SCÈNE IV.
DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON SANCHE.
DON ALONSE.
Sire, Chimène vient vous demander justice.1330
DON FERNAND.
La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir!
Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
Pour tous remercîments il faut que je te chasse;
Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.
(Don Rodrigue rentre[482].)
DON DIÈGUE.
Chimène le poursuit, et voudroit le sauver.1335
DON FERNAND.
On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483].
Montrez un œil plus triste[484].
SCÈNE V.
DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.
DON FERNAND.
Enfin soyez contente,
Chimène, le succès répond à votre attente:
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus;1340
Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.
(A don Diègue[485].)
Voyez comme déjà sa couleur est changée.
DON DIÈGUE.
Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait,
Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.
Sa douleur a trahi les secrets de son âme,1345
Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.
CHIMÈNE.
Quoi! Rodrigue est donc mort?
DON FERNAND.
Non, non, il voit le jour,
Et te conserve encore un immuable amour:
Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486].
CHIMÈNE.
Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse:1350
Un excès de plaisir nous rend tous languissants,
Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.
Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible?
Chimène, ta douleur a paru trop visible[488].
CHIMÈNE.
Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur,1355
Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur:
Un juste déplaisir à ce point m'a réduite.
Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;
S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis:1360
Une si belle fin m'est trop injurieuse.
Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,
Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;
Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie;1365
Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;
C'est s'immortaliser par une belle mort.
J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;
Elle assure l'État, et me rend ma victime,1370
Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers;
Et pour dire en un mot ce que j'en considère,
Digne d'être immolée aux mânes de mon père....
Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter!1375
Rodrigue de ma part n'a rien à redouter:
Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise?
Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;
Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;
Il triomphe de moi comme des ennemis.1380
Dans leur sang répandu la justice étouffée[489]
Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:
Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois
Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.
DON FERNAND.
Ma fille, ces transports ont trop de violence.1385
Quand on rend la justice, on met tout en balance:
On a tué ton père, il étoit l'agresseur;
Et la même équité m'ordonne la douceur.
Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître,
Consulte bien ton cœur: Rodrigue en est le maître,1390
Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.
CHIMÈNE.
Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère!
L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!
De ma juste poursuite on fait si peu de cas1395
Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!
Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,
Et c'est aussi par là que je me dois venger.1400
A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]:
Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;
Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,
J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
Sous votre autorité souffrez qu'on le publie.1405
DON FERNAND.
Cette vieille coutume en ces lieux établie,
Sous couleur de punir un injuste attentat,
Des meilleurs combattants affoiblit un État;
Souvent de cet abus le succès déplorable
Opprime l'innocent, et soutient le coupable.1410
J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux
Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;
Et quoi qu'ait pu commettre un cœur si magnanime,
Les Mores en fuyant ont emporté son crime.
DON DIÈGUE.
Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois1415
Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!
Que croira votre peuple, et que dira l'envie,
Si sous votre défense il ménage sa vie,
Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491]
Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?
De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]:
Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:
Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493].
DON FERNAND.
Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse;1425
Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,
Et le prix que Chimène au vainqueur a promis
De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494].
L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice:
Il suffit qu'une fois il entre dans la lice.1430
Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;
Mais après ce combat ne demande plus rien.
DON DIÈGUE.
N'excusez point par là ceux que son bras étonne:
Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495].
Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui,1435
Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui?
Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?
Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?
DON SANCHE.
Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496];
Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.1440
Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse,
Madame: vous savez quelle est votre promesse.
DON FERNAND.
Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?
CHIMÈNE.
Sire, je l'ai promis.
DON FERNAND.
Soyez prêt à demain.
DON DIÈGUE.Non, Sire, il ne faut pas différer davantage:1445
On est toujours trop prêt quand on a du courage.
DON FERNAND.
Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!
DON DIÈGUE.
Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
DON FERNAND.
Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497].
Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,1450
Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
De moi ni de ma cour il n'aura la présence.
(Il parle à don Arias[498].)
Vous seul des combattants jugerez la vaillance:
Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur,1455
Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.
Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]:
Je le veux de ma main présenter à Chimène,
Et que pour récompense il reçoive sa foi.
CHIMÈNE.
Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]!1460
DON FERNAND.
Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.
Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:
Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501].
CHIMÈNE.
Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace?
Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.
DON RODRIGUE.
Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]:
Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503]
N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.1470
CHIMÈNE.
Tu vas mourir!
DON RODRIGUE.
Je cours à ces heureux moments
Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.
CHIMÈNE.
Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable
Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable?
Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort?1475
Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort!
Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père,
Va combattre don Sanche, et déjà désespère!
Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!
DON RODRIGUE.
Je cours à mon supplice, et non pas au combat;1480
Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
J'ai toujours même cœur; mais je n'ai point de bras
Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;
Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle,1485
Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;
Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504],
A me défendre mal je les aurois trahis.
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
Qu'il en veuille sortir par une perfidie.1490
Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,
Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.
Votre ressentiment choisit la main d'un autre
(Je ne méritois pas de mourir de la vôtre):
On ne me verra point en repousser les coups;1495
Je dois plus de respect à qui combat pour vous;
Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,
Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,
Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505],
Adorant en sa main la vôtre qui me perd.1500
CHIMÈNE.
Si d'un triste devoir la juste violence,
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
Prescrit à ton amour une si forte loi
Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire1505
Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506],
Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507],1510
Et te fait renoncer, malgré ta passion,
A l'espoir le plus doux de ma possession:
Je t'en vois cependant faire si peu de conte,
Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.
Quelle inégalité ravale ta vertu?1515
Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?
Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage?
S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?1520
Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508],
Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.
DON RODRIGUE.
Après la mort du Comte, et les Mores défaits,
Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]?
Elle peut dédaigner le soin de me défendre:1525
On sait que mon courage ose tout entreprendre,
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510].
Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire,
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,1530
Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de cœur,
Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
On dira seulement: «Il adoroit Chimène;
Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine;
Il a cédé lui-même à la rigueur du sort1535
Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort:
Elle vouloit sa tête; et son cœur magnanime,
S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.
Pour venger son honneur il perdit son amour,
Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,1540
Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512],
Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.»
Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;
Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,1545
Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.
CHIMÈNE.
Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,
Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,
Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche;1550
Combats pour m'affranchir d'une condition
Qui me donne à l'objet de mon aversion[513].
Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense,
Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris[514],1555
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte.
DON RODRIGUE[515].
Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?
Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,
Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants;1560
Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
Pour combattre une main de la sorte animée:
Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;
Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.
SCÈNE II.
L'INFANTE.
T'écouterai-je encor, respect de ma naissance,1565
Qui fais un crime de mes feux?
T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance
Contre ce fier tyran fait révolter mes vœux[516]?
Pauvre princesse, auquel des deux
Dois-tu prêter obéissance?1570
Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;
Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.
Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
Ma gloire d'avec mes desirs!
Est-il dit que le choix d'une vertu si rare1575
Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?
O cieux! à combien de soupirs
Faut-il que mon cœur se prépare,
Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517]
Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant!1580
Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne[518]
Du mépris d'un si digne choix:
Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,
Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
Après avoir vaincu deux rois,1585
Pourrois-tu manquer de couronne?
Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[519]?
Il est digne de moi, mais il est à Chimène;
Le don que j'en ai fait me nuit.1590
Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine[520],
Que le devoir du sang à regret le poursuit:
Ainsi n'espérons aucun fruit
De son crime, ni de ma peine,
Puisque pour me punir le destin a permis1595
Que l'amour dure même entre deux ennemis.
SCÈNE III.
L'INFANTE, LÉONOR.
L'INFANTE.
Où viens-tu, Léonor?
LÉONOR.
Vous applaudir, Madame[521],
Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme.
L'INFANTE.
D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui?
LÉONOR.
Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui,1600
Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
Vous savez le combat où Chimène l'engage:
Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,
Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.
L'INFANTE.
Ah! qu'il s'en faut encor[522]!
LÉONOR.
Que pouvez-vous prétendre?
L'INFANTE.
Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre?
Si Rodrigue combat sous ces conditions,
Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.
L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
Aux esprits des amants apprend trop d'artifices.1610
LÉONOR.
Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort
N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?
Car Chimène aisément montre par sa conduite
Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.
Elle obtient un combat, et pour son combattant1615
C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant:
Elle n'a point recours à ces mains généreuses[523]
Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;
Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[524],
Parce qu'il va s'armer pour la première fois.1620
Elle aime en ce duel son peu d'expérience;
Comme il est sans renom, elle est sans défiance;
Et sa facilité vous doit bien faire voir[525]
Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,
Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[526],1625
Et l'autorise enfin à paroître apaisée.
L'INFANTE.
Je le remarque assez, et toutefois mon cœurA l'envi de Chimène adore ce vainqueur.
A quoi me résoudrai-je, amante infortunée?
LÉONOR.
A vous mieux souvenir de qui vous êtes née[527]:1630
Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!
L'INFANTE.
Mon inclination a bien changé d'objet.
Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;
Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]:
Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits,1635
C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,
Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;
Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné,
Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné.1640
Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,
Allons encore un coup le donner à Chimène.
Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé,
Viens me voir achever comme j'ai commencé.
SCÈNE IV.
CHIMÈNE, ELVIRE.
CHIMÈNE.
Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre!1645
Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre;
Aucun vœu ne m'échappe où j'ose consentir;
Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529].
A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:
Le plus heureux succès me coûtera des larmes;1650
Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,
Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.
ELVIRE.
D'un et d'autre côté je vous vois soulagée:
Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;
Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,1655
Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.
CHIMÈNE.
Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère[530]!
L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père!
De tous les deux côtés on me donne un mari
Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri;1660
De tous les deux côtés mon âme se rebelle:
Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix;
Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage,1665
Termine ce combat sans aucun avantage,
Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.
ELVIRE.
Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.
Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,
S'il vous laisse obligée à demander justice,1670
A témoigner toujours ce haut ressentiment,
Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531],
Lui couronnant le front, vous impose silence;
Que la loi du combat étouffe vos soupirs,1675
Et que le Roi vous force à suivre vos desirs.
CHIMÈNE.
Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?
Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;
Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,
Que celle du combat et le vouloir du Roi.1680
Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
Mais non pas avec lui la gloire de Chimène;
Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis,
Mon honneur lui fera mille autres ennemis.
ELVIRE.
Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange,1685
Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge.
Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur
De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?
Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère?
La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père?1690
Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?
Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?
Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine,
Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine;
Et nous verrons du ciel l'équitable courroux[532]1695
Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.
CHIMÈNE.
Elvire, c'est assez des peines que j'endure,
Ne les redouble point de ce funeste augure[533].
Je veux, si je le puis, les éviter tous deux;
Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes vœux:1700
Non qu'une folle ardeur de son côté me penche;
Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche:
Cette appréhension fait naître mon souhait.
Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.
SCÈNE V.
DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.
DON SANCHE.
Obligé d'apporter à vos pieds cette épée[534]....1705
CHIMÈNE.
Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée?
Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux?
Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre:
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.1710
Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.
DON SANCHE.
D'un esprit plus rassis....
CHIMÈNE.
Tu me parles encore,
Exécrable assassin d'un héros que j'adore[535]?
Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant1715
N'eût jamais succombé sous un tel assaillant[536].
N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie:
En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.
DON SANCHE.
Étrange impression, qui loin de m'écouter....
CHIMÈNE.
Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter,1720
Que j'entende à loisir avec quelle insolence
Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]?
SCÈNE VI.
DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.
CHIMÈNE.
Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père[538],
J'ai bien voulu proscrire[539] une tête si chère:
Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir
Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée
D'implacable ennemie en amante affligée.1730
J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,
Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,
Et du bras qui me perd je suis la récompense!
Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,1735
De grâce, révoquez une si dure loi;
Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,
Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même;
Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment,
Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant.1740
DON DIÈGUE.
Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
D'avouer par sa bouche un amour légitime[540].
DON FERNAND.
Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,
Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.
DON SANCHE.
Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue:1745Je venois du combat lui raconter l'issue.
Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé:
«Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
Je laisserois plutôt la victoire incertaine,
Que de répandre un sang hasardé pour Chimène;1750
Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi,
Va de notre combat l'entretenir pour moi,
De la part du vainqueur lui porter ton épée[541].»
Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée;
Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour,1755
Et soudain sa colère a trahi son amour
Avec tant de transport et tant d'impatience,
Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.
Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;
Et malgré l'intérêt de mon cœur amoureux,1760
Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite,
Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite.
DON FERNAND.
Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,
Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.
Une louable honte en vain t'en sollicite[542]:1765
Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte;
Ton père est satisfait, et c'étoit le venger
Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
Et ne sois point rebelle à mon commandement,
Qui te donne un époux aimé si chèrement.
SCÈNE VII[543].
DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON SANCHE, L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
L'INFANTE.
Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.
DON RODRIGUE.
Ne vous offensez point, Sire, si devant vous1775
Un respect amoureux me jette à ses genoux.
Je ne viens point ici demander ma conquête:
Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
Madame; mon amour n'emploiera point pour moi
Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.1780
Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,
Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
Des héros fabuleux passer la renommée?
Si mon crime par là se peut enfin laver,
J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;
Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,1790
N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:
Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;
Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;
Prenez une vengeance à tout autre impossible[544].
Mais du moins que ma mort suffise à me punir:1795
Ne me bannissez point de votre souvenir;
Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]:
«S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.»1800
CHIMÈNE.
Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,
Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546].
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;
Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547].
Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée,1805
Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]?
Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
Toute votre justice en est-elle d'accord?
Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire,
De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire,1810
Et me livrer moi-même au reproche éternel
D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?
DON FERNAND.
Le temps assez souvent a rendu légitime
Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:
Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui.1815
Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,
Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,
Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549].
Cet hymen différé ne rompt point une loi
Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi.1820
Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre,1825
Commander mon armée, et ravager leur terre:
A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550];
Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.
Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle:
Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle;1830
Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.
DON RODRIGUE.
Pour posséder Chimène, et pour votre service,
Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?
Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer,1835
Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.
DON FERNAND.
Espère en ton courage, espère en ma promesse;
Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse,
Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551],
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.1840
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.