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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 341: SCÈNE VII.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

La scène est en Touraine, en une campagne proche de la grotte du Magicien[1225]

L'ILLUSION.

COMÉDIE.


ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

PRIDAMANT, DORANTE.

DORANTE.

Ce mage, qui d'un mot renverse la nature[1226],
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres5
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas: son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher;
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible,10
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa défense,
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense;
Malgré l'empressement d'un curieux désir[1227],15
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir:
Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure
Où pour se divertir il sort de sa demeure[1228].

PRIDAMANT.

J'en attends peu de chose, et brûle de le voir.
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir.20
Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,
Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
A caché pour jamais sa présence à mes yeux.
Sous ombre qu'il prenoit un peu trop de licence,25
Contre ses libertés je roidis ma puissance;
Je croyois le dompter à force de punir[1229],
Et ma sévérité ne fit que le bannir.
Mon âme vit l'erreur dont elle étoit séduite:
Je l'outrageois présent, et je pleurai sa fuite;30
Et l'amour paternel me fit bientôt sentir
D'une injuste rigueur un juste repentir.
Il l'a fallu chercher: j'ai vu dans mon voyage
Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage:
Toujours le même soin travaille mes esprits;35
Et ces longues erreurs[1230] ne m'en ont rien appris.
Enfin, au désespoir de perdre tant de peine,
Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts[1231],
J'ai déjà sur ce point consulté les enfers.40
J'ai vu les plus fameux en la haute science[1232]
Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience:
On m'en faisoit l'état que vous faites de lui[1233],
Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
L'enfer devient muet quand il me faut répondre,45
Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.

DORANTE.

Ne traitez pas Alcandre en homme du commun;
Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un.
Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre,
Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre;50
Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons,
Contre ses ennemis il fait des bataillons;
Que de ses mots savants les forces inconnues
Transportent les rochers, font descendre les nues,
Et briller dans la nuit l'éclat de deux soleils;55
Vous n'avez pas besoin de miracles pareils:
Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées,
Qu'il connoît l'avenir et les choses passées[1234];
Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers,
Et pour lui nos destins sont des livres ouverts.60
Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvois le croire:
Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire;
Et je fus étonné d'entendre le discours[1235]
Des traits les plus cachés de toutes mes amours[1236].

PRIDAMANT.

Vous m'en dites beaucoup.

DORANTE.

J'en ai vu davantage.65

PRIDAMANT.

Vous essayez en vain de me donner courage;
Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit,
Clore mes tristes jours d'une éternelle nuit.

DORANTE.

Depuis que j'ai quitté le séjour de Bretagne
Pour venir faire ici le noble de campagne,70
Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin,
M'ont acquis Sylvérie et ce château voisin,
De pas un, que je sache, il n'a déçu l'attente:
Quiconque le consulte en sort l'âme contente.
Croyez-moi, son secours n'est pas à négliger:75
D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger,
Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prières
Vous obtiendra de lui des faveurs singulières.

PRIDAMANT.

Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux.

DORANTE.

Espérez mieux: il sort, et s'avance vers nous[1237].80
Regardez-le marcher; ce visage si grave,
Dont le rare savoir tient la nature esclave,
N'a sauvé toutefois des ravages du temps
Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont décharnés cent ans;
Son corps, malgré son âge, a les forces robustes,85
Le mouvement facile, et les démarches justes:
Des ressorts inconnus agitent le vieillard,
Et font de tous ses pas[1238] des miracles de l'art.


SCÈNE II.

ALCANDRE, PRIDAMANT, DORANTE.

DORANTE.

Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles
Produisent chaque jour de nouvelles merveilles,90
A qui rien n'est secret dans nos intentions,
Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions:
Si de ton art divin le pouvoir admirable
Jamais en ma faveur se rendit secourable,
De ce père affligé soulage les douleurs;95
Une vieille amitié prend part en ses malheurs.
Rennes ainsi qu'à moi lui donna la naissance[1239],
Et presque entre ses bras j'ai passé mon enfance;
Là son fils, pareil d'âge et de condition[1240],
S'unissant avec moi d'étroite affection....100

ALCANDRE.

Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amène:
Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine.
Vieillard, n'est-il pas vrai que son éloignement
Par un juste remords te gêne incessamment?
Qu'une obstination à te montrer sévère105
L'a banni de ta vue, et cause ta misère?
Qu'en vain, au repentir de ta sévérité,
Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité?

PRIDAMANT.

Oracle de nos jours, qui connois toutes choses[1241],
En vain de ma douleur je cacherois les causes;110
Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur,
Et vois trop clairement les secrets de mon cœur.
Il est vrai, j'ai failli; mais pour mes injustices
Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices:
Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants,115
Rends-moi l'unique appui de mes débiles ans.
Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles[1242];
L'amour pour le trouver me fournira des ailes.
Où fait-il sa retraite? en quels lieux dois-je aller?
Fût-il au bout du monde, on m'y verra voler.120

ALCANDRE.

Commencez d'espérer: vous saurez par mes charmes
Ce que le ciel vengeur refusoit à vos larmes.
Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur:
De son bannissement il tire son bonheur.
C'est peu de vous le dire: en faveur de Dorante125
Je vous veux faire voir sa fortune éclatante[1243].
Les novices de l'art, avec tous leurs encens[1244],
Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants,
Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies[1245],
Apportent au métier des longueurs infinies,130
Qui ne sont, après tout, qu'un mystère pipeur
Pour se faire valoir et pour vous faire peur[1246]:
Ma baguette à la main, j'en ferai davantage.

(Il donne un coup de baguette, et on tire un rideau derrière lequel sont en parade les plus beaux habits des comédiens.)

Jugez de votre fils par un tel équipage:
Eh bien! celui d'un prince a-t-il plus de splendeur?
Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur[1247]?

PRIDAMANT.

D'un amour paternel vous flattez les tendresses;
Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses[1248],
Et sa condition ne sauroit consentir[1249]
Que d'une telle pompe il s'ose revêtir.140

ALCANDRE.

Sous un meilleur destin sa fortune rangée,
Et sa condition avec le temps changée,
Personne maintenant n'a de quoi murmurer
Qu'en public de la sorte il aime à se parer[1250].

PRIDAMANT.

A cet espoir si doux j'abandonne mon âme;145
Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme:
Seroit-il marié?

ALCANDRE.

Je vais de ses amours
Et de tous ses hasards vous faire le discours.
Toutefois, si votre âme étoit assez hardie,
Sous une illusion vous pourriez voir sa vie,150
Et tous ses accidents[1251] devant vous exprimés
Par des spectres pareils à des corps animés:
Il ne leur manquera ni geste ni parole.

PRIDAMANT.

Ne me soupçonnez point d'une crainte frivole:
Le portrait de celui que je cherche en tous lieux155
Pourroit-il par sa vue épouvanter mes yeux?

ALCANDRE[1252].

Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite,
Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrète.

PRIDAMANT.

Pour un si bon ami je n'ai point de secrets.

DORANTE.

Il nous faut sans réplique accepter ses arrêts[1253];160
Je vous attends chez moi.

ALCANDRE.

Ce soir, si bon lui semble,
Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble.


SCÈNE III.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur;
Toutes ses actions ne vous font pas honneur,
Et je serois marri d'exposer sa misère165
En spectacle à des yeux autres que ceux d'un père.
Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin
A peine lui dura du soir jusqu'au matin;
Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine
Des brevets à chasser la fièvre et la migraine,170
Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi.
Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi.
Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire[1254];
Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire.
Ennuyé de la plume, il la quitta soudain[1255],175
Et fit danser un singe au faubourg[1256] Saint-Germain[1257]
Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine
Enrichit les chanteurs de la Samaritaine[1258].
Son style prit après de plus beaux ornements;
Il se hasarda même à faire des romans,180
Des chansons pour Gautier[1259], des pointes pour Guillaume[1260].
Depuis, il trafiqua de chapelets de baume[1261],
Vendit du mithridate en maître opérateur,
Revint dans le Palais, et fut solliciteur.
Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes,185
Sayavèdre, et Gusman[1262], ne prirent tant de formes:
C'étoit là pour Dorante un honnête entretien!

PRIDAMANT.

Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien!

ALCANDRE.

Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte,
Dont le peu de longueur épargne votre honte.190
Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit,
Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit;
Et là, comme il pensoit au choix d'un exercice,
Un brave du pays l'a pris à son service.
Ce guerrier amoureux en a fait son agent:195
Cette commission l'a remeublé d'argent;
Il sait avec adresse, en portant les paroles,
De la vaillante dupe attraper les pistoles;
Même de son agent il s'est fait son rival,
Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal.200
Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire,
Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire,
Et la même action qu'il pratique aujourd'hui.

PRIDAMANT.

Que déjà cet espoir soulage mon ennui!

ALCANDRE.

Il a caché son nom en battant la campagne,205
Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne:
C'est ainsi que tantôt vous l'entendrez nommer.
Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer.
Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience;
N'en concevez pourtant aucune défiance:210
C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir
Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir.
Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prépare
Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare.

FIN DU PREMIER ACTE.


ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Quoi qui s'offre[1263] à nos yeux, n'en ayez point d'effroi[1264];
De ma grotte surtout ne sortez qu'après moi:
Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paroître
Sous deux fantômes vains votre fils et son maître.

PRIDAMANT.

O Dieux! je sens mon âme après lui s'envoler.

ALCANDRE.

Faites-lui du silence, et l'écoutez parler.220


SCÈNE II.

MATAMORE, CLINDOR.

CLINDOR.

Quoi! Monsieur, vous rêvez! et cette âme hautaine,
Après tant de beaux faits, semble être encore en peine!
N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers,
Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers[1265]?

MATAMORE.

Il est vrai que je rêve, et ne saurois résoudre225
Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre,
Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.

CLINDOR.

Eh! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor:
Qu'ajouteroit leur perte à votre renommée?
D'ailleurs quand auriez-vous rassemblé votre armée[1266]?

MATAMORE.

Mon armée? Ah, poltron! ah, traître! pour leur mort
Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort?
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles[1267],
Défait les escadrons, et gagne les batailles.
Mon courage invaincu contre les empereurs235
N'arme que la moitié de ses moindres fureurs;
D'un seul commandement que je fais aux trois Parques,
Je dépeuple l'État des plus heureux monarques;
Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats:
Je couche d'un revers mille ennemis à bas.240
D'un souffle je réduis leurs projets en fumée;
Et tu m'oses parler cependant d'une armée!
Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars:
Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards,
Veillaque[1268]. Toutefois je songe à ma maîtresse:245
Ce penser m'adoucit: va, ma colère cesse[1269],
Et ce petit archer qui dompte tous les Dieux
Vient de chasser la mort qui logeoit dans mes yeux.
Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine
Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine;250
Et, pensant au bel œil qui tient ma liberté,
Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté.

CLINDOR.

O Dieux! en un moment que tout vous est possible!
Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible[1270],
Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur,255
Qu'il puisse constamment vous refuser son cœur[1271].

MATAMORE.

Je te le dis encor, ne sois plus en alarme:
Quand je veux, j'épouvante; et quand je veux, je charme;
Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour
Les hommes de terreur, et les femmes d'amour.260
Du temps que ma beauté m'étoit inséparable,
Leurs persécutions me rendoient misérable:
Je ne pouvois sortir sans les faire pâmer.
Mille mouroient par jour à force de m'aimer:
J'avois des rendez-vous de toutes les princesses;265
Les reines à l'envi mendioient mes caresses;
Celle d'Éthïopie, et celle du Japon,
Dans leurs soupirs d'amour ne mêloient que mon nom.
De passion pour moi deux sultanes troublèrent[1272];
Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent:270
J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.

CLINDOR.

Son mécontentement n'alloit qu'à votre honneur.

MATAMORE.

Ces pratiques nuisoient à mes desseins de guerre,
Et pouvoient m'empêcher de conquérir la terre.
D'ailleurs, j'en devins las; et pour les arrêter,275
J'envoyai le Destin dire à son Jupiter
Qu'il trouvât un moyen qui[1273] fît cesser les flammes
Et l'importunité dont m'accabloient les dames:
Qu'autrement ma colère iroit dedans les cieux
Le dégrader soudain de l'empire des Dieux,280
Et donneroit à Mars à gouverner sa foudre[1274].
La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre:
Ce que je demandois fut prêt en un moment;
Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.

CLINDOR.

Que j'aurois, sans cela, de poulets à vous rendre!285

MATAMORE.

De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre,
Sinon de.... Tu m'entends? Que dit-elle de moi?

CLINDOR.

Que vous êtes des cœurs et le charme et l'effroi;
Et que si quelque effet peut suivre vos promesses,
Son sort est plus heureux que celui des Déesses.290

MATAMORE.

Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlois,
Les Déesses aussi se rangeoient sous mes lois;
Et je te veux conter une étrange aventure
Qui jeta du désordre en toute la nature,
Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver.295
Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever,
Et ce visible Dieu, que tant de monde adore,
Pour marcher devant lui ne trouvoit point d'Aurore:
On la cherchoit partout, au lit du vieux Tithon,
Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon;300
Et faute de trouver cette belle fourrière[1275],
Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière[1276].

CLINDOR.

Où pouvoit être alors la reine des clartés[1277]?

MATAMORE.

Au milieu de ma chambre, à m'offrir ses beautés.
Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes;305
Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes;
Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour[1278]
Fut un ordre précis d'aller rendre le jour.

CLINDOR.

Cet étrange accident me revient en mémoire;
J'étois lors en Mexique, où j'en appris l'histoire,310
Et j'entendis conter que la Perse en courroux
De l'affront de son Dieu murmuroit contre vous.

MATAMORE.

J'en ouïs quelque chose, et je l'eusse punie;
Mais j'étois engagé dans la Transylvanie,
Où ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser,315
A force de présents me surent apaiser.

CLINDOR.

Que la clémence est belle en un si grand courage!

MATAMORE.

Contemple, mon ami, contemple ce visage:
Tu vois un abrégé de toutes les vertus.
D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus,320
Dont la race est périe, et la terre déserte,
Pas un qu'à son orgueil n'a jamais dû sa perte.
Tous ceux qui font hommage à mes perfections
Conservent leurs États par leurs submissions.
En Europe, où les rois sont d'une humeur civile,325
Je ne leur rase point de château ni de ville:
Je les souffre régner, mais chez les Africains,
Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains,
J'ai détruit les pays[1279] pour punir leurs monarques[1280],
Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques:330
Ces grands sables qu'à peine on passe sans horreur
Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur.

CLINDOR.

Revenons à l'amour: voici votre maîtresse.

MATAMORE.

Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.

CLINDOR.

Où vous retirez-vous?

MATAMORE.

Ce fat n'est pas vaillant;335
Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle,
Il seroit assez vain pour me faire querelle.

CLINDOR.

Ce seroit bien courir lui-même à son malheur.

MATAMORE.

Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point de valeur[1281].340

CLINDOR.

Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible.

MATAMORE.

Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible;
Je ne saurois me faire effroyable à demi:
Je tuerois ma maîtresse avec mon ennemi.
Attendons en ce coin l'heure qui les sépare.345

CLINDOR.

Comme votre valeur, votre prudence est rare.


SCÈNE III.

ADRASTE, ISABELLE.

ADRASTE.

Hélas! s'il est ainsi, quel malheur est le mien!
Je soupire, j'endure, et je n'avance rien;
Et malgré les transports de mon amour extrême,
Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime.350

ISABELLE.

Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blâmez.
Je me connois aimable, et crois que vous m'aimez:
Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence;
Et quand bien de leur part j'aurois moins d'assurance,
Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi[1282] de crédit,
Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit.
Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme
Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme,
Faites-moi la faveur de croire sur ce point
Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.360

ADRASTE.

Cruelle, est-ce là donc[1283] ce que vos injustices
Ont réservé de prix à de si longs services?
Et mon fidèle amour est-il si criminel
Qu'il doive être puni d'un mépris éternel?

ISABELLE.

Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses:
Des épines pour moi, vous les nommez des roses;
Ce que vous appelez service, affection,
Je l'appelle supplice et persécution.
Chacun dans sa croyance également s'obstine.
Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine;370
Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284]
Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.

ADRASTE.

N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes
Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes!
Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer,375
Ne me donna de cœur que pour vous adorer[1285].
Mon âme vint au jour pleine de votre idée[1286];
Avant que de vous voir vous l'avez possédée;
Et quand je me rendis à des regards si doux[1287],
Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous,380
Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre.

ISABELLE.

Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre[1288];
Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr:
Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir.
Vous avez, après tout, bonne part à sa haine[1289],385
Ou d'un crime secret il vous livre à la peine;
Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal
Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.

ADRASTE.

La grandeur de mes maux vous étant si connue,
Me refuserez-vous la pitié qui m'est due?390

ISABELLE.

Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus
Que je vois ces tourments tout à fait superflus[1290],
Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance
Que l'incommode honneur d'une triste constance.

ADRASTE.

Un père l'autorise, et mon feu maltraité395
Enfin aura recours à son autorité.

ISABELLE.

Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte[1291];
Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.

ADRASTE.

J'espère voir pourtant, avant la fin du jour,
Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour.400

ISABELLE.

Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe,
Un amant accablé de nouvelle disgrâce.

ADRASTE.

Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais?

ISABELLE.

Allez trouver mon père, et me laissez en paix.

ADRASTE.

Votre âme, au repentir de sa froideur passée,405
Ne la veut point quitter sans être un peu forcée:
J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments
Que c'est pour obéir à vos commandements.

ISABELLE.

Allez continuer une vaine poursuite.


SCÈNE IV.

MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR.

MATAMORE.

Eh bien! dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite?410
M'a-t-il bien su quitter la place au même instant?

ISABELLE.

Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant,
Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles[1292]
N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.

MATAMORE.

Vous le pouvez bien croire, et pour le témoigner,415
Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner:
Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire;
J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire.

ISABELLE.

Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur;
Je ne veux point régner que dessus votre cœur:420
Toute l'ambition que me donne ma flamme,
C'est d'avoir pour sujets les desirs de votre âme.

MATAMORE.

Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir
Que vous avez[1293] sur eux un absolu pouvoir,
Je n'écouterai plus cette humeur de conquête;425
Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête,
J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets,
Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.

ISABELLE.

L'éclat de tels suivants attireroit l'envie
Sur le rare bonheur où je coule ma vie;430
Le commerce discret de nos affections
N'a besoin que de lui pour ces commissions[1294].

MATAMORE.

Vous avez, Dieu me sauve! un esprit à ma mode;
Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode.
Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis:
Je les rends aussitôt que je les ai conquis,
Et me suis vu charmer quantité de princesses,
Sans que jamais mon cœur les voulût pour maîtresses[1295].

ISABELLE.

Certes en ce point seul je manque un peu de foi.
Que vous ayez quitté des princesses pour moi!440
Que vous leur refusiez un cœur dont je dispose[1296]!

MATAMORE[1297].

Je crois que la Montagne en saura quelque chose.
Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi,
Je donnai dans la vue aux deux filles du Roi,
Que te dit-on en cour de cette jalousie[1298]445
Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie[1299]?

CLINDOR.

Par vos mépris enfin l'une et l'autre[1300] mourut.
J'étois lors en Égypte, où le bruit en courut;
Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes
Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes.450
Vous veniez d'assommer dix géants en un jour;
Vous aviez désolé les pays d'alentour,
Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes,
Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes,
Et défait, vers Damas, cent mille combattants.455

MATAMORE.

Que tu remarques bien et les lieux et les temps!
Je l'avois oublié.

ISABELLE.

Des faits si pleins de gloire
Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire?

MATAMORE.

Trop pleine de lauriers remportés sur les rois[1301],
Je ne la charge point de ces menus exploits.460


SCÈNE V[1302].

MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR, Page.

PAGE.

Monsieur.

MATAMORE.

Que veux-tu, page?

PAGE.

Un courrier vous demande.

MATAMORE.

D'où vient-il?

PAGE.

De la part de la reine d'Islande.

MATAMORE.

Ciel! qui sais comme quoi j'en suis persécuté,
Un peu plus de repos avec moins de beauté!
Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse.465

CLINDOR.

Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.

ISABELLE.

Je n'en puis plus douter.

CLINDOR.

Il vous le disoit bien.

MATAMORE.

Elle m'a beau prier: non, je n'en ferai rien.
Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre,
Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre.470
Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant
Une heure d'entretien de ce cher confident,
Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire,
Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.

ISABELLE.

Tardez encore moins, et par ce prompt retour475
Je jugerai quelle est envers moi votre amour.


SCÈNE VI.

CLINDOR, ISABELLE.

CLINDOR.

Jugez plutôt par là l'humeur du personnage:
Ce page n'est chez lui que pour ce badinage,
Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur
D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur.480

ISABELLE.

Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble:
Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble.

CLINDOR.

Ce discours favorable enhardira mes feux
A bien user d'un temps[1303] si propice à mes vœux.

ISABELLE.

Que m'allez-vous conter?

CLINDOR.

Que j'adore Isabelle,485
Que je n'ai plus de cœur ni d'âme que pour elle,
Que ma vie....

ISABELLE.

Épargnez ces propos superflus;
Je les sais, je les crois, que voulez-vous de plus?
Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème;
Je dédaigne un rival: en un mot, je vous aime.490
C'est aux commencements des foibles passions
A s'amuser encore aux protestations:
Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres;
Un coup d'œil vaut pour vous tous les discours des autres[1304].

CLINDOR.

Dieux! qui l'eût jamais cru, que mon sort rigoureux495
Se rendît si facile à mon cœur amoureux!
Banni de mon pays par la rigueur d'un père,
Sans support, sans amis, accablé de misère,
Et réduit à flatter le caprice arrogant
Et les vaines humeurs d'un maître extravagant:500
Ce pitoyable état de ma triste fortune[1305]
N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune;
Et d'un rival puissant les biens et la grandeur
Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur.

ISABELLE.

C'est comme il faut choisir. Un amour véritable[1306]505
S'attache seulement à ce qu'il voit aimable[1307].
Qui regarde les biens ou la condition
N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition,
Et souille lâchement par ce mélange infâme
Les plus nobles desirs qu'enfante une belle âme.510
Je sais bien que mon père a d'autres sentiments,
Et mettra de l'obstacle à nos contentements;
Mais l'amour sur mon cœur a pris trop de puissance
Pour écouter encor les lois de la naissance.
Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi:
Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.

CLINDOR.

Confus de voir donner à mon peu de mérite....

ISABELLE.

Voici mon importun, souffrez que je l'évite.


SCÈNE VII.

ADRASTE, CLINDOR.

ADRASTE.

Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit!
Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit.520
Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie,
Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.

CLINDOR.

Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu[1308],
Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.

ADRASTE.

Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne,525
Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.
Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner?

CLINDOR.

Des choses qu'aisément vous pouvez deviner:
Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises,
Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises.530

ADRASTE.

Voulez-vous m'obliger? votre maître, ni vous,
N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux;
Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies,
Divertissez[1309] ailleurs le cours de ses folies.

CLINDOR.

Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments535
Ne parlent que de morts et de saccagements,
Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme?

ADRASTE.

Pour être son valet, je vous trouve honnête homme:
Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein[1310]
Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain.540
Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle,
Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle:
Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité
Laisse dans vos projets trop de témérité.
Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse.545
Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse;
Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux,
Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous.
Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père,
Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire;550
Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci,
Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici;
Car si je vous vois plus regarder cette porte,
Je sais comme traiter les gens de votre sorte.

CLINDOR.

Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu[1311]?555

ADRASTE.

Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu.
Allez: c'est assez dit.

CLINDOR.

Pour un léger ombrage,
C'est trop indignement traiter un bon courage.
Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur,
Il m'a fait le cœur ferme et sensible à l'honneur;560
Et je pourrois bien rendre un jour ce qu'on me prête[1312].

ADRASTE.

Quoi! vous me menacez!

CLINDOR.

Non, non, je fais retraite.
D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit;
Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit.


SCÈNE VIII.

ADRASTE, LYSE.

ADRASTE.

Ce bélître insolent me fait encor bravade.565

LYSE.

A ce compte, Monsieur, votre esprit est malade?

ADRASTE.

Malade, mon esprit!

LYSE.

Oui, puisqu'il est jaloux
Du malheureux agent de ce prince des foux[1313].

ADRASTE.

Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle[1314],
Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle[1315].
Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui
Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui[1316].

LYSE.

C'est dénier ensemble et confesser la dette.

ADRASTE.

Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète,
Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos;575
Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos.
En effet, qu'en est-il?

LYSE.

Si j'ose vous le dire,
Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire.

ADRASTE.

Lyse, que me dis-tu[1317]?

LYSE.

Qu'il possède son cœur,
Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur,580
Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée.

ADRASTE.

Trop ingrate beauté, déloyale, insensée,
Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud?

LYSE.

Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut,
Et je vous en veux faire entière confidence:585
Il se dit gentilhomme, et riche.

ADRASTE.

Ah! l'impudence

LYSE.

D'un père rigoureux fuyant l'autorité,
Il a couru longtemps d'un et d'autre côté;
Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice,
De notre Fiérabras il s'est mis au service[1318],590
Et sous ombre d'agir pour ses folles amours[1319],
Il a su pratiquer de si rusés détours,
Et charmer tellement cette pauvre abusée,
Que vous en avez vu votre ardeur méprisée;
Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir595
Remettra son esprit aux termes du devoir.

ADRASTE.

Je viens tout maintenant d'en tirer assurance
De recevoir les fruits de ma persévérance,
Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet;
Mais, écoute, il me faut obliger tout à fait.600

LYSE.

Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre.

ADRASTE.

Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre?

LYSE.

Il n'est rien plus aisé: peut-être dès ce soir.

ADRASTE.

Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir[1320].
Cependant prends ceci seulement par avance.605

LYSE.

Que le galant alors soit frotté d'importance!

ADRASTE.

Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter,
Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter.


SCÈNE IX.

LYSE.

L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée[1321];
Mais il sera puni de m'avoir dédaignée.610
Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu,
Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu.
Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses:
Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses;
Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet?615
Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid:
Il se dit riche et noble, et cela me fait rire;
Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire?
Qu'il le soit: nous verrons ce soir, si je le tiens,
Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens.620


SCÈNE X.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Le cœur vous bat un peu.

PRIDAMANT.

Je crains cette menace.

ALCANDRE.

Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce.

PRIDAMANT.

Elle en est méprisée, et cherche à se venger.

ALCANDRE.

Ne craignez point: l'amour la[1322] fera bien changer.

FIN DU SECOND ACTE.