La scène est à Paris.
LA
GALERIE DU PALAIS.
COMÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARONTE, FLORICE.
ARONTE.
Enfin je ne le puis: que veux-tu que j'y fasse[38]?
Pour tout autre sujet mon maître n'est que glace;
Elle est trop dans son cœur; on ne l'en peut chasser,
Et c'est folie à nous que de plus y penser.
J'ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte,5
Parler de ses attraits, élever son mérite,
Sa grâce, son esprit, sa naissance, son bien;
Je n'avance non plus qu'à ne lui dire rien[39]:
L'amour, dont malgré moi son âme est possédée,
Fait qu'il en voit autant, ou plus, en Célidée.10
FLORICE.
Ne quittons pas pourtant: à la longue on fait tout.
La gloire suit la peine: espérons jusqu'au bout.
Je veux que Célidée ait charmé son courage,
L'amour le plus parfait n'est pas un mariage;
Fort souvent moins que rien cause un grand changement,
Et les occasions naissent en un moment.
ARONTE.
Je les prendrai toujours quand je les verrai naître.
FLORICE.
Hippolyte, en ce cas, saura le reconnoître[40].
ARONTE.
Tout ce que j'en prétends, c'est un entier secret[41].
Adieu: je vais trouver Célidée à regret.20
FLORICE.
De la part de ton maître?
ARONTE.
Oui.
FLORICE.
Si j'ai bonne vue,
La voilà que son père amène vers la rue.
Tirons-nous à quartier; nous jouerons mieux nos jeux[42],
S'ils n'aperçoivent point que nous parlions nous deux.
SCÈNE II.
PLEIRANTE, CÉLIDÉE.
PLEIRANTE.
Ne pense plus, ma fille, à me cacher ta flamme;25
N'en conçois point de honte, et n'en crains point de blâme:
Le sujet qui l'allume a des perfections
Dignes de posséder tes inclinations;
Et pour mieux te montrer le fond de mon courage,
J'aime autant son esprit que tu fais son visage.30
Confesse donc, ma fille, et crois qu'un si beau feu
Veut être mieux traité que par un désaveu.
CÉLIDÉE.
Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime
A tant gagné sur moi que j'en fais de l'estime:
J'honore son mérite, et n'ai pu m'empêcher35
De prendre du plaisir à m'en voir rechercher;
J'aime son entretien, je chéris sa présence;
Mais cela n'est enfin qu'un peu de complaisance[43],
Qu'un mouvement léger qui passe en moins d'un jour.
Vos seuls commandements produiront mon amour,40
Et votre volonté, de la mienne suivie....
PLEIRANTE.
Favorisant ses vœux, seconde ton envie.
Aime, aime ton Lysandre; et puisque je consens
Et que je t'autorise à ces feux innocents,
Donne-lui hardiment une entière assurance45
Qu'un mariage heureux suivra son espérance:
Engage-lui ta foi. Mais j'aperçois venir
Quelqu'un qui de sa part te vient entretenir.
Ma fille, adieu: les yeux d'un homme de mon âge
Peut-être empêcheroient la moitié du message.50
CÉLIDÉE.
Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer.
PLEIRANTE.
Mais tu seras sans moi plus libre à lui parler;
Et ta civilité, sans doute un peu forcée,
Me fait un compliment qui trahit ta pensée.
SCÈNE III.
CÉLIDÉE, ARONTE.
CÉLIDÉE.
Que fait ton maître, Aronte?
ARONTE.
Il m'envoie aujourd'hui55
Voir ce que sa maîtresse a résolu de lui,
Et comment vous voulez qu'il passe la journée.
CÉLIDÉE.
Je serai chez Daphnis toute l'après-dînée,
Et s'il m'aime, je crois que nous l'y pourrons voir.
Autrement....
ARONTE.
Ne pensez qu'à l'y bien recevoir.60
CÉLIDÉE.
S'il y manque, il verra sa paresse punie.
Nous y devons dîner fort bonne compagnie:
J'y mène, du quartier, Hippolyte et Cloris.
ARONTE.
Après elles et vous il n'est rien dans Paris[44],
Et je n'en sache point, pour belles qu'on les nomme,65
Qui puissent attirer les yeux d'un honnête homme.
CÉLIDÉE.
Je ne suis pas d'humeur bien propre à t'écouter,
Et ne prends pas plaisir à m'entendre flatter[45].
Sans que ton bel esprit tâche plus d'y paroître,
Mêle-toi de porter ma réponse à ton maître[46].70
ARONTE, seul.
Quelle superbe humeur! quel arrogant maintien!
Si mon maître me croit, vous ne tenez plus rien;
Il changera d'objet, ou j'y perdrai ma peine:
Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine[47].
SCÈNE IV.
La Lingère, le Libraire[48].
(On tire un rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingère et le Mercier, chacun dans sa boutique[49].)
LA LINGÈRE.
Vous avez fort la presse à ce livre nouveau;75
C'est pour vous faire riche.
LE LIBRAIRE.
On le trouve si beau[50],
Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie.
Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie[51]!
LA LINGÈRE.
De vrai, bien que d'abord on en vendît fort peu,
A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu;80
Je n'en saurois fournir autant qu'on m'en demande:
Elle sied mieux aussi que celle de Hollande,
Découvre moins le fard dont un visage est peint,
Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint[52].
Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique,85
Pour être trop étroite, empêche ma pratique;
A peine y puis-je avoir deux chalands à la fois:
Je veux changer de place avant qu'il soit un mois;
J'aime mieux en payer le double et davantage,
Et voir ma marchandise en un bel-étalage[53].90
LE LIBRAIRE.
Vous avez bien raison; mais à ce que j'entends....
Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps?
SCÈNE V.
DORIMANT, CLÉANTE, Le Libraire.
DORIMANT.
Montrez-m'en quelques-uns.
LE LIBRAIRE.
Voici ceux de la mode.
DORIMANT.
Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode;
C'est un impertinent, ou je n'y connois rien.95
LE LIBRAIRE.
Ses œuvres toutefois se vendent assez bien.
DORIMANT.
Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime.
LE LIBRAIRE.
Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime:
Considérez ce trait, on le trouve divin.
DORIMANT.
Il n'est que mal traduit du cavalier Marin[54];100
Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie.
LE LIBRAIRE.
Ce fut son coup d'essai que cette comédie.
DORIMANT.
Cela n'est pas tant mal pour un commencement;
La plupart de ses vers coulent fort doucement:
Qu'il a de mignardise à décrire un visage!105
SCÈNE VI.
HIPPOLYTE, FLORICE, DORIMANT, CLÉANTE, Le Libraire, La Lingère.
HIPPOLYTE[55].
Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage[56].
LA LINGÈRE.
Je vous en vais montrer de toutes les façons.
DORIMANT, au Libraire[57].
Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons[58].
LA LINGÈRE, à Hippolyte[59].
Voilà du point d'esprit[60], de Gênes, et d'Espagne.
HIPPOLYTE.
Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne.110
LA LINGÈRE.
Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris[61]....
HIPPOLYTE.
Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix.
LA LINGÈRE.
Quand vous aurez choisi.
HIPPOLYTE.
Que t'en semble, Florice?
FLORICE.
Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service;
En moins de trois savons on ne les connoît plus.115
HIPPOLYTE[62].
Celui-ci, qu'en dis-tu[63]?
FLORICE.
L'ouvrage en est confus,
Bien que l'invention de près soit assez belle.
Voici bien votre fait, n'étoit que la dentelle[64]
Est fort mal assortie avec le passement;
Cet autre n'a de beau que le couronnement.120
LA LINGÈRE.
Si vous pouviez avoir deux jours de patience[65],
Il m'en vient, mais qui sont dans la même excellence.
(Dorimant parle au Libraire à l'oreille[66].)
FLORICE.
Il vaudroit mieux attendre.
Eh bien! nous attendrons;
Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons.
LA LINGÈRE.
Mercredi j'en attends de certaines nouvelles.125
Cependant vous faut-il quelques autres dentelles?
HIPPOLYTE.
J'en ai ce qu'il m'en faut pour ma provision.
LE LIBRAIRE, à Dorimant[67].
J'en vais subtilement prendre l'occasion.
La connois-tu, voisine?
LA LINGÈRE.
Oui, quelque peu de vue:
Quant au reste, elle m'est tout à fait inconnue.130
(Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre, et lui parle à l'oreille[68].)
Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas
Que dans tous vos auteurs?
CLÉANTE[69].
Je n'y manquerai pas.
DORIMANT[70].
Si tu ne me vois là, je serai dans la salle[71].
(Il prend un livre sur la boutique du Libraire[72].)
Je connois celui-ci; sa veine est fort égale;
Il ne fait point de vers qu'on ne trouve charmants.135
Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans;
J'ai vu que notre peuple en étoit idolâtre.
LE LIBRAIRE.
La mode est à présent des pièces de théâtre.
DORIMANT.
De vrai, chacun s'en pique; et tel y met la main,
Qui n'eut jamais l'esprit d'ajuster un quatrain.140
SCÈNE VII.
LYSANDRE, DORIMANT, le Libraire, le Mercier.
LYSANDRE.
Je te prends sur le livre.
DORIMANT.
Eh bien! qu'en veux-tu dire?
Tant d'excellents esprits, qui se mêlent d'écrire,
Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir.
LYSANDRE.
Y trouves-tu toujours une heure de plaisir?
Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie[73].145
DORIMANT.
Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie[74]?
LYSANDRE.
Sans rien spécifier, peu méritent de voir[75];
Souvent leur entreprise excède leur pouvoir[76],
Et tel parle d'amour sans aucune pratique.
DORIMANT.
On n'y sait guère alors que la vieille rubrique:150
Faute de le connoître, on l'habille en fureur;
Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur.
Lui seul de ses effets a droit de nous instruire;
Notre plume à lui seul doit se laisser conduire:
Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait;155
Un bon poëte ne vient que d'un amant parfait.
LYSANDRE.
Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses
Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtresses.
Tant de sorte[77] d'appas, de doux saisissements,
D'agréables langueurs et de ravissements,160
Jusques où d'un bel œil peut s'étendre l'empire,
Et mille autres secrets que l'on ne sauroit dire
(Quoi que tous nos rimeurs en mettent par écrit),
Ne se surent jamais par un effort d'esprit;
Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites165
Qui traitassent l'amour à la façon des poëtes.
C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet
Est fort extravagant dedans un cabinet;
Il y faut bien louer la beauté qu'on adore,
Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore,170
Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour,
Ait rien à démêler avecque notre amour.
O pauvre comédie, objet de tant de veines,
Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines,
On te tire souvent sur un original175
A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal!
DORIMANT.
Laissons la muse en paix, de grâce, à la pareille[78].
Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille
Si, comme avec bon droit on perd bien un procès,
Souvent un bon ouvrage a de foibles succès.180
Le jugement de l'homme ou plutôt son caprice
Pour quantité d'esprits n'a que de l'injustice.
J'en admire beaucoup dont on fait peu d'état;
Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d'État:
La plus grande est toujours de peu de conséquence.185
LE LIBRAIRE.
Vous plairoit-il de voir des pièces d'éloquence[79]?
LYSANDRE,
ayant regardé le titre d'un livre que le Libraire
lui présente[80].
J'en lus hier la moitié; mais son vol est si haut,
Que presque à tous moments je me trouve en défaut.
DORIMANT.
Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie.
Mettez ces trois à part, mon maître, je vous prie;190
Tantôt un de mes gens vous les[81] viendra payer.
LYSANDRE, se retirant d'auprès les boutiques[82].
Le reste du matin, où veux-tu l'employer?
LE MERCIER.
Voyez deçà, messieurs; vous plaît-il rien du nôtre?
Voyez, je vous ferai meilleur marché qu'un autre,
Des gants, des baudriers, des rubans, des castors.195
SCÈNE VIII.
DORIMANT, LYSANDRE.
DORIMANT.
Je ne saurois encor te suivre, si tu sors:
Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante.
LYSANDRE.
Qui te retient ici?
DORIMANT.
L'histoire en est plaisante:
Tantôt, comme j'étois sur le livre occupé[83],
Tout proche on est venu choisir du point coupé[84].200
LYSANDRE.
Qui?
DORIMANT.
C'est la question; mais il faut s'en remettre[85]
A ce qu'à mes regards sa coiffe a pu permettre[86].
Je n'ai rien vu d'égal: mon Cléante la suit,
Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit[87],
Qu'il n'en sache le nom, le rang et la demeure.205
LYSANDRE.
Ami, le cœur t'en dit.
DORIMANT.
Nullement, ou je meure;
Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté,
J'ai voulu contenter ma curiosité.
Ta curiosité deviendra bientôt flamme:
C'est par là que l'amour se glisse dans une âme.210
A la première vue, un objet qui nous plaît[88]
N'inspire qu'un desir de savoir quel il est[89];
On en veut aussitôt apprendre davantage[90],
Voir si son entretien répond à son visage,
S'il est civil ou rude, importun ou charmeur,215
Éprouver son esprit, connoître son humeur:
De là cet examen se tourne en complaisance;
On cherche si souvent le bien de sa présence,
Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir
Quelque regret commence à se faire sentir:220
On revient tout rêveur; et notre âme blessée,
Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée.
Ayant rêvé le jour, la nuit à tous propos
On sent je ne sais quoi qui trouble le repos[91];
Un sommeil inquiet, sur de confus nuages225
Élève incessamment de flatteuses images,
Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits
Que le réveil admire et ne dédit jamais:
Tout le cœur court en hâte après de si doux guides;
Et le moindre larcin que font ses vœux timides230
Arrête le larron et le met dans les fers.
DORIMANT.
Ainsi tu fus épris de celle que tu sers?
LYSANDRE.
C'est un autre discours; à présent je ne touche
Qu'aux ruses de l'amour contre un esprit farouche,
Qu'il faut apprivoiser presque insensiblement[92],235
Et contre ses froideurs combattre finement.
Des naturels plus doux....
SCÈNE IX.
DORIMANT, LYSANDRE, CLÉANTE.
DORIMANT.
Eh bien! elle s'appelle?
CLÉANTE.
Ne m'informez de rien[93] qui touche cette belle.
Trois filous rencontrés vers le milieu du pont[94]
Chacun l'épée au poing, m'ont voulu faire affront,240
Et sans quelques amis qui m'ont tiré de peine,
Contre eux ma résistance eût peut-être été vaine.
Ils ont tourné le dos, me voyant secouru;
Mais ce que je suivois tandis est disparu.
DORIMANT.
Les traîtres! trois contre un! t'attaquer! te surprendre!
Quels insolents vers moi s'osent ainsi méprendre[95]?
CLÉANTE.
Je ne connois qu'un d'eux, et c'est là le retour
De quelques tours de main qu'il reçut l'autre jour[96],
Nous eûmes prise ensemble à l'hôtel de Bourgogne[97].250
DORIMANT.
Qu'on le trouve où qu'il soit; qu'une grêle de bois
Assemble sur lui seul le châtiment des trois;
Et que sous l'étrivière il puisse tôt connoître[98],
Quand on se prend aux miens, qu'on s'attaque à leur maître!
LYSANDRE.
J'aime à te voir ainsi décharger ton courroux;255
Mais voudrois-tu parler franchement entre nous?
DORIMANT.
Quoi! tu doutes encor de ma juste colère?
LYSANDRE.
En ce qui le regarde, elle n'est que légère:
En vain pour son sujet tu fais l'intéressé,
Il a paré des coups dont ton cœur est blessé.260
Cet accident fâcheux te vole une maîtresse:
Confesse ingénument, c'est là ce qui te presse.
DORIMANT.
Pourquoi te confesser ce que tu vois assez?
Au point de se former, mes desseins renversés,
Et mon desir trompé, poussent dans ces contraintes,265
Sous de faux mouvements, de véritables plaintes.
LYSANDRE.
Ce desir, à vrai dire, est un amour naissant
Qui ne sait où se prendre, et demeure impuissant;
Il s'égare et se perd dans cette incertitude;
Et renaissant toujours de ton inquiétude,270
Il te montre un objet d'autant plus souhaité,
Que plus sa connoissance a de difficulté.
C'est par là que ton feu davantage s'allume:
Moins on l'a pu connoître, et plus on en présume[99];
Notre ardeur curieuse en augmente le prix.275
DORIMANT.
Que tu sais, cher ami, lire dans les esprits!
Et que pour bien juger d'une secrète flamme,
Tu pénètres avant dans les ressorts d'une âme!
LYSANDRE.
Ce n'est pas encor tout, je veux te secourir[100].
DORIMANT.
Oh! que je ne suis pas en état de guérir!280
L'amour use sur moi de trop de tyrannie.
LYSANDRE.
Souffre que je te mène en une compagnie
Où l'objet de mes vœux m'a donné rendez-vous;
Les divertissements t'y sembleront si doux,
Ton âme en un moment en sera si charmée,285
Que, tous ses déplaisirs dissipés en fumée,
On gagnera sur toi fort aisément ce point
D'oublier un objet que tu ne connois point[101].
Mais garde-toi surtout d'une jeune voisine
Que ma maîtresse y mène; elle est et belle et fine,290
Et sait si dextrement ménager ses attraits,
Qu'il n'est pas bien aisé d'en éviter les traits.
DORIMANT.
Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble.
LYSANDRE.
Donc, en attendant l'heure, allons dîner ensemble.
SCÈNE X.
HIPPOLYTE, FLORICE.
HIPPOLYTE.
Tu me railles toujours.
FLORICE.
S'il ne vous veut du bien,295
Dites assurément que je n'y connois rien.
Je le considérois tantôt chez ce libraire;
Ses regards de sur vous ne pouvoient se distraire,
Et son maintien étoit dans une émotion
Qui m'instruisoit assez de son affection.300
Il vouloit vous parler, et n'osoit l'entreprendre.
HIPPOLYTE.
Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre.
C'est le seul dont la vue excita mon ardeur.
FLORICE.
Et le seul qui pour vous n'a que de la froideur.
Célidée est son âme, et tout autre visage305
N'a point d'assez beaux traits pour toucher son courage;
Son brasier est trop grand, rien ne peut l'amortir.
En vain son écuyer tâche à l'en divertir,
En vain, jusques aux cieux portant votre louange,
Il tâche à lui jeter quelque amorce du change[102],310
Et lui dit jusque-là que dans votre entretien
Vous témoignez souvent de lui vouloir du bien:
Tout cela n'est qu'autant de paroles perdues.
HIPPOLYTE.
Faute d'être sans doute assez bien entendues[103]!
FLORICE.
Ne le présumez pas, il faut avoir recours315
A de plus hauts secrets qu'à ces foibles discours.
Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage
Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'âge;
Je me connois en monde, et sais mille ressorts
Pour débaucher une âme et brouiller des accords.320
HIPPOLYTE.
Dis promptement, de grâce[104].
FLORICE.
A présent l'heure presse,
Et je ne vous saurois donner qu'un mot d'adresse:
Cette voisine et vous.... Mais déjà la voici.
SCÈNE XI.
CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE.
CÉLIDÉE.
A force de tarder, tu m'as mise en souci:
Il est temps, et Daphnis par un page me mande325
Que pour faire servir on n'attend que ma bande;
Le carrosse est tout prêt: allons, veux-tu venir?
HIPPOLYTE.
Lysandre après dîner t'y vient entretenir?
CÉLIDÉE.
S'il osoit y manquer, je te donne promesse
Qu'il pourroit bien ailleurs chercher une maîtresse.330
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
HIPPOLYTE, DORIMANT.
HIPPOLYTE.
Ne me contez point tant que mon visage est beau:
Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau;
Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage,
Quelques perfections qui soient sur mon visage,
Que je suis la première à m'en apercevoir:335
Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir[105];
J'y vois en un moment tout ce que vous me dites.
DORIMANT.
Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mérites[106]:
Cet esprit tout divin et ce doux entretien
Ont des charmes puissants dont il ne montre rien.340
HIPPOLYTE.
Vous les montrez assez par cette après-dînée
Qu'à causer avec moi vous vous êtes donnée;
Si mon discours n'avoit quelque charme caché,
Il ne vous tiendroit pas si longtemps attaché.
Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise,345
Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise;
Et si je présumois qu'il vous plût sans raison[107],
Je me ferois moi-même un peu de trahison;
Et par ce trait badin qui sentiroit l'enfance,
Votre beau jugement recevroit trop d'offense.350
Je suis un peu timide, et dût-on me jouer[108],
Je n'ose démentir ceux qui m'osent louer.
DORIMANT.
Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre
Qu'on puisse en vous louant ni vous flatter ni feindre:
On voit un tel éclat en vos brillants appas[109],355
Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas.
HIPPOLYTE.
Ni ne l'adorer pas! Par là vous voulez dire....
DORIMANT.
Que mon cœur désormais vit dessous votre empire,
Et que tous mes desseins de vivre en liberté
N'ont rien eu d'assez fort contre votre beauté.360
HIPPOLYTE.
Quoi! mes perfections vous donnent dans la vue?
DORIMANT.
Les rares qualités dont vous êtes pourvue
Vous ôtent tout sujet de vous en étonner.
HIPPOLYTE.
Cessez aussi, Monsieur, de vous l'imaginer.
Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles[110]:365
J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles,
Et tous les gens d'esprit en font autant que vous.
DORIMANT.
En amour toutefois je les surpasse tous.
Je n'ai point consulté pour vous donner mon âme;
Votre premier aspect sut allumer ma flamme,370
Et je sentis mon cœur, par un secret pouvoir,
Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir.
HIPPOLYTE.
Avoir connu d'abord combien je suis aimable[111],
Encor qu'à votre avis il soit inexprimable,
Ce grand et prompt effet m'assure puissamment375
De la vivacité de votre jugement.
Pour moi, que la nature a faite un peu grossière,
Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumière,
Conduit trop pesamment toutes ses fonctions
Pour m'avertir sitôt de vos perfections.380
Je vois bien que vos feux méritent récompense;
Mais de les seconder ce défaut me dispense.
DORIMANT.
Railleuse!
HIPPOLYTE.
Excusez-moi, je parle tout de bon.
DORIMANT.
Le temps de cet orgueil me fera la raison;
Et nous verrons un jour, à force de services,385
Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices.
SCÈNE II.
DORIMANT, LYSANDRE, HIPPOLYTE, FLORICE.
Lysandre sort de chez Célidée, et passe sans s'arrêter, leur donnant seulement un coup de chapeau[112].
HIPPOLYTE.
Peut-être l'avenir.... Tout beau, coureur, tout beau!
On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau:
Vous aimez l'entretien de votre fantaisie;
Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie,390
Et cela messied fort à des hommes de cour,
De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour.
LYSANDRE.
Puisque auprès d'un sujet capable de nous plaire
La présence d'un tiers n'est jamais nécessaire,
De peur qu'il en reçût quelque importunité[113],395
J'ai mieux aimé manquer à la civilité.
HIPPOLYTE.
Voilà parer mon coup d'un galant artifice[114],
Comme si je pouvois.... Que me veux-tu, Florice?
(Florice sort, et parle à Hippolyte à l'oreille[115].)
Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi:
On me vient d'apporter une fâcheuse loi;400
Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte.
Une mère m'appelle.
DORIMANT.
Adieu, belle Hippolyte,
Adieu, souvenez-vous....
HIPPOLYTE.
SCÈNE III.
LYSANDRE, DORIMANT.
LYSANDRE.
Quoi, Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus!
DORIMANT.
Ce mot à mes desirs laisse peu d'espérance.405
LYSANDRE.
Tu ne la vois encor qu'avec indifférence?
DORIMANT.
Comme toi Célidée.
LYSANDRE.
Elle eut donc chez Daphnis
Hier dans son entretien des charmes infinis?
Je te l'avois bien dit que ton âme à sa vue
Demeureroit ou prise ou puissamment émue[116];410
Mais tu n'as pas sitôt oublié la beauté
Qui fit naître au Palais ta curiosité?
Du moins ces deux objets balancent ton courage[117]?
DORIMANT.
Sais-tu bien que c'est là justement mon visage,
Celui que j'avois vu le matin au Palais?415
LYSANDRE.
A ce compte....
DORIMANT.
J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais.
LYSANDRE.
C'est consentir bientôt à perdre ta franchise[118].
DORIMANT.
C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise.
LYSANDRE.
Puisque tu les connois, je ne plains plus ton mal[119].
DORIMANT.
Leur coup, pour les connoître, en est-il moins fatal?420
LYSANDRE.
Non, mais du moins ton cœur n'est plus à la torture[120]
De voir tes vœux forcés d'aller à l'aventure;
Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris....
DORIMANT.
Sous un accueil riant cache un subtil mépris.
Ah! que tu ne sais pas de quel air on me traite!425
LYSANDRE.
Je t'en avois jugé l'âme fort satisfaite;
Et cette gaie humeur, qui brilloit dans ses yeux[121],
M'en promettoit pour toi quelque chose de mieux.
DORIMANT.
Cette belle, de vrai, quoique toute de glace,
Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce,430
Par où tout de nouveau je me laisse gagner[122],
Et consens, peu s'en faut, à m'en voir dédaigner[123].
Loin de s'en affoiblir, mon amour s'en augmente;
Je demeure charmé de ce qui me tourmente.
Je pourrois de toute autre être le possesseur[124],435
Que sa possession auroit moins de douceur.
Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte
Rejeter ma louange et vanter son mérite[125],
Négliger mon amour ensemble et l'approuver,
Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver,440
Me refuser son cœur en acceptant mon âme,
Faire état de mon choix en méprisant ma flamme.
Hélas! en voilà trop: le moindre de ces traits
A pour me retenir de trop puissants attraits:
Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjouée[126]445
Ne se point offenser d'une ardeur avouée[127]!
LYSANDRE.
Son adieu toutefois te défend d'y songer,
Et ce commandement t'en devroit dégager.
DORIMANT.
Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense;
Il me donne un conseil plutôt qu'une défense,450
Et par ce mot d'avis, son cœur sans amitié
Du temps que j'y perdrai montre quelque pitié.
LYSANDRE.
Soit défense ou conseil, de rien ne désespère;
Je te réponds déjà de l'esprit de sa mère[128].
Pleirante son voisin lui parlera pour toi[129];455
Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi.
Tu sais qu'il m'a donné sa fille pour maîtresse.
Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse,
Et n'appréhende pas qu'il en faille beaucoup[130]:
Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup.460
Elle ne se contraint à cette indifférence[131]
Que pour rendre une entière et pleine déférence[132],
Et cherche, en déguisant son propre sentiment,
La gloire de n'aimer que par commandement.
DORIMANT.
Tu me flattes, ami, d'une attente frivole.465
LYSANDRE.
L'effet suivra de près.
DORIMANT.
Mon cœur, sur ta parole[133],
Ne se résout qu'à peine à vivre plus content.
LYSANDRE.
Il se peut assurer du bonheur qu'il prétend:
J'y donnerai bon ordre. Adieu, le temps me presse,
Et je viens de sortir d'auprès de ma maîtresse[134];470
Quelques commissions dont elle m'a chargé
M'obligent maintenant à prendre ce congé.
SCÈNE IV[135].
DORIMANT, FLORICE.
DORIMANT, seul.
Dieux! qu'il est malaisé qu'une âme bien atteinte
Conçoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte[136]!
Je dois toute croyance à la foi d'un ami,475
Et n'ose cependant m'y fier qu'à demi.
Hippolyte, d'un mot, chasseroit ce caprice.
Est-elle encore en haut?
FLORICE.
Encore.
DORIMANT.
Adieu, Florice.
Nous la verrons demain.
SCÈNE V.
HIPPOLYTE, FLORICE.
FLORICE.
Il vient de s'en aller.
Sortez.
HIPPOLYTE.
Mais falloit-il ainsi me rappeler, 480
Me supposer ainsi des ordres d'une mère[137]?
Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colère:
A peine ai-je attiré Lysandre en nos discours[138],
Que tu viens par plaisir en arrêter le cours.
FLORICE.
Eh bien! prenez-vous-en à mon impatience485
De vous communiquer un trait de ma science:
Cet avis important, tombé dans mon esprit,
Méritoit qu'aussitôt Hippolyte l'apprît;
Je vais sans perdre temps y disposer Aronte[139].
HIPPOLYTE.
J'ai la mine après tout d'y trouver mal mon conte[140].490
FLORICE.
Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas;
Mais de votre côté ne vous épargnez pas;
Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse.
HIPPOLYTE.
Il ne faut point par là te préparez d'excuse.
Va, suivant le succès, je veux à l'avenir495
Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir[141].
SCÈNE VI.
HIPPOLYTE, CÉLIDÉE.
HIPPOLYTE, frappant à la porte de Célidée[142].
Célidée, es-tu là?
CÉLIDÉE.
Que me veut Hippolyte?
HIPPOLYTE.
Délasser mon esprit une heure en ta visite.
Que j'ai depuis un jour un importun amant,
Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant!500
CÉLIDÉE.
Ma sœur, que me dis-tu? Dorimant t'importune!
Quoi! j'enviois déjà ton heureuse fortune,
Et déjà dans l'esprit je sentois quelque ennui[143]
D'avoir connu Lysandre auparavant que lui.
HIPPOLYTE.
Ah! ne me raille point: Lysandre, qui t'engage,505
Est le plus accompli des hommes de son âge.
CÉLIDÉE.
Je te jure, à mes yeux l'autre l'est bien autant.
Mon cœur a de la peine à demeurer constant;
Et pour te découvrir jusqu'au fond de mon âme,
Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme:510
Lysandre me déplaît de me vouloir du bien.
Plût aux Dieux que son change autorisât le mien[144],
Ou qu'il usât vers moi de tant de négligence,
Que ma légèreté se pût nommer vengeance!
Si j'avois un prétexte à me mécontenter,515
Tu me verrois bientôt résoudre à le quitter.
HIPPOLYTE.
Simple, présumes-tu qu'il devienne volage
Tant qu'il verra l'amour régner sur ton visage[145]?
Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs,
Et ses feux dureront autant que tes faveurs.520
CÉLIDÉE.
Il semble, à t'écouter, que rien ne le retienne[146]Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne.
HIPPOLYTE.
Que sais-je? Il n'a jamais éprouvé tes rigueurs;
L'amour en même temps sut embraser vos cœurs;
Et même j'ose dire, après beaucoup de monde,525
Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde.
Il se vit accepter avant que de s'offrir;
Il ne vit rien à craindre, il n'eut rien à souffrir[147];
Il vit sa récompense acquise avant la peine,
Et devant le combat sa victoire certaine.530
Un homme est bien cruel quand il ne donne pas
Un cœur qu'on lui demande avecque tant d'appas.
Qu'à ce prix la constance est une chose aisée,
Et qu'autrefois par là je me vis abusée!
Alcidor, que mes yeux avoient si fort épris,535
Courut au changement dès le premier mépris[148].
La force de l'amour paroît dans la souffrance.
Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance.
Qu'on en voit s'affoiblir pour un peu de longueur[149],
Et qu'on en voit céder à la moindre rigueur!540
CÉLIDÉE.
Je connois mon Lysandre, et sa flamme est trop forte
Pour tomber en soupçon qu'il m'aime de la sorte.
Toutefois un dédain éprouvera ses feux:
Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux[150];
Il me rendra constante, ou me fera volage:545
S'il m'aime, il me retient; s'il change, il me dégage.
Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur,
Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur.
HIPPOLYTE.
En vain tu t'y résous: ton âme un peu contrainte
Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte.550
L'un d'eux dédira l'autre, et toujours un souris
Lui fera voir assez combien tu le chéris.
CÉLIDÉE.
Ce n'est qu'un faux soupçon qui te le persuade;
J'armerai de rigueurs jusqu'à la moindre œillade,
Et réglerai si bien toutes mes actions,555
Qu'il ne pourra juger de mes intentions.
HIPPOLYTE.
Pour le moins, aussitôt que par cette conduite
Tu seras de son cœur suffisamment instruite,
S'il demeure constant, l'amour et la pitié,
Avant que dire adieu, renoueront l'amitié.560
CÉLIDÉE.
Il va bientôt venir: va-t'en, et sois certaine
De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine.
HIPPOLYTE.
Et demain?
CÉLIDÉE.
Je t'irai conter ses mouvements,
Et touchant l'avenir prendre tes sentiments.
O Dieux! si je pouvois changer sans infamie!565
HIPPOLYTE.
Adieu. N'épargne en rien ta plus fidèle amie.