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Œuvres de P. Corneille, Tome 01 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 196: ACTE I.
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About This Book

This volume assembles the author's dramatic and poetic output, presenting tragedies, comedies, prefatory Discours sur le théâtre, and verse pieces alongside a critical apparatus that restores original orthography while correcting typographical errors. The editor reproduces multiple textual states and variants, provides notes, a lexicon of notable words and phrases, a portrait and a facsimile, and explains editorial principles and emendations. Texts follow the author's last reviewed editions but are compared with earlier impressions; informative annotations clarify variant readings, punctuation, and difficult passages to facilitate reading and scholarly study.

LA VEUVE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, ALCIDON.

ALCIDON.

J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270];
Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]:
Mon cœur ne pourroit pas conserver tant de feu,
S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu.
Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5
Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice.
Il semble qu'à languir tes desirs sont contents,
Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps.
Quel fruit espères-tu de ta persévérance
A la traiter toujours avec indifférence? 10
Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour,
Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour?

PHILISTE.

Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].

ALCIDON.

Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]:
Clarice avec raison prend pour stupidité 15
Ce ridicule effet de ta timidité.

PHILISTE.

Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie,
Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie,
Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi,
Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20
Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274],
Apprends comme l'amour doit régler sa conduite.
Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits,
Offrir notre service au hasard d'un mépris,
Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25
Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies,
Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant:
Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant.
Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare.
Notre submission à l'orgueil la prépare. 30
Lui dire incontinent son pouvoir souverain,
C'est mettre à sa rigueur les armes à la main.
Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice,
Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276];
Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35
Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277],
Tant que par la douceur d'une longue hantise
Comme insensiblement elle se trouve prise.
C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278],
Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40
Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige,
Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].

ALCIDON.

Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]:
Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau.
Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45
Des fantasques raisons de ta philosophie:
Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps,
D'être auprès d'une dame et causer du beau temps,
Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,
Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281],
Qu'un cavalier regarde un autre de travers,
Que dans la comédie on dit d'assez bons vers,
Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]!
Change, pauvre abusé, change de batterie,
Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55
A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].

PHILISTE.

Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse,
Si je n'eusse employé que la commune adresse,
Puisqu'inégal de biens et de condition,
Je ne pouvois prétendre à son affection. 60

ALCIDON.

Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle,
Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284],
Et que ton froid silence et l'inégalité
S'opposent tout ensemble à ta témérité.

PHILISTE.

Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65
Mon silence n'est pas en état de me nuire:
Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285],
Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi.
Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286]
Par où son cœur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70
Des coups d'œil languissants, des souris ajustés,
Des penchements de tête à demi concertés,
Et mille autres douceurs aux seuls amants connues
Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues,
Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75

ALCIDON.

Tout cela cependant sans lui parler d'amour?

PHILISTE.

Sans lui parler d'amour.

ALCIDON.

J'estime ta science;
Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience.

PHILISTE.

Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288],
A tes feux et les miens prudemment assortis; 80
Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile,
Il te donne en ma sœur un naturel facile,
Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289],
Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.

ALCIDON.

Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85

PHILISTE.

C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage:
Cette vieille subtile a mille inventions
Pour m'avancer au but de mes intentions;
Elle m'avertira du temps que je dois prendre;
Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90
Adieu.

ALCIDON.

La confidence avec un bon ami
Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.

PHILISTE.

Un intérêt d'amour me prescrit ces limites:

Ma maîtresse m'attend pour faire des visites
Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95

ALCIDON.

Adieu donc, cher Philiste.

PHILISTE.

Adieu, jusqu'à demain.


SCÈNE II.

ALCIDON, la Nourrice.

ALCIDON, seul[1290].

Vit-on jamais amant de pareille imprudence
Faire avec son rival entière confidence[1291]?
Simple, apprends que ta sœur n'aura jamais de quoi
Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100
Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice.
Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?

LA NOURRICE.

Tu le peux bien jurer.

ALCIDON.

Et notre ami rival[1292]?

LA NOURRICE.

Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

ALCIDON.

Tu lui promets pourtant.

LA NOURRICE.

C'est par où je l'amuse, 105
Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293].

ALCIDON.

Je viens de le quitter[1294].

LA NOURRICE.

Eh bien! que t'a-t-il dit?

ALCIDON.

Que tu veux employer pour lui tout ton crédit,
Et que rendant toujours quelque petit service,
Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110

LA NOURRICE.

Moindre qu'il ne présume. Et toi?

ALCIDON.

Je l'ai poussé
A s'enhardir un peu plus que par le passé,
Et découvrir son mal à celle qui le cause.

LA NOURRICE.

Pourquoi?

ALCIDON.

Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose
Ce qu'il a dans le cœur beaucoup plus librement[1295]; 115
L'autre, que ta maîtresse après ce compliment
Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.

LA NOURRICE.

Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296]
Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît;
Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120
Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe
Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298].

ALCIDON.

Et lors?

LA NOURRICE.

Je te réponds de ce que tu chéris.
Cependant continue à caresser Doris;
Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125
De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300].

ALCIDON.

A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301]
N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon:
Tu rirois trop de voir comme je la cajole.

LA NOURRICE.

Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130

ALCIDON.

Cette jeune étourdie est si folle de moi,
Quelle prend chaque mot pour article de foi;
Et son frère, pipé du fard de mon langage,
Qui croit que je soupire après son mariage,
Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135
Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours;
Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble,
J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble;
Tantôt il faut du temps pour le consentement
D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140
Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

LA NOURRICE.

Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303],
S'il avoit découvert un si long entretien.
Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

ALCIDON.

Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145

LA NOURRICE.

Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.

ALCIDON.

Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

LA NOURRICE.

Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].


SCÈNE III.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

C'est trop désavouer une si belle flamme,
Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150
Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton cœur;
Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur.
Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,»
C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie,
Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155

DORIS.

Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez.
Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse
M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse.
Je me fais, comme lui, souvent toute de feux;
Mais mon cœur se conserve, au point où je le veux, 160
Toujours libre, et qui garde une amitié sincère
A celui qui voudra me prescrire une mère.

CHRYSANTE.

Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.

DORIS.

Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit!
Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165

CHRYSANTE.

Ne crains pas que je veuille user de ma puissance:
Je croirois en produire un trop cruel effet,
Si je te séparois d'un amant si parfait.

DORIS.

Vous le connoissez mal: son âme a deux visages,
Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170
Il a beau m'accabler de protestations,
Je démêle aisément toutes ses fictions;
Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]:
Nous nous entre-payons d'une même monnoie;
Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175
Attend toujours celui que vous voudrez choisir:
Votre vouloir du mien absolument dispose.

CHRYSANTE.

L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose.
Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés,
Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180

DORIS.

Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie;
Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie.

CHRYSANTE.

Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306]
Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.

DORIS.

Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185

CHRYSANTE.

Lui-même.

DORIS.

Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange!
Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint.
Soit que quelque raison en secret le retînt[1307],
Soit que son bel esprit me jugeât incapable
De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190
Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos
A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308];
Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

CHRYSANTE.

Mais ensuite[1309]?

DORIS.

La suite est digne qu'on l'admire[1310].
Mon baladin muet se retranche en un coin, 195
Pour faire mieux jouer la prunelle de loin;
Après m'avoir de là longtemps considérée,
Après m'avoir des yeux mille fois mesurée,
Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment:
«Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.» 200
(Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.)
Entendant ce haut style, aussitôt je seconde,
Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir:
«Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.»
Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311], 205
Et pour toute réplique il se mit à sourire.
Depuis il s'avisa de me serrer les doigts;
Et retrouvant un peu l'usage de la voix,
Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle,
Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; 210
Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312];
Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré;
L'amour, je vous assure, est une belle chose;
Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose;
La ville est en hiver tout autre que les champs; 215
Les charges à présent n'ont que trop de marchands;
On n'en peut approcher.»

CHRYSANTE.

Mais enfin que t'en semble?

DORIS.

Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble,
Ni qui mêle en discours tant de diversités.

CHRYSANTE.

Il est nouveau venu des universités, 220
Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313],
Sans deux successions que de plus il espère,
Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui
Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui.

DORIS.

Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. 225

CHRYSANTE.

Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage?

DORIS.

Je douterois plutôt si je serois au sien.

CHRYSANTE.

Je sais qu'assurément il te veut force bien;
Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314],
Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. 230

DORIS.

Commandez seulement, Madame, et mon devoir
Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.

CHRYSANTE.

Ma fille, te voilà telle que je souhaite.
Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite.
Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, 235
Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours;
Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue,
Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue.
Au regard d'Alcidon tu dois continuer,
Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]: 240
Il faut jouer au fin contre un esprit si double.

DORIS.

Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.

CHRYSANTE.

Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.

DORIS.

Madame, avisez-y: je vous remets le tout.

CHRYSANTE.

Rentre: voici Géron, de qui la conférence 245
Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.


SCÈNE IV.

CHRYSANTE, GÉRON.

CHRYSANTE.

Ils se sont vus enfin.

GÉRON.

Je l'avois déjà su,
Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317],
Du moins quant à Florange.

CHRYSANTE.

Eh bien! mais qu'est-ce encore?
Que dit-il de ma fille?

GÉRON.

Ah! Madame, il l'adore! 250
Il n'a point encor vu de miracles pareils:
Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils;
L'enflure de son sein, un double petit monde;
C'est le seul ornement de la machine ronde.
L'amour à ses regards allume son flambeau, 255
Et souvent pour la voir il ôte son bandeau;
Diane n'eut jamais une si belle taille;
Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille;
Ce ne sont rien que lis et roses que son teint;
Enfin de ses beautés il est si fort atteint.... 260

CHRYSANTE.

Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318]
Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie.

GÉRON.

Madame, je vous jure, il pèche innocemment,
Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement.
C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse?
Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319],
Plus favorablement de son intention;
Et pour mieux vous montrer où va sa passion,
Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie,
Vous ne lui direz pas cette supercherie).... 270

CHRYSANTE.

Non, non.

GÉRON.

Vous savez donc les deux difficultés
Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]?

CHRYSANTE.

Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.

GÉRON.

«Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre,
Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, 275
Accorde tout plutôt que de plus différer.
Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue,
Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.»
Mais qu'en dit votre fille?

CHRYSANTE.

Elle suivra mon choix[1321],
Et montre une âme prête à recevoir mes lois; 280
Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte:
Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte,
Et qu'elle s'accommode aux solides raisons
Qui forment à présent les meilleures maisons.

GÉRON.

A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322]
Dégager ma parole, et vous donner la sienne?

CHRYSANTE.

Deux jours me suffiront, ménagés dextrement,
Pour disposer mon fils à son contentement[1323].
Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse,
Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse: 290
Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.

GÉRON.

Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]!


SCÈNE V.

PHILISTE, CLARICE.

PHILISTE.

Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325],
Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites:
Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. 295

CLARICE.

Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez
De vous dire, à présent que nous faisons retraite,
Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.

PHILISTE.

Madame, toutefois elle a fait son pouvoir,
Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326]. 300

CLARICE.

Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle.

PHILISTE.

Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle.

CLARICE.

Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien!
Deux filles possédoient seules ton entretien[1327];
Et leur orgueil, enflé par cette préférence, 305
De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance.

PHILISTE.

Ce reproche obligeant me laisse tout surpris:
Avec tant de beautés, et tant de bons esprits,
Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328].

CLARICE.

Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]: 310
Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu
Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.

PHILISTE.

Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles.

CLARICE.

Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles.

PHILISTE.

Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330], 315
Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups,
Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331]
Mille et mille raisons d'un éternel hommage.

CLARICE.

O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332]
Sans doute une des deux te donne de l'amour; 320
Mais tu le veux cacher.

PHILISTE.

Que dites-vous, Madame[1333]?
Un de ces deux objets captiveroit mon âme!
Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon cœur
Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur.

CLARICE.

Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite 325
Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite,
Elles dont les beautés captivent mille amants?

PHILISTE.

Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334],
Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître
D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître;
Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez,
Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335],
Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible
Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible.

CLARICE.

On ne m'éblouit pas à force de flatter: 335
Revenons au propos que tu veux éviter[1336].
Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse;
Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse....

PHILISTE.

Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux,
N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes vœux. 340
Si blessé des regards de quelque beau visage,
Mon cœur de sa franchise avoit perdu l'usage....

CLARICE.

Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu.

PHILISTE.

C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu,
Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. 345
Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337],
Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est:
Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît;
A tout autre propos qu'à celui de sa flamme,
Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, 350
Son œil semble à regret nous donner ses regards,
Et les jette à la fois souvent de toutes parts,
Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338]
Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée;
Mais auprès de l'objet qui possède son cœur, 355
Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur:
Gai, complaisant, actif....

CLARICE.

Enfin que veux-tu dire?

PHILISTE.

Que par ces actions que je viens de décrire,
Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher,
Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339]. 360

CLARICE.

Pour faire un jugement d'une telle importance,
Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance.
Te verra-t-on demain?

PHILISTE.

Madame, en doutez-vous?
Jamais commandements ne me furent si doux:
Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340]; 365
Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]:
Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342].

CLARICE.

Si, comme tu le dis, dans le cœur des absents
C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse,
Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343]. 370

PHILISTE.

Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour
Pour un sujet si haut les effets de l'amour.


SCÈNE VI.

CLARICE.

Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre,
Et ses desirs aux miens se font assez comprendre;
Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, 375
L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur.
Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune,
Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune!
Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses vœux,
Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux, 380
Et ses discours pourroient forcer ma modestie
A l'assurer bientôt de notre sympathie;
Mais le peu de rapport de nos conditions
Ote le nom d'amour à ses submissions;
Et sous l'injuste loi de cette retenue, 385
Le remède me manque, et mon mal continue.
Il me sert en esclave, et non pas en amant,
Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]!
Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire?
Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire? 390
Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux,
Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE[1345].

Secrets tyrans de ma pensée,
Respect, amour, de qui les lois
D'un juste et fâcheux contre-poids 395
La tiennent toujours balancée,
Que vos mouvements opposés[1346],
Vos traits, l'un par l'autre brisés,
Sont puissants à s'entre-détruire!
Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! 400
Et tandis que tous deux tâchent à me séduire,
Que leur combat est rude au milieu de mon cœur!

Moi-même je fais mon supplice
A force de leur obéir[1347];
Mais le moyen de les haïr? 405
Ils viennent tous deux de Clarice;
Ils m'en entretiennent tous deux,
Et forment ma crainte et mes vœux[1348]
Pour ce bel œil qui les fait naître;
Et de deux flots divers mon esprit agité, 410
Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître,
Blâme sa retenue et sa témérité.

Mon âme, dans cet esclavage,
Fait des vœux qu'elle n'ose offrir;
J'aime seulement pour souffrir; 415
J'ai trop et trop peu de courage:
Je vois bien que je suis aimé,
Et que l'objet qui m'a charmé
Vit en de pareilles contraintes.
Mon silence à ses feux fait tant de trahison, 420
Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes,
Pour accroître son mal, je fuis ma guérison.

Elle brûle, et par quelque signe
Que son cœur s'explique avec moi[1349],
Je doute de ce que je voi[1350], 425
Parce que je m'en trouve indigne.
Espoir, adieu; c'est trop flatté:
Ne crois pas que cette beauté
Daigne avouer de telles flammes[1351];
Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, 430
Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes,
Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.

Pauvre amant, vois par son silence
Qu'elle t'en commande un égal,
Et que le récit de ton mal 435
Te convaincroit d'une insolence.
Quel fantasque raisonnement!
Et qu'au milieu de mon tourment
Je deviens subtil à ma peine!
Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux 440
Par un contraire effet change l'amour en haine[1352],
Et malgré mon bonheur me rendre malheureux?

Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle
Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle!
Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, 445
C'est de moi qu'à présent doit être leur discours.
Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353]
A me couler sans bruit derrière cette porte[1354],
Pour écouter de là, sans en être aperçu,
En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. 450
Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]:
Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure,
Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer
Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356].


SCÈNE II.

CLARICE, la Nourrice.

CLARICE.

Tu me veux détourner d'une seconde flamme, 455
Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme.
Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357]
La perte d'un mari que je puis réparer[1358]!
Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse!
N'avoir que des mépris pour les vœux qu'il m'adresse! 460
Le voir toujours languir dessous ma dure loi!
Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.

LA NOURRICE.

Madame, mon avis au vôtre ne résiste
Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359].
Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois, 465
Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix.

CLARICE.

Brise là ce discours dont mon amour s'irrite:
Philiste n'en voit point qui le passe en mérite.

LA NOURRICE.

Je ne remarque en lui rien que de fort commun,
Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360]. 470

CLARICE.

Que ton aveuglement en ce point est extrême!
Et que tu connois mal et Philiste et moi-même,
Si tu crois que l'excès de sa civilité
Passe jamais chez moi pour importunité!

LA NOURRICE.

Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége, 475
A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége.

CLARICE.

Ce cavalier parfait, de qui je tiens le cœur,
A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.

LA NOURRICE.

Il aime votre bien, et non votre personne.

CLARICE.

Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: 480
Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux,
Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts.

LA NOURRICE.

La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse,
Voudroient un successeur de plus haute noblesse.

CLARICE.

S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361], 485
Philiste le devance en rares qualités;
Il est né gentilhomme, et sa vertu répare
Tout ce dont la fortune envers lui fut avare:
Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362].

LA NOURRICE.

Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir 490
Pour le considérer avec indifférence,
Sans prendre pour mérite une fausse apparence,
La raison feroit voir à vos yeux insensés
Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez.
Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363], 495
J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde:
Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364],
Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365];
Pratiquez-en quelque autre, et  désintéressée
Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; 500
Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien,
Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.

CLARICE.

Exercer contre moi de si noirs artifices!
Donner à mon amour de si cruels supplices!
Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]! 505
Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau.
Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367]
Lui faire de mon cœur une ouverture entière,
Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368]
Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. 510

LA NOURRICE.

Ne précipitez point ce que le temps ménage;
Vous pourrez à loisir éprouver son courage.

CLARICE.

Ne m'importune plus de tes conseils maudits,
Et sans me répliquer fais ce que je te dis.


SCÈNE III.

PHILISTE,la Nourrice.

PHILISTE.

Je te ferai cracher cette langue traîtresse. 515
Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse,
Détestable sorcière?

LA NOURRICE.

Eh bien, quoi? qu'ai-je fait?

PHILISTE.

Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]?

LA NOURRICE.

Quel forfait?

PHILISTE.

Peut-on voir lâcheté plus hardie?
Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! 520

LA NOURRICE.

Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison?

PHILISTE.

Est-ce ainsi qu'on le tient?

LA NOURRICE.

Parlons avec raison:
Que t'avois-je promis?

PHILISTE.

Que de tout ton possible
Tu rendrois ta maîtresse à mes desirs sensible,
Et la disposerois à recevoir mes vœux. 525

LA NOURRICE.

Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[1370]?

PHILISTE.

Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite.

LA NOURRICE.

Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite,
Jeune et simple novice en matière d'amour,
Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour. 530
Flatter de nos discours les passions des dames[1371],
C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes;
C'est traiter lourdement un délicat effet;
C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]:
Moi, qui de ce métier ai la haute science, 535
Et qui pour te servir brûle d'impatience,
Par un chemin plus court qu'un propos complaisant,
J'ai su croître sa flamme en la contredisant;
J'ai su faire éclater, mais avec violence[1373],
Un amour étouffé sous un honteux silence, 540
Et n'ai pas tant choqué que piqué ses desirs,
Dont la soif irritée avance tes plaisirs.

PHILISTE.

A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374];
Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse.

LA NOURRICE.

Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. 545
La raison et l'amour sont ennemis jurés;
Et lorsque ce dernier dans un esprit commande,
Il ne peut endurer que l'autre le gourmande:
Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit;
Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. 550
Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375]
Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles:
Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus?
Entrez, on vous attend; ces discours superflus
Reculent votre bien, et font languir Clarice. 555
Allez, allez cueillir les fruits de mon service:
Usez bien de votre heur et de l'occasion.

PHILISTE.

Soit une vérité, soit une illusion
Que ton esprit adroit emploie à ta défense[1376],
Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, 560
Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait,
Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377].

LA NOURRICE.

Que de propos perdus! Voyez l'impatiente
Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.


SCÈNE IV.

CLARICE, PHILISTE, la Nourrice.

CLARICE.

Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, 565
Devinez la façon dont je veux vous punir.

PHILISTE.

M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue?

CLARICE.

Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue:
Vous bannir de mes yeux! une si dure loi
Feroit trop retomber le châtiment sur moi, 570
Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même.

PHILISTE.

L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime.

CLARICE.

Aussi, que savez-vous si vos perfections
Ne vous ont rien acquis sur mes affections?

PHILISTE.

Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnoître 575
Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître.

CLARICE.

N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés,
Pour vous priser de bouche autant que vous valez?
Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites?
Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; 580
Laissez-moi me flatter de cette vanité,
Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté,
Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible,
Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible:
Une si douce erreur tâche à s'autoriser; 585
Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser?

PHILISTE.

Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame,
Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme.
Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets
Se donnent leur supplice en demeurant secrets. 590
Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[1378];
Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire;
Et près de votre objet, mon unique vainqueur,
Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon cœur.
En vain j'avois appris que la seule espérance[1379] 595
Entretenoit l'amour dans la persévérance:
J'aime sans espérer, et mon cœur enflammé[1380]
A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé.
L'amour devient servile, alors qu'il se dispense
A n'allumer ses feux que pour la récompense. 600
Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer,
Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer.

CLARICE.

Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes,
Préviendra tes desirs et tes justes demandes.
Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381] 605
Qu'un aveu mutuel rende nos vœux contents.
Donnons-leur, je te prie, une entière assurance;
Vengeons-nous à loisir de notre indifférence,
Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs
Où sa fausse couleur avoit réduit nos cœurs. 610

PHILISTE.

Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte
Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte[1382].

CLARICE.