[55] Paris: F. Didot. 1824. In 12º.

[56] Consultez, à ce sujet, "l'Histoire Littéraire du Portugal et du Brésil," par M. Ferdinand Denis, ouvrage devenu rare et qui mériterait d'être réimprimé.

Les écrivains de faux mémoires, tels que nous en verrons un si grand nombre au dix-neuvième siècle, avaient déjà un modèle à suivre dès le dix-septième.

Sandras de Courtilz, né en 1644, fut célèbre en ce genre. Il composa les Mémoires de D'Artagnan,[57] de la Marquise de Fresne, de La Fontaine, du Marquis de Montbrun, etc. Sa manie était poussée si loin, qu'il publiait parfois de faux mémoires lorsque les véritables existaient: tels sont ceux du Marquis de Langallerie, sur la guerre d'Italie, écrits par lui-même dans sa prison à Vienne, et publiés par Gautier de Fagel, en 1743.[58]

[57] Lesquels Alexandre Dumas n'a fait que copier dans ses "Trois Mousquetaires."

[58] Niceron a consacré un article à Sandras de Courtilz, ainsi que Quérard, dans ses "Supercheries Littéraires," tome ii. p. 523.

Toutes les productions semi-historiques de cet auteur fécond ne méritent aucune confiance.

Arrêtons-nous ici un moment à des suppléments d'auteur, véritables pastiches, parcequ'ils ne furent jamais avoués par ceux qui les composèrent avec l'intention de tromper le public.

Aujourd'hui, l'authenticité de plusieurs fragments ajoutés au roman satirique de Pétrone, n'a plus de partisans; mais il y eut une époque où ils soulevèrent les passions de la critique, et passèrent par des phases assez curieuses pour nous engager à entrer dans quelques détails.

On sait que c'est au Pogge, ce célèbre dénicheur de manuscrits anciens, que nous devons la première connaissance d'un livre de Pétrone,[59] découverte encore bien partielle, car il paraît que les nombreux écrivains qui n'ont cessé de citer cet auteur pendant les six premiers siècles de notre ère, avaient des textes beaucoup plus complets que les nôtres.

[59] 1380-1459.

Un très-ancien manuscrit, provenant des dépouilles du sac de la ville de Bude, lorsqu'elle fut prise par le fameux Mathias Corvin, passa de la bibliothèque de ce prince, dans celle de Pierre Pithou.[60]

[60] 1539-1596.

Ce savant le compara avec d'autres manuscrits du Satyricon, et trouva qu'il contenait des additions importantes. Comme il n'y avait pas le moindre doute sur son authenticité, il le publia. Les commentaires qui suivirent cette publication, excitèrent la curiosité, et les savants ambitionnèrent la gloire de compléter l'œuvre de Pétrone. C'est alors que Jean Lucius, de Frau, en Dalmatie, publia à Padoue, en 1664, un nouveau manuscrit découvert dans la bibliothèque de Nicholas Cippi. Il contenait un fragment inconnu considérable,[61] qui fut reproduit par les presses des principales villes de l'Europe.

[61] Il commence par les mots: "Ipse nescit quid habent" (chap. 37), et finit par: "Ex incendio fugimus" (chap. 78), ce qui fait 41 chapitres, (moins le 55me déjà connu), sur les 141 qu'on trouve dans le Pétrone de Burmann et dans celui d'Anton.

On mit une ardeur extrême à attaquer l'authenticité du manuscrit de Frau. On s'imagina que les additions n'étaient qu'un jeu d'esprit de quelque savant, qui avait su imiter le style de l'auteur latin. Enfin, le célèbre Lyonnais, Jacob Spon, se convainquit, après avoir soigneusement examiné le manuscrit, que le fragment nouveau était bien authentique, et cette opinion fut généralement adoptée.[62]

[62] Voir "Nouvelles recherches historiques et critiques sur Pétrone," par J. E. Pétrequin. 1 vol. gr. in 8º. Paris: Ballière. 1869.

L'œuvre encore incomplète de Pétrone en était là, lorsqu'en 1693, François Nodot, officier français, publia à Paris, un Satyricon soi-disant complet d'après le manuscrit original d'un renégat grec, manuscrit d'une antiquité de mille ans, et acheté durant le siège de Belgrade.

Malheureusement on ne put jamais obtenir de voir ni l'original, ni la copie que Nodot dit avoir prise. Les débats prouvèrent que nous n'avions ici qu'un véritable pastiche, et même un pastiche maladroit d'après une savante critique.[63]

[63] Voir "Observations sur le Pétrone trouvé à Belgrade en 1688, et imprimé à Paris, en 1693, et à Lyon, l'année suivante," 1 vol. in 12º, de 214 pages.

Cela n'a pas empêché que tous les éditeurs de Pétrone depuis 1693, jusqu'aujourd'hui, ont cru devoir reproduire les fragments de Nodot, parcequ'ils remplissent ingénieusement les lacunes du récit. Néanmoins tous s'accordent à les déclarer supposés.

Ce fut Basnage qui poussa le cri d'alarme, dès que le Pétrone de Nodot vit le jour. Celui-ci se défendit d'être l'auteur de ces additions, avec une ténacité qui ne s'est jamais démentie. L'auteur des Matanasiennes, que nous avons déjà cité, conjecture que cette dénégation pourrait bien être fondée, et montre qu'il y a des probabilités pour croire que ces derniers fragments furent composés par Nicolas Chorier, auteur de l'Aloysia, et par son ami P. Linage.

Depuis longtemps les discussions relatives au Pétrone de Nodot avaient cessé, et la question était chose jugée, lorsque l'attention des érudits fut réveillée en 1800, par la publication d'un nouveau passage de l'auteur latin, trouvé, disait-on, dans la bibliothèque de Saint-Gall. Il remplissait la lacune que l'on soupçonnait dans l'endroit du chapitre 26, où Encolpe regarde avec Quartilla, par les fentes de la porte, les jeux de Giton et de la petite Pannychis.

Ce fragment n'est qu'un pastiche, dit Charles Brunet, dans son "Manuel du Libraire;" mais l'auteur, caché sous le nom de Lallemand, a imité avec tant de perfection l'esprit et la manière de Pétrone, que plusieurs savants s'y trompèrent d'abord.[64] Le véritable auteur était Joseph Marchéna, littérateur espagnol, employé dans l'administration de l'armée du Rhin.[65] Encouragé par ce premier succès, il fit ensuite imprimer chez Firmin Didot, un prétendu fragment de Catulle, qui cette fois ne trompa personne:[66]

[64] Noël, dans son édition de Catulle, a reproduit le morceau qu'il considère aussi comme une parfaite imitation de l'original. Il est omis dans la traduction de Pétrone, par Heguin de Guerle, mais texte et traduction sont donnés dans le Pétrone de Baillard, publié sous la direction de Nisard.

[65] G. Peignot a décrit l'historique des supercheries de Nodot et de Marchéna, dans son "Dictionnaire raisonné de Bibliologie," et dans son "Répertoire de Bibliographie Universelle."

[66] Frédéric Schoell, Répertoire de la Littérature ancienne, 2 vols. 8º. Paris, 1803.

"Fructu non respondente labori,"

comme dit Ovide.

Afin de résumer tout ce qui regardait les pastiches de Pétrone, nous avons interrompu l'ordre chronologique de notre récit. Revenons à la fin du dix-septième siècle.

On sait que Louis Racine avait fait des notes marginales à de fausses lettres de Madame de Maintenon, si parfaitement imitées, que ces notes sur les détails qu'elles renferment, ont été reconnu fondées de tous points. Voltaire, que l'on retrouve partout, quelque sujet que l'on traite, s'est moqué de ces lettres et des pastiches en général, dans son "Commentaire Historique" qui n'a pas été reproduit dans toutes les éditions: "En France, dit-il, nous avons eu de puissants génies à deux sols la feuille, qui ont fait des lettres de Ninon, de Maintenon, du Cardinal Alberoni, de la Reine Christine, de Mandrin, etc. Le plus naturel de ces beaux esprits était celui qui disait:[67] Je m'occupe à-présent à faire des pensées de La Rochefoucauld."

[67] Capron, dentiste très connu de son temps.

Après ce ton dédaigneux pour ceux qui composent des pastiches, soupçonnerait-on que Voltaire se fût laissé aller plus d'une fois à essayer de tromper le monde en ce genre? Trois lettres de Caius Memmius Gemellus à Cicéron,[68] présentées une fois au public comme traduites du latin en russe, sur un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, et du russe en français, furent réimprimées dans les "Questions sur l'Encyclopédie," où, pour mieux faire croire à leur authenticité, il prévient le crédule lecteur que les savants les ont reconnues pour être véritablement de Memmius. Dans une lettre à D'Alembert, du 27 Novembre 1772, Voltaire en parle dans le même sens, et soutient sa fraude, qui fut bientôt avérée. On peut dire que c'était là une plaisanterie; mais la bonne foi ne peut guère admettre que tant de précautions soient prises pour l'entourer de toutes les apparences de la vérité.

[68] Ce fut pour ce Memmius que Lucretius Carus composa son grand poème, "De naturâ rerum."

Si Voltaire est, d'après Quérard, l'écrivain français qui a poussé le plus loin la manie de la supposition d'auteur et du pseudonyme, il s'est néanmoins laissé prendre au même piège. On lit dans sa "Philosophie de l'Histoire:" "Un hasard fort heureux a procuré à la bibliothèque de Paris, un ancien livre des Brames, c'est l'Ezour-Védam, ou commentaire des Védas, écrit avant l'expédition d'Alexandre dans l'Inde. C'est un des plus précieux manuscrits de l'Orient." Il en reparle encore dans La Défense de mon oncle.

Or cet "Ezour-Védam" que le Baron de Sainte-Croix publia en français, en 1778, n'est qu'un pastiche religieux.

Le manuscrit sanscrit, bien loin de renfermer la véritable doctrine des anciens Brahmes, tend à saper cette doctrine pour la remplacer par celle du Christianisme.

Les savants ont établi que ce prétendu commentaire des Védas a été fabriqué par quelque missionnaire catholique, mettant en pratique le veris falsa remiscet d'Horace. On a trouvé dans la bibliothèque des missionnaires à Pondicherry d'autres parties des Védas, travesties de la même manière.[69]

[69] Voir Asiatic Researches, vol. xiv., Calcutta, 1822, in 4º, où l'on trouve à ce sujet une notice de Francis Ellis.

La traduction française de ce faux Ezour-Védam, avec observations préliminaires de 172 pages, et des éclaircissements historiques de 259 pages, 2 vols. in 12º, Yverdon, imprimerie de M. De Felice, 1778, est devenu un livre fort rare. Il existe aussi une traduction allemande.

Une supercherie à peu près du même genre a trompé le savant sanscritiste, Sir William Jones. Un Hindou, désireux de s'attirer la faveur des pieux Européens, composa un pastiche d'un nombre de versets du Purana, dans lesquels il introduisit l'histoire de Noé et de ses enfants, sous la désignation de Satyavatra. Il communiqua ce travail au capitaine Wilford, lequel en fit part à Sir William Jones, qui en donna une traduction comme un fragment des plus curieux. Ce ne fut qu'après la collation de plusieurs manuscrits des Puranas, qu'on s'aperçut de la fraude.[70]

[70] "Curiosities of Literature," par Isaac d'Israeli.

Malheureusement toutes ces fraudes n'ont pas été découvertes si vite.

Une publication qui attira l'attention publique au dix-huitième siècle, trompa les historiens pendant vingt ans. Ce fut la Rym-Kronyck, etc. door Broeder Klaas Kolyn, publiée dans les "Analecta Belgica," de Gérard Dumbar, et attribuée à un Bénédictin de l'Abbaye d'Egmont, près de Haarlem, qui vivait vers la fin du douzième siècle. Cet ouvrage obtint la confiance générale, et on le cita dans nombre de travaux historiques. A la longue cependant le doute s'éveilla, et enfin les recherches de Wagenaar, de Van Wyn, et d'autres critiques, prouvèrent que le moine était bien innocent dans cette cause, et que c'était l'œuvre d'un avocat de Bois-le-Duc, nommé Henri Graham, aidé d'un graveur, Regnier de Graaf. Ce fut ce dernier qui révéla la vérité, lors de la vente à Corneille van Alkemade, du manuscrit original.[71]

[71] Voir Foppens, "Bibliotheca Belgica;" Van Wyn, "Loisirs Domestiques;" et Ypey, "Histoire de la Langue Hollandaise."

La France, au siècle dernier (et durant celui-ci, comme nous le verrons bientôt) a été peut-être de tous les pays, le plus fécond en pastiches et en supercheries littéraires, comme le prouvent suffisamment les travaux bibliographiques de l'infatigable Quérard.

De 1757 à 59 l'habile ministre de Louis XV., Choiseul, composa, dans un intérêt politique, un curieux pastiche dans une collection de lettres supposées écrites d'Amérique par le général français, Marquis de Montcalm, à son cousin M. De Berryer, résidant en France. On y trouve une très-juste appréciation de la situation des colonies d'Amérique, et une prédiction bien nette de la Révolution qui se préparait. Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux continents. Bancroft, dans son Histoire des Etats Unis, les qualifie nettement de contrefaçon.[72]

[72] Vol. iv. chap. ix. page 128, en note. Voir aussi Notes and Queries, 4me Série, viii., Novembre 11, 1871, page 397.

Les Mémoires de Bachaumont rapportent qu'en 1773, un pamphlétaire inconnu, hostile aux derniers ministres de Louis XV., fit paraître une soi-disant lettre du père Caussin au Cardinal de Richelieu, qui contrefaisait merveilleusement le style figuré de ce temps-là, ainsi que la manière du vieux Jésuite. Elle peut être considérée comme un pastiche remarquable, ajoute notre auteur.

Nous avons déjà signalé un des plus fameux pasticheurs de cette époque, Courtilz de Sandras.[73]

[73] A notre époque il a trouvé un continuateur du genre, qui, par sa prodigieuse fécondité, a surpassé son modèle, nous voulons parler de Lamothe-Langon, au sujet duquel on peut consulter Quérard.

Lors de la nouveauté du poème de Voltaire, "La Guerre de Genève," la société de Paris courut après les chants épars de cet ouvrage, dont on avait le premier sans le second, le troisième sans le quatrième. C'est alors que Cazotte imagina de donner le septième chant de la Guerre de Genève, pour satisfaire l'impatience du public, et pour jouer un tour au poète. Il l'intitula septième chant, pour flatter l'espérance des amateurs auxquels il eut la satisfaction d'entendre dire, trompés qu'il étaient, que puisqu'il y avait sept chants, on pouvait se flatter d'en avoir au moins douze.

Pendant huit jours l'ouvrage passa pour être de la même main que le commencement.

On y suppose les événements des 5me et 6me chants qui n'ont jamais été faits par Voltaire. Vachine, la sorcière dont la baguette a causé les désordres précédents, métamorphose l'Ennui en brouillard épais qui s'appesantit sur la ville. Les dames de Genève pour se dérober à son influence, se sauvent à Ferney, chez Voltaire:—

"Déjà l'Ennui, par le bruit écarté,
Craignant bientôt d'entendre la trompette,
Abandonnait les murs de la cité:
Vers les Grisons méditant sa retraite,
Il s'éloignait d'un vol pénible et lourd,
Opprimant l'air qui lui livre passage.
Où vas-tu donc? es-tu fou? es-tu sourd?
Arrête-toi, retarde ton voyage,
Dit une voix dont il connaît l'accent.
Il reconnaît la sorcière, et descend."

"La Guerre de Genève, une des taches de la vieillesse de Voltaire, dit La Harpe,[74] misérable production, aussi mal conçue que mal écrite, eut pourtant un moment de succès, et donna lieu à un plaisant pastiche."

[74] "Cours de Littérature," tome iii., page 224, édition in 8º d'Agasse, an vii.

Pendant quelque temps, Horace parut être en France l'auteur ancien dont on affectionna de donner des pastiches au public. Sans parler d'une huitaine d'hexamètres placés à la tête de la dixième satire du 1er livre,[75] ni des vingt vers imaginés par je ne sais quel confrère de Nodot, pour remplir un vide que plusieurs avaient soupçonné dans l'ode à Manucius Plancus,[76] racontons la découverte de M. Edm. Ch. Genet,[77] frère de Madame Campan, de deux petites odes d'Horace, jusqu'alors inconnues. Elles avaient été trouvées par un prince Gaspar Pallavicini, dans un vieux manuscrit de Rome. On n'explique pas comment une copie passa du noble personnage à M. Genet.

[75] Voir l'édition de Dacier, et le Dictionnaire de Bayle, à l'article Lucilius.

[76] M. F. Parison dit les avoir trouvés écrits sur un vieil exemplaire d'Horace qui paraissait avoir appartenu à G. Bachet de Méziriac:—Auraient-ils été fabriqués par le savant académicien?" suggère l'auteur du pamphlet d'où nous tirons ces renseignements.

[77] Alors jeune secrétaire d'ambassade, et qui devait être plus tard ministre de France aux Etats Unis, où il présenta au Président Jackson, une fausse médaille de Jules César qu'il prétendit avoir déterrée.

Quoiqu'il en soit, celui-ci s'empressa de communiquer cette précieuse trouvaille au savant d'Ansse de Villoison, qui les inséra dans les notes d'une édition de Daphnis et Chloé dont il s'occupait alors. Ces deux odes nouvelles étant venu à la connaissance du prince Egon de Furstemberg, qui faisait imprimer à Prague une édition de luxe d'Horace,[78] il les intercala dans son texte.

[78] Deux volumes in 8º. Cette édition publiée sans date, et sans nom d'imprimeur, était entièrement destinée à des présents. C'est un livre d'une excessive rareté.

Lemaire, Van der Bourg et d'autres ont montré que ces vers ne peuvent être attribués au grand poète romain, et que même le prince Pallavicini ne fut pas le plus adroit des faiseurs de pastiches, car nul autre ne doit être réputé coupable de la composition de ces vers que cet homme de loisir trouva tout simple de mettre sur le compte d'Horace.[79]

[79] Voir sur toute cette affaire une curieuse brochure anonyme, intitulée: "Une imposture littéraire, appendice aux Mêlanges Philologiques de Chardon de la Rochette, d'après son manuscrit complété par P. F. T. Servan de Sugny; in 8º de 39 pages." Ces deux odes pastiches ont trouvé place dans l'édition polyglotte d'Horace, par Monfalcon.

"Habet sua quisque pericula lusus."

On a du reste de lui, d'autres essais en ce genre.

Il est possible qu'il ait été encouragé par le succès des Lettres de Ganganelli (Clément XIV.), fabriquées par le Marquis de Caraccioli, et publiées en 1779. Tout le monde en a été longtemps la dupe. Il en fut de même des vigoureux pamphlets qui rendirent Boulanger odieux aux catholiques, et dont Damilaville était l'auteur, comme maintenant on le sait à n'en pas douter.[80]

[80] Nodier, "Questions de Littérature Légale," page 74.

Une des plus heureuses supercheries de la dernière moitié de ce siècle, fut la chanson attribuée à Marie Stuart:—

"Adieu! plaisant pays de France,
O ma patrie
La plus chérie,
Qui a nourri ma jeune enfance."

Elle parut pour la première fois en 1765, dans l'Anthologie Française (4 vol. 8º.), comme tirée du manuscrit de Buckingham, et la supposition fut répétée jusque dans la première édition de la Biographie Universelle de Michaud. Cependant dans le volume de Septembre 1781, de l'Esprit des Journaux,[81] on prouve déjà que la Reine d'Ecosse, qui n'a jamais fait que de très pauvres vers, ne peut être l'auteur de ceux-ci.

[81] "Mêlanges d'Histoire et de Littérature," par M. De Villenfagne.

Philareste Chasle,[82] Viollet-le-Duc,[83] et Sainte Beuve,[84] eurent beau répéter la même chose, M. Dargand, dans une vie de Marie Stuart, publiée il y a peu de temps, persiste à dire: "Ces vers sont désormais inséparables du nom de cette reine, qui les acheva quelques semaines plus tard à Holyrood."

[82] Revue des deux mondes, du 1er Juin 1844.

[83] Bibliothèque Poétique, 2ième Partie, page 20.

[84] "Derniers Portraits Littéraires," page 63.

M. Feuillet de Conches a également donné quelques détails sur ces vers, dans ses Causeries d'un Curieux, tome iv., page 424.

Il faut restituer ces vers à un journaliste, Meunier de Querlon, fabricant d'autres pastiches ingénieux,[85] et qui finit par avouer son innocente fraude, dans une lettre à Mercier de St Léger.

[85] Voir "Les Innocentes Impostures, ou Opuscules par M——." Magdebourg, 1761.

"L'Esprit dans l'histoire," par Ed. Fournier, page 111.

La fille de Querlon, dont la mémoire anecdotique était encore fraîche, dans un âge avancé, s'égayait volontiers sur la crédulité publique, à propos des suppositions d'auteur et des pastiches de son père. Celui-ci avait puisé l'idée dans Brantôme qui fait exprimer en prose, à Marie Stuart, les mêmes regrets, presque dans les mêmes termes que l'Anthologie lui prête en vers.

N'oublions pas, à propos de cette chanson supposée, de rappeler des pastiches vraiment tragiques, des vers et des lettres de cette reine d'Ecosse, qui ont principalement contribué à sa condamnation. L'innocence ou la culpabilité de Marie Stuart est une question historique qui dépend de l'authenticité ou de la fausseté d'une correspondance avec le Comte de Bothwell, son troisième mari.

Cette correspondance était renfermée dans un coffret d'argent ayant appartenu à François II., et que Bothwell oublia dans le château d'Edimbourg, lorsqu'il prit la fuite.

Deux publications récentes ont renversé l'accusation qu'avait soutenue M. Mignet, dans sa "Vie de Marie Stuart," et elles ont prouvé jusqu'à l'évidence, que les lettres et papiers qui ont formé la base de la condamnation, n'étaient que de mauvais pastiches et une coupable supposition d'auteur.[86] Ils furent forgés par les ennemis de la reine, surtout par le traître Buchanan, et l'on y énonce des sentiments et des faits, en contradiction directe avec la vérité.

[86] Voir: L. Wiesener, "Marie Stuart et le Comte de Bothwell." Paris, 1863. 8º. "Mary Stuart and the Casket Letters." By T. F. N., with an Introduction by H. Glassford Bell. London: Hamilton, Adams & Co. 1870. 8º. Voir aussi le Gentleman's Magazine de 1760.

L. Wiesener qualifie de la manière suivante les documents accusateurs: "Le mensonge y est flagrant partout; le mensonge par insinuation, le mensonge qui se ménage, en détournant le sens des faits, le mensonge qui les suppose hardiment, le mensonge qui, à propos, sait approprier à ses fins un lambeau de vérité, ou se cacher derrière elle, le mensonge qui s'attendrit, celui qui s'indigne, en un mot, un chef-d'œuvre de mensonge. Et c'est par de pareils documents que Mignet s'est laissé guider![87]

[87] L. Wiesener fournit les preuves de cet enchaînement de mensonges.

Les Lords se réunissent en armes contre la reine, au commencement de Juin, sous prétexte des faits mentionnés dans ces lettres; elle est faite prisonnière le 15 de ce mois, enfermée le 16 à Lochleven, et ce n'est que le 20 que se trouve le coffret! Le 26 Juin, une proclamation dénonce Bothwell, comme meurtrier de Darnley, et publie l'emprisonnement de la reine; mais nulle mention n'est faite de ces lettres si terriblement accusatrices.

Le 17 Juillet suivant, un acte du Conseil de Régence ôte à Marie Stuart sa liste civile, mais dans les motifs, rien encore quant aux lettres. Bien plus, dans tous les Conseils tenus par les révoltés, du 20 Juin au 4 Décembre, il n'y a pas la moindre allusion à ces pièces fatales. Un ambassadeur français arrive en Ecosse, le 23 Juin, pour prendre connaissance des causes de la captivité de la souveraine, mais on ne lui parle aucunement de cette correspondance. Throgmorton, l'envoyé de la reine Elisabeth, n'en sait rien non plus. Ce n'est que lorsqu'une assemblée générale a prié le Régent et les Lords du Parlement de faire connaître les causes de la détention de Marie, qu'il est enfin fait mention de ces coupables lettres, dans un acte du Conseil secret du 4 Décembre 1567, et c'est le 20 Juin que le coffret avait été trouvé!

La reine d'Angleterre demande qu'on lui communique ces documents, et on en transmet une traduction en Anglais, sous prétexte que plusieurs sont écrites en écossais, dialecte ignoré de Marie. Enfin l'accusée elle-même, malgré ses demandes réitérées, ne put jamais obtenir de voir ces pièces, même en copie, quoiqu'elle déclarât pouvoir prouver leur fausseté. En effet, le contenu montre à l'évidence que Buchanan les traduisit en latin, sur un texte écossais, et nous venons de le dire, la reine ne parlait pas ce dialecte. Ce qui démontre encore mieux la fraude, c'est que le régent Murray soutint plus tard, à Londres, que les originaux étaient en français, assertion contradictoire. Jamais ces originaux ne furent communiqués, jamais ils ne furent imprimés, et ils disparurent dès le seizième siècle, ne laissant subsister que les menteuses accusations de Buchanan.

Mignet, dans son ouvrage cité plus haut, a consacré l'appendice G. de son premier volume, à l'examen de l'authenticité de ces lettres de Marie Stuart, et il se pose ces deux questions:—1. Les copies qui nous restent de ces documents, sont-elles conformes, quant au contenu, aux originaux perdus ou détruits? 2. Ces originaux étaient-ils de la main de Marie?

Mignet répond affirmativement; mais le professeur Wiesener démontre sans réplique que c'est sans preuves valables.[88]

[88] Ces cassettes supposées, de lettres d'amour, ont, à plusieurs reprises, servi à calomnier d'illustres personnages. La prétendue cassette de Monsieur le Grand, renfermant les poulets écrits à Saint-Mars, a répandu, de son temps, de cruelles médisances. N'en fut-il pas de même, plus tard, des mille mensonges sortis de la merveilleuse cassette de ce fat de Lauzun? Une des plus cruelles de ces inventions, moins atroce pourtant que les lettres à Bothwell, fut la cassette du surintendant Fouquet. Louis XIV, seul avec sa mère et Le Tellier, virent les véritables lettres de cette cassette, et celles qui auraient causé trop de scandale, furent brûlées. Néanmoins les passions du moment et l'envie en répandirent bientôt de supposées, en profusion. Voir: Causeries d'un Curieux, tome ii. page 503.

Après cette digression rétrospective que le pastiche de Meunier de Querlon nous a mis en mémoire, revenons à la fin du 18me siècle, et parlons d'une supposition d'auteur et de pastiches qui ont fait grand bruit, et sur le compte desquels on ne sait la vérité que depuis très-peu de temps.

La question avait été examinée par les plus célèbres critiques; mais récemment M. Antoine Macé l'a résolue par la publication de documents inédits.[89]

[89] "Les Poésies de Clotilde de Surville, études nouvelles, suivies de documents inédits," par Antoine Macé. Grenoble, 1870. Un vol. in 8º.

L'abbé Brizard ne produisit pas un aussi long doute par son Fragment de Xénophon, trouvé dans les ruines de Palmyre, et qu'il publia en 1783.

Comme c'est une des curiosités de l'histoire des pastiches, donnons un résumé de la discussion. M. Raynouard, dans le Journal des Savants, n'hésite pas à mettre les poésies de Clotilde sur la même ligne que les inventions du poète anglais Chatterton et que les Poésies Occitaniques, habile pastiche du style des troubadours, publié par Fabre d'Olivet, précisément à la même époque, et chez le même éditeur chez lequel Vanderbourg avait fait paraître son recueil.

Villemain déclare que ces œuvres de Clotilde sont une petite construction gothique élevée à plaisir par un moderne architecte. Daunou et Ségur suivent la même opinion.

Sainte Beuve consacre à cette question une étude spéciale: "M. De Surville, dit-il, profita de l'espèce d'engouement qui, pendant plus de trente ans,[90] et jusqu'en 89, s'attachait à la renaissance de la vieille poésie française, sous sa forme naïve et chevaleresque. Rien ne manquait en l'air, en quelque sorte, pour susciter ici ou là un Surville."

[90] Qu'on lise comme un exemple du roman pastiche de cette époque, et qui eut un instant de grande vogue: "L'Histoire amoureuse de Pierre le Long et de Blanche Bazu," par Sauvigny.

Enfin aux yeux de la critique, la question paraissait décidée, résolue, tranchée définitivement. Quoique les écrivains que nous venons de nommer ne s'entendent pas sur l'auteur de ces poésies, les uns les donnant au Marquis de Surville, les autres à Vanderbourg, tous s'accordent du moins à proclamer qu'elles sont de fabrication moderne, et n'ont rien d'authentique.

Dans le Journal de l'Instruction Publique,[91] M. Macé commence par analyser vingt-huit documents inédits, d'une authenticité qui défie tout soupçon, et toute espèce de doute. Il en déduit que tous les critiques précédents se sont trompés. Il examine les jugements, les opinions et les systèmes accrédités jusqu'alors, par des écrivains qui sont justement célèbres, mais auxquels manquaient les pièces du procès. Il prouve la faiblesse des arguments les plus convainquants: d'abord que ces poésies sont trop parfaites pour le 15me siècle; que l'orthographe est fautive; que l'auteur observe des règles de versification que ce siècle ne connaissait pas, etc. etc. etc.

[91] Tome xxxii. des 31 Janvier, 4 Février, et 23 Mars, 1863.

Quant aux faits vraiment irréfutables comme, par exemple, que dans cette œuvre on combat le système astronomique de Ptolémée, en faveur de celui de Copernic, qui n'était qu'un tout jeune enfant, même à la fin de la longue vie de Clotilde; 2º, qu'on y réfute les doctrines matérialistes de Lucrèce, dont le poème ne fut retrouvé que l'année même de la naissance de Copernic (1473); 3º, qu'on y fait mention des sept satellites de la planète de Saturne, qui n'ont été découverts et observés qu'aux 17me et 18me siècles, par Huyghens, D. Cassini et W. Herschell, ces trois arguments, en apparence formidables, sont réduits à néant par la simple raison que les pièces où se trouvent tous ces faits, n'existent pas dans la première édition des poésies de Clotilde, donnée par Vanderbourg, en 1803.[92] On ne les rencontre pour la première fois que dans une publication faite en 1826, sous le titre de: "Poésies inédites de Clotilde de Surville, par M. M. De Roujoux et Nodier."

[92] Paris, Nepveu éditeur, in 8º, in 12º, et in 18º, avec gravures d'après Colin, élève de Girodet. Ce même libraire Nepveu publia, en 1824, une nouvelle édition du recueil livré au public par Van der Bourg, mais les pastiches de Nodier-Roujoux ne s'y trouvent pas davantage.

"Il est très curieux, fait observer Sainte Beuve, de voir Nodier se faire le champion de Clotilde, au point de publier en son honneur ses poésies inédites, tandis que dans ses 'Questions de Littérature Légale,' il attaque leur authenticité, et il les attribue au Marquis de Surville."[93]