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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 352: GÉRONTE.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

GÉRONTE, ISABELLE.

GÉRONTE.

Apaisez vos soupir et tarissez vos larmes;625
Contre ma volonté ce sont de foibles armes:
Mon cœur, quoique sensible à toutes vos douleurs,
Écoute la raison, et néglige vos pleurs.
Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même[1323].
Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime;630
Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux,
Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous.
Quoi! manque-t-il de bien, de cœur ou de noblesse?
En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse?
Il vous fait trop d'honneur.

ISABELLE.

Je sais qu'il est parfait,635
Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait[1324];
Mais si votre bonté me permet en ma cause,
Pour me justifier, de dire quelque chose,
Par un secret instinct, que je ne puis nommer,
J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer.640
Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire[1325]
Soulève tout le cœur contre ce qu'on desire,
Et ne nous laisse pas en état d'obéir,
Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr.
Il attache ici-bas avec des sympathies645
Les âmes que son ordre a là-haut assorties[1326]:
On n'en sauroit unir sans ses avis secrets;
Et cette chaîne manque où manquent ses décrets.
Aller contre les lois de cette providence,
C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence,650
L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups
Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux.

GÉRONTE.

Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie[1327]?
Quel maître vous apprend cette philosophie?
Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir655
Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir.
Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine,
Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine?
Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers[1328]?
Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers?660
Ce fanfaron doit-il relever ma famille?

ISABELLE.

Eh! de grâce, Monsieur, traitez mieux votre fille!

GÉRONTE.

Quel sujet donc vous porte à me désobéir?

ISABELLE.

Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir.
Ce que vous appelez un heureux hyménée665
N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée.

GÉRONTE.

Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous
Qui se voudroient bien voir dans un enfer si doux!
Après tout, je le veux; cédez à ma puissance.

ISABELLE.

Faites un autre essai de mon obéissance.670

GÉRONTE.

Ne me répliquez plus quand j'ai dit: «Je le veux.»
Rentrez: c'est désormais trop contesté[1329] nous deux.


SCÈNE II.

GÉRONTE.

Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies!
Les règles du devoir lui sont des tyrannies,
Et les droits les plus saints deviennent impuissants675
Contre cette fierté qui l'attache à son sens[1330]
Telle est l'humeur du sexe: il aime à contredire,
Rejette obstinément le joug de notre empire,
Ne suit que son caprice en ses affections,
Et n'est jamais d'accord de nos élections.680
N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
Que ma prudence cède à ton esprit rebelle.
Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser?
Par force ou par adresse il me le faut chasser.


SCÈNE III.

GÉRONTE, MATAMORE, CLINDOR.

MATAMORE, à Clindor.

Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune[1331]?685
Le grand vizir encor de nouveau m'importune;
Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours;
Narsingue et Calicut[1332] m'en pressent tous les jours:
Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.

CLINDOR.

Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre:690
Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups,
Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.

MATAMORE.

Tu dis bien: c'est assez de telles courtoisies;
Je ne veux qu'en amour donner des jalousies.
Ah! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir,695
Bien que si près de vous, je manquois au devoir.
Mais quelle émotion paroît sur ce visage?
Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage[1333]?

GÉRONTE.

Monsieur, grâces aux Dieux, je n'ai point d'ennemis.

MATAMORE.

Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis.700

GÉRONTE.

C'est une grâce encor que j'avois ignorée.

MATAMORE.

Depuis que ma faveur[1334] pour vous s'est déclarée,
Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler.

GÉRONTE.

C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler:
Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre,705
Demeurer si paisible en un temps plein de guerre;
Et c'est pour acquérir un nom bien relevé,
D'être dans une ville à battre le pavé.
Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée,
Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée.710

MATAMORE.

Ah, ventre! il est tout vrai que vous avez raison.
Mais le moyen d'aller, si je suis en prison?
Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes
Ont captivé mon cœur et suspendu mes armes.

GÉRONTE.

Si rien que son sujet ne vous tient arrêté,715
Faites votre équipage en toute liberté:
Elle n'est pas pour vous; n'en soyez point en peine.

MATAMORE.

Ventre! que dites-vous? Je la veux faire reine.

GÉRONTE.

Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois
Du crotesque[1335] récit de vos rares exploits.720
La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle:
En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle.
Si pour l'entretenir vous venez plus ici....

MATAMORE.

Il a perdu le sens, de me parler ainsi.
Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable725
Met le Grand Turc en fuite, et fait trembler le diable;
Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment?

GÉRONTE.

J'ai chez moi des valets à mon commandement,
Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades[1336],
Répondroient de la main à vos rodomontades.730

MATAMORE, à Clindor.

Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux.

GÉRONTE.

Adieu: modérez-vous; il vous en prendra mieux;
Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent,
J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent.


SCÈNE IV.

MATAMORE, CLINDOR.

MATAMORE.

Respect de ma maîtresse, incommode vertu,735
Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu?
Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père[1337],
Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère!
Ah! visible démon, vieux spectre décharné,
Vrai suppôt de Satan, médaille de damné[1338],740
Tu m'oses donc bannir, et même avec menaces,
Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grâces

CLINDOR.

Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui,
Causer de vos amours, et vous moquer de lui.

MATAMORE.

Cadédiou! ses valets feroient quelque insolence.745

CLINDOR.

Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

MATAMORE.

Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison
Auroient en un moment embrasé la maison,
Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières,
Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières,750
Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux,
Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux[1339],
Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre,
Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture[1340], marbre, verre,
Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers,
Offices, cabinets, terrasses, escaliers.
Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse;
Ces feux étoufferoient son ardeur amoureuse.
Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant:
Tu puniras à moins un valet insolent.760

CLINDOR.

C'est m'exposer....

MATAMORE.

Adieu: je vois ouvrir la porte,
Et crains que sans respect cette canaille sorte.


SCÈNE V.

CLINDOR, LYSE.

CLINDOR, seul[1341].

Le souverain poltron, à qui pour faire peur
Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur!
Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille,765
Et tremble à tous moments de crainte qu'on l'étrille.
Lyse, que ton abord doit être dangereux!
Il donne l'épouvante à ce cœur généreux,
Cet unique vaillant, la fleur des capitaines,
Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines!770

LYSE.

Mon visage est ainsi malheureux en attraits:
D'autres charment de loin, le mien fait peur de près.

CLINDOR.

S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages:
Il n'est pas quantité de semblables visages.
Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet;775
Je ne connus jamais un si gentil objet;
L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse,
L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse,
Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats:
Qui seroit le brutal qui ne t'aimeroit pas?780

LYSE.

De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle?
Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle.

CLINDOR.

Vous partagez vous deux mes inclinations:
J'adore sa fortune, et tes perfections.

LYSE.

Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une,785
Et mes perfections cèdent à sa fortune.

CLINDOR.

Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi[1342],
Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi?
L'amour et l'hyménée ont diverse méthode:
L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode.
Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien:
Un rien s'ajuste mal avec un autre rien[1343];
Et malgré les douceurs que l'amour y déploie[1344],
Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie.
Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur;795
Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur,
Sans qu'un soupir échappe à ce cœur, qui murmure
De ce qu'à mes desirs ma raison fait d'injure[1345].
A tes moindres coups d'œil je me laisse charmer.
Ah! que je t'aimerois, s'il ne falloit qu'aimer,800
Et que tu me plairois, s'il ne falloit que plaire!

LYSE.

Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire,
Ou remettre du moins en quelque autre saison
A montrer tant d'amour avec tant de raison!
Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage,805
Qui par compassion n'ose me rendre hommage,
Et porte ses desirs à des partis meilleurs,
De peur de m'accabler sous nos communs malheurs!
Je n'oublierai jamais de si rares mérites:
Allez continuer cependant vos visites.810

CLINDOR.

Que j'aurois avec toi l'esprit bien plus content!

LYSE.

Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend.

CLINDOR.

Tu me chasses ainsi!

LYSE.

Non, mais je vous envoie
Aux lieux où vous aurez une plus longue joie[1346].

CLINDOR.

Que même tes dédains me semblent gracieux!815

LYSE.

Ah! que vous prodiguez un temps si précieux!
Allez.

CLINDOR.

Souviens-toi donc que si j'en aime une[1347] autre[1348]....

LYSE.

C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre:
Je vous l'ai déjà dit, je ne l'oublierai pas.

CLINDOR.

Adieu: ta raillerie a pour moi tant d'appas,820
Que mon cœur à tes yeux de plus en plus s'engage,
Et je t'aimerois trop à tarder davantage.


SCÈNE VI.

LYSE.

L'ingrat! il trouve enfin mon visage charmant,
Et pour se divertir il contrefait l'amant[1349]!
Qui néglige mes feux m'aime par raillerie,825
Me prend pour le jouet de sa galanterie,
Et par un libre aveu de me voler sa foi,
Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi.
Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme;
Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme;
Donne à tes intérêts à ménager tes vœux;
Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux.
Isabelle vaut mieux qu'un amour politique,
Et je vaux mieux qu'un cœur où cet amour s'applique.
J'ai raillé comme toi, mais c'étoit seulement835
Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment.
Qu'eût produit son éclat, que de la défiance?
Qui cache sa colère assure sa vengeance;
Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux[1350]
Ce piége où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux.840
Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable?
Pour chercher sa fortune est-on si punissable?
Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant:
Au siècle où nous vivons, qui n'en feroit autant?
Oublions des mépris où par force il s'excite[1351],845
Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite.
S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner,
Et si je l'aime encor, je le dois épargner.
Dieux! à quoi me réduit ma folle inquiétude,
De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude?850
Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous,
De laisser affoiblir un si juste courroux?
Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée!
Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée!
Silence, amour, silence: il est temps de punir;855
J'en ai donné ma foi: laisse-moi la tenir.
Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine[1352],
Fais céder tes douceurs à celles de la haine:
Il est temps qu'en mon cœur elle règne à son tour,
Et l'amour outragé ne doit plus être amour.860


SCÈNE VII.

MATAMORE.

Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne.
Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne.
Je les entends, fuyons. Le vent faisoit ce bruit.
Marchons sous la faveur des ombres de la nuit[1353].
Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine.865
Ces diables de valets me mettent bien en peine.
De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort.
C'est trop me hasarder: s'ils sortent, je suis mort;
Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille,
Et profaner mon bras contre cette canaille.870
Que le courage expose à d'étranges dangers!
Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers;
S'il ne faut que courir, leur attente est dupée:
J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée.
Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir;875
J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir[1354].
Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire!...
C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire!
Tout mon corps se déglace: écoutons leurs discours,
Et voyons son adresse à traiter mes amours.880


SCÈNE VIII.

CLINDOR, ISABELLE, MATAMORE.

ISABELLE.

(Matamore écoute caché[1355].)

Tout se prépare mal du côté de mon père;
Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère:
Il ne souffrira plus votre maître ni vous.
Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux[1356]:
C'est par cette raison que je vous fais descendre;885
Dedans mon cabinet ils pourroient nous surprendre;
Ici nous parlerons en plus de sûreté:
Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté;
Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte.

CLINDOR.

C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte.890

ISABELLE.

Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien[1357]
Sans qui tous autres biens à mes yeux ne sont rien:
Un bien qui vaut pour moi la terre toute entière,
Et pour qui seul enfin j'aime à voir la lumière.
Un rival par mon père attaque en vain ma foi;895
Votre amour seul a droit de triompher de moi:
Des discours de tous deux je suis persécutée;
Mais pour vous je me plais à me voir maltraitée[1358],
Et des plus grands malheurs je bénirois les coups[1359],
Si ma fidélité les enduroit pour vous.900

CLINDOR.

Vous me rendez confus, et mon âme ravie
Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie:
Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux,
Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux!
Mais si mon astre un jour, changeant son influence,905
Me donne un accès libre aux lieux de ma naissance,
Vous verrez que ce choix n'est pas fort inéga[1360],
Et que, tout balancé, je vaux bien mon riva[1361].
Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre[1362]
Qu'un père et ce rival ne veuillent vous contraindre.910

ISABELLE.

N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas[1363]
L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas.
Je ne vous dirai point où je suis résolue:
Il suffit que sur moi je me rends absolue[1364].
Ainsi tous les projets sont des projets en l'air[1365].915
Ainsi....

MATAMORE.

Je n'en puis plus: il est temps de parler.

ISABELLE.

Dieux! on nous écoutoit.

CLINDOR.

C'est notre capitaine:
Je vais bien l'apaiser; n'en soyez pas en peine[1366].


SCÈNE IX.

MATAMORE, CLINDOR.

MATAMORE.

Ah! traître!

CLINDOR.

Parlez bas; ces valets....

MATAMORE.

Eh bien! quoi?

CLINDOR.

Ils fondront tout à l'heure et sur vous et sur moi.920

MATAMORE le tire à un coin du théâtre[1367].

Viens çà. Tu sais ton crime, et qu'à l'objet que j'aime,
Loin de parler pour moi, tu parlois pour toi-même?

CLINDOR.

Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts[1368].

MATAMORE.

Je te donne le choix de trois ou quatre morts:
Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre,925
Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre,
Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers,
Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs,
Que tu sois dévoré des feux élémentaires.
Choisis donc promptement, et pense à tes affaires[1369].930

CLINDOR.

Vous-même choisissez.

MATAMORE.

Quel choix proposes-tu?

CLINDOR.

De fuir en diligence, ou d'être bien battu.

MATAMORE.

Me menacer encore! ah, ventre! quelle audace!
Au lieu d'être à genoux, et d'implorer ma grâce!...
Il a donné le mot, ces valets[1370] vont sortir....935
Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir.

CLINDOR.

Sans vous chercher si loin un si grand cimetière,
Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière.

MATAMORE.

Ils sont d'intelligence. Ah, tête!

CLINDOR.

Point de bruit:
J'ai déjà massacré dix hommes cette nuit[1371];940
Et si vous me fâchez, vous en croîtrez le nombre.

MATAMORE.

Cadédiou! ce coquin a marché dans mon ombre;
Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas:
S'il avoit du respect, j'en voudrois faire cas.
Écoute: je suis bon, et ce seroit dommage945
De priver l'univers d'un homme de courage.
Demande-moi pardon, et cesse par tes feux[1372]
De profaner l'objet digne seul de mes vœux;
Tu connois ma valeur, éprouve ma clémence.

CLINDOR.

Plutôt, si votre amour a tant de véhémence,950
Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté.

MATAMORE.

Parbieu, tu me ravis de générosité.
Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices;
Je te la veux donner pour prix de tes services:
Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat!955

CLINDOR.

A ce rare présent, d'aise le cœur me bat.
Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime,
Puisse tout l'univers bruire de votre estime!


SCÈNE X.

ISABELLE, MATAMORE, CLINDOR.

ISABELLE.

Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis
Qu'à la fin, sans combat, je vous vois bons amis.960

MATAMORE.

Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme
Vous devoit faire un jour de vous prendre pour femme;
Pour quelque occasion j'ai changé de dessein:
Mais je vous veux donner un homme de ma main;
Faites-en de l'état; il est vaillant lui-même;965
Il commandoit sous moi.

ISABELLE.

Pour vous plaire, je l'aime.

CLINDOR.

Mais il faut du silence à notre affection.

MATAMORE.

Je vous promets silence, et ma protection.
Avouez-vous de moi par tous les coins du monde:
Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde.970
Allez, vivez contents sous une même loi.

ISABELLE.

Pour vous mieux obéir, je lui donne ma foi.

CLINDOR.

Commandez que sa foi de quelque effet suivie[1373]....


SCÈNE XI.

GÉRONTE, ADRASTE, MATAMORE, CLINDOR, ISABELLE, LYSE, troupe de Domestiques[1374].

ADRASTE.

Cet insolent discours te coûtera la vie,
Suborneur.

MATAMORE.

Ils ont pris mon courage en défaut:975
Cette porte est ouverte; allons gagner le haut.

(Il entre chez Isabelle, après qu'elle et Lyse y sont entrées[1375].)

CLINDOR.

Traître! qui te fais fort d'une troupe brigande,
Je te choisirai bien au milieu de la bande.

GÉRONTE[1376].

Dieux! Adraste est blessé, courez au médecin.
Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin.980

CLINDOR.

Ah, ciel! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle[1377]:
Je tombe au précipice où mon destin m'appelle.

GÉRONTE.

C'en est fait, emportez ce corps à la maison;
Et vous, conduisez tôt ce traître à la prison.


SCÈNE XII.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

PRIDAMANT.

Hélas! mon fils est mort.

ALCANDRE.

Que vous avez d'alarmes!985

PRIDAMANT.

Ne lui refusez point le secours de vos charmes.

ALCANDRE.

Un peu de patience, et sans un tel secours
Vous le verrez bientôt heureux en ses amours.

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

ISABELLE.

Enfin le terme approche: un jugement inique
Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378],990
A son propre assassin immoler mon amant,
Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment.
Par un décret injuste autant comme sévère,
Demain doit triompher la haine de mon père,
La faveur du pays, la qualité du mort[1379],995
Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort.
Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance,
Contre le foible appui que donne l'innocence,
Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait[1380]!1000
Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime,
T'ayant acquis mon cœur, ont fait aussi ton crime[1381].
Mais en vain après toi l'on me laisse le jour;
Je veux perdre la vie en perdant mon amour:
Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose;1005
Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
Et le même moment verra par deux trépas
Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas.
Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue
De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue;1010
Et si ma perte alors fait naître tes douleurs,
Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs.
Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes
D'un si doux entretien augmentera les charmes;
Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter,1015
Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter,
S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres,
Présenter à tes yeux mille images funèbres,
Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
Te reprocher ma mort, t'appeler après moi,1020
Accabler de malheurs ta languissante vie,
Et te réduire au point de me porter envie.
Enfin....


SCÈNE II.

ISABELLE, LYSE.

LYSE.

Quoi! chacun dort, et vous êtes ici?
Je vous jure, Monsieur en est en grand souci.

ISABELLE.

Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte.
Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte:
Ici je vis Clindor pour la dernière fois;
Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
Et remet plus avant en mon âme éperdue[1382]
L'aimable souvenir d'une si chère vue.1030

LYSE.

Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis!

ISABELLE.

Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis?

LYSE.

De deux amants parfaits dont vous étiez servie,
L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie[1383]:
Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux,1035
Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.

ISABELLE.

De quel front oses-tu me tenir ces paroles[1384]?

LYSE.

Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles?
Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas,
Rappeler votre amant des portes du trépas?1040
Songez plutôt à faire une illustre conquête;
Je sais pour vos liens une âme toute prête,
Un homme incomparable.

ISABELLE.

Ote-toi de mes yeux.

LYSE.

Le meilleur jugement ne choisiroit pas mieux.

ISABELLE.

Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie?1045

LYSE.

Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie?

ISABELLE.

D'où te vient cette joie ainsi hors de saison?

LYSE.

Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.

ISABELLE.

Ah! ne me conte rien.

LYSE.

Mais l'affaire vous touche.

ISABELLE.

Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche.1050

LYSE.

Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs,
Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs:
Elle a sauvé Clindor

.

ISABELLE.

Sauvé Clindor?

LYSE.

Lui-même:
Jugez après cela comme quoi je vous aime[1385].

ISABELLE.

Eh! de grâce, où faut-il que je l'aille trouver?1055

LYSE.

Je n'ai que commencé: c'est à vous d'achever.

ISABELLE.

Ah! Lyse!

LYSE.

Tout de bon, seriez-vous pour le suivre?

ISABELLE.

Si je suivrois celui sans qui je ne puis vivre?
Lyse, si ton esprit ne le tire des fers,
Je l'accompagnerai jusque dans les enfers.1060
Va, ne demande plus si je suivrois sa fuite[1386].

LYSE.

Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite,
Écoutez où j'en suis, et secondez mes coups:
Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous.
La prison est tout proche[1387].

ISABELLE.

Eh bien?

LYSE.

Ce voisinage
Au frère du concierge a fait voir mon visage;
Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer,
Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer.

ISABELLE.

Je n'en avois rien su!

LYSE.

J'en avois tant de honte
Que je mourois[1388] de peur qu'on vous en fît le conte;1070
Mais depuis quatre jours votre amant arrêté
A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté.
Des yeux et du discours flattant son espérance,
D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence.
Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé,1075
On fait tout pour l'objet dont on est enflammé.
Par là j'ai sur mon âme assuré mon empire,
Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire.
Quand il n'a plus douté de mon affection,
J'ai fondé mes refus sur sa condition;1080
Et lui, pour m'obliger, juroit de s'y déplaire,
Mais que malaisément il s'en pouvoit défaire;
Que les clefs des prisons qu'il gardoit aujourd'hui
Étoient le plus grand bien de son frère et de lui.
Moi de dire soudain que sa bonne fortune[1389]1085
Ne lui pouvoit offrir d'heure plus opportune;
Que, pour se faire riche et pour me posséder,
Il n'avoit seulement qu'à s'en accommoder;
Qu'il tenoit dans les fers un seigneur de Bretagne
Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne;1090
Qu'il falloit le sauver et le suivre chez lui;
Qu'il nous feroit du bien et seroit notre appui.
Il demeure étonné; je le presse, il s'excuse;
Il me parle d'amour, et moi je le refuse;
Je le quitte en colère, il me suit tout confus,1095
Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.

ISABELLE.

Mais enfin?

LYSE.

J'y retourne, et le trouve fort triste;
Je le juge ébranlé; je l'attaque: il résiste.
Ce matin: «En un mot, le péril est pressant,
Ai-je dit; tu peux tout, et ton frère est absent[1390].1100
—Mais il faut de l'argent pour un si long voyage,
M'a-t-il dit; il en faut pour faire l'équipage:
Ce cavalier en manque.»

ISABELLE.

Ah! Lyse, tu devois
Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avois[1391]:
Perles, bagues, habits.

LYSE.

J'ai bien fait davantage[1392]:1105
J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage,
Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous.
Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux,
Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie
Touchant votre Clindor brouilloit sa fantaisie[1393],1110
Et que tous ces détours provenoient seulement[1394]
D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant.
Il est parti soudain après votre amour sue,
A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue,
Et vous mande pour moi[1395] qu'environ à minuit[1396]1115
Vous soyez toute prête à déloger sans bruit.

ISABELLE.

Que tu me rends heureuse!

LYSE.

Ajoutez-y, de grâce,
Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace,
C'est me sacrifier à vos contentements.

ISABELLE.

Aussi....

LYSE.

Je ne veux point de vos remercîments.1120
Allez ployer bagage, et pour grossir la somme[1397],
Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme.
Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché;
J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché:
Je vous les livre.

ISABELLE.

Allons y travailler ensemble[1398].1125

LYSE.

Passez-vous de mon aide.

ISABELLE.

Eh quoi! le cœur te tremble?

LYSE.

Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller;
Nous ne nous garderions jamais de babiller.

ISABELLE.

Folle, tu ris toujours.

LYSE.

De peur d'une surprise,
Je dois attendre ici le chef de l'entreprise;1130
S'il tardoit à la rue, il seroit reconnu;
Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu.
C'est là sans raillerie.

ISABELLE.

Adieu donc; je te laisse,
Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse.

LYSE.

C'est du moins.

ISABELLE.

Fais bon guet.

LYSE.

Vous, faites bon butin.


SCÈNE III.

LYSE.

Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin;
Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre,
Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre.
On me vengeoit de toi par delà mes desirs:
Je n'avois de dessein que contre tes plaisirs.1140
Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie;
Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie;
Et mon amour éteint, te voyant en danger,
Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger.
J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance[1399],1145
De ton ingrat amour étouffant la licence....


SCÈNE IV.

MATAMORE, ISABELLE, LYSE.

ISABELLE.

Quoi! chez nous, et de nuit!

MATAMORE.

L'autre jour....

ISABELLE.

Qu'est-ce-ci:
«L'autre jour?» est-il temps que je vous trouve ici?

LYSE.

C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre?

ISABELLE.

En montant l'escalier je l'en ai vu descendre.1150

MATAMORE.

L'autre jour, au défaut de mon affection,
J'assurai vos appas de ma protection.

ISABELLE.

Après?

MATAMORE.

On vint ici faire une brouillerie;
Vous rentrâtes voyant cette forfanterie;
Et pour vous protéger, je vous suivis soudain.1155

ISABELLE.

Votre valeur prit lors un généreux dessein.
Depuis?

MATAMORE.

Pour conserver une dame si belle,
Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.

ISABELLE.

Sans sortir?

MATAMORE.

Sans sortir.

LYSE.

C'est-à-dire, en deux mots,
Que la peur l'enfermoit dans la chambre aux fagots[1400].

MATAMORE.

La peur?

LYSE.

Oui, vous tremblez: la vôtre est sans égale.

MATAMORE.

Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale;
Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi;
Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.

LYSE.

Votre caprice est rare à choisir des montures.1165

MATAMORE.

C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.

ISABELLE.

Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours:
Vous avez demeuré là dedans quatre jours?

MATAMORE.

Quatre jours.

ISABELLE.

Et vécu?

MATAMORE.

De nectar, d'ambrosie[1401].

LYSE.

Je crois que cette viande aisément rassasie?1170

MATAMORE.

Aucunement.

ISABELLE.

Enfin vous étiez descendu....

MATAMORE.

Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu,
Pour rompre sa prison, en fracasser les portes,
Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes.

LYSE.

Avouez franchement que, pressé de la faim,1175
Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain.

MATAMORE.

L'un et l'autre, parbieu! Cette ambrosie est fade:
J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade.
C'est un mets délicat, et de peu de soutien:
A moins que d'être un Dieu l'on n'en vivroit pas bien;
Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre,
Il allonge les dents, et rétrécit le ventre.

LYSE.

Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisoit pas?

MATAMORE.

Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas,
Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine,1185
Mêler la viande humaine avecque la divine.

ISABELLE.

Vous aviez, après tout, dessein de nous voler.

MATAMORE.

Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller?
Si je laisse une fois échapper ma colère....

ISABELLE.

Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père.1190

MATAMORE.

Un sot les attendroit.


SCÈNE V.

ISABELLE, LYSE.

LYSE.

Vous ne le tenez pas.

ISABELLE.

Il nous avoit bien dit que la peur a bon pas.

LYSE.

Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.

ISABELLE.

Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause.

LYSE.

Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller.1195

ISABELLE.

Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler.
Moi qui, seule et de nuit, craignois son insolence,
Et beaucoup plus encor de troubler le silence,
J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci,
Que le meilleur étoit de l'amener ici.1200
Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante,
Puisque j'ose affronter cette humeur violente.

LYSE.

J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer:
C'est bien du temps perdu.

ISABELLE.

Je vais le réparer[1402].

LYSE.

Voici le conducteur de notre intelligence;1205
Sachez auparavant toute sa diligence.