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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 151: AMARANTE.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

SCÈNE IX.

THÉANTE, DAMON.

THÉANTE.

Ami, que tu m'as fait plaisir!
J'étois fort à la gêne avec cette suivante[476].

DAMON.

Celle qui te charmoit te devient bien pesante.

THÉANTE.

Je l'aime encor pourtant; mais mon ambition
Ne laisse point agir mon inclination.620
Ma flamme sur mon cœur en vain est la plus forte[477];
Tous mes desirs ne vont qu'où mon dessein les porte.
Au reste j'ai sondé l'esprit de mon rival.

DAMON.

Et connu....

THÉANTE.

Qu'il n'est pas pour me faire grand mal.
Amarante m'en vient d'apprendre une nouvelle625
Qui ne me permet plus que j'en sois en cervelle.
Il a vu....

DAMON.

Qui?

THÉANTE.

Daphnis, et n'en a remporté
Que ce qu'elle devoit à sa témérité.

DAMON.

Comme quoi?

THÉANTE.

Des mépris, des rigueurs sans pareilles[478].

DAMON.

As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles[479]?630

THÉANTE.

Celle dont je les tiens en parle assurément.

DAMON.

Pour un homme si fin, on te dupe aisément.
Amarante elle-même en est mal satisfaite,
Et ne t'a rien conté que ce qu'elle souhaite:
Pour seconder Florame en ses intentions,635
On l'avoit écartée à des commissions.
Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme[480]
D'avoir eu les moyens de déclarer sa flamme[481],
Et qui présume tant de ses prospérités,
Qu'il croit ses vœux reçus, puisqu'ils sont écoutés;640
Et certes son espoir n'est pas hors d'apparence.
Après ce bon accueil, et cette conférence
Dont Daphnis elle-même a fait l'occasion,
J'en crains fort un succès à ta confusion.
Tâchons d'y donner ordre; et sans plus de langage,645
Avise en quoi tu veux employer mon courage.

THÉANTE.

Lui disputer un bien où j'ai si peu de part,
Ce seroit m'exposer pour quelque autre au hasard.
Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive,
De sa possession, l'un et l'autre il nous prive[482],650
Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit,
Tandis que de sa peine un troisième a le fruit.
A croire son courage, en amour on s'abuse:
La valeur d'ordinaire y sert moins que la ruse[483].

DAMON.

Avant que passer outre, un peu d'attention.655

THÉANTE.

Te viens-tu d'aviser de quelque invention?

DAMON.

Oui, ta seule maxime en fonde l'entreprise.
Clarimond voit Daphnis, il l'aime, il la courtise;
Et quoiqu'il n'en reçoive encor que des mépris,
Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix.660

THÉANTE.

Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre[484].

DAMON.

Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre,
N'est-ce pas le plus sûr qu'un duel hasardeux
Entre Florame et lui les en prive tous deux?

THÉANTE.

Crois-tu qu'avec Florame aisément on l'engage?665

DAMON.

Je l'y résoudrai trop avec un peu d'ombrage.
Un amant dédaigné ne voit pas de bon œil
Ceux qui du même objet ont un plus doux accueil:
Des faveurs qu'on leur fait il forme ses offenses,
Et pour peu qu'on le pousse, il court aux violences[485].670
Nous les verrions par là, l'un et l'autre écartés,
Laisser la place libre à tes félicités.

THÉANTE.

Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole?

DAMON.

Tu te mets en l'esprit une crainte frivole:
Mon péril de ces lieux ne te bannira pas;675
Et moi, pour te servir je courrois au trépas.

THÉANTE.

En même occasion dispose de ma vie,
Et sois sûr que pour toi j'aurai la même envie.

DAMON.

Allons, ces compliments en retardent l'effet.

THÉANTE.

Le ciel ne vit jamais un ami si parfait.680

FIN DU SECOND ACTE.


ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

FLORAME, CÉLIE.

FLORAME.

Enfin, quelque froideur qui paroisse en Florise[486],
Aux volontés d'un frère elle s'en est remise.

CÉLIE.

Quoiqu'elle s'en rapporte à vous entièrement,
Vous lui feriez plaisir d'en user autrement.
Les amours d'un vieillard sont d'une foible amorce.685

FLORAME.

Que veux-tu? Son esprit se fait un peu de force:
Elle se sacrifie à mes contentements,
Et pour mes intérêts contraint ses sentiments.
Assure donc Géraste, en me donnant sa fille,
Qu'il gagne en un moment toute notre famille,690
Et que, tout vieil qu'il est, cette condition
Ne laisse aucun obstacle à son affection.
Mais aussi de Florise il ne doit rien prétendre,
A moins que se résoudre à m'accepter pour gendre[487].

CÉLIE.

Plaisez-vous à Daphnis? c'est là le principal.695

FLORAME.

Elle a trop de bonté pour me vouloir du mal;
D'ailleurs sa résistance obscurciroit sa gloire;
Je la mériterois si je la pouvois croire.
La voilà qu'un rival m'empêche d'aborder;
Le rang qu'il tient sur moi m'oblige à lui céder[488],700
Et la pitié que j'ai d'un amant si fidèle
Lui veut donner loisir d'être dédaigné d'elle.


SCÈNE II.

CLARIMOND, DAPHNIS.

CLARIMOND.

Ces dédains rigoureux dureront-ils toujours?

DAPHNIS.

Non, ils ne dureront qu'autant que vos amours.

CLARIMOND.

C'est prescrire à mes feux des lois bien inhumaines.705

DAPHNIS.

Faites finir vos feux, je finirai leurs peines.

CLARIMOND.

Le moyen de forcer mon inclination?

DAPHNIS.

Le moyen de souffrir votre obstination?

CLARIMOND.

Qui ne s'obstineroit en vous voyant si belle?

DAPHNIS.

Qui vous pourroit aimer, vous voyant si rebelle?710

CLARIMOND.

Est-ce rébellion que d'avoir trop de feu?

DAPHNIS.

C'est avoir trop d'amour, et m'obéir trop peu[489].

CLARIMOND.

La puissance sur moi que je vous ai donnée....

DAPHNIS.

D'aucune exception ne doit être bornée.

CLARIMOND.

Essayez autrement ce pouvoir souverain.715

DAPHNIS.

Cet essai me fait voir que je commande en vain.

CLARIMOND.

C'est un injuste essai qui feroit ma ruine.

DAPHNIS.

Ce n'est plus obéir depuis qu'on examine.

CLARIMOND.

Mais l'amour vous défend un tel commandement.

DAPHNIS.

Et moi, je me défends un plus doux traitement.720

CLARIMOND.

Avec ce beau visage avoir le cœur de roche!

DAPHNIS.

Si le mien s'endurcit, ce n'est qu'à votre approche.

CLARIMOND.

Que je sache du moins d'où naissent vos froideurs[490].

DAPHNIS.

Peut-être du sujet qui produit vos ardeurs.

CLARIMOND.

Si je brûle, Daphnis, c'est de nous voir ensemble.725

DAPHNIS.

Et c'est de nous y voir, Clarimond, que je tremble.

CLARIMOND.

Votre contentement n'est qu'à me maltraiter.

DAPHNIS.

Comme le vôtre n'est qu'à me persécuter.

CLARIMOND.

Quoi! l'on vous persécute à force de services?

DAPHNIS.

Non, mais de votre part ce me sont des supplices.730

CLARIMOND.

Hélas! et quand pourra venir ma guérison?

DAPHNIS.

Lorsque le temps chez vous remettra la raison.

CLARIMOND.

Ce n'est pas sans raison que mon âme est éprise.

DAPHNIS.

Ce n'est pas sans raison aussi qu'on vous méprise.

CLARIMOND.

Juste ciel! et que dois-je espérer désormais?735

DAPHNIS.

Que je ne suis pas fille à vous aimer jamais.

CLARIMOND.

C'est donc perdre mon temps que de plus y prétendre?

DAPHNIS.

Comme je perds ici le mien à vous entendre[491].

CLARIMOND.

Me quittez-vous sitôt sans me vouloir guérir?

DAPHNIS.

Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir.740

CLARIMOND.

Je mourrai toutefois, si je ne vous possède.

DAPHNIS.

Tenez-vous donc pour mort, s'il vous faut ce remède[492].


SCÈNE III.

CLARIMOND.

Tout dédaigné, je l'aime, et malgré sa rigueur,
Ses charmes plus puissants lui conservent mon cœur.
Par un contraire effet dont mes maux s'entretiennent,745
Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent.
Je ne puis, tant elle a de mépris et d'appas,
Ni le faire accepter, ni ne le donner pas;
Et comme si l'amour faisoit naître sa haine,
Ou qu'elle mesurât ses plaisirs à ma peine,750
On voit paroître ensemble, et croître également,
Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment[493].
Je tâche à m'affranchir de ce malheur extrême,
Et je ne saurois plus disposer de moi-même.
Mon désespoir trop lâche obéit à mon sort,755
Et mes ressentiments n'ont qu'un débile effort.
Mais pour foibles qu'ils soient, aidons leur impuissance;
Donnons-leur le secours d'une éternelle absence.
Adieu, cruelle ingrate, adieu: je fuis ces lieux,
Pour dérober mon âme au pouvoir de tes yeux.760


SCÈNE IV.

CLARIMOND, AMARANTE.

AMARANTE.

Monsieur, monsieur, un mot. L'air de votre visage
Témoigne un déplaisir caché dans le courage.
Vous quittez ma maîtresse un peu mal satisfait.

CLARIMOND.

Ce que voit Amarante en est le moindre effet:
Je porte, malheureux, après de tels outrages,765
Des douleurs sur le front, et dans le cœur des rages.

AMARANTE.

Pour un peu de froideur, c'est trop désespérer.

CLARIMOND.

Que ne dis-tu plutôt que c'est trop endurer?
Je devrois être las d'un si cruel martyre,
Briser les fers honteux où me tient son empire,770
Sans irriter mes maux avec un vain regret.

AMARANTE.

Si je vous croyois homme à garder un secret[494],
Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose
Que je meurs de vous dire, et toutefois,je n'ose.
L'erreur où je vous vois me fait compassion;775
Mais pourriez-vous avoir de la discrétion[495]?

CLARIMOND.

Prends-en ma foi de gage[496], avec.... Laisse-moi faire.

(Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner, et elle l'en empêche.)

AMARANTE.

Vous voulez justement m'obliger à me taire;
Aux filles de ma sorte il suffit de la foi:
Réservez vos présents pour quelque autre que moi.780

CLARIMOND.

Souffre....

AMARANTE.

Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne.
Daphnis a des rigueurs dont l'excès vous étonne;
Mais vous aurez bien plus de quoi vous étonner,
Quand vous saurez comment il faut la gouverner[497].
A force de douceurs vous la rendez cruelle,785
Et vos submissions vous perdent auprès d'elle:
Épargnez désormais tous ces pas superflus;
Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[498].
Toutes ses cruautés ne sont qu'en apparence.
Du côté du vieillard tournez votre espérance;790
Quand il aura pour elle accepté quelque amant[499],
Un prompt amour naîtra de son commandement.
Elle vous fait tandis cette galanterie,
Pour s'acquérir le bruit de fille bien nourrie[500],
Et gagner d'autant plus de réputation795
Qu'on la croira forcer son inclination.
Nommez cette maxime ou prudence ou sottise,
C'est la seule raison qui fait qu'on vous méprise.

CLARIMOND.

Hélas! et le moyen de croire tes discours?

AMARANTE.

De grâce, n'usez point si mal de mon secours[501]:800
Croyez les bons avis d'une bouche fidèle,
Et songeant seulement que je viens d'avec elle[502],
Derechef épargnez tous ces pas superflus;
Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[503].

CLARIMOND.

Tu ne flattes mon cœur que d'un espoir frivole[504].805

AMARANTE.

Hasardez seulement deux mots sur ma parole,
Et n'appréhendez point la honte d'un refus.

CLARIMOND.

Mais si j'en recevois, je serois bien confus.
Un oncle pourra mieux concerter cette affaire[505].

AMARANTE.

Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père.810


SCÈNE V.

AMARANTE.

Qu'aisément un esprit qui se laisse flatter
S'imagine un bonheur qu'il pense mériter!
Clarimond est bien vain ensemble et bien crédule
De se persuader que Daphnis dissimule,
Et que ce grand dédain déguise un grand amour,815
Que le seul choix d'un père a droit de mettre au jour.
Il s'en pâme de joie, et dessus ma parole
De tant d'affronts reçus son âme se console;
Il les chérit peut-être et les tient à faveurs:
Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs[506]!820
S'il rencontroit le père, et que mon entreprise....


SCÈNE VI.

GÉRASTE, AMARANTE.

GÉRASTE.

Amarante!

AMARANTE.

Monsieur!

GÉRASTE.

Vous faites la surprise,
Encor que de si loin vous m'ayez vu venir,
Que Clarimond n'est plus à vous entretenir!
Je donne ainsi la chasse à ceux qui vous en content!825

AMARANTE.

A moi? Mes vanités jusque-là ne se montent.

GÉRASTE.

Il sembloit toutefois parler d'affection.

AMARANTE.

Oui, mais qu'estimez-vous de son intention?

GÉRASTE.

Je crois que ses desseins tendent au mariage.

AMARANTE.

Il est vrai.

GÉRASTE.

Quelque foi qu'il vous donne pour gage[507],830
Il cherche à vous surprendre, et sous ce faux appas[508]
Il cache des projets que vous n'entendez pas.

AMARANTE.

Votre âge soupçonneux a toujours des chimères
Qui le font mal juger des cœurs les plus sincères.

GÉRASTE.

Où les conditions n'ont point d'égalité,835
L'amour ne se fait guère avec sincérité.

AMARANTE.

Posé que cela soit: Clarimond me caresse;
Mais si je vous disois que c'est pour ma maîtresse,
Et que le seul besoin qu'il a de mon secours,
Sortant d'avec Daphnis, l'arrête en mes discours?840

GÉRASTE.

S'il a besoin de toi pour avoir bonne issue,
C'est signe que sa flamme est assez mal reçue.

AMARANTE.

Pas tant qu'elle paroît et que vous présumez.
D'un mutuel amour leurs cœurs sont enflammés;
Mais Daphnis se contraint, de peur de vous déplaire,845
Et sa bouche est toujours à ses desirs contraire,
Hormis lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment[509],
Elle trouve à ses maux quelque soulagement.
Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces,
Tâche par tous moyens d'avoir mes bonnes grâces;850
Et moi je l'entretiens toujours d'un peu d'espoir.

GÉRASTE.

A ce compte, Daphnis est fort dans le devoir:
Je n'en puis souhaiter un meilleur témoignage,
Et ce respect m'oblige à l'aimer davantage.
Je lui serai bon père, et puisque ce parti855
A sa condition se rencontre assorti,
Bien qu'elle pût encore un peu plus haut atteindre,
Je la veux enhardir à ne se plus contraindre.

AMARANTE.

Vous n'en pourrez jamais tirer la vérité:
Honteuse de l'aimer sans votre autorité,860
Elle s'en défendra de toute sa puissance;
N'en cherchez point d'aveu que dans l'obéissance.
Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant[510],
Vos ordres produiront un prompt consentement.
Mais on ouvre la porte. Hélas! je suis perdue,865
Si j'ai tant de malheur qu'elle m'ait entendue.

(Elle rentre dans le jardin.)

GÉRASTE[511].

Lui procurant du bien, elle croit la fâcher,
Et cette vaine peur la fait ainsi cacher.
Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie!
Mais il faut aller voir ce qu'aura fait Célie.870
Toutefois disons-lui quelque mot en passant,
Qui la puisse guérir du mal qu'elle ressent.


SCÈNE VII.

GÉRASTE, DAPHNIS.

GÉRASTE.

Ma fille, c'est en vain que tu fais la discrète;
J'ai découvert enfin ta passion secrète:
Je ne t'en parle point sur des avis douteux.875
N'en rougis point, Daphnis, ton choix n'est pas honteux;
Moi-même je l'agrée, et veux bien que ton âme
A cet amant si cher ne cache plus sa flamme[512].
Tu pouvois en effet prétendre un peu plus haut;
Mais on ne peut assez estimer ce qu'il vaut:880
Ses belles qualités, son crédit et sa race
Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce.
Adieu: si tu le vois, tu peux lui témoigner[513]
Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner.


SCÈNE VIII.

DAPHNIS.

D'aise et d'étonnement je demeure immobile.885
D'où lui vient cette humeur de m'être si facile?
D'où me vient ce bonheur où je n'osois penser?
Florame, il m'est permis de te récompenser;
Et sans plus déguiser ce qu'un père autorise,
Je puis me revancher du don de ta franchise[514];890
Ton mérite le rend, malgré ton peu de biens,
Indulgent à mes feux, et favorable aux tiens:
Il trouve en tes vertus des richesses plus belles[515].
Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous si fidèles[516]?
Mon heur me rend confuse, et ma confusion895
Me fait tout soupçonner de quelque illusion.
Je ne me trompe point, ton mérite et ta race
Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce.
Florame, il est tout vrai, dès lors que je te vis,
Un battement de cœur me fit de cet avis;900
Et mon père aujourd'hui souffre que dans son âme
Les mêmes sentiments....


SCÈNE IX.

FLORAME, DAPHNIS.

DAPHNIS.

Quoi! vous voilà, Florame?
Je vous avois prié tantôt de me quitter.

FLORAME.

Et je vous ai quittée aussi sans contester.

DAPHNIS.

Mais revenir sitôt, c'est me faire une offense.905

FLORAME.

Quand j'aurois sur ce point reçu quelque défense,
Si vous saviez quels feux ont pressé mon retour,
Vous en pardonneriez le crime à mon amour.

DAPHNIS.

Ne vous préparez point à dire des merveilles,
Pour me persuader des flammes sans pareilles[517].910
Je crois que vous m'aimez, et c'est en croire plus
Que n'en exprimeroient vos discours superflus.

FLORAME.

Mes feux, qu'ont redoublés[518] ces propos adorables,
A force d'être crus deviennent incroyables,
Et vous n'en croyez rien qui ne soit au-dessous:915
Que ne m'est-il permis d'en croire autant de vous?

DAPHNIS.

Votre croyance est libre.

FLORAME.

Il me la faudroit vraie.

DAPHNIS.

Mon cœur par mes regards vous fait trop voir sa plaie.
Un homme si savant au langage des yeux
Ne doit pas demander que je m'explique mieux.920
Mais puisqu'il vous en faut un aveu de ma bouche,
Allez, assurez-vous que votre amour me touche.
Depuis tantôt je parle un peu plus librement[519],
Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment:
Aussi j'ai vu mon père, et s'il vous faut tout dire,925
Avec tous nos desirs sa volonté conspire[520].

FLORAME.

Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir.
Être aimé de Daphnis! un père y consentir!
Dans mon affection ne trouver plus d'obstacles[521]!
Mon espoir n'eût osé concevoir ces miracles.930

DAPHNIS.

Miracles toutefois qu'Amarante a produits:
De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits.
Au récit de nos feux, malgré son artifice,
La bonté de mon père a trompé sa malice;
Du moins je le présume, et ne puis soupçonner[522]935
Que mon père sans elle ait pu rien deviner.

FLORAME.

Les avis d'Amarante, en trahissant ma flamme,
N'ont point gagné Géraste en faveur de Florame.
Les ressorts d'un miracle ont un plus haut moteur,
Et tout autre qu'un dieu n'en peut être l'auteur.940

DAPHNIS.

C'en est un que l'Amour.

FLORAME.

Et vous verrez peut-être
Que son pouvoir divin se fait ici paroître,
Dont quelques grands effets, avant qu'il soit longtemps,
Vous rendront étonnée, et nos desirs contents.

DAPHNIS.

Florame, après vos feux et l'aveu de mon père,945
L'amour n'a point d'effets capables de me plaire.

FLORAME.

Aimez-en le premier, et recevez la foi[523]
D'un bienheureux amant qu'il met sous votre loi.

DAPHNIS.

Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne.

FLORAME.

Quoique dorénavant Amarante survienne,950
Je crois que nos discours iront d'un pas égal[524].
Sans donner sur le rhume ou gauchir sur le bal.

DAPHNIS.

Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie,
Et que dessus mon front son excès ne se voie,
Je me jouerai bien d'elle et des empêchements955
Que son adresse apporte à nos contentements[525].

FLORAME.

J'en apprendrai de vous l'agréable nouvelle.
Un ordre nécessaire au logis me rappelle,
Et doit fort avancer le succès de nos vœux.

DAPHNIS.

Nous n'avons plus qu'une âme et qu'un vouloir nous deux.
Bien que vous éloigner ce me soit un martyre,
Puisque vous le voulez, je n'y puis contredire.
Mais quand dois-je espérer de vous revoir ici?

FLORAME.

Dans une heure au plus tard.

DAPHNIS.

Allez donc: la voici.


SCÈNE X.

DAPHNIS, AMARANTE.

DAPHNIS.

Amarante, vraiment vous êtes fort jolie;965
Vous n'égayez pas mal votre mélancolie;
Votre jaloux chagrin a de beaux agréments[526],
Et choisit assez bien ses divertissements:
Votre esprit pour vous-même a force complaisance
De me faire l'objet de votre médisance;970
Et pour donner couleur à vos détractions,
Vous lisez fort avant dans mes intentions.

AMARANTE.

Moi! que de vous j'osasse aucunement médire!

DAPHNIS.

Voyez-vous, Amarante, il n'est plus temps de rire.
Vous avez vu mon père, avec qui vos discours975
M'ont fait à votre gré de frivoles amours.
Quoi! souffrir un moment l'entretien de Florame,
Vous le nommez bientôt une secrète flamme?
Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi
Vous fait en mes secrets plus savante que moi.980
Mais passe pour le croire; il falloit que mon père
De votre confidence apprît cette chimère?

AMARANTE.

S'il croit que vous l'aimez, c'est sur quelque soupçon
Où je ne contribue en aucune façon.
Je sais trop que le ciel, avec de telles grâces[527],985
Vous donne trop de cœur pour des flammes si basses;
Et quand je vous croirois dans cet indigne choix,
Je sais ce que je suis et ce que je vous dois.

DAPHNIS.

Ne tranchez point ainsi de la respectueuse:
Votre peine après tout vous est bien fructueuse;990
Vous la devez chérir, et son heureux succès
Qui chez nous à Florame interdit tout accès.
Mon père le bannit et de l'une et de l'autre:
Pensant nuire à mon feu, vous ruinez le vôtre.
Je lui viens de parler, mais c'étoit seulement995
Pour lui dire l'arrêt de son bannissement.
Vous devez cependant être fort satisfaite
Qu'à votre occasion un père me maltraite;
Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit,
C'est acquérir ma haine avec peu de profit.1000

AMARANTE.

Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche,
Que je puisse à vos yeux devenir une souche!
Que le ciel....

DAPHNIS.

Finissez vos imprécations.
J'aime votre malice et vos délations.
Ma mignonne, apprenez que vous êtes déçue:1005
C'est par votre rapport que mon ardeur est sue;
Mais mon père y consent, et vos avis jaloux
N'ont fait que me donner Florame pour époux.


SCÈNE XI.

AMARANTE.

Ai-je bien entendu? Sa belle humeur se joue[528],
Et par plaisir soi-même elle se désavoue.1010
Son père la maltraite, et consent à ses vœux!
Ai-je nommé Florame en parlant de ses feux?
Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble,
Pour être[529] confondus, n'ont rien qui se ressemble.
Le moyen que jamais on entendît si mal,1015
Que l'un de ces amants fût pris pour son rival[530]?
Je ne sais où j'en suis, et toutefois j'espère:
Sous ces obscurités je soupçonne un mystère;
Et mon esprit confus, à force de douter,
Bien qu'il n'ose rien croire, ose encor se flatter.1020

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

DAPHNIS.

Qu'en l'attente de ce qu'on aime
Une heure est fâcheuse à passer!
Qu'elle ennuie un amour[531] extrême
Dont la joie est réduite aux douceurs d'y penser[532]!

Le mien, qui fuit la défiance,1025
La trouve trop longue à venir,
Et s'accuse d'impatience,
Plutôt que mon amant de peu de souvenir.

Ainsi moi-même je m'abuse,
De crainte d'un plus grand ennui,1030
Et je ne cherche plus de ruse
Qu'à m'ôter tout sujet de me plaindre de lui.

Aussi bien, malgré ma colère,
Je brûlerois de m'apaiser,
Et sa peine la plus sévère1035
Ne seroit tout au plus qu'un mot pour l'excuser[533].

Je dois rougir de ma foiblesse;
C'est être trop bonne en effet.
Daphnis, fais un peu la maîtresse,
Et souviens-toi du moins....


SCÈNE II.

GÉRASTE, CÉLIE, DAPHNIS.

GÉRASTE, à Célie.

Adieu, cela vaut fait,1040
Tu l'en peux assurer.

(Célie rentre, et Géraste continue à parler à Daphnis[534].)

Ma fille, je présume,
Quelques feux dans ton cœur que ton amant allume,
Que tu ne voudrois pas sortir de ton devoir.

DAPHNIS.

C'est ce que le passé vous a pu faire voir.

GÉRASTE.

Mais si pour en tirer une preuve plus claire[535],1045
Je disois qu'il faut prendre un sentiment contraire,
Qu'une autre occasion te donne un autre amant?

DAPHNIS.

Il seroit un peu tard pour un tel changement:
Sous votre autorité j'ai dévoilé mon âme,
J'ai découvert mon cœur à l'objet de ma flamme,1050
Et c'est sous votre aveu qu'il a reçu ma foi.

GÉRASTE.

Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi[536].

DAPHNIS.

Ma foi ne permet plus une telle inconstance.

GÉRASTE.

Et moi, je ne saurois souffrir de résistance.
Si ce gage est donné par mon consentement,1055
Il faut le retirer par mon commandement[537].
Vous soupirez en vain: vos soupirs et vos larmes
Contre ma volonté sont d'impuissantes armes.
Rentrez; je ne puis voir qu'avec mille douleurs
Votre rébellion s'exprimer par vos pleurs.1060

(Daphnis rentre, et Géraste continue[538].)

La pitié me gagnoit: il m'étoit impossible
De voir encor ses pleurs, et n'être pas sensible:
Mon injuste rigueur ne pouvoit plus tenir,
Et de peur de me rendre il la falloit bannir[539].
N'importe toutefois, la parole me lie,1065
Et mon amour ainsi l'a promis à Célie:
Florise ne se peut acquérir qu'à ce prix;
Si Florame....


SCÈNE III.

GÉRASTE, AMARANTE.

AMARANTE.

Monsieur, vous vous êtes mépris:
C'est Clarimond qu'elle aime.

GÉRASTE.

Et ma plus grande peine
N'est que d'en avoir eu la preuve trop certaine.1070
Dans sa rébellion à mon autorité,
L'amour qu'elle a pour lui n'a que trop éclaté.
Si pour ce cavalier elle avoit moins de flamme,
Elle agréeroit le choix que je fais de Florame,
Et prenant désormais un mouvement plus sain,1075
Ne s'obstineroit pas à rompre mon dessein.

AMARANTE.

C'est ce choix inégal qui vous la fait rebelle;
Mais pour tout autre amant n'appréhendez rien d'elle.

GÉRASTE.

Florame a peu de bien, mais pour quelque raison
C'est lui seul dont je fais l'appui de ma maison[540].1080
Examiner mon choix, c'est un trait d'imprudence.
Toi qu'à présent Daphnis traite de confidence[541],
Et dont le seul avis gouverne ses secrets,
Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets;
Résous-la, si tu peux, à contenter un père;1085
Fais qu'elle aime Florame ou craigne ma colère.

AMARANTE.

Puisque vous le voulez, j'y ferai mon pouvoir:
C'est chose toutefois dont j'ai si peu d'espoir,
Que je craindrois plutôt de l'aigrir davantage[542].

GÉRASTE.

Il est tant de moyens de fléchir un courage[543]!1090
Trouve pour la gagner quelque subtil appas:
La récompense après ne te manquera pas.


SCÈNE IV.

AMARANTE.

Accorde qui pourra le père avec la fille!
L'égarement d'esprit règne sur la famille[544].
Daphnis aime Florame, et son père y consent:1095
D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent[545];
Et si j'en crois ce père, elle ne porte en l'âme
Que révolte, qu'orgueil, que mépris pour Florame.
Peut-elle s'opposer à ses propres desirs,
Démentir tout son cœur, détruire ses plaisirs?1100
S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle.
Leur mécompte pourtant, quel qu'il soit, me console;
Et bien qu'il me réduise au bout de mon latin[546],
Un peu plus en repos j'en attendrai la fin.


SCÈNE V.

FLORAME, DAMON.

FLORAME.

Sans me voir elle rentre, et quelque bon génie1105
Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie.
Je ne me croyois pas quitte de ses discours,
A moins que sa maîtresse en vînt rompre le cours.

DAMON.

Je voudrois t'avoir vu dedans cette contrainte.

FLORAME.

Peut-être voudrois-tu qu'elle empêchât ma plainte[547]?1110

DAMON.

Si Théante sait tout, sans raison tu t'en plains:
Je t'ai dit ses secrets, comme à lui tes desseins;
Il voit dedans ton cœur, tu lis dans son courage,
Et je vous fais combattre ainsi sans avantage.

FLORAME.

Toutefois au combat tu n'as pu l'engager.1115

DAMON.

Sa générosité n'en craint pas le danger;
Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse,
Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse,
Et qu'il faut que, l'un mort, l'autre tire pays[548].

FLORAME.

Malgré le déplaisir de mes secrets trahis,1120
Je ne puis, cher ami, qu'avec toi je ne rie
Des subtiles raisons de sa poltronnerie.
Nous faire ce duel sans s'exposer aux coups,
C'est véritablement en savoir plus que nous,
Et te mettre en sa place avec assez d'adresse.1125

DAMON.

Qu'importe à quels périls il gagne une maîtresse?
Que ses rivaux entre eux fassent mille combats,
Que j'en porte parole, ou ne la porte pas,
Tout lui semblera bon, pourvu que sans en être
Il puisse de ces lieux les faire disparoître.1130

FLORAME.

Mais ton service offert hasardoit bien ta foi,
Et s'il eût eu du cœur, t'engageoit contre moi.

DAMON.

Je savois trop que l'offre en seroit rejetée:
Depuis plus de dix ans je connois sa portée.
Il ne devient mutin que fort malaisément,1135
Et préfère la ruse à l'éclaircissement.

FLORAME.

Les maximes qu'il tient pour conserver sa vie
T'ont donné des plaisirs où je te porte envie.

DAMON.

Tu peux incontinent les goûter si tu veux.
Lui, qui doute fort peu du succès de ses vœux,1140
Et qui croit que déjà Clarimond et Florame
Disputent loin d'ici le sujet de leur flamme,
Seroit-il homme à perdre un temps si précieux,
Sans aller chez Daphnis faire le gracieux,
Et seul, à la faveur de quelque mot pour rire,1145
Prendre l'occasion de conter son martyre?

FLORAME.

Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra soupçonner[549]
Que nous prenons plaisir tous deux à le berner[550].

DAMON.

De peur que nous voyant il conçût quelque ombrage[551],
J'avois mis tout exprès Cléon sur le passage.1150
Théante approche-t-il?

CLÉON[552].

Il est en ce carfour.

DAMON.

Adieu donc: nous pourrons le jouer tour à tour.

FLORAME, seul.

Je m'étonne comment tant de belles parties
En cet illustre amant sont si mal assorties[553],
Qu'il a si mauvais cœur avec de si bons yeux,1155
Et fait un si beau choix sans le défendre mieux.
Pour tant d'ambition, c'est bien peu de courage.


SCÈNE VI.

FLORAME, THÉANTE.

FLORAME.

Quelle surprise, ami, paroît sur ton visage?

THÉANTE.

T'ayant cherché longtemps, je demeure confus
De t'avoir rencontré quand je n'y pensois plus.1160

FLORAME.

Parle plus franchement: fâché de ta promesse[554],
Tu veux et n'oserois reprendre ta maîtresse?
Ta passion, qui souffre une trop dure loi,
Pour la gouverner seul te déroboit de moi?

THÉANTE.

De peur que ton esprit formât cette croyance[555],1165
De l'aborder sans toi je faisois conscience.

FLORAME.

C'est ce qui t'obligeoit sans doute à me chercher?
Mais ne te prive plus d'un entretien si cher.
Je te cède Amarante et te rends ta parole[556]:
J'aime ailleurs; et lassé d'un compliment frivole,1170
Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis,
Ma flamme est véritable et son effet permis.
J'adore une beauté qui peut disposer d'elle,
Et seconder mes feux sans se rendre infidèle.

THÉANTE.

Tu veux dire Daphnis?

FLORAME.

Je ne puis te celer[557]1175
Qu'elle est l'unique objet pour qui je veux brûler.

THÉANTE.

Le bruit vole déjà qu'elle est pour toi sans glace,
Et déjà d'un cartel Clarimond te menace.

FLORAME.

Qu'il vienne, ce rival, apprendre, à son malheur,
Que s'il me passe en biens, il me cède en valeur.1180
Que sa vaine arrogance, en ce duel trompée,
Me fasse mériter Daphnis à coups d'épée:
Par là je gagne tout; ma générosité
Suppléera ce qui fait notre inégalité;
Et son père, amoureux du bruit de ma vaillance,1185
La fera sur ses biens emporter la balance.

THÉANTE.

Tu n'en peux espérer un moindre événement:
L'heur suit dans les duels le plus heureux amant;
Le glorieux succès d'une action si belle[558],
Ton sang mis au hasard ou répandu pour elle,1190
Ne peut laisser au père aucun lieu de refus.
Tiens ta maîtresse acquise et ton rival confus;
Et sans t'épouvanter d'une vaine fortune
Qu'il soutient lâchement d'une valeur commune,
Ne fais de son orgueil qu'un sujet de mépris,1195
Et pense que Daphnis ne s'acquiert qu'à ce prix.
Adieu: puisse le ciel à ton amour parfaite
Accorder un succès tel que je le souhaite!

FLORAME[559].

Ce cartel, ce me semble, est trop long à venir:
Mon courage bouillant ne se peut contenir;1200
Enflé par tes discours, il ne sauroit attendre[560]
Qu'un insolent défi l'oblige à se défendre.
Va donc, et de ma part appelle Clarimond;
Dis-lui que pour demain il choisisse un second,
Et que nous l'attendrons au château de Bissêtre[561].1205

THÉANTE.

J'adore ce grand cœur qu'ici tu fais paroître,
Et demeure ravi du trop d'affection
Que tu m'as témoigné par cette élection.
Prends-y garde pourtant: pense à quoi tu t'engages.
Si Clarimond, lassé de souffrir tant d'outrages,1210
Éteignant son amour, te cédoit ce bonheur,
Quel besoin seroit-il de le piquer d'honneur?
Peut-être qu'un faux bruit nous apprend sa menace:
C'est à toi seulement de défendre ta place.
Ces coups du désespoir des amants méprisés1215
N'ont rien d'avantageux pour les favorisés.
Qu'il recoure, s'il veut, à ces fâcheux remèdes[562];
Ne lui querelle point un bien que tu possèdes;
Ton amour, que Daphnis ne sauroit dédaigner,
Court risque d'y tout perdre, et n'y peut rien gagner[563].
Avise encore un coup: ta valeur inquiète[564]
En d'extrêmes périls un peu trop tôt te jette.

FLORAME.

Quels périls? L'heur y suit le plus heureux amant.

THÉANTE.

Quelquefois le hasard en dispose autrement.

FLORAME.

Clarimond n'eut jamais qu'une valeur commune.1225

THÉANTE.

La valeur aux duels fait moins que la fortune.

FLORAME.

C'est par là seulement qu'on mérite Daphnis.

THÉANTE.

Mais plutôt de ses yeux par là tu te bannis.

FLORAME.

Cette belle action pourra gagner son père.

THÉANTE.

Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère.1230

FLORAME.

Acceptant un cartel, suis-je plus assuré?

THÉANTE.

Où l'honneur souffriroit rien n'est considéré.

FLORAME.

Je ne puis résister à des raisons si fortes;
Sur ma bouillante ardeur malgré moi tu l'emportes:
J'attendrai qu'on m'attaque.