Note N: (retour) Les Bonneval du Limousin sont de la plus vieille souche; il y a un dicton dans le pays: «Noblesse Bonneval, richesse d'Escars, esprit Mortemart.» Le célèbre Pacha en était. (Voir Moreri.)]
Note O: (retour) Pierre-Marie, vicomte d'Abzac, mourut à Versailles au mois de février 1827, n'ayant pas eu d'enfants de deux mariages qu'il avait contractés, dont le premier, à la date du 10 août 1777, avec Marie-Biaise de Bonneval, décédée pendant la Révolution (Voir COURCELLES, Histoire généal. et hérald. des Pairs de France, IX, d'Abzac, 87). Le vicomte d'Abzac était un écuyer très en renom sous Louis XV, sous Louis XVI, et depuis, sous la Restauration; c'était lui qui avait mis à cheval, comme il le disait souvent, les trois frères, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, ainsi que le duc d'Angoulême et le duc de Berry; si bon écuyer qu'il fût, il ne leur avait pas assez appris à s'y bien tenir.
P. S. Voici deux lettres inédites du chevalier d'Aydie à Mlle Aïssé, qui ont été recouvrées par M. Ravenel depuis notre Édition de 1846. Elles sont tout à fait inédites: ce sont les deux lettres dont parle la marquise de Créquy, page 317 de l'Édition; elles proviennent, en effet, des papiers de Mme de Créquy. Elles achèveront l'idée de cette liaison tendre, passionnée, délicate et légère. Le ton du chevalier y est pénétrant et naïf, soit qu'il se plaigne des caprices de sa scrupuleuse amie, soit qu'il jouisse du partage avoué de sa tendresse. La vraie passion y respire sans rien de violent ni de tumultueux, avec le sentiment profond d'une âme toute soumise et comme dévotieuse. Mais est-il besoin d'en expliquer le charme à ceux qui ont aimé?
«Vous me maltraitez, ma reine. Je n'en sais pas la raison, ni n'en puis imaginer le prétexte: mais, pour en venir là, vous n'avez apparemment besoin ni de l'un ni de l'autre. Le caprice, en effet, se passe de tout secours et n'existe que par lui-même. D'ailleurs peut-être jugez-vous qu'il est à propos d'éprouver de temps en temps jusqu'où va ma patience et ma dépendance. Eh! bien, n'êtes-vous pas contente? Voilà trois lettres que je vous écris sans que vous ayez daigné me faire réponse. Un exprès est allé de ma part savoir de vos nouvelles: vous l'avez renvoyé en me mandant sèchement que vous vous portez bien. Avouez qu'il faut avoir de la persévérance pour se présenter encore aux accords et en faire les avances. Je sens bien toute la misère de ma conduite; mais je vous aime, et à quoi ne réduit point l'amour! Permettez-moi de vous représenter que, pour votre gloire, vous devriez me traiter plus honorablement. Vous me rendrez si ridicule, que mon attachement n'aura plus rien qui puisse vous flatter. Laissez-moi, par politique, quelque air de raison et de liberté. On a toujours cru (et, sans doute, avec justice) que c'est par un choix très-éclairé que je vous aime plus que ma vie, et que la source de ma constance étoit beaucoup plus dans votre caractère que dans le mien. Or, si vous deveniez déraisonnable et capricieuse, l'idée qu'on a d'une Aïssé toujours juste, tendre, douce, égale, s'évanouiroit. Je ne vous en aimerois peut-être pas moins (ma passion fait partie de mon âme et je ne puis la perdre qu'en cessant de vivre), mais vous seriez moins aimable aux yeux des autres, et ce seroit dommage. Laissez au monde l'exemple d'une personne qui sait aimer avec fidélité et se faire toujours aimer sans aucun art, mais peut-être plus aimable que qui que ce soit.
«Que vous ai-je fait, ma reine? Dites-le, si vous pouvez. Rien, en vérité. Je jure que je n'ai pas cessé un moment de vous être uniquement attaché: vous n'avez pas à la tête un cheveu qui ne m'inspire plus de goût et de sentiment que toutes les femmes du monde ensemble, et je vous permets de le dire et de le lire à qui vous voudrez.»
(1746.)
«C'est aujourd'hui le sept d'octobre, et, selon ce que vous me mandez, ma chère Aïssé, vous devez être à Sens. J'y transporte toutes mes idées, mon coeur ne s'entretient plus que de Sens: c'est là que sont maintenant réunis les deux objets de toute ma tendresse. Ne m'écrivez-vous pas de longues lettres? Mandez-moi tout, ma reine: la peinture la plus naïve et la plus circonstanciée sera celle qui me plaira davantage. Faites-la-moi voir d'ici tout entière, s'il est possible: je ne veux point d'échantillon. Une réponse, un bon mot, qui doit souvent toute sa grâce à celui qui l'interprète, n'est point ce qu'il me faut: je veux le portrait de tout le caractère, de toute la personne ensemble, de la figure, de l'esprit et surtout du coeur. C'est le coeur qui nous conduit: l'instinct d'un coeur droit est mille fois plus sûr que toutes les réflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les premiers mouvements: c'est au coeur que nous obéissons sans cesse.
«Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en contrains pas; elles ne m'éloignent jamais de vous. Je ne parle longtemps de la même chose que lorsque je la considère en vous. Alors je m'y arrête, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste, j'oublie que c'est une lettre que j'écris et qu'il est impertinent de faire des amplifications à tout propos. Mais voici qui est encore long; mon papier se remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et vous redire mille fois: je ne puis assez vous le persuader. J'espère que vous penserez un peu à moi pendant votre séjour à Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour moi. La pauvre petite! que je voudrois qu'elle fût heureuse! Elle le sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dépend notre bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un talent agréable pour soi et pour les autres. On ne sauroit commencer trop tôt: on ne la possède bien que quand on l'apprend dans la première enfance.
«Vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire vos amusements d'Ablon: mais je ne trouve pas trop à propos que vous alliez à la chasse au soleil, surtout si les chaleurs sont aussi grandes où vous êtes qu'ici. Vos coiffes garantissent mal la tête, et les coups de soleil sont dangereux et très-fréquents dans cette saison. La brutalité du garde qui trouve mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre gibier, prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de discernement que les bêtes. Si la métempsychose avoit lieu, je consentirois sans répugnance à devenir comme le chien qui vous a caressée, qui vous a rendu service; mais je serois au désespoir s'il me falloit quelque jour ressembler à cet homme farouche qui se formalise si durement et si mal à propos. Je me sens aujourd'hui plus de goût que jamais pour les chiens. J'ai beaucoup caressé tous les miens: je voudrois témoigner à toute l'espèce la reconnoissance que j'ai de l'honnêteté de leur confrère à votre égard.
«Je vous embrasse, ma très-aimable Aïssé. Vous êtes pour toujours la reine de mon coeur.»
BENJAMIN CONSTANT
ET
MADAME DE CHARRIÈRE107
Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct, d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre; c'est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l'autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant.
Note 107: (retour) Ce morceau a paru pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1844, et il a été joint depuis à une édition de Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne, roman de Mme de Charrière (Paris, 1845).
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre publiciste108 une de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe109 quelques pages d'une analyse attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d'assez près, à l'occasion de notices, soit sur Mme de Staël, soit sur Mmes de Krüdner ou de Charrière; mais aujourd'hui c'est mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première jeunesse.
Note 108: (retour) Revue des Deux Mondes, 1er février 1833.
Note 109: (retour) Revue des Deux Mondes, 1er août 1834.
Dans l'article que cette Revue a publié, si l'on s'en souvient, sur Mme de Charrière110, sur cette Hollandaise si originale et si libre de pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d'ouvrages d'un français excellent, il a été dit qu'elle connut Benjamin Constant sortant de l'enfance, qu'elle fut la première marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé, qu'elle contribua plus que personne à aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux s'écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier, et que les messages ne cessaient pas d'une chambre à l'autre; mais ce n'était là qu'un aperçu, et le degré d'influence de Mme de Charrière sur Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les preuves n'en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.
Note 110: (retour) 15 mars 1839; et dans mes Portraits de Femmes.
Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne, se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de Mme de Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors, résultats accumulés d'un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle, M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion que cette possession délicate impose. En préparant l'intéressant travail dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir et se borner: «Il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes dépositaires, des choses qui ne verront jamais le jour; il existe tel secret que nous entendons respecter. Il est d'autres pièces au contraire qui sont acquises à l'histoire, à la langue française, comme aussi à la philosophie du coeur humain. Si la postérité n'a que faire des faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les documents qui la conduiront sur la trace de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoileront les vrais éléments dont s'est formé à la longue tel caractère historique controversé.»
Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de Charrière. Elle comprend un espace de sept années, 1787-1795; Benjamin a vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d'Adolphe: s'il est vrai qu'il n'en sortit jamais complètement, on accordera qu'à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veut l'étudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est transparente; on a là l'épreuve avant la lettre, pour ainsi dire.
Tout d'abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou plutôt s'échappant de Paris, où il passait l'été de 1787, pour courir seul, à pied, à cheval, n'importe comment, les comtés de l'Angleterre. Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-même très-bien compte, il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l'assiégent, et il ne se tuera pas; des projets d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à Mme de Charrière, à des lettres pleines déjà de saillies, de persifflage, de moquerie de soi-même et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant l'aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque; il s'en souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte terminé.
Le second s'ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille l'a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars 1788, il y réside durant ces premières années de la Révolution; il s'y ennuie, il s'y marie, il travaille à son divorce, qu'il finit par obtenir (mars 1793); il s'est livré dans l'intervalle à toutes sortes de distractions et à un imbroglio d'intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands événements. Placé au foyer de l'émigration et de la coalition, il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue, et tant soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le connaître mieux; mais il nous apparaît déjà ce qu'il sera toujours au fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.
L'astre de Mme de Charrière n'a pas trop pâli durant tout ce premier séjour; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains détails qu'il n'est pas absolument nécessaire de raconter à une femme. Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et il a l'air, par moments, de croire en vérité que son avenir est là. Un voyage qu'il fait en Suisse, dans l'été de 1793, dut contribuer à le détromper; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient achevé de ranger Mme de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons. Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois Mme de Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s'ouvre à ses regards, un monde d'idées se révèle; une carrière d'activité et de gloire le tente. Il arrive à Paris dans l'été de 1795, il y embrasse une cause, il s'y fait une patrie.
Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que «cette avant-scène de la biographie de Benjamin Constant est la seule dont il soit piquant aujourd'hui de s'enquérir: elle forme, dit-il, comme une contre-épreuve de la première partie des Confessions de Jean-Jacques. C'est le même sol et le même théâtre; ce sont d'abord les mêmes erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, mais passées à une autre filière et reçues par un monde différent.»
On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi sérieuse que l'a été celle de Mme de Charrière, n'a pas laissé plus de trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant; comment elle a si complètement disparu dans le tourbillon et l'éclat de ce qui a succédé, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au sien. M. Gaullieur n'hésite pas à reconnaître un portrait de Mme de Charrière dans cette page du début d'Adolphe:
«J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit111. Pendant près d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et, après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux.»
Note 111: (retour) Un parent de Benjamin Constant, M. d'Hermenches, connu par la correspondance générale de Voltaire, était moins sévère ou plutôt moins injuste quand il écrivait à Mme de Charrière, plus jeune il est vrai: «Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une personne d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une personne singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne, trop honnête, trop naturelle; faites-vous un système qui vous rapproche des formes reçues, et vous serez au-dessus de tous les beaux esprits présents et passés. C'est un conseil que j'ose donner à mon amie à l'âge de vingt-six ans. Adieu, divine personne.» (Note de M. Gaullieur.)
Quoiqu'il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant, à l'âge de vingt ans, n'ait peut-être pas trouvé d'abord Mme de Charrière une personne aussi âgée qu'Adolphe veut bien le dire, et qu'il ne l'ait pas vue précisément à son lit de mort, l'intention du portrait est incontestable, et on ne saurait y méconnaître celle qu'on a une fois rencontrée.—«J'avais, dit encore Adolphe, j'avais contracté, dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques.» On va voir, en effet, que les maximes communes n'étaient guère d'usage entre eux, et ce sont justement ces conversations inépuisables, ces excès même d'analyse, que nous sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le fait aujourd'hui. Adolphe va en être mieux connu; ses origines morales vont s'en éclairer, hélas! jusqu'en leurs racines.
M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur quelques circonstances de la biographie de Mme de Charrière, de développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignements antérieurs avaient fait défaut. La notice de la Revue des Deux Mondes avait dit d'elle qu'elle était médiocrement jolie; M. Gaullieur fournit des preuves très-satisfaisantes du contraire: «Son buste par Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possède dans ma bibliothèque, témoignent de l'étincelante beauté de Mme de Charrière. L'épithète est d'un de ses adorateurs112.» On avait dit encore qu'elle avait eu quelque difficulté à se marier, étant sans dot ou à peu près. M. Gaullieur montre qu'elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et qu'à aucun moment les épouseurs ne manquèrent; qu'elle en refusa même de maison souveraine, et que si elle se décida pour un précepteur suisse, c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.
Note 112: (retour) Oserons-nous, après cela, faire remarquer qu'il ne faut pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les Adorateurs? Dans un portrait d'elle par elle-même, Mme de Charrière semble être un un moins certaine de sa beauté: «Vous me demanderez peut-être si Zélinde est belle, ou jolie, ou passable? Je ne sais; c'est selon qu'on l'aime, ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a la gorge belle, elle le sait et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine, mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner...»
Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder le personnage principal. La situation est celle-ci: Mme de Charrière, auteur célèbre de Caliste, et qui ne doit pas avoir moins de quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant y est venu de son côté; à ce moment, l'Assemblée des notables, les conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt; la curiosité universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste. Il voit le monde de Mme Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée, il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de Benjamin: il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt ans accomplis, embrasse un état; il lui enjoint de quitter Paris et de venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc113, où le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l'épée, entre la diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premières lettres, où le caractère éclate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style, il est ce qu'il peut, il n'est pas formé encore, mais l'esprit va son train tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur, et y emprunter notes et éclaircissements.
Note 113: (retour) Le père de Benjamin Constant était au service des États-Généraux de Hollande.
«Douvres, ce 26 juin 1787.
«Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l'occasion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses descendants.
«C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi, dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise; que l'ennui, réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre, presque sans argent et absolument sans but.
«C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas. À neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny114. Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre.
Note 114: (retour) Il s'agissait d'une demande en mariage faite quelques jours auparavant. Mlle Jenny Pourrat, vivement recherchée par Benjamin Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d'espérances, ou du moins sa réponse décelait beaucoup de coquetterie et de calcul.
«En fouillant dans d'autres papiers, je trouvai une autre lettre d'une de mes parentes, qui, en me parlant de mon père, me peignait son mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion concentrée sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous raniment et nous donnent de nouvelles forces.
«J'étais abattu; je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui le sacrifice manqué par l'amour115.
Note 115: (retour) Quelque temps auparavant, Benjamin Constant, contrarié dans une inclination, avait eu quelque velléité de suicide. Il en reparlera plus tard, il en reparlera sans cesse. C'est la même scène qui se renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commencée au tragique, se terminera toujours en ironie.—«Il avait l'habitude des menaces violentes sur lui-même, me dit quelqu'un qui l'a bien connu; il menaçait de se tuer, de se couper la gorge. Il fit ainsi auprès de Mme de Staël, à l'origine de leur liaison; il tenta ce même moyen auprès de Mme Récamier (1815); ou plutôt ce n'était pas chez lui calcul, mais violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait présente à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait: «Oh! ma tante, comme ce monsieur-là est malade aujourd'hui!»
«Une idée folle me vint; je me dis: Partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d'un père ni l'ennui de personne. Ma tête était montée: je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi. Il était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'y fis donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux jusqu'à onze heures. L'image de Mlle P..., embellie par le désespoir, me poursuivait partout. Je me lève; un sellier qui demeurait vis-à-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J'arrive à Calais, je m'embarque, j'arrive à Douvres, et je me réveille comme d'un songe.
«Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui mieux mieux; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit, sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au moment où je vous écris, et je n'ai de ma vie été moins inquiet.
«D'abord, pour mon père, je lui ai écrit; je lui ai fait deux propositions très-raisonnables: l'une de me marier tout de suite; je suis las de cette vie vagabonde; je veux avoir un être à qui je tienne et qui tienne à moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la sociabilité passagère et de l'obéissance implicite. De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant bien qu'on en fait, une naissance et une éducation qui n'avilisse pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux116, c'est tout ce que je demande.
Note 116: (retour) C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin Constant, fait ici allusion à un mariage qu'on avait voulu lui faire contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est aujourd'hui à peu près éteinte.
«Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et qu'il me laisse aller m'établir en Amérique. En cinq ans je serai naturalisé, j'aurai une patrie117, des intérêts, une carrière, des concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l'étude et à la méditation, possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu'un autre à mon âge, riche d'ailleurs, très-riche pour ce pays-là, voilà bien des Avantages.
Note 117: (retour) Il est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours une grande répugnance à s'avouer Suisse: cela tenait, en partie, comme on le verra, à l'antipathie que lui inspirait le régime bernois, dont la famille Constant eut souvent à se plaindre. L'affranchissement du pays de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. Il est vrai qu'il ne se rendait pas trop compte de la manière de l'opérer. Quand le canton de Vaud fut formé, il ne crut pas d'abord à la durée de cette création démocratique.
«Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais l'une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme, j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais actuellement.
«Je pars dans l'instant pour Londres; j'y ai deux ou trois amis, entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse, et qui, j'espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre, comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista à Bath118. Aimez-moi malgré mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi, je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre119. Je ris pendant des heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas: «Ah! James Boswell120!» mais: «Ah! Benjamin, Benjamin Constant!» Ma famille me gronderait bien d'avoir oublié le de et le Rebecque; mais je les vendrais à présent three pence a piece. Adieu, madame.
«CONSTANT.»
«P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espère que je pourrai encore afford to pay le port de vos lettres. Adressez-les comme ci-dessous, mot à mot:
«H. B. CONSTANT, esq.
«LONDON.
To be left at the post office
till called for.»
Note 118: (retour) C'est une allusion à un passage du meilleur des romans de Mme de Charrière, Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne: «Un jour, j'étais assis sur un des bancs de la promenade;... une femme que je me souvins d'avoir déjà vue vint s'asseoir à l'autre extrémité du même banc. Nous restâmes longtemps sans rien dire, etc.»
Note 119: (retour) Tout Benjamin Constant est déjà là; se dédoubler ainsi et avoir une moitié de soi-même qui se moque l'autre. Cette moitié moqueuse finira par être l'homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie, était: «Je suis furieux, j'enrage, mais ça m'est bien égal.» Nous surprenons ici la disposition fatale dans son germe déjà éclos.
Note 120: (retour) Mme de Charrière, enthousiaste de Paoli, avait engagé Benjamin Constant à traduire de l'anglais l'ouvrage de James Boswell, intitulé An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli, qui eut une très-grande vogue vers 1768. La traduction fut entreprise, puis abandonnée, comme tant d'autres choses, par l'inconstant (c'est ainsi qu'on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne).
«Chesterford, ce 22 juillet 1787.
«Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre (elle manque), que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie; mais ce qui n'en est pas une, c'est la situation où je suis actuellement, dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux chemises. J'ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir, et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de Mlle Pourrat, pour n'être pas habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l'étonnement répugne à l'intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-vingt-dix milles; j'écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille à un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'écrites et de corrigées, cinquante pages in-8°; je vous le dédierai si je l'imprime121.—J'ai rencontré à Londres votre médecin, je l'ai trouvé bien aimable; mais je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n'avons parlé que de vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m'envoie les lettres à la poste de quelque grande ville par laquelle je Passe.
Note 121: (retour) Ce livre n'a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les feuilles manuscrites qui ont été mises au net, et l'ébauche du reste. C'est un roman dans la forme épistolaire.
«J'ai balancé comment je voyagerais; je voulais prendre un costume plus commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit, qui est beaucoup trop gentleman-like, me donnent l'air d'un broken gentleman, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses égaux, mais il hait la pauvreté et il hait les nobles. Ainsi, quand il voit un gentleman qui a l'air pauvre, il l'insulte ou le fuit. Mon seul échappatoire, c'est de passer, sans le dire, pour quelque journeyman qui s'en retourne de Londres où il a dépensé son argent, à la boutique de son maître. Je pars ordinairement à sept heures; je vais au taux de quatre milles par heure jusqu'à neuf. Je déjeune. A dix et demie je repars jusqu'à deux ou trois. Je dîne mal et à très-bon marché. Je pars à cinq. A sept, je prends du thé, ou quelquefois, par économie ou pour me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de brandy. Je marche jusqu'à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué. Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma dépense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher avec lui, et qu'on me fait, surtout dans les villages, payer pour la chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l'intimité. Jamais homme ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.»
«Vous croirez que c'est une exagération; mais quand je suis bien fatigué, que j'ai du linge bien sale, ce qui m'arrive quelquefois et me fait plus de peine que toute autre chose, qu'une bonne pluie me perce de tous côtés, je me dis: «Ah! que je vais être heureux cet automne, avec du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre!»
«Je réponds de mon père: il sera fâché contre moi et de mon équipée, quoiqu'il m'assure l'avoir pardonnée; mais je suis déterminé à devenir son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu'il faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime122.»
Note 122: (retour) C'est de son père que Benjamin Constant parle dans Adolphe, quand il dit: «Je ne demandais qu'à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère commune... Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique... Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible.»
«En général, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt dix grands biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m'était jamais arrivé. Secondement, j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien; je puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper, déjeûner, être bien vêtu, pour douze louis par mois. Troisièmement, j'ai été convaincu qu'il ne fallait, pour être heureux, quand on a un peu vu le monde, que du repos.
«Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci et Lynn, et au delà de Newmarket, dont Chesterford, d'où je vous écris ce soir, n'est qu'à cinq lieues. —Adieu, madame; ajoutez à ma lettre tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.
«CONSTANT.»
«Westmoreland.—Patterdale, le 27 août 1787.
«Il y a environ cent mille ans, madame, que je n'ai reçu de vos lettres, et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J'ai tant couru à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n'ai pu que penser à vous. Je me trouve très-mal de ce régime, et je veux me remettre à une nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres, où je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir à Colombier123 dans environ six semaines: cent lieues de plus ou de moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne me suis jamais porté: j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi très-bien, quoi qu'il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure, et je n'ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité de la langueur124.
Note 123: (retour) Près de Neuchâtel; Mme de Charrière y passait la plus grande partie de l'année.
Note 124: (retour) Un des premiers désirs de Benjamin Constant, à son adolescence, fut de voyager seul, à pied, vivant au jour le jour comme Jean-Jacques Rousseau; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le gentilhomme vaudois cette différence, que celui-ci trouvait à peu près partout, grâce à son nom et au crédit de sa famille, des bourses ouvertes et un accueil que le pauvre Jean-Jacques ne put jamais rencontrer au début de sa carrière. On vient de voir comment le voyage pédestre s'est transformé en promenade à cheval. Le jeune Constant pouvait bien ressentir, grâce à son imprévoyance calculée, une gêne d'un moment, mais jamais les angoisses de la misère. Sa détresse était plus ou moins factice.
«Vous avez tort de douter de l'existence de Patterdale. Il est très-vrai que ma lettre datée d'ici était une plaisanterie; mais il est aussi très-vrai que Patterdale est une petite town, dans le Westmoreland, et qu'après un mois de courses en Angleterre, en Écosse, du nord au sud et du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du Clackmannan, je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici, avec mon chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à l'auberge. Je pars demain, et je couche à Keswick, à vingt-quatre milles d'ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d'auteur, de poëte, d'enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je n'ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et donner à mes mensonges un air de famille. J'ai griffonné une description bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abréger, de Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points, car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la relire, où j'ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité, qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre.
«J'ai quitté l'idée d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m'impatientaient. J'aime à parler moi-même, surtout quand vous m'écoutez. J'ai substitué à ce roman des lettres intitulées Lettres écrites de Patterdale à Paris dans l'été de 1787, adressées à madame de C. de Z. (Mme de Charrière de Zoel). Cela ne m'oblige à rien. Il y aura une demi-intrigue que je quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande, et à M. de Charrière, qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je m'attends plus au châtiment de l'obscurité qu'à l'honneur de la critique. Je n'ai encore écrit que deux lettres; mais, comme j'écris sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j'écris à trait de plume...»
«À dix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.
«Je suis resté jusqu'au 30 à Patterdale. Je n'ai point encore été à Keswick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau était si noire et si profonde125, que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup; mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. I'll just trust to fate. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque bonne âme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai, je parlementerai, et je me marierai; puis, après tous ces rai, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu: «Tout est bien.»
Note 125: (retour) Parodie de ce passage célèbre de la Nouvelle Héloïse. «La roche est escarpée, l'eau est profonde, et je suis au désespoir!...»
«À quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1er septembre.
«... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame,—je ne sais trop quand elle sera finie,—mais je vous écris, et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres.—Me voici à trente milles de Keswick, où j'ai vu mon homme.—J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau,—et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de Manchester, où je coucherai demain;—je vais à grandes journées par économie et par impatience.—On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame.—Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe.—Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière126, et faites-y graver l'inscription suivante;—elle est en mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie.—On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne pardonne rien aux vivants.
Note 126: (retour) Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.
EN MÉMOIRE
D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,
Né à Lausanne en Suisse,
Le 25 nov. 1767127.
Mort à *** dans le comté
De ***
en Angleterre,
Le septembre 1787.
Note 127: (retour) Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la date précise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de l'état civil de Lausanne: «Benjamin Constant, fils de noble Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de la mort de madame sa mère.» Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: «Ma naissance fut le premier de mes malheurs.» On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une mère leur a manqué.