[165] L'Académie de Lyon en 1809, ou analyse raisonnée du compte-rendu des travaux de cette Académie.

Une critique-pastiche du même genre, mais d'une plus haute portée, et très sévère pour plusieurs des noms célèbres du commencement de notre siècle, parut en 1821, sous le titre de "L'Elysée, ou quelques scènes de l'autre monde." On l'attribue à Cadet de Gassicourt.

Le sujet est Napoléon I. paraissant devant le tribunal qui juge les rois, et la description de la séance extraordinaire de l'Académie Elyséenne, à l'occasion de l'admission de Napoléon au nombre des immortels.

Une idée assez originale, c'est que les ombres de tous ces grands personnages sont sous la condition imposée par le destin, de ne plus rien dire de nouveau. Ce qui fait que pour ne pas repenser sans cesse (comme s'exprime Mercier, à la page 44), elles puisent leurs discours dans les productions contemporaines, dont elles reproduisent les formes et les idées.

Ainsi Mercier, dans une conversation avec Mme De Staël, veut lui faire un compliment et lui dit, "Vous vous avancez comme l'aurore, votre bouche est comme une grenade entr'ouverte, et vos yeux sont purs comme les piscines de l'Hésébon. Vous êtes brillante comme une des roses mystiques sur un trône de candeur, semblable à la galère athénienne chargée de porter les présents sacrés de Cérès. O! je vous en conjure par les chevreuils des montagnes, soutenez-moi avec des fleurs et des fruits, car mon âme s'est fondue à votre voix."[166]

[166] Les Martyrs, et le Génie du Christianisme, passim.

Dans le discours prononcé par Mme De Staël devant l'Académie, elle fait un brillant panégyrique de Napoléon, en imitant les formes de ses "Considérations sur les Révolutions."

Après plusieurs autres discours satiriques, cette séance de l'immortelle Académie est terminée par des couplets, des cantates et des chants d'apothéose des écrivains les plus plats et les plus flagorneurs, de la littérature du premier empire.

L'emphase, souvent exagérée, de Chateaubriand, a naturellement donné lieu à de faciles pastiches. Un des plus amusants est, "L'Itinéraire de Pantin au Mont Calvaire,"[167] qui fut lu par toute la France, à cette époque, et dont la lecture, même aujourd'hui, est encore très plaisante.

[167] "Itinéraire de Pantin au Mont Calvaire, en passant par la rue Mouffetard, le Faubourg St Marceau, ceux de St Jacques et de St Germain, les Quais, les Champs Elysées, etc., etc.; ou, Lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant, et traduit pour la première fois du Bas-Breton," par M. De Chateauterne. In 8vo de 220 pages. Paris, 1811.

"Souvent aux rayons de la lune qui alimente les rêveries, au bord du ruisseau où les blanchisseuses de mon pays rendent à leur linge sa blancheur première, je croyais voir le Génie des souvenirs assis pensivement à mes côtés. Triste, mollement étendu sur une botte de paille, ressemblant à un jeune homme assis sur les bords d'un volcan, je voulais entretenir ceux qui m'environnaient; toutes mes promenades étaient muettes. Vastes déserts des hommes, bien plus tristes que ceux des bois, vous ne disiez rien à mon cœur. La parole distraite se perdait sur ma langue immobile. Une grande âme doit contenir plus de chagrin qu'une petite, et je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie."

Un jour Chactas veut mourir, mais une lettre d'Atala le sauve.

"Je disais au monde un éternel adieu, quand j'aperçus venir de loin le facteur du village, semblable au Génie des airs, secouant sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins; il s'avançait, heureux messager.

"Que me remit-il? une lettre d'Atala! à moi, qui depuis des siècles ne lisais plus pour m'amuser, qu'Homère et la Bible; qui cherchais à fondre dans les teintes du désert, et dans les sentiments particuliers de mon cœur, les couleurs de ces deux grands et éternels modèles."[168]

[168] Ce pastiche a de la ressemblance avec la critique qu'on trouve dans "Saint Géran, ou la nouvelle langue française," et dans "La suite de Saint Géran, Itinéraire de Lutèce au Mont Valérien," ouvrage dont nous avons parlé dans l'Essai sur la Parodie. Toutefois ceux-ci rentrent plutôt dans la classe des centons, que l'Itinéraire de Pantin, où l'on imite le style et les formes de langage, sans copier toujours les phrases mêmes.

Parmi les innombrables académies que vit briller l'Italie, se distingue celle des Arcades. Les membres cultivaient beaucoup le pastiche. Un d'eux, savant recommandable à bien des titres, Valperga de Caluso, fit imprimer à Turin, en 1813, deux épîtres d'Horace, adressées à l'Empereur Auguste. Dans la première, l'auteur déplore la mort de Mécène; l'autre est une espèce de protestation contre certaines théories littéraires. La prudente loyauté de Valperga s'épargna la supposition, si commode et si commune, d'un vieux manuscrit récemment découvert, et ne se cacha point d'avoir composé un pastiche que l'on était disposé à croire authentique, tant il était bien fait.[169]

[169] Voir "Une imposture littéraire," page 24. Nous avons déjà cité cette rare plaquette.

Dans les premières années de ce siècle, M. Ménégault publia sous le nom d'Angélique Rose Gaetan, un pastiche, tour de force original. Les 522 vers dont se compose le Mérite des femmes, par Legouvé, sont appliqués, avec identiquement les mêmes rimes, au Mérite des hommes.[170]

[170] Ce poème de Legouvé a souvent été soumis à la critique des pastiches et des parodies, tels que Le Démérite des femmes, par Pelletier; le Mérite des femmes travesti, etc. etc.

"La raison de ceci, dit malicieusement l'avant-propos, c'est que n'ayant pu trouver un dictionnaire de Richelet, dans tout mon département, et n'étant guère maîtresse de la rime, j'ai tout uniment suivi celles du Mérite des femmes."

Le lecteur a vu, dans la première section, des pastiches pris pour des compositions anciennes, mais qu'un écrit auquel l'auteur a mis son nom, soit regardé comme l'œuvre d'un antique grammairien, c'est ce qui est plus rare. Boissonnade, en rendant compte, dans ses Mêlanges, de la traduction en prose de l'Iliade, par le Prince Lebrun, raconte que le traducteur mit à son livre un discours préliminaire en grec, qui aurait fait beaucoup d'honneur à un helléniste de profession, et que, trompé par l'archaïsme de ce morceau, un anglais écrivit une dissertation pour prouver que c'était là évidemment une composition antique.

La même chose aurait pu facilement arriver à M. Victor Leclerc lorsqu'il publia en grec de bon aloi (en 1814), son poème grec de Lysis, trouvé sous les ruines du Parthénon, et traduit en vers français décasyllabes; mais il avoua qu'il en était l'auteur, à ses amis, et joignit au poème, une traduction en vers du Pervigilium Veneris.

En France, Rabelais et Montaigne ont très souvent été le sujet de pastiches, comme on a pu le voir ci-dessus; donnons-en encore deux exemples de notre époque.

Ch. Nodier, dans l'Histoire du Roi de Bohème, à l'article Navigation, décrit ainsi la position de Tombouctou:—

"... Des Tombuctiens rien ne vous sera présentement narré en ceste magnificque et seignieuriale histoire, que ne treuviez jà grabelé aux livres de Navigaige. Toutesfois n'en croyez mie ce fol ravasseur de Claude Ptolémée géographe, car il ne dégoise de Tombouctou que gaffes, bourdes, trupheries, gaberies Lucianicques, et phantasies abhorrentes à nature, telles que hommes cacamorphes et Siléniens à la queue de six empans. Mercy de dieu, que n'en avez vous de tant suppellative amplitude, vous aultres paillards de plat païs. Tombuctiens sont gens à priser entre tous humains, frisques, guallants, coquarts, bien advenants en leur maintien, bien advantagéz en nez, idoines à tous jeux plaisants, bons rencontres et honnestes devis, et voulentiers aymants mieulx cent messes dictes, qu'un voyrre de vin bu.

"Au demourant, féaulx subjects, beaux payeurs d'imposts, et furent aussy bons chrétiens que le fustes oncques."

Quant à Montaigne, le comte de Peyronnet, un des ministres de Charles X. en fit un pastiche des mieux réussis, durant son imprisonnement.[171]

[171] Pensées d'un prisonnier. 2 vol. in 12º. Bruxelles: Dumont, 1834.

Ce livre plein d'une noble philosophie pratique, et d'un style pur et correct, sera toujours lu avec plaisir.

"Au temps que je fis un précédent chapitre sur la solitude, poinct ne m'advisai-je que c'estoit une thèse double, et un subject à deux faces. De la volontaire, bien argumentai-je assez pertinemment et abondamment. De l'involontaire, je n'en dis mot, et ne scais pourquoy. Si est ce que la dernière a bien aultrement besoing d'admonition et de rencofort.

"Aujourd'huy le veulx amender. Ces forcenées discordes m'y ont faict songier, qui mettent tout en branle et en combustion. Vray est qu'on ne peult meshuy assurer de rien, et que tel sommeille bonnement chez soy, n'ayant faict à aulcuns ni tort, ni dommage, qui à l'adventure en sera osté à son réveil et mis en la geole, avec force maltraictement et pilleries en sus. Sera-ce rayson qu'il s'aille pour cela, désoler et pendre? Je me suis tasté et exprouvé l'esprit en ce subject n'y a guère, et tiens-je pour seure que de ceste incommodité là, il en soit comme de plusieurs ses pareilles, lesquelles tant plus on les envisaige de loing, tant plus vous semblent-elles oultrageuses. Mais que ne soyez assez fol pour laisser prendre et enserrer vostre esprit, de mesmes temps que vostre personne; bien vous veulz-je estre pleige et caultion que le reste vous sera tellement quellement légier à souffrir. L'essentiel est que l'âme soit libre. Gaignier ce poinct là, c'est ville gaignée; et est comme il fault faire nargue à vostre geolier, ne luy laissant de son prisonnier que la moindre part, en luy robbant l'aultre."

Nous avons vu plus haut comment Chatelain, dans ses Lettres de Livry, avait critiqué le style de Sainte Beuve, qui, dans son roman Volupté, n'avait pas encore atteint la vigueur montrée depuis dans ses Lundis. Balzac, dans une de ses nouvelles, "Un prince de la Bohème," fait aussi la satire de ce langage précieux. Nathan esquisse le portrait d'un raffiné, en se tenant toujours dans les eaux de Monsieur de Sainte Beuve, dit Balzac: "On voit dans cette existence une vie dégagée, mais sans point d'arrêt. Ce n'est plus le velouté de la fleur, mais il y a du grain desséché plein, fécond, qui assure la moisson d'hiver.... Ne trouvez-vous pas que ces choses annoncent quelque chose d'inassouvi, d'inquiet, ne s'analysant pas, ne se décrivant pas, mais se comprenant, et qui s'enflammerait en flammes épaisses et hautes, si l'occasion de se déployer arrivait? C'est l'acedia du cloître, quelque chose d'aigri, de fermenté dans l'inoccupation croupissante des forces juvéniles, une tristesse vague et obscure... "Assez! assez! s'écria la Marquise impatientée; vous me donnez des douches à la cervelle!"

Après une autre tirade dans le même genre, la Marquise demande: "Ah! çà, mon cher Nathan, quel galimatias me faites-vous là?" "Madame, répondit Nathan, vous ignorez la valeur de ces phrases précieuses; je parle en ce moment le Sainte Beuve, une nouvelle langue française."

Balzac ne s'attendait guère à être traité de la même façon, et à plus juste titre peut-être, si l'on en croit la critique de M. Taine.[172]

[172] Nouveaux Essais de critique et d'histoire, page 63, où une très sévère analyse est faite du style de Balzac.

En 1833, M. De Latouche publia une édition des poésies d'André Chénier, augmentée de pièces inédites et posthumes. A cette occasion, le célèbre chansonnier Béranger prétendit, d'abord de bonne foi sans doute, ensuite par entêtement, que la plupart des poésies d'André Chénier étaient de De Latouche, et il répétait sans cesse cette opinion extraordinaire. Il est vrai que De Latouche nia; mais la fatuité n'était pas son moindre défaut, et il laissa entrevoir qu'il avait beaucoup paré son poète, pour le montrer au public.

Ce peu de franchise dans la dénégation confirma l'idée de Béranger, qui n'avait jamais été initié par ses études à la belle antiquité, et il ne vit plus désormais dans Chénier, que des pastiches par De Latouche. Confondre ainsi ces deux écrivains, c'était faire preuve d'un goût douteux en poésie.[173]

[173] Voir la préface de l'édition critique des œuvres d'André Chénier, par M. Bec de Fouquières, 1 vol. gr. in 8º. Paris: Charpentier, 1862; et une note de Sainte Beuve, dans le Chateaubriand, tome ii. p. 303.

Si Béranger voulait voir un pastiche dans les vers d'André Chénier, Napoléon III a été accusé de n'avoir rien inventé et d'avoir tout pastiché, comme écrivain, comme politique, et comme socialiste, par M. Jules Clartie, dans son ouvrage "L'Empire, les Bonapartes et la Cour," où, en parlant de la fameuse théorie des hommes providentiels, mise en avant dans la "Vie de César," il montre qu'elle est empruntée tout au long à Hegel, dans son écrit sur Jules César, et sur sa mission dans le monde.

On a composé en France plusieurs ouvrages d'assez longue haleine, qui sont de véritables pastiches, tels que les Contes drolatiques de Balzac, dont le style, les formes et les idées de Rabelais sont imités avec une certaine affectation, "car, dit-il, dans une de ses historiettes, on treuve éternellement dans ses escripts resplandissants, ceste bonne philosophie à laquelle besoing sera de toujours recourir."

Deux fois la plume facile de Jules Janin s'est exercée, avec succès, à cette sorte de plaisanterie, dont la difficulté augmente en raison de la longueur des œuvres que l'on imite.

"L'âne mort et la femme guillotinée," est un pastiche-critique sanglant des romans à sensation, et il en développe le motif dans sa préface: "Je dois à la critique, pour m'excuser de l'affreux cauchemar que je me suis donné à moi-même, d'expliquer que, pour n'être pas dupe de ces émotions fatigantes d'une douceur factice, dont on abuse à la journée, j'ai voulu m'en rassasier une fois pour toutes, et démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est d'une fabrication facile, comme la grosse terreur. Dans ce système, il faut voir avec les yeux du corps, bien plus qu'avec ceux de l'esprit, pour être dans le vrai. Ainsi je choisis par exemple un vaste emplacement ténébreux, sur le bord d'un précipice, ou sur le haut de quelque montagne; je creuserai autour un large fossé que le temps a rempli d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerai une prison féodale aux murs suintants, où je logerai à mon gré des forçats, des sorcières, des bourreaux, des cadavres, et autres agréables habitants bien digne de cet Eden."

L'autre pastiche de J. Janin était plus audacieux, car il faut avoir les reins forts pour imiter Denis Diderot, le père de Jacques le Fataliste et de l'Encyclopédie. Et cependant le volume, où il raconte les dernières années de la vie du Neveu de Rameau, est, pour l'imagination et pour le style, d'une vérité qui fait illusion d'abord. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi de le citer ici, au lieu de le placer au rang des suppléments d'auteur.

Dans aucun de ceux-ci les écrivains ne se sont astreints à une aussi rigoureuse imitation du style de leurs modèles; ce qui en fait un véritable pastiche,[174] et en même temps un livre qu'on lit avec plaisir, jusqu'à la dernière page.

[174] La fin d'un monde et du Neveu de Rameau. 1 vol. in 12º. Paris: Collection Hetzel, 1861. Cet ouvrage est épuisé depuis longtemps.

Tout le monde sait le bruit que fit en 1807, la découverte de P. L. Courier, dans la Bibliothèque Laurentienne, à Florence, d'un manuscrit de la pastorale de Longus. Il contenait un passage assez long, resté jusqu'alors inconnu.

P. L. Courier fit tirer en 1810, soixante exemplaires seulement de la version d'Amyot, de cette pastorale, dans laquelle il introduisit une traduction du fragment nouvellement découvert, pastiche si parfait du premier traducteur, que très peu de lecteurs pourraient reconnaître l'interpolation sans avoir été prévenus.

Rappelons aussi un pastiche à peu près du même genre, composé par un autre érudit du premier ordre.

M. Littré, voulant montrer que le français du 12me siècle était plus capable de reproduire Homère, dans une langue plus conforme au génie de l'antiquité, que le français moderne, traduisit le premier livre de l'Iliade, dans le français de cette époque. C'est un ingénieux tour de force.[175]

[175] Voir "La Poésie Homérique et l'ancienne Poésie Française," dans la Revue des deux Mondes, du 1er Juillet 1847.

L'amusement littéraire du pastiche a été cultivé en Angleterre, surtout comme satire, tantôt en adoptant un nom ancien, tantôt en imitant, d'une manière outrée, le plan et le style d'ouvrages modernes, ce qui donne à ces compositions un air de parodie.

On en trouve, entr'autres, deux exemples amusants dans le recueil célèbre de Poetry of the Anti-Jacobin, extraits d'une publication hebdomadaire de la fin du siècle dernier, remplie de satires politiques et jeux d'esprit, des hommes les plus célèbres de l'époque.

M. R. Payne Knight ayant publié un poème didactique en six livres, intitulé "The Progress of Civil Society," le fameux Canning et ses amis, en firent un pastiche-parodie, accompagné de notes critiques et philosophiques, sous le titre de "The Progress of Man."

Vers le même temps un Docteur Darwin publia "The Loves of Plants and Economy of Vegetation," dont on fit les plus magnifiques éloges, et que le même Canning et son collègue Frère parodièrent dans un poème ridicule, "The Loves of the Triangles."

Dans le même genre est une brochure, aujourd'hui très rare, et imprimée à Oxford en 1865, sous le titre de "The Dynamic of a Particle, with an Excursus on the New Method of Evaluation as applied to π."

L'introduction est très originale; nous en donnerons un extrait dans nos REMARQUES de la fin du volume.

En Angleterre, le pastiche prenait généralement les allures de la parodie, comme on peut le voir dans notre essai sur ce dernier genre, où les pièces du Bon Gaultier, par le poète Théodore Martin, et celles publiées par le pamphlétaire Hone, sont de véritables pastiches.

De notre temps, c'est encore, en prenant la satire pour guide, que Thackeray a fait le pastiche de la manière et du style de plusieurs romanciers renommés.[176]

[176] "Novels by Eminent Hands."

Le pastiche-parodie de Harry Lorrequer, par Charles Lever, est surtout une pièce inimitable. A propos de pastiches des romanciers en Angleterre, rappelons pour mémoire ceux de la célèbre Aphra Behn, qui donna comme authentiques les lettres de ses amants de Flandre, qu'elle employa dans la composition de ses romans. La fraude était évidente de la part de celle qui s'était inventé un mari imaginaire; aussi personne ne s'y laissa prendre.

Voir la nouvelle édition qu'on vient de publier des œuvres d'Aphra Behn, 6 vol. in 8º. Londres: Pearson, 1871.

La manière de Sir Bulwer Lytton, de Lever, de James et de D'Israéli est si fidèlement imitée, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître immédiatement la forme de la pensée et le style des originaux, sauf l'exagération requise pour en faire la critique.

Un auteur américain a adopté le même moyen pour faire la satire des romans d'écrivains français, et tour à tour M. Bret Harte a appliqué la férule sur Alexandre Dumas, Victor Hugo, Michelet, aussi bien que sur Ch. Dickens, Charlotte Bronté, Wilkie Collins, et autres. Seulement, comme il est d'habitude en Amérique d'outrer toute chose, Bret Harte s'est abandonné à la parodie.

En 1862, Sir G. C. Lewis publia, sous le nom de Joannes Brownius, un pastiche très bien fait et trop peu connu, des explications que donnent souvent les antiquaires, d'antiques inscriptions trouvées en Italie et ailleurs.[177]

[177] Inscriptio Antiqua in Agro Bruttio nuper Reperta; edidit et interpretatus est Johannes Brownius, A. M. Ædis Christi quondam alumnus. Oxonii, in 8º de huit pages.

L'auteur présente d'abord tous les détails de la manière qu'eut lieu la découverte de cette inscription composée de six lignes, ne contenant chacune qu'un seul mot. En voici deux des plus longs:

THECOWIUMPEDOVERTHEMOON

TOSEESUCHFINESPORT.

Vient ensuite l'explication savante, tirée du latin combiné avec le grec, et prouvant que la pierre indiquait le lieu où se faisaient des sacrifices expiatoires.

Cette explication est pleine du humour anglais.

La Belgique présente aussi quelques exemples du pastiche satirique. A l'époque où Victor Hugo était à l'apogée de sa gloire, et avant qu'on eut reconnu les pieds d'argile du Colosse, après la publication de son galimatias sur Shakespeare, de ses chansons des bois et de sa fameuse lettre aux Allemands, lors du siège de Paris, M. Alvin, un des écrivains les mieux connus de la Belgique, fit paraître les Recontemplations, où il fait ressortir les énormités du style de Victor Hugo.

Dans un "Supplément au Dictionnaire de l'Académie Française," une trentaine de pages très amusantes sont consacrées à des extraits des Contemplations, dont les hardiesses absurdes de langage sont à peine croyables.

Les vers suivants sont adressés au poète exilé.

"Lève-toi sur ton roc, regarde, songeur sombre,
Tourne vers moi ce front qui resplendit dans l'ombre,
Etends ton bras géant au-dessus du détroit;
Car le bras de la mer pour le tien est étroit.
"Reçois ce premier né, doux fruit de mes entrailles!
Fallût-il les lancer par dessus les murailles
De la Chine, j'irais t'offrir tout palpitants,
Ces flots, frais écoulés de ma veine, à vingt ans.
"Ma vie, en ces feuillets, n'est point écrite toute,
J'en suis à la première étape de la route,
Je n'y reflète point encore un front blêmi,
Bien que j'aie en mon cœur plus d'une fois gémi."

Une des pièces la mieux réussie dans ce recueil, est celle intitulée "Pêcheur d'hommes;" mais elle est trop longue pour la donner ici.

Un autre écrivain belge, M. Chalon, homme d'esprit et de science, dit Quérard, mais effréné mystificateur,[178] exerça ce talent à l'occasion d'une société de savants qui se forma à Paris, en 1851, sous le titre de Société Sphragistique.

[178] On se souvient encore de son catalogue de Fortsas.

Elle publia des travaux très utiles sur l'archéologie.[179]

[179] Recueil des travaux de la Société de Sphragistique. Paris, 1851-1855. Quatre volumes in 8º, remplis de gravures des différents sceaux du moyen-âge.

M. Chalons s'empara du prospectus de cette société, et en publia un pastiche aliéna par aliéna, annonçant la formation d'une société nationale de Boutonistique, composée de savants antiquaires.

Elle se proposait de publier un recueil de documents et de mémoires relatifs à l'étude spéciale des fibules de l'antiquité, du moyen-âge, des temps modernes et des autres époques,—le tout accompagné de planches gravées d'après les originaux.

Suivent les noms des membres fondateurs, du président, du secrétaire, de l'archiviste-trésorier et du gérant. On promet un bulletin mensuel, et le prospectus se distribue chez M. Auguste Deck, libraire à Bruxelles, où l'on peut souscrire.

Entr'autres raisons de la formation de la société, l'auteur nous dit que "jusqu'à ce jour les antiquaires de tous les pays avaient porté les investigations les plus profondes sur les monnaies, sur les armes, sur les vases, sur les cruches, etc., mais ils avaient dédaigné les fibules et les boutons. Le nombre considérable de ces objets qui existe dans la remarquable collection de M. le Major *** à Gand, a suggéré d'en faire l'historique, à commencer par les fibules babyloniennes, trouvées par le Dr. Lingard, jusqu'aux boutons fossiles des habitations des lacs."

Cette plaisanterie eut un grand succès, et les journaux français, entr'autres le Charivari, dans son No. du 26 Juillet, accorda un long article à ce pastiche.

On a pu voir ci-dessus que les rédacteurs du Figaro sont assez habiles en ce genre; mais l'un d'eux, M. Albert Milland, a surpassé ses collègues dans un pastiche extrêmement bien réussi de la scène du sonnet de Trissotin, insérée dans le No. du Mardi 20 Février 1872. Il vient lire à Philaminte et à Armande, le recueil de ses satires qu'il avait justement publié alors, sous le titre de Petite Némésis.

Chacun des traits comiques de cette scène est imité d'une manière charmante.

Les suppléments d'auteur rentrent naturellement dans la classe des pastiches avoués, car nul ne songerait à remplir une lacune dans un auteur, soit ancien, soit moderne, sans chercher à imiter le modèle.

La plupart des auteurs de l'antiquité ne sont point parvenus dans leur intégrité, jusqu'à nous. Il est bien difficile de suppléer de longues lacunes, et même des livres entiers, en imitant le style et la manière des grands écrivains d'une époque reculée. Les mœurs, les coutumes, les usages ont changé.

Cependant nous allons voir que pour les auteurs latins, quelques savants ont assez bien réussi en ce genre.

Les plus anciens suppléments et continuations d'ouvrage remontent à Homère. L'histoire de la littérature nous fait connaître plusieurs continuations de ses deux grands poèmes. D'abord il y a Arctinos de Milet, auteur d'une Ethiopide en neuf mille vers, faisant suite à l'Iliade et qui s'étend jusqu'à la prise d'Ilion. Puis vient Leschère de Mytilène, dont le récit était la destruction même de Troie, et qu'on appelait la Petite Iliade.

Le Trézénien Agias, dans une épopée en cinq livres, racontait le retour des vainqueurs de Troie, formant ainsi une continuation de l'Odyssée; on rencontre ensuite la Télégonie, autre suite du même poème, qui commence par les funérailles des Prétendants, finit par la mort d'Ulysse, tué sans être reconnu, par Télégone, le fils qu'il avait eu de Circé, et formant ainsi la fin du cycle troyen.

Otfried Müller, dans son histoire de la littérature grecque, pense que les Rapsodes Homériques, à force de réciter continuellement les poèmes d'Homère, en étaient venus tout naturellement à concevoir l'idée d'y ajouter des morceaux d'un caractère analogue, de leur propre composition. Ils rattachaient ces poèmes au commencement ou à la fin de ceux d'Homère.

Pour les poètes anciens de l'Empire romain, la même chose à peu près eut lieu dès le 16me siècle. Leurs œuvres furent ou achevées ou continuées.

Un des premiers parmi les savants qui entreprirent cette tâche, fut Jean Baptiste de Boulogne, qui publia en 1519 la fin du 8me livre des Argonautiques de Valerius Flaccus, et y ajouta un 9me et un 10me livre, très bien imités, d'après la critique.[180]

[180] Voir l'édition Aldine de 1528, in 8º, et celle de Lyon, 1548, in 12º.

Quoiqu'Ovide ait annoncé lui-même[181] qu'il n'avait composé que six livres de ses Fastes, les savants persistaient à se disputer si le plan de l'ouvrage ne faisait pas croire qu'il devait se composer de douze livres.

[181] Trist. lib. ii. Eleg. 1re, v. 549—

"Sex ego Fastorum scripsi totidemque libellos,
Et tibi sacratum sors mea rupit opus."

Là dessus, Celtes Prolucius, un des premiers qui, à la renaissance des lettres, ressuscita la poésie latine en Allemagne, écrivit pour s'amuser, le commencement d'un 7me livre, de sa propre main, sur une ancienne édition d'Ovide, en ajoutant que le manuscrit des six derniers livres, se trouvait dans le presbytère d'un village près d'Ulm.

Ce ballon d'essai n'eut pour résultat que de faire rire aux dépens des savants.

Une autre suite est donnée, vaille qui vaille, par Barth. Morisot, polygraphe dijonnais de quelque réputation.

Il existe sur les Fastes un autre supplément beaucoup moins connu, et qui n'a été tiré qu'à très petit nombre. C'est une brochure d'une douzaine de pages, composée par un jeune littérateur marseillais, il y a près de vingt ans, et qui ne fait preuve, ni d'une profonde érudition, ni d'une imagination brillante.

Lorsque le style l'emporte sur le fond, dans une œuvre littéraire, il est dangereux de vouloir suppléer à ce qui peut manquer à un grand poète.

Ainsi Maffeo Vegio, dont Virgile fut l'un de ses grands dieux, dit Bayle, a voulu donner une conclusion au poème de l'Enéide, qui est imprimée à la suite de plusieurs éditions de Virgile du 16me siècle. Ce supplément a été critiqué par Baillet;[182] c'est toutefois le plus connu des ouvrages de Maffeo, et il a été traduit en français.[183]

[182] Jugement sur les poètes, No. 1222, tome iv. page 13, édit. de 1725, in 4º.

[183] Par Mornhault. Cologne, 1816, in 16º.

Michel de Villeneuve, poète obscur, a voulu, lui aussi, "facere experimentum in profugo Æneâ."

Enfin, Joseph Michaud, auteur du "Printemps d'un Proscrit," a, dit-on, ajouté un 13me livre à l'Ænéide, mais nous n'avons pu nous procurer ce travail, pour en juger.

On sait qu'il se rencontre dans ce poème, un certain nombre de vers inachevés. Il n'était guère possible que des latinistes modernes n'éprouvassent le besoin d'alonger ces tronçons poétiques, et de leur donner les justes dimensions de l'hexamètre. Nous avons en ce genre deux ou trois essais assez malheureux, qui ne valent guère la peine d'être cités.

On agita souvent, au 17me siècle, la question de savoir si l'histoire d'Alexandre le Grand, par Quinte-Curce, était vraiment de cet auteur. Gui Patin, dans sa 212me lettre (édit. de Reveille-Parise) rapporte qu'un de ses régents lui avait dit que l'auteur de ce livre était un savant italien, qui l'avait composé il y a environ trois cent ans.

Le Père le Tellier pense que le silence, que les anciens ont gardé au sujet de Quinte-Curce, est un motif pour croire que c'est un ouvrage moderne. Bayle, dans son Dictionnaire, n'est pas de cette opinion, mais il l'appuie d'une bien faible raison: "Comme cette histoire est belle et bien écrite, dit-il, on a tort de croire qu'un auteur du moyen-âge l'ait composée."

Ce point d'histoire n'est encore nullement éclairci, car on ne compte pas moins de treize opinions sur le temps où vécut Quinte-Curce. La plus probable est celle qui fixe cette époque au premier siècle de l'ère chrétienne.

Vigneuil Marville pense (Mêlanges, tome ii. p. 302) qu'il est peu probable qu'un écrivain, qui aurait fait un livre capable de l'immortaliser, s'il s'était fait connaître, ait bien voulu sacrifier sa gloire, à celle d'un Quinte-Curce imaginaire.

Nous croyons qu'un des plus anciens suppléments de cet auteur fut composé par Christophe Bruno, moine de Bavière. D'autres suppléments ont été copiés sur un manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, par les frères Masson, assez connus des savants, mais ils n'en ont point découvert l'auteur.

Scaliger les attribuait à François Pétrarque.[184]

[184] Voir à ce sujet "Bibliothèque Choisie" de M. Colomiès. Paris, 1731, un vol. 8º, page 256.

Ceux de Jean Freinsheim sont les plus célèbres. Le savant allemand se proposait de combler les lacunes de nombre d'auteurs anciens. Il commença par Quinte-Curce, et de tous ses compétiteurs, il est celui qui rappelle le mieux la manière de l'original.

Plusieurs fois on avait cru avoir retrouvé les décades qui manquent à l'histoire de Tite-Live, malgré l'ordre du Pape Grégoire I, de faire brûler tous les manuscrits qu'on trouverait de cet auteur, sous prétexte des superstitions que contenaient ces décades.[185] Freinsheim résolut de reproduire les décades perdues, et il en acheva soixante livres, qui lui valurent une grande renommée.

[185] Colomiès, page 40 de sa Bibliothèque Choisie, ajoute à ces renseignements que ce fut ce même Pape qui fit brûler les manuscrits d'Afranius, de Nævius, d'Ennius, et d'autres poètes latins, dont il ne nous reste que quelques fragments.

Rollin pensait que la réussite était si étonnante, que de pareils suppléments auraient consolé le public de la perte des ouvrages de l'antiquité, que le temps avait dévorés. Toutefois ce travail d'imitation n'est pas égal partout, dit la critique. Après le 44me chapitre du livre lxii., le pastiche est moins heureux. Freinsheim nous apprend lui-même qu'il trouva la tâche trop laborieuse. "Renonçons, dit-il, à jouer plus longtemps un rôle que nous ne pouvons plus soutenir; avouons le temps où nous vivons et le nom de Jean Freinsheim que nous portons."

Les suppléments de Tite-Live ne sont pas aussi estimés que ceux de Quinte-Curce.[186]

[186] Doujet réunit les 95 livres de Tite-Live dans une édition à l'usage du Dauphin.

Depuis Freinsheim, Ch. Cellarius, en 1688, a donné des suppléments de ce dernier auteur latin, que Fabricius trouve concis et élégants. Christian Juncker en a fait paraître encore de nouveau, à Dresde, en 1700.

Le zèle et le savoir, pour compléter ce qui nous manque des anciens auteurs latins, ont excité, avec un égal succès, les savants de la France et de l'Allemagne.

Charles de Brosses a eu pour Salluste la même passion que Freinsheim pour Quinte-Curce. Rassemblant des centaines de fragments de cet auteur, et comblant les lacunes, il en a formé un tout homogène complet. "C'est, sans doute, un assez singulier projet, dit La Harpe, et qui demande toute la constance d'un érudit, que de réunir en un tout régulier, des fragments informes qui nous restent de Salluste.[187] Ce qui est surtout digne d'éloges, c'est la profonde connaissance que De Brosses montre partout, de l'histoire, des écrivains et des mœurs de Rome. Il semble y avoir vécu, et être entré dans le secret des acteurs qu'il met en scène."