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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 220: ALIDOR, CLÉANDRE.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

PHYLIS, CLÉANDRE.

CLÉANDRE.

En ce point il ressemble à ton humeur volage,605
Qu'il reçoit tout le monde avec même visage[745];
Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas,
En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas[746].

PHYLIS.

En quoi que désormais ma présence te nuise,
La civilité veut que je te reconduise.610

CLÉANDRE.

Mets enfin quelque borne à ta civilité[747],
Et suivant notre accord me laisse en liberté.


SCÈNE II.

DORASTE, PHYLIS, CLÉANDRE.

DORASTE sort de chez Angélique[748].

Tout est gagné, ma sœur: la belle m'est acquise;
Jamais occasion ne se trouva mieux prise;
Je possède Angélique.

CLÉANDRE.

Angélique?

DORASTE.

Oui, tu peux615
Avertir Alidor du succès de mes vœux,
Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle,
Demain un sacré nœud m'unit à cette belle[749];
Dis-lui qu'il s'en console. Adieu: je vais pourvoir
A tout ce qu'il me faut préparer pour ce soir.620

PHYLIS[750].

Ce soir j'ai bien la mine, en dépit de ta glace,
D'en trouver là cinquante à qui donner ta place[751].
Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux:
Je ne t'arrêtois pas ici pour tes beaux yeux;
Mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire,625
De peur que ton abord interrompît mon frère.
Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné[752].


SCÈNE III.

CLÉANDRE.

Ciel! à tant de malheurs m'aviez-vous destiné?
Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre
La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre,630
Et que notre artifice ait si mal succédé,
Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé?
Officieux ami d'un amant déplorable,
Que tu m'offres en vain cet objet adorable!
Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend!635
Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend.
Tandis qu'il me supplante, une sœur me cajole;
Elle me tient les mains cependant qu'il me vole.
On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit:
L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit;640
L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère,
Et je puis épargner ou la sœur ou le frère!
Être sans Angélique, et sans ressentiment!
Avec si peu de cœur aimer si puissamment[753]!
Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?
Craignois-tu d'avouer une telle maîtresse?
Et cachois-tu l'excès de ton affection
Par honte, par dépit, ou par discrétion[754]?
Pouvois-tu desirer occasion plus belle[755]
Que le nom d'Alidor à venger ta querelle?650
Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir,
Laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir.
On supplante Alidor, du moins en apparence,
Et sans ressentiment tu souffres cette offense!
Ton courage est muet, et ton bras endormi!655
Pour être amant discret, tu parois lâche ami!
C'est trop abandonner ta renommée au blâme:
Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme,
Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal;
Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival.660
Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande[756],
Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende[757].
Il faut...


SCÈNE IV.

ALIDOR, CLÉANDRE.

ALIDOR.

Eh bien! Cléandre, ai-je su t'obliger?

CLÉANDRE.

Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger!
Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique.665

ALIDOR.

Après?

CLÉANDRE.

Après cela tu veux que je m'explique[758]?

ALIDOR.

Qu'en a-t-il obtenu?

CLÉANDRE.

Par delà son espoir:
Il l'épouse demain, lui donne bal ce soir[759];
Juge, juge par là si mon mal est extrême.

ALIDOR.

En es-tu bien certain?

CLÉANDRE.

J'ai tout su de lui-même.670

ALIDOR.

Que je serois heureux si je ne t'aimois point!
Ton malheur auroit mis mon bonheur à son point[760];
La prison d'Angélique auroit rompu la mienne.
Quelque empire sur moi que son visage obtienne,
Ma passion fût morte avec sa liberté;675
Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité
Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme[761],
Les feux de son hymen auroient éteint ma flamme.
Pour forcer sa colère à de si doux effets,
Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits!680
Malgré tout mon amour, prendre un orgueil farouche[762],
L'adorer dans le cœur, et l'outrager de bouche;
J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger,
De honte et de dépit de ne pouvoir changer.
Et je vois, près du but où je voulois prétendre,685
Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre!
A ces conditions mon bonheur me déplaît:
Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est.
Ce que je t'ai promis ne peut être à personne:
Il faut que je périsse ou que je te le donne.690
J'aurai trop de moyens de te garder ma foi[763];
Et malgré les destins Angélique est à toi.

CLÉANDRE.

Ne trouble point pour moi le repos de ton âme[764]:
Il t'en coûteroit trop pour avancer ma flamme.
Sans que ton amitié fasse un second effort,695
Voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort:
Si Doraste a du cœur, il faut qu'il la défende,
Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende.

ALIDOR.

Simple, par le chemin que tu penses tenir,
Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir.700
La suite des duels ne fut jamais plaisante:
C'étoit ces jours passés ce que disoit Théante[765].
Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur[766],
Et sans aucun péril t'en rendre possesseur.
Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse[767]705
De mon reste d'amour faire jouer l'adresse.

CLÉANDRE.

Cher ami....

ALIDOR.

Va-t'en, dis-je, et par tes compliments
Cesse de t'opposer à tes contentements:
Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire.

CLÉANDRE.

Je vais donc te laisser ma fortune à conduire[768].710
Adieu: puissé-je avoir les moyens à mon tour
De faire autant pour toi que toi pour mon amour!

ALIDOR, seul.

Que pour ton amitié je vais souffrir de peine!
Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne.
Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux,715
Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux.
Mais reprendre un amour dont je veux me défaire[769],
Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire?
Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis,
Et que la peine est douce à qui sert ses amis[770].720


SCÈNE V.

ANGÉLIQUE dans son cabinet.

Quel malheur partout m'accompagne!
Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens!
Que de pleurs en vain je répands,
Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne!
L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment
Du crime d'Alidor que de son châtiment[771].

Ce traître alluma donc ma flamme!
Je puis donc consentir à ces tristes accords!
Hélas! par quelques vains efforts[772]
Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme,730
J'y trouve seulement, afin de me punir,
Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir.


SCÈNE VI.

ANGÉLIQUE, ALIDOR.

ANGÉLIQUE[773].

Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence
Oses-tu redoubler mes maux par ta présence!
Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]?735
Cherches-tu de la joie à même mes douleurs?
Et peux-tu conserver une âme assez hardie
Pour voir ce qu'à mon cœur coûte ta perfidie?
Après que tu m'as fait un insolent aveu
De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu,740
Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable,
Que ton feint repentir m'en donne un véritable?
Va, va, n'espère rien de tes submissions[775];
Porte-les à l'objet de tes affections;
Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue;745
N'attaque point mon cœur en me blessant la vue.
Penses-tu que je sois, après ton changement,
Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment?
S'il te souvient encor de ton brutal caprice,
Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice?750
Garde un exil si cher à tes légèretés:
Je ne veux plus savoir de toi mes vérités.
Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence
Puisse de tes discours réparer l'insolence?
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant?755
Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant?
Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes,
Employer des soupirs et de muettes larmes?
Sur notre amour passé c'est trop te confier[776];
Du moins dis quelque chose à te justifier;760
Demande le pardon que tes regards m'arrachent;
Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent.
Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants
Rendent des criminels aisément innocents!
Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse;765
Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777].

ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778].

Quoi! votre amour renaît, et vous m'abandonnez[779]!
C'est bien là me punir quand vous me pardonnez.
Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace
Je ne mérite pas de jouir de ma grâce;770
Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su
Que par un feint mépris votre amour fut déçu,
Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre;
Qu'en vos mains seulement on la devoit remettre;
Que mon dessein n'alloit qu'à voir vos mouvements,775
Et juger de vos feux par vos ressentiments.
Dites, quand je la vis entre vos mains remise,
Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise?
Ma parole plus ferme et mon port assuré
Ne vous montroient-ils pas un esprit préparé[780]?780
Que Clarine vous die, à la première vue,
Si jamais de mon change elle s'est aperçue.
Ce mauvais compliment flattoit mal ses appas[781]:
Il vous faisoit outrage, et ne l'obligeoit pas;
Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire,785
Au lieu de son amour, cherchoient votre colère.

ANGÉLIQUE.

Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret[782];
En te montrant fidèle, il accroît mon regret:
Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage,
Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage.790
Que me sert de savoir que tes vœux sont constants[783]?
Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps?

ALIDOR.

Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme[784]:
Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme.
Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir:795
Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir;
Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die,
Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie.
Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois[785].

ANGÉLIQUE.

Ah! ce cruel discours me réduit aux abois.800
Ma colère a rendu ma perte inévitable[786],
Et je déteste en vain ma faute irréparable.

ALIDOR.

Si vous avez du cœur, on la peut réparer.

ANGÉLIQUE.

On nous doit dès demain pour jamais séparer[787]:
Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède?805

ALIDOR.

Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède.
Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir
Rompre les noirs effets d'un juste désespoir.
Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre,
Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre.810
Mettrez-vous en ma mort votre contentement?

ANGÉLIQUE.

Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement[788]?

ALIDOR.

Est-ce là donc le prix de vous avoir servie?
Il y va de votre heur, il y va de ma vie,
Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira!815
Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira:
Puisque vous consentez plutôt à vos supplices
Qu'à l'unique moyen de payer mes services,
Ma mort va me venger de votre peu d'amour;
Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour.820

ANGÉLIQUE.

Retiens ce coup fatal; me voilà résolue:
Use sur tout mon cœur de puissance absolue[789]:
Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander;
Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder[790].
Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse;825
Mon honneur seulement te demande une grâce:
Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main
Puissent justifier ma fuite et ton dessein;
Que mes parents surpris trouvent ici ce gage,
Qui les rende assurés d'un heureux mariage,830
Et que je sauve ainsi ma réputation
Par la sincérité de ton intention.
Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance[791]
Paroîtra seulement fuir une violence.

ALIDOR.

Enfin par ce dessein vous me ressuscitez[792]:835
Agissez pleinement dessus mes volontés.
J'avois pour votre honneur la même inquiétude,
Et ne pourrois d'ailleurs qu'avec ingratitude,
Voyant ce que pour moi votre flamme résout,
Dénier quelque chose à qui m'accorde tout.840
Donnez-moi: sur-le-champ je vous veux satisfaire.

ANGÉLIQUE.

Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère.
Je manque ici de tout, et j'ai le cœur transi[793]
De crainte que quelqu'un ne te découvre ici.
Mon dessein généreux fait naître cette crainte;845
Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte.
Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit[794].

ALIDOR.

Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit.

ANGÉLIQUE.

(Alidor s'en va et Angélique continue[795].)

Que promets-tu, pauvre aveuglée?
A quoi t'engage ici ta folle passion?850
Et de quelle indiscrétion
Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée?
Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder
Sur la foi d'un amant qui n'en sauroit garder[796].

Je me trompe, il n'est point volage;855
J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs;
Et si je flatte mes desirs,
Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage.
Me manquât-il de foi, je la lui dois garder,
Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder.860

ALIDOR, sortant de la porte d'Angélique, et repassant
sur le théâtre.

Cléandre, elle est à toi; j'ai fléchi son courage.
Que ne peut l'artifice, et le fard du langage?
Et si pour un ami ces effets je produis,
Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis?


SCÈNE VII.

PHYLIS.

Alidor à mes yeux sort de chez Angélique[797],865
Comme s'il y gardoit encor quelque pratique;
Et même, à son visage, il semble assez content.
Auroit-il regagné cet esprit inconstant?
Oh! qu'il feroit bon voir que cette humeur volage
Deux fois en moins d'une heure eût changé de courage!
Que mon frère en tiendroit, s'ils s'étoient mis d'accord[798]!
Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort.
Ce soir, je sonderai les secrets de son âme;
Et si son entretien ne me trahit sa flamme,
J'aurai l'œil de si près dessus ses actions,875
Que je m'éclaircirai de ses intentions.


SCÈNE VIII.

PHYLIS, LYSIS.

PHYLIS.

Quoi? Lysis, ta retraite est de peu de durée!

LYSIS.

L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée;
Mais vous voyant ici sans frère et sans amant....

PHYLIS.

N'en présume pas mieux pour ton contentement.880

LYSIS.

Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle?

PHYLIS.

Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle.
Va, ne me conte rien de ton affection:
Elle en auroit fort peu de satisfaction.

LYSIS.

Cependant sans parler il faut que je soupire[799]?885

PHYLIS.

Réserve pour le bal ce que tu me veux dire.

LYSIS.

Le bal, où le tient-on?

PHYLIS.

Là dedans.

LYSIS.

Il suffit;
De votre bon avis je ferai mon profit.

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

ALIDOR, CLÉANDRE, TROUPE D'ARMÉS[800].

ALIDOR.

(L'acte est dans la nuit, et Alidor dit ce premier vers[801] à Cléandre; et l'ayant fait retirer avec sa troupe, il continue seul.)

Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse[802].
Enfin la nuit s'avance, et son voile propice890
Me va faciliter le succès que j'attends
Pour rendre heureux Cléandre, et mes desirs contents.
Mon cœur, las de porter un joug si tyrannique,
Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique.
Je vais faire un ami possesseur de mon bien:895
Aussi dans son bonheur je rencontre le mien.
C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire,
Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire.
Ce trait paroîtra lâche et plein de trahison[803];
Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison.900
Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse,
Et que ma liberté me coûte une maîtresse.
Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité,
Pour avoir malgré moi fait ma captivité?
Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude:905
Ce n'est que me venger d'un an de servitude,
Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien,
Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien,
Et ne lui pas laisser un si grand avantage
De suivre son humeur, et forcer mon courage.910
Le forcer! mais, hélas! que mon consentement
Par un si doux effort fut surpris aisément!
Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence
Avant que réfléchir sur cette violence[804]!
Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds?915
Et qu'il m'est cher vendu de connoître mes fers!
Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice,
Et je doute s'il est ou raison ou caprice.
Je crains un pire mal après ma guérison,
Et d'aller au supplice en rompant ma prison.920
Alidor, tu consens qu'un autre la possède!
Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède[805]!
Ne romps point les effets de son intention,
Et laisse un libre cours à ton affection:
Fais ce beau coup pour toi; suis l'ardeur qui te presse.925
Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse[806]!
Je n'en veux obliger pas un à me haïr.
Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir.
Quoi! je balance encor, je m'arrête, je doute[807]!
Mes résolutions, qui vous met en déroute?930
Revenez, mes desseins, et ne permettez pas
Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas.
En vain pour Angélique ils prennent la querelle[808];
Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle.
Ma liberté conspire avecque tes ardeurs;935
Les miennes désormais vont tourner en froideurs;
Et lassé de souffrir un si rude servage,
J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage.
Ce coup n'est qu'un effet de générosité,
Et je ne suis honteux que d'en avoir douté.940
Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paroître!
Fuis, petit insolent, je veux être le maître:
Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi,
En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi.
Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée945
Que d'une volonté franche et déterminée,
Et celle à qui ses nœuds m'uniront pour jamais[809]
M'en sera redevable, et non à ses attraits;
Et ma flamme....


SCÈNE II.

ALIDOR, CLÉANDRE.

CLÉANDRE.

Alidor!

ALIDOR.

Qui m'appelle?

CLÉANDRE.

Cléandre.

ALIDOR.

Tu t'avances trop tôt[810].

CLÉANDRE.

Je me lasse d'attendre.950

ALIDOR.

Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir
En quel temps de ce coin il te faudra sortir.

CLÉANDRE.

Minuit vient de sonner, et par expérience
Tu sais comme l'amour est plein d'impatience.

ALIDOR.

Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup:955
Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup.
Je livre entre tes mains cette belle maîtresse,
Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse:
Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi,
Rien ne l'empêchera de la croire de moi.960
Après, achève seul; je ne puis sans supplice
Forcer ici mon bras à te faire service[811];
Et mon reste d'amour, en cet enlèvement,
Ne peut contribuer que mon consentement.

CLÉANDRE.

Ami, ce m'est assez.

ALIDOR.

Va donc là-bas attendre965
Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre.
Cléandre, encore un mot: pour de pareils exploits[812]
Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix;
Angélique soudain pourra te reconnoître;
Regarde après ses cris si tu serois le maître.970

CLÉANDRE.

Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir.

ALIDOR.

Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir.

CLÉANDRE.

Adieu. Fais promptement.

SCÈNE III.

ALIDOR, ANGÉLIQUE.

ANGÉLIQUE.

Que la nuit est obscure[813]!
Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure.

ALIDOR.

De peur d'être connu, je défends à mes gens975
De paroître en ces lieux avant qu'il en soit temps.
Tenez.

(Il lui donne la promesse de Cléandre.)

ANGÉLIQUE.

Je prends sans lire; et ta foi m'est si claire,
Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père;
Je la porte à ma chambre: épargnons les discours;
Fais avancer tes gens, et dépêche.

ALIDOR.

J'y cours.980
Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance,
C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance;
Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami,
A tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi.


SCÈNE IV.

PHYLIS.

Angélique! C'est fait, mon frère en a dans l'aile.985
La voyant échapper, je courois après elle;
Mais un maudit galant m'est venu brusquement
Servir à la traverse un mauvais compliment,
Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte
Qu'Angélique à son aise a su gagner la porte.990
Sa perte est assurée, et le traître Alidor[814]
La posséda jadis, et la possède encor.
Mais jusques à ce point seroit-elle imprudente?
Il n'en faut point douter, sa perte est évidente[815];
Le cœur me le disoit, le voyant en sortir,995
Et mon frère dès lors se devoit avertir.
Je te trahis, mon frère, et par ma négligence,
Étant sans y penser de leur intelligence....

(Alidor paroît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main sur la bouche.)


SCÈNE V.

ALIDOR.

On l'enlève, et mon cœur, surpris d'un vain regret,
Fait à ma perfidie un reproche secret;1000
Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle!
Parmi mes trahisons il veut être fidèle;
Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris[816],
Refuser de ma main sa franchise à ce prix,
Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre,1005
Me demander son bien, que je cède à Cléandre.
Hélas! qui me prescrit cette brutale loi
De payer tant d'amour avec si peu de foi?
Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine!
Si mon feu la trahit, que lui feroit ma haine?1010
Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité
La va précipiter ton infidélité[817].
Écoute ses soupirs, considère ses larmes,
Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes[818],
Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui[819],1015
Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui.
Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure,
Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture,
Et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour,
Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour?1020
Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée!
J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée!
Suis-je encore Alidor après ces sentiments?
Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements?
Vaine compassion des douleurs d'Angélique,1025
Qui penses triompher d'un cœur mélancolique[820],
Téméraire avorton d'un impuissant remords,
Va, va porter ailleurs tes débiles efforts.
Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire,
Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire?1030
Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé,
Ne me présume pas tout à fait succombé[821]:
Je sais trop maintenir ce que je me propose,
Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose.
En vain un peu d'amour me déguise en forfait1035
Du bien que je me veux le généreux effet:
De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre....


SCÈNE VI.

ANGÉLIQUE, ALIDOR.

ANGÉLIQUE.

Je demande pardon, de t'avoir fait attendre,
D'autant qu'en l'escalier on faisoit quelque bruit,
Et qu'un peu de lumière en effaçoit la nuit:1040
Je n'osois avancer, de peur d'être aperçue[822].
Allons, tout est-il prêt? Personne ne m'a vue:
De grâce, dépêchons, c'est trop perdre de temps,
Et les moments ici nous sont trop importants;
Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique.1045
Quoi! tu ne réponds point à la voix d'Angélique?

ALIDOR.

Angélique! mes gens vous viennent d'enlever;
Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver?
Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme,
Et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme?1050
Ne vous suffit-il point de me manquer de foi,
Sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi?

ANGÉLIQUE.

Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie!
N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie.

ALIDOR.

Autant que l'ont permis les ombres de la nuit[823],1055
Je l'ai vu de mes yeux.

ANGÉLIQUE.

Tes yeux t'ont donc séduit;
Et quelque autre sans doute, après moi descendue,
Se trouve entre les mains dont j'étois attendue.
Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux,
Et tu n'accompagnois ma fuite que des yeux!1060
Pour marque d'un amour que je croyois extrême[824],
Tu remets ma conduite à d'autres qu'à toi-même!
Je suis donc un larcin indigne de tes mains[825]?

ALIDOR.

Quand vous aurez appris le fond de mes desseins,
Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence,1065
A peu d'affection l'effet de ma prudence.

ANGÉLIQUE.

Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival,
Tu diras qu'il falloit te montrer dans le bal.
Foible ruse!

ALIDOR.

Ajoutez et vaine, et sans adresse,
Puisque je ne pouvois démentir ma promesse.1070

ANGÉLIQUE.

Quel étoit donc ton but?

ALIDOR.

D'attendre ici le bruit[826]
Que les premiers soupçons auront bientôt produit,
Et d'un autre côté me jetant à la fuite,
Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite.

ANGÉLIQUE, en pleurant[827].>

Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris?1075

ALIDOR.

Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris,
Je vois tous mes desseins succéder à ma honte;
Mais il me faut donner quelque ordre à ce méconte[828];
Permettez....

ANGÉLIQUE.

Cependant, à qui me laisses-tu?
Tu frustres donc mes vœux de l'espoir qu'ils ont eu,1080
Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice,
M'abandonnant ici, me livre à mon supplice!
L'hymen (ah! ce mot seul me réduit aux abois[829]!)
D'un amant odieux me va soumettre aux lois;
Et tu peux m'exposer à cette tyrannie!1085
De l'erreur de tes gens je me verrai punie!

ALIDOR.

Nous préserve le ciel d'un pareil désespoir[830]!
Mais votre éloignement n'est plus en mon pouvoir.
J'en ai manqué le coup; et, ce que je regrette,
Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite.1090
A Paris, et de nuit, une telle beauté,
Suivant un homme seul, est mal en sûreté:
Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire[831],
Me pourroit arracher le trésor où j'aspire:
Évitons ces périls en différant d'un jour.1095

ANGÉLIQUE.

Tu manques de courage aussi bien que d'amour,
Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie[832]
Le chimérique effet de ta poltronnerie.
Alidor (quel amant!) n'ose me posséder.

ALIDOR.

Un bien si précieux se doit-il hasarder?1100
Et ne pouvez-vous point d'une seule journée
Retarder le malheur de ce triste hyménée[833]?
Peut-être le désordre et la confusion
Qui naîtront dans le bal de cette occasion
Le remettront pour vous; et l'autre nuit, je jure....1105

ANGÉLIQUE.

Que tu seras encore ou timide ou parjure.
Quand tu m'as résolue à tes intentions,
Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions[834]?
Tu m'adores, dis-tu? tu le fais bien paroître,
Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être.1110

ALIDOR.

Quoi qu'ose mon amour appréhender pour vous,
Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y résous;
Et malgré ces périls.... Mais on ouvre la porte:
C'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte.

(Alidor s'échappe, et Angélique le veut suivre, mais Doraste l'arrête.)


SCÈNE VII.

ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS.

DORASTE.

Quoi! ne m'attendre pas? c'est trop me dédaigner;1115
Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner;
Car vous n'entreprenez si matin ce voyage
Que pour vous préparer à notre mariage.
Encor que vous partiez beaucoup devant le jour,
Vous ne serez jamais assez tôt de retour;1120
Vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse.
Infidèle! est-ce là me tenir ta promesse?

ANGÉLIQUE.

Eh bien! c'est te trahir. Penses-tu que mon feu
D'un généreux dessein te fasse un désaveu?
Je t'acquis par dépit et perdrois avec joie.1125
Mon désespoir à tous m'abandonnoit en proie,
Et lorsque d'Alidor je me vis outrager,
Je fis armes de tout afin de me venger.
Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage;
Je te donnai son bien, et non pas mon courage.1130
Ce change à mon courroux jetoit un faux appas[835];
Je le nommois sa peine, et c'étoit mon trépas:
Je prenois pour vengeance une telle injustice,
Et dessous ses couleurs j'adorois mon supplice.
Aveugle que j'étois! mon peu de jugement1135
Ne se laissoit guider qu'à mon ressentiment.
Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son âme,
En feignant un mépris, n'avoit pas moins de flamme.
Il a repris mon cœur en me rendant les yeux;
Et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux.1140

DORASTE.

Tu suivois Alidor!

ANGÉLIQUE.

Ta funeste arrivée,
En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée;
Mais si....

DORASTE.

Tu le suivois!

ANGÉLIQUE.

Oui: fais tous tes efforts;
Lui seul aura mon cœur, tu n'auras que le corps.

DORASTE.

Impudente, effrontée autant comme traîtresse,1145
De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse?
Est-elle de sa main, parjure? De bon cœur
J'aurois cédé ma place à ce premier vainqueur;
Mais suivre un inconnu! me quitter pour Cléandre!

ANGÉLIQUE.

Pour Cléandre!

DORASTE.

J'ai tort: je tâche à te surprendre.1150
Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard;
C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ:
C'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table
De ta fidélité la preuve indubitable.
Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor1155
Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor.

BILLET DE CLÉANDRE A ANGÉLIQUE[836].

Angélique, reçois ce gage
De la foi que je te promets,
Qu'un prompt et sacré mariage
Unira nos jours désormais.1160
Quittons ces lieux, chère maîtresse;
Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur;
Mais laisse aux tiens cette promesse
Pour sûreté de ton honneur,
Afin qu'ils en puissent apprendre1165
Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre.
Cléandre.

ANGÉLIQUE.

Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre?
Alidor est perfide, ou Doraste imposteur.
Je vois la trahison, et doute de l'auteur.
Mais, pour m'en éclaircir, ce billet doit suffire[837];1170
Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire;
Et puisqu'à m'enlever son bras se refusoit,
Il ne prétendoit rien au larcin qu'il faisoit.
Le traître! J'étois donc destinée à Cléandre!
Hélas! mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre,1175
Et ne consentant point à ses lâches desseins,
Met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains[838]!

DORASTE.

Que parles-tu d'une autre en ta place ravie?

ANGÉLIQUE.

J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie[839],
Et ceux qui m'attendoient dans l'ombre de la nuit....1180

DORASTE.

C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit:
Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée;
Après toi de la salle elle s'est dérobée.
J'arrête une maîtresse, et je perds une sœur;
Mais allons promptement après le ravisseur.1185


SCÈNE VIII.

ANGÉLIQUE.

Dure condition de mon malheur extrême!
Si j'aime, on me trahit; je trahis, si l'on m'aime.
Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi?
Nous manquons l'un et l'autre également de foi.
Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure,1190
Ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure;
Et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits
Des miens en même temps exprimeront les traits.
Mais quel aveuglement nos deux crimes égale,
Puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale?1195
L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahiroit pas?),
Et la trahison seule a pour lui des appas.
Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable:
Il est deux fois, que dis-je? il est le seul coupable[840];
Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir;1200
Il me trahit lui-même, et me force à trahir.
Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde,
Que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde[841],
Si ton ardeur sincère et ton peu de beauté
N'ont pu te garantir d'une déloyauté?1205
Doraste tient ta foi; mais si ta perfidie
A jusqu'à te quitter son âme refroidie,
Suis, suis dorénavant de plus saines raisons,
Et sans plus t'exposer à tant de trahisons[842],
Puisque de ton amour on fait si peu de conte,1210
Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte[843].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.