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Œuvres de P. Corneille, Tome 01 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 265: SCÈNE IX.
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About This Book

This volume assembles the author's dramatic and poetic output, presenting tragedies, comedies, prefatory Discours sur le théâtre, and verse pieces alongside a critical apparatus that restores original orthography while correcting typographical errors. The editor reproduces multiple textual states and variants, provides notes, a lexicon of notable words and phrases, a portrait and a facsimile, and explains editorial principles and emendations. Texts follow the author's last reviewed editions but are compared with earlier impressions; informative annotations clarify variant readings, punctuation, and difficult passages to facilitate reading and scholarly study.

SCÈNE VII.

PHILISTE, CLARICE.

PHILISTE.

Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie,
Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie;
Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785
Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer.
Mon âme en est ensemble et ravie et confuse:
D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse,
Et votre liberté me reproche aujourd'hui
Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790
Elle me comble d'aise et m'accable de honte:
Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte;
Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi.

CLARICE.

Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi?
Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795
Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage?
Ton amour et tes soins trompés par mon malheur,
Ma prison inconnue a bravé ta valeur.
Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre,
Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800
Et que d'un tel orage en bonace réduit
Célidan a la peine, et Philiste le fruit?

PHILISTE.

Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige
C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige:

Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805
Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580].
La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,
Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage:
Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581]
Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810
Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.

CLARICE.

Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique:
Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?

PHILISTE.

Je tâche d'imiter ce que je vois en vous:
Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815
Fait de vos actions sa règle souveraine.

CLARICE.

Je ne puis endurer ces propos outrageux:
Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]?

PHILISTE.

Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite
J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820

CLARICE.

Ne me reproche point l'excès de mon amour.

PHILISTE.

Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour:
Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable?

CLARICE.

Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825
D'accuser mes défauts pour excuser les tiens;
Par cette liberté tu me fais bien paroître
Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître,

Puisque laissant les vœux et les submissions,
Tu me dis seulement mes imperfections. 1830
Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance,
Et prendre avant le temps un peu trop de licence.
Nous avions notre hymen à demain arrêté;
Mais pour te bien punir de cette liberté,
De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835

PHILISTE.

Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève,
Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585]
Le même Célidan se rencontre toujours?

CLARICE.

Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine.
Vois ta mère et ta sœur que vers nous il amène. 1840
Sa réponse rendra nos débats terminés.

PHILISTE.

Ah! mère, sœur, ami, que vous m'importunez!


SCÈNE VIII.

CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE.

CHRYSANTE, à Clarice.

Je viens après mon fils vous rendre une assurance
De la part que je prends en votre délivrance;
Et mon cœur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845
Que mes humbles devoirs osent se différer.

CLARICE, à Chrysante.

N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie
Est de vous obéir le reste de sa vie,
Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous.
Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850
C'est à moi désormais, entrant dans sa famille,
A vous rendre un devoir de servante et de fille;
Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587]
Ne vous empêche point d'excuser mes défauts,
Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855

CHRYSANTE, à Clarice.

Dans ce bien excessif qui passe mon attente,
Je soupçonne mes sens d'une infidélité,
Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588].
Surprise que je suis d'une telle merveille,
Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860
Mon âme en est ravie, et ces ravissements
M'ôtent la liberté de tous remercîments.

DORIS, à Clarice.

Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590]
A vous offrir, Madame, un fidèle service.

CLARICE, à Doris.

Et moi, sans compliment qui vous farde mon cœur, 1865
Je vous offre et demande une amitié de sœur.

PHILISTE, à Célidan.

Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable,
Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable,
Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis,
Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870
Cesse de me tenir dedans l'incertitude:
Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude;
Donne-moi le moyen, après un tel bienfait,
De réduire pour toi ma parole en effet.

CÉLIDAN, à Philiste.

S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875
Doivent leur bonne issue à mon peu de service,
Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos vœux,
J'ose t'en demander un pareil à mes feux.
J'ose te demander, sous l'aveu de Madame,
Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880
Cette sœur que j'adore, et qui pour faire un choix
Attend de ton vouloir les favorables lois.

PHILISTE, à Célidan.

Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse.
Sur ton meilleur ami tu brigues cette place,
Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885

CHRYSANTE, à Philiste.

Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui,
Ne te fais point ingrat pour une âme si double.

PHILISTE, à Célidan.

Mon esprit divisé de plus en plus se trouble;
Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi
Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890
Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible;
Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible;
Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir
Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir.

CHRYSANTE, à Philiste.

Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895
Et juge, en regardant cette belle maîtresse,
Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur
N'a pas bien mérité l'échange de ta sœur.

CLARICE, à Chrysante.

Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die
Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900
Et pour un tel ami lui voir si peu de foi
Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi.
Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même
Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593].


SCÈNE IX.

CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

CLARICE, à Alcidon.

Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905
Tu me croyois sans doute encor dans le malheur:
Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste
A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste,
Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris
T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910

ALCIDON.

Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594]
N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage.
Je forcène[1595] de voir que sur votre retour
Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596].
Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915
Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses?

CÉLIDAN, à Alcidon.

Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés,
Et tu m'oses couvrir de ces indignités!
Cesse de m'outrager, ou le respect des dames
N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920

PHILISTE, à Alcidon.

Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré
Que je sais maintenir ce que je t'ai juré:
Pour t'enlever ma sœur, il faut m'arracher l'âme.

ALCIDON, à Philiste.

Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme.
Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925
Que si mon cœur brûloit, c'étoit d'un autre feu.
Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice:
Voici l'auteur du coup, et voilà le complice.
Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur.


SCÈNE X.

CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS.

CHRYSANTE, à Philiste.

Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? 1930

CÉLIDAN, à Philiste.

Puisque son désespoir vous découvre un mystère
Que ma discrétion vous avoit voulu taire,
C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein.
Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main:
La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935
Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance....

PHILISTE, à Célidan.

Quittons là ce discours, puisqu'en cette action
La fin m'éclaircit trop de ton intention,
Et ta sincérité se fait assez connoître.
Je m'obstinois tantôt dans le parti d'un traître; 1940
Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amitié,
Un tel aveuglement te doit faire pitié.
Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise,
Qu'un ami déloyal a tellement surprise;
Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus[1599] 1945
Que j'ai voulu te faire un injuste refus.
Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère;
Ne punis point la sœur de la faute du frère;
Et reçois de ma main celle que ton desir,
Avant mon imprudence, avoit daigné choisir[1600]. 1950

CLARICE, à Célidan.

Une pareille erreur me rend toute confuse;
Mais ici mon amour me servira d'excuse:
Il serre nos esprits d'un trop étroit lien
Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien.

CÉLIDAN.

Si vous croyez encor que cette erreur me touche, 1955
Un mot me satisfait de cette belle bouche;
Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer[1601],
Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer?

DORIS.

Réunir les esprits d'une mère et d'un frère,
Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me défaire, 1960
M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon,
Et d'un cœur généreux me faire l'heureux don,
C'est avoir su me rendre un assez grand service
Pour espérer beaucoup avec quelque justice.
Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer 1965
Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer.

CÉLIDAN.

A ces mots enchanteurs tout mon cœur se déploie,
Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie.

CHRYSANTE.

Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans
Le favorable ciel me fait de doux présents! 1970
Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange!
Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange!
Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes vœux[1602]
Qu'une éternelle paix suive de si beaux nœuds,
Et rendre par les fruits de ce double hyménée 1975
Ma dernière vieillesse à jamais fortunée!

CLARICE, à Chrysante.

Cependant pour ce soir ne me refusez pas
L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas,
Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare[1603],
Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. 1980

CHRYSANTE, à Clarice.

Nous éloigner de vous avant ce doux moment[1604],
Ce seroit me priver de tout contentement.