WeRead Powered by ReaderPub
Petite Mère cover

Petite Mère

Chapter 9: VII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Two young siblings live in dire poverty after their mother’s death while their father is intermittently absent; the older sister, nicknamed Petite mère, assumes maternal duties for her five-year-old brother Charlot, keeping their room tidy and soothing his hunger and fears. A nighttime of waiting and the discovery of a hidden crust of bread open into daily rituals of washing, dressing, and school runs, interrupted by anxiety over the father’s return. The narrative traces their endurance and resourcefulness, the small mercies offered by neighbors such as the concierge Madame Perlet, and the quiet hope and solidarity that sustain them amid neglect.

— Je veux manger à midi, moi!… ajouta le petit garçon irrité de ce silence peu rassurant; tu sais bien que tu dois prendre soin de moi, mais ça te fait plaisir de me laisser mourir de faim.

— Oh! Charlot, comment peux-tu me faire tant de peine!…

Elle aurait pu dire: Et moi, est-ce que n'ai pas faim aussi?

Mais cette pensée ne lui vint pas, pas plus qu'elle ne venait à Charlot. Ils avaient toute la naïveté, l'un de son égoïsme, l'autre de son oubli d'elle-même.

C'était vraiment une triste situation que celle de ces pauvres petits: leur père ne revenait pas, personne dans le vaste monde ne semblait se soucier d'eux, et ils étaient si petits, si faibles pour être ainsi abandonnés!… Heureusement ils ne se rendaient pas compte de tout cela: l'absence de leur père les étonnait plus encore qu'elle ne les inquiétait. Ils se répétaient souvent: "Ce soir il reviendra."

La journée passa lentement, il pleuvait… la prudente Petite mère ne voulut pas permettre à Charlot de sortir avec ses souliers percés; il ne trouva donc de meilleur moyen de passer le temps que de grogner beaucoup et de dormir un peu. Petite mère aurait bien voulu raccommoder ses vêtements et ceux de son frère, mais elle n'avait pas le plus petit bout de fil. Elle s'arrêta devant cet obstacle et après avoir essuyé trois fois la table boiteuse et le vieux bois de lit, elle se livra à son occupation favorite de regarder le ciel. Mais il était tout gris, d'un gris uniforme comme lorsqu'il doit pleuvoir longtemps; il n'en tombait pas le moindre rayon de soleil, et son petit coeur devenait de plus en plus lourd à mesure que ses yeux étaient attristés par ce spectacle.

Tout à coup on frappa à la porte, puis on l'ouvrit doucement et la concierge apparut. Elle avait fini son ouvrage du matin et revêtu sa figure bienveillante de l'après-midi; son regard parcourut la chambre démeublée; elle se doutait bien qu'il n'y avait rien dans ce pauvre logis, mais elle eut le coeur serré en voyant que ce rien était aussi rien que possible.

Petite mère la regardait sans parler; Charlot qui était étendu sur le lit, se souleva sur son coude et gémit: J'ai faim.

— Pauvres enfants! dit la bonne femme, venez avec moi à la loge: les petits vont bientôt rentrer de l'école et je vais leur tremper leur soupe. En attendant vous vous réchaufferez un peu. Ces pluies de printemps ça glace tout de même, surtout quand on ne bouge pas; allons, venez, n'ayez pas peur!…

En entendant parler de soupe, Charlot s'était laissé glisser à bas du lit et il accompagna la brave dame sans se faire prier; Petite mère suivit plus timidement. Dans la loge elle s'assit tout près de la porte et regarda faire, tandis que Charlot obtenait une croûte de pain et se mettait à l'aise en donnant son opinion sur tout ce qu'il voyait. Bientôt un petit chat sortit de dessous le lit et vint tourner autour de Petite mère. Elle n'osait pas le caresser et se contentait de le regarder, mais le petit animal, plus confiant, grimpa lestement le long de sa robe, car il était encore trop jeune pour sauter, et se blottit sur ses genoux. Elle sourit de contentement et posa sa main sur lui pour l'empêcher de s'en aller. La familiarité de cette petit bête lui donnait le sentiment d'être moins étrangère.

— Ah! voilà un chat! s'écria Charlot en se retournant, donne-le-moi.

— Non, non… tu ne les aimes pas. Tu lui feras du mal comme à celui de la dame.

— Ah! pour ça non, dit la concierge, ou bien tu retourneras bien vite chez toi, mon bonhomme. On ne touche pas à mon petit chat quand on est méchant pour les bêtes. Est-ce que tu es donc un mauvais garçon?…

— J'ai tiré la queue au chat de la grosse dame, répondit Charlot d'un air sombre.

— Au gros Charlot!… Eh bien, tu as du toupet, mon gars. Si la grosse dame t'a bien grondé, tu n'as eu que ce que tu méritais. Puisque ces pauvres bêtes ont confiance en nous et viennent demeurer dans nos maisons, c'est très mal de les faire souffrir.

— Mais il m'a griffé, dit le petit garçon en regardant sa main.

— Il a bien fait. Que je t'attrape à tirer la queue au mien!… tu n'auras pas envie de recommencer. Je ne dis pas qu'on doive vivre pour une bête comme madame Charles pour son Charlot, mais… Tiens, la voilà justement… quand on parle du loup…

La grosse dame du quatrième parut en effet sur le pas de la porte.

— Madame Perlet, dit-elle, vous n'avez pas une goutte de lait de trop, aujourd'hui? je vous la rendrai demain. J'ai eu un malheur, j'ai renversé mon pot à lait, c'est la première fois que ça m'arrive.

— Du lait de trop!… A quoi pensez-vous, madame Charles?…Demandez-moi plutôt si j'en ai eu assez. Il n'y en a plus qu'une goutte pour notre petit chat; vous savez qu'il ne prend que ça.

— Alors il faut en aller chercher chez la fruitière, et voyez, la rue est un vrai ruisseau et je n'ai que mes pantoufles… Que faire? Remonter mes quatre étages, c'est tuant pour moi qui n'ai pas de souffle.

En entendant ces paroles, Petite mère s'était levée et se tenait timidement debout, le chat dans ses bras.

— Je pourrais y aller, dit-elle, voyant que son offre muette n'était pas comprise.

— Toi!… dit madame Charles en la regardant avec surprise, car elle ne l'avait pas aperçue dans l'ombre. Eh! c'est ma petite voisine, et ça c'est le gros Charlot, le méchant garçon qui tire la queue de mon chat. Ah! pour celui-là, il peut bien se dire qu'il ne remettra jamais le pied chez moi. Est-ce une conduite de tirer la queue de mon chat qui ne lui faisait aucun mal?… Le pauvre chéri, il ne peut pas s'en remettre; il se réveille en sursaut à tout moment et il miaule beaucoup plus que de coutume d'un ton si triste que ça fait pitié. Ca se comprend… une bête qui est habituée à être traitée avec tant d'égards… ça l'a blessé au coeur. Et dire que j'ai encore eu le malheur de renverser son lait. Pauvre petite bête! il lui en faut deux fois par jour, sans quoi il n'est pas content.

Madame Perlet ne répondait pas: elle était occupée à activer le feu de son fourneau.

— Tu veux donc aller me chercher mon lait, mais tu ne me le renverseras pas, au moins, reprit madame Charles en se retournant vers la petite fille. Tiens voilà une tasse et voilà deux sous. C'est tout à côté.

Charlot accompagna sa soeur hors de la loge; il était bien aise de se soustraire aux reproches de la maîtresse de son ennemi. Il sentait de plus en plus qu'il le détestait, ce gros chat si bien fourré, pour qui on allait chercher du lait frais tandis que lui, Charlot, n'en avait pas eu; aussi il resta sur la porte de la maison suivant Petite mère d'un regard sombre.

Petite mère revint bientôt avec la tasse de lait dont elle n'avait pas répandu une goutte. Pendant son absence madame Perlet avait mis le temps à profit pour sa soupe qui se trouvait toute prête à être servie.

Elle posa six couverts, bien près les uns des autres, car la table était petite.

— Combien êtes-vous donc aujourd'hui? demanda madame Charles.
Est-ce que votre mari est déjà rentré?

— Non, il est allé chercher de l'ouvrage; il ne reviendra pas de sitôt, on le fait toujours attendre; mais ces deux pauvres petits vont manger la soupe avec les nôtres.

— Ah! c'est tant mieux pour eux. Si j'avais eu de la soupe, je leur en aurais donné, mais je ne pouvais pas leur donner le lait de mon chat…

— Cela aurait bien valu tout autant que de le renverser, dit la concierge en se relevant brusquement, sa casserole à la main.

— Aussi je lui en achète d'autre…

— Ecoutez, madame Charles, je ne vous comprends pas… les enfants sont des enfants, et les chats sont des chats…

— Je ne dis pas non, tout au contraire, mais j'aime mieux les chats.

— C'est bien ce que je vous reproche, riposta la concierge avec animation. Vous nourrissez votre chat comme on nourrirait un chrétien, au lieu de le laisser chercher sa vie sous les toits et dans les caves. Vous en faites un propre à rien… Ce n'est cependant pas pour dormir sur un duvet que le bon Dieu l'a créé. Et avec ça vous refusez une goutte de lait à ces pauvres petits abandonnés!… Ca n'est pas beau, madame Charles, aussi le bon Dieu vous a punie en vous faisant renverser votre lait.

— Ecoutez, madame Perlet, je ne vous ai pas demandé de me faire la morale, dit la grosse dame en colère. Je vous prie de me laisser agir comme je l'entends.

Elle se détourna majestueusement et se trouva en face de Petite mère qui lui présentait la tasse pleine.

— Je suis sûre que tu en as versé la moitié, dit-elle aigrement en la prenant.

— Oh! non, madame, je vous assure…

Madame Charles ne répondit rien, ne dit même pas merci, et en passant par la porte un peu étroite de la loge elle se heurta de telle manière que la moitié du lait de son chat tomba sur la première marche de l'escalier.

VI

Les enfants étaient autour de la table, les grands debout, les plus petits assis; Charlot et les petits garçons se regardaient d'un air moitié curieux, moitié hostile et semblaient surpris de se retrouver si rapprochés les uns des autres. A force de dévisager le nouveau venu, les plus jeunes laissaient leur soupe tomber de leur cuiller qu'ils mettaient de travers dans leur bouche. Personne ne parlait et le père qui se trouva tout à coup sur le pas de la porte s'arrêta tout étonné de voir tant de monde et de n'entendre que si peu de bruit.

Il entra et alla poser dans un coin une grande enveloppe noire qu'il rapportait vide.

— Eh bien, dit-il alors, il n'y en avait que quatre ce matin, si je sais bien compter, et maintenant j'en vois six!

— Pourquoi reviens-tu si tôt? demanda la mère en le regardant d'un air inquiet.

— Quand il n'y a pas d'ouvrage à rapporter c'est vite fait. A qui sont ces petits?

— Au nouveau locataire du quatrième, celui qui n'est pas rentré depuis deux jours. Je leur fais manger un peu de notre soupe, il y en aura assez pour tous.

— Tu fais bien, dit le père en s'asseyant près de la commode, car il n'y avait plus de place autour de la table. En voilà une qui n'a pas mangé plus de soupe qu'il ne faut.

Il regardait Petite mère dont la figure pâle et fine faisait contraste avec les mines rondes et joufflues de ses propres marmots.

— Comment t'appelles-tu? ajouta-t-il.

On fit répéter trois fois la réponse. Ernest, l'aîné des enfants, déjà gamin, se mit à rire, mais le père lui imposa silence.

— C'est un nom qui lui fait honneur, dit-il. Personne ne s'en moquera devant moi. Allons, Petite mère, raconte-nous pourquoi on t'a appelée ainsi.

Elle baissa la tête et n'osa rien répondre.

— Et toi, mon gros, le sais-tu? demanda le cordonnier à Charlot.

— C'est comme ça qu'elle s'appelle, dit celui-ci étonné qu'il fallût une explication d'une chose si simple.

— C'est une bonne petite fille, j'en suis sûr, reprit le père en tendant la main pour avoir son assiette un peu moins pleine que de coutume. Tant qu'il y aura de la soupe chez nous elle en aura sa part si elle a faim.

Petite mère leva un regard reconnaissant sur le brave homme dont la voix cordiale lui réchauffait le coeur, mais elle ne put encore rien dire.

— Quand auras-tu de l'ouvrage? demanda la mère.

— On ne m'a rien promis. Ca ne va pas du tout, à ce qu'ils disent.

— Ont-ils au moins payé ce qu'ils te devaient?

— Ce n'était pas lourd. Tu sais que j'avais eu une avance la semaine dernière.

— C'est vrai… Combien nous reste-t-il?

— Voilà… dit le père en déposant sur la commode quelques pièces de monnaie.

— Ca!… dit la femme, mais ce n'est rien…

— Ce n'est pas beaucoup, mais c'est pourtant mieux que rien, et puis nous allons avoir notre trimestre, le propriétaire ne l'a pas encore payé. Vois-tu, femme, il ne faut pas se plaindre. Il y en a tant d'autres plus malheureux que nous.

Nous avons un logement gratis pour nous et la marmaille et c'est beaucoup, nous n'avons pas besoin de nous tourmenter pour le 8 juillet. J'en connais qui n'en dorment pas à l'heure qu'il est. Et puis je retrouverai de l'ouvrage. Ce serait bien malheureux, si l'on n'en pouvait avoir quand on ne demande que ça!…

A ce moment l'ombre s'accrut dans la loge, un monsieur était débout sur le seuil, le chapeau sur la tête.

— Bonjour, dit-il brusquement.

Le cordonnier se leva. Les enfants considéraient cette apparition avec une sorte d'effroi; le plus petit se réfugia près de sa mère, un autre se glissa sous la table. Petite mère et Charlot partageaient la consternation générale.

— C'est à vous, ce tas d'enfants?…

— Il y en a deux à un de mes locataires, monsieur.

— Pourquoi ne restent-ils pas chez eux? Une loge n'est pas une salle d'asile.

— Ils vont remonter, s'empressa de répondre madame Perlet.

— Les quatre autres sont à vous?…

— Oui, monsieur, dit la mère, qui était plus fière de son quatuor qu'elle ne l'eût été d'un royaume; ils sont tous à moi, et, avec votre permission, nous en aurons encore un en automne.

— Les concierges ne doivent pas avoir tant d'enfants; c'est très incommode dans une maison.

— Mais, monsieur, ils vont tous à l'école, répondit la pauvre mère très désappointée de cette manière de considérer sa richesse, même notre petit dernier, qui n'a que trois ans et demi.

— Et celui qui viendra en automne, est-ce qu'il ira aussi à l'école? demanda le visiteur d'un ton rude. Puis, s'adressant au père, cette fois:

— Vous êtes cordonnier?

— Oui, monsieur.

— C'est un métier trop sale pour un concierge.

— Je travaille dans la petite pièce de derrière.

— L'odeur du cuir pénètre partout. Je n'entends pas avoir un cordonnier dans ma loge. Vous quitterez la maison le 1er du mois prochain.

Madame Perlet, en entendant ces paroles, s'assit sur la chaise que le plus petit venait de quitter, car ses jambes tremblantes ne la soutenaient plus; mais sons mari resta très calme et répondit d'un ton ferme et doux:

— Vous ne savez peut-être pas, monsieur, que nous sommes depuis douze ans dans cette maison et que l'ancien propriétaire avait une entière confiance en nous.

— L'ancien propriétaire était libre de faire ce qui lui plaisait; moi, j'entends que ma maison prenne une toute autre tournure. J'ai des concierges comme il faut et sans enfants à mettre à votre place. Je vous donnerai un dédommagement; mais il faut que la loge soit vide dans quinze jours. Allons, c'est entendu; mettez-vous, dès demain, à la recherche d'un logement ou d'une autre loge où l'on aime l'odeur de cuir et les marmots. Bonsoir!

Et le nouveau propriétaire s'éloigna. Longtemps, le bruit de son pas retentit dans le silence, car personne ne bougeait, personne ne parlait. Les enfants même semblaient frappés de stupeur.

Madame Perlet parla la première.

— Tout vient à la fois, dit-elle. Je ne m'attendais pas à quitter cette maison où tous nos enfants sont nés, où tout le monde nous connaît, où j'ai tant de fois lavé et balayé chaque marche et chaque carreau. Ca me brisera le coeur, pour sûr.

— C'est dur, dit le cordonnier; mais il y en a de plus malheureux que nous. Nous trouverons une autre loge et, qui sait? peut-être meilleure. Nous sommes connus dans le quartier…

— Ce ne sera pas facile…

— Allons, ne perdons pas courage. On nous renvoie parce que nous avons trop d'enfants: tu ne voudrais pourtant pas en avoir moins, la mère?…

— Si c'est pour les voir mourir de faim…

— Voyons, voyons!… il ne s'agit pas encore de mourir de faim. Nous avons des bras, des jambes, du courage, et le bon Dieu n'abandonne pas ceux qui s'aident eux-mêmes.

— Je ne sais pas, répliqua la pauvre femme d'un ton lugubre. Il me semble qu'il nous abandonne bien au jour d'aujourd'hui.

— Papa! cria Ernest, qui commençait à se remettre de sa consternation, je n'irai plus à l'école, je travaillerai avec toi…

— Nous verrons, mon garçon. Tu iras, en tout cas, encore jusqu'à la fin de l'année, et tu tâcheras d'en bien profiter.

— Et moi?… dit le troisième, en sortant de dessous la table.

— Oh! toi, tu vas commencer par ne plus te cacher sous les tables; après, nous verrons…

— Si, au moins, il y avait de l'ouvrage!… reprit madame Perlet un peu consolée par le calme de son mari.

— Il y en aura… il y en aura… Allons! ne te tourmente pas, ma brave femme. Tu es une vaillante, toi, et tu trouveras toujours quelque chose à faire.

On avait un peu oublié Petite mère et Charlot, qui regardaient et écoutaient sans mot dire.

— Oh! ces pauvres enfants, s'écria la brave femme, se les rappelant tout à coup, ils sont encore bien plus à plaindre que les nôtres. Allez, mes petits, allez vous coucher pendant qu'il y a encore un peu de jour.

Petite mère se leva; mais elle ne pouvait partir ainsi sans un mot de reconnaissance. Elle s'approcha de la concierge et lui dit: Merci! mais, si bas, que celle-ci ne comprit pas et lui demanda ce qu'elle voulait encore. Tout intimidée de cette méprise, la pauvre petite rougit et les larmes lui vinrent aux yeux. Alors Charlot prit la parole:

— Elle vous dit: Merci! mais elle n'ose pas parler haut. Moi, j'ose… Quand je serai grand, c'est moi qui dirai tout.

"Quand je serai grand!" c'était le mot favori de Charlot. Lorsqu'il fut couché et Petite mère assise tout près de lui, la tête appuyée contre le lit, — car elle ne voulait pas se coucher elle-même sans être sûre que le père ne rentrerait pas ce soir-là, — il entama la conversation:

— Ecoute… dit-il.

— Quoi, mon chéri?

— Elle est bien bête, madame Perlet.

— Pourquoi donc? demanda la petite fille étonnée de ce jugement sévère.

— Moi, si j'étais elle, je serais bien content de m'en aller de cette petite loge, où l'on ne voit pas clair. Je me mettrais dans une belle grande maison, et alors on ne se cognerait pas les uns contre les autres, comme chez eux. Est-ce que ce n'est pas vrai qu'il seraient bien mieux dans une grande maison?

— Peut-être. Mais ils n'en ont pas.

— Ils n'ont qu'à en bâtir une. Moi, je t'en ferai une, tu sais? quand je serai grand.

— Oui, je sais; mais c'est que, vois-tu, pour bâtir une maison, il faut de l'argent, beaucoup d'argent.

— Où est-ce qu'on trouve l'argent? demanda Charlot après un moment de réflexion.

— Je ne sais pas… On le gagne, tu sais? Papa en rapporte toutes les semaines; il en a quelquefois beaucoup.

— Combien est-ce qu'il gagne pour sa semaine?

— Je crois qu'il a dit vingt francs… Mais il faut payer son déjeuner, tu sais? alors, il ne peut pas tout rapporter.

— Vingt francs, répéta Charlot, c'est beaucoup. Crois-tu qu'avec vingt francs on pourrait bâtir une belle maison?

— Je ne sais pas… Ce ne serait peut-être pas assez.

Charlot soupira.

— Mais, moi, reprit-il, quand je serai grand, je veux gagner beaucoup. Où est-ce que papa trouve l'argent? Crois-tu que c'est dans la terre?…

Petite Mère secoua la tête; elle n'avait pas d'idée bien nette là-dessus.

— Ou derrière les grosses pierres qu'on apporte pour faire la maison?…

— Je crois que c'est un monsieur qui le lui donne…

— Alors, si c'est un monsieur qui le donne, quand je serai grand, je lui dirai: Donnez-m'en beaucoup; et, s'il ne veut pas, je lui donnerai des coups…

— Oh! Charlot, ce ne serait pas bien…

— J'aime à donner des coups, moi.

Et, allongeant son pied hors du lit, Charlot montra qu'il avait bien réellement cet aimable goût, en appliquant à sa soeur un soufflet d'un nouveau genre.

— Oh! Charlot, c'est vilain!… cria-t-elle en se reculant et en essuyant sa joue.

— Eh bien, alors, dis que le monsieur me donnera beaucoup d'argent!…

— Comment puis-je le savoir?

— Dis-le… Je le veux!…

— Que tu es déraisonnable, Charlot!

— Et toi tu est méchante. Tu ne veux pas dire ce que je veux.

C'était souvent ainsi que finissaient les conversations de Charlot avec sa soeur. Petite Mère était trop raisonnable pour accepter toutes les idées un peu extravagantes du petit homme, et trop sincère pour en faire semblant; lui ne pouvait supporter la contradiction. Heureusement, il s'endormit bientôt.

Alors Petite mère se mit à rêver, car elle aussi avait ses rêves; mais ils étaient moins ambitieux que ceux de Charlot. Ceux qui revenaient le plus souvent étaient des souvenirs, et non des châteaux en Espagne: elle se revoyait auprès de sa mère malade; elle entendait encore sa douce voix; elle sentait sa main s'appuyer sur sa tête. Alors, elle tâchait de se rappeler tout ce que cette mère tendre et chérie lui avait dit, et la pensée que Charlot lui avait été confié par elle venait ranimer et réchauffer son dévouement à son petit tyran. Elle posa sa petite main protectrice sur l'enfant endormi; puis, lorsqu'elle fut bien sûre que le père ne reviendrait pas, elle se coucha près de lui et tomba dans un profond sommeil.

VII

Le lendemain il faisait un temps magnifique, l'air était pur, les rayons du soleil avaient une douce chaleur, le ciel était d'un bleu lumineux; sur les toits, dans les arbres au feuillage encore si frais, même dans les cages qui leur servaient de prison, une multitude d'oiseaux chantaient gaîment. Petite mère, tout heureuse, réveilla Charlot en lui disant:

— Lève-toi, nous irons chercher le père aujourd'hui.

Mais l'humeur de Charlot n'était nullement au beau comme le temps. Il grogna en s'éveillant, il grogna en se levant, il grogna… — j'allais dire en déjeunant, — mais, pauvre petit! l'absence de ce repas excusait peut-être sa mauvaise humeur. Vainement Petite mère lui rappela qu'ils avaient eu une bonne soupe la veille; Charlot pensait que ce souvenir ne pouvait remplacer le lait du matin, ou tout au moins un morceau de pain; peut-être, les enfants qui liront cette histoire seront-ils de son avis.

Lorsque les deux petits passèrent devant la loge, la concierge y était; Petite mère posa la clef sur la commode en disant: Voilà notre clef, madame.

— C'est bien, répondit-elle sans même les regarder.

Hélas! elle avait devant elle tout l'ouvrage de la journée, et puis les soucis étouffaient dans son coeur la pitié. Charlot avait espéré un morceau de pain, mais il vit bien qu'il ne fallait rien attendre.

Ce jour-là Petite mère prit le chemin opposé à celui qu'ils avaient suivi la première fois: sans avoir aucun plan arrêté elle monta la rue au lieu de la descendre. A mesure qu'ils avançaient, le nombre des boutiques de boulanger et d'épicier allait en diminuant, et par conséquent les tentations de Charlot aussi; à la dernière il s'arrêta pour contempler les petits pains frais. Dans l'intérieur de la boutique on voyait les deux petits garçons du boulanger, leur sac au dos, qui tendaient la main pour avoir chacun un gâteau sortant du four.

— Vous reviendrez tout droit à midi pour déjeuner, leur cria leur mère. Ne vous faites pas attendre.

— Quels heureux enfants! se dit Charlot. Absorbé par la contemplation de leurs gâteaux, dans lequel ils mordaient à belles dents, il ne se dérangea pas pour leur laisser le passage libre, et le plus grand le poussa un peu rudement en lui disant:

— Ote-toi donc du chemin!

— Peut-être qu'il a faim, dit le plus petit en se retournant.

— Bah! on vient de déjeuner, répondit son frère en mettant dans sa bouche le dernier morceau.

Et ils s'éloignèrent, laissant les pauvres petits sur le trottoir devant la boutique fermée.

Une dame passa, elle venait de faire son marché et de son panier sortaient des herbes et des fruits. Elle se heurta à Charlot et cela la mit de mauvaise humeur.

— Que faites-vous là, petits? dit-elle d'une voix un peu rude, allez donc à l'école au lieu d'encombrer la rue.

Petite mère aurait volontiers pleuré de toutes ces rebuffades, mais elle était accoutumée à retenir ses larmes. Charlot, lui, était en colère et il montra son petit poing fermé à la dame au panier, par derrière, il est vrai, en sorte qu'elle ne s'en douta pas.

— Allons-nous-en d'ici, dit Petite mère.

Et ils recommencèrent à marcher.

Tout au bout de la rue ils rencontrèrent une marchande d'oranges avec sa charrette. Charlot s'arrêta en contemplation devant les beaux fruits d'or; la vieille marchande prit une orange de rebut qu'elle lui donna. Tout joyeux de cette générosité les enfants allèrent s'asseoir sur les marches d'une porte et entamèrent ce repas inattendu. Certes, un petit pain chaud, ou même un morceau de main rassi, eût bien mieux fait leur affaire, mais une orange était préférable à rien.

— Je n'en ai jamais mangé, dit Charlot, les yeux fixés sur les mains de sa soeur qui enlevaient l'écorce qu'elle avait entamée avec ses dents, et toi, Petite mère?

— J'en ai mangé une fois, mais ne je ne me rappelle pas le goût.
Maman en avait quelquefois quand elle était malade.

— Ca sera bon, dit le petit homme qui se régalait en imagination.

Il eut le premier quartier; l'orange était un peu amère et lui fit faire une vilaine grimace.

— Je croyais que c'était meilleur que ça, dit-il d'un air désappointé. — Mais c'était au moins quelque chose dans son estomac creux, et le second morceau lui parut meilleur. Ce frugal déjeuner fut bien vite achevé.

— Il n'y en a déjà plus? dit Charlot qui ne s'était pas aperçu que sa soeur lui donnait la part du lion. Donne-moi ça, je veux le manger.

— L'écorce… oh! non, ce n'est pas bon, tu verras comme c'est amer.

Mais Charlot n'écoutait rien que son appétit. Il arracha l'écorce de la main de sa soeur et en mit dans sa bouche un grand morceau qu'il rejeta bien vite. Pourtant Petite mère serra le reste dans sa poche, car, toujours prévoyante, elle pensa qu'elle pourrait en tirer parti.

Un peu restaurés ils reprirent leur voyage.

Les maisons devenaient plus rares, de longs murs les séparaient les unes des autres. Qu'y avait-il au delà? Les enfants auraient bien voulu le savoir, mais ils ne voyaient rien. Pourtant ils arrivèrent à un endroit où le mur était plus bas et Charlot pria sa soeur de le soulever pour qu'il pût regarder.

— Oh! comme c'est joli, s'écria-t-il. Il y a un grand jardin et une quantité de petites plantes vertes tout en ligne, et des choses en verre qui brillent, et des fleurs, des masses de fleurs dans un coin. Si tu voyais comme c'est beau. Tiens-moi toujours, Petite mère, je veux encore regarder!

Mais Petite mère, en dépit d'un effort héroïque, ne pouvait le tenir plus longtemps. Elle laissa retomber le gros garçon qui se retourna vers elle avec colère.

— Tu pourrais bien me laisser regarder encore, méchante! cria-t-il.

— Mes bras me font mal, répondit la pauvre petite. Tu es lourd,
Charlot.

Ils continuèrent à marcher; la bonne humeur du petit garçon était partie; il traînait les pieds, il se plaignait du soleil, des cailloux, il était vraiment insupportable; mais la patience de Petite mère ne s'épuisait pas facilement.

Ils passèrent le chemin de fer de ceinture et les fortifications sans rencontrer aucune maison en construction; puis ils virent s'étendre devant eux la vraie campagne, des champs labourés, des prés, des haies. Ils oublièrent le but de leur expédition et Charlot reprit courage.

— Je voudrais aller là-bas, dit-il en montrant les bois qui couronnaient le côteau au-dessus des pentes cultivées.

— C'est bien loin, dit la petite qui mesurait mieux la distance.

— Je veux y aller, répéta le petit volontaire.

Ils recommencèrent à marcher, non plus cette fois pour chercher leur père, mais pour voir du pays. Bientôt ils quittèrent la route et entrèrent dans un sentier qui longeait les prés et les carrés de terre labourée, jardins potagers en plein vent où les légumes commençaient à pousser en abondance. Charlot marchait de son mieux et vraiment ses petites jambes faisaient merveille soutenues qu'elles étaient par sa volonté d'arriver aux bois; mais elles finirent pourtant par refuser leur service. Il s'assit sur le bord du chemin en pleurant de fatigue et de faim.

Que faire? Oh! s'il avait été un petit chevreau et qu'il eût pu manger l'herbe tendre!… Dans la campagne un animal trouve toujours sa pâture, mais il n'en est pas de même d'un enfant.

Petite mère commençait à être bien inquiète. Pourquoi s'était-elle laissé entraîner si loin? Ils étaient en plein midi et le soleil de mai tombait d'aplomb sur leurs têtes nues.

Comme elle allait peut-être commencer à pleurer aussi — et cela lui arrivait rarement, car Petite mère, comme tous ceux qui n'ont personne pour essuyer leurs larmes, pleurait peu, — elle entendit un bruit singulier se répéter en se rapprochant. L'enfant se rappelait qu'elle l'avait déjà entendu, mais où? Tandis qu'elle rassemblait ses souvenirs, une petite tête fine, ornée de deux cornes noires, parut au détour du sentier, puis une chèvre tout entière, brune et blanche suivie d'une jeune fille qui portait un panier sur la tête. Elles arrivèrent bientôt devant les deux enfants. Charlot avait cessé de pleurer pour regarder la jolie bête, mais les larmes coulaient encore sur ses joues et il avait l'air bien désolé.

La maîtresse de la chèvre s'arrêta devant cette petite figure bouleversée; la jolie bête s'arrêta aussi et les enfants virent alors qu'elle était tenue par une corde mince et assez longue pour lui laisser une certaine liberté.

— Qu'est-ce qu'il a, ce pauvre petit? demanda la jeune paysanne à Petite mère.

— Il est bien fatigué, madame.

— Et j'ai faim!… ajouta Charlot qui trouvait ce mal au moins aussi cruel que l'autre.

— D'où venez-vous?

— De là-bas…

Et Petite mère montrait à l'horizon l'immense amas de maisons enveloppé de fumée qu'ils avaient laissé derrière eux.

— De Paris!… mais c'est un long chemin pour de petits enfants comme vous.

— Ah! oui, bien long, mais nous voulions aller dans les bois.

— Et pour quoi faire?

Vraiment ils ne le savaient pas et ne purent répondre.

— Il faut retourner chez vous; votre maman sera inquiète.

— Notre maman est morte et notre papa… nous ne savons pas où il est.

— Oh! les pauvres petits!… Eh bien, venez avec moi, je vous donnerai du lait.

Du lait, le rêve de Charlot!… Il essaya de se lever et de marcher, mais ses pauvres petites jambes étaient trop lasses, il fut forcé de se rasseoir.

— Est-ce bien loin? demanda Petite mère.

— Non, c'est là tout près, la maison dont vous voyez le toit dans les arbres. Allons, si tu peux me porter mon panier, petite, moi je prendrai ce gros garçon.

Si Petite mère n'avait pas beaucoup de force elle avait en revanche beaucoup de courage. Elle prit le panier presque aussi grand qu'elle, mais pas aussi lourd qu'il était grand, et suivit la jeune fille qui avait pris Charlot à califourchon. Il fallait monter une côte et Charlot était, au rebours du panier, plus lourd encore qu'il n'était gros; aussi les deux pauvres petites haletantes, ne pouvaient guère parler.

Charlot, lui, goûtait fort cette façon d'aller, et se sentait très disposé à faire un bout de conversation.

— Est-ce qu'il est méchant? demanda-t-il à sa monture.

— Qui? dit la jeune paysanne en s'arrêtant pour reprendre haleine.

— Votre chien…

— Je n'ai pas de chien.

— Mais, continua Charlot très-étonné, en montrant la chèvre qui tirait sa corde pour brouter une branche de genêt, est-ce que ce chien n'est pas à vous?

— Ce n'est pas un chien, dit Petite mère, c'est un mouton. N'as-tu pas entendu comme il bêle?

La jeune fille s'arrêta, cette fois pour rire aux éclats.

— Mais d'où venez-vous donc, vous deux? Vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais vu une chèvre…

— C'est une chèvre? demanda Petite mère.

— Certainement que c'est une chèvre. Oser dire que ma chevrette est un chien ou un mouton!… avec ses jolies cornes et sa tête fine!… Est-ce qu'on ne voit donc jamais de chèvre à Paris?

— J'en ai vu une fois, mais j'ai cru que c'étaient des moutons à cornes, répondit Petite mère un peu honteuse de son ignorance.

Quant à Charlot, il n'était pas honteux, mais il était choqué, en conséquence de quoi il desserra ses bras qui étaient noués autour du cou de sa porteuse, et se rejeta en arrière, pesant beaucoup plus lourd et menaçant de tomber à chaque secousse que la chèvre, dans ses mouvements capricieux, imprimait au bras de la jeune paysanne autour duquel était passée la corde.

— C'est un chien, répéta-t-il d'un ton péremptoire.

La chèvre prit cette affirmation en mauvaise part, car elle y répondit par un bêlement énergique, et une secousse de la corde si violente, que Charlot en perdit l'équilibre et se raccrocha vivement au cou de la jeune fille. Celle-ci, à moitié étranglée par cette étreinte et par les rires qu'elle ne pouvait réprimer, le laissa glisser jusqu'à terre. Petite mère s'arrêta et posa son panier.

Voyez-vous ce groupe? la jeune fille riant aux éclats, Charlot assis par terre l'air offensé et déconfit, Petite mère, sérieuse, les regardant tous deux sans comprendre la cause de cette scène, et la bête broutant activement et bêlant de temps à autre pour affirmer cette qualité de chèvre qui lui était contestée.

Quand elle eut assez ri, la jeune fille voulut reprendre Charlot pour continuer leur chemin. Il aurait bien aimé faire le fier et refuser, mais il était si las!… Il reprit donc sa place et, une minute après il dormait sur l'épaule qui lui servait d'oreiller.

La maison était petite, toute cachée sous les arbres. Devant la porte s'ébattaient quelques poules, un chat dormait en plein soleil contre le mur; il entr'ouvrit les yeux pour voir qui arrivait, mais ne jugea pas à propos de se déranger comme la gent emplumée qui s'était enfuie avec mille démonstrations de terreur. Dans la cuisine une femme âgée tricotait dans un coin; elle ne se retourna pas. La jeune fille posa à terre son lourd fardeau sans troubler son sommeil, puis elle attacha la corde de sa chèvre à un gros clou planté au mur extérieur, et, s'approchant de la vieille femme:

— Grand'mère, cria-t-elle d'une voix forte et aiguë, je vous amène des visites.

— Qu'est-ce que c'est? grommela la vieille dame d'une voix peu encourageante.

— Des visites de Paris… des enfants qui se sont perdus…

La pauvre sourde se retourna et aperçut la petite créature qui se tenait debout, à moitié cachée par son grand panier et le paquet qu'on venait de poser dans un coin.

— Qu'est-ce que c'est donc que ça? répéta-t-elle d'une voix plus dure. Elle n'aimait pas les intrus, et d'ailleurs elle ne pouvait modérer le son de sa voix.

— C'est une brave petite fille, j'en réponds, car elle a porté une charge plus lourde qu'elle. Quant à l'autre nous ne dirons pas qu'il ne pèse rien, les bras m'en font mal, ajouta la jeune fille en les étirant. Pourtant le pauvre petit a l'estomac creux, paraît-il. Depuis quand n'avez-vous pas mangé?

— Nous avons eu une orange ce matin, répondit Petite mère en regardant d'un air inquiet la vieille paysanne rechignée.

— Une orange, en voilà un déjeuner!… Grand'mère, ils ont déjeuné avec une orange!…

— C'est bien la manière de faire de Paris, dit la grand'mère qui, par miracle, avait entendu et qui jugeait très-sévèrement la grande ville. Au lieu de donner du bon lait à des enfants, on leur donne des oranges… des fruits qui ne croissent pas chez nous, encore!… Aussi quelle mine a-t-elle, cette petite!… une figure grosse comme le poing et pâle, si ça ne fait pas pitié!… Il faut faire attention, c'est voleur, ces enfants de Paris!…

Cette dernière phrase avait été prononcée pour les seules oreilles de sa petite-fille, du moins la bonne dame le croyait, mais d'une voix encore tout à fait assez haute pour que Petite mère l'entendît.

— Allons, grand'mère, vous ne pensez pas à ce que vous dites, dit la jeune fille qui avait vu du coin de l'oeil la pauvre petite devenir écarlate. Je vais donner à ces pauvres enfants une tasse de lait de ma chèvre, ça leur fera plus de bien qu'une orange, et peut-être ce petit entêté croira que ce n'est pas du lait de chien.

Elle riait pour distraire l'enfant… puis elle sortit, laissant
Petite mère seule avec la redoutable vieille.

— Approche, lui dit celle-ci.

Petite mère obéit lentement.

— Que viens-tu faire ici?

Que pouvait-elle répondre? Elle était vraiment tentée de se croire coupable, mais de quoi?

— Que viens-tu faire ici? Répéta la sourde, rien de bon, j'en réponds.

Cette voix formidable réveilla Charlot qui se mit sur son séant et regarda tout autour de la chambre avec un profond étonnement. Petite mère courut auprès de lui comme s'il eût pu être pour elle un protecteur.

— Oh! Charlot, dit-elle, allons-nous-en! Elle est si fâchée… je ne sais pas pourquoi. Mais Charlot était moins timide que sa soeur. Il se leva et, s'approchant de la dame, il la regarda bien en face comme s'il eût voulu pouvoir la reconnaître où qu'il la rencontrât, puis il lui dit tranquillement:

— Tu es donc bien méchante, toi?…

Elle ne le comprit pas, mais elle regarda avec surprise ce petit homme qui lui parlait d'un ton si assuré.

La jeune fille, qui rentrait, avait entendu l'étrange apostrophe de Charlot.

— Pourquoi dis-tu cela? c'est très-malhonnête, lui cria-t-elle.

— Non, dit Charlot, ce n'est pas malhonnête. Elle parlait si fort qu'elle m'a réveillé, et moi je ne veux pas qu'on fasse du chagrin à Petite mère!…

Il aurait pu ajouter: Je me réserve exclusivement ce privilége.

— Petite mère! répéta la jeune fille, entendant ce nom pour la première fois.

— Oui, elle lui parlait d'une voix méchante, et Petite mère avait peur.

— Elle n'est pas méchante, la pauvre grand'mère, mais elle est sourde, et c'est bien heureux pour toi, petit impertinent. Les sourds n'aiment pas voir autour d'eux des gens qu'ils ne connaissent pas. Allons, grand'mère, ajouta-t-elle en criant de tout son pouvoir, ne vous tourmentez pas… Ces petits ont faim, je vais leur donner à manger et ils s'en iront.

— Oui, oui, répondit la vieille femme qui avait à moitié compris, c'est ça… ils vont tout manger comme si nous en avions de trop. Ces enfants sont mal élevés… Ils viennent de Paris, je ne m'y fie pas.

En parlant ainsi elle se retourna, de manière à ne pas voir ce qui se passerait derrière elle.

La jeune fille était accoutumée à ne pas trop s'inquiéter des gronderies de la vieille femme qui, du reste, la laissait faire à sa tête, se contentant de grommeler un peu. Elle remplit deux tasses de terre brune d'un lait tiède et écumeux, coupa deux grandes tranches de pain, et fit signe aux enfants que c'était pour eux. Comme elle vivait avec une sourde elle avait pris l'habitude de parler souvent par signes.

Les enfants ne se firent pas prier. Ah! quel bon repas, que régal délicieux!…

Quand il eut apaisé sa première faim, Charlot se tourna vers la jeune paysanne qui les regardait manger d'un air de contentement et lui dit:

— Pourquoi est-ce que ne gardes pas ton lait pour ton chat?

— Pour mon chat!… quelle idée as-tu là?

— Oui, la grosse dame de chez nous n'a pas voulu nous en donner parce qu'il était pour son chat.

— Mon chat en a quand il en reste, dit la jeune fille en riant; mais il n'est jamais servi le premier. Maintenant, racontez-moi ce que vous venez faire ici? Vous vous êtes sauvés?

— Oh! non, dit Petite mère, à qui ce bon repas et plus encore la figure gracieuse et riante de la jeune paysanne avaient rendu le courage, nous allions chercher notre papa, et nous avons marché longtemps, et alors nous avons trouvé la campagne, et c'était si joli!… nous avons marché encore, et ensuite nous ne pouvions plus marcher, et vous êtes venue avec la jolie chèvre.

— Mais est-ce qu'on n'est pas inquiet chez vous?

— Non, puisqu'il n'y a personne.

— Personne!… mais vous ne pouvez pas vivre seuls!…

— Le père reviendra, répondit Petite mère.

— Nous pourrions bien vivre tout seuls, reprit Charlot, si seulement nous avions du pain et du lait.

— Pauvres petits!… mais où est donc votre père?

— Je ne sais pas, répondit Petite mère à qui cette compassion faisait paraître son sort plus triste qu'elle ne l'avait cru.

— Est-ce qu'il est bon pour vous?

— Oh! oui, s'écrièrent ensemble les deux enfants.

— Alors il ne vous a pas abandonnés, il reviendra… Je vous ramènerai demain chez vous. Pour aujourd'hui vous coucherez ici et demain nous partirons de grand matin ensemble. — Grand'mère, nous les garderons cette nuit…

Il fallut beaucoup de temps pour arriver à s'entendre: la sourde persistait à croire que les enfants coucheraient dans le lit qu'elle partageait avec sa petite-fille, mais elle fut à moitié calmée lorsqu'elle comprit qu'un peu de paille dans un coin leur suffirait pour dormir. Elle s'apaisa encore plus en voyant Petite mère peler très-adroitement des pommes de terre et couper des navets pour la soupe. Quant au pauvre Charlot il avait vraiment fait sur elle une impression fâcheuse; elle ne pouvait supporter qu'il s'approchât de son fauteuil, et suivait tous ses mouvements d'un oeil inquiet. Charlot ne s'en préoccupait guère: il avait bien déjeuné, un bon souper se préparait dont il était persuadé qu'il aurait sa part, et cette maison hospitalière, où les chats n'avaient que la seconde place, lui plaisait infiniment, de même que sa jeune maîtresse.

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à celle-ci.

— Je m'appelle Sylvanie, n'est-ce pas un joli nom?

Oui, c'était un bien joli nom, Petite mère le trouvait et sourit en le répétant.

— Et toi?… lui demanda la jeune fille, tout le monde ne t'appelle pas Petite mère comme ton frère?…

— C'est son nom, cria Charlot d'un ton indigné, tout le monde l'appelle ainsi.

Sylvanie se mit à rire.

— Eh! bien, Petite mère, je pense que ton nom te fait honneur, mais il est drôle tout de même.

Sylvanie n'était pas fâchée d'avoir un peu de société; elle menait une vie assez triste avec sa grand'mère, et bien qu'elle ne s'en plaignît jamais, parce qu'elle était bonne et gaie, elle était heureuse de voir de jeunes visages autour d'elle. La maison était à l'écart et cachée dans un pli de terrain; de tous côtés, il est vrai, pour peu qu'on s'élevât sur la hauteur, on apercevait d'autres habitations, mais en regardant par la petite fenêtre on aurait pu se croire loin des humains.

Charlot, toujours prompt à parler, raconta à Sylvanie tout ce qu'il savait de leur vie. En l'écoutant elle répétait souvent: "Pauvres petits!" et dans ses yeux bruns si brillants il y avait un rayon d'une douceur infinie.

— Ce doit être bien triste de demeurer à la ville, disait-elle. Moi, je ne pourrais pas vivre ailleurs qu'ici. En hiver c'est un peu solitaire, mais quand les bourgeons commencent à entr'ouvrir l'écorce des arbres, et que l'herbe verdit près du ruisseau, comme on est joyeux! Voyez, hier j'ai cueilli toutes ces fleurs et j'ai trouvé des violettes sous la haie. Elles ne sont pas en avance, cette année, il a fait si froid!…

— Nous cueillons aussi des fleurs en allant au cimetière, dit
Petite mère, des petites fleurs blanches avec du jaune au milieu.

— Des pâquerettes! il en croît au bord des grandes routes. J'en ai vu quand je suis allée à Paris, mais elles sont laides en comparaison de nos jolies pâquerettes rosées. Allez dans le jardin pendant que la soupe cuit, vous vous amuserez mieux qu'ici.

Quand les enfants furent sortis, la vieille femme appela Sylvanie et lui cria dans l'oreille.

— Il faut tout enfermer. Ces enfants de paris, ça ne vaut rien…

VIII

Le jardin potager était vite parcouru: de grands carrés de pommes de terre, d'autres plus petits de laitue, bordés d'oseille, çà et là quelques buissons de groseilliers, c'était tout; mais au delà quel monde enchanté! De beaux arbres aux troncs noueux, dont les branches s'abaissaient jusqu'à terre, de jolis sentiers qu'on voyait disparaître et reparaître entre les haies, des pentes de gazon, et plus bas, près du ruisseau, de grands prés où les boutons d'or émaillaient l'herbe encore courte et d'un vert tendre. C'était pour les pauvres petits enfants, venus de la ville, un spectacle tout nouveau et qui les ravissait.

— Oh! les belles fleurs, s'écria Charlot, allons les cueillir!…

— Est-ce que nous osons? demanda Petite mère d'un air inquiet.

— J'y vais, moi, cria Charlot qui osait toujours.

Et il courut au pré où il cueillit un énorme bouquet. Sa soeur le suivit et fit de même, non sans quelques battements de coeur.

Charlot fut las le premier et ils s'assirent au bord d'un sentier pour admirer leurs trésors; il donna à sa soeur tout ce qu'il avait cueilli: il en avait assez et ne savait que faire de ces fleurs qui, de loin, lui avaient paru si jolies. Petite mère les arrangea soigneusement. Elle mettait du goût et du soin à tout ce qu'elle faisait; elle était bien une vraie petite femme. Lorsqu'elle eut fait son bouquet à sa pleine satisfaction, elle le posa à côté d'elle sur le talus où ils étaient assis, et se mit à regarder. Au loin, à travers le feuillage et la vapeur légère d'une belle journée, elle voyait de sa place un immense amas de maisons et de cheminées, et quand tout à coup elle se dit que c'était Paris, et qu'il fallait y retourner, elle sentit son coeur se serrer, car personne ne l'y attendait.

— Oh! dit-elle avec un soupir, si nous pouvions rester ici!…

— Nous pouvons bien rester, répondit Charlot qui, sans s'en rendre compte, partageait la même impression.

— Et le père?… Et puis la vieille dame ne voudrait pas.

— Oui, mais Sylvanie voudrait bien. Je le lui demanderai.

— Non, Charlot, nous devons retourner demain. Pense à ce que ferait le père s'il revenait; peut-être qu'il reviendra ce soir, continua-t-elle, et comme il sera triste de ne pas nous trouver. Personne ne saura lui dire où nous sommes. Oh! Charlot, nous n'aurions pas dû venir si loin.

— Ca ne ferait rien. Le père pensera bien que nous allons revenir.

— Il sera inquiet, il aura beaucoup de chagrin…

— Le père est un homme, il ne pleurera pas, dit Charlot avec une grande dignité.

— Non, répliqua sa soeur d'un air réfléchi, mais il aura du chagrin; les hommes ont du chagrin aussi. Tu pleures bien quelquefois, toi, Charlot, quand même tu es un garçon.

— Mais quand je serai grand je ne pleurerai jamais; le père a dit que les hommes ne doivent pas pleurer. Je me mettrai en colère et je te battrai, parce que je serai fort, mais je ne pleurerai pas.

— Pourquoi me battras-tu?

— Quand tu ne voudras pas m'obéir, je te battrai comme ça…

Et le petit garçon commença une démonstration qui n'avait rien d'agréable pour sa soeur. Elle lui prit les deux mains pour l'empêcher de la frapper: alors il lança un coup de pied à ses fleurs qui se dispersèrent de tous côtés.

— Oh! mes belles fleurs!… cria-t-elle, Charlot, c'est vilain! tu aimes à me faire du chagrin.

Au même moment une tête fine et cornue s'allongea de derrière un buisson, et la chèvre happa quelques fleurs et les broya de ses dents aiguës, avec un bruit de mastication qui montrait que c'était pour elle un vrai régal. Sa maîtresse la suivait de près; elle souriait aux enfants, mais lorsqu'elle vit l'air méchant de Charlot, elle changea de visage.

— Est-ce qu'il est de mauvaise humeur, ce petit homme? demanda-t-elle.
Pourquoi a-t-il une si vilaine figure?

— Je ne suis pas de mauvaise humeur, répliqua Charlot, mais je veux qu'elle m'obéisse quand je serai grand. Si elle ne le veut pas je la battrai. Je lui ai montré comment je ferai.

— Ah! par exemple, voilà une jolie invention! Est-ce que ce gros garçon te traite souvent ainsi? Je le punirais de la bonne manière, moi, s'il s'avisait de me battre. Venez, mes enfants, allons manger la soupe, elle sera cuite à point quand nous rentrerons. Vous allez m'aider à mettre Brunette dans son écurie; elle fait des farces quelquefois, la petite coquine; elle aime la liberté, mais à nous trois nous en viendrons bien à bout.

— Laissez-moi la tenir, dit Charlot en prenant la corde.

— Non, non, tu ne la tiendrais pas ferme.

— Oh! si, je la tiendrai bien…

En parlant ainsi il tira si vivement la corde que Sylvanie la laissa glisser de son bras, et la chèvre, se sentant libre, grimpa lestement le talus et disparut en un clin d'oeil au milieu des buissons, tandis que les enfants la regardaient d'un air consterné.

— Ne courez pas après elle, dit Sylvanie elle s'en irait pour tout de bon et nous ne pourrions plus la rattraper. Restez bien tranquilles, qu'elle ne vous voie pas! Je vais l'appeler.

Alors elle s'avança doucement vers la jolie bête qui, débout sur une pierre moussue, la regardait d'en haut d'un air mutin et provocant, comme pour lui dire: Tu seras bien habile si tu me reprends!…

Pauvre Brunette, elle était bien fière d'avoir conquis sa liberté, mais elle ne se connaissait pas elle-même; elle ne savait pas encore, malgré de nombreuses expériences, combien elle était accessible à la tentation.

Lorsqu'elle eut flairé de loin une pincée de sel dans la main ouverte de sa maîtresse, elle avança sa tête et son museau friand, puis elle fit encore un ou deux bonds de côté comme pour fuir un piége, et enfin, n'y pouvant plus tenir, elle vint, l'air plus mutin et plus délibéré que jamais, lécher la main appétissante. Alors Sylvanie, tout en la caressant, reprit possession de la corde. Le tour était joué.

Brunette suivit sa maîtresse en se léchant le museau, comme si elle n'avait fait qu'obéir à son propre caprice.

— J'ai toujours un peu de sel dans la poche de mon tablier, dit Sylvanie; avec cela, je suis bien sûre de la ravoir; mais ça n'empêche pas que cela pourrait, une fois ou l'autre, être difficile. Maintenant, dépêchons-nous. Elle nous a fait perdre du temps, et la grand'mère attend.

Ce fut encore toute une affaire de renfermer la chèvre dans la petite cabane de planches, adossée au mur de la maison, qui lui servait d'étable. Tantôt elle se mettait en travers de l'étroite porte, et il n'y avait pas moyen de la faire entrer; d'autres fois, elle résistait ouvertement et faisait semblant de donner des coups de corne. Mais Brunette, étant au fond bonne et soumise, abusait rarement du droit de résistance et n'en faisait guère usage que pour maintenir sa réputation de chèvre, la réputation d'avoir "certain esprit de liberté."

Cinq minutes suffirent pour la caser bien et dûment dans sa logette et en fermer l'entrée avec une planche, par-dessus laquelle elle montrait sa jolie tête et cherchait une dernière caresse de Sylvanie. Les deux enfants de Paris étaient enchantés de tout cela.

— Eh bien, dit la jeune fille, maintenant vous saurez reconnaître une chèvre quand vous en verrez. Tu ne l'appelleras plus un chien ou un mouton à cornes, Charlot?

— Non, je vois bien maintenant qu'ils ne se ressemblent pas beaucoup. Comme c'est amusant d'avoir une chèvre!… bien plus amusant que ce gros vilain chat de la grosse dame qui dort toujours, et qui ferme les yeux pour vous regarder. Je ne l'aime pas, ce chat…

— Sans compter que ma chèvre me donne du lait…

— Oui, au lieu que ce vieux vilain chat boit tout le lait, lui… continua Charlot, s'exaspérant à ce souvenir. Je le déteste… Et encore il s'appelle Charlot, comme moi!… Je le tuerai quand je serai grand.

— Oh! Charlot!… il n'est pourtant pas méchant et il est si beau!… Ce n'est pas sa faute si la vieille dame lui donne tout le lait et si elle l'appelle Charlot.

— Eh bien, je lui tirerai au moins la queue quand elle ne me verra pas… Mais elle dit que Dieu me verra. Est-ce que c'est vrai?

En parlant ainsi, Charlot s'était tourné vers Sylvanie, espérant qu'elle, au moins, aurait une bonne réponse à lui faire.

— Sans doute, répondit celle-ci, puisque Dieu voit tout.

— Il ne peut pourtant pas nous voir, à présent que nous sommes ici?…

— Mais, mon pauvre Charlot, quelle idée te fais-tu donc? Dieu est partout.

Charlot réfléchit un instant à cette étrange assertion, puis il demanda:

— Qu'est-ce que ça veut dire: partout?

— Partout?… Cela veut dire dans tous les endroits: à Paris, ici et dans beaucoup d'autres encore.

— Est-ce que vous le connaissez?

— Moi? répondit Sylvanie, un étonnée de cette question. J'entends parler de lui souvent et je sais que c'est lui qui a tout fait: la terre, le soleil, le ciel avec ses millions d'étoiles…

— L'avez-vous vu? demanda Charlot d'une voix plus basse, car il commençait à pressentir qu'il y avait dans tout cela quelque chose de mystérieux et d'incompréhensible.

— Non, personne ne l'a vu. Mais vous ne savez donc rien de rien, pauvres enfants?

— Maman me parlait du bon Dieu, dit Petite mère, qui crut discerner un reproche dans ces paroles; mais, depuis qu'elle est morte, on ne m'a plus jamais parlé de lui.

— Je ne suis pas bien savante non plus, reprit Sylvanie, mais j'aime à penser que c'est Dieu qui prend soin de nous et qui me donne tout ce que j'ai: mon jardin, ma chèvre, ma bonne grand'mère, qui m'a élevée depuis que mes parents sont morts. Tenez, la voilà qui nous appelle. Allons vite, nous l'avons oubliée en causant. Nous voilà, grand'mère, nous voilà!…

Un instant plus tard, les enfants étaient assis autour de la table, devant une assiette de soupe fumante et un morceau de pain noir, un peu dur, mis d'un goût excellent, coupé pour eux à une miche énorme qui leur faisait ouvrir de grands yeux. Cette abondance les étonnait et les charmait.

— Est-ce que j'en aurai encore? demanda Charlot.

— Tant que tu en voudras, mon garçon, répondit Sylvanie.

La grand'mère vint prendre place à table, vis-à-vis d'eux. Elle n'avait pas l'air content, et Petite mère se sentit tout intimidée; Charlot lui-même était moins à son aise que de coutume. Les plus petits, les animaux mêmes, sentent vite s'ils sont les bienvenus ou si on les reçoit à contre-coeur. Petite mère avait peine à avaler, tant son pauvre gosier était contracté par le regard sévère qu'elle rencontrait dès qu'elle levait les yeux. Pourtant, elle se laissa distraire un moment par l'admiration que lui inspira une croix d'or que Sylvanie avait au cou, et qu'elle ôta pour la montrer aux enfants.

— C'est de l'or? dit Charlot avec respect.

— Oh! comme elle est jolie! ajouta Petite mère en avançant la main pour la toucher.

— Tiens, je vais te la passer un moment autour du cou… Comme te voilà belle!…

Petite mère se tenait droite et souriait de plaisir de se voir ainsi parée.

— Je veux l'avoir aussi! dit Charlot.

— Non, non, pas toi; les garçons ne portent pas de croix. Et puis, tu serais capable de te sauver avec comme ma chèvre. J'y tiens beaucoup, à ma croix; elle était à ma mère.

La vieille dame suivait cette scène d'un oeil mécontent.

— Je te conseille de prendre garde, dit-elle à sa petite-fille; aie l'oeil sur ces enfants… Je ne te dis que ça.

En entendant ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, Petite mère se hâta de rendre la croix, et Charlot, loin d'avoir faim pour un second morceau de pain, demanda tout bas la permission de porter le reste du sien à la chèvre.

— Est-ce qu'elle l'aime? demanda Petite mère.

— Beaucoup. Mais n'avez-vous donc déjà plus faim?

— Eh non! nous avons eu tant de soupe!

— Eh bien, allez! je vous rappellerai pour m'aider à arranger votre lit.

Ils partirent bien soulagés de s'éloigner de la vieille dame.

La chèvre accepta très-gracieusement leur offrande. Afin de faire durer le plaisir, et de la voir plus souvent avancer son fin museau et broyer le morceau de main avec ses petites dents aiguës, ils firent les morceaux plus petits qu'elle n'aurait voulu si elle avait pu exprimer sa manière de voir. C'était si amusant!… Petite mère trouvait que non-seulement c'était un amusement, mais encore une joie de pouvoir donner et faire plaisir à quelqu'un. Elle caressait la petite tête cornue, et aurait volontiers embrassé la jolie bête qui se laissait nourrir par eux; seulement, les cornes pointues lui faisaient un peu peur, et elle n'osait pas trop s'en approcher.

Lorsque le pain fut tout donné — et il n'y en avait pas une bien grosse provision — elle essaya de cueillir une touffe d'herbe et de la présenter au museau que la chèvre tendait encore, mais celle-ci trouva mauvais qu'on lui offrît, après un mets délicat, sa chère ordinaire, et se détourna d'un air offensé. Puis comme Charlot, plus hardi que sa soeur, insistait d'une manière indiscrète, elle lui détacha un coup de corne, qui ne le blessa nullement, mais le fit fuir à vingt pas. Alors, certain d'être à l'abri de la pauvre prisonnière, il s'arrêta, ramassa une grosse motte de terre et la lui lança de toutes ses forces. La motte se brisa en morceaux avant d'atteindre son but, et la chèvre n'eut pas plus de mal que n'en avait eu le petit garçon lui-même; mais elle était excitée, et si son corps avait pu suivre sa tête à travers l'étroite ouverture, elle se serait vengée de son petit persécuteur. Lui aussi était en colère; nous savons qu'il ne fallait pas beaucoup pour cela. Il ramassa une grosse pierre qui se trouvait sur le chemin, et il allait la lancer contre la pauvre bête, malgré un cri suppliant de Petite mère, lorsqu'une main l'arrêta et lui enleva la pierre, qu'elle jeta au loin.

— Tu es donc un méchant garçon, lui dit Sylvanie? Je n'aurais jamais cru que tu voudrais me remercier en assommant ma chèvre.

— Elle m'a donné un coup de corne.

— Que lui avais-tu fait?

— Je lui avais donné du pain.

— Tu l'avais sans doute irritée, et une chèvre ne sait pas ce qu'elle fait, tandis qu'un petit garçon le sait, lui. Allons, venez vous coucher, le soleil nous a donné l'exemple, et nous devons nous lever demain matin avant lui pour partir.

Il y avait du foin sous un petit hangar. Sylvanie, aidée des enfants, en transporta dans un coin de la cuisine pour en faire un lit qui, s'il n'était ni bien épais ni bien moelleux, était pourtant assez bon pour qu'on pût y dormir.

Lorsque les dernières lueurs du jour s'éteignirent dans la nuit, tout le monde dormait dans la petite maison sur la lisière du bois. Tout le monde, excepté pourtant la pauvre grand'mère qui n'avait plus beaucoup de sommeil et que la défiance tenait éveillée.

— Ces enfants de Paris, ça ne vaut pas grand'chose. Il ne faut dormir que d'un oeil, car ils sont capables de tout, se disait-elle.

Pourtant, un peu après minuit, comme ils n'avaient pas fait un mouvement et qu'elle n'entendait que leurs respirations égales et douces, elle s'endormit à son tour.