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Supercheries littéraires

Chapter 10: SECTION SECONDE.
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About This Book

The author investigates literary hoaxes, pastiches, parodies, centons, and related forms of imitation and false attribution, offering definitions and fine distinctions between genres often conflated. He surveys critical and bibliographic discussions by prior scholars, examines theoretical issues about why imitation succeeds or fails, and analyzes techniques such as intercalation, supplements, and supposed authorship. The study sets out historical and modern examples to illustrate how style, tone, and errors can reveal or conceal forgery, and it provides bibliographic notes and critical commentary for readers interested in tracing such impostures and their treatment by critics and editors.

SECTION SECONDE.

DES PASTICHES COMPOSÉS COMME EXERCICE DE STYLE OU AMUSEMENT, ET DES SUPPLÉMENTS D'AUTEUR ET INTERCALATIONS.

"Idem duo quum faciunt, non tamen est idem."

Publius Syrus.

Nous ne pouvons mieux commencer cette section, qu'en citant les paroles d'un habile pasticheur, pour expliquer ce qui engage un écrivain à ce labeur d'imitation:—"La première impulsion à laquelle il faut attribuer le goût d'imiter différents auteurs, c'est le charme secret et involontaire que l'on éprouve à leur lecture, c'est la convenance de leurs pensées, la beauté de leurs sentiments, la magie de leur style qui nous séduit. On ne peut manquer de perfectionner son propre goût, par l'imitation des plus beaux modèles."[139]

[139] Avant-propos du recueil des Pastiches de N. Chatelain.

Cependant il faut bien y prendre garde, il y a un écueil en naviguant dans ces eaux, et notre auteur y a échoué, comme nous l'avons vu ci-dessus.

Après avoir présenté au lecteur un précis historique de la plupart des pastiches anciens et modernes, suppositions d'auteur et supercheries, composés avec l'intention plus ou moins prolongée de mettre en défaut la sagacité du public,[140] donnons une esquisse de ceux qui ne furent qu'un amusement et un exercice de style.

[140] Nous disons la plupart, parceque les anciens seuls occuperaient un fort volume en ce genre, et les modernes, au moins trois ou quatre. Chez les premiers, par exemple, à commencer par Homère, qu'on lise le 3me livre de la Science Nouvelle, de Vico "De la découverte du véritable Homère," et l'on verra que de pages il faudrait consacrer aux Rapsodes dont les chants divers ont formé l'Iliade et l'Odyssée.

Tous les savants sont persuadés aujourd'hui que les différentes productions publiées sous le nom de l'antique Orphée, ne sont pas de lui. Platon, dans sa République, s'exprime avec mépris sur ces poèmes que des charlatans décoraient des noms d'Orphée et de Musée. Onomacrite, au rapport d'Hérodote, était un faussaire de profession. Saint Clément d'Alexandrie lui attribue les poèmes d'Orphée. Boxhorn et Barthius n'ont-ils pas attribué à un poète ancien, la satire de Lite, du chancelier L'Hôpital?

Qui n'a pas entendu parler de Phalaris, tyran d'Agrigente, dont les célèbres épîtres, écrites six cents ans avant Jésus-Christ, dans le dialecte attique usité sous les Antonins, ont donné lieu à la controverse remarquable entre le savant Bentley et Charles Boyle? Déjà Photius les regardait comme apocryphes, et les raisons qu'en donna Bentley, ont été analysées avec élégance par Hippolyte Rigault dans son histoire de la querelle des anciens et des modernes.

Les curieux pourront encore trouver dans cette dissertation de Bentley, l'examen des fausses lettres de Thémistocle, d'Euripide, de Socrate, et des fables Esopiques.

Du même genre est la lettre d'Alexandre à Olympias et à Aristote, sur les merveilles de l'Inde, qui a joui si longtemps d'une étrange autorité, et que Berger de Xivrey a insérée dans ses Traditions Tératologiques.

"Un homme d'esprit, dit l'abbé d'Artigny, qui se serait fait une parfaite étude d'un auteur, pourrait sans doute si bien l'imiter, qu'il serait difficile de distinguer le style de l'un, de celui de l'autre."[141]

[141] Nouveaux Mêlanges d'Histoire et de Littérature, tome i., p. 358.

Nodier raconte une anecdote assez curieuse qui prouve la vérité de cette opinion. A la fin du siècle dernier, il y avait un pauvre auteur dont la fureur était de correspondre avec les hommes de génie du temps. Comme ses lettres restaient presque toujours sans réponse, il prenait le parti de s'en faire lui-même, et il y mettait tant d'art, que J. J. Rousseau, lisant dans une feuille publique, un de ces singuliers pastiches qui lui était attribué, n'osa pas affirmer que la réponse n'était pas réellement de lui, tant l'auteur avait imité heureusement le style de Rousseau.[142]

[142] L'embarras et le doute de Rousseau ressemblent à ce que dut éprouver Voiture par l'espièglerie de Madame de Rambouillet. Il avait lu un sonnet de sa façon à un indiscret ami, qui le retint et en donna copie à la Marquise.

Celle-ci le fit imprimer et introduire dans un de ces recueils de vers, alors si nombreux. Quand Voiture vint réciter ce sonnet à l'hôtel, on lui montra le livre. Le sonnet imprimé et le sien étant tout un, le poète finit par croire que ces vers qu'il s'imaginait avoir composés, il s'en était ressouvenu seulement. On rit longtemps avant de le désabuser. ("Précieux et Précieuses," par Ch. L. Livet. 1 vol. 8º, p. 30. Paris, 1859.)

Dans les temps anciens on pourrait, peut-être sous un double rapport, ajouter comme pastiches, à ceux que nous avons cités dans l'introduction, le roman grec de Nicetas Eugenianus, "Les amours de Drosille et de Charicles." L'auteur avoue franchement qu'il ne vise pas à l'originalité, et qu'il ne fait qu'imiter Prodrome (auteur du 12me siècle), qui composa en vers ïambes irréguliers, le poème de "Rhodante et Dosiclès." En effet, Eugenianus copie scrupuleusement toutes les situations du roman de Prodrome, et de plus, dit Boissonnade, elles ne sont décrites qu'avec des centons malassortis d'Anacréon, de Théocrite, de Bion, de Moschus, et de Musée.

Les deux romans de "Théagène et Chariclée," par Héliodore, et de "Leucippe et Clitophon," d'Achille Tatius, doivent se placer dans la même catégorie. Tous deux ont une ressemblance tellement frappante, qu'il est impossible d'y voir deux œuvres originales, et dont l'une ne soit pas le pastiche de l'autre. Mais lequel des deux est le plus ancien ouvrage, est une question non encore résolue d'une manière absolue.[143]

[143] Voir "Les Romans Grecs et Latins," par Victor Chauvin, in 12º. Paris: Hachette, 1864, et Boissonnade, "Critiques Littéraires."

Les pastiches latins sont assez fréquents aux 16me et 17me siècles, et c'est surtout à ces époques que l'on peut voir les intimes rapports qu'il y a, entre ce genre et les centons. Nous avons donné, dans un précédent ouvrage,[144] quelques renseignements sur des auteurs dont les écrits se rapprochent d'avantage du pastiche, que du genre dans lequel nous les avons classés. Ainsi, L'Anacreon Chistianus que le jésuite Gilbert Jouin publia en 1634, et dont Titon du Tillet vante l'élégance, est un vrai pastiche, avec lequel voulut rivaliser, plus d'un demi siècle plus tard, le célèbre professeur de grec à l'université de Cambridge, Joshua Barnes, en publiant sous le même titre, deux odes anacréontiques, pour prouver, disait-il, que G. Jouin n'avait pas assez approfondi le rythme poétique et la langue du poète grec.

[144] "Revue Analytique des ouvrages écrits en centons, depuis les temps anciens, jusqu'au 19me siècle." Londres: Trübner, 1868.

Ce genre d'amusement était assez commun alors. Le jésuite Famino Strada inséra dans ses "Prolusiones Academicæ," des essais et des harangues, pastiches latins qu'il n'aurait eu qu'à supposer tirés de quelque vieille bibliothèque, en y ajoutant un commentaire, pour prouver l'identité de style avec celui des auteurs qu'il avait imités.[145]

[145] Il ne faut pas pousser trop loin les rapports, souvent intimes, qui existent entre l'imitation et le pastiche, sinon on arriverait à dire avec Macrobe, que Virgile dans sa description de la ruine de Troie, et de son cheval de bois, ne donne qu'un pastiche de Pisandre qu'il a copié assez littéralement. Il en serait de même du 4me livre de l'Enéïde, qui n'est guère qu'une décalque de l'amour de Médée pour Jason, dans le 4me livre des Argonautiques d'Apollonius. La couleur et presque tous les traits du tableau de la peste du 3me livre des Géorgiques sont pris dans la description qu'en a faite Lucrèce, dans son 6me livre.

Au commencement de l'Enéïde la tempête et les plaintes de Vénus à Jupiter sont une véritable imitation-pastiche du 1er livre de la guerre Punique de Nevius.

Ainsi parle Macrobe, qui continue cet examen pendant près de 250 pages in 8º, dans le 5me et 6me livres de ses Saturnales.

On est étonné du grand nombre et parfois du tour agréable de ces sortes d'imitation de l'antiquité profane, que la ferveur ascétique et la mysticité ont fait composer, dans la langue des auteurs grecs et latins, pendant plus de deux siècles en France, en Italie, en Belgique et en Allemagne.

Le père Benardin Stephonio, dont les vers posthumes furent publiés à Rome, in 1655, et qui avait commencé par écrire, comme exercice, des imitations chrétiennes, en mètre et en rythme, anacréontiques, composa un excellent pastiche de Pervigilium Veneris, qui se lit encore aujourd'hui avec plaisir.[146]

[146] In Natalibus Christi noctem, Carmen trochaïcum, en voici le début:

"Cras amemus, sodales, cras amasse sit necessitas,
Cras beate ut nunquam amavimus, beate si unquam amavimus."

Pour montrer combien il eût été facile à ces écrivains de tromper les lecteurs, nous pouvons citer l'anecdote que l'abbé Regnier Desmarais raconte lui-même dans ses Mémoires.[147]

[147] "Mémoires de Littérature" (par Sallengre), tome i., page 64.

"A mon retour en France, dit-il, je me mis à entretenir commerce de lettres avec diverses personnes en Italie, et particulièrement avec l'abbé de Strozzi, résident pour le roi, à Florence. J'écrivais toujours en italien. Or, ayant composé alors une ode, et l'ayant envoyée à l'abbé Strozzi, il s'en servit pour faire une tromperie à deux ou trois académiciens de la Crusca, de ses amis. Pour cet effet, il supposa que Leo Allatius, bibliothécaire du Vatican, lui avait écrit qu'en revoyant le manuscrit de Pétrarque, qui y est conservé, il en avait trouvé deux feuillets collés, et que les ayant séparés, il y avait trouvé l'ode qu'il lui envoyait. La chose parut d'abord difficile à croire, ensuite la conformité du style et des manières la rendit vraisemblable, et quand elle fut éclaircie, M. le Prince Léopold, protecteur de l'Académie de la Crusca, auquel l'abbé Strozzi faisait voir toutes mes lettres, proposa à l'Académie de m'élire, ce qu'elle fit."

Dans un volume que nous croyons très rare et que ne possède pas le Musée Britannique, on rencontre des pièces de vers en latin, en français, en italien, en hollandais, parmi lesquelles se trouvent quelques pastiches de l'époque dont nous nous occupons.[148]

[148] "Lusus imaginis Jocosœ, sive Echus à variis poetis, variis linguis et numeris exculti." Ex bibliothecâ Theod. Dousæ, accessit M. Schoockii dissertatio de naturâ soni et echus.

Ultrajecti. Acad. Typog. 1638, in 8vo.

Ce ne fut pas la poésie seulement qui cultiva ce genre. Les vies d'Annibal et de Scipion qu'on trouve dans l'édition du Plutarque, publiée par Campanus, furent composées par Donat d'Acciaioli, son contemporain. Plusieurs écrivains ont de bonne foi cité ces vies comme étant de Plutarque. Jean Rualdus, qui ajouta beaucoup de notes à l'édition de cet auteur, en 1624, imputa la supposition de ces biographies, à la malice d'Acciaioli. "Afin de donner plus de crédit à son ouvrage, dit-il, l'auteur débita qu'il avait traduit ces vies du grec de Plutarque."

Rualdus avait tort d'accuser le Florentin de vouloir tromper ses lecteurs, car dans une de ses lettres à Pierre de Médicis, il avoue qu'il n'a eu d'autre intention que de composer des pastiches, recueillis, dit-il, de divers auteurs grecs et latins.[149]

[149] Voir "Histoire de l'Académie Royale, des Inscriptions et Belles Lettres," tome iii. page 286, in 8vo. Amsterdam, 1731.

Dans une pièce anonyme qu'on peut lire au troisième volume des Mémoires de Littérature de l'abbé d'Artigny, qui a pour titre "Description du Château de Delphes," et censée avoir été envoyée de St Pétersburg à un journaliste de Paris, Avril 1750, on énumère assez longuement les principales raretés que renferme la bibliothèque de ce château.

Or ces livres cités ne sont que des suppositions d'auteur; ainsi il mentionne les œuvres de L. Varius, ce célèbre poète tragique, dit-il, ami d'Horace et de Virgile, qui y sont en six volumes;[150] ce manuscrit est unique. On trouve encore dans cette bibliothèque, un "Pétrone complet en vingt-huit livres, et écrit en lettres rouges."

[150] Cette supposition d'un manuscrit de L. Varius, donna peut-être l'idée au médecin de Groeningue, Heerkins, de mettre sur le compte de ce poète latin, une tragédie de Progné, composée par un Vénitien du seizième siècle.

Il y a un mémoire intéressant de Aug. Weichert, intitulé "Dissertatio de Lucio Vario." Lipsiæ, 1829.

On pourrait parfois confondre le pastiche et la parodie, comme dans l'exemple donné par Boileau, en imitation des vers de Chapelain, dont il imite admirablement la rauque et barbare harmonie. C'est là le pastiche critique ou satyrique que Rabelais a aussi employé avec succès dans son discours de l'écolier Limousin, pastiche des "Angoisses de Dame Hélisenne de Crenne,"[151] disent quelques commentateurs; mais plutôt du Champfleury de Geoffrey Tory, où l'on rencontre des phrases toutes semblables. Ne semble-t-il pas que Rabelais a voulu aussi faire un pastiche-parodie du "Triumphus Cæsareus," que Kirker a mis à la tête de son "Œdipus Ægyptiacus," et qui est composé de vingt-cinq langues, lorsque Panurge dans son discours d'introduction à Pantagruel, emploie successivement quantité de dialectes dont plusieurs ne sont que du baragouin?

[151] Rigoley regarde ce nom comme un pseudonyme. Les ouvrages qui portent ce nom d'auteur, ne furent pas publiés avant 1538; or le second livre de Pantagruel, où se trouve ce discours, parut en 1532.

Le pastiche, la parodie et le centon se rapprochent souvent de telle manière, que la théorie du Recteur David Hopp, peut presque faire appliquer aux trois genres, ce qu'il dit de la parodie seulement: "Auctorum sententias ad dissimilia argumenta transferre, servatis quantum fieri potest, ipsorum verbis."

Giles Menage, auquel ses contemporains reprochaient d'être centoniste, parodiste et plagiaire, paraît s'accuser involontairement d'être tout cela, dans cinquante ou soixante pages de "l'Anti-Baillet."[152]

[152] Edition en 4to de 1728.

C'est surtout dans les temps modernes qu'on a employé cette imitation satirique du style, comme une œuvre de critique littéraire; et comme étude, elle a son utilité et son mérite. L'on a souvent écrit qu'en fait de style, l'écrivain ne doit chercher à imiter personne, que chacun a son style à lui, d'après son tempérament et la tournure de ses idées. Il n'en est pas moins vrai qu'on ne perd jamais rien à chercher, en commençant à écrire, à prendre pour modèles les grands écrivains. Dans ce sens, s'essayer aux pastiches des auteurs célèbres, peut avoir son bon côté. Ce n'est jamais en vain que l'on s'approche de ces foyers de l'intelligence; il en reste sur la pensée et sur la forme qu'on lui donne, un mystérieux rayonnement. Aussi même les grands écrivains Balzac, Boileau, La Bruyère, et d'autres, n'ont pas dédaigné de s'amuser parfois à cet exercice. Outre la parodie de Racine auquel Boileau contribua, ce satiriste s'entendait très bien aussi au pastiche véritable. Dans ses œuvres on en rencontre deux extrêmement bien faits. L'un d'après Balzac écrivant des Champs Elysées à M. le duc de Vivonne, au sujet de ses victoires, qui, dit-il, réveillent des gens endormis depuis trente ans, etc., l'autre, d'après Voiture, au même seigneur, aussi pour le complimenter sur ses hauts faits.

La Bruyère a composé un agréable pastiche d'après Montaigne, au chapitre cinq, "De la société et de la conversation."

"Je veux avoir mes coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout estriver (lutter) contre mon penchant, et aller au rebours de mon naturel qui m'emmeine vers celui que je treuve à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point ennemy, j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et santé; je luy fait offre de mes services, sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui-vive.

"Celuy-là me deplaist qui, par la cognoissance que j'ay de ses coustumes et façons d'agir, me tire de ceste liberté et franchise. Comment me ressouvenir tout à propos, et d'aussy loing que je vois cet homme, d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que je crois le valoir bien, et au de là; pour cela de me rementevoir de mes bonnes qualités et conditions, et des siennes mauvaises, pour en faire la comparaison? C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention," etc.

Au chapitre cinq "de la cour," La Bruyère a un autre passage en vieux style que M. Augier croit être aussi un pastiche, mais l'auteur ne le donne pas pour une imitation de Montaigne, ainsi qu'il le fait dans celle que nous venons de citer. Walckenaer pense que La Bruyère donne ici une citation vraie.

Ne pourrait-on pas regarder comme un pastiche mal réussi, les "Essais dans le goût de ceux de Montaigne," composés en 1736 par le Marquis d'Argenson, réimprimés à Amsterdam en 1785?

Nous citerons plus loin d'autres pastiches d'après Montaigne, qui, avec Balzac, le grand épistolier, a été l'objet de fréquentes imitations de cette espèce. Une des plus élaborées d'après ce dernier écrivain, est "La Comédie des Comédies," composée des passages les plus ampoulés de Balzac, dont on cherche à faire ressortir le ridicule.[153]

[153] Cet opuscule publié sous le nom de Péchier, est très probablement de René Bary.

On se rappelle le bruit que fit, dans le temps, la querelle entre Madame Dacier et Lamotte sur la prééminence des anciens. Elle avait défendu Homère en style fort lourd et plein de pédanterie, et son antagoniste lui répondit dans ses "Réflexions sur la critique," avec une grâce et une politesse que d'Alembert qualifie de chef-d'œuvre d'élégance.[154] L'année qui suivit l'essai de Mme Dacier, "sur les causes de la corruption du goût," un anonyme publia à Paris, sous le même titre, un pastiche de cet essai, dans lequel il prétend que le véritable moyen de ramener le bon goût chez les modernes, est de revenir à l'étude de la cuisine chez les anciens. "Les peuples, dit-il, changent leur goût moral, en changeant leur cuisine. Si les grecs modernes, malgré l'influence du soleil levant,[155] restent dans l'avilissement, c'est qu'ils ne se nourrissent plus à la manière de leurs ancêtres"[156]. Il conclut que, si l'on proscrivait la cuisine moderne en la remplaçant par celle d'Apicius, tous les Chapelains seraient des Homères, les Desmarets, des Virgiles, les poètes lyriques, des Pindares, les avocats, des Démosthènes.[157]

[154] "Eloge de Lamotte." Au sujet de cette querelle, voir le tome iv. de La Bibliothèque Française, de l'abbé Goujet, et Le Cours de Littérature de La Harpe.

[155] Mme Dacier avait parlé, de la renaissance du bon goût "chez les nations favorisées des regards du soleil levant," phrase dont les mauvais plaisants s'étaient égayés.

[156] Il est curieux de comparer cette idée émise en plaisantant, avec le système sérieux de M. Taine, dans son "Histoire de la Littérature Anglaise," sur l'influence exercée par la nourriture sur les idées littéraires d'Angleterre.

[157] On trouve l'analyse de ce pastiche-critique dans "Le Chef-d'œuvre d'un inconnu," tome ii. page 464.

La même année que parut l'attaque de Mme Dacier, fut publié pour la première fois, par de Saint Hyacinthe, "Le Chef-d'œuvre d'un inconnu." Cette satire peut être considérée comme une réunion de divers pastiches des commentaires niais et sans fin du 17me siècle, qui égaraient l'esprit et corrompaient le goût. Souvent en effet, les Burmann, les Scaliger, les Schoppius, et autres s'emparaient de l'ouvrage d'un ancien, moins pour en éclaircir le sens, que pour faire un vain étalage d'érudition et de pédanterie. Un des plus curieux exemples de ces sortes de commentaires, lequel Palissot a présenté comme la véritable source du "Chef-d'œuvre d'un inconnu," est un traité latin sur le "Cantique des Cantiques," où le moine flamand Titelman emploie trois cents pages de petit texte très serré, pour nous donner des explications saugrenues et indécentes, sur le poème hébreux. Toutes les fictions étaient pour ces savants des emblèmes ingénieux qui, sous des dehors bizarres, cachent les secrets les plus mystérieux de la nature, les préceptes les mieux raisonnés de la morale et les plus utiles maximes de la politique.[158]

[158] "Chef-d'œuvre d'un inconnu," tome i. page 324, de l'édition, donnée par Leschevin, et qui a effacé toutes les autres.

Il existe plusieurs imitation-pastiches de cet ouvrage, comme on peut en voir les détails dans les notes du second volume.

Cervantes, dans sa préface de Don Quichotte, a aussi tourné en ridicule, comme Saint-Hyacinthe, les commentateurs et leurs notes marginales, leurs citations et leurs folles imaginations.

L'abbé Galiani, l'ami intime de Madame d'Epigny, réussit aussi très bien à se jouer des savants par des pastiches. Il publia à Naples un recueil, contenant un certain nombre de pièces attribuées aux académiciens de cette capitale, et où il avait singé, avec un rare bonheur, leur manière d'écrire. Comme c'était un éloge funèbre du bourreau, le public fut d'abord étonné, mais la mystification fut aussitôt avouée aux applaudissements universels.

Un pastiche de la plaisanterie de Sénèque sur la mort de l'Empereur Claude, a été inséré, par un anonyme, dans l'histoire de Pierre de Montmaur, par de Sallengre. Il est intitulé "Monmor Parasitosycophantosophistœ Ἀποχραποθἐωσις" c'est à dire: la Marmitodéïfication de Montmaur. Cette pièce latine n'a rien de commun avec la Métamorphose de Gomor en marmite, que l'on trouve dans le même recueil, et qui est l'œuvre de Dalibray.

L'abbé Desfontaines que la colère de Voltaire a trop fait déprécier, a composé un pastiche-critique amusant des harangues officielles de l'Académie Française,[159] dont il fit ressortir l'enflure et le ridicule.

[159] Discours de remerciement prononcé par Messire Christophe Mathanasius, lorsqu'il fut reçu à l'Académie Française.

L'imitation d'une ancienne tragédie latine composée au 16me siècle, comme amusement littéraire, par Gregorio Corrario, vénitien, protonotaire apostolique, trompa si bien un pauvre savant hollandais, Nicolas Heerkens, qu'il crut cette pièce composée par Lucius Varius, poète tragique du temps d'Auguste. Il avait reçu le manuscrit d'un religieux d'un couvent d'Allemagne où il avait fait un voyage. On douta de cette origine sans raisons suffisantes, nous semble-t-il; et, parceque Heerkens fit plusieurs tentatives pour faire imprimer cette tragédie comme une pièce ancienne inédite, tandis que l'abbé Morelli découvrit qu'elle avait déjà été imprimée en 1558, on accusa le savant hollandais de vouloir mystifier le public. A notre avis, c'était lui qui était le mystifié, et en lisant les détails de cette affaire dans le 3me vol. des Mêlanges de Chardon de la Rochette, nous ne pouvons que plaindre Heerkens de n'avoir pas su qu'un Vénitien s'était amusé à composer une tragédie latine à l'imitation des anciens.

A propos de pastiche de tragédie, rappelons celle d'Iphigénie de M. M. Leclerc et Coras, où les auteurs ont suivi pas à pas la tragédie du même nom, que Rotrou avait donnée trente-cinq ans auparavant.

En comparant les deux pièces, on voit qu'ils ont employé les mêmes situations, la même marche, souvent les mêmes pensées.

Patin, dans "Etudes sur les tragiques grecs," dit que cette triste Iphigénie, pour laquelle ils se disputèrent tous deux, ressemblait trop à celle de Rotrou, pour qu'ils y eussent droit l'un ou l'autre.

On connaît l'épigramme de Racine:—

"Entre Leclerc et son ami Coras,
Tous deux auteurs rimans de compagnie,
N'a pas longtemps s'ourdissaient grands débats,
Sur le propos de leur Iphigénie.
Coras lui dit: La pièce est de nom crû!
Leclerc répond: Elle est mienne, et non vôtre!
Mais aussitôt que l'ouvrage a paru
Ils n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre."

Parmi les hommes de talent qui, par une pure fantaisie, ont employé leur plume à imiter le style des grands écrivains, il faut placer Nicolas Chatelain. Ce littérateur, né à Rotterdam en 1769, se fit naturaliser en Suisse, et fixa sa résidence à Rolle, dans le canton de Vaud, où il mourut vers le milieu de notre siècle. Il nous a laissé deux collections de pastiches,[160] où une vingtaine d'auteurs sont très spirituellement imités et critiqués.

[160] 1º, "Pastiches, ou imitations libres de style de quelques écrivains des 17me et 18me siècles." 1 vol. in 8º. Paris: Cherbuliez, 1855.

2º, "Lettres de Livry, ou Madame de Sévigné, juge d'outre-ridicule." 8º. Genève, 1835.

Dans les lettres de Livry, il renferme dans un cadre fictif, ses propres idées, et il les exprime dans un style très rapproché de celui de modèle.

Ce jeu d'esprit a reçu son titre de la délicieuse campagne de Livry, où Mme. de Sévigné est supposée se retirer pour rendre compte tout à son aise, à Mme. De Grignan, avec l'aide de son fils et de Corbinelli, des ouvrages nouveaux.

Chateaubriand a une grande part dans cette satire spirituelle du style moderne.

Quérard, à l'article Sévigné, dit que cette publication est un pastiche, sans être une mystification, puisqu'on y fait l'analyse d'ouvrages de l'époque actuelle, et il l'attribue à N. Chatelain. Toutefois M. Rostain, le savant bibliophile de Lyon, n'est pas éloigné de croire qu'il est l'ouvrage de feu M. Gaultier, professeur distingué de Genève, où cette brochure a, selon toute apparence, été composée.[161]

[161] Elle se compose de 103 pages. Imprimée à Paris en 1835, elle est devenue fort rare, et mériterait d'être réimprimée.

La première des quinze lettres que renferme ce recueil commence ainsi:—

"Voilà qui est dit, ma fille, j'y consens: pour satisfaire à votre curiosité, et amuser votre paresse, je vous enverrai, à fur et à mesure qu'ils paraîtront, des extraits de tous ces ouvrages nouveaux et si bizarres qui nous poursuivent. Vous jugerez des pensées et du style, et par cela même des auteurs.

"M. De Pomponne en prit l'autre jour un hoquet à force de rire; nous crûmes le perdre pour ce chien de livre."

Dans la troisième lettre, elle raconte une visite qu'elle a faite à M. De Sainte Beuve, célèbre casuiste, qui occupa en 1643, une des chaires royales de théologie, et qui était lié avec ce que l'école de Port-royal renfermait d'hommes les plus méritans.

"Je le trouvai les mains jointes, dit Mme De Sévigné; quand il me vit, il s'empoigna la tête, et me dit, Madame, vous connaissez tous mes chagrins; j'ai un neveu qui fait des romans, et quels romans!"

Là-dessus il examine le style de Volupté, du Sainte Beuve du 19me siècle, et après avoir lu le portrait de religieuse que l'auteur y décrit, il ajoute, "Il n'est pas permis d'écrire ainsi. Un visage macéré avec un éclair d'aurore inaltérable; une créature dont la chair est contrite, et puis un suaire qui illumine, un amoureux sourire intérieur qui ne dissipe jamais le perpétuel nuage!"

La lettre continue ainsi et finit par la critique des poésies de Joseph Delorme et des Consolations.

La quatrième lettre expose les plaintes que fait Guez de Balzac, de son fils naturel qui, dit-il, fait des Scènes de la vie privée, par douzaines, et détruit la langue par ses tours et ses expressions étranges.[162]

[162] Il est curieux de comparer à plus de trente ans de distance, cette opinion sur le style de Balzac, avec celle de H. Taine, dans ses "Nouveaux Essais de Critique." Elle est singulièrement sévère: "Son style choque ou étourdit, dit-il, c'est un artiste violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion en style chargé, tourmenté, excessif," etc.

Dans deux autres lettres bien imitées, Victor Hugo est moins maltraité que Sainte Beuve et Balzac, et les dernières plaisantent d'une manière très agréable, sur les expressions et les tendres sentiments de M. de Chateaubriand pour Mme. de Récamier.

Il est à regretter que N. Chatelain n'ait pas inséré dans son recueil de Pastiches et imitations libres, une autre lettre de Mme. de Sévigné, publiée en 1829, sous le titre de "Visite de Mme. de Sévigné, à l'occasion de la Révocation de l'Edit de Nantes." C'est un tour de force vraiment remarquable, car il est impossible de mieux imiter le style.

Deux nouvelles lettres pastiches du même auteur, sur cet axiome politique, "Il faut mater le peuple par la prospérité," ont été publiées en 1839, dans un opuscule intitulé La Muselière.

Chatelain rappelle, dans un appendice, que Mlle. Lespinasse, cette charmante lectrice de Mme. du Deffand, a ajouté deux chapitres pastiches au voyage sentimental de Sterne. Elle y célèbre avec grâce et bonheur deux bonnes actions de cette dame. Ces chapitres ont été insérés dans les œuvres posthumes de d'Alembert.

On se rappelle la vogue qu'eurent durant la première moitié de ce siècle, les Mémoires du fameux Prince Eugène de Savoie. Les faits y sont si bien exposés (comme aurait pu le faire le héros qui humilia si fort Louis XIV.) que le public s'y laissa prendre d'abord, mais la supercherie fut découverte par Fontanes, et aussitôt avouée par le Prince de Ligne.

En donnant à son tour un recueil de pastiches de quelques grands écrivains, le Marquis du Roure exprime, après chacun des sept morceaux qu'il compose, son jugement sur l'original, afin de montrer le mécanisme, si nous pouvons employer ce mot, de ces sortes de compositions.[163]

[163] "Réflexions sur le Style Original."

Ce livre est extrêmement rare, n'ayant été tiré qu'à soixante exemplaires pour être distribués aux personnes dont le nom est imprimé en tête de chaque exemplaire.

"L'originalité, dans l'acception littéraire, ne saurait être un mérite en soi, dit l'auteur, car elle tient souvent à certains défauts de l'écrivain, à ce qu'on nomme dans les arts, soit de l'esprit, soit de la main, la manière. Il perd ou néglige la trace des vrais modèles, pour faire autrement qu'eux.

"De là vient que les pastiches les plus habilement dessinés, déguisent les beautés de l'original, au lieu de les reproduire, parceque ces pastiches, étant faits d'après des parties saillantes, c'est à dire, défectueuses, réunissent en faisceau des défauts qui, dans le type, sont du moins entremêlés de beautés véritables."

Voici son opinion sur La Bruyère: "Des ridicules extérieurs, et souvent des circonstances puériles, choisis de préférence, pour représenter un caractère; l'affectation de terminer ses tableaux par un trait inattendu, des réticences, des détours, des oppositions de mots; enfin, ce style prophétique qu'il faut souvent deviner, comme le disait Boileau, du style de La Bruyère, voilà ce que j'ai imité. Il y a de tout cela chez le peintre des Caractères, mais ce n'est pas là ce qu'on admire dans le portrait d'Irène, au chapitre de l'homme; dans celui d'Antisthène, au chapitre jugements; dans celui d'Emire, au chapitre des femmes; en un mot, ce n'est pas là ce qui met La Bruyère au premier rang des moralistes et des écrivains."

Après le pastiche d'après J. J. Rousseau, il ajoute:

"On peut reconnaître dans l'auteur de l'Héloïse à la multiplicité des antithèses, à des sentiments paraphrasés, enfin à un certain arrangement artificiel de mots, que son feu part de la tête, plutôt que de l'âme; qu'il ne se perd pas de vue dans ses plus fortes émotions; enfin qu'il est encore sophiste dans ses épanchements, et c'est par là que nous l'avons trouvé soumis aux contrefacteurs."

Ces remarques sont très propres à bien faire comprendre la théorie du pastiche, comme amusement littéraire.[164]

[164] Si dans les exemples qui suivent, le pastiche a souvent la forme, soit de la parodie, soit du centon, c'est qu'il est souvent difficile d'éviter la confusion des trois genres. C'est ainsi que Théodore Zuinger, dans son vaste travail encyclopédique intitulé "Theatrum humanæ vitæ" (5 vol. in fol.), les fait descendre tous, des rapsodes grecs: "Epici olim, dit-il, sua carmina recitabant et interpretabantur, donec rapsodi hoc munus invasêre, et Homeri primum, mox cæterorum poetarum illustrium simias se professi sunt, et ex iisdem centones consuerent. Digressis enim rapsodis et recitationem intermittentibus, lusus gratiâ, prodibant parodi qui omnia à rapsodis pronunciata, cum risu, inverterent, et præter rem seriam propositam, alia ridicula subinferrens. Ergo ut satyra ex tragœdia, mimus è comedia, sic parodia et centones, de rapsodia nati sunt."

Une brochure de 52 pages, publiée à Lyon, en 1810,[165] y occasionna quelque scandale, comme pastiche d'un véritable compte-rendu, mais où l'on avait imité le style, et entremêlé des remarques et des réflexions d'une critique très plaisante, sur les compositions littéraires de plusieurs auteurs Lyonnais de l'époque, prosateurs et poètes.