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Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I cover

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Chapter 40: § V. Solution de la difficulté.
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About This Book

This work investigates ancient history, focusing on the methodologies used to understand and interpret historical events, particularly those related to Jewish chronology. The author critiques traditional approaches that have led to stagnation in historical knowledge, arguing that biases and unexamined assumptions have hindered progress. By applying a more rigorous, scientific method akin to that used in the natural sciences, the text aims to clarify discrepancies in historical records, especially concerning the reigns of ancient kings. The analysis emphasizes the importance of critical examination of sources and the need to separate fact from dogma in the study of history.

CHRONOLOGIE D'HÉRODOTE.

EMPIRE ASSYRIEN DE NINIVE.

§ Ier.

Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps, mais non quant aux faits.

L'ON convient généralement que la durée de l'empire assyrien, ainsi que les époques de son origine et de sa fin, forment la difficulté la plus grande de l'histoire ancienne; l'on pourrait ajouter qu'elles sont le sujet de la querelle la plus inconcevable entre les deux historiens de qui nous tenons nos documents. En effet, comment expliquer que Ktésias, au temps d'Artaxercès, ait évalué cette durée à 1306 ans, lorsque Hérodote, moins de 70 ans avant lui, ne l'avait trouvée que de 520? Comment imaginer que le premier ait donné 317 ans à neuf rois mèdes, qui, dit-il, remplacèrent les Assyriens, tandis que le second ne compte que quatres rois mèdes dans un espace de 150 ans, et cela lorsque Hérodote écrivait moins de 70 ans après la mort de Kyrus, qui détrôna le dernier de ces monarques? Nécessairement l'un des deux historiens s'est trompé; et de là un schisme entre leurs sectateurs. Les uns, préférant Ktésias, prétendent qu'il a dû être mieux instruit, par la raison que ce Grec asiatique, né à Knide, ville tributaire des Perses, d'abord soldat de Kyrus le jeune, puis, de prisonnier, devenu médecin du grand roi, eut tout le temps, pendant les 17 années qu'il vécut à la cour, de connaître l'histoire du pays: il en eut tous les moyens, si, comme il le dit lui-même dans Diodore, il eut en main les archives royales; et il put les avoir, parce que l'usage de tous les anciens gouvernements d'Asie fut de tenir des registres qui nous sont plusieurs fois cités. Raisonnant sur ces faits et sur leurs conséquences, les partisans de Ktésias attaquent Hérodote, citent contre lui le mot de Cicéron[241], le Traité de Plutarque[242], les inculpations de Strabon[243], et prétendent que le père de l'histoire n'a eu ni les moyens, ni la solidité d'instruction de son successeur et contradicteur.

En admettant les moyens de Ktésias, l'on a dit, ou l'on peut dire en faveur d'Hérodote[244], que les siens n'ont pas été moindres, et que même ils sont préférables. On demande si l'étranger, médecin du grand roi, assujetti au service d'une maison immense, a eu le temps de se livrer à l'étude des antiquités, d'apprendre la langue et le système d'écriture des Assyriens, sans doute différens de la langue et du système d'écriture des Perses; s'il a pu traduire par lui-même des monuments déja vieillis, ou s'il n'a eu que les traductions et les extraits qu'en auront faits les Perses; si, dans l'un et l'autre cas, il n'a pas été sujet à beaucoup d'erreurs involontaires ou préméditées. On demande si, vivant dans une cour très-despotique, il n'a pas été dans une dépendance nécessaire de tout ce qui l'a entouré; s'il a pu voir par d'autres yeux que par ceux des courtisans; épouser d'autres opinions, d'autres intérêts que ceux des Perses. Or les Perses avaient un intérêt national et royal à décréditer le livre d'Hérodote, qui, de toutes parts, choque leur orgueil, en célébrant leur défaite, et en publiant plusieurs traits de folie de leur roi. Ktésias est atteint de cette partialité, lorsqu'il se déclare en propres termes contradicteur d'Hérodote, et que, selon les expressions de Photius[245], il l'appelle menteur et inventeur de fables: cette accusation est d'autant plus singulière de sa part, que de tous les historiens, Ktésias est celui qui, chez les anciens, a été le plus généralement décrié pour ses fables et pour ses mensonges; son livre sur les Indes, qui nous est parvenu, justifie cette opinion. Quant à sa partialité, elle nous est formellement indiquée par un passage de Lucien, dans ses Préceptes sur l'art d'écrire l'histoire.

«Le devoir d'un historien, nous dit-il, est de raconter les faits comme ils sont arrivés: mais il ne le pourra, s'il redoute Artaxercès, dont il est le médecin, ou s'il espère en recevoir la robe de pourpre des Perses, avec un collier d'or et un cheval niséen, pour le salaire des éloges qu'il lui aura donnés dans son histoire[246]

Il est évident que ce trait s'adresse à Ktésias; et il l'atteint avec d'autant plus de force, que Lucien, l'un des plus savants et des plus indépendants écrivains de l'antiquité, ne l'a point lancé sans en avoir trouvé le motif dans les anecdotes de la vie du médecin; il est donc certain que sous le rapport de la moralité, Ktésias ne peut soutenir le parallèle avec Hérodote, tel qu'il nous est connu par les principaux événements de sa vie.

En effet, nous savons par divers témoignages, et par quelques traits répandus dans son livre, que, né dans une condition indépendante, il n'eut d'autre passion, d'autre but que d'acquérir de la gloire, d'être un grand historien, et de devenir un homme aussi célèbre qu'Homère, dont en effet il imite l'art en beaucoup de points. De tout temps l'art de raconter fut la passion des Grecs et surtout des Asiatiques; chez ceux-ci, il menait à la faveur des rois; chez ceux-là, libres alors, il procurait une sorte d'idolâtrie plus enivrante que l'or des cours et leur servitude. Né 4 ans avant l'invasion de Xercès[247], élevé au milieu des cris de la victoire et de la liberté, il paraît qu'Hérodote conçut de bonne heure le projet de célébrer cette guerre, comme Homère avait célébré celle de Troie. Pour exécuter cette entreprise, il fallait avoir acquis beaucoup de connaissances; et dans un temps où les livres étaient rares et mauvais, les connaissances ne s'acquéraient qu'en voyageant. Il se livra aux voyages: divers passages de son livre prouvent qu'il visita d'abord l'Égypte, Memphis, Héliopolis, Thèbes, puis Tyr[248], Babylone, très-probablement Ekbatane, qu'il décrit comme ferait un témoin oculaire, et qui d'ailleurs était sur sa route vers la Colchide; de là il dut revenir par l'Asie mineure, traverser le fleuve Halys, dont il cite les ponts construits par Krœsus. Après avoir concouru à chasser Lygdamis, tyran d'Halicarnasse, sa patrie, il fit une première lecture solennelle de son histoire à l'assemblée des jeux olympiques, et l'on doit remarquer que cette épreuve est une des plus fortes qu'un historien pût subir, puisque par cette publicité il s'exposait à la censure des Grecs instruits, qui de tous les pays accouraient à ces fêtes. Or à cette époque (vers 460) il n'y avait pas plus de 100 ans que Kyrus avait détruit l'empire des Mèdes; pas plus de 97 ans qu'il avait pris Sardes et Krœsus, ce roi lydien si connu de toute la Grèce; pas plus de 70 ans que Kyrus lui-même était mort. Hérodote, dans ses voyages, avait pu recueillir des traditions de la seconde et même de la première main; partout il avait consulté les prêtres, classe la plus savante, la seule savante chez les anciens. En consultant ceux de peuples différens et même ennemis, il avait eu le moyen de vérifier, de redresser les contradictions de l'erreur ou du préjugé, et parce que de toutes ces informations il composa un seul système, il fut obligé, pour le bien établir, d'en confronter, d'en discuter toutes les parties. Son ouvrage doit donc être considéré comme un extrait, comme un résumé de tout ce que les plus savans hommes de l'Asie savaient de son temps sur l'histoire ancienne. D'autres historiens, alors célèbres dans la Grèce, tels que Cadmus, Xanthus, Hellanicus, l'avaient précédé: s'il eût choqué les idées reçues, il se fût élevé contre lui quelque contradicteur dans les nombreuses lectures publiques qu'il fit à Élis, à Corinthe, à Athènes, etc.; et la moindre anecdote de ce genre eût été connue de Plutarque qui, par une partialité puérile, a tenté de le dénigrer, pour venger, dit-il, les Thébains ses compatriotes d'avoir été accusés par Hérodote de n'avoir pas secondé les Grecs contre les barbares. Cette véracité d'Hérodote, en lui suscitant des ennemis, est un titre de plus à notre confiance et à notre estime; d'ailleurs son livre, que nous possédons, respire partout la bonne foi, la candeur: ses connaissances en physique sont faibles, comme elles l'étaient généralement de son temps; mais son bon sens, sa réserve à prononcer, sa sagesse à douter, le conduisent souvent mieux que la science systématique de ses successeurs; témoin le géographe Strabon, qui n'a point voulu croire au voyage des Phéniciens autour de l'Afrique[249], et qui a prétendu que la Caspienne était un golfe et non une mer isolée; notre géographie moderne, en démentant les raisonnements physiques du géomètre, nous fournit une preuve de cette vérité historique et morale: «que quelquefois des faits incroyables, invraisemblables, parce qu'ils choquent la doctrine reçue dans un temps, n'en sont pas moins certains; et que le récit naïf d'un narrateur fidèle, qui dit, comme Hérodote, je ne comprends pas cela, mais voilà ce que j'ai vu, ce que m'ont assuré des témoins instruits,» est quelquefois préférable aux dénégations dogmatiques des théoriciens[250]. Cicéron lui reproche de raconter beaucoup de fables[251], et en effet il raconte quelquefois des miracles ou prodiges, selon l'esprit de son temps. Mais en général il cite comme l'opinion reçue, plutôt que comme la sienne: et lorsqu'il y croit, il y est porté par le respect des dieux, qui est une sorte de garantie de sa droiture. Cicéron lui-même eût été fort embarrassé à désigner les faits fabuleux, puisque plusieurs de ceux que cite Hérodote sur l'intérieur de l'Afrique, et qui jusqu'ici semblaient incroyables, ont été de nos jours reconnus vrais par les voyageurs[252]. Telle est la destinée singulière d'Hérodote, qu'après avoir été mal apprécié des anciens, le mérite de son ouvrage s'est élevé chez nous autres modernes à mesure que nous avons acquis plus de connaissances sur les pays dont il a traité. Tous les voyageurs en Égypte s'accordent à dire que l'on ne peut rien ajouter à la justesse, à la correction, à la grandeur du tableau qu'il en a tracé. En sorte que c'est pour avoir été en général trop au-dessus des notions vulgaires, qu'il a eu chez les anciens moins de crédit que des écrivains d'un ordre inférieur. Si dans des matières aussi délicates et difficiles, il a porté cette finesse de tact et cette rectitude de jugement, l'on a droit d'en conclure qu'il n'a pas été moins soigneux, moins habile dans ses recherches sur la chronologie, et l'on peut poser en fait que, sous aucun rapport, Ktésias ne lui est préférable, ni même comparable.

De cette conclusion passer subitement, comme l'ont fait plusieurs savants, à n'ajouter aucune foi à tout ce qu'a écrit Ktésias, cela nous paraît une exagération passionnée; et comme en ce genre de questions les raisonnemens n'ont de force qu'autant qu'ils sont établis sur des faits positifs, nous allons remplir un double objet d'utilité, en soumettant au lecteur le principal fragment de Ktésias sur les Assyriens, lequel, d'une part, fournira les moyens d'apprécier l'esprit et l'autorité de cet historien, tandis que de l'autre, il montrera, dans leur ensemble, les faits dont Hérodote n'a cité que des parties accessoires ou des résultats généraux.

§ II.

Idée générale de l'empire Assyrien, selon Ktésias, en Diodore, liv. II, page 113 et suivantes, édit. de Wesseling
[253].

«Avant Ninus, roi des Assyriens, l'Asie ne cite aucun roi indigène qui ait fait de grandes choses, ni qui ait même laissé le souvenir de son nom. Ninus est le premier dont les hauts faits aient répandu et conservé la renommée; par cette raison, nous allons en parler avec quelque détail. Poussé par son caractère belliqueux vers tout ce qui exige le mâle courage de l'homme, il arma d'abord les jeunes gens les plus robustes de son royaume, et les habitua, par de longs et fréquens exercices, à toute espèce de fatigues et de périls. (Non content) de cette armée redoutable, il s'associa encore Ariaios, roi de l'Arabie (heureuse), pays alors rempli des plus vaillans guerriers. Cette nation de tout temps a été jalouse de sa liberté; jamais elle n'a reçu de princes étrangers; et, malgré leur immense pouvoir, les rois de Perse et les Makédoniens n'ont pu l'asservir: (la raison en est) que l'Arabie étant déserte en certaines parties, et dans d'autres n'ayant que des puits cachés, connus des seuls naturels, il devient impossible à des armées étrangères (d'y subsister) et de s'en emparer. Fortifié du secours des Arabes, Ninus, à la tête d'une armée nombreuse, envahit (d'abord) la Babylonie qui lui était limitrophe. La ville actuelle de Babylone n'était pas encore bâtie, mais le pays avait beaucoup d'autres villes bien peuplées. Les naturels inexpérimentés à l'art de la guerre, furent facilement vaincus et assujettis au tribut annuel. Quant à leur roi, Ninus l'emmena ainsi que ses enfans; par la suite il le fit périr. De là s'étant porté contre l'Arménie, il renversa quelques villes fortes, et la terreur se répandit dans le pays. Barsanès qui en était roi, convaincu de son infériorité, vint au-devant de Ninus avec de riches présens, et lui promit d'exécuter tous ses ordres. L'Assyrien magnanime l'accueillit avec douceur; il lui rendit même le royaume d'Arménie, à condition qu'il resterait ami fidèle, et qu'il lui fournirait des vivres et des soldats pour ses autres expéditions. Avec cet accroissement de moyens, Ninus attaqua la Médie, et malgré une vive résistance, il défit Pharnus, roi du pays, qui perdit beaucoup d'hommes, et qui, fait prisonnier avec sa femme et ses sept enfans, fut mis en croix par l'ordre du vainqueur.

«De si brillants succès inspirèrent à Ninus un violent désir de soumettre à ses lois toute l'Asie située entre le Tanaïs et le Nil: tant il est vrai que la prospérité ne sert qu'à ouvrir le cœur de l'homme à plus de cupidité. Ayant donc établi un de ses amis satrape de Médie, il se livra tout entier à l'exécution de son projet, et dans l'espace de 17 ans, il parvint à subjuguer tous les peuples (de la presqu'île et du continent), à l'exception des Bactriéns et des Indiens. Aucun écrivain n'a transmis le nombre des combats qu'il livra, ni des ennemis qu'il vainquit. Bornons-nous donc, en suivant Ktésias de Knide, à énumérer les pays les plus célèbres. D'abord, venant des pays maritimes vers le continent, Ninus conquit l'Égypte, la Phénicie, la Célésyrie (Damas et Balbek), la Cilicie, la Pamphilie, la Lykie, la Karie, la Phrygie, la Mysie, la Lydie; ensuite la Troade, la Phrygie hellespontique, la Propontide, la Bithynie, la Cappadoce et les peuples barbares situés dans le Pont (sur les rives de l'Euxin jusqu'au Tanaïs); il s'empara (aussi) du pays des Cadusiens, des Tapyres, des Hyrkaniens, des Draggues, des Derbikes, des Karmaniens, des Choromnéens, des Borkaniens et des Parthes; il y joignit la Perse, la Susiane, et ce qu'on appelle la Caspiane, où l'on ne pénètre que par des gorges étroites nommées Portes Caspies; enfin beaucoup d'autres peuples moins connus, qu'il serait trop long d'énumérer. Quant à la guerre contre les Bactriens, la grande difficulté des passages (à travers la chaîne des monts), et la multitude de leurs guerriers l'obligèrent, après plusieurs tentatives infructueuses, de l'ajourner à un temps plus opportun.

«Ayant donc ramené ses troupes en Syrie (Assyrie), il choisit un terrain propre à construire une ville immense, qui, de même que ses exploits surpassaient tous ceux connus avant lui, pût aussi surpasser non-seulement toutes les villes alors existantes, mais encore celles que l'on pourrait construire après lui. Quant au roi des Arabes, il le congédia avec ses troupes, après l'avoir comblé de présens et de dépouilles.»

Ici Diodore entre dans de longs détails sur la construction de Ninive, au bord de l'Euphrate (au lieu du Tigre); puis sur la reprise des hostilités contre les Bactriens; sur les aventures singulières et la fortune de Sémiramis, etc.; il raconte comment, par son esprit, son courage et sa beauté, cette femme devint épouse de Ninus, lui donna un fils appelé Ninyas, et peu de temps après régna seule par le décès du roi; il expose comment, pour égaler et même surpasser la gloire de son mari, elle bâtit la ville de Babylone avec ses murs énormes, ses tours nombreuses, ses quais, ses ponts, son temple de Bélus, et ses deux palais communiquant, par dessous l'Euphrate, au moyen d'un boyau de galerie voûtée, etc., etc.—«Quant au jardin suspendu, placé près de la citadelle, ce ne fut pas Sémiramis, mais un roi syrien qui, dans des temps postérieurs, le construisit pour une de ses concubines née en Perse, et désireuse de revoir, comme dans son pays natal, de vertes prairies sur des montagnes. (Diodore décrit la construction de ce jardin.) Sémiramis bâtit encore sur l'Euphrate et le Tigre, d'autres villes où elle établit des marchés et des foires pour les marchandises qui venaient de la Médie et de la Parétakène;.... et parce que ces deux fleuves sont, après le Nil et le Gange, les plus grands de l'Asie, leur lit est le véhicule d'un commerce très-actif; en même temps que les villes placées sur leurs bords sont le siége d'une foule de riches marchés qui contribuent à la magnificence de celui de Babylone, etc., etc.»

En quittant Babylone, Sémiramis mène son armée en Médie, campe au pied du mont Bagistan[254], y construit un jardin magnifique, fait sculpter sur le rocher, des chasses d'animaux et des inscriptions en lettres assyriennes; construit un autre jardin autour du rocher Xaoun; se livre à toutes les voluptés, ne veut point d'époux, de peur de perdre son sceptre, mais prend des amants qu'ensuite elle fait périr. Elle s'avance vers Ekbatane, parcourt la Perse et les autres provinces de son empire, laissant partout sur ses pas des monuments qui durent encore et gardent son nom. De là, Ktésias la conduit en Egypte et en Libye dont elle soumet une partie, et où elle consulte l'oracle sur la fin de sa vie; puis elle retourne à Bactres, et entreprend au bout de trois ans, contre les Indiens, une guerre où elle perd beaucoup de troupes, et faillit elle-même de périr. Enfin, avertie que son fils lui dresse des embûches (selon la prophétie de l'oracle d'Ammon), elle prend le parti d'abdiquer et de mourir.

«Ninyas, fils de Ninus et de Sémiramis, régna à leur place; n'imitant point leur mœurs guerrerières, il mena au fond de son palais une vie pacifique et mystérieuse, ne se laissant voir qu'à ses femmes et à ses eunuques. Uniquement occupé à jouir du repos et de toute espèce de sensualité, il écarta avec soin les soucis et les embarras (des affaires), ne pensant pas qu'un règne heureux pût avoir d'autre but que de jouir sans trouble de tous les plaisirs (de la nature humaine); et cependant, afin de gouverner avec plus de sûreté, et de tenir ses sujets dans la crainte, il institua l'usage de lever chaque année, en chaque province, un certain nombre de soldats avec un chef; puis rassemblant tous ces corps dans Ninive, il leur nommait un commandant très-attaché à sa personne. L'année révolue, il faisait venir de nouveaux corps semblables, et après avoir délié les premiers de leur serment, il les renvoyait dans leur pays. A ce moyen, les peuples qui voyaient une forte armée toujours campée, et prête à punir toute rébellion vécurent dans la soumission. Le motif (secret) du changement annuel était d'empêcher que les chefs et les soldats ne formassent ensemble des liaisons trop intimes;...... car la prolongation de service donne aux chefs militaires de l'expérience et de l'audace, et les invite souvent à conspirer contre les princes; d'autre part, en se rendant invisible, Ninyas voilait à tous les regards sa vie voluptueuse, et, comme s'il eut été un dieu, personne n'osait en mal parler.... Ainsi régna Ninyas, et il fut imité par la plupart des rois assyriens, qui, pendant 30 générations, se succédèrent, de père en fîls, jusqu'à Sardanapale. Sous ce dernier, l'empire assyrien, après avoir duré 1360 ans[255] (lisez 1306) selon le témoignage de Ktésias de Knide, en son second livre, fut remplacé par celui des Mèdes.

«Il serait inutile de rapporter le nom de ces rois et la durée de leur règne, puisqu'ils n'ont rien fait de mémorable: seulement le secours envoyé par l'un d'eux aux Troyens, sous la conduite de Memnon, fils de Tithon, mérite que nous le citions: ce roi d'Assyrie fut Teutamus, 20e descendant de Ninyas, fils de Sémiramis, sous lequel les Grecs, conduits par Agamemnon, attaquèrent la ville de Troie, lorsque les Assyriens possédaient l'empire de l'Asie depuis plus de mille ans. Ce fut à titre de prince vassal, que Priam, accablé du poids de la guerre, envoya vers Teutamus demander des secours. Le monarque lui envoya 10,000 Éthiopiens et autant de Susiens, avec 200 chars de guerre. Tithon alors était gouverneur de la Perse, joussoit plus qu'aucun autre satrape de la faveur du roi; Memnon, son fils, était à la fleur de l'âge, et doué d'autant de force de corps que de vivacité d'esprit: il avoit construit, dans la citadelle de Suse, un palais qui garda son nom jusqu'à l'empire des Perses, ainsi qu'une rue qui porte encore son nom. Néanmoins les Éthiopiens voisins de l'Égypte réclament ce Memnon comme leur compatriote, et montrent des palais appelés Memnoniens. Quoi qu'il en soit, l'opinion constante est que Memnon conduisit à Troie 20,000 hommes de pied et 200 chariots; qu'il combattit avec une valeur brillante et tua beaucoup de Grecs; mais les Thessaliens le tuèrent enfin dans une embuscade. Les Éthiopiens leur ayant enlevé son corps, le brûlèrent et portèrent ses os à son père Tithon. Voilà ce que les barbares (les Perses) assurent (selon Ktésias) être consigné dans les archives royales.

«A l'égard de Sardanapalé, 30e et dernier roi depuis Ninus, il surpassa tous ses prédécesseurs en débauche et en mollesse: invisible comme eux, et entouré de troupeaux de femmes, il en prit les mœurs et les formes; il portait leur vêtement, imitait leur voix, se peignait le visage, le corps, brodait, tissait, filait la laine, teignait en pourpre, etc., etc. L'on assure qu'il s'était composé lui-même cette épitaphe: Mortel, qui que tu sois, livre-toi à tes penchans, essaie de toutes les jouissances; le reste n'est rien. Me voici cendre, moi qui fus le Grand-Roi de Ninive: ce que l'amour, la table, la joie me procurèrent de bonheur quand j'étais vivant, cela seul me reste maintenant dans le tombeau; tous les autres biens m'ont quitté[256].

«Cependant un Mède nommé Arbâk, homme de tête et de courage, se trouva commander le contingent annuel des troupes de la Médie; ayant formé des liaisons avec le commandant des Babyloniens, celui-ci le sollicita de secouer le joug des Assyriens; le nom de ce Babylonien était Bélésys, homme le plus distingué des prêtres babyloniens, que l'on nomme chaldéens. Son habileté en astrologie, son talent à deviner et à prédire avec certitude les événements, lui avaient acquis un très-grand crédit; il prédit donc au général mède qu'il posséderait tout ce que possédait Sardanapale. Arbâk, flatté du présage, lui promit, si l'événement réussissait, de lui donner la satrapie de Babylone: de ce moment, plein d'espoir en l'oracle, il s'étudia à gagner l'amitié des autres chefs, par des repas et des propos affectueux. Il tâcha aussi de se procurer la vue du roi et du genre de vie qu'il menait; pour cet effet, il fit présent d'une coupe d'or à un eunuque, qui l'introduisit et le rendit témoin de toute la mollesse et de toute la débauche du palais. Dès lors Arbâk, plein de mépris pour Sardanapale, se livra de plus en plus aux espérances présentées par le Chaldéen. Ils concertèrent ensemble, l'un, de faire soulever les Mèdes et les Perses; l'autre, d'engager les Babyloniens à se joindre à eux, et à communiquer le projet au roi des Arabes, ami de Bélésys. L'année s'écoulait, et les nouveaux contingents allaient remplacer les anciens, lorsqu'Arbâk persuada aux Mèdes de secouer le joug des Assyriens, et séduisit les Perses par l'appât de la liberté. Bélésys souleva aussi les Babyloniens, et envoya des députés au roi d'Arabie, avec qui il était lié d'hospitalité, pour lui faire part de l'entreprise. L'année étant enfin révolue, tous les chefs arrivèrent avec de nombreuses troupes, en apparence pour fournir le contingent, mais, en effet, pour ravir la suprématie aux Assyriens. Le nombre total des quatre peuples réunis se trouva être de 400,000 hommes. Le camp étant posé, l'on commença de délibérer sur les opérations. Sardanapale, au premier avis de l'insurrection, mène contre les révoltés les troupes des autres nations. L'action s'engage, et après une forte perte, ils sont poussés jusqu'à des collines situées à 70 stades de Ninive[257]. Ils tentent une seconde action; Sardanapale range ses troupes en bataille, et fait crier par des hérauts, qu'il donnera 200 talents d'or à qui tuera Arbâk; et le double, avec le gouvernement de la Médie, à qui le livrera vivant: il met également à prix la tête de Bélésys. Ces offres devenant inutiles, il livre un second combat, tue un grand nombre de rebelles, et chasse le reste vers leur camp sur les collines. Arbâk ébranlé de ce secoud échec, assemble ses amis et tient conseil. La plupart voulaient retourner chez eux, s'y emparer des lieux forts, et se préparer à soutenir la guerre; mais Bélésys, protestant que les dieux annoncent par des prodiges qu'à force de patience ils viendront à bout de leur noble dessein, décide les généraux à une troisième bataille. Le roi les bat encore, s'empare de leur camp et les chasse devant lui jusqu'à la frontière de Babylonie; Arbâk lui-même, affrontant tout danger et tuant beaucoup d'Assyriens, reçoit une blessure. Alors la plupart des chefs perdent tout espoir et veulent retourner chez eux; mais Bélésys, qui avait passé la nuit à considérer les astres, leur annonce qu'un secours inespéré va s'offrir de lui-même, et que s'ils veulent attendre seulement 5 jours, la face des affaires changera totalement; que tels sont les signes certains que lui montrent les dieux, par la science des astres.... Ils rappellent donc leurs soldats, et tandis qu'ils attendent le 5e jour, le bruit se répand qu'un corps nombreux de Bactriens envoyés au roi, marche à grandes journées et déja est près. Arbâk, prenant avec lui l'élite de ses soldats, marche à leur rencontre, dans le dessein de les amener à son but par la persuasion ou par la force. L'amour de la liberté séduit les Bactriens, et d'abord les chefs, puis tout le corps, réunissent leurs tentes à celles d'Arbâk. Le roi, qui d'abord ignora cette défection (soudaine), et que sa prospérité enivra, déja reprenait ses habitudes de mollesse, tandis que ses troupes se livraient à des festins pour lesquels il leur avait fait fournir une grande quantité de vin, de chairs de victimes et autres provisions. Arbâk, informé de la négligence et de l'ivresse, suite nécessaire de ces grands repas, les attaque de nuit et à l'improviste. Les Assyriens surpris dans leur camp, se sauvent en désordre à Ninive, après une perte très-considérable; le roi (déconcerté) charge Salaimên, frère de sa femme, du commandement des troupes extérieures, et s'enferme dans la ville pour la défendre. Les rebelles attaquent Salaimên d'abord en rase campagne, puis au pied des remparts, le battent deux fois et même le tuent. L'armée du roi, partie précipitée dans l'Euphrate (le Tigre), partie mise en fuite, se trouve anéantie. Telle fut la quantité des morts, que les eaux du fleuve furent rougies dans un long espace. Du moment où Sardanapale fut ainsi assiégé, plusieurs nations, pour devenir libres, se joignirent aux rebelles. Dans ce danger imminent, le roi envoie ses trois fils et ses deux filles, avec de grandes richesses, au satrape de Paphlagonie, Cotta, qui était le plus dévoué de ses serviteurs: il dépêche des agents dans toutes les provinces, pour qu'on lui amène des secours, et il se prépare à soutenir un long siége, se confiant en un oracle transmis par ses ancêtres, lequel portait que Ninive ne serait jamais prise, à moins que le fleuve ne devînt son ennemi, ce qui lui parut un cas impossible.

«Les Mèdes, encouragés par leurs succès, pressaient le siége; mais l'extrême solidité des murs résistait à tous leurs efforts: car à cette époque les beliers, les chaussées de terre, les balistes et les autres machines n'étaient pas inventées; et les assiégés vivaient dans l'abondance par la prévoyance particulière du roi à cet égard. Le siége traîna ainsi deux ans sans avancer. Le sort voulut que la troisième année, d'énormes pluies ayant fait déborder l'Euphrate (le Tigre) jusque dans la ville, ses eaux firent écrouler 20 stades des murailles (1360 toises). Le roi, frappé de cet accident, juge que l'oracle est accompli, que le fleuve est devenu l'ennemi de la ville, et il n'espère plus de se sauver. Mais afin de ne pas tomber vif dans les mains de l'ennemi, il fait dresser dans le palais un bûcher immense, y entasse ses trésors en argent, en or, en vêtements, en meubles précieux; rassemble ses eunuques et ses femmes favorites dans la petite chambre qu'il avait fait pratiquer au sein du bûcher, et y allumant lui-même le feu, il se brûle avec eux et avec tout son palais... Les rebelles, avertis de sa mort, entrent par la brèche du fleuve, et ayant revêtu Arbâk du manteau et du pouvoir suprême, ils le proclament monarque.

«Alors, tandis qu'Arbâk récompensait les compagnons de ses travaux, chacun selon son rang, et qu'il nommait les satrapes, le Babylonien Bélésys, qui lui avait prédit l'empire, s'approcha de lui, et après lui avoir rappelé ses services, il lui demanda le gouvernement de Babylone, selon sa promesse. En même temps il lui exposa qu'au milieu des dangers il avait fait à Bélus le vœu que lorsque Sardanapale serait vaincu et son palais incendié, il en transporterait à Babylone un monceau de cendres, pour en élever près du temple de Bélus, un monument qui rappelât à tous les navigateurs sur l'Euphrate, la mémoire de celui qui avait détruit l'empire des Assyriens. Il faisait cette demande, parce qu'un eunuque transfuge qu'il avait caché chez lui, l'avait instruit de la quantité d'or et d'argent chargée sur le bûcher. Arbâk ne se doutant de rien, parce que tout le reste des serviteurs du roi avaient péri avec lui, accorda à Bélésys et les cendres et la satrapie de Babylone exempte de tribut. Bélésys se hâte de charger les cendres sur des bateaux, et il arrive à Babylone avec une partie de l'or et de l'argent de Sardanapale. Bientôt ce larcin transpire, et le roi dénonce le coupable aux chefs qui l'avaient aidé dans la guerre commune. Ils condamnent à mort Bélésys qui convient du vol: mais Arbâk, plein de générosité, lui fait grâce de la vie, et considérant ses services précédents comme bien supérieurs à sa faute, il lui laisse ses richesses, et même son gouvernement de Babylone. Cet acte de magnanimité, divulgué dans les provinces, accrut la gloire du roi et l'amour de ses sujets. Il usa de la même douceur envers les habitants de Ninive, il leur laissa leurs biens; et se bornant à les disperser dans des bourgades voisines, il rasa les murs de la ville. Enfin il emporta à Ekbatane, capitale des Mèdes, le reste de l'or et de l'argent des cendres, qui se montait à plusieurs talents. Ainsi fut détruit l'empire assyrien, après avoir duré plus de 1300 ans, pendant 30 générations depuis Ninus[258].

Page 444. «Les auteurs principaux n'étant point d'accord sur la monarchie des Mèdes, nous devons, par amour de la vérité, comparer leurs différents récits. D'une part, Hérodote, qui fleurit au temps de Xercès, raconte que l'empire des Assyriens sur l'Asie avait duré 500 ans lorsqu'il fut renversé par les Mèdes; qu'après cet événement, le pays n'eut point de rois pendant plusieurs générations, et que chaque ville ou canton se gouverna démocratiquement. Plusieurs années s'étant ainsi écoulées, ajoute-t-il, Kyaxarès, homme devenu célèbre par sa justice, fut élevé à la royauté par les Mèdes. Ce premier roi soumit à son pouvoir les peuples voisins, et commença de former un puissant empire. Ses descendants continuèrent d'en reculer les limites jusqu'au règne d'Astyages qui fut vaincu par Kyrus, chef des Perses. Nous n'indiquons en ce moment que la substance des faits; nous en développerons les détails par la suite en lieu convenable. D'après Hérodote, l'élection de Kyaxarès par les Mèdes correspond à l'an 2 de la 17e olympiade[259] (711 avant J.-C.).

«Mais cet historien est contredit par Ktésias, qui vécut lors de la guerre de Kyrus le jeune contre Artaxerces son frère, et qui, après avoir été fait prisonnier du roi, acquit ses bonnes grâces par son habileté en médecine, et passa 17 ans à sa cour, très-considéré. Ktésias, consultant les archives royales, dans lesquelles les Perses, d'après une loi positive, écrivent tout ce qui s'est passé dans les temps anciens, a recherché avec soin tous les faits, et après les avoir mis en ordre, il en a transmis la connaissance aux Grecs. Or cet écrivain soutient que les Mèdes, après avoir dépossédé les Assyriens, régirent à leur tour l'Asie sous le commandement suprême d'Arbâk, vainqueur de Sardanapale, comme nous l'avons dit; mais qu'après avoir eu 28 ans de règne, Arbâk laissa l'empire à son fils Mandauk qui régna 50 ans. A celui-ci succéda Sosarmus, 30 ans; puis Artoukas, 50; Arbian, 22; et Artaios, 40.

«Sous le règne de ce dernier s'alluma, entre les Mèdes et les Cadusiens, une violente guerre dont voici le motif. Un Perse, nommé Parsodas, qui par sa vaillance, son habileté et ses autres vertus, était l'objet de l'admiration publique, d'ailleurs très-aimé du roi, et ayant la plus grande influence dans le conseil (d'état); Parsodas, dis-je, se trouvant offensé d'un jugement que le roi avait rendu à son égard, passa chez les Cadusiens avec 3,000 hommes de pied et 1,000 hommes de cheval, etc., etc.—Il s'ensuivit une guerre à outrance. Parsodas arma tous les Cadusiens, au nombre de près de 200,000 hommes, battit Artaios qui en avait amené 800,000, fut créé roi des Cadusiens, et avant de mourir, les engagea, par serment, à ne jamais faire la paix avec les Mèdes. Ce qui a en effet duré jusqu'au temps où Kyrus fit passer aux Perses l'empire de l'Asie.

«Après Artaios, régna Artynes pendant 22 ans, puis Altibaras pendant 40. De son temps, les Parthes refusèrent l'obéissance, et livrèrent la province et leur ville (forte) aux Sakas. De là une guerre de plusieurs années, sous la direction de la reine des Sakas, appelée Zarina, (les Grecs prononcent Tsarina), femme d'une habileté et d'une beauté extraordinaire: la paix se conclut, à condition que les Parthes rentreraient dans le devoir, et que les Mèdes et les Sakas seraient amis ou alliés, rentrant chacun dans leurs anciennes limites. Astibaras, par la suite, accablé de vieillesse, mourut à Ekbatane, et eut pour successeur Aspadas son fils, que les Grecs appellent Astyages; le Perse Kyrus l'ayant vaincu, l'empire de l'Asie passa aux Perses. Nous en avons dit assez sur la domination des Assyriens et des Mèdes.»

Tel est le récit que Diodore nous donne comme un extrait de Ktésias; d'autre part Photius nous apprend que les six premiers livres de cet historien traitent des Assyriens et des autres peuples antérieurs à l'empire des Perses, et que les 17[260] autres étaient consacrés à cette nation depuis l'avènement de Kyrus. Ici deux observations se présentent.

D'abord, lorsque Diodore concentre en quelques pages la substance de plus de deux livres de Ktésias[261], il est évident qu'il a dû introduire beaucoup d'expressions de son chef, par conséquent altérer le coloris propre de l'original; et cependant ce fragment porte une physionomie orientale, frappante pour tout lecteur qui connaît les mœurs de l'ancienne Asie. Le fond des faits doit être vrai, l'erreur volontaire ou préméditée ne peut avoir lieu que pour les dates; et en effet cette erreur est saillante dans la durée prétendue de l'empire assyrien; car, 1° ces 1306 ans, si on les répartit sur 30 générations, donnent un terme moyen de 43 ans pour chaque règne, ce qui est inadmissible, comme nous le dirons ailleurs.

2° Il serait possible que dans cette partie, comme dans toute autre, Diodore eût considérablement altéré l'exposé de Ktésias; nous allons dans l'instant avoir la preuve d'une insigne falsification qu'il commet sur le texte d'Hérodote. Commençons par examiner les passages de ce dernier concernant les Assyriens; ils sont laconiques, peu nombreux, et par cette raison le commentaire précédent était plus nécessaire.

§ III.

Exposé d'Hérodote.

«La ville de Babylone», dit Hérodote (lib. 1°, § CLXXXIV), «a eu un grand nombre de rois, dont je ferai mention dans mon histoire d'Assyrie.» Et au § CVI (même livre Ier):—«Quant à la manière dont Ninive fut prise (par Kyaxarès), j'en parlerai dans un autre ouvrage (qui est évidemment cette même histoire d'Assyrie).»

Par conséquent Hérodote s'était spécialement occupé des Assyriens; il n'en a pas traité légèrement, et lorsqu'il va nous donner de grands résultats, il les aura établis avec connaissance de cause.

Après avoir décrit comment Kyrus détruisit le royaume des Lydiens, voulant remonter à l'origine de la puissance de ce conquérant, et montrer comment il avait renversé l'empire des Mèdes qui avait succédé à l'empire des Assyriens; il dit:

«Mais quel était ce Kyrus qui détruisit l'empire de Krœsus? comment les Perses obtinrent-ils l'empire de l'Asie? Ce sont des détails qu'exige l'intelligence de cette histoire. Je prendrai pour guide quelques Perses qui ont moins cherché à relever les actions des Kyrus qu'à écrire la vérité, quoique je n'ignore pas qu'il y ait sur ce prince trois autres sentiments.»

Ainsi, ce n'est pas seulement l'opinion et les calculs d'Hérodote que nous trouvons dans son ouvrage, ce sont les calculs des Perses savants et impartiaux. Il continue:

§ XCV. «Il y avait 620 ans que les Assyriens étaient les maîtres de la Haute-Asie, lorsque les Mèdes commencèrent les premiers à se révolter. Ayant combattu avec courage et constance contre les Assyriens, pour la liberté, ils l'obtinrent et brisèrent le joug. Les autres nations imitèrent les Mèdes.»

Voilà une durée de 520 ans bien différente des 1306 de Ktésias; et cependant l'on ne peut pas dire qu'Hérodote ait désigné d'autres époques d'origine et de fin; car cette fin opérée par les Mèdes, est bien celle de Sardanapale dont notre historien cite le nom dans une anecdote tout-à-fait convenable à ce prince[262]. Et cette origine est bien celle qui eut lieu sous Ninus, puisque la durée des rois lydiens, en remontant de Candaules à Agron, fils de Ninus, cadre parfaitement avec le calcul présent, comme nous l'allons voir. Poursuivons.

«Alors tous les peuples du continent se gouvernèrent par leurs propres lois. Mais voici comment ils retombèrent sous la tyrannie: il y avait chez les Mèdes un sage nommé Deïokès, fils de Phraortes: ce Deïokès, épris de la royauté, suivit ce plan de conduite pour y parvenir. Les Mèdes vivaient divisés par bourgades. Deïokès considéré depuis du temps dans la sienne, y pratiquait[263] la justice avec d'autant plus de soin, que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu'il savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l'injustice: les habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge, etc., etc.» Hérodote raconte ensuite comment les autres bourgades l'élurent aussi, comment il feignit d'abdiquer et fut élu roi par toutes les tribus des Mèdes; enfin, comme il bâtit la ville d'Ekbatane aux sept enceintes, et constitua un gouvernement sage et vigoureux: «Or Deïokès, ajoute-t-il (§ CI), réunit tous les Mèdes en un seul corps (de nation), et il ne régna que sur eux

§ CII. «Après un règne de 53 ans, Deïokès mourut; son fils Phraortes lui succéda. Le royaume de Médie ne suffit point à son ambition; il attaqua d'abord les Perses, et ce fut le premier peuple qu'il assujettit; avec ces deux nations, l'une et l'autre très-puissantes, il subjugua ensuite l'Asie, etc., etc.»

Voilà le texte d'Hérodote; comparons-lui la citation qu'en fait Diodore.

Hérodote dit que les Assyriens régnèrent 520 ans. Diodore lui fait dire 500, et suppose l'interrègne de plusieurs générations. Hérodote, au contraire limite cet interrègne à un temps très-court. Il appelle Deïokès le roi élu; Diodore y substitue Kyaxarès, trompé par l'identité du nom de leurs pères, les deux Phraortes, dont l'un fut roi et l'autre plébéien; ce qui prouve que Diodore a cité de mémoire avec une excessive légèreté: enfin il attribue au roi élu (Deïokès) les conquêtes qui ne furent faites que par ses successeurs. Avec de si fortes méprises quelle confiance peut mériter un abréviateur? Mais à qui attribuerons-nous l'erreur grossière de placer Ninive sur l'Euphrate? erreur répétée à trois reprises, et qui ne saurait venir des copistes. Diodore ne peut s'en laver, mais Ktésias en est-il bien pur? S'il eût écrit le Tigre, Diodore ne l'eût-il pas copié? Un second fragment de Ktésias, relatif aux Perses[264], nous présente deux autres erreurs, qui dans leur genre ne sont guère moins graves que celle-ci; car il va seul contre toutes les notions de l'antiquité, lorsqu'il donne dix-huit ans de règne à Cambyse, qui n'en régna que sept et demi, et 31 à Darius, qui en régna 36. Non-seulement il est démenti par la liste officielle des rois chaldéens, dite Kanon de Ptolomée[265], et par Hérodote, mais encore par les chronologies égyptienne et grecque, dont les rapports avec Xercès, Darius, Cambyse et Kyrus, sont établis d'une manière certaine, sur les époques de Salamine, de Platée, du passage de Xercès, du combat de Marathon, de la mort d'Amasis, de Polycrate, de Kyrus, de Pisistrate, etc.; de manière que si les deux nombres de Ktésias étaient admis, tout serait disloqué. Ainsi tout concourt à prouver que Ktésias en général a été peu-soigneux, et que dans les matières scientifiques, l'on ne peut lui accorder qu'une confiance très-circonspecte; actuellement il s'agit d'analyser le plan d'Hérodote, et de fixer d'abord l'époque de la révolte des Mèdes et de la ruine des Assyriens, afin de trouver, 520 ans plus haut, la date de leur fondateur Ninus.

§ Ier.

Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance qui en résulte.

D'après Hérodote, ou plutôt d'après les savants perses, dont il reçut ses documents sur Kyrus et sur ses ancêtres, les Mèdes, depuis leur révolte contre les Assyriens jusqu'à leur asservissement par les Perses, n'eurent que 4 rois qui, de père en fils, se succédèrent dans l'ordre suivant:

1° AnarchieTemps omis. AvantJ.-C.
Deïokès53ans.
Phraortes22 
Kyaxarès40 
Astyag35 
Total150ans.

La royauté dura donc 150 ans; or, puisque la dernière année d'Astyag fut l'an 561 avant notre ère, la première année de Deïokès arriva l'an 710 avant notre ère.

Mais, d'autre part, Hérodote, après avoir raconté comment Astyag perdit sa couronne[266], ajoute ces mots remarquables:

«Les Mèdes, qui avaient possédé la domination de la Haute-Asie, jusqu'au fleuve Halys, pendant 128 ans, sans y comprendre le temps que dominèrent les Scythes (lequel fut de 28 ans), furent assujettis aux Perses de Kyrus.»

Ici 128 plus 28 font 156: voilà une différence de 6 ans introduite entre la durée de la royauté et celle de la domination nationale, avec cette remarque, que c'est la domination qui a duré les 6 ans plus que la royauté. Hérodote serait-il ici en contradiction? ou serait-ce une faute des manuscrits? La plupart des chronologistes ont cru l'un ou l'autre; mais la confrontation d'un autre calcul fournit une puissante raison de n'être pas de leur avis, et de penser que ces 6 ans sont le temps qui s'écoula depuis l'affranchissement des Mèdes par Arbâk, jusqu'à l'élection de Deïokès, comme roi: de manière que cet affranchissement daterait de l'an 716, et la ruine de Sardanapale, de l'an 717. En effet, à l'article des Lydiens, Hérodote a dit que depuis la mort de Candaules, dernier roi héraclide, en remontant jusqu'à Agron, fils de Ninus, il s'était écoulé 505 ans juste, en 22 générations. Ces 505 ans partent (comme nous l'avons vu) de l'an 728 inclusivement; par conséquent la première année d'Agron, fils de Ninus, tombe en l'an 1232. Actuellement cet auteur nous dit que, selon les calculs mèdes et assyriens, l'empire de Ninus avait duré 520 ans, lorsqu'il fut renversé l'an 717: or ces deux sommes jointes donnent 1237, pour époque de la fondation par Ninus: ce qui établit un synchronisme complet. Remarquez qu'ici Hérodote et Ktésias se trouvent d'accord sur la conquête de la Lydie par Ninus, en sorte que le fait paraît authentique, en démentant Ktésias, seulement quant à la date.

Ce calcul de notre historien, ainsi confirmé, il nous faut le comparer et confronter à notre grand régulateur, le calcul hébreu, qui seul, dans ces siècles reculés, nous donne une série de temps continue.

Suivant, ce calcul, la onzième année de Sédéqiah, dernier roi de Jérusalem, fut la 18e de Nabukodonosar: l'incendie du temple ordonné par ce monarque, l'année suivante, arriva dans sa 19e. Le Nabukodonosar des Hébreux est bien reconnu pour être le Nabokolasar de la liste chaldéenne, ou Kanon de Ptolomée, qui, comme les Hébreux[267], lui donne 43 ans de règne. Il régna donc 25 ans depuis la onzième de Sédéqiah. Ses successeurs en régnèrent 23, jusqu'à la prise de Babylone par Kyrus. L'année de cette prise, ou plutôt l'année première de Kyrus, comme roi de Babylone, date de l'an 538. Ajoutez à 538 les 48 années écoulées depuis l'an 19 inclusivement de Nabukodonosar, vous avez l'an 585; donc l'an onze de Sédéqiah, 18e de Nabukodonosar, fut l'an 587 avant notre ère.

Or, en remontant de cette année 587 jusqu'à l'an 716 ou 717, nous avons la série suivante des rois juifs:

Sédéqiahrègne 11 ans,et finit en587.
Sa première année commence en697.
Jhouïkin03 mois598.
Jhouïqim11 608.
Jhouachaz03 mois608.
Josias31commence en638.
Amon2 640.
Manassé55 695.
Ézéqiah29meurt en724.
 Sa 10e 714.
 Commence sa première en725.

De ce tableau, il résulte que la première année d'Ézéqiah tombe à l'an 725; par conséquent sa neuvième à l'an 717: or de là naissent de grandes difficultés contre Hérodote: car à cette époque les annales juives nous montrent les rois de Ninive au comble de leur puissance. L'un d'eux, Salman-Asar, cette année-là même, prenait Samarie après 3 ans de siége: déja son prédécesseur avait enlevé les sujets de ce petit royaume, qui vivaient à l'est du Jourdain: lui, Salman, enleva ceux de l'ouest et acheva de déporter les dix tribus d'Israël en Assyrie, dans les pays de Halah, de Gauzan, de Kabour[268], et dans les villages des Mèdes. Donc les Mèdes étaient encore soumis au monarque assyrien; bien plus, pour repeupler le royaume de Samarie, le roi de Ninive, Salman, déporta et y amena des naturels de Babylone, de Kouta, d'Aoua, de Hamat, et des Saphirouim; donc il était le maître absolu ou suzerain de Babylone, comme le dit Ktésias, ainsi que des pays désignés: or les Kutéens, selon Josèphe[269], étaient des montagnards perses, les Cossæi de Danville. Aoua était le pays d'Ahouaz, au sud-ouest de Suze. Hamat est en Syrie sur l'Oronte, et les Saphirouim sont les Saspires d'Hérodote, près de la Colchide. Ainsi l'empire assyrien était dans sa force: mais les déportations violentes annoncent de la part de ses rois des craintes et des précautions contre des sujets mécontens et disposés à la révolte.

Peu après cet événement, l'an 14 de Hezqiah[270], 712 ans avant J.-C., paraît Sennacherib, dont Hérodote a cité très-correctement le nom, et conté l'histoire selon les Égyptiens qui, en cela, diffèrent peu des Juifs. Ce monarque, irrité de ce que le roi de Jérusalem a refusé le tribut et invoqué le secours de l'Égypte, attaque et prend toutes les villes fortes de Juda, menace la capitale, et envoie à Hezqiah ce message très instructif dans notre question:

«N'as-tu donc pas appris ce que les rois d'Assur ont fait à tous les pays, en les détruisant... et toi; tu te sauverais (de mes mains)?... Les dieux ont-ils sauvé ceux que mes pères ont détruits, les peuples de Gauzan, de Haran, de Ratsaf, les habitants d'Adan en Talachar (Cilicie)? Où est le roi de Hamat, le roi d'Arfad, et ceux de la ville des Saphirouim, de Hanah et d'Aoua?»

Remarquez que les généraux de Sennacherib, en parlant de lui, l'avaient désigné par le titre de Grand-Roi, qu'affectaient les souverains de Ninive.

Ainsi le pays de Gauzan, de Haran et de Ratsaf en Mésopotamie, d'Adan en Cilicie, près de Tarsous et Anchiale, de Hamat sur l'Oronte, siége d'un royaume dès le temps de David: d'Arfad, qui doit être Aruad (Aradus); des Sapires, près de la Colchide, de l'île de Anah dans l'Euphrate, et de Aoua au bas du Tigre; tous ces pays venaient d'être détruits ou conquis par les pères de Sennacherib, c'est-à-dire:

1° Par Phul ou Phal qui, le premier des rois assyriens mentionnés par les Hébreux, parut en Syrie du temps de Manahem, roi de Samarie, qu'il soumit au tribut, 30 ou 40 ans avant Hezqiah.

2° Par Teglat-Phal-Asar qui, au temps d'Achaz, vint, à la prière de ce roi, détruire Damas, où Achaz alla lui rendre ses hommages, et d'où il apporta une foule d'objets de luxe et de culte assyrien inconnus en Judée; des modèles d'autels, de chars consacrés au soleil; un cadran horizontal sur lequel Isaïe opéra la fameuse rétrogradation par un mouvement plus simple que celui du soleil.

Et ce Teglat enleva les tribus de l'est du Jourdain.

3° Par Salmanasar qui, selon l'historien Ménandre traducteur des Annales de Tyr[271], conquit toutes les villes phéniciennes, excepté cette ville.

Ainsi depuis Phul l'empire assyrien n'avait cessé de s'accroître, surtout vers le couchant, et il menaçait l'Égypte au temps de Sennacherib. Ce qui, d'une part, dément en partie Ktésias, relativement aux conquêtes attribuées par lui à Ninus, et prouve, de l'autre, qu'Hérodote était mieux instruit, lorsqu'il restreignait l'empire assyrien à la Haute-Asie, qui est proprement le pays élevé que limite le mont Taurus au midi. D'où il faut conclure que la dynastie de Ninus n'avait point encore subi d'interruption; que le règne de Sardanapale n'était point encore passé; sans quoi il faudrait le rejeter au-dessus de Phul, à une époque inconnue; et alors comment concevoir que Ninive, détruite par les Mèdes ou Babyloniens, se trouvât tout à coup la capitale florissante, maîtresse et suzeraine de ces deux nations, et agrandissant ses dépendances par de nouvelles conquêtes? Sardanapale n'a donc pu venir qu'après Sennacherib. Or ce dernier, épouvanté des ravages de la peste et de l'arrivée du roi d'Ethiopie, Taraqah, s'enfuit à Ninive, cette même année 712, 14e d'Ézéqiah. Il y fut tué, très-peu de temps après, par ses deux fils aînés; et remplacé par le plus jeune, Asar-Adon ou Asar-Adan.

Guidés par l'ensemble de ces faits, quelques chronologistes ont cru reconnaître dans ce dernier prince assyrien, le Sardanapale des Grecs:

D'abord, parce qu'immédiatement après l'avénement d'Asar-Adon, les Juifs, jusqu'alors tourmentés par les Assyriens, restent dans une tranquillité profonde; leurs chroniques ne disent plus un seul mot de Ninive, et au contraire l'on voit bientôt après l'empire des Chaldéens ou de Babylone occuper exclusivement la scène, et finir par subjuguer le reste de la Phénicie et de la Syrie, jusqu'au désert d'Egypte.

2° Parce que tous les éléments du nom grec se présentent dans le nom chaldéen: car en supprimant les deux a, comme ont dû le faire les Grecs, l'on obtient Sardan; et si l'on remarque que Phul ou Phal fut son aïeul ou bisaïeul, on trouve que, d'après un usage oriental, il dut s'appeler Sardan, fils de Phal (Sardanapal.)

Mais alors comment concilier son règne qui, selon les annales juives, s'ouvre en l'an 712, avec le calcul d'Hérodote qui le termine en l'an 717? Voilà le grand obstacle, le véritable nœud gordien, qui jusqu'à ce jour a déconcerté tous les chronologistés: barrés ici dans leur marche, ils se sont jetés à l'écart dans des hypothèses toutes vicieuses par leur base, toutes réfutées victorieusement l'une par l'autre. L'on pourrait en cette occasion comparer les chronologistes à des chasseurs qui, ayant perdu la trace du gibier, divaguent de divers côtés sur de fausses voies, et malgré eux sont toujours ramenés au lieu circonscrit où la piste leur a échappé. Instruits par leur exemple, et convaincus par l'ensemble des faits, que la solution du problème se tenait ici cachée sous quelque incident matériel et grossier, nous résolûmes de sonder de toutes parts le terrain, et, au lieu d'hypothèses compliquées, de faire une supposition très-simple, qui ne troublât rien. Nous nous dîmes:

§ V.

Solution de la difficulté.

«Il est connu qu'en plusieurs cas il s'est glissé dans les manuscrits des fautes de copistes, qui, surtout en matière de nombre et de chiffres, ont porté le trouble dans les systèmes. Supposons qu'un tel accident soit arrivé ici; le moyen de le découvrir sera de soumettre tous les textes à un examen sévère, à un calcul rigoureux de probabilités. D'abord scrutons Hérodote... Est-ce une chose probable que ce règne de 53 ans qu'il donne à Deïokès, dont les manœuvres profondes indiquent un homme de 30 ans?... Communément les erreurs ont porté sur les dizaines: supposons qu'ici il se soit glissé une dizaine de trop, et qu'il faille lire 43 ans: alors Deïokès aura régné l'an 700. Ninive aura été prise l'an 707. Sardanapale aura régné 5 ans. Il périt jeune, ses enfants étaient en bas âge: il put les avoir dès avant son règne, il put en avoir plusieurs en une même année, parce qu'il avait beaucoup de femmes... Tout cela pourrait cadrer: mais alors il faudra donc supposer qu'une autre erreur a été commise dans le calcul des 128 ans de la domination des Mèdes... plus les 28 ans de celle des Scythes. Cela ne peut s'admettre. Serait-ce l'écrivain juif qui se serait trompé, non pas l'inspiré, mais le copiste de seconde main? à plus forte raison celui de troisième, de quatrième... Les théologiens nous accordent cette thèse; et il le faut bien, puisque les livres juifs en général, et celui des Rois en particulier, ont beaucoup d'erreurs de calcul. Les règnes d'Osias et de Joathan en offrent dix ou douze exemples... Supposons donc qu'une erreur semblable se soit glissée dans la partie qui nous occupe; que dix ans aient disparu de quelque règne postérieur à Ezéqiah, et qu'au lieu de commencer le sien en 525, il l'ait commencé en 735, sa 9e année sera l'an 727 (prise de Samarie). Sa 14e sera l'an 722... Fuite et mort de Sennacherib.—Avénement d'Asar-Adan-Phal, l'an 721; ce prince nomme à la satrapie de Babylone Mardok-Empad, qui, selon l'usage du pays, se trouve qualifié de roi dans la liste... Or nous verrons que certainement ces rois n'étaient que des satrapes amovibles, depuis Ninus jusqu'à Nabo-pol-asar. Ezéqiah, à la suite de ces cuisants soucis, essuie une grande maladie. A cette époque, Mérodak, fils de Balozan, roi de Babylone, l'envoie complimenter. N'est-il pas singulier que Mardok et Mérodak se rencontrent si bien? Le nom est absolument le même; car l'hébreu n'a pas de voyelles: Balézan, prononcé par les Grecs Baladsan, ressemble prodigieusement à Bélèsys... Poursuivons. Pourquoi ce roi satrape de Babylone est-il si poli pour un ci-devant rebelle à son maître? ne songerait-il pas à se révolter? Mérodak serait donc réellement Bélésys. En effet, le roi de Ninive est jeune, livré au plaisir, un roi nouveau; les circonstances sont favorables, Mérodak aurait conduit le contingent de Babylone en 719. Cette même année la guerre commença; elle finit à la troisième année en 717.» Voilà l'époque d'Hérodote, qui, à ce moyen, est d'accord avec les Juifs et avec leur historien Josèphe; car Josèphe, après avoir parlé de la maladie d'Ezéqiah, dit (lib. 9, cap. 2, à la fin):—«Vers ce temps arriva la subversion de l'empire assyrien par les Mèdes; et lib. 10, cap. 3, il ajoute que la députation de Mérodak eut pour objet de joindre ses efforts à ceux des alliés, pour renverser Ninive. La catastrophe de Sardanapale a donc eu lieu peu d'années après la 14e ou 15e d'Ezéqiah, date de sa maladie: alors il faut nécessairement que cette 14e année soit remontée plus haut, et que 10 ans aient disparu de la liste des rois de Jérusalem.—Toutes les probabilités le font croire; mais vis-à-vis de livres comme ceux des Juifs, il faut des preuves positives. Si elles existent, nous devons les trouver dans les règnes postérieurs à Ezéqiah.»—Scrutons le texte avec attention.

D'abord nous prions le lecteur de se rappeler que dans l'article des Juifs, traitant de la période des Rois (chap. 1er, page 4), nous avons vu que les pieux rédacteurs ou copistes des chroniques, avaient introduit un excès de dix ans qui a troublé les règnes de Joathan et de son père Ozias, et que la correction de cet excès remettait tout en ordre. Ne serait-il pas possible que, gênés par cette surabondance, ils eussent retranché à quelque autre roi ces mêmes dix années, pour trouver toujours une même somme totale qui n'a pu manquer d'être remarquée? Pesons chaque mot de leur récit; calculons chaque circonstance, en remontant depuis Sédéqiah, dernier roi de la race. Arrivés au règne d'Amon, nous en trouvons une singulière. On nous dit: Amon régna âgé de 22 ans, et il régna deux ans (donc il vécut 24 ans). Son fils Josias lui succéda âgé de 8 ans. Si de 24 nous ôtons 8, nous avons 16 ans, et presque 15 pour l'âge où Amon engendra son fils. Cela est presque physiquement impossible: cependant toutes les versions de la Polyglotte de Walton sont d'accord.—Fort bien; mais si nous examinons les notes variantes du grec, nous trouvons que le plus ancien des manuscrits porte: Amon régna 12 ans (donc il vécut 36 ans). Voilà une autorité très-grave, et qui l'est surtout lorsque l'on apprend que ce manuscrit est le célèbre Alexandrin, écrit tout en lettres majuscules, et reconnu de tous les biblistes, pour le plus beau, le plus ancien des manuscrits, sans excepter celui du Vatican. Écoutons Pridaux à ce sujet. Après avoir parlé de ce dernier avec l'éloge qu'il mérite, cet historien ajoute[272]:

«Mais le plus ancien et le meilleur manuscrit des Septante qui existe, au jugement de ceux qui l'ont examiné avec beaucoup de soin, c'est l'Alexandrin, qui est dans la bibliothèque du roi, à Saint-James. Il est tout en lettres capitales. Ce fut un présent fait à Charles Ier, par Kirillos Lucar, alors patriarche de Constantinople, et qui précédemment l'avait été d'Alexandrie. En l'envoyant au roi d'Angleterre par son ambassadeur Thomas Roye, ce patriarche y mit une note de laquelle il résulte que ce manuscrit fut écrit par une savante dame égyptienne, appelée Thécla, peu de temps après le concile de Nicée (qui fut en l'an 321).»

Par conséquent le manuscrit alexandrin serait d'un siècle plus ancien que celui du Vatican.

Voilà donc le plus ancien des manuscrits qui convertit en fait positif ce qu'une combinaison réfléchie des calculs d'Hérodote et des récits des Juifs nous avait fait apercevoir par conjecture. Selon la jurisprudence de ces matières, ce premier témoin décide lui seul notre question. Mais nous avons le bonheur d'en avoir un second à produire; car en lisant la chronique d'Eusèbe, nous trouvons à ce même article la phrase suivante (page 27):

«Amon, selon le texte grec des Septante, régna 12 ans, et selon le texte hébreu, 2 ans (seulement).»

Or Eusèbe a écrit sa chronique avant le concile de Nicée; donc il eut en main, ou ce manuscrit (ce qui doublerait sa valeur, mais cela n'est point probable), ou bien il en eut un autre déja ancien et regardé comme authentique, ce qui est le vrai cas: par conséquent notre leçon a été et est une leçon orthodoxe, et la seule orthodoxe primitive. Pourquoi donc le Syncelle a-t-il traité ici Eusèbe de menteur? Parce que le concile de Nicée ayant adopté et consacré un autre manuscrit, ce manuscrit consacré devint le type exclusif, le régulateur impérieux de toutes les copies: tous les manuscrits furent corrigés d'après lui, sous peine de rébellion et de schisme, et nos deux variantes ne se sont sauvées que par accident; et néanmoins le Syncelle lui-même eut en main un troisième manuscrit différent de celui du Vatican: car à l'article Phakée Ier, 7e roi de Samarie, il dit que ce prince régna dix ans[273], tandis que le manuscrit du Vatican, modèle de nos imprimés, lit 2 ans, comme l'hébreu. Mais d'où proviennent ces variantes et ces différences si anciennes de manuscrits grecs à manuscrits, et de texte grec à texte hébreu? jetons un coup d'œil sur cette question intéressante, mais voilée de beaucoup de préjugés.

§ VI.

Coup d'œil sur l'histoire des manuscrits juifs.

LA chronique intitulée les Rois que nous possédons, en y comprenant même cette intitulée Samuel, est, comme l'on sait, un abrégé, un extrait de livres hébreux plus anciens et plus volumineux. L'on y trouve répétée cette phrase après la mort de la plupart dés rois... «Le reste des actions de ce roi se trouve écrit dans les commentaires, ou Archives des rois de Juda.» L'on y trouve même la citation d'une histoire du règne d'Ozias, écrite par Isaïe, et livre d'un nommé Ichar, ou le juste, postérieur à David; et encore des fragments entiers de Jérémie. Cette chronique est donc une compilation posthume en tardive d'écrits originaux: et l'habileté, la fidélité du compilateur sont devenues la mesure de l'exactitude du livre, sans compter la fidélité des premiers auteurs. Cette compilation n'a pu être faite avant le règne d'Evil-Mérodak, roi de Babylone, où elle se termine; et elle doit ne l'avoir été que bien plus tard. On l'attribue à Esdras; ce qui est possible, mais non pas démontré. Elle a dû avoir deux motifs.

1° Les manuscrits originaux étant sans doute uniques, chacun pour leur sujet, le compilateur anonyme, bien sûrement lévite, s'acquit un grand mérite en faisant connaître leur contenu d'une manière quelconque, et en composant un livre court, facile à copier, et à répandre.

2° Tous les livres hébreux composés avant la captivité de Babylone, avaient été écrits dans le caractère ancien et national, qui est le phénicien-samaritain. Pendant la captivité, la portion de ce peuple qui résida à Babylone, fut par l'ordre du roi élevée dans les mœurs et dans les sciences chaldaïques, par conséquent elle contracta l'usage du caractère chaldéen, qui est l'hébreu actuel. Après la captivité, cette portion, composée spécialement des riches et des prêtres, trouva incommode l'usage de l'ancien caractère; il tomba en désuétude, et ce fut rendre un service agréable aux lettres, que de faire en caractères chaldaïques un extrait des livres écrits en caractère samaritain. Par la suite les originaux périrent d'accident ou de vétusté; l'extrait se répandit et subsista. Les livres nouveaux n'impriment pas un très-grand respect. Les prêtres qui s'en procurèrent des copies, purent avoir de bonnes raisons de faire quelques corrections, d'émarger quelques notes.... de là des variantes premières. Le silence et la paix du règne des Perses couvrirent ces opérations. Alexandre parut; les guerres survinrent, les manuscrits autographes périrent, ou ne furent plus connus. Les Juifs, depuis leur dispersion par les Assyriens et les Babyloniens, s'étaient répandus dans tout l'empire perse... Protégés par Alexandre et par les Ptolomées, ils eurent des relations actives de commerce et de finance avec les Grecs; leur jeunesse en apprit la langue. Le second Ptolomée fonda la bibliothèque d'Alexandrie[274]: le directeur de Démétrius, ami des arts, voulut avoir les livres juifs; leur traduction fut peut-être sollicitée par la puissante corporation juive qui habitait cette ville. Un de ses lettrés, plusieurs années ensuite, sous le nom supposé d'Aristæas, raconta cet événement avec des circonstances fabuleuses, que la crédulité admit, mais qu'une judicieuse critique a démontré n'être qu'un tissu d'invraisemblances[275]. Ce travail, comme tous les travaux de ce genre, dut être fait par des hommes savans, par conséquent peu riches, qui furent encouragés et payés par ceux qui l'étaient. La diversité de leur style prouve la diversité de leurs personnes, de même que la différence d'une foule de passages avec notre texte hébreu, qu'ils paraphrasent souvent, prouve qu'ils ont été bien moins scrupuleux que nous, ou qu'ils ont eu d'autres manuscrits: d'ailleurs, plusieurs erreurs avérées en géographie, démontrent qu'à cette époque la chaîne des bonnes traditions était déja rompue. Le manuscrit provenu de ce travail dut être déposé dans la bibliothèque publique du roi Ptolomée, et devenir la matrice de tous ceux qui se sont répandus. Jamais on ne l'a cité. Il aura été brûlé dans l'incendie, sous Jules-César... De copie en copie, les fautes des écrivains introduisirent des variantes, et le texte grec eut les siennes comme l'hébreu: un peu plus d'un siècle après cette opération, les rois grecs furent chassés de Judée pour leurs vexations; l'esprit juif se retrempa sous les Asmonéens. On voulut ramener les anciens usages: l'on frappa des médailles en caractère samaritain, c'est-à-dire en hébreu ancien. L'on écrivit en hébreu des livres qui furent supposés anciens, tels que Daniel, Tobie, Judith, Susanne, etc. Les Paralipomènes, c'est-à-dire les choses omises (par le livre des Rois) furent composés par rivalité, et leur auteur anonyme, bigot et obscur, bien moins instruit que celui des Rois, introduisit de véritables erreurs de fait et de géographie: sans doute, c'est à cette période peu connue dans ses détails, qu'il faut attribuera le grand schisme survenu entre l'hébreu et le grec, sur la chronologie des patriarches, dont l'un compte depuis la création juive jusqu'à notre ère, 5508 ans, tandis que l'autre n'en compte pas 4000. La puissance romaine ramena dans l'Asie, de préférence au latin, l'idiome grec, qui n'avait pas péri. Le christianisme naquit: les querelles de secte s'allumèrent, les manuscrits se multiplièrent et s'altérèrent; chaque église eut le sien. Enfin après 320 ans d'anarchie, le concile de Nicée fit sortir du sein des factions cette unité de doctrine toujours sollicitée par le pouvoir politique et civil. Nos quatre évangiles furent choisis sur plus de trente; le manuscrit d'où viennent nos bibles, le fut aussi sans discussion: elle n'eût pas fini. Dès lors tout ce qui différa fut proscrit. Omar survint au 7e siècle... La bibliothèque d'Alexandrie fut brûlée, et ce n'est que parce que la chronique d'Eusèbe, écrite avant le concile, a sauvé une phrase, et que la ville d'Alexandrie, foyer de savoir, garda son indépendance, que nous sont parvenues, à travers tant de hasards, deux étincelles de vérité. Vantons-nous de la posséder sur tant d'autres points!