Au moral on la connaît déjà: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas qu'elle soit difficile à vivre pour ceux qui l'aiment; on sent, à des traits légèrement touchés, de quel enchantement devait être ce commerce habituel pour le mortel unique qu'elle s'était choisi; ainsi dans cette lettre XVIème (celle même où il était question de Mme du Deffand): «J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la faiblesse des autres: je ne saurais me servir de cette sorte d'art; je ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable; je veux le retenir à moi par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même98.» Elle ne le voyait pas toujours aussi souvent qu'ils auraient voulu. Sa santé, à lui aussi, devenait parfois une inquiétude, et sa poitrine délicate alarmait. Ses affaires le forçaient à des voyages en Périgord; son service, comme officier des gardes, le retenait à Versailles près du roi; il accourait dès qu'il avait une heure, et surprenait bien agréablement, jouissant du bonheur visible qu'il causait. Le joli chien Patie, comme s'il comprenait la pensée de sa maîtresse, se tenait toujours en sentinelle à la porte pour attendre les gens du chevalier.—Cependant Aïssé était une de ces natures qui n'ont besoin que d'être laissées à elles-mêmes pour se purifier: elle allait toute seule dans le sens des conseils de Mme de Calandrini. Le chevalier, dans son dévouement, n'y résistait pas. Sans partager les vues religieuses de son amie, et pensant au fond comme son siècle, il consentait à tout, il se résignait d'avance à tous les termes où l'on jugerait bon de le réduire, pourvu qu'il gardât sa place dans le coeur de sa chère Sylvie, c'est ainsi qu'il la nommait. La pauvre petite, placée au couvent de Sens, faisait désormais leur noeud innocent, leur principal devoir à tous deux; ils se consacraient à lui ménager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant était merveille, tellement qu'il n'y avait pas moyen de se repentir de sa naissance. Lors de la visite qu'Aïssé lui fit à son retour de Bourgogne, dans l'automne de 1729, on trouve de délicieux témoignages d'une tendresse à demi étouffée, le cri des entrailles de celle qui n'ose paraître mère. Enfin les tristes années arrivent, les heures du mal croissant et de la séparation suprême. Le chevalier ne se dément pas un moment; ce sont des inquiétudes si vraies, des agitations si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont témoins. Moins il espère désormais, et plus il donne; à celle qui voudrait le modérer et qui trouve encore un sourire pour lui dire que c'est trop, il semble répondre comme dans Adélaïde du Guesclin:

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!

Note 98: (retour) C'est le même sentiment, le même voeu enchanteur, à jamais consacré par Virgile:

... Hic ipso tecum cousumerer aevo!

«Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de douleur et de crainte où l'on est: cela vous ferait pitié; tout le monde en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à force de libéralités il rachètera ma vie; il donne à toute la maison, jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi tout cela était bon, il m'a répondu: «À obliger tout ce qui vous environne à avoir soin de vous.»—C'est assez repasser sur ce que tout le monde a pu lire dans les lettres mêmes. Mlle Aïssé mourut le 13 mars 1733; elle fut inhumée à Saint-Roch, dans le caveau de la famille Ferriol. Elle approchait de l'âge de quarante ans99.

Note 99: (retour) Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas moyen de le faire autrement) que dans cette dernière maladie (1732), Voltaire avait envoyé à Mlle Aïssé un ratafia pour l'estomac, accompagné d'un quatrain galant qui s'est conservé dans ses oeuvres. De loin (ô vanité de la douleur même!), tout cela s'ajoute, se mêle, l'angoisse unique et déchirante, l'intérêt aimable et léger, un trait gracieux de bel-esprit célèbre, et un coeur d'amant qui se brise. Même pour ceux qui ne restent pas indifférents, c'est devoir, dans cet inventaire final, de tenir compte de tout.—Voir ci-après les notes [H] et [I].

La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa maîtresse que l'est la bonne Rondel dans celle de Mlle De Launay, ne tarda pas, pour la mieux pleurer, à entrer dans un couvent.

Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormais la faisait revivre à ses yeux. Dès qu'elle fut en âge, il la retira du couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et la maria (1740) à un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de Nanthia [J]. «Ma mère m'a souvent raconté, écrit M. de Sainte-Aulaire100, que, lors de l'arrivée en Périgord du chevalier d'Aydie avec sa fille, l'admiration fut générale; il la présenta à sa famille, et, suivant la coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de château en château; leur cortége grossissait chaque jour, parce que la fille d'Aïssé emmenait à sa suite et les hôtes de la maison qu'elle quittait et tous les convives qu'elle y avait rencontrés.» Ainsi allait, héritière des grâces de sa mère, cette jeune reine des coeurs. Nous retrouvons le chevalier à Paris l'année suivante (décembre 1741), adressant à sa chère petite, comme il l'appelle, toutes sortes de recommandations sur sa prochaine maternité [K], et il ajoutait: «M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même peindre les qualités de son âme!» Cependant, l'âge venant, pour ne plus quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac, chez sa soeur la marquise d'Abzac. Vingt années déjà s'étaient écoulées depuis la perte irréparable. Les lettres qu'on a de lui, écrites à Mme du Deffand (1733-1754), nous le montrent établi dans la vie domestique, à la fois fidèle et consolé. La main souveraine du temps apaise ceux même qu'elle ne parvient point à glacer. C'est bien au fond le même homme encore, non plus du tout brillant, devenu un peu brusque, un peu marqué d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et à ses amis, c'est le même coeur: «Car vous qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu.» Que fait-il à Mayac? il mène la vie de campagne, surtout il ne lit guère: «Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonné: il ne m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite assez comme je le mérite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé, qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire, madame: je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise davantage.» Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de loin en loin des retours de pensée à Mmes de Mirepoix et du Châtel, aux présidents Hénault et de Montesquieu, à Formont, à d'Alembert: «J'enrage, écrit-il (à Mme du Deffand toujours), d'être à cent lieues de vous, car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César: j'aime mieux être le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise, et même dans la commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les pauvres facultés de mon entendement, et l'exercice que je prétends lui donner.» Ces regrets, on le sent bien, sont sincères, mais tempérés; il n'a pas honte d'être provincial et de s'enfoncer de plus en plus dans la vie obscure: il envoie à Mme du Deffand des pâtés de Périgord, il en mange lui-même101; il va à la chasse malgré son asthme; il a des procès; quand ce ne sont pas les siens, ce sont ceux de ses frères et de sa famille. Ainsi s'use la vie; ainsi finissent, quand ils ne meurent pas le jour d'avant la quarantaine, les meilleurs même des chevaliers et des amants.

Note 100: (retour) Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont nous lui devons communication.
Note 101: (retour) Voir, dans le premier des deux volumes déjà indiqués (Correspondance de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des passages de lettres du comte Desalleurs, ambassadeur à Constantinople; en envoyant ses amitiés au chevalier, il le peint très-bien et nous le rend en quelques traits dans sa seconde forme non romanesque, qui ne laisse pas d'être piquante et de rester très-aimable.—Il ne faudrait pas d'ailleurs prendre tout à fait au mot le chevalier (on nous en avertit) sur cette vie de Mayac et sur le bon marché qu'il a l'air d'en faire. Le château de Mayac était, durant les mois d'été, le rendez-vous de la haute noblesse de la province et de très-grands seigneurs de la Cour; on y venait même de Versailles en poste, et la vie était loin d'y être aussi simple que le dit le chevalier. Notre vénérable et agréable confrère, M. de Féletz, nous apprend là-dessus des choses intéressantes qui sont pour lui des souvenirs. Jeune, partant pour Paris en 1784, il fut conduit par son père à Mayac, où vivait encore l'abbé d'Aydie, frère du chevalier, et plus qu'octogénaire; il reçut du spirituel vieillard des conseils. Un jeune homme de qualité ne quittait point, en ce temps-là, le Périgord sans avoir été présenté à Mayac; c'était le petit Versailles de la province,—Voir ci-après la note [L].

Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire à d'Argental, qu'on range à la date du 2 février 1761, indique que sa mort n'eut lieu en effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire des calomniateurs et des délateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute en courant: «Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de la chasse: on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes.» C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire, d'une connaissance si anciennement appréciée, de celui qu'on avait comparé une fois à Couci, ne vient là que pour servir de trait à la petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prétexte et qu'un à-propos d'esprit dans celui qui meurt [M].

Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en grâce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait de se transmettre et de se refléter à de jeunes fronts. Mme de Nanthia n'eut qu'une fille unique qui fut mariée au comte de Bonneval, de l'une des premières familles du Limousin [N]; mais ici la tige discrète, qui n'avait par deux fois porté qu'une fleur, sembla s'enhardir et se multiplia. Il s'était glissé dans mon premier travail une bien grave erreur que je suis trop heureux de pouvoir réparer: j'avais dit que la race d'Aïssé était éteinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils issus de Mme de Bonneval, à savoir, la vicomtesse d'Abzac, la comtesse de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait le beau Bonneval à la Cour de Berlin pendant l'émigration, continuèrent les traditions d'une famille en qui les dons de la grâce et de l'esprit sont reconnus comme héréditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut sans enfants, et les autres branches n'ont pas cessé de fleurir. Mme d'Abzac [O], au rapport de tous, était une merveille de beauté. Parlant d'elle et de sa mère, ainsi que de son aïeule, un témoin bien bon juge des élégances, M. de Sainte-Aulaire, nous dit: «Un de mes souvenirs d'enfance les plus vifs, c'est d'avoir vu ces trois dames ensemble: les deux dernières (Mmes d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'éclat de leur beauté, semblaient être des soeurs, et Mme de Nanthia, malgré son âge de plus de soixante ans, ne déparait pas le groupe.» Un autre témoin bien digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d'enfance par la mémoire du coeur, nous dit encore: «Mme de Nanthia était très-belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était l'une des femmes les plus délicieuses de son temps. Sa grâce était incomparable; à soixante-dix ans, elle en mettait encore dans ses moindres actions, dans ses moindres paroles. Elle contait à ravir, et sa conversation était si attrayante, son esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon âge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mère. Quoique j'aie bien peu de mémoire, j'ai encore sous mes yeux ce type de femme aussi présent que si je l'avais quittée hier, je l'ai cherché partout depuis, mais sans jamais le retrouver. Elle était à la fois si majestueuse et si affable, si bonne et si gracieuse à tous!... Aussi, petits et grands, tous l'adoraient. Mlle Aïssé devait lui ressembler. Mme de Calignon était peut-être plus capable de dévouement, car sa nature était plus exaltée. Elle avait autant d'esprit, beaucoup plus d'instruction, des qualités aussi solides. C'était aussi une très-grande dame dans toute sa personne. Dans toute autre famille elle eût passé pour fort jolie, et je l'ai vue encore charmante. Mais ce n'était plus ce je ne sais quoi de sa mère, qui captivait au premier instant et gagnait aussitôt les coeurs. Elle avait traversé la Révolution encore fort jeune; elle était moins femme de cour. Mme d'Abzac, sa soeur aînée, morte à quarante ans dans notre petit Saint-Yrieix, vers l'époque, je crois, du Consulat, était d'une si prodigieuse beauté, que bien peu de temps avant sa mort, alors qu'elle était hydropique, on s'arrêtait pour l'admirer lorsqu'on pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses portraits: c'est l'idéal de la beauté.» Voilà une partie des réparations que je devais à la vérité; j'en ai d'autres à faire encore au sujet du portrait et des sentiments. «Jamais, me dit le même témoin si bien informé, jamais la famille de Bonneval n'a renié Mlle Aïssé... En recueillant mes souvenirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était chère à sa petite-fille. Ce fut elle qui prêta ses Lettres à mon père, et son portrait, bien loin d'être relégué au grenier, resta dans le salon ou la galerie de Bonneval, jusqu'au moment où cette belle terre fut vendue à un parent d'une autre branche. Celui-ci se réserva les portraits des ancêtres, et les plus notables de la branche aînée; il eut celui du Pacha, celui même de Marguerite de Foix, grande alliance royale des Bonneval au XVe siècle, tandis que la belle Aïssé, moins historique, suivit son arrière-petit-fils à Guéret où elle était, je pense, bien affligée de se trouver.» Si de Guéret le portrait passa depuis à la campagne, ce fut pour être placé, non dans un salon, il est vrai, mais dans une chambre à coucher avec d'autres tableaux précieux. Je pourrais ajouter plus d'une particularité encore, toujours dans le même sens, notamment le témoignage que je reçois de M. Tenant de Latour, père de notre ami le poète Antoine de Latour: jeune, à l'occasion du portrait, il eut une longue conversation sur Mlle Aïssé avec Mme de Calignon, qui s'y prêta d'elle-même. Enfin les lettres de la marquise de Créquy que nous donnons au public pour la première fois, et dont nous devons communication à la parfaite obligeance de la famille de Bonneval, prouvent assez que Mme de Nanthia ne répugnait point au souvenir de sa mère, et que son coeur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle avec les personnes qui l'avaient connue.

Cela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie déshérités, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de répéter ici notre conclusion première; car, comme l'a dit dès longtemps le Poète, à quoi bon tant questionner sur la race? «Telle est la génération des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps: c'est ainsi que les races des hommes tantôt fleurissent, et tantôt finissent 102.» Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.

Note 102: (retour) Iliade, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homère devraient s'inscrire comme devise en tête de toutes les généalogies.

Il en est des amants comme des poëtes, ils ont surtout une famille, tous ceux qui, venus après eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois, la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux peut-être et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans oublier l'éditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable, voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps, même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.

NOTES

Note A: (retour) Dans une lettre à M. Du Lignon, datée de Soleure, octobre 1712, Jean-Baptiste s'était justifié de l'imputation en ces termes: «... Pour l'ode qu'on a eu la méchanceté d'appliquer à Mme de Ferriol, pour me brouiller avec la meilleure amie et la plus vertueuse femme en tout sens que je connoisse dans le monde, vous savez ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Toutes les calomnies dont mes ennemis m'ont chargé ne m'ont point touché en comparaison de celle-là. Cette dame, à qui j'ai des obligations infinies, sait heureusement la vérité, et je n'ai rien perdu dans son estime. Quand je fis cette ode, je ne la connoissois pas, et elle ne connoissoit pas le maréchal d'Uxelles. Cette petite pièce a couru le monde plus de dix ans avant qu'on s'avisât d'en faire aucune application. C'est une galanterie imitée d'Horace, qui avoit rapport à une aventure où j'étois intéressé; et les personnages dont il y est question ne sont guère plus connus dans le monde que la Lydie et le Télèphe de l'original. Je l'avois fait imprimer, et j'en ai encore chez moi les feuilles, que je n'ai supprimées que depuis que j'ai su l'outrage qu'on faisoit, à l'occasion de cet ouvrage, aux deux personnes du monde que j'honore le plus. Il y a deux mille femmes dans Paris à qui elle pourroit être justement appliquée, et l'imposture a choisi celle du monde à qui elle convient le moins.»—Pour peu que ce qui concerne le sens de l'ode soit aussi exact et aussi vrai que ce qu'il dit de la vertu de Mme de Ferriol, on sera tenté de rabattre des assertions de Rousseau; mais peu nous importe! nous ne voulions que rappeler les bruits malins.

Note B: (retour) Voici l'extrait de baptême, tel qu'il se trouve aux Archives de l'Hôtel de Ville de Paris:

SAINT-EUSTACHE.

(Baptesmes.)

Du mardi 21e décembre 1700.

«Fut baptisé Charles-Augustin, né d'hier, fils de messire Augustin de Ferriol, escuyer, baron d'Argental, conseiller du Roy au Parlement de Metz, trésorier receveur général des finances du Dauphiné, et de dame Marie-Angélique de Tencin, son espouse, demeurant rue des Fossez-Montmartre. Le parrain, messire Charles de Ferriol, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, ambassadeur de Sa Majesté à la Porte Ottomane, représenté par Antoine de Ferriol103, frère du présent baptisé: la marraine, dame Louise de Buffevant, femme de messire Antoine de Tencin, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, président à mortier au Parlement de Grenoble, cy-devant premier président du Sénat de Chambéry, représentée par damoiselle Charlotte Haidée104, lesquels ont déclaré ne sçavoir signer.
«Signé: FERRIOL, J. VALLIN DE SÉRIGNAN.»

Note 103: (retour) C'est Pont-de-Veyle.
Note 104: (retour) Mlle Aïssé.

Note C: (retour) Nous avons beaucoup interrogé les savants sur l'origine de ce nom. D'après le dernier et le plus précis renseignement que nous devons à M. Maury, de la Bibliothèque de l'Institut, Haidé est un nom circassien que portent souvent les femmes qui viennent de ce pays, et qu'on leur conserve en les vendant. C'est ainsi qu'il se trouve répandu en Turquie, sans être pour cela ni turc ni arabe; car il ne doit point se confondre avec le nom de femme Aïsché, dont la prononciation arabe est Aïscha (Ayescha). De ce nom circassien d'Haidé, dénaturé et adouci selon la prononciation parisienne, on aura fait Aïssé.

Note D: (retour) Le nom de Grèce se mariait volontiers à celui d'Aïssé dans l'esprit des contemporains. Lorsque l'abbé Prevost publia l'Histoire d'une Grecque moderne, assez agréable roman où l'on voit une jeune Grecque, d'abord vouée au sérail, puis rachetée par un seigneur français qui en veut faire sa maîtresse, résister à l'amour de son libérateur, et n'être peut-être pas aussi insensible pour un autre que lui, on crut qu'il avait songé à notre héroïne. Mme de Staal (De Launay) écrivait à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que vous m'en dites: on croit en effet que Mlle Aïssé en a donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre ans quand on l'amena en France.»

Enfin, voici des vers du temps sur mademoiselle Aïssé, à ce même titre de Grecque:

Aïssé de la Grèce épuisa la beauté:

Elle a de la France emprunté

Les charmes de l'esprit, de l'air et du langage.

Pour le coeur je n'y comprends rien:

Dans quel lieu s'est-elle adressée?

Il n'en est plus comme le sien

Depuis l'Age d'or ou l'Astrée.

Ces vers sont placés à la fin des Lettres de Mlle Aïssé, dans la première édition de 1787. On les retrouve en deux endroits de la nouvelle édition corrigée et augmentée du portrait de l'auteur (Lausanne, J. Mourer; et Paris, La Grange, 1788): d'abord au bas du portrait, puis à la fin du volume. Ici l'intitulé est:

Envoi à mademoiselle Aïssé, par M. le professeur Vernet, de Genève.

Note E: (retour) «Haut et puissant seigneur, messire Charles de Ferriol, baron d'Argental, conseiller du Roi en tous ses conseils, ci-devant ambassadeur extraordinaire à la Porte Ottomane, âgé d'environ 75 ans, décédé hier en son hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumé en la cave de la chapelle de sa famille, en cette église, présens Antoine de Ferriol de Pont-de-Veyle, écuyer, conseiller, lecteur de la chambre du Roi, et Charles-Augustin de Ferriol d'Argental, écuyer, conseiller du Roi en son Parlement de Paris, ses deux neveux, demeurants dit hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse.

Signé: DE FERRIOL DE PONT-DE-VEYLE,
DE FERRIOL D'ARGENTAL, BLONDEL DE GAGNY»
(Extrait des Archives de l'État civil.)

L'acte est du 27 octobre 1722.

Note F: (retour) Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence essentielle de M. de Ferriol durant onze années consécutives, j'ai prié M. Mignet de vouloir bien la faire vérifier encore d'après les dépêches, et j'ai reçu la réponse suivante, qui confirme pleinement nos premières conjectures et y apporte l'appui de plusieurs circonstances très-importantes. On nous excusera de donner in extenso ces pièces tout à fait décisives.

«Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699 à 1711, car sa correspondance avec la Cour est régulière. Pourtant elle présente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer à l'éloignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer sa présence à Constantinople.

«La première, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop courte pour qu'à cette époque M. de Ferriol pût se rendre, dans cet intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est suffisamment expliquée par l'extrait suivant d'une lettre du Roi à M. de Ferriol:

«Extrait d'une lettre de Louis XIV à M. de Ferriol.

A Versailles, le 4 mai 1703.

Monsieur de Ferriol, les dernières lettres que j'ay reçues de vous sont du 24 décembre de l'année dernière et du 28 janvier de cette année; je suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte (la déposition et la mort violente du grand-vizir) depuis votre lettre du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier visir; son malheur a été regardé comme une nouvelle asseurance de la paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.»

«La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu en 1709; elle est le résultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique lui-même la cause et les détails dans la première lettre qu'il écrit à la suite de cette maladie:

«M. de Ferriol à M. le marquis de Torcy.

«A Péra, le 27 août 1709.

«Monsieur,

«J'avois résolu de me raporter au récit qui vous seroit fait par M. le comte de Rassa que j'envoye en France, de la manière indigne dont j'ay été traité pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la suspression des actes injurieux à ma personne et au caractère dont j'ay l'honneur d'estre revêtu, vous me permettrés, monsieur, de vous informer le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est passé dans cette malheureuse occasion.

«A la fin du mois de may dernier, je fus attaqué d'une espèce d'apoplexie dont la vapeur a occupé ma teste pendant quelques jours. Il n'y avoit qu'à se donner un peu de patience à attendre ma guérison; mais au lieu de prendre ce parti qui étoit le plus sage et le plus raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intérest, et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorité, avec quelques domestiques qui étoient bien aises de profiter du désordre, firent faire une consultation par quatre médecins sur ma maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier, assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes fonctions pour en revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une chambre, chassèrent mes domestiques affectionnés, et s'emparèrent de mes papiers et de mes effects, ne me donnant la liberté de voir personne que quelques religieux affidés. J'ay été dans ce triste estat plus d'un mois entier, d'où je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouvé avec ma santé et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me faisoit, qu'il me fut permis, après l'attestation que j'eus des médecins du parfait rétablissement de ma santé, d'assembler la nation, laquelle, sollicitée par le sieur Belin, et pour se mettre à couvert du blâme de la première délibération qu'elle avoit signée, ne voulut jamais me reconnoître qu'après m'avoir forcé d'aprouver ladite délibération par un acte que je fus obligé de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour obtenir ma liberté et reprendre les fonctions d'ambassadeur.

«Comme ces deux délibérations et la première attestation des médecins sont des actes injurieux non-seulement à ma personne, mais encore à l'honneur du caractère dont je suis revêtu, je vous supplie très humblement, monsieur, d'avoir la bonté de faire ordonner par Sa Majesté qu'ils soient annulés et déchirés. A l'égard de la réparation qui m'est deue, je me remets à ce qu'il plaira à Sa Majesté d'en ordonner. Les deux personnes dont j'ay le plus à me plaindre sont les sieurs Meinard, premier député de la nation, et le sieur Belin, mon chancelier: pour le chevalier Gesson, mon parent, je sauray bien le mettre à la raison.

«J'avois d'abord cru que le grand visir estoit entré dans cette affaire; mais j'ay appris au contraire qu'il avoit détesté le procédé de la nation et de mes domestiques; et depuis que je suis rentré dans les fonctions d'ambassadeur, il ne m'a rien refusé de tout ce que je luy ay demandé, tant pour l'extraction des bleds que pour les autres affaires que j'ay eu à traiter avec luy; et s'il en avoit toujours usé de même, je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.

«J'ay fait une espèce de procès verbal sur tout ce qui s'est passé sur cette affaire, que j'ay jugé à propos d'adresser à mon frère, de peur de vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.

«Je suis, avec toute sorte d'attachement et de respect,

«Monsieur,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«Signé: FERRIOL.»

Ainsi il résulte de ces pièces que lorsque M. de Ferriol revint en France dans l'été de 1711, âgé de soixante-quatre ans, il avait été déjà atteint d'apoplexie, et assez gravement pour être réputé fou et interdit pendant quelque temps: son rappel s'ensuivit aussitôt. Même lorsqu'il fut guéri, il resta toujours un vieillard quelque peu singulier, ayant gardé de certains tics amoureux, mais, somme toute, de peu de conséquence.

Le Journal inédit de Galland, publié dans la Nouvelle Revue encyclopédique (Firmin Didot, février 1847), rapporte de nouveaux détails sur la frénésie de M. de Ferriol, notamment cette particularité inimaginable:

«Lundi, 6 octobre (1710).—J'avois oublié de marquer le jour ci-devant, écrit le consciencieux Galland, ce que j'avois appris de M. Brue, qui est que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, s'étoit mis en tête de devenir cardinal, et qu'il y avoit douze ans qu'il avoit donné une instruction à M. Brue, son frère, en l'envoyant à la Cour, pour passer ensuite en Italie, afin de jeter à Rome les premières dispositions de son dessein de parvenir à la pourpre romaine. C'est pour cela que Mme de Ferriol, qui savoit que son beau-frère étoit dans le même dessein plus fort que jamais, et qu'au lieu de revenir en France il méditoit d'aborder en Italie et de se rendre à Rome, étoit venue trouver M. Brue à onze heures du soir, la veille de son départ, et le prier de faire en sorte de se rendre maître de l'esprit de M. de Ferriol et de le ramener en France, afin de le détourner d'aborder en Italie.»

Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beauté de Mlle Aïssé que convoitait également le malencontreux ambassadeur; il n'eut pas plus l'un que l'autre,—ni la fleur, ni le Chapeau.

Note G: (retour) Nous donnerons, pour être complet, le texte même de cette lettre:

«Aux auteurs du Journal de Paris.

«Paris, le 22 octobre 1787.

«MESSIEURS,

«Les Lettres de Mlle Aïssé, que vous annoncez dans votre journal du 13 de ce mois, ont donné lieu à quelques réflexions qu'il n'est pas inutile de communiquer au public. Il est trop souvent abusé par des recueils de lettres ou d'anecdotes que l'on altère sans scrupule; mais ces petites supercheries, bonnes pour amuser la malignité, ne sauraient être indifférentes à un lecteur honnête, surtout lorsqu'elles peuvent compromettre des personnages respectables et faire quelque tort aux auteurs dont on veut honorer la mémoire. Les Lettres de Mlle Aïssé se lisent avec plaisir; les personnes dont elle parle, les sociétés célèbres qu'elle rappelle à notre souvenir, sa sensibilité, ses malheurs causés par une passion violente et d'autant plus funeste qu'elle tue souvent ceux qui l'éprouvent sans intéresser à leur sort, tout cela, messieurs, devait sans doute exciter la curiosité de ceux qui aiment ces sortes d'ouvrages. Mais pourquoi l'éditeur de ces Lettres les a-t-il gâtées par de fausses anecdotes qui rendent Mlle Aïssé très-peu estimable? Pourquoi lui avoir fait tenir un langage qui contraste visiblement avec son caractère? A-t-elle pu penser de l'homme qui l'avait tirée du vil état d'esclave, et de la femme qui l'avait élevée, le mal que l'on trouve dans le recueil que l'on vient de publier? Non, messieurs, cela est impossible, et voici mes raisons: Mme de Ferriol servait de mère à Mlle Aïssé; elle avait mêlé son éducation à celle de ses enfants. Inquiète sur le sort de cette jeune étrangère, elle était sans cesse occupée du soin de faire son bonheur: de son côté, Mlle Aïssé, dont le coeur était aussi bon que sensible, avait pour M. et Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chère: elle était bonne, simple, reconnaissante. Après cela, messieurs, comment ajouter foi à des Lettres où l'on voit Mlle Aïssé évidemment ingrate et méchante, et où l'on peint Mme de Ferriol, que tout le monde estimait, comme une femme capable de donner à sa fille d'adoption des conseils pernicieux, et de la sacrifier à sa vanité ou à son ambition?

«Je n'ajouterai, messieurs, qu'un mot pour répondre d'avance à ceux qui seraient tentés de douter des faits que je viens d'exposer: c'est que M. le comte d'Argental, dont le témoignage vaut une démonstration, et qui, comme l'on sait, a reçu dans son enfance la même éducation que Mlle Aïssé, m'a confirmé la vérité de tout ce que je viens de vous dire.

«Signé: VILLARS

(Journal de Paris, 28 novembre 1787, p. 1434.)

Note H: (retour) À Mlle Aïssé.

En lui envoyant du ratafia pour l'estomac.

1732.

Va, porte dans son sang la plus subtile flamme;

Change en désirs ardents la glace de son coeur;

Et qu'elle sente la chaleur

Du feu qui brûle dans mon âme!

Ces vers sont de Voltaire, selon Cideville.

(VOLTAIRE, éd. de M. Beuchot, XIV, 341.)

Note I: (retour) Extrait du registre des actes de décès de la Paroisse de Saint-Roch, année 1733.

Du 14 mars.

«Charlotte-Élisabeth Aïssé, fille, âgée d'environ quarante ans, décédée hier, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumée en cette église dans la cave de la chapelle de Saint-Augustin appartenante à M. de Ferriol. Présents messire Antoine Ferriol de Pont-de-Veyle, lecteur ordinaire de la Chambre de Sa Majesté, messire Charles-Augustin Ferriol d'Argental, conseiller au Parlement, demeurants tous deux dites rue et paroisse.

«Signé: Ferriol de Pont-de-Veyle, Ferriol d'Argental, Contrastin, vicaire.»

Note J: (retour) Le contrat de mariage de Mlle Célénie Leblond avec le vicomte de Nanthia fut signé au château de Lanmary le 10 octobre 1740.—Voici le passage de Saint-Allais qui spécifie les titres et qualités, ainsi que la descendance:

«Pierre de Jaubert, IIe du nom, chevalier, seigneur, vicomte de Nantiac105, etc., qualifié haut et puissant seigneur, est mort en 17.., laissant de dame Célénie le Blond, son épouse, une fille unique, qui suit:

Marie-Denise de Jaubert épousa, par contrat du 12 mars 1760, haut et puissant seigneur messire André, comte de Bonneval, chevalier, seigneur de Langle, devenu depuis seigneur de Bonneval, Blanchefort, Pantenie, etc., lieutenant-colonel du régiment de Poitou, ensuite colonel du régiment des grenadiers royaux, et maréchal des camps et armées du Roi...»

(Saint-Allais, Nobiliaire universel de France, XVII, 402.)

Note 105: (retour) Quoiqu'on écrive communément Nantia ou Nanthia, on a adopté ici l'orthographe Nantiac, comme se rapprochant davantage du mot latin de Nantiaco.

Note K: (retour) Voici la lettre tout entière, et vraiment maternelle, du chevalier à Mme de Nanthia; elle est inédite et nous a été communiquée par la famille de Bonneval:

«Je souhaite, mon enfant, que vous soyez heureusement arrivée chez vous; je crois que vous ferez prudemment de n'en plus bouger jusqu'à vos couches, et quoique le terme qu'il faudra prendre après pour vous bien rétablir doive vous paraître long, je vous conseille et vous prie, ma petite, de ne pas l'abréger. Toute impatience, toute négligence en pareil cas est déplacée et peut avoir des conséquences très-fâcheuses, au lieu que, si vous vous conduisez bien dans vos couches, non-seulement elles ne nuiront pas à votre santé, mais au contraire vous en deviendrez plus forte et plus saine.

«M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger du portrait de votre mère; je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même peindre les qualités de son âme! Le tendre souvenir que j'en conserve doit vous être un sûr garant que je vous aimerai, ma chère petite, toute ma vie.

«Mille amitiés à M. de Nanthiac.

«Le Bailli de Froullay me charge toujours de vous faire mille compliments de sa part.

«J'ai reçu hier des nouvelles de Mme de Bolingbroke; elle m'en demande des vôtres. Mme de Villette se porte un peu mieux.

«À Paris, ce 15 décembre 1741.»

Note L: (retour) Nous ne saurions donner une plus juste idée de cette grande existence de Mayac dans son mélange d'opulence et de bonhomie antique, qu'en citant la page suivante empruntée à la Notice manuscrite de M. de Sainte-Aulaire: «Après la mort du Chevalier, y est-il dit, l'abbé d'Aydie, son frère, continua à résider dans ce château où se réunissait l'élite de la bonne compagnie de la province. L'habitation n'était cependant ni spacieuse ni magnifique, et la fortune du marquis d'Abzac, seigneur de Mayac, n'était pas très-considérable; mais les bénéfices de l'abbé, qui ne montaient pas à moins de 40,000 livres, passaient dans la maison, et d'ailleurs nos pères en ce temps-là exerçaient une large hospitalité à peu de frais. Mes parents m'ont souvent raconté des détails curieux sur ces anciennes moeurs. Il n'était pas rare de voir arriver à l'heure du dîner douze ou quinze convives non attendus. Les hommes et les jeunes femmes venaient à cheval, chacun suivi de deux ou trois domestiques. Les gens âgés venaient en litière, les chemins ne comportant pas l'usage de la voiture. Les provisions de bouche étaient faites en vue de ces éventualités, et la cuisine de Mayac était renommée; mais la place manquait pour loger et coucher convenablement tous ces hôtes. Les hommes s'entassaient dans les salons, dans les corridors; les femmes couchaient plusieurs dans la même chambre et dans le même lit. Ma mère, qui avait été élevée en Bretagne, où les coutumes étaient différentes, fut fort surprise lors de ses premières visites à Mayac. La comtesse d'Abzac (née Castine), qui faisait les honneurs, lui dit: «Ma chère cousine, je te retiens pour coucher avec moi.» Quelques instants après, Mlle de Bouillien dit aussi à ma mère: «Ma chère cousine, nous coucherons ensemble.»—«Je ne peux pas, répondit ma mère, je couche avec la comtesse d'Abzac.»—«Mais et moi aussi,» reprit Mlle de Bouillien.—Ces trois dames couchèrent ensemble dans un lit médiocrement large, et pour faire honneur à ma mère on la mit au milieu. Ces habitudes subsistèrent à Mayac jusqu'en 1790. L'abbé d'Aydie se retira alors à Périgueux avec sa nièce Mme de Montcheuil, dans une jolie maison que celle-ci a laissée depuis à MM. d'Abzac de La Douze; il était presque centenaire, et on put lui cacher les désastres qui signalèrent les premières années de la Révolution.» Mme de Montcheuil y mit un soin ingénieux, et elle masqua les pertes de son oncle avec sa propre fortune. L'abbé d'Aydie ne mourut qu'en 1792.

Note M: (retour) La lettre suivante (inédite) de la marquise de Créquy à Jean-Jacques Rousseau vient confirmer, s'il en était besoin, celle de Voltaire à l'endroit de la date dont il s'agit:

«Ce jeudi (janvier 1761).

«On ne peut être plus sensible à l'attention et au souvenir de l'éditeur; mais on ne peut être moins disposée à récréer son esprit. Notre cher chevalier d'Aydie est mort en Périgord. Nous avions reçu de ses nouvelles le samedi et le mercredi, il y a huit jours. Son frère manda cet événement à mon oncle106 sans nulle préparation. Mon oncle, écrasé, me fila notre malheur une demi-heure, et s'enferma. Lundi, la fièvre lui prit, avec trois frissons en vingt-quatre heures et tous les accidents. Jugez de mon état. Enfin une sueur effroyable a éteint la fièvre sans secours; mais il a eu cette nuit un peu d'agitation. Je suis comme un aveugle qui n'a plus son bâton.

«Je remets à un temps plus heureux à vous remercier et à vous parler de vous; car, aujourd'hui, je n'ai que moi en tête.»

C'est J.-J. Rousseau qui a mis à la suite des mots ce jeudi ceux que l'on trouve ici entre parenthèses. Il est évident, d'ailleurs, que la lettre est de 1761, puisque c'est en cette année que furent publiées les lettres de Julie dont Rousseau ne se donnait que comme simple éditeur. Le chevalier d'Aydie mourut donc dans les derniers jours de 1700, ou, au plus tard, dans les premiers de 1761.

Note 106: (retour) ***put text here***