SECTION PREMIÈRE.
PASTICHES ET SUPPOSITIONS D'AUTEUR PLUS OU MOINS COUPABLES.
"Corpus putat esse quod umbra est."
—Ovide.
"La vérité et le mensonge ont souvent leurs visages conformes, et leurs allures pareilles." Cette pensée de Montaigne est la base des compositions dont nous allons nous occuper.
Dans tous les pays et à toutes les époques, les supercheries littéraires sont fréquentes. Pour mieux déconcerter la critique, les auteurs de pastiches ont souvent cherché dans les temps anciens des noms célèbres, afin d'étayer leurs écrits d'une autorité imposante. "Cette sorte de mensonge, dit la savante Marie de Gournay, trouve son excuse dans la bêtise d'une part du monde, qui croit beaucoup mieux la vérité sous la barbe chenue des vieux siècles, et sous un nom d'antique et pompeuse vogue."
Tous les auteurs ne montrent pas la même indulgence. L'infatigable bibliographe Quérard lança ses foudres de guerre contre les supercheries de la littérature française. Il donne avec trop de sévérité le nom de faussaires en littérature à ceux qui s'en mêlent, sans faire grande distinction entr'eux.
Quelqu'un, par contre, a dit plaisamment: "N'est-ce pas au contraire de l'humilité et du désintéressement littéraire, que de prêter son esprit aux morts, et de se cacher tout vivant sous la peau d'un illustre défunt?"
Le lecteur a vu dans l'introduction que chez les anciens et dès les premiers siècles de notre ère, les falsifications de ce genre ne faisaient pas défaut.
On peut citer entr'autres, comme un morceau des plus heureux, les 217 hexamètres fabriqués à l'imitation du poète gnomique Phocylide,[29] et si bien réussis qu'on les a insérés dans les œuvres de ce dernier.[30]
[29] L'auteur de ce pastiche est resté inconnu. Duché (le tragique), le premier traducteur français du recueil de sentences et de préceptes de morale de Phocylide, a ajouté à sa traduction de véritables pastiches de Labruyère.
[30] Coupé, dans ses Soirées littéraires, tome iv. p. 49, s'obstine à nommer notre auteur grec, Procylide. Il a donné une autre traduction des maximes gnomiques ou sentencieuses de Phocylide. Voir, au sujet des poètes de cette famille, Emile Egger, Mémoires de littérature ancienne, tome i. p. 229.
Ovide jouit d'une grande célébrité au moyen âge, car nos aïeux trouvaient dans ses Métamorphoses et l'Art d'aimer, de quoi satisfaire leur penchant pour les histoires merveilleuses et les contes érotiques.
Aussi règne à cette époque la fantaisie de certains poètes de publier leurs œuvres sous son nom, mais ces pastiches réussirent rarement. On compte jusqu'à treize de ces imitations.[31] Une des plus importantes, le poème de Vetulâ, déjà cité par Richard de Bury, dans son Philobiblion, fut publié à Cologne en 1470, comme œuvre d'Ovide. Voici comment Robert Holcoth, dans son commentaire sur La Sagesse raconte l'histoire inventée alors pour faire croire à l'authenticité de ces trois chants, mais sous une prudente réserve: "An sit liber Ovidii, deus novit."
[31] Consolatio ad Liviam Augustam.
Carmen Panegyricum ad Calpurnium Pisonem.
Elegia de Philomelâ.
De Pulice.—Somnium.
Epigrammata Scholastica de Virgilii xii. libris Æneidos.
De Cuculo. De Aurorâ. De Limace.
De quatuor humoribus.
De ludo latrunculorum.
De Fortunâ.
De Vetulâ.
Le poète, désespérant d'être rappelé de son exil, composa ce dernier poème pour y retracer la vie qu'il avait jadis consacrée à l'amour. En mourant, il avait ordonné que cette composition intitulée Vetula fût enterrée avec lui. On la retrouva dans un cimetière public d'un faubourg de la ville de Dioscurias, capitale de la Colchide; ce manuscrit fut porté à Constantinople, par ordre du roi de ce dernier pays, et Léon, protonotaire du sacré palais, et secrétaire de l'Empereur Vatace, le publia. On ajoutait que dans le même tombeau se trouvait aussi l'inscription funéraire d'Ovide! Naudé[32] cite encore plusieurs autres témoignages sur ce même poème attribué à Ovide.
[32] Dans le Dialogue de Mascurat, p. 225.
Bayle dit qu'il faudrait être bien dupe pour s'imaginer que la Vetula soit de ce poète. "Il n'est pas nécessaire, ajoute-t-il, d'être grand clerc pour pouvoir jurer, sans nulle ombre de témérité qu'Ovide n'a jamais fait un poème aussi barbare que celui-là, et que c'est la production d'un Chrétien du Bas-Empire."
Ici notre savant critique se trompe, comme l'a prouvé M. Cocheris, qui, dans une introduction de la traduction de ce poème, par Jean Lefèvre, démontre que de tous les écrivains que l'on pourrait regarder comme auteur de ce pastiche, aucun ne semble réunir en sa faveur autant de présomptions que Richard de Fournival, chancelier de l'église d'Amiens. Admirateur d'Ovide, clerc habile, auteur de productions fort estimées de son temps, il a laissé plusieurs poèmes qui ne sont que des imitations de l'Art d'aimer et du Remède d'amour.[33]
[33] La Vieille, ou les dernières amours d'Ovide, poème français du 14me siècle, etc. etc., par Hippolyte Cocheris. Paris: A. Aubry. 1861. Un vol. petit en 8º.
A plusieurs reprises les romans grecs ont fourni l'occasion de pastiches qui parfois ont eu cours assez longtemps comme authentiques. Par exemple, Huet a accepté comme tel un ouvrage tout moderne: "Du vrai et parfait amour," attribué à Athénagoras d'Athènes, un des premiers défenseurs du Christianisme. On n'a jamais vu le texte grec de ce livre, dont la traduction française a été publiée pour la première fois à Paris en 1599. Il est bien prouvé aujourd'hui que l'ouvrage est une fiction du prétendu traducteur. C'est le premier modèle de toutes ces suppositions de romans traduits du grec que Montesquieu n'a pas dédaigné d'emprunter dans le Temple de Gnide.[34]
[34] Etudes de littérature ancienne et étrangère, par Villemain. Paris: Didier. 1846.
Les Romanciers grecs et latins, par Victor Chauvin. Paris: Hachette. 1864.
Une supposition d'auteur qu'il ne fut pas aussi facile de reconnaître, et qui est encore aujourd'hui une énigme, est l'inscription que Pétrarque est supposé avoir tracée sur son exemplaire de Virgile, et dans laquelle il fait mention de sa première rencontre avec Laure, dans l'église de Sainte Claire, le 6 avril 1327, jour de Vendredi Saint.[35]
[35] Malheureusement pour celui qui imita si bien l'écriture de Pétrarque, il est prouvé, que le 6 avril de cette année était un lundi.
Une supercherie plus difficile, qui traversa comme authentique même le dix-huitième siècle sceptique et railleur, sans être démentie ni mise en doute, est la curieuse Ordonnance Royale, relative aux mœurs à Avignon, donnée par la Reine Jeanne de Naples, en 1347.
M. Jules Courtet a montré que le savant Astruc a été la dupe d'une plaisante mystification, en insérant ces statuts apocryphes pour la première fois en 1736, dans son traité De Morbis Venereis. Ils étaient l'œuvre de M. Garcin et de ses amis. On fabriqua une copie d'un prétendu original, qu'ils firent parvenir à Astruc.[36]
[36] Voir les détails de cette affaire dans la Revue Archéologique, deuxième année, 1845, 3me livraison. Sur la foi d'Astruc, cette Ordonnance Royale fut mise par Papon dans son "Histoire de Provence," et par Merlin, dans son "Répertoire de Jurisprudence," tome i. p. 761. Non infima laus est, comme dit Horace.
Les savants et les hommes de lettres se donnèrent souvent, au seizième siècle, le plaisir de se mystifier les uns les autres, et parfois le public, par ces sortes de pastiches ou de suppositions d'auteur. Le plaisant conteur Des Periers essaya, mais ne réussit guère, à faire croire que le Cymbalum mundi était un ouvrage ancien.
Dans la préface, il dit à son ami Tryocan, qu'il n'était que le traducteur de ce petit livre: "Il y a huit ans que je te promis de te rendre en langaige françois, le petit traité que je te montrai, intitulé: Cymbalum mundi, lequel j'avais trouvé dans une vieille librairie d'un monastère qui est auprès de la cité de Dabas."
Le célèbre italien Sigonius fit prendre pendant longtemps un de ses pastiches pour le traité de Cicéron, "De Consolatione," quoiqu'Antoine Riccoboni eût déjà tâché de dévoiler la supercherie, en publiant le "De Consolatione, edito sermone sub nomine Ciceronis." Tiraboschi ne découvrit qu'en 1785, à Modène, des lettres privées qui prouvaient la fabrication.
Ce pastiche Cicéronien était habilement composé par un savant que Hallam, dans son histoire de la Littérature de l'Europe, nomme le prince des antiquaires du seizième siècle.
Vers cette époque une supercherie littéraire qui fit bien plus de bruit, fut celle d'Annius ou Nannius de Viterbe, qui,
....."Veteris non inscius ævi,"
publia à Rome en 1498 un recueil de parties des ouvrages originaux de Bérose, de Fabius Pictor, de Manéthon, de Caton,[37] etc., qu'il prétendit avoir retrouvés à Mantoue. Ce recueil, monument curieux de l'ignorance et de la crédulité, fut reçu avec une grande faveur par toute l'Europe savante, car chaque peuple trouvait son origine dans les fables de ces prétendus historiens. Il eut les honneurs de la réimpression à Paris, à Venise et à Bâle.
[37] Annii Viterbiensis Commentarii in auctores diversos de antiquitatibus, cum textu, in folio. Cette première édition est extrêmement rare.
La critique ne fit justice de cette supposition d'auteur, qu'à la fin du seizième siècle, longtemps après la mort de l'inventeur. Nicéron distingue quatre partis qui furent engagés dans cette querelle; ceux qui considéraient toute la collection comme un pastiche; les partisans d'une authenticité parfaite; ceux qui regardaient les fragments comme faux, mais qui prétendaient qu'Annius avait été trompé lui-même; et enfin le juste milieu maintenait, qu'une partie était fausse, et l'autre authentique. Le Bérose commençait son histoire avant le Déluge, et avançait que les Chaldéens avaient fidèlement conservé leurs archives historiques.[38]
[38] Le Dictionnaire de Bayle cite les principaux auteurs qui ont parlé de ce pastiche.
Pour mieux faire croire à l'authenticité de l'œuvre, Annius y avait joint de longs commentaires, contenant des passages d'auteurs anciens bien connus.
On rapporte qu'un auteur mourut de chagrin lorsque l'imposture fut découverte, parcequ'il avait fondé un long et savant travail sur cette publication.
C'est au seizième siècle que commença la manie des commentaires interminables. Afin de les rendre plus intéressants, leurs auteurs prêtaient à Ennius ou à quelqu'autre poète perdu, des vers de leur façon, souvent fort heureux. C'est ainsi que le hollandais Paul Merula, auteur d'une histoire universelle, soutint avoir trouvé un traité, "De veterum poetarum continentiâ," d'un certain Calpurnius Pison, grammairien du temps de Trajan. Il en citait des passages qui firent fortune parmi les savants; mais personne ne vit alors, ni plus tard, le manuscrit que l'heureux Merula avait trouvé, disait-il, dans la bibliothèque de Saint Victor.
"Oh, my prophetic soul!"
aurait pu s'écrier Rabelais, comme Hamlet, en décrivant les amusantes richesses littéraires de cette abbaye. La France, l'Espagne, l'Italie, l'Europe entière semblaient s'être donné le mot pour ces sortes de supercheries.
Le cardinal Sadolet, ce prélat qui fut appelé le Fénelon du seizième siècle, composait d'ingénieuses épigrammes, qu'il disait tirées d'anciens manuscrits latins à lui envoyés par ses amis.
Il cherchait à persuader de la vérité de cette découverte les hommes de lettres en rapport avec lui.
Les suppositions de passages et de pièces de peu d'étendue, dit Nodier, placées sous le nom d'un auteur ancien célèbre, ont sans doute le mérite de la difficulté bravée, car les objets de comparaison qui peuvent éclairer le lecteur, sont à la portée de tout le monde; et néanmoins que de savants du premier ordre ont été pris pour dupes!
Le monde littéraire s'amusa longtemps de l'erreur dans laquelle tomba Joseph Scaliger. Dès l'âge de 18 ans il se piquait de discerner les différents caractères de tous les siècles. Muret lui montra un jour quelques vers qu'il disait avoir reçus d'Allemagne, et tirés d'un vieux manuscrit. Scaliger, après les avoir lus attentivement, lui assura sans balancer, qu'ils étaient d'un vieux comique latin nommé Trabea, et sûr de son opinion, il les inséra dans son commentaire sur Varron, De re rusticâ, auquel il travaillait alors. Tel est le récit de Coster, dans son Apologie citée par Bayle; mais Muret nous apprend que ce fut lui-même qui suggéra que ces vers étaient de Trabea; et d'autres qu'il montra en même temps, du comique Attius, et que Scaliger le crut sur parole.[39] Ayant complètement pris le savant au piège, il avoua sa supercherie pour montrer combien peu de confiance on pouvait avoir dans la sagacité critique d'un écrivain qui voulait faire considérer son jugement en littérature comme infaillible.
[39] Voir l'Anti-Baillet de Ménage, chap. lxxxiii., et le Dictionnaire de Bayle, pour les détails.
Scaliger se vengea par une épigramme des plus sanglantes:—
[40] Ces flammes de la rigoureuse Toulouse se rapportent à une accusation devant le Parlement de cette ville, pour un crime qui était alors puni par le feu, auquel il paraîtrait que Muret échappa.
Il justifiait ainsi cette spirituelle boutade de Nodier, que la plus pardonnable des supercheries littéraires est celle que l'on pardonne le moins, parceque le public ne veut pas qu'on se serve de sa crédulité même pour lui procurer du plaisir, et que rien ne compense l'outrage fait à sa vanité. Le ressentiment du savant pour une méprise qui cependant ne pouvait l'humilier, ne surprend en aucune façon, lorsque l'on connaît le caractère de Scaliger; il n'était pas homme à en rire. Mais conçoit-on facilement que le joyeux Rabelais ait gardé une profonde rancune au Vénitien Pontanus (Tanponus, comme il l'appelle) de lui avoir fait prendre pour une pièce antique, un certain "Contractus venditionis antiquis Romanorum temporibus initus" que l'auteur de Pantagruel, trompé, publia à Lyon, avec une belle épître dédicatoire et sous un titre solennel: Ex reliquiis venerandæ antiquitatis![41]
[41] Voir les Matanasiennes, 8º, p. 6o. Lyon, 1837. Ce charmant opuscule fut publié sans nom d'auteur, par M. Rostain, de Lyon, un des plus savants bibliophiles de France, et toujours prêt à mettre ses connaissances littéraires au service de ses amis. On trouve dans cette brochure des détails fort intéressants sur plusieurs autres pastiches latins qui ont déjoué la perspicacité des lettrés des 17me et 18me siècles.
Il est singulier que Scaliger, sachant par expérience que Muret imitait si bien les anciens poètes latins, qu'on pouvait aisément s'y tromper, s'y soit néanmoins laissé prendre une seconde fois, comme le raconte Vossius, dans son commentaire sur Catulle.[42] Menken, qui cite le fait, ajoute que Douza, le fils, fut induit en erreur de la même manière par Jérôme Groslot de Lisle, à l'occasion du Pervigilium Veneris,[43] dont on ne connaît que les quatre vers suivants:
[42] "Menken, de la Charlatanerie des savants," p. 83, édit. de 1721.
[43] Français Noël, dans ses notes sur Catulle, tome i. p. 343, assure au contraire que ce fut van der Does qui voulut imiter le tour que Muret avait joué, et qui prétendit qu'un de ses amis avait vu, dans une bibliothèque de France, un Pervigilium Veneris différent de celui que nous possédons, et dont il rapporte quatre vers. "On trouva à ce fragment, ajoute Noël, un goût et un ton antique; et quand on fut détrompé, on se consola, comme Scaliger, par des injures."
Quelquefois le critique trompé ne veut pas être désabusé et persiste dans l'erreur. Henri Estienne avait inséré dans ses Satyrici Minores, une satire De Lite, qu'il croyait ancienne, et qui était du Chancelier de l'Hospital. Le philologue Boxhorn ne voulut jamais croire J. F. Gronovius, qui le prévint de la supercherie, et soutint que l'Hospital devait avoir découvert cette pièce excellente, et qu'il pouvait citer des savants qui l'avaient lue dans des manuscrits anciens! C'est peut-être une semblable conviction qui engagea Alde le jeune à publier Philodoxios Fabula[44] comme pièce ancienne, quoiqu'il ne soit pas probable qu'il ignorât qu'Albert Eybe en avait déjà donné quelques scènes dans sa Margarita poetica, où elle est attribuée à Charles d'Arezzo, de la famille des Marsuppini, mort à Florence, en 1453.[45]
[44] Lepidi Comici Veteris Philodoxios Fabula, ex antiquitate eruta ab Aldo Manucio, in 8º. Lucæ, 1558. Ce livre extrêmement rare a été vendu jusqu'à dix guinées à la vente de la Bibliothèque de B. Butler.
[45] Voir Renouard.
Malgré l'étude profonde de l'antiquité que possédaient incontestablement les savants de cette époque, on serait presque tenté de douter de leur esprit critique, lorsqu'on les voit se tromper aussi fréquemment.
Guez de Balzac, un des créateurs de la langue française, et dont le grand Corneille, Gassendi, Sarrasin, etc., s'accordent à vanter le talent pour la versification latine, a été à son tour la cause d'une mystification (dont on a cherché à le justifier), quoiqu'il eut pris d'amples précautions pour cacher sa petite supercherie. Il inséra dans ses œuvres,[46] parmi ses poésies et épîtres latines, un morceau intitulé: "Indignatio in poetas Neronianorum temporum, majoris operis fragmentum."
[46] Deux volumes in fol., p. 38. Paris, 1665.
Il déclare qu'il avait trouvé dans un parchemin pourri en plusieurs endroits, et à demi rongé de vieillesse, des vers d'un auteur inconnu sur les hommages prodigués à Néron, que les Chrétiens croyaient être l'Antéchrist. Il faut que l'auteur ait écrit sous le règne de Néron, ajoute-t-il, quoique son caractère soit plus ancien, et qu'il ait cherché une autre manière, et une plus belle expression que celle des écrits de ce temps-là. Mais de plus, nos amis du pays latin trouvent que son génie est hardi.
J. Ch. Wernsdorff, éditeur d'un recueil estimé, les Poetæ Latini Minores, inséra ce fragment d'une trentaine de vers, comme l'œuvre du poète Turnus. Burmann et plusieurs autres crurent également à l'authenticité de cette pièce. A. Perreau, le traducteur de Perse, a fait, dit-il, d'inutiles recherches (et on peut l'en croire), pour se procurer le manuscrit d'où Balzac avait tiré ces beaux vers; et le savant Boissonade jugea que la conjecture était probable, qui les attribuait au satirique Turnus, contemporain de Martial. Seulement il exprimait de grands regrets que Balzac, qui le premier les avait publiés, n'eut pas pris le soin de nous faire connaître leur origine, et la source d'où il tenait son vieux manuscrit.
Cette prétendue satire de Turnus fut reconnue véritable par Lemaire, Naudet, Quicherat, et traduite par Théry, Ach. Perreau et Charpentier, dans les collections classiques!
Le spirituel auteur des Matanasiennes a voulu disculper Balzac, et prouver que si on avait lu avec plus d'attention les lettres de celui-ci adressées à Conrart, à Chapelain, et à d'autres, ainsi que ses "Entretiens, ou dissertations littéraires," on aurait vu que l'auteur n'avait pas l'intention de tromper les savants.
Il faut avouer pourtant que Balzac aimait ces jeux d'esprit, et s'exprimait d'un air de grande bonne foi, en les présentant comme anciens; et excellent latiniste comme il l'était,[47] il n'est pas étonnant qu'il déçut quelquefois le public lettré. Dans son quatrième discours, adressé à Madame la Marquise de Rambouillet, il cite des paroles de Cassius et de Caton, une lettre de Fabricius à Pyrrhus, un billet de César à Cléopâtre, comme extraits d'un vieux manuscrit, qui lui est heureusement tombé entre les mains. Toutefois ici, comme la supposition est flagrante, il ajoute une explication, qui laisse entrevoir la vérité: "L'auteur de ce manuscrit n'est pas un inconnu, un enfant de la terre; il a un nom et un pays, et porte des marques de sa naissance. Il est vrai pourtant, Madame, que je ne vous parle pas si affirmativement de la vérité de ces lettres qu'il ne vous soit permis de suspendre encore votre jugement.
[47] Le philosophe Gassendi lui a rendu ce témoignage, "Balzacius cui nemo, non gallicè modò, sed latinè etiam scribentium elegantiæ palmam non facilè cedat."
"Puisqu'en ce pays de Grèce, il y a quantité de gens de bonne volonté et de grand loisir; puisque les sophistes ont servi de secrétaires à Phalaris et à d'autres princes, je ne sais combien de siècles après leur mort, ils pourraient bien avoir rendu le même service à César. Au surplus, si ces pièces ont été contrefaites, ç'a été, je pense, à peu près au siècle d'Auguste."
Ce demi-aveu même laisse exister le doute, par les derniers mots, sur l'intention de Balzac d'induire en erreur Madame de Rambouillet.
Suffit-il pour empêcher le lecteur d'être pris au piège, que dans une édition des poésies latines de Balzac, publiée par Ménage en 1650,[48] on trouve, à la page 189, huit petites pièces de vers avec l'intitulé: Ficta pro antiquis, sous lequel l'éditeur a placé le fragment attribué à Turnus?
[48] Joann. Ludov. Balzacii Carminum libri iii., in 8º. Paris, 1650.
Ces peccadilles contribuèrent peut-être à faire traiter si rudement Balzac par le P. Goulu, général des Feuillants, qui écrivit contre lui deux volumes d'injures. Bautru disait de Balzac, qu'il était attractif d'injures.
La France n'était pas le seul pays où l'on pratiquait ces sortes de supercheries; en Espagne le pastiche et les suppositions d'auteur prospéraient singulièrement.
Le biscayen Antonio de Guevara, moine franciscain, auteur de plusieurs ouvrages, pourvu de deux évêchés, et historiographe de Charle-Quint, ouvre la marche par son Horloge des Princes, espèce de roman philosophique dont Marc-Aurèle est le héros, et qui ressemble à la Cyropédie de Xénophon.[49]
[49] Relox de Principes.
On sait que cet ouvrage a fourni à Lafontaine son admirable fable du paysan du Danube, d'après une traduction française par R. B. De la Grise, conduit en Espagne, après la bataille de Pavie.
Cette traduction, revue et corrigée par N. De Herberay, seigneur des Essarts, fut suivie de si près par Lafontaine, qu'il s'appropria non seulement toutes les idées, mais même les expressions du traducteur. Voyez l'édition des Fables de Lafontaine, par Robert.
L'auteur prétendit qu'il avait traduit cet ouvrage sur un manuscrit très ancien trouvé à Florence. Le public ajouta foi à cette assertion; mais enfin un professeur de littérature au collège de Soria, nommé Petro de Rua, prouva que c'était une œuvre moderne, et défia l'auteur de montrer le manuscrit.
Guevara fut alors assailli de toute part, avec d'autant plus d'animosité que les pastiches d'Annius de Viterbe avaient récemment encore excité la colère des savants.
"Je m'imagine, dit Bayle, dans son dictionnaire, que le succès qu'avait eu d'abord le Marc-Aurèle de Guevara, encouragea l'anglais Thomas Elyot à une fraude du même genre."
Cet auteur publia à Londres, sous le règne de Henri VIII., un ouvrage qu'il prétendit avoir traduit sur un manuscrit grec d'Encolpius, auquel Alexandre Sévère était fort attaché, et qui est connu pour avoir publié la vie de cet empereur.
Elyot avançait qu'un gentilhomme napolitain, nommé Puderico, lui avait prêté l'original. Le public fut trompé pendant quelque temps; mais Wotton, dans son Histoire Romaine, fit voir sans réplique, que ce n'était là qu'une supposition d'auteur.
Revenons à l'Espagne, où l'époque dont nous parlons pourrait être désignée comme l'âge d'or des supercheries littéraires. Au nombre des plus remarquables, on trouve l'histoire de la conquête de l'Espagne par les Arabes, traduite d'une chronique contemporaine des événements.
Les écrivains du pays, pleins de foi en l'authenticité de ce document, s'en servirent pour la composition de leur histoire; mais voilà qu'après un examen trop tardif, Don Nicolas Antonio commença à jeter des doutes sur le livre. Bientôt d'autres critiques entrent dans la même voie, et enfin la fraude non seulement est prouvée, mais on découvre même quel en est l'auteur. Michael de Luna, interprète d'Arabe, au service de Philippe III., avait calqué son œuvre avec beaucoup d'art sur d'anciens documents peu connus.
C'est aussi en ces temps que le jésuite, Jérome Higuera, s'associa Torialba, son confrère, lequel prétendit avoir trouvé dans la bibliothèque de Fulde en Allemagne, un manuscrit que Higuera enrichit de notes, pour éclaircir différentes parties du texte; puis une copie du tout fut envoyée à J. Calderon, qui le publia à Saragosse, sous le titre de: "Fragmentum Chronici Flav. Dextri cum chronico Marci Maximi, et additionibus S. Branlionis et Helecani."
Ces ouvrages supposés étaient composés avec beaucoup plus d'ingéniosité que ceux de Bérose et de Manéthon, dont nous avons parlé ci-dessus. C'est ce qui fut la cause que l'on eut bien plus de foi en leur authenticité. Toutefois comme les savants ne purent jamais obtenir de voir le manuscrit original, et remarquèrent quelques anachronismes, des doutes commencèrent à s'élever. Puis Gabriel Pennot, augustin de la Navarre, publia un examen de la chronique, dans lequel il donnait d'excellentes raisons pour prouver l'invraisemblance de ces documents, et malgré la défense qu'entreprit Th. Vargas, la supposition d'auteur fut définitivement reconnue par le monde lettré.[50]
[50] Voir Historia critica de los falsos cronicones de Señor Alcantara. L'auteur décrit avec précision l'origine, la formation, et les vicissitudes de ces chroniques.
Pour ce qui concerne les supercheries littéraires de l'Espagne, on doit consulter l'excellente histoire de la littérature de l'Espagne, par George Ticknor. 3 vols. 8º.
Higuera n'eut pas le chagrin de voir ce résultat, car il mourut en 1611, huit ans avant la publication de cette histoire critique, et soutenant toujours l'antiquité de son œuvre.
Ceci se passait sous Philippe III., gouverné, de même que l'Espagne, par le duc de Lerme. Dix ans plus tard Philippe IV. montait sur le trône, encore mineur, sous la tutelle du duc d'Olivares, qui créait comte de la Roca, un des plus habiles écrivains de pastiches trompeurs qu'ait produits l'Espagne.
"Don Juan Antonio de Vera y Zunîga" annonça qu'il avait découvert un in 4º imprimé à Burgos en 1499, renfermant cent et cinq lettres de Ferdinand Gomez de Cibdareal, médecin et confident du Roi Jean III., recueil intitulé: "Centon Epistolario." Cette correspondance, qui avait eu lieu entre 1425 et 1454, rapportait des faits très intéressants, et des détails anecdotiques sur des événements d'une haute importance. Pendant près de deux cents ans, ce livre réimprimé en 1775, par le secrétaire de l'Académie Historique d'Espagne, fut cité comme autorité dans maints ouvrages. Dans l'intervalle, l'esprit de recherches et d'examen avait fait des progrès. L'on analysa plus scrupuleusement, et l'on trouva d'abord que dans aucune chronique, histoire, ni correspondance, on ne rencontre le nom d'un Gomez de Cibdareal, médecin et confident du Roi Jean.
Cependant les renseignements sur la cour de ce souverain sont abondants. Ensuite aucun manuscrit de cette correspondance avec les principaux personnages du royaume, n'existe nulle part. Enfin tous les bibliographes s'accordèrent à dire que l'édition de Burgos de 1499 est fictive, et accuse une impression postérieure à 1600.
L'ouvrage présente aussi plusieurs anachronismes dans les faits et dans le style. On y rencontre des phrases et l'emploi de mots inconnus avant la première moitié du seizième siècle. Somme toute, la supposition d'auteur devint évidente, et fut duement constatée.
On voit, comme nous l'avons dit, que c'était vraiment en Espagne l'âge d'or des supercheries littéraires.
L'Italie et la France ne restaient pas en arrière dans la même voie.
semblait être la devise.
Martin Fumée, sieur de Genillé, publia en 1599, comme traduit du grec d'Athénagoras, philosophe Athénien, qui florissait vers la fin du deuxième siècle, "Les amours honnêtes de Théogone et de Charide; de Férécide et de Mélangénie."
Ce fut, comme presque toujours, l'impossibilité de trouver la moindre trace du texte grec de ce livre, qui éveilla les soupçons, et l'on reconnut bientôt que c'était encore là, une supposition d'auteur et un pastiche de romans connus.[51]
[51] Voir Struvius, De doctis impostoribus.
A propos de ce roman, rappelons ici la discussion qui n'est pas encore fermée, au sujet d'un autre roman grec, beaucoup plus célèbre, "Daphnis et Chloé," que quelques critiques regardent comme un pastiche élégant du neuvième siècle, œuvre ingénieuse et patiente d'un homme de goût, égaré dans la barbarie d'un âge ignorant. Consultez Les Romanciers Grecs et Latins, par Victor Chauvin, p. 134.
"Corpus putat esse, quod umbra est."
Une supercherie d'une toute autre importance fut pratiquée en Italie un peu plus tard.
Curzio Ingherami, érudit qui s'était occupé toute sa vie d'antiquités, publia des fragments d'histoire étrusque soi-disant écrits par un certain Prosper Fesulanus, en l'an 700 de Rome.
On y établissait entr'autres faits historiques, qu'il y avait eu des rapports entre les Etrusques et les Hébreux; que le roi David avait imité, dans ses écrits, ceux de Noé et de ses descendants. Cette chronique rapporte même des discours et des anecdotes de Noé.[52]
[52] D'Israeli, "Curiosities of Literature," tom. iii.
Léon Allatius et Henri Ernst eurent beau donner des preuves de la fausseté de cet ouvrage. Ingherami défendit l'authenticité de sa découverte, en faisant imprimer à Florence, en 1637, un gros in 4º intitulé, "Discorso sopra l'opposizione fatte all'antichità Toscane." Attaqué de nouveau avec renfort d'arguments, il céda, et s'excusa, en disant qu'il s'en était laissé imposer par un faussaire. Ceux qui se sont occupés de la question, pensent qu'il y a des raisons pour croire en sa bonne foi.[53]
[53] Dictionnaire Critique de Bayle, et Huet: Traité de l'origine des Romans.
Le souvenir de cette invention était presque effacé, lorsqu'un aventurier sicilien, Joseph Valla, annonça qu'il avait découvert les livres de Tite-Live qui nous manquent. C'était une traduction en Arabe qu'il avait achetée d'un Français, lequel avait enlevé le manuscrit des rayons de la bibliothèque de Constantinople.
Il ajoutait qu'il possédait aussi un codex, provenant de la même source, et contenant l'histoire de la Sicile durant la domination des Arabes. Comme il montrait les manuscrits arabes, il obtint la confiance, et ces trésors historiques attirèrent honneurs et pensions sur leur heureux possesseur. Le roi de Naples lui fournit de l'argent pour continuer ses recherches. Enfin, un volume fut publié, mais un orientaliste découvrit, peu après, que le texte du manuscrit arabe sur la Sicile avait été falsifié, page par page, et presque ligne par ligne. L'original ne contenait autre chose qu'une histoire de Mahomet et de sa famille.
Valla, condamné à l'emprisonnement et menacé de la torture, avoua sa malheureuse supercherie.[54]
[54] Il y eut plusieurs savants de ce nom: 1er Laurent Valla, au XVme siècle, qui réfuta la prétendue donation de Constantin; 2me George Valla, qui fleurit vers la fin du même siècle, et expira comme l'hérésiarque Arius; 3me Nicolas Valla, à la même époque, traducteur de l'Iliade et d'Hésiode. Notre faussaire a été oublié par Bayle. Voir "Curiosités Littéraires," par Lalanne.
Le Portugal, à son tour, vit le pastiche s'emparer d'un petit chef-d'œuvre, les Lettres Portugaises, écrites vers 1663, par Mariana Alcaforada, et tellement admirées dans le siècle de Louis XIV., qu'elles étaient comparées à celles d'Héloïse à Abailard. La meilleure édition en a été donnée par M. de Souza,[55] qui démontra l'authenticité des cinq premières, mais qui émit l'opinion que les sept autres n'étaient qu'un pauvre pastiche fabriqué par un écrivain français, dans un but de spéculation de librairie.[56] C'est un mêlange d'affectation et de recherche en contradiction avec les usages portugais.