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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 282: JASON[958].
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

La scène est à Corinthe.

MÉDÉE.

TRAGÉDIE.


ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

POLLUX, JASON.

POLLUX.

Que je sens à la fois de surprise et de joie!
Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie[932],
Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason?

JASON.

Vous n'y pouviez venir en meilleure saison;
Et pour vous rendre encor l'âme plus étonnée,5
Préparez-vous à voir mon second hyménée[933].

POLLUX.

Quoi! Médée est donc morte, ami?

JASON.

Non, elle vit;
Mais un objet plus beau la chasse de mon lit[934].

POLLUX.

Dieux! et que fera-t-elle?

JASON.

Et que fit Hypsipyle[935],
Que pousser les éclats d'un courroux inutile[936]?10
Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,
Elle me souhaita mille et mille malheurs,
Dit que j'étois sans foi, sans cœur, sans conscience[937],
Et lasse de le dire, elle prit patience.
Médée en son malheur en pourra faire autant:15
Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant;
Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse
Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse.

POLLUX.

Créuse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer[938]?
Je l'aurois deviné sans l'entendre nommer[939].20
Jason ne fit jamais de communes maîtresses;
Il est né seulement pour charmer les princesses,
Et haïroit l'amour, s'il avoit sous sa loi[940]
Rangé de moindres cœurs que des filles de roi.
Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée,25
Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée,
Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars[941],
Les sceptres sont acquis à ses moindres regards.

JASON.

Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires:
J'accommode ma flamme au bien de mes affaires;30
Et sous quelque climat que me jette le sort[942],
Par maxime d'État je me fais cet effort.
Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville,
Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle?
Et depuis à Colchos, que fit votre Jason,35
Que cajoler Médée, et gagner la toison?
Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance[943]?
Eût-elle du dragon trompé la vigilance?
Ce peuple que la terre enfantoit tout armé,
Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût aimé?40
Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie,
Créuse est le sujet de mon idolâtrie;
Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour[944],
De relever mon sort sur les ailes d'Amour.

POLLUX.

Que parlez-vous d'exil? La haine de Pélie....45

JASON.

Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie.

POLLUX.

Il est mort!

JASON.

Écoutez, et vous saurez comment
Son trépas seul m'oblige à cet éloignement[945].
Après six ans passés, depuis notre voyage,
Dans les plus grands plaisirs qu'on goûte au mariage,50
Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié,
Je conjurai Médée, au nom de l'amitié....

POLLUX.

J'ai su comme son art, forçant les destinées,
Lui rendit la vigueur de ses jeunes années:
Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris,55
D'où soudain un voyage en Asie entrepris
Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune,
Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune;
Je n'en fais qu'arriver.

JASON.

Apprenez donc de moi
Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi.60
Malgré l'aversion d'entre nos deux familles,
De mon tyran Pélie elle gagne les filles[946],
Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus,
Que ces foibles esprits sont aisément déçus.
Elle fait amitié, leur promet des merveilles,65
Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles;
Et pour mieux leur montrer comme il est infini,
Leur étale surtout mon père rajeuni.
Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues,
Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues,70
Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur,
Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur.
Les sœurs crient miracle, et chacune ravie
Conçoit pour son vieux père une pareille envie,
Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient;75
Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient:
Médée, après le coup d'une si belle amorce[947],
Prépare de l'eau pure et des herbes sans force,
Redouble le sommeil des gardes et du Roi:
La suite au seul récit me fait trembler d'effroi.80
A force de pitié ces filles inhumaines[948]
De leur père endormi vont épuiser les veines:
Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau[949],
Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau;
Le coup le plus mortel s'impute à grand service;85
On nomme piété ce cruel sacrifice,
Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras
Croiroit commettre un crime à n'en commettre pas.
Médée est éloquente à leur donner courage:
Chacune toutefois tourne ailleurs son visage;90
Une secrète horreur condamne leur dessein[950],
Et refuse leurs yeux à conduire leur main[951].

POLLUX.

A me représenter ce tragique spectacle,
Qui fait un parricide et promet un miracle,
J'ai de l'horreur moi-même, et ne puis concevoir95
Qu'un esprit jusque-là se laisse décevoir.

JASON.

Ainsi mon père Æson recouvra sa jeunesse.
Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse;
L'épouvante les prend; Médée en raille, et fuit[952].
Le jour découvre à tous les crimes de la nuit;100
Et pour vous épargner un discours inutile,
Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville,
Nomme Jason l'auteur de cette trahison,
Et pour venger son père, assiége ma maison.
Mais j'étois déjà loin, aussi bien que Médée;105
Et ma famille enfin à Corinthe abordée,
Nous saluons Créon, dont la bénignité
Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté.
Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire
M'acquiert les volontés de la fille et du père;110
Si bien que de tous deux également chéri,
L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari.
D'un rival couronné les grandeurs souveraines,
La majesté d'Ægée, et le sceptre d'Athènes,
N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi,115
Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi.
Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule[953];
Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle,
Du devoir conjugal je combats mon amour,
Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour.120
Acaste cependant menace d'une guerre
Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre;
Puis, changeant tout à coup ses résolutions,
Il propose la paix sous des conditions.
Il demande d'abord et Jason et Médée:125
On lui refuse l'un, et l'autre est accordée;
Je l'empêche, on débat, et je fais tellement,
Qu'enfin il se réduit à son bannissement.
De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse;
Et pour m'en consoler, il m'offre sa Créuse.130
Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité
Qui commettoit ma vie avec ma loyauté?
Car sans doute, à quitter l'utile pour l'honnête,
La paix alloit se faire aux dépens de ma tête[954];
Le mépris insolent des offres d'un grand roi[955]135
Aux mains d'un ennemi livroit Médée et moi[956].
Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père:
L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère;
Ma perte étoit la leur; et cet hymen nouveau
Avec Médée et moi les tire du tombeau:140
Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue.

POLLUX.

Bien que de tous côtés l'affaire résolue
Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami,
Je ne puis toutefois l'approuver qu'à demi.
Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude,145
C'est montrer pour Médée un peu d'ingratitude[957]:
Ce qu'elle a fait pour vous est mal récompensé.
Il faut craindre après tout son courage offensé;
Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.

JASON.

Ce sont à sa fureur d'épouvantables armes;150
Mais son bannissement nous en va garantir.

POLLUX.

Gardez d'avoir sujet de vous en repentir.

JASON.

Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite.

POLLUX.

La termine le ciel comme je le souhaite!
Permettez cependant qu'afin de m'acquitter155
J'aille trouver le Roi pour l'en féliciter.

JASON.

Je vous y conduirois, mais j'attends ma princesse,
Qui va sortir du temple.

POLLUX.

Adieu: l'amour vous presse,
Et je serois marri qu'un soin officieux
Vous fît perdre pour moi des temps si précieux.160


SCÈNE II.

JASON[958].

Depuis que mon esprit est capable de flamme,
Jamais un trouble égal n'a confondu mon âme[959]:
Mon cœur, qui se partage en deux affections,
Se laisse déchirer à mille passions.
Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte165
Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte[960]:
Je dois tout à Créon, et d'un si puissant roi
Je fais un ennemi, si je garde ma foi[961]:
Je regrette Médée, et j'adore Créuse;
Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse[962];
Et dessus mon regret mes desirs triomphants
Ont encor le secours du soin de mes enfants.
Mais la princesse vient: l'éclat d'un tel visage[963]
Du plus constant du monde attireroit l'hommage,
Et semble reprocher à ma fidélité175
D'avoir osé tenir contre tant de beauté.


SCÈNE III.

JASON, CRÉUSE, CLÉONE.

JASON.

Que votre zèle est long, et que d'impatience[964]
Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence!

CRÉUSE.

Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de vœux[965]:
Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux.180

JASON.

Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière
Que ma flamme tiendroit à faveur singulière?
Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits
Que d'un premier hymen la couche m'a produits;
Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père[966]185
Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère:
C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux,
Puisque dans les traités il n'est point parlé d'eux.

CRÉUSE.

J'avois déjà parlé de leur tendre innocence[967],
Et vous y servirai de toute ma puissance,190
Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point
Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.

JASON.

Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose.

CRÉUSE.

Si je puis sur mon père obtenir quelque chose,
Vous le saurez après: je ne veux rien pour rien.195

CLÉONE.

Vous pourrez au palais suivre cet entretien.
On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue:
Vos présences rendroient sa douleur plus émue;
Et vous seriez marris que cet esprit jaloux
Mêlât son amertume à des plaisirs si doux.200


SCÈNE IV.

MÉDÉE.

Souverains protecteurs des lois de l'hyménée,
Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée,
Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure,205
Et m'aidez à venger cette commune injure[968]:
S'il me peut aujourd'hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries[969],
Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies,210
Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit[970]
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971],
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes;
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers:215
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers;
Apportez-moi du fond des antres de Mégère[972]
La mort de ma rivale, et celle de son père;
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux:220
Qu'il coure vagabond de province en province,
Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince;
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui[973],
Accablé de frayeur, de misère, d'ennui,
Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse;225
Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice;
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau[974].
Jason me répudie! et qui l'auroit pu croire?
S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire?230
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits?
M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose,
Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose?
Quoi! mon père trahi, les éléments forcés,235
D'un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée?
Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée[975],
Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir?240
Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine; et je veux pour le moins
Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,245
S'égale aux premiers jours de notre mariage,
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père
N'est que le moindre effet qui suivra ma colère;250
Des crimes si légers furent mes coups d'essai:
Il faut bien autrement montrer ce que je sai;
Il faut faire un chef-d'œuvre, et qu'un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976].
Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends,255
Quels Dieux me fourniront des secours assez grands?
Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite:
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour,260
Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race[977],
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place;
Accorde cette grâce à mon desir bouillant;
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant;
Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste:265
Corinthe consumé garantira le reste[978];
De mon juste courroux les implacables vœux[979]
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux;
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre:
C'est assez mériter d'être réduit en cendre[980],270
D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir,
Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir[981].


SCÈNE V.

MÉDÉE, NÉRINE.

MÉDÉE.

Eh bien? Nérine, à quand, à quand cet hyménée?
En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journée?
N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason?275
N'appréhende-t-il rien après sa trahison?
Croit-il qu'en cet affront je m'amuse à me plaindre?
S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre;
Il verra, le perfide, à quel comble d'horreur
De mes ressentiments peut monter la fureur.280

NÉRINE.

Modérez les bouillons de cette violence,
Et laissez déguiser vos douleurs au silence.
Quoi! Madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler?
Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air?
Les plus ardents transports d'une haine connue[982]285
Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue,
Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir,
Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir.
Qui peut, sans s'émouvoir, supporter une offense,
Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983];
Et sa feinte douceur, sous un appas[984] mortel,
Mène insensiblement sa victime à l'autel.

MÉDÉE.

Tu veux que je me taise et que je dissimule!
Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule:
L'âme en est incapable en de[985] moindres malheurs,295
Et n'a point où cacher de pareilles douleurs[986].
Jason m'a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d'une terre étrangère,
Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
La fable de son peuple, et la haine du mien:300
Nérine, après cela tu veux que je me taise!
Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise,
De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour,
Et forcer tous mes soins à servir son amour[987]?

NÉRINE.

Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites:305
Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes;
Considérez qu'à peine un esprit plus remis[988]
Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.

MÉDÉE.

L'âme doit se roidir plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller tête baissée,310
La choquer hardiment, et sans craindre la mort,
Se présenter de front à son plus rude effort.
Cette lâche ennemie a peur des grands courages,
Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.

NÉRINE.

Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir?315

MÉDÉE.

Il trouve toujours lieu de se faire valoir[989].

NÉRINE.

Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite,
Pour voir en quel état le sort vous a réduite.
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi[990]:
Dans un si grand revers que vous reste-t-il?

MÉDÉE.

Moi:320
Moi, dis-je, et c'est assez.

NÉRINE.

Quoi! vous seule, Madame?

MÉDÉE.

Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux,
Et le sceptre des rois, et la foudre des Dieux[991].

NÉRINE.

L'impétueuse ardeur d'un courage sensible325
A vos ressentiments figure tout possible:
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.

MÉDÉE.

Mon père, qui l'étoit, rompit-il mes projets?

NÉRINE.

Non; mais il fut surpris, et Créon se défie:
Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie.330

MÉDÉE.

Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité
D'un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie,
Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau335
N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau[992].

NÉRINE.

Fuyez encor, de grâce.

MÉDÉE.

Oui, je fuirai, Nérine,
Mais avant de Créon on verra la ruine.
Je brave la fortune; et toute sa rigueur,
En m'ôtant un mari, ne m'ôte pas le cœur[993];340
Sois seulement fidèle, et, sans te mettre en peine,
Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.

NÉRINE, seule[994].

Madame.... Elle me quitte au lieu de m'écouter[995].
Ces violents transports la vont précipiter:
D'une trop juste ardeur l'inexorable envie[996]345
Lui fait abandonner le souci de sa vie.
Tâchons, encore un coup, d'en divertir le cours.
Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.

FIN DU PREMIER ACTE.


ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

MÉDÉE, NÉRINE.

NÉRINE.

Bien qu'un péril certain suive votre entreprise,
Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise:350
Employez mon service aux flammes, au poison,
Je ne refuse rien; mais épargnez Jason.
Votre aveugle vengeance une fois assouvie,
Le regret de sa mort vous coûteroit la vie;
Et les coups violents d'un rigoureux ennui....355

MÉDÉE.

Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui:
Ma fureur jusque-là n'oseroit me séduire;
Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire;
Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur[997]
Soutient son intérêt au milieu de mon cœur.360
Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'âme
Quelques restes secrets d'une si belle flamme;
Qu'il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi[998],
Qui l'arrache[999] à Médée en dépit de sa foi.
Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure;365
Sinon, ce m'est assez que sa Créuse meure:
Qu'il vive cependant, et jouisse du jour
Que lui conserve encor mon immuable amour.
Créon seul et sa fille ont fait la perfidie[1000];
Eux seuls termineront toute la tragédie:370
Leur perte achèvera cette fatale paix.

NÉRINE.

Contenez-vous, Madame; il sort de son palais[1001].


SCÈNE II.

CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, Soldats.

CRÉON.

Quoi? je te vois encore! Avec quelle impudence
Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence?
Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement?375
Fais-tu si peu de cas de mon commandement?
Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace!
Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace.
Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi[1002].
Va, purge mes États d'un monstre tel que toi:380
Délivre mes sujets et moi-même de crainte[1003].

MÉDÉE.

De quoi m'accuse-t-on? quel crime, quelle plainte
Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur[1004]?

CRÉON.

Ah! l'innocence même, et la même candeur[1005]!
Médée est un miroir de vertu signalée:385
Quelle inhumanité de l'avoir exilée!
Barbare, as-tu sitôt oublié tant d'horreurs?
Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs[1006],
Et de tant de pays nomme quelque contrée
Dont tes méchancetés te permettent l'entrée[1007].390
Toute la Thessalie en armes te poursuit;
Ton père te déteste, et l'univers te fuit:
Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines,
Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines?
Va pratiquer ailleurs tes noires actions;395
J'ai racheté la paix à ces conditions.

MÉDÉE.

Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée,
Pour m'arracher mon bien vous avez complotée!
Paix dont le déshonneur vous[1008] demeure éternel!
Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel,400
Son crime eût-il cent fois mérité le supplice[1009],
D'un juste châtiment il fait une injustice.

CRÉON.

Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité:
Avant que l'égorger tu l'avois écouté[1010]?

MÉDÉE.

Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte405
L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte?
Car comment voulez-vous que je nomme un dessein
Au-dessus de sa force et du pouvoir humain?
Apprenez quelle étoit cette illustre conquête,
Et de combien de morts j'ai garanti sa tête.410
Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]:
Des tourbillons de feux s'élançoient de leurs yeux,
Et leur maître Vulcain poussoit par leur haleine
Un long embrasement dessus toute la plaine.
Eux domptés, on entroit en de nouveaux hasards:415
Il falloit labourer les tristes champs de Mars,
Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre,
Dont la stérilité, fertile pour la guerre,
Produisoit à l'instant des escadrons armés
Contre la même main qui les avoit semés[1012].420
Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite,
La toison n'étoit pas au bout de leur défaite:
Un dragon, enivré des plus mortels poisons
Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons,
Vomissant mille traits de sa gorge enflammée[1013],425
La gardoit beaucoup mieux que toute cette armée;
Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil,
Ne virent abaisser sa paupière au sommeil:
Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes
Mis au joug les taureaux et défait les gensdarmes.430
Si lors à mon devoir mon desir limité[1014]
Eût conservé ma gloire et ma fidélité[1015],
Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes,
Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes?
Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi,435
Fût péri le premier, et tous l'auroient suivi.
Je ne me repens point d'avoir par mon adresse
Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce:
Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,440
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie;
Je vous les verrai tous posséder sans envie:
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous;
Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle:445
Il est mon crime seul, si je suis criminelle;
Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait:
Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017].
Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime,
Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]?450

CRÉON.

Va te plaindre à Colchos.

MÉDÉE.

Le retour m'y plaira.
Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]:
Je suis prête à partir sous la même conduite
Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.
O d'un injuste affront les coups les plus cruels!455
Vous faites différence entre deux criminels[1020]!
Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices
L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!

CRÉON.

Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien[1021]:460
Le séparant de toi, sa défense est facile[1022];
Jamais il n'a trahi son père ni sa ville;
Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains;
Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins[1023];
Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme.465
Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme,
Rends-lui son innocence en l'éloignant de nous[1024];
Porte en d'autres climats ton insolent courroux,
Tes herbes, tes poisons[1025], ton cœur impitoyable,
Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable[1026].470

MÉDÉE.

Peignez mes actions plus noires que la nuit;
Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit:
Ce fut en sa faveur que ma savante audace[1027]
Immola son tyran par les mains de sa race;
Joignez-y mon pays et mon frère: il suffit475
Qu'aucun de tant de maux ne va qu'à son profit[1028].
Mais vous les[1029] saviez tous quand vous m'avez reçue;
Votre simplicité n'a point été déçue:
En ignoriez-vous un, quand vous m'avez promis
Un rempart assuré contre mes ennemis[1030]?480
Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie[1031],
Soulevoit contre moi toute la Thessalie,
Quand votre cœur, sensible à la compassion,
Malgré tous mes forfaits, prit ma protection.
Si l'on me peut depuis imputer quelque crime,485
C'est trop peu que l'exil, ma mort est légitime:
Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi?
Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici[1032].

CRÉON.

Je ne veux plus ici d'une telle innocence,
Ni souffrir en ma cour ta fatale présence.490
Va....

MÉDÉE.

Dieux justes, vengeurs....

CRÉON.

Va, dis-je, en d'autres lieux
Par tes cris importuns solliciter les Dieux.
Laisse-nous tes enfants: je serois trop sévère,
Si je les punissois des crimes de leur mère[1033];
Et bien que je le pusse avec juste raison,495
Ma fille les demande en faveur de Jason.

MÉDÉE.

Barbare humanité, qui m'arrache à moi-même,
Et feint de la douceur pour m'ôter ce que j'aime!
Si Jason et Créuse ainsi l'ont ordonné[1034],
Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné.500

CRÉON.

Ne me réplique plus, suis la loi qui t'est faite;
Prépare ton départ, et pense à ta retraite.
Pour en délibérer, et choisir le quartier,
De grâce ma bonté te donne un jour entier[1035].

MÉDÉE.

Quelle grâce[1036]!

CRÉON.

Soldats, remettez-la chez elle;505
Sa contestation deviendroit éternelle[1037].

(Médée rentre et Créon continue[1038].)

Quel indomptable esprit! quel arrogant maintien
Accompagnoit l'orgueil d'un si long entretien!
A-t-elle rien fléchi de son humeur altière?
A-t-elle pu descendre à la moindre prière?510
Et le sacré respect de ma condition
En a-t-il arraché quelque soumission[1039]?


SCÈNE III.

CRÉON, JASON, CRÉUSE, CLÉONE, Soldats.

CRÉON.

Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres[1040],
Ma fille: c'est demain qu'elle sort de nos terres.
Nous n'avons désormais que craindre de sa part:515
Acaste est satisfait d'un si proche départ;
Et si tu peux calmer le courage d'Ægée,
Qui voit par notre choix son ardeur négligée,
Fais état que demain nous assure à jamais
Et dedans et dehors une profonde paix.520

CRÉUSE.

Je ne crois pas, Seigneur, que ce vieux roi d'Athènes[1041],
Voyant aux mains d'autrui le fruit de tant de peines,
Mêle tant de foiblesse à son ressentiment,
Que son premier courroux se dissipe aisément[1042].
J'espère toutefois qu'avec un peu d'adresse525
Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse
Dont l'âge peu sortable[1043] et l'inclination
Répondoient assez mal à son affection.

JASON.

Il doit vous témoigner par son obéissance
Combien sur son esprit vous avez de puissance;530
Et s'il s'obstine à suivre un injuste courroux[1044],
Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups;
Et nos préparatifs contre la Thessalie
Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie[1045].

CRÉON.

Nous n'en viendrons pas là: regarde seulement535
A le payer d'estime et de remercîment.
Je voudrois pour tout autre un peu de raillerie:
Un vieillard amoureux mérite qu'on en rie;
Mais le trône soutient la majesté des rois[1046]
Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois.540
On doit toujours respect au sceptre, à la couronne.
Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne;
Je saurai l'apaiser avec facilité,
Si tu ne te défends qu'avec civilité.


SCÈNE IV.

JASON, CRÉUSE, CLÉONE.

JASON.

Que ne vous dois-je point pour cette préférence,545
Où mes desirs n'osoient porter mon espérance!
C'est bien me témoigner un amour infini,
De mépriser un roi pour un pauvre banni!
A toutes ses grandeurs préférer ma misère,
Tourner en ma faveur les volontés d'un père,550
Garantir mes enfants d'un exil rigoureux!

CRÉUSE.

Qu'a pu faire de moindre un courage amoureux?
La fortune a montré dedans votre naissance
Un trait de son envie, ou de son impuissance;
Elle devoit un sceptre au sang dont vous naissez?555
Et sans lui vos vertus le méritoient assez.
L'amour, qui n'a pu voir une telle injustice,
Supplée à son défaut, ou punit sa malice,
Et vous dorme, au plus fort de vos adversités,
Le sceptre que j'attends, et que vous méritez.560
La gloire m'en demeure; et les races futures
Comptant notre hyménée entre vos aventures,
Vanteront à jamais mon amour généreux,
Qui d'un si grand héros rompt le sort malheureux.
Après tout, cependant, riez de ma foiblesse:565
Prête de posséder le phénix de la Grèce,
La fleur de nos guerriers, le sang de tant de Dieux,
La robe de Médée a donné dans mes yeux.
Mon caprice, à son lustre attachant mon envie,
Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie:570
C'est ce qu'ont prétendu mes desseins relevés,
Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés.

JASON.

Que ce prix est léger pour un si bon office!
Il y faut toutefois employer l'artifice:
Ma jalouse en fureur n'est pas femme à souffrir575
Que ma main l'en dépouille afin de vous l'offrir[1047];
Des trésors dont son père épuise la Scythie,
C'est tout ce qu'elle a pris quand elle en est sortie.

CRÉUSE.

Qu'elle a fait un beau choix! jamais éclat pareil
Ne sema dans la nuit les clartés du soleil;580
Les perles avec l'or confusément mêlées,
Mille pierres de prix sur ses bords étalées,
D'un mélange divin éblouissent les yeux;
Jamais rien d'approchant ne se fit en ces[1048] lieux.
Pour moi, tout aussitôt que je l'en vis parée,585
Je ne fis plus d'état de la toison dorée;
Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux,
J'en eus presques envie aussitôt que de vous.
Pour apaiser Médée et réparer sa perte,
L'épargne de mon père entièrement ouverte590
Lui met à l'abandon tous les trésors du Roi,
Pourvu que cette robe et Jason soient à moi.

JASON.

N'en doutez point, ma reine, elle vous est acquise.
Je vais chercher Nérine, et par son entremise
Obtenir de Médée avec dextérité595
Ce que refuseroit son courage irrité.
Pour elle, vous savez que j'en fuis les approches[1049];
J'aurois peine à souffrir l'orgueil de ses reproches;
Et je me connois mal, ou dans notre entretien
Son courroux s'allumant allumeroit le mien.600
Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage,
Jusques à supporter sans réplique un outrage;
Et ce seroient pour moi d'éternels déplaisirs[1050]
De reculer par là l'effet de vos desirs.
Mais, sans plus de discours, d'une maison voisine605
Je vais prendre le temps que sortira Nérine.
Souffrez, pour avancer votre contentement,
Que malgré mon amour je vous quitte un moment[1051].

CLÉONE.

Madame, j'aperçois venir le roi d'Athènes.

CRÉUSE.

Allez donc, votre vue augmenteroit[1052] ses peines.610

CLÉONE.

Souvenez-vous de l'air dont il le faut traiter.

CRÉUSE.

Ma bouche accortement saura s'en acquitter.


SCÈNE V.

ÆGÉE[1053], CRÉUSE, CLÉONE.

ÆGÉE.

Sur un bruit qui m'étonne et que je ne puis croire,
Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord,615
Par un honteux hymen, de l'arrêt de ma mort[1054].
Votre peuple en frémit, votre cour en murmure;
Et tout Corinthe enfin s'impute à grande injure
Qu'un fugitif, un traître, un meurtrier de rois,
Lui donne à l'avenir des princes et des lois;620
Il ne peut endurer que l'horreur de la Grèce
Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse,
Et qu'il faille ajouter[1055] à vos titres d'honneur:
«Femme d'un assassin et d'un empoisonneur.»

CRÉUSE.

Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme,625
Et ne le chargez point des crimes de sa femme.
J'épouse un malheureux, et mon père y consent,
Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent:
Non pas que je ne faille en cette préférence;
De votre rang au sien je sais la différence.630
Mais si vous connoissez l'amour et ses ardeurs,
Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs:
Avouez que son feu n'en veut qu'à la personne,
Et qu'en moi vous n'aimiez rien moins que ma couronne.
Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer635
Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer[1056];
Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes
Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes.
Ainsi nous avons vu le souverain des Dieux,
Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux;640
Vénus quitter son Mars et négliger sa prise,
Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise;
Et c'est peut-être encore avec moins de raison
Que bien que vous m'aimiez, je me donne à Jason[1057].
D'abord dans mon esprit vous eûtes ce partage:645
Je vous estimai plus, et l'aimai davantage.

ÆGÉE.

Gardez ces compliments pour de moins enflammés,
Et ne m'estimez point qu'autant que vous m'aimez.
Que me sert cet aveu d'une erreur volontaire?
Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire?650
N'accusez point l'amour ni son aveuglement:
Quand on connoît sa faute, on manque doublement[1058].

CRÉUSE.

Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable[1059],
Je ne veux plus, Seigneur, me confesser coupable[1060].
L'amour de mon pays et le bien de l'État655
Me défendoient l'hymen d'un si grand potentat.
Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces,
Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes.
Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil:
Que me sert son éclat? et que me donne-t-il?660
M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine?
Et sans le posséder ne me vois-je pas reine[1061]?
Grâces aux immortels, dans ma condition
J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition:
Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre;
Je perdrois ma couronne en acceptant la vôtre.
Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi,
Et d'un prince éloigné rejetteroit la loi.
Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge,
Dont ma seule présence adoucit le veuvage,670
Ne sauroit se résoudre à séparer de lui
De ses débiles ans l'espérance et l'appui,
Et vous reconnoîtrez que je ne vous préfère
Que le bien de l'État, mon pays et mon père[1062].
Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux;675
Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous,
Afin de redonner le repos à votre âme,
Souffrez que je vous quitte.

ÆGÉE, seul.

Allez, allez, Madame,
Étaler vos appas et vanter vos mépris
A l'infâme sorcier qui charme vos esprits.680
De cette indignité faites un mauvais conte;
Riez de mon ardeur, riez de votre honte;
Favorisez celui de tous vos courtisans
Qui raillera le mieux le déclin de mes ans:
Vous jouirez fort peu d'une telle insolence;685
Mon amour outragé court à la violence;
Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port,
N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort.
La jeunesse me manque, et non pas le courage:
Les rois ne perdent point les forces avec l'âge;690
Et l'on verra, peut-être avant ce jour fini,
Ma passion vengée, et votre orgueil puni.

FIN DU SECOND ACTE.