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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 101: LYSANDRE, CÉLIDÉE.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

SCÈNE IV.

LYSANDRE, ARONTE.

ARONTE.

Eh bien! qu'en dites-vous? et que vous semble d'elle?

LYSANDRE.

Hélas! pour mon malheur, tu n'es que trop fidèle.
N'exerce plus tes soins à me faire endurer;
Ma plus douce fortune est de tout ignorer[248]:1160
Je serois trop heureux sans le rapport d'Aronte.

ARONTE.

Encor pour Dorimant, il en a quelque honte:
Vous voyant, il a fui.

LYSANDRE.

Mais mon ingrate alors
Pour empêcher sa fuite a fait tous ses efforts,
Aronte, et tu prenois ses dédains pour des feintes!1165
Tu croyois que son cœur n'eût point d'autres atteintes,
Que son esprit entier se conservoit à moi,
Et parmi ses rigueurs n'oublioit point sa foi[249]!

ARONTE.

A vous dire le vrai, j'en suis trompé moi-même.
Après deux ans passés dans un amour extrême,1170
Que sans occasion elle vînt à changer,
Je me fusse tenu coupable d'y songer;
Mais puisque sans raison la volage vous change,
Faites qu'avec raison un changement vous venge.
Pour punir comme il faut son infidélité,1175
Vous n'avez qu'à tourner la feinte en vérité.

LYSANDRE.

Misérable! est-ce ainsi qu'il faut qu'on me soulage?
Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage?
Et veux-tu désormais que par un second choix
Je m'engage à souffrir encore une autre fois?1180
Qui t'a dit qu'Hippolyte à cette amour nouvelle[250]
Se rendroit plus sensible ou seroit plus fidèle?

ARONTE.

Vous en devez, Monsieur, présumer beaucoup mieux.

LYSANDRE.

Conseiller importun, ôte-toi de mes yeux.

ARONTE.

Son âme....

LYSANDRE.

Ote-toi, dis-je, et dérobe ta tête1185
Aux violents effets que ma colère apprête:
Ma bouillante fureur ne cherche qu'un objet;
Va, tu l'attirerois sur un sang trop abjet[251].


SCÈNE V[252].

LYSANDRE.

Il faut à mon courroux de plus nobles victimes:
Il faut qu'un même coup me venge de deux crimes[253];1190
Qu'après les trahisons de ce couple indiscret,
L'un meure de ma main, et l'autre de regret.
Oui, la mort de l'amant punira la maîtresse;
Et mes plaisirs alors naîtront de sa tristesse.
Mon cœur, à qui mes yeux apprendront ses tourments,
Permettra le retour à mes contentements;
Ce visage si beau, si bien pourvu de charmes,
N'en aura plus pour moi, s'il n'est couvert de larmes.
Ses douleurs seulement ont droit de me guérir;
Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir[254].1200
Frénétiques transports, avec quelle insolence
Portez-vous mon esprit à tant de violence?
Allez, vous avez pris trop d'empire sur moi;
Dois-je être sans raison, parce qu'ils sont sans foi?
Dorimant, Célidée, ami, chère maîtresse,1205
Suivrois-je contre vous la fureur qui me presse?
Quoi? vous ayant aimés, pourrois-je vous haïr?
Mais vous pourrois-je aimer, quand vous m'osez trahir[255]
Qu'un rigoureux combat déchire mon courage!
Ma jalousie augmente et redouble ma rage[256];1210
Mais quelques[257] fiers projets qu'elle jette en mon cœur,
L'amour.... ah! ce mot seul me range à la douceur.
Celle que nous aimons jamais ne nous offense;
Un mouvement secret prend toujours sa défense:
L'amant souffre tout d'elle, et dans son changement,
Quelque irrité qu'il soit, il est toujours amant[258].
Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide,
Revenez, mes fureurs, pour punir le perfide;
Arrachez-lui mon bien: une telle beauté
N'est pas le juste prix d'une déloyauté.1220
Souffrirois-je, à mes yeux, que par ses artifices
Il recueillît les fruits dus à mes longs services?
S'il vous faut épargner le sujet de mes feux,
Que ce traître du moins réponde pour tous deux.
Vous me devez son sang pour expier son crime:1225
Contre sa lâcheté tout vous est légitime;
Et quelques châtiments.... Mais, Dieux! que vois-je ici?


SCÈNE VI.

HIPPOLYTE, LYSANDRE.

HIPPOLYTE.

Vous avez dans l'esprit quelque pesant souci;
Ce visage enflammé, ces yeux pleins de colère,
En font voir au dehors une marque trop claire[259].1230
Je prends assez de part en tous vos intérêts
Pour vouloir en aveugle y mêler mes regrets;
Mais si vous me disiez ce qui cause vos peines....

LYSANDRE.

Ah! ne m'imposez point de si cruelles gênes;
C'est irriter mes maux que de me secourir;1235
La mort, la seule mort a droit de me guérir.

HIPPOLYTE.

Si vous vous obstinez à m'en taire la cause,
Tout mon pouvoir sur vous n'est que fort peu de chose.

LYSANDRE.

Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point.

HIPPOLYTE.

Laissez-le-moi partout, ou ne m'en laissez point.1240
C'est n'aimer qu'à demi qu'aimer avec réserve,
Et ce n'est pas ainsi que je veux qu'on me serve:
Il faut m'apprendre tout, et lorsque je vous voi,
Être de belle humeur, ou n'être plus à moi[260].

LYSANDRE.

Ne perdez point d'efforts à vaincre mon silence[261];1245
Vous useriez sur moi de trop de violence.
Adieu: je vous ennuie, et les grands déplaisirs[262]
Veulent en liberté s'exhaler en soupirs.


SCÈNE VII.

HIPPOLYTE[263].

C'est donc là tout l'état que tu fais d'Hippolyte[264]?
Après des vœux offerts, c'est ainsi qu'on me quitte!
Qu'Aronte jugeoit bien que ses feintes amours,
Avant qu'il fût longtemps, interromproient leurs cours!
Dans ce peu de succès des ruses de Florice,
J'ai manqué de bonheur, mais non pas de malice;
Et si j'en puis jamais trouver l'occasion,1255
J'y mettrai bien encor de la division.
Si notre pauvre amant est plein de jalousie,
Ma rivale, qui sort, n'en est pas moins saisie.


SCÈNE VIII.

HIPPOLYTE, CÉLIDÉE.

CÉLIDÉE.

N'ai-je pas tantôt vu mon perfide avec vous[265]?
Il a bientôt quitté des entretiens si doux.1260

HIPPOLYTE.

Qu'y feroit-il, ma sœur? Ta fidèle Hippolyte[266]
Traite cet inconstant ainsi qu'il le mérite[267].

Il a beau m'en conter de toutes les façons,
Je le renvoie ailleurs pratiquer ses leçons.

CÉLIDÉE.

Le parjure à présent est fort sur ta louange[268]?1265

HIPPOLYTE.

Il ne tient pas à lui que je ne sois un ange;
Et quand il vient ensuite à parler de ses feux[269],
Aucune passion jamais n'approcha d'eux.
Par tous ces vains discours il croit fort qu'il m'oblige,
Mais non la moitié tant qu'alors qu'il te néglige:1270
C'est par là qu'il me pense acquérir puissamment;
Et moi, qui t'ai toujours chérie uniquement,
Je te laisse à juger alors si je l'endure.

CÉLIDÉE.

C'est trop prendre, ma sœur, de part en mon injure:
Laisse-le mépriser celle dont les mépris1275
Sont cause maintenant que d'autres yeux l'ont pris.
Si Lysandre te plaît, possède le volage,
Mais ne me traite point avec désavantage;
Et si tu te résous d'accepter mon amant,
Relâche-moi du moins le cœur de Dorimant.1280

HIPPOLYTE.

Pourvu que leur vouloir se range sous le nôtre,
Je te donne le choix et de l'un, et de l'autre;
Ou si l'un ne suffit à ton jeune desir,
Défais-moi de tous deux, tu me feras plaisir.
J'estimai fort Lysandre avant que le connoître;1285
Mais depuis cet amour que mes yeux ont fait naître,
Je te répute heureuse après l'avoir perdu.
Que son humeur est vaine, et qu'il fait l'entendu!
Que son discours est fade avec ses flatteries[270]!
Qu'on est importuné de ses afféteries!1290
Vraiment, si tout le monde étoit fait comme lui,
Je crois qu'avant deux jours je sécherois d'ennui[271].

CÉLIDÉE.

Qu'en cela du destin l'ordonnance fatale
A pris pour nos malheurs une route inégale!
L'un et l'autre me fuit, et je brûle pour eux;1295
L'un et l'autre t'adore, et tu les fuis tous deux.

HIPPOLYTE.

Si nous changions de sort, que nous serions contentes!

CÉLIDÉE.

Outre, hélas! que le ciel s'oppose à nos attentes,
Lysandre n'a plus rien à rengager ma foi.

HIPPOLYTE.

Mais l'autre, tu voudrois....


SCÈNE IX.

PLEIRANTE, HIPPOLYTE, CÉLIDÉE.

PLEIRANTE.

Ne rompez pas pour moi;
Craignez-vous qu'un ami sache de vos nouvelles[272]?

HIPPOLYTE.

Nous causions de mouchoirs, de rabats[273], de dentelles,
De ménages de fille.

PLEIRANTE.

Et parmi ces discours,
Vous confériez ensemble un peu de vos amours:
Eh bien, ce serviteur, l'aura-t-on agréable?1305

HIPPOLYTE.

Vous m'attaquez toujours par quelque trait semblable[274].
Des hommes comme vous ne sont que des conteurs.
Vraiment c'est bien à moi d'avoir des serviteurs!

PLEIRANTE.

Parlons, parlons françois. Enfin, pour cette affaire,
Nous en remettrons-nous à l'avis d'une mère?1310

HIPPOLYTE.

J'obéirai toujours à son commandement;
Mais de grâce, Monsieur, parlez plus clairement:
Je ne puis deviner ce que vous voulez dire.

PLEIRANTE.

Un certain cavalier pour vos beaux yeux soupire.

HIPPOLYTE.

Vous en voulez par là[275]....

PLEIRANTE.

Ce n'est point fiction1315
Que ce que je vous dis de son affection.
Votre mère sut hier à quel point il vous aime[276],
Et veut que ce soit vous qui vous donniez vous-même.

HIPPOLYTE.

Et c'est ce que ma mère, afin de m'expliquer,
Ne m'a point fait l'honneur de me communiquer;1320
Mais pour l'amour de vous, je vais le savoir d'elle.


SCÈNE X.

PLEIRANTE, CÉLIDÉE.

PLEIRANTE.

Ta compagne est du moins aussi fine que belle[277].

CÉLIDÉE.

Elle a bien su, de vrai, se défaire de vous.

PLEIRANTE.

Et fort habilement se parer de mes coups.

CÉLIDÉE.

Peut-être innocemment, faute d'y rien comprendre[278].

PLEIRANTE.

Mais faute, bien plutôt, d'y vouloir rien entendre.
Je suis des plus trompés si Dorimant lui plaît.

CÉLIDÉE.

Y prenez-vous, Monsieur, pour lui quelque intérêt?

PLEIRANTE.

Lysandre m'a prié d'en porter la parole.

CÉLIDÉE.

Lysandre!

PLEIRANTE.

Oui, ton Lysandre.

CÉLIDÉE.

Et lui-même cajole....

PLEIRANTE.

Quoi? que cajole-t-il?

CÉLIDÉE.

Hippolyte, à mes yeux.

PLEIRANTE.

Folle, il n'aima jamais que toi dessous les cieux;
Et nous sommes tous prêts de choisir la journée
Qui bientôt de vous deux termine l'hyménée.
Il se plaint toutefois un peu de ta froideur;1335
Mais pour l'amour de moi, montre-lui plus d'ardeur.
Parle: ma volonté sera-t-elle obéie?

CÉLIDÉE.

Hélas! qu'on vous abuse après m'avoir trahie!
Il vous fait, cet ingrat, parler pour Dorimant,
Tandis qu'au même objet il s'offre pour amant,1340
Et traverse par là tout ce qu'à sa prière
Votre vaine entremise avance vers la mère.
Cela qu'est-ce, Monsieur, que se jouer de vous?

PLEIRANTE.

Qu'il est peu de raison dans ces esprits jaloux!
Et quoi? pour un ami s'il rend une visite,1345
Faut-il s'imaginer qu'il cajole Hippolyte?

CÉLIDÉE.

Je sais ce que j'ai vu.

PLEIRANTE.

Je sais ce qu'il m'a dit,
Et ne veux plus du tout souffrir de contredit.
Mon choix de votre hymen en sa faveur dispose[279].

CÉLIDÉE.

Commandez-moi plutôt, Monsieur, toute autre chose.

PLEIRANTE.

Quelle bizarre humeur! quelle inégalité[280]
De rejeter un bien qu'on a tant souhaité!
La belle, voyez-vous? qu'on perde ces caprices:
Il faut pour m'éblouir de meilleurs artifices.
Quelque nouveau venu vous donne dans les yeux,1355
Quelque jeune étourdi qui vous flatte un peu mieux;
Et parce qu'il vous fait quelque feinte caresse,
Il faut que nous manquions, vous et moi, de promesse?
Quittez, pour votre bien, ces fantasques refus.

CÉLIDÉE.

Monsieur....

PLEIRANTE.

Quittez-les, dis-je, et ne contestez plus.


SCÈNE XI.

CÉLIDÉE.

Fâcheux commandement d'un incrédule père!
Qu'il me fut doux jadis, et qu'il me désespère!
J'avois, auparavant qu'on m'eût manqué de foi,
Le devoir et l'amour tout d'un parti chez moi,
Et ma flamme, d'accord avecque sa puissance,1365
Unissoit mes desirs à mon obéissance;
Mais, hélas! que depuis cette infidélité
Je trouve d'injustice en son autorité!
Mon esprit s'en révolte, et ma flamme bannie
Fait qu'un pouvoir si saint m'est une tyrannie.1370
Dures extrémités où mon sort est réduit!
On donne mes faveurs à celui qui les fuit;
Nous avons l'un pour l'autre une pareille haine,
Et l'on m'attache à lui d'une éternelle chaîne.
Mais s'il ne m'aimoit plus, parleroit-il d'amour1375
A celui dont je tiens la lumière du jour?
Mais s'il m'aimoit encor, verroit-il Hippolyte?
Mon cœur en même temps se retient et s'excite.
Je ne sais quoi me flatte, et je sens déjà bien
Que mon feu ne dépend que de croire le sien.1380
Tout beau, ma passion, c'est déjà trop paroître:
Attends, attends du moins la sienne pour renaître.
A quelle folle erreur me laissé-je emporter!
Il fait tout à dessein de me persécuter.
L'ingrat cherche ma peine, et veut par sa malice1385
Que l'ordre qu'on me donne augmente mon supplice[281].
Rentrons, que son objet présenté par hasard
De mon cœur ébranlé ne reprenne une part:
C'est bien assez qu'un père à souffrir me destine,
Sans que mes yeux encore aident à ma ruine.1390


SCÈNE XII.

La Lingère, le Mercier.

LA LINGÈRE, après qu'ils se sont entre-poussé une boîte qui est entre leurs boutiques[282].

J'envoirai tout à bas, puis après on verra.
Ardez[283], vraiment c'est-mon[284], on vous l'endurera!
Vous êtes un bel homme, et je dois fort vous craindre!

LE MERCIER.

Tout est sur mon tapis: qu'avez-vous à vous plaindre?

LA LINGÈRE.

Aussi votre tapis est tout sur mon battant[285];1395
Je ne m'étonne plus de quoi je gagne tant.

LE MERCIER.

Là, là, criez bien haut, faites bien l'étourdie,
Et puis on vous jouera dedans la comédie.

LA LINGÈRE.

Je voudrois l'avoir vu que quelqu'un s'y fût mis;
Pour en avoir raison nous manquerions d'amis!1400
On joue ainsi le monde.

LE MERCIER.

Après tout ce langage,
Ne me repoussez pas mes boîtes davantage.
Votre caquet m'enlève à tous coups mes chalands;
Vous vendez dix rabats contre moi deux galands[286].
Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure[287],1405
Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure;
Et vous me harcelez et sans cause et sans fin.
Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin!
Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique
Que par un entre-deux mis à votre boutique;1410
Alors, n'ayant plus rien ensemble à démêler,
Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller.

LA LINGÈRE.

Justement.


SCÈNE XIII.

La Lingère, FLORICE, le Mercier, le Libraire, CLÉANTE.

LA LINGÈRE[288].

De tout loin je vous ai reconnue.

FLORICE.

Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue?
Les avez-vous reçus, ces points coupés nouveaux?1415

LA LINGÈRE.

Ils viennent d'arriver.

FLORICE.

Voyons donc les plus beaux.

LE MERCIER, à Cléante qui passe.

Ne vous vendrai-je rien, Monsieur? des bas de soie,
Des gants en broderie, ou quelque petite oie[289]?

CLÉANTE, au Libraire.

Ces livres que mon maître avoit fait mettre à part,
Les avez-vous encore?

LE LIBRAIRE, empaquetant ses livres[290].

Ah! que vous venez tard!1420
Encore un peu, ma foi, je m'en allois les vendre.
Trois jours sans revenir! je m'ennuyois d'attendre.

CLÉANTE.

Je l'avois oublié. Le prix?

LE LIBRAIRE[291].

Chacun le sait:
Autant de quarts d'écus, c'est un marché tout fait.

LA LINGÈRE, à Florice,

Eh bien, qu'en dites-vous?

FLORICE.

J'en suis toute ravie,1425
Et n'ai rien encor vu de pareil en ma vie.
Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport.
Que celui-ci me semble et délicat et fort[292]
Que cet autre me plaît! que j'en aime l'ouvrage!
Montrez-m'en cependant quelqu'un à mon usage.1430

LA LINGÈRE.

Voici de quoi vous faire un assez beau collet.

FLORICE.

Je pense, en vérité, qu'il ne seroit pas laid;
Que me coûtera-t-il?

LA LINGÈRE.

Allez, faites-moi vendre,
Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre.
Mais avisez alors à me récompenser.1435

FLORICE.

L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser:
Vous me verrez demain avecque ma maîtresse.


SCÈNE XIV.

FLORICE, ARONTE, Le Mercier, La Lingère[293].

FLORICE.

Aronte, eh bien, quels fruits produira notre adresse?

ARONTE.

De fort mauvais pour moi. Mon maître, au désespoir,
Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne veut plus me voir[294].1440

FLORICE.

Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte?

ARONTE.

Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte.

FLORICE.

Ne te débauche point, je veux faire ta paix.

ARONTE.

Son courroux est trop grand pour s'apaiser jamais.

FLORICE.

S'il vient encor chez nous ou chez sa Célidée,1445
Je te rends aussitôt l'affaire accommodée.

ARONTE.

Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand!
Viens, je te veux donner tout à l'heure un galand.

LE MERCIER.

Voyez, Monsieur; j'en ai des plus beaux de la terre: En voilà de Paris, d'Avignon, d'Angleterre.1450

ARONTE, après avoir regardé une boîte de galands[295].

Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs.
Allons, Florice, allons, il en faut voir ailleurs.

LA LINGÈRE[296].

Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise[297],
Des hommes comme vous perdent leur chalandise.

LE MERCIER.

Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment.
Du moins, si je vends peu, je vends loyalement,
Et je n'attire point avec une promesse
De suivante qui m'aide à tromper sa maîtresse.

LA LINGÈRE.

Quand il faut dire tout, on s'entre-connoît bien;
Chacun sait son métier, et.... Mais je ne dis rien. 1460

LE MERCIER.

Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire.

LA LINGÈRE.

Je ne réplique point à des gens en colère[298].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.


ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

LYSANDRE.

Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs,
Dont l'impuissance ajoute un comble à mes malheurs,
Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire.1465
J'aime encor Célidée, et n'ose lui déplaire:
Priver de la clarté ce qu'elle aime le mieux,
Ce n'est pas le moyen d'agréer à ses yeux.
L'amour, en la perdant, me retient en balance;
Il produit ma fureur et rompt sa violence,1470
Et me laissant trahi, confus et méprisé,
Ne veut que triompher de mon cœur divisé.
Amour, cruel, auteur de ma longue misère,
Ou permets à la fin d'agir à ma colère,
Ou sans m'embarrasser d'inutiles transports,1475
Auprès de ce bel œil fais tes derniers efforts.
Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine,
Et comme de mon cœur triomphe de sa haine.
Contre toi ma vengeance a mis les armes bas,
Contre ses cruautés rends les mêmes combats;1480
Exerce ta puissance à fléchir la farouche;
Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche:
Si tu te sens trop foible, appelle à ton secours
Le souvenir de mille et de mille heureux jours,
Où ses desirs, d'accord avec mon espérance[299],1485
Ne laissoient à nos vœux aucune différence.
Je pense avoir encor ce qui la sut charmer,
Les mêmes qualités qu'elle voulut aimer.
Peut-être mes douleurs ont changé mon visage;
Mais en revanche aussi je l'aime davantage;1490
Mon respect s'est accru pour un objet si cher[300];
Je ne me venge point, de peur de la fâcher.
Un infidèle ami tient son âme captive,
Je le sais, je le vois, et je souffre qu'il vive.
Je tarde trop: allons, ou vaincre ses refus,1495
Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus,
Et tirons de son cœur, malgré sa flamme éteinte,
La pitié par ma mort, ou l'amour par ma plainte:
Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein.


SCÈNE II.

DORIMANT, LYSANDRE.

DORIMANT.

Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein[301]!
Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte;
Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite:
Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop découvert
Comme un ami si rare auprès d'elle me sert.

LYSANDRE.

Parlez plus franchement: ma rencontre importune1505
Auprès d'un autre objet trouble votre fortune;
Et vous montrez assez, par ces foibles détours,
Qu'un témoin comme moi déplaît à vos amours.
Vous voulez seul à seul cajoler Célidée;
La querelle entre nous sera bientôt vidée[302]:1510
Ma mort vous donnera chez elle un libre accès,
Ou ma juste vengeance un funeste succès.

DORIMANT.

Qu'est-ce-ci, déloyal? quelle fourbe est la vôtre?
Vous m'en disputez une, afin d'acquérir l'autre!
Après ce que chacun a vu de votre feu,1515
C'est une lâcheté d'en faire un désaveu.

LYSANDRE.

Je ne me connois point à combattre d'injures.

DORIMANT.

Aussi veux-je punir autrement tes parjures:
Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats,
Qui pour ton châtiment a destiné mon bras,1520
T'apprendra qu'à moi seul Hippolyte est gardée.

LYSANDRE.

Garde ton Hippolyte.

DORIMANT.

Et toi, ta Célidée.

LYSANDRE.

Voilà faire le fin, de crainte d'un combat.

DORIMANT.

Tu m'imputes la crainte, et ton cœur s'en abat.

LYSANDRE.

Laissons à part les noms; disputons la maîtresse,1525
Et pour qui que ce soit montre ici ton adresse.

DORIMANT.

C'est comme je l'entends.


SCÈNE III.

CÉLIDÉE, LYSANDRE, DORIMANT.

CÉLIDÉE.

O Dieux! ils sont aux coups!
Ah! perfide, sur moi détourne ton courroux[303]:
La mort de Dorimant me seroit trop funeste.

DORIMANT.

Lysandre, une autre fois nous viderons le reste.1530

CÉLIDÉE, à Dorimant.

Arrête, cher ingrat[304]!

LYSANDRE.

Tu recules, voleur!

DORIMANT.

Je fuis cette importune, et non pas ta valeur.


SCÈNE IV.

LYSANDRE, CÉLIDÉE.

LYSANDRE.

Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue:
Avez-vous résolu que sa fuite me tue,
Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort[305],1535
Par sa retraite infâme il me donne la mort?
Pour en frapper le coup, vous n'avez qu'à le suivre.

CÉLIDÉE.

Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre,
Qu'on ne verra jamais que je recule un pas
De crainte de causer un si juste trépas.1540

LYSANDRE.

Eh bien, voyez-le donc: ma lame toute prête
N'attendoit que vos yeux pour immoler ma tête.
Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu,
Ce que valoit l'amant que vous aurez perdu[306];
Et sans vous reprocher un si cruel outrage,1545
Ma main de vos rigueurs achèvera l'ouvrage:
Trop heureux mille fois si je plais en mourant
A celle à qui j'ai pu déplaire en l'adorant,
Et si ma prompte mort, secondant son envie,
L'assure du pouvoir qu'elle avoit sur ma vie!1550

CÉLIDÉE.

Moi, du pouvoir sur vous! vos yeux se sont mépris;
Et quelque illusion qui trouble vos esprits
Vous fait imaginer d'être auprès d'Hippolyte.
Allez, volage, allez où l'amour vous invite:
Dans ces doux entretiens recherchez vos plaisirs[307],1555
Et ne m'empêchez plus de suivre mes desirs.

LYSANDRE.

Ce n'est pas sans raison que ma feinte passée[308]
A jeté cette erreur dedans votre pensée.
Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments,
J'ai présenté des vœux, j'ai fait des compliments;1560
Mais c'étoient compliments qui partoient d'une souche:
Mon cœur, que vous teniez, désavouoit ma bouche.
Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours,
Sait bien que mon amour n'en changea point de cours:
Contre votre froideur une modeste plainte1565
Fut tout notre entretien au sortir de la feinte;
Et je le priai lors....

CÉLIDÉE.

D'user de son pouvoir?
Ce n'étoit pas par là qu'il me falloit avoir.
Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les âmes.

LYSANDRE.

Confus, désespéré du mépris de mes flammes,1570
Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots
Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots,
Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre.
Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre;
J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux,1575
Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux;
J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père;
J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère;
Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain,
J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main.1580
Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines[309];
Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines:
Il faut pour l'arrêter me rendre votre amour;
Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour[310].

CÉLIDÉE.

Volage, falloit-il, pour un peu de rudesse,1585
Vous porter si soudain à changer de maîtresse?
Que je vous croyois bien d'un jugement plus meur[311]!
Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur?
Ne pouviez-vous juger que c'étoit une feinte
A dessein d'éprouver quelle étoit votre atteinte?1590
Les Dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet
Que vos feux inconstants ont choisi pour objet,
Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable,
Avant que votre amour parût si peu durable!
Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments1595
Je lui fus raconter vos premiers mouvements,
Avec quelles douceurs je m'étois préparée
A redonner la joie à votre âme éplorée!
Dieux! que je fus surprise, et mes sens éperdus,
Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus!1600
Votre légèreté fut soudain imitée:
Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée;
Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas
Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas;
Mais, hélas! plus il fuit, plus son portrait s'efface;1605
Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place;
L'aveu de votre erreur désarme mon courroux:
Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous.
Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre,
Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre[312].1610
Moi-même je l'avoue à ma confusion,
Mon imprudence a fait notre division.
Tu ne méritois pas de si rudes alarmes:
Accepte un repentir accompagné de larmes[313];
Et souffre que le tien nous fasse tour à tour1615
Par ce petit divorce augmenter notre amour.

LYSANDRE.

Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible
Que je vous trouve encor à mes desirs sensible?
Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi!

CÉLIDÉE.

Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi!1620

LYSANDRE.

Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie
De les plus essayer au péril de ma vie[314].

CÉLIDÉE.

J'aime trop désormais ton repos et le mien:
Tous mes soins n'iront plus qu'à notre commun bien.
Voudrois-je, après ma faute, une plus douce amende
Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande[315]?
Je t'accusois en vain d'une infidélité:
Il agissoit pour toi de pleine autorité,
Me traitoit de parjure et de fille rebelle.
Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle;1630
Ce que pour mes froideurs il témoigne d'horreur
Mérite bien qu'en hâte on le tire d'erreur.

LYSANDRE.

Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte
N'ait encor de ma bouche un hommage hypocrite?

CÉLIDÉE.

Non: je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperçoi;1635
Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi.


SCÈNE V.

DORIMANT, HIPPOLYTE.

DORIMANT.

Autant que mon esprit adore vos mérites,
Autant veux-je de mal à vos longues visites.

HIPPOLYTE.

Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux?

DORIMANT.

Elles m'ôtent le bien de vous trouver chez vous.1640
J'y fais à tous moments une course inutile;
J'apprends cent fois le jour que vous êtes en ville.
En voici presque trois que je n'ai pu vous voir,
Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir[316];
Et n'étoit qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre,1645
Sur le point de rentrer, par hasard me les montre,
Je crois que ce jour même auroit encor passé[317]
Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont blessé.

HIPPOLYTE.

Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte;
Je n'en puis écouter qu'avec de la contrainte:1650
Si vous prenez plaisir dedans mon entretien,
Pour le faire durer ne vous plaignez de rien.

DORIMANT.

Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre.

HIPPOLYTE.

Et vous pouvez aussi vous empêcher d'en feindre.

DORIMANT.

Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs?1655

HIPPOLYTE.

Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs.

DORIMANT.

Verrois-je sans languir ma flamme qu'on néglige?

HIPPOLYTE.

Éteignez cette flamme où rien ne vous oblige.

DORIMANT.

Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux.

HIPPOLYTE.

Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d'eux.1660

DORIMANT.

Ma présence vous fâche et vous est odieuse.

HIPPOLYTE.

Non, mais tout ce discours là peut rendre ennuyeuse[318].

DORIMANT.

Je vois bien ce que c'est; je lis dans votre cœur:
Il a reçu les traits d'un plus heureux vainqueur;
Un autre, regardé d'un œil plus favorable,1665
A mes submissions vous fait inexorable:
C'est pour lui seulement que vous voulez brûler.

HIPPOLYTE.

Il est vrai: je ne puis vous le dissimuler;
Il faut que je vous traite avec toute franchise.
Alors que je vous pris, un autre[319] m'avoit prise,1670
Un autre captivoit mes inclinations[320].
Vous devez présumer de vos perfections
Que si vous attaquiez un cœur qui fût à prendre,
Il seroit malaisé qu'il s'en pût bien défendre.
Vous auriez eu le mien, s'il n'eût été donné;1675
Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonné,
Tant que ma passion aura quelque espérance,
N'attendez rien de moi que de l'indifférence.

DORIMANT.

Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant:
Sans doute que Lysandre est cet objet charmant1680
Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée.

HIPPOLYTE.

Cela ne se dit point à des hommes d'épée:
Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux,
Ce seroit le moyen de vous perdre tous deux.
Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre;1685
Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre,
Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon époux,
Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous;
Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune.

DORIMANT.

Permettez pour ce nom que je vous importune[321];1690
Ne me refusez plus de me le déclarer:
Que je sache en quel temps j'aurai droit d'espérer.
Un mot me suffira pour me tirer de peine;
Et lors j'étoufferai si bien toute ma haine,
Que vous me trouverez vous-même trop remis.1695


SCÈNE VI.

PLEIRANTE, LYSANDRE, CÉLIDÉE, DORIMANT, HIPPOLYTE.

PLEIRANTE.

Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis[322].
Vous ne lui voulez pas quereller[323] Célidée?

DORIMANT.

L'affaire à cela près peut être décidée[324].
Voici le seul objet de nos affections,
Et l'unique motif de nos dissensions[325].1700

LYSANDRE.

Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte:
C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte.
Mon cœur fut toujours ferme, et moi je me dédis
Des vœux que de ma bouche elle reçut jadis.
Piqué d'un faux dédain, j'avois pris fantaisie[326]1705
De mettre Célidée en quelque jalousie;
Mais au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux.

PLEIRANTE.

Vous pouvez désormais achever entre vous:
Je vais dans ce logis dire un mot à Madame.


SCÈNE VII.

DORIMANT, LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE.

DORIMANT.

Ainsi, loin de m'aider, tu traversois ma flamme!1710

LYSANDRE.

Les efforts que Pleirante à ma prière a faits
T'auroient acquis déjà le but de tes souhaits;
Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte,
Si ton bonheur n'est pas égal à ton mérite.

HIPPOLYTE.

Qu'aurai-je cependant pour satisfaction1715
D'avoir servi d'objet à votre fiction?
Dans votre différend je suis la plus blessée,
Et me trouve, à l'accord, entièrement laissée.

CÉLIDÉE.

N'y songe plus, de grâce, et pour l'amour de moi[327],
Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi.1720
Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne?
Le droit de l'amitié tout autrement ordonne.
Tous prêts d'être assemblés d'un lien conjugal,
Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal[328].
J'ai feint par ton conseil; lui, par celui d'un autre;1725
Et bien qu'amour jamais ne fut égal au nôtre,
Je m'étonne comment cette confusion.
Laisse finir sitôt notre division.

HIPPOLYTE.

De sorte qu'à présent le ciel y remédie?

CÉLIDÉE.

Tu vois; mais après tout, s'il faut que je le die[329],1730
Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux.

HIPPOLYTE.

Excuse, chère amie, un esprit amoureux[330]:
Lysandre me plaisoit, et tout mon artifice
N'alloit qu'à détourner son cœur de ton service.
J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits;1735
J'ai, pour me l'attirer, pratiqué tes mépris;
Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hyménée....

DORIMANT.

Votre rigueur vers moi doit être terminée.
Sans chercher de raisons pour vous persuader[331],
Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut céder;1740
Vous savez trop à quoi la parole vous lie.

HIPPOLYTE.

A vous dire le vrai, j'ai fait une folie:
Je les croyois encor loin de se réunir,
Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir[332].

DORIMANT.

Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère?1745

HIPPOLYTE.

Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mère.

LYSANDRE.

Si tu juges Pleirante à cela suffisant,
Je crois qu'eux deux ensemble en parlent à présent.

DORIMANT.

Après cette faveur qu'on me vient de promettre,
Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre:1750
J'espère tout de lui; mais pour un bien si doux
Je ne saurois....

LYSANDRE.

Arrête: ils s'avancent vers nous.


SCÈNE VIII.

PLEIRANTE, CHRYSANTE, LYSANDRE, DORIMANT, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE[333], FLORICE.

DORIMANT, à Chrysante.

Madame, un pauvre amant, captif de cette belle,
Implore le pouvoir que vous avez sur elle:
Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort;1755
J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort.

CHRYSANTE, à Dorimant.

Un homme tel que vous, et de votre naissance,
Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance[334].
Si vous avez gagné ses inclinations,
Soyez sûr du succès de vos affections;1760
Mais je ne suis pas femme à forcer son courage;
Je sais ce que la force est en un mariage.
Il me souvient encor de tous mes déplaisirs
Lorsqu'un premier hymen contraignit mes desirs;
Et sage à mes dépens, je veux bien qu'Hippolyte1765
Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite.
Ainsi présumez tout de mon consentement,
Mais ne prétendez rien de mon commandement.

DORIMANT, à Hippolyte.

Après un tel aveu serez-vous inhumaine[335]?

HIPPOLYTE, à Chrysante.

Madame, un mot de vous me mettroit hors de peine.
Ce que vous remettez à mon choix d'accorder,
Vous feriez beaucoup mieux de me le commander.

PLEIRANTE, à Chrysante.

Elle vous montre assez où son desir se porte.

CHRYSANTE.

Puisqu'elle s'y résout, le reste ne m'importe[336].

DORIMANT.

Ce favorable mot me rend le plus heureux1775
De tout ce que jamais on a vu d'amoureux.

LYSANDRE.

J'en sens croître la joie au milieu de mon âme[337],
Comme si de nouveau l'on acceptoit ma flamme[338].

HIPPOLYTE, à Lysandre.

Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi[339]?

LYSANDRE.

Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi.1780

HIPPOLYTE.

Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice,
Lorsque je vous aimois, m'ont fait quelque service[340].

LYSANDRE.

Je vous entends assez: soit, Aronte impuni
Pour ses mauvais conseils ne sera point banni;
Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie[341].1785

CÉLIDÉE.

Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie.

PLEIRANTE.

Attendant que demain ces deux couples d'amants
Soient mis au plus haut point de leurs contentements,
Allons chez moi, Madame, achever la journée.