SCÈNE V.
CLORIS, TIRCIS, MÉLITE.
CLORIS
Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665
Cependant qu'une sœur ne se peut consoler,
Et que le triste ennui d'une attente incertaine
Touchant votre retour la tient encore en peine.
TIRCIS.
L'amour a fait au sang un peu de trahison[796];
Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670
Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte,
Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?
CLORIS.
L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.
Tant d'offres, tant de vœux, et tant de compliments,
Mêlés de repentir....
MÉLITE.
Qu'à la fin exorable, 1675
Vous l'avez regardé d'un œil plus favorable.
CLORIS.
Vous devinez fort mal.
TIRCIS.
Quoi, tu l'as dédaigné?
CLORIS.
Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797].
MÉLITE.
Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine?
CLORIS.
Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680
Pour la première fois, il me dupe qui veut;
Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.
MÉLITE.
C'est-à-dire, en un mot....
CLORIS.
Que son humeur volage[798]
Ne me tient pas deux fois en un même passage;
En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685
Il m'est avantageux de l'avoir vu changer,
Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799],
M'attachant avec lui, me rendît misérable[800].
Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part
J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690
MÉLITE.
Mais le peu qu'il voulut me rendre de service
Ne lui doit pas porter un si grand préjudice.
CLORIS.
Après un tel faux bond, un change si soudain,
A volage, volage, et dédain pour dédain.
MÉLITE.
Ma sœur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695
CLORIS.
Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.
MÉLITE.
Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.
CLORIS.
Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.
MÉLITE.
Que vous êtes mauvaise!
CLORIS.
Un peu plus qu'il ne semble.
MÉLITE.
Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700
CLORIS.
Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802]
Votre dextérité n'en viendroit pas à bout.
VI.
TIRCIS, la Nourrice[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS.
TIRCIS.
De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]:
Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse,
L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705
Que ces frivoles soins te viennent divertir:
Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805],
A ce nœud qui me rend le plus heureux des hommes,
Et ma fidélité, qu'il va récompenser....
LA NOURRICE[806]
.Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710
Votre rival vous cherche, et la main à l'épée
Vient demander raison de sa place usurpée.
ÉRASTE,à Mélite.
Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel,
A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel
Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715
De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807].
Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon;
La mort lui sera douce à l'égal du pardon.
Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite
La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720
Et de qui l'imposture avec de faux écrits
A dérobé Philandre aux vœux de sa Cloris.
MÉLITE.
Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute,
Que serois-tu d'avis de lui répondre?
TIRCIS.
Écoute
Quatre mots à quartier[808].
ÉRASTE.
Que vous avez de tort 1725
De prolonger ma peine en différant ma mort!
De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809],
Ou ma main préviendra votre lente justice.
MÉLITE.
Voyez comme le ciel a de secrets ressorts
Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730
Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire,
Avance nos amours au lieu de les détruire;
De son fâcheux succès, dont nous devions périr,
Le sort tire un remède afin de nous guérir.
Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735
Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue,
Obligés désormais de ce que tour à tour
Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour,
Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811]
A mis tant de pitié dans le cœur de ma mère, 1740
Que cette occasion prise comme aux cheveux,
Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses vœux;
Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime;
Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime,
Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745
Par où votre repos sera mieux établi.
ÉRASTE.
Tout confus et honteux de tant de courtoisie,
Je veux dorénavant chérir ma jalousie,
Et puisque c'est de là que vos félicités....
LA NOURRICE, à Éraste.
Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750
Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance
Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812],
N'osant se hasarder à des ressentiments
Qui donneroient du trouble à leurs contentements.
Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755
Et seule intéressée, à ce que je soupçonne,
Saura bien se venger sur vous à l'avenir
D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir.
ÉRASTE, à Cloris.
Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce
Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760
Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814],
Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait.
Mélite répondra de ma persévérance:
Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance;
Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765
Mettre tout en usage en cette extrémité;
Et c'est avec raison que ma flamme contrainte
De réduire ses feux dans une amitié sainte,
Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815]
Tournent vers la beauté qu'elle chérit le (ajouté à la main) plus. 1770
TIRCIS.
Que t'en semble, ma sœur?
CLORIS.
Mais toi-même, mon frère?
TIRCIS.
Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.
CLORIS.
Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi
Que mon affection voulut prendre la loi.
TIRCIS.
Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816] 1775
Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent.
Parlons donc pour la forme. Oui, ma sœur, j'y consens[817],
Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens.
Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818]
Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780
Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en sœur,
Nos ans puissent couler avec plus de douceur!
ÉRASTE.
Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie;
Mais ma félicité ne peut être accomplie
Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785
D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.
CLORIS.
Aimez-moi seulement, et pour la récompense
On me donnera bien le loisir que j'y pense.
TIRCIS.
Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820]
Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790
CLORIS.
Vous prodiguez en vain vos foibles artifices;
Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services.
MÉLITE.
C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus,
Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus.
Ma sœur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795
Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]:
Accorde cette grâce à nos justes desirs.
TIRCIS.
Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823].
ÉRASTE[824].
Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières,
Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800
Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825],
Laissez-les disposer de votre sentiment.
CLORIS[826].
En vain en ta faveur chacun me sollicite,
J'en croirai seulement la mère de Mélite:
Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805
Et ton mérite alors m'y fera consentir.
TIRCIS.
Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre,
Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828].
LA NOURRICE.
(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)
Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps
D'aussi beaux fils que vous étoient assez conte 1810
Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire
Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire.
A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils
Qui répandoient partout des rayons nompareils;
Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815
Un seul mot de ma part leur étoit un oracle....
Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci?
Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]!
Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831],
On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820
Et je ferai bien voir à vos feux empressés
Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
COMPLÉMENT
DES VARIANTES.
1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,]
Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite!
Si je puis découvrir le lieu de sa retraite,
Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux,
Nous passerons le temps à ne rire que d'eux.
Je la ferai rougir, cette jeune éventée,
Lorsque, son écriture à ses yeux présentée
Mettant au jour un crime estimé si secret,
Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret.
Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense,
Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence,
Me fait des contes d'elle et de tous les discours
Qui servent d'aliment à ses vaines amours;
Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833],
Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre.
La preuve captieuse et faite en même temps
Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.
SCÈNE VI.
PHILANDRE.
Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine,
Il me faudra souffrir une éternelle peine,
Et payer désormais avecque tant d'ennui
Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui?
Vit-on jamais amant dont la jeune insolence
Malmenât un rival avec tant d'imprudence?
Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion
Fût de tel préjudice à son affection?
Les lettres de Mélite en ses mains demeurées,
En ses mains, autant vaut, à jamais égarées,
Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur,
Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur.
Mon trop de vanité tout au rebours succède:
J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède,
Et cet amant trahi convaincra sa beauté
Par des signes si clairs de sa déloyauté.
C'est mal avec Mélite être d'intelligence
D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance;
Me pourra-t-elle après regarder de bon œil?
M'oserois-je en promettre un gracieux accueil?
Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834],
Et laver de son sang cette honteuse tache[835].
De force ou d'amitié, j'en aurai la raison:
Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836],
Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure,
En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.
SCÈNE VII.
PHILANDRE, CLORIS.
PHILANDRE, frappant à la porte de Tirsis[837].
Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi,
Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi:
Nous avons entre nous quelque affaire qui presse.
CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse?
PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément;
Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement,
Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle.
PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838].
Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir.
CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir
De voir quelques papiers que je viens de surprendre?
PHIL. Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]?
CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux
Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux.
PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure:
Ma curiosité pour un demi-quart d'heure
Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien
Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien.
Promets-le-moi, sinon....
[PHILANDRE, reconnoissant les lettres][840].
Cela s'en va sans dire.
Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire,
Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.
CLORIS, resserrant les lettres[841].
Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;
Assure, assure-toi que Cloris te dépite
De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842],
A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours,
La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].
SCÈNE DERNIÈRE[844].
PHILANDRE.
Confus, désespéré, que faut-il que je fasse?
J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce.
On diroit que le ciel, ami de l'équité,
Prend le soin de punir mon infidélité.
Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine,
Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine:
Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux
Qu'un duel accepté les mette entre nous deux;
Et si je suis alors encore ce Philandre,
Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre,
Elles demeureront, le laissant abusé,
Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)