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Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique / Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages cover

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique / Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Chapter 47: AVIS.
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About This Book

This work presents a detailed examination of the climate and soil of the United States, enriched by the author's observations from extensive travels across the country. It discusses the social conditions, laws, and customs of the American populace, contrasting them with European experiences. The author reflects on the historical context of colonization, the influences of various immigrant groups, and the evolution of American society post-independence. Additionally, it addresses the political dynamics between different regions, the impact of economic interests, and the ideological divides that shaped the early years of the nation. The text serves as both a travelogue and a socio-political analysis of early American life.

Il existe cette autre analogie entre les sauvages de l’Amérique et les montagnards de la Corse, que les villages des uns et des autres sont ordinairement formés de maisons éparses et distantes, en sorte qu’un village de cinquante maisons occupera quelquefois un quart de lieue carré. En recherchant les motifs de cette coutume totalement contraire à celle des pays d’Orient, j’ai trouvé que pour le sauvage américain ils sont l’aversion d’être observé et gêné par ses voisins, et surtout la défiance des embûches dont il pourrait être investi par suite de haines connues ou dissimulées, et d’offenses même involontaires envers des hommes aussi irritables et aussi ombrageux, qu’il se connaît lui-même. Une expérience journalière leur donne une si mauvaise opinion les uns des autres, les rend si soupçonneux, si défiants, qu’ils se rencontrent le moins possible, et ne sortent jamais qu’en armes. Le terrible usage des vindettes ou vengeances de talion, qui est commun à tous les sauvages, ajoute encore à ces motifs de précaution et de cautèle. Ceux qui connaissent la Corse savent si les mêmes usages, les mêmes habitudes, y ont des causes différentes; et si cette comparaison, qui pourrait se continuer sur bien d’autres objets, semblait fâcheuse et mortifiante, je demanderai si c’est au peuple, victime de son ignorance et de ses passions, que s’adresse le reproche de ses maux, ou à ce gouvernement génois qui les maintint ou les causa par l’un des régimes les plus pervers que présente l’histoire. Pour moi, que la douceur du climat et la fécondité du sol, en certaines parties, avaient attiré dans cette île avec l’intention d’y former un établissement agricole d’un genre singulier[191], je me suis convaincu pendant un an d’étude et de séjour, qu’il ne manquait à ce peuple, digne d’un meilleur sort, que cinq ou six institutions fondamentales, calculées sur sa situation, pour en faire un peuple aussi industrieux, aussi policé qu’aucun autre, puisqu’il a des moyens intellectuels aussi parfaits que j’en aie rencontré dans aucun pays, et que son sol est beaucoup plus productif que l’on n’en a communément l’opinion; mais trouver en trois siècles 30 années continues d’un gouvernement pacifique et législateur, voilà le bienfait dont les dieux furent toujours avares.

Ce que j’ai exposé des motifs de guerres entre peuples sauvages, fait assez sentir qu’elles doivent être fréquentes et presque habituelles; et déja c’est une raison de les rendre cruelles, puisque l’habitude de verser le sang, ou seulement de le voir verser, corrompt tout sentiment d’humanité; mais à cette raison s’en joignent plusieurs autres très-actives, dérivées du fond et des accessoires du sujet.

1º L’égoïsme ou esprit de personnalité que chaque sauvage porte dans ces guerres; égoïsme fondé sur ce que chaque membre de la peuplade, vu l’état indivis du territoire, considère le gibier en général comme le moyen fondamental de sa propre subsistance, et par conséquent se regarde comme attaqué ou menacé dans son existence par tout ce qui tend à détruire ce moyen.

Chez les nations policées et riches en propriétés particulières, la guerre est un mal qui n’attaque immédiatement qu’une fraction souvent assez faible de la masse totale, et qui n’enlève à la majorité, sous le nom de tributs, qu’une partie de biens et de jouissances dont elle peut rigoureusement se passer. Il est donc naturel qu’un tel genre de guerre n’excite que des passions faibles dans ses moteurs et dans ses instruments qui se battent et se font tuer, moins par nécessité que par vanité, et par une sorte de commerce qui leur donne de l’honneur et de l’argent.—Au contraire chez les peuples sauvages, pauvres et peu nombreux, la guerre met directement en péril l’existence de toute la société et de chacun de ses membres. Son premier effet est d’affamer la tribu; son second est de l’exterminer. Il est donc également naturel que chaque membre s’identifie étroitement au tout, et qu’il déploie une énergie portée à son degré extrême, puisqu’elle est stimulée par l’extrême besoin de la défense et de la conservation.

2º Une seconde raison de l’animosité de ces guerres, est la violence des passions, telles que le point d’honneur, le ressentiment, la vengeance dont chaque guerrier se trouve animé. Le nombre des combattants étant borné, chacun est exposé aux regards de ses amis et de ses ennemis; toute lâcheté y est punie d’une infamie dont la suite prochaine est la mort. Le courage y est stimulé par la rivalité des compagnons d’armes, par le désir de venger la mort de quelque ami ou parent, par tous les motifs personnels de haine et d’orgueil, souvent plus actifs que ceux de la conservation.

3º La nature des dangers de ces guerres, où l’on n’attend, ne reçoit, ne donne aucun quartier; le moindre des périls est de perdre la vie; car si le sauvage n’est que blessé ou fait prisonnier, sa perspective est d’être scalpé immédiatement, ou brûlé vif et mangé sous quelques jours. Veut-on savoir en quoi consiste le scalpe ou arrachement de la chevelure, écoutons un facteur anglais, Jean Long, témoin oculaire, qui a aimé la vie des sauvages et habité 20 ans parmi eux.

«Lors, dit-il, que le sauvage a abattu son ennemi, il lui saisit à l’instant une poignée de cheveux, la tortille fortement autour de son poing pour détacher la peau du crâne; puis lui appuyant le genou sur la poitrine, il tire le fatal couteau de sa gaîne, incise et cerne la peau tout autour de la tête, et avec les dents il arrache la chevelure à mesure que le couteau la détache; comme ils sont fort adroits, dit Jean Long, l’opération ne dure que deux minutes, et elle n’est pas toujours mortelle. L’on a vu, aux États-Unis, plusieurs personnes de l’un et de l’autre sexe qui y ont survécu, et qui seulement sont obligées de porter une calotte d’argent ou d’étain pour se préserver des atteintes du froid. Cette chevelure ou perruque est ensuite tendue sur trois cerceaux, puis lorsqu’elle est sèche, on la peint de vermillon, et c’est un trophée de gloire; l’honneur consiste à en avoir beaucoup.»

Je puis ajouter que la colonie de Gallipolis en a fourni un exemple dans la personne d’un Allemand.

Quant à être brûlé vif et mangé, il ne faut qu’avoir ouvert une relation quelconque des guerres des sauvages, pour savoir que le sort ordinaire des prisonniers de guerre est d’être attaché à un poteau près d’un bûcher enflammé, pour y être, pendant plusieurs heures, tourmenté par tout ce que la rage peut imaginer de plus féroce et de plus raffiné. Ce que racontent de ces affreuses scènes les voyageurs, témoins de la joie cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des enfants, de leur plaisir atroce à rivaliser de cruauté[192]; ce qu’ils ajoutent de la fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable des patients, qui non-seulement ne donnent aucun signe de douleur, mais qui bravent et défient leurs bourreaux par tout ce que l’orgueil a de plus hautain, l’ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant leurs propres exploits; énumérant les parents, les amis des spectateurs qu’ils ont tués, détaillant les supplices qu’ils leur ont fait souffrir, et les accusant tous de lâcheté, de pusillanimité, d’ignorance à savoir tourmenter, jusqu’à ce que tombant en lambeaux, et dévorés vivants sous leurs propres yeux par leurs ennemis enivrés de fureur, ils perdent le dernier souffle de la voix avec celui de la vie: tout cela, dis-je, serait incroyable chez les nations civilisées, et serait un jour traité de fable par la postérité lorsqu’il n’existera plus de sauvages, si la vérité n’en était pas établie par des témoignages incontestables. Chaque jour des exemples se passent encore dans l’Amérique au-delà du Mississipi, ont lieu d’année en année chez les sauvages de la Wabash, quelquefois même chez ceux de la Floride. Qu’après cela des rêveurs sentimentalistes viennent nous vanter la bonté de l’homme de la nature! Une erreur presque égale est celle des écrivains qui, comme Paw, supposent que ce peut être faute de sensibilité physique, que les sauvages supportent si patiemment de si effroyables tourments. Certes, il faudrait qu’ils fussent plus insensibles que des huîtres et des arbres! La vérité est que ce phénomène physiologique tient à un état particulier de l’ame, violemment exaltée par des passions; état dont nous voyons des exemples nombreux dans les martyrs religieux et politiques de toutes les nations et de tous les pays. Le sauvage, ainsi que ces martyrs, est dans la disposition d’ame que l’on appelle fanatisme, qui est une violente persuasion, une certitude aveugle d’avoir tout droit, toute vérité dans sa cause; de voir, du côté de ses ennemis, toute erreur et toute méchanceté; de n’admettre ni doute, ni raisonnement: par ces motifs, d’être profondément imprégné, ainsi que les martyrs, d’un sentiment d’orgueil qui, à ses yeux, l’élève infiniment au-dessus de ses bourreaux; qui établit entre lui seul et eux tous, une lutte d’amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera pas; et nous voyons dans la société que ce genre de lutte produit journellement les effets les plus exaltés, tels que ceux de la fureur du jeu, de la fureur de la guerre, des combats, des conquêtes, etc.—Le fanatisme des martyrs religieux a communément pour mobile l’espoir d’une autre vie: celui du sauvage manque de cet appui, et par cela même son courage est plus étonnant, a en quelque sorte plus de mérite; mais il a pour stimulant son désespoir et l’impossibilité de se sauver par une rétractation ou par une faiblesse; il ressemble à ces animaux qui, attaqués dans leur dernier point de retraite, se défendent sans aucun espoir d’échapper; et l’on sait quels prodigieux efforts la nature sait alors déployer chez les plus timides et chez les plus faibles. Chez le sauvage, c’est l’action cumulée du fanatisme et de la nécessité, et c’est sur cette double base que le Tartare Odin a pu élever sa religion forcenée; mais il n’en reste pas moins un problème physiologique très-intéressant à résoudre, savoir: quel est cet état singulier de nerfs, quel est ce mouvement du fluide électrique par lequel la sensibilité s’émousse ou s’exalte au point d’annuler la douleur. Cette question mériterait d’être un sujet de prix dans les écoles de médecine[193]; de même que c’en serait un autre digne des sociétés savantes qui s’occupent de morale, que de rechercher en quoi consiste la situation d’esprit appelée fanatisme: quelles sont ses causes disposantes et préparatoires, tant dans l’éducation que dans le tempérament? quels sont les moyens d’y remédier? comme aussi d’examiner si les effets du fanatisme appliqués à n’importe quelle opinion, sont plus pernicieux à l’individu et à la société, que l’esprit de doute, d’incertitude et de non crédulité?

4º Enfin, un dernier motif de férocité, dans les guerres des sauvages et dans tout leur caractère, est le système entier de leur éducation et la direction que, dès le plus bas âge, les parents s’efforcent de donner à leurs penchants. «Dès le berceau,» dit Jean Long (chap. VIII), «les mères s’attachent à inculquer à leurs enfants des sentiments d’indépendance. Elles ne les frappent ni ne les grondent, de peur d’affaiblir les inclinations fières et martiales qui doivent faire l’ornement de leur vie et de leur caractère. Elles évitent même de les contrarier en rien, afin qu’ils s’accoutument à penser et agir avec la plus grande liberté.»—J’ajoute qu’ici, comme dans tout le système de la vie sauvage, c’est encore le mobile de la conservation qui agit, car c’est pour se donner des défenseurs plus intrépides que ces mères gâtent ainsi leurs enfants, qui, un jour, selon la pratique générale de ces peuples, les mépriseront, les asserviront, et même les battront.—Tantôt elles emploient le temps des veillées à raconter les hauts faits, les traits de courage des parents, des héros de la tribu; comment ils tuèrent, scalpèrent, brûlèrent, pendant leur vie, tel nombre d’ennemis; ou comment ayant eu le malheur d’être pris, ils endurèrent avec un sublime courage les tourments les plus affreux; tantôt elles les entretiennent des querelles domestiques de la tribu; des griefs contre quelques voisins, des ménagements à garder pour s’en venger en temps opportun; et ainsi elles leur donnent à la fois des leçons de dissimulation, de cruauté, de haine, de discrétion, de vengeance et de soif de sang. Elles ne manquent pas de saisir les premières occasions d’un prisonnier de guerre pour faire assister leurs enfants au supplice, pour les styler à l’art de tourmenter, et pour leur faire partager le festin cannibale qui termine ces scènes. L’on sent quelle profonde impression doivent faire sur de jeunes cerveaux de telles leçons. Aussi leur effet constant est-il de donner aux jeunes sauvages un caractère indocile, impérieux, mutin, ennemi de toute contradiction, de toute contrainte, et cependant dissimulé, fourbe, et même poli; car les sauvages ont une étiquette de politesse aussi composée que celle d’un corps diplomatique; en un mot, elles parviennent à leur faire réunir toutes les qualités nécessaires à atteindre le but de leur passion dominante, la passion de la vengeance et du meurtre. Leur frénésie sur ce dernier article est un sujet d’étonnement et d’effroi pour tous les blancs qui ont vécu avec eux.

«L’on ne peut,» dit encore Jean Long (chap. VIII), «refuser aux sauvages une connaissance parfaite de la vie des bois: ils se dirigent sans soleil, sans étoiles, par l’aspect des arbres dont les branches sont toujours plus fortes du côté sud que du côté nord, et par la mousse qui s’attache au côté nord à l’exclusion de tout autre. Le sentiment de ce genre de supériorité leur donne l’opinion la plus orgueilleuse de leur intelligence: ils se regardent comme les plus fins et les plus sages de l’espèce humaine; ils ont un grand mépris pour nous autres blancs, et cependant les Virginiens, depuis vingt ans, les ont surpassés dans toutes leurs pratiques chasseresses et guerrières. Quand ils viennent en guerre avec nous, ils sont très-choqués si on ne suit pas leurs avis; le grand Washington lui-même a, par ce motif, encouru leur censure. Ils se moquent d’ailleurs de notre subordination, et trouvent ridicule que l’on puisse obéir à des chefs et à des rois. Toute dépendance leur est odieuse; ils s’offensent de toute contradiction; ils sont jaloux et envieux de toute préférence, soupçonneux de toute parole, de toute action; et une fois prévenus, ils ne se désabusent plus, et couvent une rancune implacable. L’on peut admirer leur courage intrépide, leur patience et leur fermeté; mais leurs meilleurs amis redoutent leur humeur exigeante, ombrageuse, facile à heurter, qui s’aigrit sans motif, sans bornes: flattez-les, ils sont insolents; réprimez-les, ils s’irritent; leur accordez-vous ce qu’ils veulent, ils demandent davantage; ils se font un droit de la moindre promesse; enfin les refuse-t-on une seule fois, tous les bienfaits sont oubliés, et ils deviennent de cruels ennemis. Leur soif du sang est surtout une rage inconcevable; elle les porte à traverser des espaces immenses, à souffrir des fatigues excessives, des famines cruelles pour avoir le plaisir infernal de tuer et de scalper; et ce qui n’est pas moins étrange, c’est le plaisir diabolique (voyez Carver, chap. IX et XVI, et le voyage de Hearne) qu’à leur tour ils trouvent à raconter les incidents de leur route et les tourments qu’ils ont fait endurer. Les plus terribles excès de maniaques n’égalent pas une telle férocité.»

Ainsi, en résultat, l’on peut dire que les vertus des sauvages se réduisent à un courage intrépide dans le danger, à une fermeté inébranlable dans les tourments, au mépris de la douleur et de la mort, et à la patience dans toutes les anxiétés et détresses de la vie. Sans doute ce sont là d’utiles qualités, mais elles sont toutes restreintes à l’individu, toutes égoïstes et sans aucun fruit pour la société; et de plus, elles sont la preuve d’une existence réellement misérable, et d’un état social si dépravé ou si nul, que l’homme n’y trouvant, n’y espérant aucun secours, aucune assistance, est obligé de s’envelopper dans le manteau du désespoir, et de tâcher de s’endurcir contre les coups de la fatalité.

Cependant, pourrait-on me dire, ces hommes dans leurs loisirs rient, chantent, jouent, vivent sans souci du passé comme de l’avenir; leur refuserez-vous plus de bonheur qu’à nous?—A ceci je répondrai comme Petite-Tortue: «Sans doute ils ont aussi leur manière de se trouver bien.» L’homme est un être si souple, si divers, les habitudes exercent sur lui un empire si puissant que, dans les situations les plus fâcheuses, il trouve toujours quelque attitude qui le repose, qui le console, et qui, par comparaison aux souffrances antérieures, lui paraît bien-être et bonheur; mais si rire, jouer et chanter constituent le bonheur, il faut que l’on m’accorde aussi que les soldats sont des être parfaitement heureux, puisqu’il n’est pas d’hommes plus insouciants et plus gais dans les dangers et à la veille des batailles; il faut que l’on m’accorde encore que dans ces derniers temps, dans la plus fatale de nos prisons, à la Conciergerie, les prisonniers étaient très-heureux, puis-qu’ils étaient généralement plus insouciants et plus gais que ceux qui les gardaient, que ceux qui craignaient le même sort: hors des prisons l’on avait des soucis, nombreux comme les jouissances que l’on désirait conserver. Dans les prisons, les soucis se réduisaient à un seul, celui de conserver la vie. A la Conciergerie, où l’on était condamné en attente ou en réalité, l’on n’avait plus de soucis pour rien; chaque instant de la vie devenait au contraire une acquisition, une conquête sur un bien que l’on regardait comme perdu. Telle est à peu près la situation du soldat en guerre, et telle est réellement celle du sauvage dans le cours de toute sa vie. Si c’est là le bonheur, malheur aux pays où l’on peut l’envier.

En suivant mon analyse, je ne me vois pas conduit à des idées plus avantageuses de la liberté du sauvage; je ne vois au contraire en lui qu’un esclave de ses besoins et des caprices d’une nature stérile et avare. Les aliments ne sont point sous sa main, son repos n’est point à sa volonté; il faut qu’il coure, qu’il se fatigué, qu’il endure la soif, la faim, le chaud, le froid, toutes les intempéries de l’air, selon les variations des saisons et des éléments; et parce que l’ignorance dans laquelle il naît, dans laquelle il est élevé, lui donne ou lui laisse une foule d’idées fausses et déraisonnables, de préjugés superstitieux, il est encore l’esclave d’une foule d’erreurs et de passions dont l’homme civilisé s’est affranchi par les sciences et par les connaissances de tout genre qu’a produites l’état social perfectionné.

Les limites de mon travail ne me permettant pas tous les développements que comporte cet intéressant sujet, je me bornerai à dire que plus on approfondit le genre de vie et l’histoire des sauvages, plus l’on y puise d’idées propres à éclairer sur la nature de l’homme en général, sur la formation graduelle des sociétés, sur le caractère et les mœurs des nations de l’antiquité. Je suis surtout frappé de l’analogie que je remarque chaque jour entre les sauvages de l’Amérique du nord et les anciens peuples si vantés de la Grèce et de l’Italie. Je retrouve dans les Grecs d’Homère, surtout dans ceux de son Iliade, les usages, les discours, les mœurs des Iroquois, des Delawares, des Miâmis. Les tragédies de Sophocle et d’Euripide me peignent presque littéralement les opinions des hommes rouges, sur la nécessité, sur la fatalité, sur la misère de la condition humaine, et sur la dureté du destin aveugle. Mais le morceau le plus remarquable par la variété et la réunion des traits de ressemblance, est le début de l’histoire de Thucydide, dans lequel il rappelle et trace sommairement les habitudes et la manière de vivre des Grecs, avant et depuis la guerre de Troie jusqu’au siècle où il écrivait. Ce fragment me semble si bien adapté à mon sujet, que je crois faire une chose agréable au lecteur en le lui soumettant ici, afin qu’il fasse lui-même la comparaison.

Extrait de l’histoire de Thucydide, traduction de Levêque, tom. 1, pag. 2, art. 2,

«Jusque vers le temps de la guerre du Péloponèse, le pays qui porte aujourd’hui le nom de Grèce, ne fut point habité d’une manière constante; mais il était sujet à de fréquentes émigrations, et ceux qui s’arrêtaient dans une contrée, l’abandonnaient sans peine, repoussés par de nouveaux occupants qui se succédaient toujours en plus grand nombre. Comme il n’y avait point de commerce, que les hommes ne pouvaient sans crainte communiquer entre eux, ni par terre, ni par mer; que chacun ne cultivait que ce qui suffisait à sa subsistance, sans connaître les richesses; qu’ils ne faisaient point de plantations, parce que, n’étant pas défendus par des murailles, ils ne savaient pas quand on viendrait leur enlever le fruit de leur labeur; comme chacun enfin croyait pouvoir trouver partout sa subsistance journalière, il ne leur était pas difficile de changer de place. Avec ce genre de vie, ils n’étaient puissants ni par la grandeur des villes, ni par aucun autre moyen de défense. Le pays le plus fertile était celui qui éprouvait les plus fréquentes émigrations: telles étaient les contrées qu’on nomme à présent Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponèse, dont il faut excepter l’Arcadie, et les autres enfin, en proportion de leur fécondité: car dès que, par la bonté de la terre, quelques peuplades avaient augmenté leur force, cette force donnait lieu à des séditions qui en causaient la ruine, et elles se trouvaient d’ailleurs plus exposées aux entreprises du dehors. L’Attique, qui, par l’infertilité de la plus grande partie de son sol, n’a point été sujette aux séditions, a toujours eu les mêmes habitants; et ce qui n’est pas une faible preuve de l’opinion que j’établis, c’est qu’on ne voit pas que des émigrations aient contribué de même à l’accroissement des autres contrées. C’était Athènes que choisissaient pour refuge les hommes les plus puissants de toutes les autres parties de la Grèce, quand ils avaient le dessous à la guerre, ou dans des émeutes: ils n’en connaissaient point de plus sûr; et devenus citoyens, on les vit, même à d’anciennes époques, augmenter la population de la république: on envoya même dans la suite des colonies en Ionie, parce que l’Attique ne suffisait plus à ses habitants.»

(P. 7, art. VI.) «Sans défense dans leurs demeures, sans sûreté dans leurs voyages, les Grecs ne quittaient point les armes; ils s’acquittaient armés des fonctions de la vie commune, à la manière des barbares. Les endroits de la Grèce où ces coutumes sont encore en vigueur prouvent qu’il fut un temps où des coutumes semblables y régnaient partout. Les Athéniens les premiers déposèrent les armes, prirent des mœurs plus douces et passèrent à un genre de vie plus sensuel.»

(P. 13, art. X.) «Sparte n’est pas composée de bâtiments contigus, mais la population y est distribuée par bourgades, suivant l’ancien usage de la Grèce.»

(P. 24, art. XX.) «Tel j’ai trouvé l’ancien état de la Grèce; il est difficile d’en démontrer l’exactitude par une suite de preuves liées entre elles: car les hommes reçoivent indifféremment les uns des autres, sans examen, ce qu’ils entendent dire sur les choses passées, même lorsqu’elles appartiennent à leur pays....

«Ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un, et que les Lacédémoniens ont un corps de troupes nommé Pitanate, bien qu’il n’ait jamais existé: tant la plupart des hommes sont indolents à rechercher la vérité, et aiment à se tourner vers la première opinion qui se présente.»

(P. 26, art. XXII.) «Quant aux événements, je ne me suis pas contenté de les écrire sur la foi du premier qui m’en faisait le récit, ni comme il me semblait qu’ils s’étaient passés: mais j’ai pris des informations aussi exactes qu’il m’a été possible, même sur ceux auxquels j’avais été présent. Ces recherches ont été pénibles, car les témoins d’un événement ne disent pas tous les mêmes choses sur les mêmes faits; ils les rapportent au gré de leur mémoire ou de leur partialité. Comme j’ai rejeté ce qu’ils disaient de fabuleux, je serai peut-être écouté avec moins de plaisir; mais il me suffira que mon travail soit regardé comme utile par ceux qui voudront connaître la vérité de ce qui s’est passé, et en tirer des conséquences pour les événements semblables ou peu différents qui, par la nature des choses humaines, se renouvelleront un jour.»

(P. 36, art. XXX.) «Après le combat naval, les Corcyréens dressèrent un trophée à Leucymne, promontoire de Corcyre, et firent mourir tous leurs prisonniers, excepté les Corinthiens qu’ils tinrent en captivité.»

En lisant tous ces articles, il n’est pas une ligne dont on ne puisse faire l’application aux sauvages de l’Amérique, à l’exception de ce qui concerne l’Attique, dont les causes occasionelles de civilisation sont trop remarquables pour que je les aie écartées.

L’on ferait un ouvrage extrêmement instructif, si l’on considérait et si l’on représentait sous ce point de vue de comparaison l’histoire de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Italie. L’on y apprendrait à évaluer à leur juste prix une foule d’illusions et de préjugés dont on égare, dont on fausse nos jugements dans l’enfance et l’éducation. L’on y verrait ce qu’il faut penser de ce prétendu âge d’or, où les hommes erraient nus dans les forêts de l’Hellas et de la Thessalie, vivant d’herbes et de glands: l’on sentirait que les anciens Grecs furent de vrais sauvages, de la même espèce que ceux d’Amérique, et placés presque dans les mêmes circonstances de climat et de sol, puisque alors la Grèce, couverte de forêts, était beaucoup plus froide qu’aujourd’hui. L’on en induirait que ces Pelasges, crus un seul et même peuple, errant ou répandu depuis la Crimée jusqu’aux Alpes, n’ont été probablement que le nom générique des hordes sauvages des premiers indigènes, vagabonds à la manière des Hurons et des Algonkins, des anciens Germains et des Celtes; et l’on supposerait avec raison que des colonies d’étrangers plus avancés en police, venues des côtes d’Asie, de Phénicie, et même d’Égypte, en s’établissant sur celles de la Grèce et du Latium, ont eu avec ces indigènes des rapports, tantôt hostiles et tantôt conciliants, de la nature de ceux des premiers colons anglais dans la Virginie et dans la Nouvelle-Angleterre. Par ces comparaisons, l’on expliquerait et les mélanges et les disparitions de quelques-uns de ces peuples; les mœurs et les coutumes de ces temps inhospitaliers où tout étranger était un ennemi, où tout brigand était un héros, où il n’existait de loi que la force, de vertu que le courage guerrier; où toute tribu était une nation, toute réunion de baraques une métropole; l’on verrait dans cette époque d’anarchie et de désordre de la vie sauvage, l’origine de ce caractère d’orgueil et de jactance, de perfidie et de cruauté, de dissimulation et d’injustice, de sédition et de tyrannie, que montrent les Grecs dans le cours entier de leur histoire: l’on y verrait la source de ces fausses idées de gloire et de vertu, accréditées par les poètes et les rhéteurs de ces temps farouches, qui ont fait de la guerre et de ses lugubres trophées le but le plus élevé de l’ambition humaine, le moyen le plus brillant de la renommée, l’objet le plus imposant de l’admiration de la multitude ignorante et trompée: et parce que, dans ces derniers temps surtout, nous avons pris à tâche d’imiter ces peuples, et que nous regardons leur politique et leur morale, à l’égal de leurs arts et de leur poésie, comme le type de toute perfection; il se trouve en dernier résultat que c’est aux mœurs et à l’esprit des temps sauvages et barbares que notre culte et nos hommages sont adressés!

Les bases de la comparaison que j’établis sont si vraies, que l’analogie se continue jusque dans les opinions philosophiques et religieuses; car les principes de l’école Stoïcienne des Grecs se retrouvent tous dans la pratique des sauvages américains: et si l’on s’en prévalait pour donner à ceux-ci le mérite d’être des philosophes, rétorquant le raisonnement, je dirai qu’il en faut conclure par inverse que l’état social dans lequel furent inventés des préceptes si contraires à la nature humaine, avec l’intention de faire supporter la vie, fut un ordre de choses et de gouvernement aussi misérable que l’état sauvage; et j’aurais pour soutiens de mon opinion l’histoire entière de ces peuplades grecques, même dans leurs plus belles époques, et la série non interrompue de leurs séditions, de leurs massacres démocratiques, de leurs proscriptions oligarchiques et tyranniques, etc. jusqu’à la conquête de ces autres sauvages de l’Italie, appelés les Romains, qui, par leur caractère, leur politique et leur agrandissement, ont une analogie frappante avec les cinq nations iroquoises.

A l’égard des idées religieuses, elles ne forment pas un système régulier chez les sauvages, parce que chaque individu, dans son indépendance, se fait une croyance à sa manière. Il semble même que l’introduction des missionnaires européens parmi eux a modifié leurs opinions anciennes et propres néanmoins, à juger par les récits des historiens des premiers colons, et par ceux des voyageurs actuels dans le nord-ouest, il me paraît que les sauvages composent assez généralement leur théologie de la manière suivante:

Un grand Manitou ou Génie supérieur, qui gouverne la terre et les météores aériens dont l’ensemble visible compose tout l’univers pour un sauvage.—Ce grand Manitou, placé en haut, sans qu’on sache trop où, régit le monde sans prendre beaucoup de peine, donne la pluie, le beau temps, le vent, selon sa fantaisie, fait quelquefois du bruit (du tonnerre) pour se désennuyer, ne s’inquiète pas plus des affaires des hommes que de celles des autres êtres vivants qui peuplent la terre; il fait le bien sans y attacher d’importance, laisse faire le mal sans en troubler son repos, et, au demeurant, livre le monde à une destinée ou fatalité dont les lois sont antérieures et supérieures à tout. La plupart de ces peuples lui donnent le nom ou l’épithète de Maître de la vie ou de celui qui nous a faits: mais cette dénomination pourrait bien venir des missionnaires. Sous son commandement sont d’innombrables Manitous ou Génies subalternes qui peuplent l’air et la terre, président à tout ce qui arrive, et ont chacun leur emploi distinct. De ces génies les uns sont bons, et ceux-là font tout ce qui se passe de bien dans la nature; les autres sont méchants, et ceux-ci causent tout le mal qui arrive aux êtres vivants. C’est à ces derniers Génies de préférence et presque exclusivement, que les sauvages adressent leurs prières, leurs offrandes propitiatoires et ce qu’ils ont de culte religieux: leur but est d’apaiser la malice de ces Manitous, comme l’on apaise la mauvaise humeur des gens hargneux et envieux; ils n’offrent rien, ou que très-peu de chose, aux bons génies, parce qu’ils n’en feront ni plus ni moins de bien; ce qui prouve combien Lucrèce a eu raison de dire: Primus in orbe deos fecit timor.

C’est la peur qui d’abord peupla de dieux le monde.

Cette peur des mauvais génies est une de leurs pensées les plus habituelles, et qui les tourmentent le plus: leurs plus intrépides guerriers sont, à cet égard, comme les femmes et les enfants; un songe, un fantôme vu la nuit dans les bois, un cri sinistre, alarment également leur esprit crédule et superstitieux; mais comme partout où il y a des dupes, il croît des fripons, l’on trouve dans chaque tribu sauvage quelque jongleur ou prétendu magicien qui fait le métier d’expliquer les songes, et de négocier avec les Manitous les demandes et les affaires de chaque croyant. Il joue exactement le rôle de ces anciens valets de comédie, porteurs de paroles entre les amants qui ne peuvent se voir: et l’on imagine bien que ce courtage n’est pas sans profit pour son auteur. Les missionnaires ont une aversion particulière pour ces jongleurs, qu’ils traitent de charlatans, d’imposteurs, de fripons; et les jongleurs, qui les appellent supplanteurs envieux, leur rendent les mêmes sentiments: malgré leurs entretiens avec les génies, ils sont fort embarrassés à en expliquer la nature, la forme, la figure.—N’ayant pas nos idées sur les purs esprits, ils les supposent des êtres corporels, et pourtant légers, volatiles, de vraies ombres et mânes à la manière des anciens.—Quelquefois, eux et les sauvages en choisissent quelqu’un en particulier qu’ils imaginent résider dans un arbre, un serpent, un rocher, une cataracte, et ils en font leur fétiche, à la manière des nègres d’Afrique. L’idée d’une autre vie est aussi une croyance assez générale chez les sauvages; ils se figurent qu’après la mort ils passeront dans un autre climat et pays où abonderont le gibier, le poisson, où ils pourront chasser sans fatigue, se promener sans crainte d’ennemis, manger des viandes bien grasses[194], vivre sans peines et sans soucis, en un mot, être heureux de tout ce qui fait le bonheur dans la vie actuelle. Ceux du nord placent ce climat vers le sud-ouest, parce que c’est de là que vient le vent de la belle saison, et de la température la plus agréable et la plus fécondante.—Les missionnaires ajoutent qu’ils mêlent à ces tableaux des idées de récompense et de châtiments, une sorte d’Élysée et de Tartare; mais ceci aurait besoin d’observateurs sans partialité.

Au reste, l’esquisse que je viens de tracer suffit pour prouver qu’il y a une analogie réelle entre les idées théologiques des sauvages de l’Amérique-nord et celles des Tartares d’Asie, telles que nous les ont dépeintes les savants russes, qui les ont visités depuis 30 ans. Cette analogie est également évidente avec les idées des Grecs; on reconnaît le grand Manitou dans le Jupiter des temps héroïques, c’est-à-dire sauvages, avec cette différence, que le Manitou des Américains est triste, pauvre et ennuyé comme eux; tandis que le Jupiter d’Homère et d’Hésiode déploie toute la magnificence de la cour d’Éthiopie, c’est-à-dire de Thèbes Hécatompyle, dont l’âge présent nous a révélé les étonnants secrets[195].

On reconnaît également bien dans les Manitous, les dieux subalternes des Grecs, les génies des bois, des fontaines, les daimones, honorés d’un même culte superstitieux. Prétendre que les sauvages américains ont tiré leurs idées de la Grèce ou de la Scythie, n’est point ma conclusion; il est possible que d’un même foyer primitif, le Chamanisme ou système Lamique de Beddou se soit répandu chez tous les sauvages de l’ancien monde où on le retrouve jusqu’aux extrémités de l’Espagne, de l’Écosse et de la Cimbrique: mais il me paraît également possible qu’il soit la production naturelle de l’esprit humain, parce que son analyse le montre tout entier formé de comparaisons, tirées de la condition et des affections des hommes et des peuples chez qui il existe; j’ai développé ailleurs cette idée de manière à n’avoir pas besoin de la reproduire ici[196].

Une transmission de ces idées religieuses qui supposerait une trop longue série de générations me paraît surtout difficile, en ce qu’il n’existe chez les sauvages ni livres, ni écriture, ni aucun moyen monumental: tout s’y réduit à la tradition orale, c’est-à-dire à ces récits qui, en passant d’une bouche à l’autre, s’altèrent tellement, que même des faits voisins deviennent méconnaissables en peu de temps: je crois avoir raisonnablement démontré en traitant des Arabes[197], combien les traditions sont nulles chez les Orientaux, malgré le préjugé contraire de quelques savants, et principalement des théologiens, qui ont besoin de ce moyen pour appuyer diverses opinions: j’ai prouvé que chez ces peuples les individus conservent à peine le souvenir des années de leur âge et des événements de leur enfance; que ce caractère oublieux ou négligent, leur est commun avec notre propre peuple, celui surtout des campagnes, qui leur ressemble le mieux par son ignorance; et qu’enfin ce caractère est inhérent à la nature humaine en général: les sauvages d’Amérique sont un nouvel exemple à l’appui de mon opinion, car tous les témoins que j’ai eu occasion de consulter et de citer si souvent, se sont accordés à me dire qu’il n’existe chez eux aucun souvenir régulier, aucune tradition exacte d’un fait qui ait cent ans de date; et leur vie errante, vagabonde, leurs dispersions par la guerre, leurs distractions par les malheurs et les calamités, enfin leur insouciance foncière, seront, pour quiconque en calculera les effets, autant de preuves évidentes que cela doit être ainsi.—Un seul moyen de souvenir a lieu dans leur situation, c’est celui des phrases à syllabes comptées et rimées, ce que plus noblement on appelle des vers, soit déclamés, soit chantés: en effet, par les mesures comptées de ces vers et par leurs rimes, les mots et les idées sont fixés d’une manière précise et certaine dans le discours et dans la mémoire, et l’on peut toujours s’assurer que le discours est entier et non tronqué: aussi est-ce réellement à cette idée simple et rustique que l’art divin de la poésie doit son origine; et c’est par cette raison que ses premiers essais, ses plus anciens monuments sont des contes extravagants de mythologie, de dieux, de génies, de revenants, de loups-garoux, ou de sombres et fanatiques tableaux de combats, de haines et de vengeances; tels que les chants des Bardes d’Ossian et d’Odin, j’ose dire même du chantre de la colère d’Achille, quoiqu’il ait eu plus de connaissances et de talent; tous contes et tableaux analogues à l’esprit ignorant, à l’imagination déréglée et aux mœurs farouches des peuples chez qui ils se produisent.

L’on pourra me dire que les sauvages ont des espèces d’hiéroglyphes avec lesquels ils se communiquent des idées; comme de dessiner un homme la main appuyée sur la hanche, pour signifier un Français; un autre les bras liés, pour signifier un prisonnier; mais l’on sent combien une telle méthode est imparfaite, équivoque et bornée. La vérité est en résultat, qu’ils n’ont ni moyens de transmission, ni monuments, pas même des vestiges d’une antiquité quelconque. Jusqu’à ce jour, l’on ne cite dans toute l’Amérique du nord (le Mexique excepté), ni un édifice, ni un mur en pierre taillée ou sculptée qui atteste des arts anciens. Tout se borne à des buttes de terre ou tumulus servant de tombeaux à des guerriers; et à des dignes de circonvallation qui embrassent depuis un jusqu’à trente arpents de surface. J’ai vu trois de ces lignes, l’une à Cincinnati, et deux autres en Kentucky, sur la route de ce même lieu à Lexington par Georgetown; ce sont tout simplement des crêtes de fossés, ayant au plus quatre ou cinq pieds d’élévation et huit à dix de base; la forme de leur enceinte est irrégulière, tantôt ovale, tantôt ronde, etc., et elle ne donne aucune idée d’art militaire ou autre. Le plus grand de ces ouvrages, celui de Moskingum, est à la vérité carré, et à de plus grandes dimensions; mais d’après le dessin et la description qu’en a donné M. le docteur Barton dans ses Observations d’histoire naturelle[198], l’on voit qu’il n’a ni bastions, ni tours, comme on l’avait dit, et qu’il a dû être un simple retranchement de défense, tel que Oldmixon et ses autorités attestent que les sauvages les pratiquaient à l’arrivée des Européens, lorsqu’ils avaient des demeures plus fixes, et un équilibre plus égal de forces.—Tous ces retranchements ont eu la même cause, et tous ont pu être faits avec des houes et des paniers.

Quant aux tumulus, j’ai vu celui de Cincinnati, à six ou sept cents pas du fort vers l’ouest; c’est un monceau de terre, en pain de sucre, qui peut avoir quarante pieds de saillie au-dessus du sol; il est recouvert d’arbres qui ont crû spontanément.—Il m’a rappelé les buttes du désert de Syrie et de sa frontière; mais elles sont infiniment plus fortes, ayant eu pour objet de poser des tours. Il paraît que dans la Tartarie russe et chinoise l’on en rencontre beaucoup dont la taille a plus d’analogie. L’on a fouillé quelques-uns de ces tumulus américains, et l’on n’y a trouvé que des os, des arcs, des haches, des flèches de guerriers sauvages.—Le général Sinclair ayant fait scier l’un des plus gros arbres implantés sur leur pain de sucre, y a compté plus de quatre cent trente-deux cercles de végétation; et comme il paraît qu’il se forme un de ces cercles par année, cela reporterait la date du tombeau de 1300 à 1350.

Au reste, il faut laisser de plus amples recherches et de plus solides conjectures aux savants américains qui sont sur les lieux, et qui chaque jour peuvent faire de nouvelles découvertes. Je me résume à dire que le plus certain, le plus instructif de tous les monuments que présentent les sauvages, c’est leur langage.—M. le docteur Barton a publié sur ce sujet un essai curieux[199], dans lequel il compare plusieurs mots de leurs langues et dialectes. Il a même étendu ses confrontations aux langues de quelques tribus tartares, à l’aide du recueil que le docteur Pallas en a fait et publié sur près de trois cents nations asiatiques par ordre de l’impératrice Catherine II[200]. Les confrontations du docteur Barton l’on conduit à plusieurs conclusions intéressantes pour la science; mais malgré les vœux d’estime et d’amitié que je forme pour ses succès, je ne trouve pas toutes ses conclusions également fondées; je ne puis admettre, par exemple, l’affinité qu’il établit entre les dialectes caraïbes, brésiliens, péruviens, etc., et les langues ou dialectes des Potéouattamis, des Delawares, des Iroquois, fondée sur la ressemblance de deux ou trois mots. Il me semble être plus heureux dans quelques rapports qu’il découvre avec les langues du nord-est de l’Asie; l’on ne peut d’ailleurs que lui savoir gré d’avoir ouvert une mine curieuse et riche en nouveauté; mais cette mine a besoin d’être exploitée à fond et en grand, et ce travail veut les forces combinées de plusieurs savants. Il serait à désirer que le congrès, sentant l’importance du sujet, formât, ne fût-ce que temporairement, une école de cinq ou six interprètes uniquement occupés à recueillir des vocabulaires et des grammaires sauvages.—Dans cent ans, dans deux cents ans, il n’existera peut-être plus un seul de ces peuples.—Depuis deux siècles, déja un grand nombre a disparu; si l’on ne profite pas du moment, l’occasion se perdra sans ressource de saisir le seul fil d’analogie et de filiation de ces nations avec celles du nord-est de l’Asie; la dépense d’un tel établissement est un bien mince objet pour un pays économe et riche; d’ailleurs, ce genre de dépense a des résultats avantageux, et même lucratifs, ne fût-ce que sous le rapport des facilités de commerce qu’il donne, et des produits de librairie.—En soumettant cette idée aux membres du congrès, amis des sciences et des lettres, j’ose la recommander à leur attention avec d’autant plus d’instance, que j’ai vu régner dans les États-Unis un préjugé pernicieux; savoir qu’il ne faut pas que le gouvernement encourage la culture des lettres et des sciences, mais qu’il les abandonne comme les autres arts à l’industrie des particuliers; cette comparaison aux arts est totalement erronée, en ce que pour bien cultiver les sciences et les lettres, il faut renoncer à toute ambition d’emploi, de place, même de fortune; il faut avoir l’esprit libre des soucis de la richesse et de la pauvreté; il faut n’aimer que le travail et la gloire, ou, si l’on veut, la célébrité; or, pour bien remplir cette vocation, il faut être au-dessus du besoin, posséder le nécessaire, même l’utile, et avoir une douce médiocrité tout acquise.—C’est ce qu’effectuent les dotations et les traitements alloués par les gouvernements, et les fonds consacrés à l’établissement des corporations savantes. Si la France a acquis en Europe une sorte de prééminence en ce genre, qui ne lui est pas contestée, c’est à un tel régime qu’elle le doit; et les avantages même pécuniaires, commerciaux, financiers, etc., qu’elle en a constamment retirés sont si évidents, qu’aucune de ses diverses formes de gouvernement n’a voulu changer de système. Il dépend du gouvernement des États-Unis d’acquérir la même influence, la même prépondérance sur tout le Nouveau-Monde, où leur peuple a pris l’initiative de la liberté. Un fonds annuel de cent mille dollars serait une dépense bien médiocre pour un tel peuple, et pourtant elle suffirait déja à y créer une académie ou institut américain, qui rendrait en peu de temps d’importants services, ne fût-ce que d’empêcher de dire, comme je l’ai ouï, non-seulement aux étrangers, mais aux hommes les plus éclairés du pays, que le goût et la culture des sciences, loin d’avoir fait des progrès, se sont au contraire très-sensiblement refroidis aux États-Unis, depuis leur indépendance, et que l’instruction et l’éducation de la jeunesse y sont tombées dans un désordre et un abandon effrayant.

Il me reste à joindre le Vocabulaire miâmi que j’ai annoncé au commencement de cet article: ce dialecte paraît appartenir à la langue des nombreuses peuplades chipéwanes qui, selon M. Mackensie, se disent venues du nord-est de l’Asie. Quelque imparfait que soit mon travail, il a néanmoins assez d’étendue pour fournir des moyens de comparaison aux savants russes et allemands qui connaissent les langues de ces contrées; j’aurai rempli mon but, s’il sert à procurer de ce côté quelques découvertes, et à provoquer aux États-Unis un plan de recherches plus vastes et plus approfondies.

VOCABULAIRE

DE LA

LANGUE DES MIAMIS.

AVIS.