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Un mystérieux amour

Chapter 21: Aveu
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About This Book

A narrator recounts the life and confessions of his enigmatic friend Octave, tracing a portrait of a strikingly original man whose external affectations mask a complex inner tenderness. Through conversations and memories set against Parisian scenes, Octave's idiosyncrasies, habitual gestures, and contradictory moral logic emerge, including an attempted polygamous arrangement and its eventual collapse. Introspective passages and occasional verse reveal his keen irony, latent vulnerability, and the transformative influence of a woman who alone could enter his guarded interior, while the narrator reflects on originality, passion, and the limits of personal theory.

XVII

Une lettre m’arriva du Caire; une seconde d’Aden; une troisième de Ceylan. Puis le silence commença.

Silence lugubre, auquel on ne fait pas attention tout d’abord, mais qui, en se prolongeant, étonne, et, peu à peu, s’épaissit comme des ténèbres. Il arriva un moment où je ne pensai plus qu’à cela. Chaque nom de pays oriental aperçu tout à coup dans un livre, sur une enseigne, fascinait mes yeux; chaque coup de sonnette à ma porte me faisait tressaillir. Dès que j’ouvrais un journal, j’y cherchais les nouvelles maritimes, le mouvement des navires, les entrées et les sorties des ports. Je n’y trouvais plus le nom de l’Elf; et cependant ce yacht était célèbre, comme un des plus jolis et des plus sûrs navires appartenant à un particulier. Son départ pour une si grande expédition avait été remarqué; on avait suivi sa course jusqu’aux confins de la mer des Indes. A partir de là, on avait complètement perdu sa trace.

Le pressentiment qui grandissait en moi se transforma en vive inquiétude, en profonde anxiété, en certitude navrante.

Cependant lord X*** avait commencé d’actives recherches, et, avec les moyens d’information dont il disposait, elles ne pouvaient manquer de donner quelques résultats. Voici les deux versions, aussi incomplètes l’une que l’autre, qu’il finit par recueillir.

Dans le golfe du Bengale, et à la hauteur du quinzième parallèle, un steamer anglais, fuyant devant un cyclone, avait rencontré un bateau que l’on pouvait supposer être The Elf, complètement désemparé, ses feux éteints, et faisant des signaux de détresse. La mer était trop démontée pour qu’il fût possible de lui porter secours; le steamer, occupé de son propre danger, l’avait laissé sur tribord et bientôt perdu de vue.

Une autre histoire, répétée avec des circonstances semblables par plusieurs capitaines, à leur retour de l’Extrême-Orient, fut généralement admise comme probable. Elle contenait un trait qui répondait bien du reste au caractère de mon ami. Le yacht aurait été attaqué par des jonques chargées de pirates, en rade d’un petit port chinois. Après une lutte désespérée, Octave,—si c’était lui,—voyant qu’il ne pourrait sauver des mains de ces misérables la femme qui l’accompagnait, avait porté une mèche allumée dans la soute aux poudres et fait sauter le navire avec ses envahisseurs.

Ces tristes détails étaient vraisemblables, mais cependant bien vagues, et surtout rien moins que certains. Du beau petit yacht, il ne restait plus sans doute que des épaves flottantes, émiettées par les vagues ou noircies par le feu; mais des êtres vivants qu’il avait emportés au loin, peut-être quelques-uns, sauvés comme par miracle, subsistaient-ils encore.

Je m’obstinai, contre toute évidence, à attendre des nouvelles. J’espérai longtemps. Je veux espérer encore.

Mais plus d’un an s’est écoulé depuis la dernière lettre, joyeuse et confiante, qu’Octave m’écrivit de Ceylan. Conformément à son désir, et dans l’espoir de trouver parmi ses papiers quelque nouvelle résolution qui m’expliquerait son silence et m’éclairerait sur sa destinée, j’ai ouvert le paquet qu’il me remit à son départ.

Ce paquet, je n’ai rien à en dire, puisque j’ai pris la résolution de publier son contenu, qui forme la seconde partie de ce volume. J’en ai expliqué la provenance; c’est assez, je crois, pour que l’intérêt que j’y ai trouvé soit compris de ceux qui le liront, et peut être partagé par eux. Je ne les importunerai pas de mes impressions, qui, en raison de mon amitié pour celui qui a disparu et que je regretterai toujours, doivent être plus vives que les leurs.

Toutes les pièces composant le recueil dont cette notice n’est que l’introduction, étaient signées d’un petit nom de femme, adressées à Octave, et portaient des dates qui me permirent de reconstituer le roman entrevu seulement par mon affectueuse perspicacité.

Les plus anciennes furent écrites avant le premier départ pour les Indes. Elles marquent le commencement d’un amour, timide chez Elle, approchant avec une douceur hésitante le cœur fier et blessé; et, chez Lui, rebelle, révolté, se refusant à l’aveu suprême—qui lui échappe pourtant, au déchirement de la séparation, et dont je fus le témoin. Puis ce sont les lettres à l’absent, les mélancolies de la solitude, l’inquiétude des dangers lointains, le tremblant espoir du retour. Sur celles-ci le doute plane encore... Aura-t-il oublié le dernier mot, le mot solennel des adieux? A-t-il vraiment voulu le prononcer quand une force intérieure, dominant ses résolutions, le lui a fait monter aux lèvres? L’entendra-t-elle encore? La mort ou l’oubli ne l’ont-ils pas éteint pour jamais?

Certes, elle doit l’entendre. Voici le retour, voici le couronnement de la longue attente et les ivresses de l’abandon. Puis, quand les transports des premiers jours, quand les étonnements délicieux s’apaisent, voici la communion intime et profonde des deux âmes qui s’établit. C’est l’écho des conversations élevées, fécondes, des magiques récits; ce sont les entretiens des soirs d’été, dans la campagne silencieuse et sous les cieux criblés d’étoiles, ou des grises après-midi d’hiver, auprès des tisons, avant que la lampe s’allume. Et quels entretiens pour des amants! Il lui livrait toute sa pensée, dont quelquefois, même devant moi, il voilait la hardiesse ou ralentissait l’élan. Elle en devint le miroir fidèle. L’esprit d’Octave vit et rayonne dans les quelques lignes que cette main de femme a laissées.

Le portrait de mon meilleur ami par un peintre illustre, un fils à lui qui serait son image, ne me le rendraient pas comme ces simples poèmes. Je l’y retrouve partout, avec ses idées, avec ses défiances, et jusque dans la description de ses bibelots et de ses armes, dans sa lente promenade d’un bout à l’autre du salon bien connu, la cigarette aux dents, et préoccupé de «hasardeux projets.»

La puissance mystérieuse d’un amour supérieur a produit cet effet étonnant. L’intelligence si particulière et si originale du penseur s’est coulée, bronze en fusion, dans le moule délicat de la tendre organisation féminine.

A cette heure où nous sommes, à juste titre, épris de la science subtile qui sait mettre à nu les complexes ressorts de l’âme, j’ai pensé que nos psychologues trouveraient quelque intérêt à cette histoire, et en pourraient tirer de nouvelles déductions. On nous a trop fait voir dans l’amour ce que Chamfort y découvrait seulement: «L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.» Nous sommes si fatigués des grossières peintures, que volontiers nous nous enfuirions comme autrefois vers les idéals bleus, et que les exagérations sentimentales sont prêtes à redevenir de mode.

Entre ces extrêmes, la vérité existe.

Nous ne sommes ni anges, ni bêtes. Une union comme celle d’Octave et de sa mystérieuse amie est à la fois extrêmement belle et extrêmement naturelle. Et, tout en la qualifiant de naturelle, je ne veux pas dire qu’elle ne soit pas rare. La perfection des traits est une qualité rare, et néanmoins fort naturelle. Ce sont les excès de sensualité ou les raffinements d’une pureté impossible qui ne sont pas dans la nature. Pour prendre notre parti de la laideur, il nous suffit de rencontrer de gracieux visages; pour nous consoler de certaines bassesses, il nous est bon de contempler des spectacles tels que ceux qu’a mis sous mes yeux une amitié très chère, et,—hélas!—brisée.

Ces courtes réflexions expliqueront pourquoi je me décide à publier les vers que renfermait l’enveloppe scellée d’Octave. Là où je trouve un précieux et touchant souvenir, de plus habiles et de plus désintéressés que moi verront la matière d’observations psychologiques, que ma plume trop faible, et surtout trop émue, serait incapable d’entreprendre.

Ce que je livre aux amateurs de sensations prises sur le vif, ce sont des matériaux absolument authentiques, des documents rigoureusement vrais.

Si, quelque jour, Celui qui a inspiré ces vers ou Celle qui les a écrits, reviennent, comme je l’espère encore, me demander compte du dépôt qui m’a été confié, ils ne blâmeront point l’emploi que j’en ai fait, et comprendront, avec la générosité de leurs nobles âmes, que le désir de répandre un peu de lumière dans des cœurs assombris par le pessimisme moderne a seul inspiré ma conduite.

Mais le dernier vœu que je forme, si l’un des deux a péri, c’est que son autre lui-même ne lui ait pas survécu. Je n’ose penser à ce que serait un tel deuil! Et je préfère porter seul le poids d’un regret que les années n’effaceront point, plutôt que de voir saigner une telle blessure et de faire retentir les vaines paroles d’une impuissante consolation sur les ruines d’un pareil amour.

A Octave

(Toutes les pièces de vers réunies sous cette dédicace, formaient le contenu de l’enveloppe scellée que me remit Octave, lorsque je le vis pour la dernière fois. Je n’en ai pas supprimé une seule, et je n’ai rien changé, ni aux vers eux-mêmes, ni à leurs titres, ni à l’ordre de leurs dates, qui est celui dans lequel je les publie aujourd’hui.)

D. L.

A Octave

Ami, vous si profond, vous, dont l’oreille écoute
Les solennelles voix de l’immense univers,
Vous m’avez demandé, pour vous railler sans doute,
De vous parler en vers.

Vous connaissez pourtant les paroles de femme,
Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas;
Votre cœur s’y enivre un instant, mais votre âme
Les juge, et n’y croit pas.

Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie;
Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau
A voir ainsi monter la tendresse infinie
Du cœur jusqu’au cerveau.

Tous ces balbutiements de bouches frémissantes,
Tous ces aveux d’amour que vous avez comptés,
Ils vous lasseront moins lorsqu’en rimes puissantes
Ils seront racontés.

Eh bien, écoutez-les... Ce sont toujours les mêmes.
Qu’importe que je sache un art qui peut charmer,
Puisque vous demandez, en vos doutes suprêmes,
Si je sais mieux aimer?

Qu’importe que j’emprunte une langue divine,
Si vous ne voyez pas, sous les mots précieux,
Ces choses que, sans voix, on lit et l’on devine
Dans un éclair des yeux?

Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde,
Tous les obscurs chemins par où l’homme a marché,
Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde!
Vous restera caché.

Vous irez retrouver, dans son ombre farouche,
Avec son sens perdu, l’hiéroglyphe sacré;
Mais, en vous rappelant quelque mot de ma bouche,
Vous direz: «Est-ce vrai?»

Vous interrogerez les colonnes, les dômes,
Les piliers de granit du temple au vaste front,
Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes,
Lorsqu’ils vous répondront.

Mais si, malgré les dieux à la morne attitude,
Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait,
Devant vos yeux lassés, dans votre solitude,
Mon visage apparaît;

Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire,
Que je comprends trop bien pour vouloir m’en blesser;
J’en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire
Ne saurait l’effacer.

Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle,
L’angoisse de l’amour, et l’effroyable émoi
Où l’on crie, en dépit de l’étreinte charnelle:
«Cet être est-il à moi?...»

Pourtant les mots sont doux; quoique vains, ils vous plaisent,
Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers;
Sans vous guérir, qu’au moins les miens parfois apaisent
Vos souvenirs amers.

Quand vous ignoreriez combien leur source est vive,
Qu’importe!... je me trouve heureuse, simplement,
De penser que leur note attendrie et plaintive
Vous délasse un moment.

Rendez-Vous

Parfois vous m’expliquez votre philosophie:
La vie en tout mêlée à la mort chaque jour.
Mais, dans ces vérités, mon cœur, qui s’y confie,
Ne voit que notre amour.

Je songe—devenue entre vos mains savante—
A ces temps si prochains où chacun de nos corps,
Achevant son destin de matière vivante,
Perdra ses fins ressorts.

Je songe à l’infini des formes successives
Qu’ensuite vêtira chaque atome éternel,
Dans l’avenir—rendu par les âmes pensives
A l’élément charnel.—

Peut-être—car les jeux de l’immense nature
Suivent, m’avez-vous dit, une inflexible loi—
Ce qui fut vous aura quelque étrange aventure
Avec ce qui fut moi.

De votre être effacé peut-être une parcelle
Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où,
Un débris de mon cœur, qui maintenant recèle
Son amour tendre et fou.

Peut-être—c’est, je crois, ce qu’apprend la chimie—
Quelque combinaison étroite surviendra;
Un peu de votre cœur au cœur de votre amie
Tout à coup se fondra.

Et la fatalité des effets et des causes,
Bien que cruelle, et dure, et froide, aura rempli
Ce que serments, aveux, promesses, douces choses,
N’auront point accompli.

Aveu

Ami, le sentiment étrange qui nous lie,
Que nous analysons ainsi tranquillement,
Est-il plus que l’amour, n’ayant point sa folie,
Ni son aveuglement?

Nos cœurs, à contempler tout ce qui les divise,
L’avenir, le passé, mille abîmes sans fond,
Perdent l’heure où le temps, qui sans cesse improvise,
Les mêle et les confond.

Nous revenons toujours à ces dures pensées,
Toujours nous nous lassons à ce travail amer;
Conflit stérile et vain des vagues insensées,
Troublant l’immense mer!

L’Océan infini des tendresses profondes,
Entrevu dans nos yeux, pourtant se creuse en nous;
Mais l’orgueil vient sans cesse en irriter les ondes
De son souffle jaloux.

Hélas! qu’avons-nous fait?... Lorsque cette tourmente
En écume livide a changé le flot pur,
S’apaise-t-il jamais dans la douceur charmante
De son premier azur?

Des secrètes douleurs trop puérile image!
L’univers éternel ne nous ressemble pas:
Pouvons-nous, comme lui, lorsqu’a cessé l’orage,
Revenir sur nos pas?

Eh bien, écoute donc, puisque l’heure est si brève,
Puisque dans peu de jours il faut nous séparer,
Ce que mon cœur, cédant au charme de son rêve,
Ose te murmurer:

«Je t’aime!...» Ah! tu le sais... Ma révolte était vaine.
Je t’ai craint. J’ai voulu, c’est vrai, me délier;
Mais tu m’as trop comprise, et mon âme hautaine
A dû s’humilier.

Suprême Sagesse

Ami, lorsque, pensif, et chargé de science,
Les pieds encor poudreux du chemin parcouru,
Sceptique, et détrompé par votre expérience,
Vous m’êtes apparu;

Je me suis dit, moi, faible et l’âme si meurtrie:
Il connaît des secrets pleins d’âpre volupté,
Pouvant donner au cœur qui sanglote et qui prie
L’impassibilité.

Il sait, lui qui fraya sa route inexplorée,
A travers des tombeaux, vers les siècles lointains,
La valeur véritable et l’essence ignorée
Des bonheurs incertains.

Sans doute il guérira l’espoir qui reste encore,
Et qui fait tant souffrir, étant toujours déçu,
L’espoir, mal immortel, qui charme et qui dévore
Le sein qui l’a conçu.

La résignation et l’ardeur de connaître,
Le spectacle évoqué des jours évanouis,
Ont calmé doucement dans le fond de son être
Les désirs inouïs.

Il sonde le passé. Les vieilles pyramides
Ne sont plus à ses yeux que des témoins d’hier;
Il voit à ses débuts sauvages et stupides
L’homme aujourd’hui si fier.

De nos illusions, de la folle espérance,
Il a vu commencer et finir le pouvoir:
Règne court, séparant de l’heureuse ignorance
Le tranquille savoir.

Depuis quelques mille ans à peine l’âme humaine
Par un songe divin s’est voulu consoler,
Et ce songe, en la route où son destin la mène,
Déjà va s’envoler.

Ayant vu tout cela, ces choses que l’Histoire
Cache sous sa sévère et froide majesté,
Elle qui, d’un état fragile et transitoire
Fait une éternité;

Ayant vu cet abîme et sondé ces problèmes,
Vous deviez rapporter, chercheur audacieux,
Le dernier mot voilé par tant d’obscurs emblèmes
Sur terre et dans les cieux.

Et moi qui vous admire, et moi qui vous envie,
J’ai levé sur vos yeux mes yeux mouillés de pleurs,
Pour apprendre de vous à dérober ma vie
Aux stériles douleurs.

Je vous ai demandé: «Par quoi faut-il sur terre,
Par quoi faut-il emplir nos cœurs, qui n’ont qu’un jour?»
Vous m’avez répondu, vous, le savant austère:
«Emplissez-les d’amour.»

Quoi! l’immense univers n’a point comblé le vôtre?
Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt,
Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre
Qui pour vous seul s’ouvrît?

Vous m’avez révélé ce mystère suprême;
Vous m’avez dit: «Le monde et le ciel éclatant
Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu’on n’aime,
N’aimât-on qu’un instant.

«De l’homme disparu chaque infime vestige
Dévoilerait vraiment trop d’atroce douleur,
Si l’amour n’entr’ouvrait sur sa cendre, ô prodige!
Son immortelle fleur.»

Partout il a germé, l’amour qui nous enivre;
Vous l’avez vu partout où votre esprit plongea;
Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.»
Je le savais déjà.

Pourquoi je l’ai aimé

Pourquoi donc l’ai-je aimé? C’est très étrange à dire.
O mon cœur! réponds, toi. Pourquoi donc l’ai-je aimé?
Tu sortais cependant d’un bien affreux martyre;
Je te croyais fermé.

Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte;
Des pleurs, des pleurs cruels, avaient terni mes yeux.
Ah! s’il avait souffert, je comprendrais sans doute,
Mais il semblait heureux.

Ce n’est pas la douleur qui joignit nos deux âmes,
On ne la lisait pas dans ses regards de feu;
Il était fier et fort, et les chagrins des femmes
L’irritaient quelque peu.

L’amour, pour lui, n’est pas le dieu qui nous tourmente:
C’est un enfant joyeux jouant sur son chemin;
Il se penche, et lui rit... C’est une fleur charmante,
Qui se fane en sa main.

Une chose pourtant lui paraissait amère,
C’est que la fleur d’un jour, détruite sans pitié,
Portât si rarement sur sa tige éphémère
Le fruit de l’amitié.

Et j’ai cru deviner que, dans la solitude,
Le plus hardi marcheur à la fin devient las.
Ce n’était point l’amour, mais la sollicitude
Qui manquait à ses pas.

L’amour... Il en savait l’ivresse ardente et brève,
Le secret égoïsme et les transports jaloux.
Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve
Plus profond et plus doux.

Et moi, qui pressentis cette vague détresse
Dans un être si fort et si maître de soi,
J’eus l’éblouissement d’une immense tendresse
Montant soudain en moi.

Présenter à sa soif la coupe intarissable,
Être son ombre fraîche et son moment d’oubli,
Voir en cette âme haute, avec ce grain de sable,
L’équilibre établi;

Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse;
Être le souvenir qu’il berce en souriant
Quand luira sur son front l’éclatante tristesse
Du ciel de l’Orient:

Voilà l’ambition douce et passionnée
Qu’ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants.
Et lorsque de l’aimer je me suis étonnée,
Il n’en était plus temps.

Philosophie

Je songe bien souvent à votre œuvre profonde,
A ce plan gigantesque en votre esprit conçu:
Retracer pas à pas le chemin que le monde
Poursuit à son insu.

Cet unique chemin, où, dans l’ombre éternelle,
Tout en semblant errer, marche le genre humain;
Où jadis de ses dieux la bonté paternelle
Le guidait par la main.

Vous contemplez partout les forces impassibles.
Sans pouvoir présumer leurs effets à venir,
Sans décider non plus sur leurs causes possibles,
Et sans les définir;

Vous voulez seulement constater leur empire,
Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas.
Si, pour d’autres, Demain sera meilleur ou pire,
Vous ne le cherchez pas.

Et Demain, toutefois, recueillant vos idées,
En illuminera le Passé, noir décor;
Elles iront ainsi, par le temps fécondées,
Grandissantes encor.

Elles ajouteront leur pierre à l’édifice
Dont vous étudiez, pensif, les fondements:
Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice
Forment les durs ciments,

Et qui monte toujours, Babel inébranlable,
Et qu’on n’augmentera qu’en faisant comme vous,
En sondant les secrets du passé formidable,
Car lui seul est à nous.

Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie.
Et qui toujours échappe à la réalité,
J’eus un songe, embrassant—vision inouïe!—
La vague immensité.

Je vis l’effort constant de l’ardente nature,
A chaque illusion accordant son tribut,
Et suivant jusqu’au bout l’éternelle aventure,
Toucher enfin le but.

De progrès en progrès, se cherchant elle-même,
Grâce à des millions de siècles entassés,
La matière unirait dans un être suprême
Ses pouvoirs dispersés.

Elle aurait ce jour-là la pleine conscience
De son essence propre et de ses propres lois;
Toute évolution et toute expérience
Cesseraient à la fois.

Les temps seraient remplis. La puissance infinie
N’étant qu’un attribut de l’absolu savoir,
Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l’esprit nie,
Que le cœur voudrait voir.

Ainsi s’expliquerait le tourment indicible,
Le désir implacable et de tous les instants,
Qui, sur l’âpre chemin du bonheur impossible,
Nous traîne haletants.

Ce rêve d’idéal, d’amour et de lumière,
Commençant à la bête et finissant à Dieu,
Nous tient, nous, qui, chétifs, à la forme première
Disons à peine adieu.

Mais tandis qu’autrefois, par une erreur grossière,
Nous placions hors de nous la divine grandeur,
Nous savons aujourd’hui que de notre poussière
Doit surgir sa splendeur.

Nous la portons en nous comme l’infime atome
En germe recélait l’esprit qui resplendit.
Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme
Se dégage et grandit.

Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s’abreuve!...
Hélas! qu’il nous soit doux au moins de le penser,
Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve,
Va nous recommencer.

Mais peut-être—ô mystère! ô synthèse des choses!
Enfantement brutal, horrible, essentiel,
Dont tout souffre, l’insecte en ses métamorphoses
Et l’astre énorme au ciel.

Peut-être, dans l’immense et finale harmonie,
Rien ne s’étant perdu, nos maux, nos passions,
Feront plus de clarté que la gloire infinie
Des constellations.

Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être
Qui réunisse en soi ses milliers d’éléments,
La force unique doit avant tout se connaître
En tous ses changements;

Vous, dont l’œil calme a lu dans les temps et l’espace,
Qui voulez, pressentant cette suprême loi,
Dire à l’humanité qui se hâte et qui passe:
«Attends, regarde-toi.»

Vous êtes en avant de la foule frivole,
Vous avez fait un pas vers l’accomplissement,
Et votre voix tranquille a mis une parole
Dans notre bégaiement.

L’Adieu

Vous partez... Pourtant, sur la terre,
Rien, disiez-vous, n’est vrai qu’aimer.
Hélas! l’attrait d’une œuvre austère
Semble aujourd’hui seul vous charmer.
Vous allez, sondant les vieux mondes,
Chercher des vérités profondes,
Parmi leurs poussières fécondes,
Que vous aurez su ranimer.

L’ardeur de savoir vous entraîne;
L’amour n’a pu vous retenir;
Et mon bonheur, éclos à peine,
Comme un beau songe a dû finir.
Mais, sous les étoiles sans nombre,
Dans vos longs soirs sur la mer sombre,
Que poursuit donc votre œil, dans l’ombre?...
Est-ce un rêve, ou mon souvenir?

L’Inde éclatante et formidable
Vous livre ses secrets de feu;
Sous le symbole redoutable,
Vous évoquez l’âme et le dieu.
Mais votre regard qui se lasse
Se lève, et se perd dans l’espace...
Est-ce mon image qui passe
Alors, douce, au fond du ciel bleu?

L’exil est lourd, la route est dure;
Vous affrontez bien des combats;
Quelque dangereuse aventure
Vient peut-être entraver vos pas.
Mais une voix tendre et touchante
Vous rend l’espoir et vous enchante...
Est-ce alors mon amour qui chante
Au fond de votre cœur, tout bas?

Lettre écrite en Automne

Vous nous avez quittés, nous laissant la tristesse
De l’hiver, qui déjà frissonne sur nos fronts,
Et des lugubres soirs tombant brusques et prompts.
Le soleil, qui s’enfuit dans sa morne vitesse,
Ouvre au sein des brouillards des trous sanglants et ronds.

Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves
Se dressent sur un ciel d’ardoise au dur reflet.
Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait,
Ne sont plus qu’un horrible amas de feuilles fauves,
Où le vent furieux joue ainsi qu’il lui plaît.

Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches,
Qui, sous le pied distrait, grincent sinistrement;
Nul n’entend sans frémir leur sourd gémissement.
Les livides matins, voilés de brumes fraîches,
Dans les cieux, à regret, montent tardivement.

Nous suivons le vol fou des nuages rapides.
Mais vous, vers l’équateur avançant chaque jour,
Vous voyez s’élever de la mer, tour à tour,
Des constellations nouvelles et splendides,
Promontoires de flamme au scintillant contour.

Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent
De douleur et de froid, un éternel été.
Vers la rive immuable où vous êtes porté,
L’espoir tourne vos yeux.—Les bonheurs qui périssent,
Seuls, captivent encor notre cœur attristé.

Nous pensons au passé durant le crépuscule;
Mais votre âme éblouie embrasse l’avenir.
Nous nous disons: «Ceci n’a pu le retenir...»
Vous, devant l’horizon qui sans cesse recule,
Vous songez que l’exil est court et doit finir.

Car la Nature ainsi dirige nos pensées;
Nul ne soustrait son cœur à l’effet souverain.
Que le ciel soit d’azur ou bien qu’il soit d’airain,
Que les étoiles d’or y brillent balancées,
Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.

Notre être intérieur, qu’un aspect calme ou blesse,
S’offre comme un sensible et frémissant miroir,
Où l’énorme Univers se penche pour se voir.
L’infini redoutable emplit notre faiblesse;
Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.

De son reflet changeant se forment nos idées;
Ses mystères profonds ont créé nos douleurs;
Ses océans amers semblent des flots de pleurs;
Nos âmes, par des yeux pleins d’amour obsédées,
Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.

Sphinx éternel et beau, dont le sourire enivre,
Il siège en sa puissance au fond même du Moi.
Quand mon sein se soulève et palpite d’émoi,
Et que j’y veux descendre et me regarder vivre,
C’est lui que j’y découvre en reculant d’effroi.

Où suis-je?... Il me reprend et m’enlève à moi-même.
Ce que je fus hier, le serai-je demain?
Dans quel creuset brûlant me jettera sa main?
Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j’aime;
Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.

Je ne le saurai pas; je marche à l’aventure.
Tout l’Univers circule en mes veines de feu,
Matière ou bien pensée, astre, air, fleur ou ciel bleu.
J’accomplis les destins de l’immense Nature
Aussi fatalement que l’atome et que Dieu.

Moi, qu’emplit la pitié, je me sais implacable;
Implacable, aussi bien pour me laisser souffrir
Que pour briser des cœurs que j’ai voulu chérir.
L’affreuse vision du mal inévitable
M’épouvante, et parfois je souhaite mourir.

Car je redeviendrais une poussière inerte,
Sans nerfs, sans jeux, sans cœur, sans amour et sans soins;
Insensible instrument, j’ignorerais du moins
L’horreur de consommer jour après jour ma perte;
Les maux que je ferais auraient d’autres témoins.

Et vous, que berce au loin la mer étincelante,
Quand le soleil rougit les vagues de cristal,
Que vous dit la splendeur du monde oriental?
Nul désir n’émeut-il votre âme vigilante?
Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal?

Pénétrer le secret des forces souveraines,
Vous suffit-il?... D’un œil tranquille et d’un cœur fier,
Les verriez-vous étreindre et broyer votre chair?
Ah! du fond du néant j’aime insulter ces reines,
Et pleurer longuement sur tout ce qui m’est cher.

Inquiétude

Vous reviendrez un jour de votre exil farouche;
Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux;
Mais l’adieu qu’en partant me laissa votre bouche,
Vous en souviendrez-vous?[1]

Au fond de votre cœur et de votre mémoire,
Ce tendre mot d’adieu, faible écho du passé,
Tout un monde inconnu, surgissant dans sa gloire,
L’aura-t-il effacé?

Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange,
A l’ombre des palais, au bord du lac sacré,
Parmi les temples d’or baignés des flots du Gange,
L’avez-vous murmuré?

L’avez-vous dit parfois, descendant en vous-même,
Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu,
Mais sûr de votre cœur, et dans l’ardeur suprême
D’un solennel aveu?

L’avez-vous dit ainsi loin de moi?... L’Inde antique
N’a-t-elle point, jalouse, épié le secret
Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique,
Rendait votre œil distrait?

Oh! pour vous quelquefois j’ai peur de sa vengeance.
Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort,
Et le tigre royal rôde avec diligence
Dès que l’homme s’endort.

Oh! j’ai peur... Gardez-vous, s’il vous souvient encore,
Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot,
Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore,
De le dire tout haut.

Car la nature altière, imposante et terrible,
Que vous étudiez, connaît bien son dessein;
L’homme, vile poussière, est passé dans son crible,
Et se perd dans son sein.

Rien pour elle n’est moins qu’un être et qu’une vie.
L’Inde veut l’âme esclave et joue avec la chair.
En prononçant mon nom, craignez qu’elle n’envie
Un souvenir trop cher.

C’est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre,
Et tremble pour vos jours auxquels il est lié,
Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère,
Mais peut être oublié.

Et quand vous reviendrez, s’il n’est pas sur vos lèvres,
Je n’en parlerai point, nous resterons amis.
Vous voulez plus encor que l’amour et ses fièvres,
Et je vous l’ai promis.

[1] Voir page 101 le départ et l’adieu d’Octave.

Le Collier de Perles

Lorsque votre départ désespéra mon âme,
Tandis que je songeais à vos futurs dangers,
Un doute vous saisit touchant mon cœur de femme.

Parfois les doux serments deviennent mensongers.
Vous prîtes un collier que porta votre mère:
Des perles, en trois rangs chatoyants et légers.

«Si vous n’avez pour moi qu’un amour éphémère,
—Dîtes-vous—si l’absence en vous sème l’oubli,
Évitons au retour toute parole amère.»

«Si le rêve d’un jour doit être enseveli,
Sans un mot rendez-moi ces perles, et ma lèvre
Ne protestera point contre un fait accompli.»

«Une mâle douleur n’a pas de plainte mièvre,
Puisse un jour ce collier, chère âme, à votre cou,
M’annoncer le bonheur dont mon exil me sèvre.»

Hélas! et de vos mains je reçus le bijou.
Vous aimiez ma tendresse et vous fuyiez loin d’elle:
Tant l’homme en ses désirs est inconstant et fou.

Mais dans mon triste cœur je la sens éternelle.
Qu’on mette en mon cercueil vos perles, si je meurs!
Jusqu’au fond du tombeau je vous serai fidèle.

Mes yeux en ce moment les arrosent de pleurs:
Tandis que, loin de moi, vous risquez votre vie,
Un songe a cette nuit ravivé mes douleurs.

Enfin vous reveniez... La gloire qu’on envie
Couronnait votre front, pâli par vos travaux;
Je m’avançais vers vous, interdite et ravie.

Plus sacré qu’un fétiche adoré des dévots,
Sur mon sein, le collier, éclatant témoignage,
A notre ancien amour marquait des jours nouveaux.

Et moi je le touchais, le tendre et noble gage;
Vers lui, d’un geste fier, j’appelais vos regards:
Vous comprendriez bien son mystique langage.

Horreur! vos yeux si beaux se dilatent, hagards...
Entre mes doigts tremblants se rompt la fine chaîne,
Et les perles soudain roulent de toutes parts.

Alors je m’éveillai dans une étrange peine.
C’était un songe vain... Mais quoi! j’entends toujours
Le bruit sinistre et doux du collier qui s’égrène.

Il est là, ruisselant sur l’écrin de velours,
Intact et pur, ainsi qu’en moi la foi jurée;
Les seuls joyaux épars sont mes pleurs lents et lourds.

Ma douleur à sa cause est bien peu mesurée,
Mais l’amour rend crédule au présage trompeur
L’âme la plus hautaine et la plus assurée.

Et, malgré ma raison, ce rêve me fait peur.

L’Oubli

Ainsi vous avez cru que l’oubli, vague sombre,
Dont le flux lourd et lent monte jour après jour,
Avait pu dans mon cœur effacer jusqu’à l’ombre
De mon divin amour.

La vie est-elle donc, ami, si magnifique
Que j’ose me jouer de son meilleur trésor,
Et compter que demain sa bonté pacifique
Me le rendrait encor?

Hélas! n’est-elle pas si durement amère
Que nous restons tremblants du bonheur effleuré:
Il ne nous apparaît, dans une heure éphémère,
Que pour être pleuré.

Quand nous l’avons touché, de nos mains qui frémissent,
Pour qu’il demeure, en vain nous prierions les dieux sourds;
Nos cœurs l’ont reconnu, nos cœurs s’épanouissent...
Puis saignent pour toujours.

Et moi qui l’ai saisi, ce bonheur que l’on rêve,
Et moi qui l’ai pressé sur mon sein palpitant,
Je précipiterais sa course déjà brève
Au néant qui l’attend!

Moi qui crains tant pour lui, le sachant périssable,
Sur lui j’appellerais le souffle de l’oubli,
Semblable au vent de mer qui recouvre de sable
Un nom enseveli!

J’oublierais!... Mais quel bien me resterait sur terre,
Puisque vous êtes loin, puisque tout doit finir,
Puisque, aujourd’hui déjà, mon âme solitaire
N’a plus qu’un souvenir.

Je le berce tout bas et frémis, car je songe
Que ce cher souvenir, seul, n’est point incertain;
Gardé par le Passé, dans lequel mon œil plonge,
Il échappe au destin.

Mais l’espoir, qui vous suit sur votre longue route,
Qui vous ramène à moi tel qu’au soir des adieux,
Dépend de l’Avenir, dont j’épie avec doute
Le mot mystérieux.

C’est pourquoi j’éternise une heure passagère,
Où mon cœur doucement a cru vous deviner;
J’y vivrai jusqu’au jour où votre voix si chère
Viendra m’en détourner.