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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 237: CLÉANDRE, PHYLIS.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉANDRE, PHYLIS.

CLÉANDRE.

Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous.

PHYLIS.

Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous?
Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde?
Et puis-je vous haïr, si j'aime tout le monde[844]?1215

CLÉANDRE.

Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel,
Du rang de vos amants sépare un criminel:
Toutefois mon amour n'est pas moins légitime,
Et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime.
Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux:1220
L'amour a pris le soin de me punir pour vous;
Les traits que cette nuit il trempoit de vos larmes[845]
Ont triomphé d'un cœur invincible à vos charmes.

PHYLIS.

Puisque vous ne m'aimez que par punition,
Vous m'obligez fort peu de cette affection.1225

CLÉANDRE.

Après votre beauté sans raison négligée,
Il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée.
Avez-vous jamais vu dessein plus renversé?
Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé;
Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre[846];
J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre;
Angélique me perd, quand je crois l'acquérir;
Je gagne un nouveau mal, quand je pense guérir.
Dans un enlèvement je hais la violence;
Je suis respectueux après cette insolence;1235
Je commets un forfait, et n'en saurois user;
Je ne suis criminel que pour m'en accuser.
Je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite[847],
Aux vôtres offensés j'épargne la poursuite[848].
Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander;1240
Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder.

PHYLIS.

Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue[849];
Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue,
Si votre propre cœur soupire après ma main,
Vous courez grand hasard de soupirer en vain.1245
Toutefois après tout, mon humeur est si bonne
Que je ne puis jamais désespérer personne.
Sachez que mes desirs, toujours indifférents,
Iront sans résistance au gré de mes parents;
Leur choix sera le mien: c'est vous parler sans feinte.

CLÉANDRE.

Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte:
Si vous me refusez, m'écouteront-ils mieux[850]?

PHYLIS.

Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux.

CLÉANDRE.

Puis-je sur cet espoir....

PHYLIS.

C'est assez vous en dire[851].

SCÈNE II.

ALIDOR, CLÉANDRE, PHYLIS.

ALIDOR.

Cléandre a-t-il enfin ce que son cœur desire?1255
Et ses amours, changés par un heureux hasard,
De celui de Phylis ont-ils pris quelque part?

CLÉANDRE.

Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême,
Et maintenant, ami, c'est encore elle-même:
Son orgueil se redouble étant en liberté,1260
Et devient plus hardi d'agir en sûreté.
J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte,
Qu'à la fin....

PHYLIS.

Cependant que vous lui rendrez conte,
Je vais voir mes parents, que ce coup de malheur
A mon occasion accable de douleur.1265
Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine.

ALIDOR, retenant Cléandre qui la veut suivre[852].

Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine?

CLÉANDRE.

Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer
Que je n'ai pas sujet de me désespérer.
Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne,1270
Si tu la vois d'humeur qui ressemble à la sienne[853].

ALIDOR.

Tu me la rends enfin?

CLÉANDRE.

Doraste tient sa foi;
Tu possèdes son cœur: qu'auroit-elle pour moi?
Quelques[854] charmants appas qui soient sur son visage,
Je n'y saurois avoir qu'un fort mauvais partage:1275
Peut-être elle croiroit qu'il lui seroit permis
De ne me rien garder, ne m'ayant rien promis;
Il vaut mieux que ma flamme à son tour te la cède[855].
Mais derechef, adieu.

SCÈNE III.

ALIDOR

Ainsi tout me succède[856];
Ses plus ardents desirs se règlent sur mes vœux:1280
Il accepte Angélique, et la rend quand je veux.
Quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire;
Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire.
Mon cœur prêt à guérir, le sien se trouve atteint;
Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint:1285
Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime;
Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même.
C'en est fait, Angélique, et je ne saurois plus
Rendre contre tes yeux des combats superflus.
De ton affection cette preuve dernière1290
Reprend sur tous mes sens une puissance entière.
Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour[857]:
Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour!
Quand je sus que Cléandre avoit manqué sa proie,
Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie!1295
Plus je t'étois ingrat, plus tu me chérissois;
Et ton ardeur croissoit plus je te trahissois.
Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme,
La honte et le remords rallumèrent ma flamme.
Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers!
Et que malaisément on rompt de si beaux fers!
C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage;
En vain, à son pouvoir refusant son courage,
On veut éteindre un feu par ses yeux allumé,
Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé:1305
Sous ce dernier appas l'amour a trop de force;
Il jette dans nos cœurs une trop douce amorce,
Et ce tyran secret de nos affections
Saisit trop puissamment nos inclinations.
Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte;1310
Le grand soin que j'en eus partoit d'une âme ingrate;
Et mes desseins, d'accord avecque mes desirs,
A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs[858].
Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie
Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie?1315
Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal,
Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal[859]?
Que de mes trahisons elle seroit vengée,
Si, comme mon humeur, la sienne étoit changée!
Mais qui la changeroit, puisqu'elle ignore encor1320
Tous les lâches complots du rebelle Alidor?
Que dis-je, malheureux? ah! c'est trop me méprendre[860],
Elle en a trop appris du billet de Cléandre:
Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit
Ne lui montre que trop le fond de mon esprit.1325
Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire;
Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire[861],
Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu.
Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu[862];
Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime;1330
Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime[863],
Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur,
Nous savons les moyens de regagner son cœur[864].


SCÈNE IV.

DORASTE, LYCANTE.

DORASTE.

Ne sollicite plus mon âme refroidie:
Je méprise Angélique après sa perfidie;1335
Mon cœur s'est révolté contre ses lâches traits,
Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits.
Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure?
J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure,
Et tiens sa trahison indigne à l'avenir1340
D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir.
Qu'Alidor la possède; il est traître comme elle:
Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle.
Pourrois-je avec raison lui vouloir quelque mal[865]
De m'avoir délivré d'un esprit déloyal?1345
Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre:
Il verra que son pire étoit de se méprendre;
Et si je puis jamais trouver ce ravisseur,
Il me rendra soudain et la vie et ma sœur[866].

LYCANTE.

Faites mieux: puisqu'à peine elle pourroit prétendre
Une fortune égale à celle de Cléandre,
En faveur de ses biens calmez votre courroux,
Et de son ravisseur faites-en son époux.
Bien qu'il eût fait dessein sur une autre personne,
Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne:1355
Je crois que cet hymen pour satisfaction
Plaira mieux à Phylis que sa punition.

DORASTE.

Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine.

LYCANTE.

Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine:
Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit;1360
Et ce qu'un jour nous cache, un autre le produit.
Mais, Dieux! voilà Phylis qu'il a déjà rendue.


SCÈNE V.

DORASTE, PHYLIS, LYCANTE.

DORASTE.

Ma sœur, je te retrouve après t'avoir perdue[867]!
Et de grâce, quel lieu me cache le voleur[868]
Qui, pour s'être mépris, a causé ton malheur?1365
Que son trépas....

PHYLIS.

Tout beau; peut-être ta colère,
Au lieu de ton rival, en veut à ton beau-frère[869].
En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement
Mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant:
Son cœur m'est demeuré pour peine de son crime,1370
Et veut changer un rapt en amour légitime[870].
Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents,
Et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends:
Non, à dire le vrai, que son objet me tente[871],
Mais mon père content, je dois être contente.1375
Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour,
Je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour,
Pour te tirer de peine et rompre ta colère.

DORASTE.

Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire?

PHYLIS.

Si tu n'es ennemi de mes contentements,1380
Ne prends mes intérêts que dans mes sentiments[872];
Ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise,
Et ne condamne rien à moins qu'il me déplaise[873].
En cette occasion, si tu me veux du bien,
C'est à toi de régler ton esprit sur le mien[874].1385
Je respecte mon père, et le tiens assez sage
Pour ne résoudre rien à mon désavantage.
Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir,
Je crois de mon devoir....

LYCANTE.

Je l'aperçois venir.
Résolvez-vous, Monsieur, à ce qu'elle desire.1390


SCÈNE VI.

DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE.

CLÉANDRE.

Si vous n'êtes d'humeur, Madame, à vous dédire[875],
Tout me rit désormais, j'ai leur consentement.
Mais excusez, Monsieur, le transport d'un amant;
Et souffrez qu'un rival, confus de son offense,
Pour en perdre le nom entre en votre alliance.1395
Ne me refusez point un oubli du passé;
Et son ressouvenir à jamais effacé,
Bannissant toute aigreur[876], recevez un beau-frère
Que votre sœur accepte après l'aveu d'un père.

DORASTE.

Quand j'aurois sur ce point des avis différents,1400
Je ne puis contredire au choix de mes parents;
Mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse,
Et ce franc procédé qui rend ma sœur heureuse,
Vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés,
Et me font souhaiter ce que vous demandez.1405
Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique;
Rien de ce qui la touche à présent ne me pique:
Je n'y prends plus de part, après sa trahison.
Je l'aimai par malheur, et la hais par raison.
Mais la voici qui vient, de son amant suivie.1410

SCÈNE VII.

ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE[877].

ALIDOR.

Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie.

ANGÉLIQUE.

Ne m'importune plus, infidèle. Ah! ma sœur!
Comme as-tu pu sitôt tromper ton ravisseur?

PHYLIS, à Angélique.

Il n'en a plus le nom, et son feu légitime,
Autorisé des miens, en efface le crime;1415
Le hasard me le donne, et changeant ses desseins,
Il m'a mise en son cœur aussi bien qu'en ses mains.
Son erreur fut soudain de son amour suivie;
Et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie.
Jusque-là tes beautés ont possédé ses vœux;1420
Mais l'amour d'Alidor faisoit taire ses feux.
De peur de l'offenser te cachant son martyre,
Il me venoit conter ce qu'il ne t'osoit dire;
Mais nous changeons de sort par cet enlèvement[878]:
Tu perds un serviteur, et j'y gagne un amant[879].1425

DORASTE, à Phylis.

Dis-lui qu'elle en perd deux; mais qu'elle s'en console,
Puisque avec Alidor je lui rends sa parole[880].

(A Angélique.)

Satisfaites sans crainte à vos intentions:
Je ne mets plus d'obstacle à vos affections.
Si vous faussez déjà la parole donnée,1430
Que ne feriez-vous[881] point après notre hyménée?
Pour moi, malaisément on me trompe deux fois:
Vous l'aimez, j'y consens, et lui cède mes droits[882].

ALIDOR.

Puisque vous me pouvez accepter sans parjure,
Pouvez-vous consentir que votre rigueur dure[883]?1435
Vos yeux sont-ils changés, vos feux sont-ils éteints?
Et quand mon amour[884] croît, produit-il vos dédains?
Voulez-vous....

ANGÉLIQUE.

Déloyal, cesse de me poursuivre:
Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre.
Quel espoir mal conçu te rapproche de moi?1440
Aurois-je de l'amour pour qui n'a point de foi?

DORASTE.

Quoi! le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble?
Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble.
Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter:
Il ne l'a pratiqué que pour vous imiter.1445

ANGÉLIQUE.

Cessez de reprocher à mon âme troublée
La faute où la porta son ardeur aveuglée.
Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir
Pouvez à votre gré me la faire tenir:
Si toutefois, après ce que j'ai pu commettre,1450
Vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre,
Un cloître désormais bornera mes desseins;
C'est là que je prendrai des mouvements plus sains[885];
C'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe,
Je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe.

ALIDOR.

Mon souci!

ANGÉLIQUE.

Tes soucis doivent tourner ailleurs.

PHYLIS, à Angélique.

De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs.

DORASTE, à Phylis.

Nous leur nuisons, ma sœur; hors de notre présence
Elle se porteroit à plus de complaisance:
L'amour seul, assez fort pour la persuader,1460
Ne veut point d'autre tiers à les raccommoder[886].

CLÉANDRE, à Doraste.

Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde,
Adore la raison où votre avis se fonde.
Adieu, belle Angélique, adieu: c'est justement
Que votre ravisseur vous cède à votre amant.1465

DORASTE, à Angélique.

Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite:
Ne lui refusez point ma part que je lui quitte.

PHYLIS.

Si tu t'aimes, ma sœur, fais-en autant que moi[887],
Et laisse à tes parents à disposer de toi.
Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres:1470
Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres,
Qui pour avoir un peu moins de solidité,
N'accommodent que mieux notre instabilité[888].
Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte;
Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte,1475
Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir
De se voir en prison sans espoir d'en sortir.

CLÉANDRE, à Phylis.

N'achèverez-vous point?

PHYLIS.

J'ai fait, et vous vais suivre.
Adieu: par mon exemple apprends comme il faut vivre,
Et prends pour Alidor un naturel plus doux.1480

(Cléandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent.)

ANGÉLIQUE.

Rien ne rompra le coup à quoi je me résous:
Je me veux exempter de ce honteux commerce
Où la déloyauté si pleinement s'exerce;
Un cloître est désormais l'objet de mes desirs:
L'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs.1485
Ma foi qu'avoit Doraste engageoit ma franchise;
Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise,
Qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu:
Cherche une autre à trahir; et pour jamais, adieu[889].


SCÈNE VIII.

ALIDOR[890].

Que par cette retraite elle me favorise!1490
Alors que mes desseins cèdent à mes amours,
Et qu'ils ne sauroient plus défendre ma franchise,
Sa haine et ses refus viennent à leur secours.

J'avois beau la trahir, une secrète amorce
Rallumoit dans mon cœur l'amour par la pitié:1495
Mes feux en recevoient une nouvelle force,
Et toujours leur ardeur en croissoit de moitié.

Ce que cherchoit par là mon âme peu rusée,
De contraires moyens me l'ont fait obtenir:
Je suis libre à présent qu'elle est désabusée,1500
Et je ne l'abusois que pour le devenir.

Impuissant ennemi de mon indifférence,
Je brave, vain Amour, ton débile pouvoir:
Ta force ne venoit que de mon espérance,
Et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir.1505

Je cesse d'espérer et commence de vivre;
Je vis dorénavant, puisque je vis à moi;
Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre,
C'est de moi seulement que je prendrai la loi.

Beautés, ne pensez point à rallumer ma flamme[891]:1510
Vos regards ne sauroient asservir ma raison;
Et ce sera beaucoup emporté sur mon âme,
S'ils me font curieux d'apprendre votre nom.

Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière,
Et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu,1515
Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière,
Et quand il nous plaira nous retirer du jeu.

Cependant Angélique enfermant dans un cloître
Ses yeux dont nous craignions la fatale clarté,
Les murs qui garderont ces tyrans de paroître1520
Serviront de remparts à notre liberté.

Je suis hors de péril qu'après son mariage[892]
Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui;
Et ne serai jamais sujet à cette rage
Qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui.1525

Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre,
Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu,
Comme je la donnois sans regret à Cléandre,
Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.