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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 179: AMARANTE.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

THÉANTE.

Adieu donc.

FLORAME.

En ce cas,1235
Souviens-t'en, cher ami, tu me promets ton bras[565]?

THÉANTE.

Dispose de ma vie.

FLORAME, seul.

Elle est fort assurée,
Si rien que ce duel n'empêche sa durée.
Il en parle des mieux: c'est un jeu qui lui plaît;
Mais il devient fort sage aussitôt qu'il en est,1240
Et montre cependant des grâces peu vulgaires
A battre ses raisons par des raisons contraires.


SCÈNE VII.

DAPHNIS, FLORAME.

DAPHNIS.

Je n'osois t'aborder les yeux baignés de pleurs,
Et devant ce rival t'apprendre nos malheurs.

FLORAME.

Vous me jetez, Madame, en d'étranges alarmes[566].1245
Dieux! et d'où peut venir ce déluge de larmes?
Le bonhomme est-il mort?

DAPHNIS.

Non, mais il se dédit;
Tout amour désormais pour toi m'est interdit:
Si bien qu'il me faut être ou rebelle ou parjure,
Forcer les droits d'Amour ou ceux de la nature,1250
Mettre un autre en ta place ou lui désobéir,
L'irriter ou moi-même avec toi me trahir.
A moins que de changer, sa haine inévitable[567]
Me rend de tous côtés ma perte indubitable:
Je ne puis conserver mon devoir et ma foi,1255
Ni sans crime brûler pour d'autres ni pour toi.

FLORAME.

Le nom de cet amant, dont l'indiscrète envie
A mes ressentiments vient apporter sa vie!
Le nom de cet amant, qui par sa prompte mort
Doit, au lieu du vieillard, me réparer ce tort,1260
Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde[568],
N'a que jusqu'à ma vue à demeurer au monde!

DAPHNIS.

Je n'aime pas si mal que de m'en informer:
Je t'aurois fait trop voir que j'eusse pu l'aimer.
Si j'en savois le nom, ta juste défiance[569]1265
Pourroit à ses défauts imputer ma constance,
A son peu de mérite attacher mon dédain,
Et croire qu'un plus digne auroit reçu ma main.
J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre,
Que tout ce que le ciel a fait paroître en terre1270
De mérites, de biens, de grandeurs et d'appas,
En même objet uni, ne m'ébranleroit pas:
Florame a droit lui seul de captiver mon âme[570];
Florame vaut lui seul à ma pudique flamme
Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs1275
De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.

FLORAME.

Qu'avec des mots si doux vous m'êtes inhumaine[571]!
Vous me comblez de joie et redoublez ma peine.
L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir,
Irrite d'autant plus mon sanglant désespoir;1280
L'excès de votre ardeur ne sert qu'à mon supplice.
Devenez-moi cruelle afin que je guérisse.
Guérir? ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur:
Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur.
Aimez toujours Florame, et quoi qu'il ait pu dire,1285
Croissez de jour en jour vos feux et son martyre.
Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups,
Ou mourir plus content que pour vous et par vous?

DAPHNIS.

Puisque de nos destins la rigueur trop sévère
Oppose à nos desirs l'autorité d'un père,1290
Que veux-tu que je fasse? En l'état où je suis,
Être à toi malgré lui, c'est ce que je ne puis;
Mais je puis empêcher qu'un autre me possède,
Et qu'un indigne amant à Florame succède:
Le cœur me manque; adieu: je sens faillir ma voix[572].1295
Florame, souviens-toi de ce que tu me dois:
Si nos feux sont égaux, mon exemple t'ordonne
Ou d'être à ta Daphnis ou de n'être à personne.


SCÈNE VIII.

FLORAME.

Dépourvu de conseil comme de sentiment,
L'excès de ma douleur m'ôte le jugement.1300
De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue,
Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue;
Et même je lui laisse abandonner ce lieu[573],
Sans trouver de parole à lui dire un adieu.
Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance:1305
Mon désespoir n'osoit agir en sa présence,
De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs;
Une pitié secrète étouffoit mes soupirs:
Sa douleur par respect faisoit taire la mienne;
Mais ma rage à présent n'a rien qui la retienne.1310
Sors, infâme vieillard, dont le consentement
Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment;
Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale
Qui rend ta volonté pour nos feux inégale.
A nos chastes amours qui t'a fait consentir,1315
Barbare? mais plutôt qui t'en fait repentir?
Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son père
Débilite ma force ou rompe ma colère?
Un nom si glorieux, lâche, ne t'est plus dû[574]:
En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu.1320
Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine
Enhardit ma vengeance et redouble ta peine:
Tu mourras; et je veux, pour finir mes ennuis,
Mériter par ta mort celle où tu me réduis.
Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée1325
Parle d'ôter la vie à qui te l'a donnée!
Je t'aime, et je t'oblige à m'avoir en horreur,
Et ne connois encor qu'à peine mon erreur!
Si je suis sans respect pour ce que tu respectes,
Que mes affections ne t'en soient pas suspectes.1330
De plus réglés transports me feroient trahison;
Si j'avois moins d'amour, j'aurois de la raison;
C'est peu que de la perdre, après t'avoir perdue:
Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue,
Je condamne à l'instant ce que j'ai résolu;1335
Je veux, et ne veux plus sitôt que j'ai voulu;
Je menace Géraste, et pardonne à ton père:
Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère.


SCÈNE IX.

FLORAME, CÉLIE.

FLORAME, en soupirant[575].

Célie....

CÉLIE.

Eh bien, Célie? enfin elle a tant fait,
Qu'à vos desirs Géraste accorde leur effet.1340
Quel visage avez-vous? Votre aise vous transporte.

FLORAME.

Cesse d'aigrir ma flamme en raillant de la sorte,
Organe d'un vieillard qui croit faire un bon tour
De se jouer de moi par une feinte amour.
Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse:1345
Vous me rendrez tous deux la vie ou ma maîtresse;
Et ce jour expiré, je vous ferai sentir
Que rien de ma fureur ne vous peut garantir.

CÉLIE.

Florame!

FLORAME.

Je ne puis parler à des perfides.

CÉLIE[576].

Il veut donner l'alarme à mes esprits timides,1350
Et prend plaisir lui-même à se jouer de moi.
Géraste a trop d'amour pour n'avoir point de foi;
Et s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise,
Il la tiendroit encore heureusement acquise[577].
D'ailleurs ce grand courroux pourroit-il être feint?1355
Auroit-il pu sitôt falsifier son teint[578],
Et si bien ajuster ses yeux et son langage
A ce que sa fureur marquoit sur son visage?
Quelqu'un des deux me joue: épions tous les deux
Et nous éclaircissons sur un point si douteux.1360

FIN DU QUATRIÈME ACTE.


ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

THÉANTE, DAMON.

THÉANTE.

Croirois-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte
Que je passe à regret par devant cette porte?

DAMON.

Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tôt changé[579]?
Nous aurions vu l'effet où tu m'as engagé.
Tantôt quelque démon ennemi de ta flamme1365
Te faisoit en ces lieux accompagner Florame:
Sans la crainte qu'alors il te prît pour second,
Je l'allois appeler au nom de Clarimond;
Et comme si depuis il étoit invisible,
Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible[580].1370

THÉANTE.

Ne le cherche donc plus. A bien considérer,
Qu'ils se battent ou non, je n'en puis qu'espérer.
Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite[581],
Ne pourroit l'oublier, quand il seroit en fuite:
Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trépas,1375
Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas[582].
Inégal en fortune à ce qu'est cette belle[583],
Et déjà par malheur assez mal voulu d'elle,
Que pourrois-je après tout prétendre de ses pleurs[584]?
Et quel espoir pour moi naîtroit de ses douleurs?1380
Deviendrois-je par là plus riche ou plus aimable?
Que si de l'obtenir je me trouve incapable[585],
Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer,
A tout autre qu'à moi me le fait préférer;
Et j'aurois peine à voir un troisième en sa place.1385

DAMON.

Tu t'avises trop tard: que veux-tu que je fasse?
J'ai poussé Clarimond à lui faire un appel;
J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel:
Le puis-je supprimer?

THÉANTE.

Non, mais tu pourrois faire[586]....

DAMON.

Quoi?

THÉANTE.

Que Clarimond prît un sentiment contraire.1390

DAMON.

Le détourner d'un coup où seul je l'ai porté!
Mon courage est mal propre à cette lâcheté.

THÉANTE.

A de telles raisons je n'ai de repartie,
Sinon que c'est à moi de rompre la partie.
J'en vais semer le bruit.

DAMON.

Et sur ce bruit tu veux....1395

THÉANTE.

Qu'on leur donne dans peu des gardes à tous deux,
Et qu'une main puissante arrête leur querelle.
Qu'en dis-tu, cher ami?

DAMON.

L'invention est belle,
Et le chemin bien court à les mettre d'accord;
Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort.1400
Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse[587]
Par où, sans en rougir, du cartel je m'excuse[588].
Ne donnons point sujet de tant parler de nous,
Et sachons seulement à quoi tu te résous.

THÉANTE.

A les laisser en paix, et courir l'Italie1405
Pour divertir le cours de ma mélancolie,
Et ne voir point Florame emporter à mes yeux
Le prix où prétendoit mon cœur ambitieux.

DAMON.

Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée?

THÉANTE.

Son image du tout n'en est pas effacée;1410
Mais....

DAMON.

Tu crains que pour elle on te fasse un duel.

THÉANTE.

Railler un malheureux, c'est être trop cruel.
Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage[589],
Le bonheur de Florame à la quitter m'engage:
Le ciel ne nous fit point et pareils et rivaux,1415
Pour avoir des succès tellement inégaux.
C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite,
D'égal que je lui suis, me ranger à sa suite.
Je donne désormais des règles à mes feux:
De moindres que Daphnis sont incapables d'eux;1420
Et rien dorénavant n'asservira mon âme
Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame.
Allons: je ne puis voir sans mille déplaisirs
Ce possesseur du bien où tendoient mes desirs.

DAMON.

Arrête: cette fuite est hors de bienséance,1425
Et je n'ai point d'appel à faire en ta présence.

(Théante le retire du théâtre comme par force[590].)


SCÈNE II.

FLORAME.

Jetterai-je toujours des menaces en l'air,
Sans que je sache enfin à qui je dois parler?
Auroit-on jamais cru qu'elle me fût ravie,
Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie?1430
Le possesseur du prix de ma fidélité,
Bien que je sois vivant, demeure en sûreté;
Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère;
Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère[591].
Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir,1435
Et cesse d'en avoir quand je le veux punir.
Grands Dieux, qui m'enviez cette juste allégeance
Qu'un amant supplanté tire de la vengeance,
Et me cachez le bras dont je reçois les coups,
Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous?1440
Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes,
Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes[592];
Qu'à mille impiétés osant me dispenser[593],
A votre foudre oisif je donne où se lancer?
Ah! souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable1445
Je demeure innocent, encor que misérable;
Destinez à vos feux d'autres objets que moi:
Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi.
Employez le tonnerre à punir les parjures,
Et prenez intérêt vous-même à mes injures:1450
Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux[594],
Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux,
Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue
Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue.
Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour1455
Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour,
N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse:
Fais-toi, fais-toi connoître allant voir ta maîtresse.


SCÈNE III.

FLORAME, AMARANTE.

FLORAME.

Amarante (aussi bien te faut-il confesser
Que la seule Daphnis avoit su me blesser[595]),1460
Dis-moi qui me l'enlève: apprends-moi quel mystère
Me cache le rival qui possède son père;
A quel heureux amant Géraste a destiné
Ce beau prix que l'amour m'avoit si bien donné[596].

AMARANTE.

Ce dût[597] vous être assez de m'avoir abusée,1465
Sans faire encor de moi vos sujets de risée.
Je sais que le vieillard favorise vos feux,
Et que rien que Daphnis n'est contraire à vos vœux.

FLORAME.

Que me dis-tu, lui seul et sa rigueur nouvelle[598]
Empêchant[599] les effets d'une ardeur mutuelle?1470

AMARANTE.

Pensez-vous me duper avec ce feint courroux?
Lui-même il m'a prié de lui parler pour vous.

FLORAME.

Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie
A mis à ce vieillard ce change en fantaisie.
Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer,1475
Et ton crime redouble à le désavouer[600];
Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte
Que mon fidèle amour sur ce rival l'emporte,
J'aurai trop de moyens à te faire sentir
Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir.1480


SCÈNE IV.

AMARANTE.

Voilà de quoi tomber en[601] un nouveau dédale.
O ciel! qui vit jamais confusion égale?
Si j'écoute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant
La brûle pour Florame, et qu'un père y consent;
Si j'écoute Géraste, il lui donne Florame,1485
Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme;
Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui
Dispose de Daphnis pour un autre que lui.
Sous un tel embarras je me trouve accablée;
Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée,1490
Si ce n'est qu'à dessein ils se soient concertés[602]
Pour me faire enrager par ces diversités.
Mon foible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre:
Pour en venir à bout, il me les faut surprendre,
Et quand ils se verront, écouter leurs discours,1495
Pour apprendre par là le fond de ces détours.
Voici mon vieux rêveur; fuyons de sa présence,
Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence[603]:
De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis,
Tant qu'avec lui je voie ou Florame ou Daphnis.1500


SCÈNE V.

GÉRASTE, POLÉMON.

POLÉMON.

J'ai grand regret, Monsieur, que la foi qui vous lie
Empêche que chez vous mon neveu ne s'allie,
Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait,
Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet.

GÉRASTE.

C'est un rare trésor que mon malheur me vole[604];1505
Et si l'honneur souffroit un manque de parole,
L'avantageux parti que vous me présentez
Me verroit aussitôt prêt à ses volontés[605].

POLÉMON.

Mais si quelque hasard rompoit cette alliance?

GÉRASTE.

N'ayez lors, je vous prie, aucune défiance:1510
Je m'en tiendrois heureux, et ma foi vous répond
Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond.

POLÉMON.

Adieu: faites état de mon humble service.

GÉRASTE.

Et vous pareillement d'un cœur sans artifice.


SCÈNE VI.

CÉLIE, GÉRASTE.

CÉLIE.

De sorte qu'à mes yeux votre foi lui répond1515
Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond?

GÉRASTE.

Cette vaine promesse en un cas impossible
Adoucit un refus et le rend moins sensible:
C'est ainsi qu'on oblige un homme à peu de frais.

CÉLIE.

Ajouter l'impudence à vos perfides traits!1520
Il vous faudroit du charme au lieu de cette ruse,
Pour me persuader que qui promet refuse.

GÉRASTE.

J'ai promis, et tiendrois ce que j'ai protesté[606],
Si Florame rompoit le concert arrêté.
Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle;1525
J'en viendrai trop à bout.

CÉLIE.

Impudence nouvelle[607]!
Florame, que Daphnis fait maître de son cœur,
De votre seul caprice accuse la rigueur[608];
Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme
Uniroit deux amants qui n'ont déjà qu'une âme.1530
Vous m'osez cependant effrontément conter
Que Daphnis sur ce point aime à vous résister!
Vous m'en aviez promis une tout autre issue:
J'en ai porté parole après l'avoir reçue.
Qu'avois-je contre vous ou fait ou projeté,1535
Pour me faire tremper en votre lâcheté?
Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise?
Avisez: il y va de plus que de Florise.
Ne vous estimez pas quitte pour la quitter,
Ni que de cette sorte on se laisse affronter[609].1540

GÉRASTE.

Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole
En faveur d'un caprice où s'obstine une folle?
Va, fais venir Florame: à ses yeux tu verras
Que pour lui mon pouvoir ne s'épargnera pas,
Que je maltraiterai Daphnis en sa présence1545
D'avoir pour son amour si peu de complaisance.
Qu'il vienne seulement voir un père irrité,
Et joindre sa prière à mon autorité;
Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente,
Crois que ma volonté sera la plus puissante[610].1550

CÉLIE.

Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux.

GÉRASTE.

Me foudroie en ce cas la colère des cieux!


SCÈNE VII.

GÉRASTE, DAPHNIS.

GÉRASTE, seul.

Géraste, sur-le-champ il te falloit contraindre
Celle que ta pitié ne pouvoit ouïr plaindre.
Tu n'as pu refuser du temps à ses douleurs,1555
Ton cœur s'attendrissoit de voir couler ses pleurs;
Et pour avoir usé trop peu de ta puissance,
On t'impute à forfait sa désobéissance.

(Daphnis vient[611].)

Un traitement trop doux te fait croire sans foi.
Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi,1560
Et que l'aveuglement d'une amour obstinée
Contre ma volonté règle votre hyménée?
Mon extrême indulgence a donné par malheur
A vos rébellions quelque foible couleur;
Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire,
Vous pensez avoir droit de braver ma colère[612];
Mais sachez qu'il falloit, ingrate, en vos amours,
Ou ne m'obéir point, ou m'obéir toujours.

DAPHNIS.

Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée,
C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donnée.1570
Quoi que mette en avant votre injuste courroux,
Je ne veux opposer à vous-même que vous.
Votre permission doit être irrévocable:
Devenez seulement à vous-même semblable.
Il vous falloit, Monsieur, vous-même à mes amours[613]
Ou ne consentir point ou consentir toujours.
Je choisirai la mort plutôt que le parjure:
M'y voulant obliger, vous vous faites injure.
Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison
Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison.1580
Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame,
Que pour lui vous vouliez que j'éteigne ma flamme?

GÉRASTE.

Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement
Vous vous rendiez rebelle à mon commandement?
Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vôtre[614]?1585
Vous vous donnez à l'un; ma foi vous donne à l'autre.
Qui le doit emporter ou de vous ou de moi?
Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi?
Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse.
Mais à trop raisonner moi-même je m'abuse:1590
Il n'est point de raison valable entre nous deux,
Et pour toute raison il suffit que je veux.

DAPHNIS.

Un parjure jamais ne devient légitime;
Une excuse ne peut justifier un crime.
Malgré vos changements, mon esprit résolu1595
Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu[615].


SCÈNE VIII.

GÉRASTE, DAPHNIS, FLORAME, CÉLIE, AMARANTE.

DAPHNIS[616].

Voici ce cher amant qui me tient engagée,
A qui sous votre aveu ma foi s'est obligée:
Changez de volonté pour un objet nouveau;
Daphnis épousera Florame, ou le tombeau.1600

GÉRASTE.

Que vois-je ici, bons Dieux?

DAPHNIS.

Mon amour, ma constance.

GÉRASTE.

Et sur quoi donc fonder ta désobéissance?
Quel envieux démon, et quel charme assez fort
Faisoit entre-choquer deux volontés d'accord?
C'est lui que tu chéris[617] et que je te destine;1605
Et ta rébellion dans un refus s'obstine!

FLORAME.

Appelez-vous refus de me donner sa foi
Quand votre volonté se déclara pour moi?
Et cette volonté, pour un autre tournée,
Vous peut-elle obéir après la foi donnée?1610

GÉRASTE.

C'est pour vous que je change, et pour vous seulement
Je veux qu'elle renonce à son premier amant.
Lorsque je consentis à sa secrète flamme,
C'étoit pour Clarimond qui possédoit son âme:
Amarante du moins me l'avoit dit ainsi.1615

DAPHNIS.

Amarante, approchez: que tout soit éclairci.
Une telle imposture est-elle pardonnable?

AMARANTE.

Mon amour pour Florame en est le seul coupable:
Mon esprit l'adoroit; et vous étonnez-vous
S'il devint inventif[618], puisqu'il étoit jaloux?1620

GÉRASTE.

Et par là tu voulois....

AMARANTE.

Que votre âme déçue
Donnât à Clarimond une si bonne issue,
Que Florame, frustré de l'objet de ses vœux,
Fût réduit désormais à seconder mes feux.

FLORAME.

Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, daignez, Madame[619],
Justifier son feu par votre propre flamme:
Si vous m'aimez encor, vous devez estimer
Qu'on ne peut faire un crime à force de m'aimer.

DAPHNIS.

Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense[620].
D'Amarante avec toi je prendrai la défense.1630

GÉRASTE.

Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir;
Votre hymen aussi bien saura trop la punir.

DAPHNIS.

Qu'un nom tu par hasard nous a donné de peine!

CÉLIE.

Mais que su maintenant il rend sa ruse vaine,
Et donne un prompt succès à vos contentements!1635

FLORAME, à Géraste.

Vous, de qui je les tiens....

GÉRASTE.

Trêve de compliments:
Ils nous empêcheroient de parler de Florise.

FLORAME.

Il n'en faut point parler: elle vous est acquise.

GÉRASTE.

Allons donc la trouver: que cet échange heureux[621]
Comble d'aise à son tour un vieillard amoureux!1640

DAPHNIS.

Quoi! je ne savois rien d'une telle partie!

FLORAME.

Je pense toutefois vous avoir avertie[622]
Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il fût longtemps,
Vous rendroit étonnée et nos desirs contents[623].
Mais différez, Monsieur, une telle visite:1645
Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte;
Et d'ailleurs je sais trop que la loi du devoir
Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir.

GÉRASTE, à Célie.

Va donc lui témoigner le desir qui me presse.

FLORAME.

Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse:1650
Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits[624]
Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits.

GÉRASTE.

Je dois être honteux d'attendre qu'elle vienne.

CÉLIE.

Attendez-la, Monsieur, et qu'à cela ne tienne:
Je cours exécuter cette commission.1655

GÉRASTE.

Le temps en sera long à mon affection.

FLORAME.

Toujours l'impatience à l'amour est mêlée.

GÉRASTE.

Allons dans le jardin faire deux tours d'allée,
Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir[625]
Parmi votre entretien trouve à se divertir.1660


SCÈNE IX.

AMARANTE.

Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice[626]
Ait tiré de ses maux aucun soulagement,
Sans que pas un effet ait suivi ma malice,
Où ma confusion n'égalât son tourment.

Pour agréer ailleurs il tâchoit à me plaire,1665
Un amour dans la bouche, un autre dans le sein:
J'ai servi de prétexte à son feu téméraire,
Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein.

Daphnis me le ravit, non par son beau visage,
Non par son bel esprit ou ses doux entretiens,1670
Non que sur moi sa race ait aucun avantage,
Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens.

Filles que la nature a si bien partagées,
Vous devez présumer fort peu de vos attraits:
Quelques charmants[627] qu'ils soient, vous êtes négligées,
A moins que la fortune en rehausse les traits[628].

Mais encor que Daphnis eût captivé Florame,
Le moyen qu'inégal il en fût possesseur?
Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme[629],
Falloit-il qu'un vieux fou fût épris de sa sœur?1680

Pour tromper mon attente et me faire un supplice,
Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour:
Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice,
Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour.

Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce,1685
Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux:
L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force;
J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux.

Mon cœur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite[630]:
Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits[631];
Et dans le triste état où le ciel m'a réduite,
Je ne sens que douleurs et ne prévois qu'ennuis.

Vieillard, qui de ta fille achètes une femme
Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent,
Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme,1695
Dénier le repos du tombeau qui t'attend!

Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse[632]
Me contraindre moi-même à déplorer ton sort,
Te faire un long trépas, et cette jeune épouse
User toute sa vie à souhaiter ta mort!1700

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.