Mais cette fois-ci je suis heureuse que la générosité de ton père te permette de faire un bien réel à notre pauvre petite malade.
Edith sortit toute joyeuse avec sa mère. Elle tâtait souvent sa poche pour s'assurer que le porte-monnaie si bien garni était en sûreté. Madame Grandville lui laissa le plaisir de payer elle-même la literie. Lorsque tout fut choisi et expédié, il restait encore une petite somme qui fut employée à acheter l'étoffe pour une paire de draps, et ce paquet-là fut envoyé chez madame Grandville.
Edith ne se possédait plus de joie en pensant que non seulement elle avait pu procurer un bon lit à la petite malade, mais encore qu'elle travaillerait pour elle. Dès que l'étoffe fut arrivée, Félicie dut l'aider à tailler les draps. Jamais broderie d'or et de soie ne fut commencée avec un plus grand ravissement.
Et il faut rendre à Edith ce témoignage que, bien que les surjets et les ourlets fussent un peu longs, et même lui semblassent interminables, elle ne se relâcha pas de son zèle et ne permit pas qu'aucune autre main que la sienne y fît un seul point.
XX
Petite mère fut transportée dans son beau lit neuf sans presque en avoir conscience. Etait-ce le résultat de ce bien-être tout nouveau pour elle, ou celui du traitement, ou bien encore le triomphe de sa bonne constitution? Personne n'aurait pu le dire, mais à partir de ce moment il y eut dans son état un changement visible, et le médecin parla de guérison. Le progrès lent continua au travers de quelques retours de fièvre. Elle commença bientôt à faire attention à ce qui se passait autour d'elle, à écouter ce qui se disait. Elle avait aussi des moments de vrai sommeil et prenait avec plaisir le vin et le bouillon que madame Grandville lui envoyait. Un jour celle-ci vint elle-même; Petite mère la regarda attentivement, mais elle ne dit rien qui pût faire deviner qu'elle l'avait reconnue. Le médecin avait si fortement recommandé qu'on lui épargnât tout ce qui pouvait l'émouvoir et surtout lui rappeler les impressions pénibles qu'elle avait eues avant sa maladie, qu'on n'osa lui faire aucune question; mais on vit bien qu'elle paraissait faire un effort pour réfléchir et se rappeler. Le lendemain elle demanda qui était la dame qu'elle avait vue.
Le nom de madame Grandville ne lui apprenait rien, mais elle se tut et ne demanda rien de plus.
Une après-midi, Charlot, qui s'ennuyait cruellement de sa soeur, se glissa dans la chambre que madame Charles venait de quitter pour rentrer un moment dans la sienne. Petite mère était toute tranquille dans son petit lit, les yeux ouverts et le regard naturel. Il s'approcha d'elle plus doucement qu'il n'avait coutume de faire, car il commençait à comprendre qu'elle avait besoin de ménagements. Elle voulut avancer sa main pour lui faire une caresse, mais elle n'en eut pas la force, la petite main retomba.
— Embrasse-moi, Charlot, dit-elle.
Il lui donna un baiser.
— Veux-tu rester un peu avec moi?
— Je veux bien, mais on me grondera. Ils disent toujours qu'il faut te laisser tranquille… Je m'ennuie tant, Petite mère!…
Les lèvres pâles de la malade s'entr'ouvrirent pour répondre, mais elle ne dit rien et regarda Charlot d'un air de compassion.
Ils restèrent un moment silencieux. Charlot se balançait d'un pied sur l'autre, incapable qu'il était de se tenir tranquille malgré sa bonne volonté. Petite mère, qui sentait que ce mouvement faisait tourner sa tête si faible, fermait les yeux pour ne pas le voir.
Au bout de deux minutes qui avaient paru bien longues à Charlot, elle lui dit:
— Qui m'a donné ce beau lit, le sais-tu?
— Mais oui, cria Charlot joyeusement, c'est elle, la "petite dame". — Elle a envoyé le lit et du vin, et du bouillon, et sa maman est venue te voir, et madame Perlet a dit que c'étaient des personnes bien comme il faut.
— La petite dame!… répéta la malade de sa voix faible.
Encore un silence, puis elle reprit:
— Charlot, est-ce qu'elle a dit?…
Elle ne put s'expliquer mieux, mais Charlot comprit.
— Elle a dit, répondit-il, qu'elle t'avait donné la pièce de cinquante centimes en or.
Petite mère referma les yeux. C'était une joie si intense de savoir qu'elle n'était plus accusée de vol que, si elle l'avait sentie dans sa plénitude, elle n'aurait pas pu la supporter.
Las du silence qui avait recommencé et n'osant pourtant le rompre, Charlot quitta la chambre. Lorsque madame Charles entra, la petite malade était paisiblement endormie, les mains sur sa poitrine, les lèvres entr'ouvertes par un demi-sourire. Elle avait une apparence de calme et de bien-être si complet que la vieille dame se dit en la regardant:
— Comme elle paraît mieux! Voilà la première fois que je la vois dormir d'un aussi bon sommeil.
Le lendemain madame Perlet était dans cette loge qu'elle devait bientôt quitter, lorsqu'une figure jeune et souriante lui apparut.
— Est-ce ici que demeure une petite fille qu'on appelle Petite mère?
— Oui, sans doute, mais que lui voulez-vous? La pauvre enfant est bien malade.
— Bien malade!… répéta Sylvanie, car c'était elle, on l'a deviné, — mais pas dangereusement pourtant?…
— Si dangereusement que ce n'est que d'aujourd'hui qu'on espère la sauver. Que lui voulez-vous?…
— Pauvre petite! qu'est-ce qui l'a rendue malade?
— J'ai idée que c'est le chagrin… On l'a accusée de vol… La pauvre enfant a trop souffert. L'injustice fait tant de mal!…
Madame Perlet parlait avec une certaine âpreté, oubliant qu'elle avait eu sa part dans cette injustice.
Sylvanie avait pâli et regardait la concierge d'un air consterné.
— Pauvre Petite mère! dit-elle. Comment avons-nous pu la soupçonner!… La croix est retrouvée de ce matin. Je suis venue le dire sans perdre une minute.
— Ah! dit madame Perlet en regardant attentivement la jeune fille, c'est donc vous, Sylvanie… Vous auriez bien pu prendre la peine de retrouver votre croix un peu plus tôt. Ca nous aurait épargné bien des tracas, et à cette pauvre enfant une maladie qui n'a pas encore dit son dernier mot.
Sylvanie aurait volontiers pleuré en écoutant ces paroles, et pourtant il n'y avait pas eu de sa faute dans tout cela; elle ne pouvait se faire de reproches.
— Ecoutez, Madame, dit-elle, je vais vous raconter comment les choses se sont passées. Lorsque je revins à la maison après avoir confié les deux enfants à madame Nanette pour les ramener, je m'aperçus que je n'avais plus ma croix d'or. Il me semblait bien être sûre que je ne l'avais pas revue depuis le moment où je la leur avais montrée la veille, mais je voulais pourtant espérer qu'elle s'était perdue en chemin, ou peut-être dans la cour de la ferme lorsque j'avais mis les enfants sur la charrette. En dépit de ma grand'mère, qui soutenait que c'étaient eux qui l'avaient prise, j'ai refait le chemin en cherchant partout et je suis allée demander à la ferme si personne ne l'avait vue. Nous avons encore cherché tout le jour sans rien trouver, et il m'a bien fallu croire que les autres avaient raison. Madame Nanette a dit qu'elle retrouverait les petits voleurs et qu'elle me rapporterait ma croix si elle était encore entre leurs mains. Vous comprenez que lorsque le lendemain elle est venue nous dire qu'ils l'avaient vendue pour une pièce de dix francs nous n'avons plus eu aucun doute; j'ai regardé ma croix comme entièrement perdue, et je n'ai plus fait de recherches. Je n'y pensais plus guère, car on se console assez vite de ces malheurs-là, quand tout à coup, ce matin, en nettoyant l'étable de ma chèvre, je vois briller quelque chose, je le ramasse… c'était ma croix d'or à moitié couverte de terre. Je ne savais comment m'expliquer cela, mais je me suis souvenue tout à coup que j'avais pris une brassée de foin, qui avait servi de lit aux enfants, pour l'apporter à Brunette; sans doute la croix y était tombée, et comme elle était légère elle s'y est perdue et n'a été retrouvée que lorsque le foin a été mangé. Heureusement encore que ma chèvre ne l'a pas avalée avec sa provende… Mais que cette pauvre petite en ait tant souffert, voilà ce qui fait mal!…
Le récit de la jeune fille avait adouci madame Perlet. Dans de telles circonstances il eût été vraiment impossible que Petite mère ne fût pas soupçonnée, surtout par des personnes qui ne savaient rien d'elle. Elle offrit une chaise à Sylvanie et lui donna quelques détails sur la maladie de l'enfant.
— Elle est mieux aujourd'hui; elle reconnaît tout le monde et parle même un peu. Peut-être que ça lui fera plaisir de vous voir, car elle nous a parlé de vous et de votre jolie chèvre, mais il ne faut pas la faire causer, elle est encore trop faible.
— Vous pouvez compter sur moi, répondit la jeune fille.
Elles montèrent ensemble. Madame Perlet n'avait pas revu la malade depuis que, au lever du soleil, elle l'avait laissée assoupie pour aller faire son ouvrage. Elle trouva un grand changement. Madame Charles l'avait lavée, lui avait mis du linge propre, sa tête était soulevée par un oreiller; elle avait vraiment l'air en convalescence.
Elle sourit et ses joues se colorèrent faiblement lorsqu'elle aperçut Sylvanie qu'elle reconnut aussitôt. Celle-ci s'approcha pour l'embrasser. Elle était tout émue en voyant à quel point quelques jours de maladie avaient changé cette petite figure déjà si chétive.
Petite mère fixa sur elle ses grands yeux sérieux.
— Je n'ai pas pris la croix d'or, dit-elle.
— Je le sais, je le sais, ma petite. La croix d'or est retrouvée depuis ce matin. Je sais maintenant que c'est moi qui l'avais perdue.
Petite mère se laissa retomber comme lorsqu'elle avait appris que la "petite dame" était retrouvée. Il semblait que la joie fût toujours trop forte pour elle, et qu'elle pût moins bien la supporter que le chagrin.
Alors Sylvanie s'assit auprès d'elle et, prenant sa main dans la sienne, elle commença à lui parler doucement, très doucement et très tranquillement, de la chèvre, du jardin, des fleurs des prés et de tout ce qui pouvait l'intéresser sans l'agiter. Charlot était entré et avait pris place sur les genoux de la visiteuse.
— Vous ne savez pas, dit-il tout à coup. Petite mère a dit que la croix d'or est au cou de la chèvre.
On rit de cette idée. Petite mère ne se rappelait pas l'avoir dit, mais on lui expliqua que c'était un de ses rêves de fièvre, et elle sourit aussi. Sylvanie raconta de nouveau à Charlot où elle avait retrouvé la croix.
— Tu vois, dit-elle, que si elle n'était pas au cou de la chèvre elle était au moins bien près d'elle.
— Alors nous ne l'avions pas volée!… s'écria le petit garçon.
On rit encore, mais toujours sans bruit pour ménager la malade; puis Sylvanie se leva en disant qu'elle devait s'en aller de peur de lui faire du mal; mais avant cela elle se pencha vers elle pour lui dire quelques mots tout bas, et la petite figure pâle s'illumina joyeusement.
Qu'étaient-ce donc que ces paroles que personne n'avaient entendues, sinon Petite mère?
— Quand tu seras plus forte, avait dit Sylvanie, je reviendrai et je t'emmènerai avec moi, afin que tu puisses boire du lait de ma chèvre et respirer le bon air des bois.
Quelle joie avait brillé dans les yeux de l'enfant! mais une inquiétude vint bien vite la troubler.
— Et Charlot?… demanda-t-elle.
— Il viendra aussi, naturellement. Je sais bien que sans lui tu ne pourrais pas être heureuse.
Après cette visite, Petite mère dormit profondément pendant plusieurs heures. Lorsqu'elle se réveilla il faisait presque nuit; elle crut d'abord qu'il n'y avait personne auprès d'elle, mais elle s'aperçut bientôt que Charlot dormait aussi, la tête appuyée sur son lit. Elle se souleva pour le regarder et vit qu'il avait sur ses joues deux grosses larmes à demi-séchées et que sa respiration était précipitée comme lorsqu'on a pleuré.
— Pauvre Charlot! pensa-t-elle, madame Perlet est bien bonne pour lui, mais je lui manque… Il s'ennuie de moi…
Et elle se mit à le caresser doucement.
Le contact de cette main familière réveilla le petit dormeur; il regarda autour de lui d'un air étonné, puis s'écria joyeusement:
— Petite mère, es-tu guérie?
— Je suis beaucoup mieux, mon chéri.
— Ah! je suis bien content! Maintenant je pourrai rester avec toi… on ne me chassera plus toujours. Je serai bien sage, Petite mère, je ne veux pas te faire de peine, je veux te soigner… Si tu savais comme je prendrai soin de toi quand je serai grand!… Je te porterai quand tu seras fatiguée, et je te donnerai tout ce que j'aurai…
— Tu es gentil, dit Petite mère plus touchée qu'elle ne pouvait l'exprimer.
— J'étais bien triste sans toi… Je voulais toujours monter, mais on disait: Non, non, tu lui ferais du mal. Et j'ai entendu la vieille dame qui disait qu'il ne fallait pas me laisser venir près de toi parce que j'étais égoïste… Est-ce vrai, Petite mère, que je suis égoïste?…
Elle ne pouvait pas dire non, elle ne voulait pas dire oui…
Elle répondit donc:
— Tu ne le seras plus, Charlot.
— Qu'est-ce que c'est que d'être égoïste?
Petite mère réfléchit. Elle n'avait là-dessus qu'une idée très-confuse.
— Je ne sais pas bien, dit-elle, mais ce n'est pas joli.
— C'est peut-être quand on prend tout pour soi? reprit le petite garçon éclairé par sa conscience.
— Oui, peut-être…
— Je n'ai pourtant pas été égoïste quand je t'ai apporté mon chocolat, tu sais?… le premier jour que tu étais malade. Et tu n'as pas voulu le manger!… C'était vilain, Petite mère.
— Je ne me rappelle pas, Charlot.
— Oh! que si… tu fermais la bouche, comme ça!… Et pourtant tu savais bien que ça me ferait plaisir si tu le mangeais…
Petite mère ne trouva rien à dire pour sa défense; elle ne se souvenait pas de ce vilain trait dont on l'accusait, mais elle était toute disposée à reconnaître qu'elle aurait dû consentir à quoi que ce fût pour faire plaisir à Charlot.
La conversation commençait à la fatiguer, le petite garçon lui-même s'en aperçut.
— Ecoute, dit-il, je vais te donner de ton bon vin. Madame Perlet dit que ça te fait tant de bien. Où est la bouteille? Ah! la voilà… Tiens, j'en verse un plein verre… Bois-le…
— Non, non, Charlot, on ne m'en donne que le fond du verre, une cuillerée seulement à la fois. Je ne pourrais pas en boire tant que ça. Oh! je t'en prie!…
Il n'écoutait rien, et approchant le verre plein des lèvres de sa soeur, il menaçait de le lui verser dans le gosier si elle ne voulait pas l'avaler de bonne grâce. C'était ainsi que Charlot entendait tenir sa promesse de la soigner si bien. Heureusement madame Charles survint au moment où la pauvre petite allait céder, ne pouvant plus lutter, même d'une manière passive, en tenant les lèvres serrées. Charlot fut grondé, renvoyé, et alla pleurer à sa place favorite sur l'escalier. Il avait beaucoup fatigué sa soeur qui eut une moins bonne nuit. Malgré cela elle était mieux le lendemain et elle demanda instamment qu'on permît à Charlot de venir s'asseoir auprès d'elle. Madame Charles se fit prier. Elle ne pouvait comprendre quel plaisir Petite mère trouvait à la société de ce méchant garçon, et lui offrit à la place celle de son chat qui, au moins; ne la fatiguerait pas.
— Je veux bien qu'il vienne sur mon lit, répondit Petite mère, mais je veux aussi Charlot.
— Non, dit la vieille dame avec décision, je n'exposerai pas cette pauvre bête à la méchanceté de ce petit drôle. Il faut choisir… l'un ou l'autre, mais pas tous les deux.
— Alors, je veux mon Charlot. Il est si triste sans moi! ajouta-t-elle d'un air suppliant.
Madame Charles, un peu scandalisée de ce choix, alla appeler Charlot et se retira dans sa chambre avec son chat. Les deux enfants se retrouvèrent avec joie. Petite mère était bien plus en train de causer que la veille; elle questionna Charlot sur tout ce qui s'était passé depuis sa maladie, en particulier sur les visites de la maman de la "jolie petite dame".
— Ah! dit-elle, lorsque Charlot lui eut raconté tout ce qu'il savait, maintenant je sais que le bon Dieu nous entend quand nous prions. Tu vois, Charlot, il leur a dit à tous que je n'avais pas pris la croix d'or…
— C'est vrai… dit le petit garçon d'un air réfléchi. Je voudrais bien savoir où il demeure.
— Il paraît qu'il nous connaît bien, lui, puisqu'il nous entend… Je voudrais savoir s'il sait mon nom et le tien, Charlot, et s'il connaît nos figures…
— C'est bien sûr qu'il sait nos noms, répondit Charlot, sans ça comment aurait-il pu dire aux gens: Petite mère n'a pas volé la croix d'or?
— C'est vrai… Eh bien, maintenant, je vais lui demander que le père soit guéri et qu'il revienne.
— Madame Perlet a dit qu'elle irait le voir, avec moi, dimanche, reprit Charlot. Mais j'aimerais mieux y aller avec toi, Petite mère.
— Peut-être que je ne serais pas encore assez forte, Charlot. Je ne crois pas que je pourrais marcher très loin.
— Je te porterai quand je serai grand, tu sais…
— Oui, mais dimanche tu ne seras pas encore grand.
— Je suis pourtant un peu grand, répliqua le petit garçon, se levant et se tenant droit comme un fusil. Tu verras, tu verras, Petite mère, comme nous serons heureux quand je serai tout à fait grand. Tu ne sais pas comme je serai gentil!…
— Tu es déjà bien gentil à présent, mon Charlot.
Et là-dessus ils s'embrassèrent.