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Œuvres de P. Corneille, Tome 04 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Chapter 38: ARGUMENT.
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About This Book

The tragedy depicts the turbulent aftermath of a decisive civil conflict, focusing on the collision between a triumphant leader and the family of his defeated rival. Political counsel and private grief intertwine as advisers debate clemency, honor, and the uses of power, while public ceremonies and intimate scenes of mourning expose competing loyalties. Rhetorical speeches and moral dilemmas drive the action toward a solemn resolution that weighs revenge against mercy. The play favors austere, elevated language and classical tragic conventions, exploring themes of duty, pride, and the human cost of victorious ambition.

Corneille n'a extrait de Lucain, pour les rapprocher de ses imitations, que les passages qu'il a ou le plus fidèlement traduits, ou du moins imités sciemment et à dessein. Si l'on voulait y joindre, pour les parties de la pièce dont le sujet se rencontre avec celui de la Pharsale, tous les souvenirs qui lui étaient restés de l'étude de ce poëme, les ressemblances lointaines, les idées, les tours, les mots dont il s'était inspiré et qui ont passé dans ses vers, d'une manière moins apparente, et le plus souvent, je pense, sans même qu'il y songeât, on allongerait beaucoup la liste des rapprochements. Nous nous bornerons à un petit nombre d'exemples, que nous prendrons çà et là; quelques-uns peut-être ont été omis involontairement par Corneille dans les citations qu'il a placées au bas des pages; mais la plupart nous paraissent être d'autre nature: ou bien ce sont des passages mis en œuvre si librement qu'ils n'appartiennent pour ainsi dire plus au modèle, ou bien il s'en était tellement pénétré qu'il n'avait plus conscience de l'imitation ou de la réminiscence.

Dans le récit d'Achorée, les vers 482-484 reproduisent, sans les copier, ces quatre vers de Lucain, changés en discours direct:

.... Celsæ de puppe carinæ
In parvam jubet ire ratem, littusque malignum
Incusat, bimaremque vadis frangentibus æstum,
Qui vetet externas terris advertere classes.
(Livre VIII, vers 564-567.)

Les vers 1011-1016 du premier discours de Cornélie à César sont un frappant souvenir de ce passage:

Fortuna est mutata toris; semperque potentes
Detrahere in cladem fato damnata maritos
Innupsit tepido pellex Cornelia busto.
(III, 21-23.)

Le vers 575 est la traduction de cet autre endroit:

.... Rectorque senatus,
Sed regnantis, erat.
(IX, 194, 195.)

Les trois triomphes mentionnés immédiatement après, au vers 578, reviennent plusieurs fois dans le poëme latin: voyez livre VI, vers 817, 818; livre VII, vers 685; livre VIII, vers 553, 554, et vers 814, 815. «Les monstres de l'Égypte» (vers 582) sont les regia monstra du livre VIII, vers 613.

Mais nulle part on ne voit mieux que dans la délibération qui ouvre la tragédie et principalement, je crois, dans le premier discours de Ptolomée et dans celui de Photin, à quel point Corneille était plein de la Pharsale et comment il s'en inspirait. D'abord aux fragments qu'il a cités lui-même du discours de Photin (Pothinus) dans Lucain (livre VIII, vers 484-535), il faudrait joindre plusieurs autres extraits de ce morceau, si, outre les endroits fidèlement reproduits dans le Pompée, on voulait donner aussi tous ceux qui ont quelque analogie de pensée ou de forme avec les vers français, ou que notre poëte a rendus, ou fait sentir, par quelque équivalent. Ainsi:

Pompeii nunc castra placent quæ deserit orbis?
(Vers 532.)
Thessaliæque reus, nulla tellure receptus,
Sollicitat nostrum, quem nondum perdidit, orbem.
(Vers 510, 511.)
Justior in Magnum nobis, Ptolemæe, querelæ
Causa data est.
(Vers 512, 513.)
.... Exeat aula
Qui volet esse pius; virtus et summa potestas
Non coeunt.
(Vers 493-495.)
Libertas scelerum est quæ regna invisa tuetur,
Sublatusque modus gladiis.
(Vers 491, 492.)
.... Facere omnia sæve
Non impune licet, nisi quum facis.
(Vers 491, 493) etc.

Dans ce même discours de Pothinus se trouve aussi ce que dit Ptolomée pour clore la délibération:

«Et cédons au torrent qui roule toutes choses.»
(Vers 190.)
Rapimur quo cuncta feruntur.
(Vers 522.)

Aux emprunts faits à cette tirade oratoire, où il était si naturel de puiser pour cette scène du conseil, nous pouvons ajouter des traits pris çà et là dans les diverses parties de la Pharsale, et sinon toujours imités de Lucain, au moins suggérés par lui. Rapprochez, par exemple, des vers 3 et 4 cette apostrophe latine:

Thessalicæ tantum, Superi, permittitis oræ?
(VII, 302.)

Pour les vers 5 et suivants, voyez ce qui est dit plus haut, p. 27, note 3. «Le droit de l'épée» (vers 13) est la traduction de ferri jus (livre V, vers 387). L'idée du vers 14 est contenue dans ce passage:

Hæc fato quæ teste probet quis justius arma
Sumpserit, hæc acies victum factura nocentem est.
(VII, 259, 260.)

Aussitôt après Corneille s'est souvenu de cet autre endroit:

.... Lassata triumphis
Descivit fortuna tuis.
(II, 727, 728.)

Nous ne pousserons pas plus loin ces rapprochements. Ceux qui précèdent suffisent pour montrer, et c'est là tout ce que nous voulions faire, qu'outre les imitations directes et frappantes que notre poëte a lui-même signalées, il y a dans diverses parties de sa tragédie bon nombre de souvenirs qui font voir combien était vif le goût qu'il avait pour Lucain, combien il avait pratiqué ce poëte, et de quelle manière il savait s'approprier ses beautés et ses défauts.


II
EXTRAITS DE LA MORT DE POMPÉE
DE CHAULMER
[251].

ARGUMENT.

Après la guerre de Pharsale, Pompée se retire vers Ptolomée, roi d'Égypte, en dessein d'obtenir de lui quelques nouvelles troupes, avec lesquelles il pût rallier le débris de sa fortune; mais son dessein ne réussit pas comme il l'avoit projeté. Le Roi assemble son conseil sur ce sujet, où trois des plus signalés parlent: l'un en faveur de Pompée, les deux autres contre lui; l'un à ce qu'il fût chassé, l'autre à ce qu'il fût mis à mort: à quoi le Roi conclut, et ce qui est exécuté; ensuite de quoi sa femme, son fils et ceux qui suivoient son parti se retirèrent avec exécration contre le tyran et toute l'Égypte. Ce sujet est amplement traité par Plutarque, en la Vie de Pompée, et par Florus, historien romain; par Suétone, et encore plus au long dans les œuvres de Lucain, poëte romain. Les circonstances sont de l'invention de l'auteur, dont il a enrichi un si noble sujet pour ne le mettre point au jour sans les ornements dus à son mérite.


ANALYSE
PAR LES FRÈRES PARFAIT[252].

Nous n'entrerons dans le détail de cette pièce que pour faire voir «les circonstances de l'invention de l'auteur....»

Après la perte de la bataille de Pharsale, Pompée se réfugie en Égypte, accompagné de Cornélie, de Sexte et de deux sénateurs. Il est reçu avec distinction par Parthénie, veuve du dernier roi, et par Cléopatre, sa fille, qui devient aussitôt amoureuse du fils de Pompée....

CLÉOPATRE
.... Lis sur ce visage, et ma mort, et sa cause.
CHARMION
Qui vit jamais la mort peinte en telle couleur?
CLÉOPATRE
Comme dedans la glace, on meurt dans la chaleur.
CHARMION
Le moyen d'amortir le feu qui vous dévore?
CLÉOPATRE
Allume-le plutôt, c'est un feu que j'adore.
CHARMION
Je l'entends à peu près.

Elle promet de s'employer. Sexte est tenté de faire une infidélité à Léonie, sa première maîtresse; cette dernière, qui s'est travestie en cavalier, conduite par sa jalousie, vient trouver son amant et lui fait mettre l'épée à la main. Cléopatre interrompt un si brusque entretien; mais ne pouvant rien gagner sur le cœur de Sexte, qui se pique de constance, elle ne s'oppose plus à la perte de Pompée, et ordonne à Théodote d'y concourir. Pendant ce temps-là, Pompée, agité par un songe affreux, vient le raconter à sa femme. Elle achève de l'effrayer par le récit du sien. Au quatrième acte, le conseil d'Égypte s'assemble pour délibérer de son sort. Ptolomée s'y rend à la cinquième scène; c'est le meilleur endroit de la pièce. M. Corneille a commencé celle qu'il a donnée depuis sous le même nom, par une pareille situation. Ici Photin joue le personnage généreux et conseille de recevoir Pompée. Achillas représente le danger où l'on s'expose en lui accordant une retraite, et Théodote soutient que le plus sûr moyen d'éviter l'indignation de César est de lui porter la tête de son ennemi. Ptolomée s'arrête à ce dernier avis.... On exécute au cinquième acte ce qui vient d'être résolu. Cornélie partage avec les spectateurs le déplaisir de voir trancher la tête de Pompée, et la tragédie finit par les regrets de cette veuve et ceux de son fils....

ACTE IV.

SCÈNE V.

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, THÉODOTE.

PTOLOMÉE
Ministres d'un État, que vos sages génies
Ont toujours garanti de pertes infinies,
C'est maintenant, amis, qu'il est temps de parler;
C'est en cet accident qu'il vous faut signaler,
Et par l'autorité que votre roi vous donne,
Dire ce qui peut faire au bien de sa couronne.
Parlez donc hardiment, et puis ma volonté
Fera de vos avis un dessein arrêté.
PHOTIN[253].
Monarque glorieux! Égypte fortunée!
Rencontre avantageuse! agréable journée!
Qui résigne à mon prince et lui met entre mains
La gloire que s'étoient acquise les Romains.
Il semble que le ciel ne les fit misérables
Que pour rendre à jamais ses vertus mémorables,
Puisque les secourir est le plus digne emploi
Où se puisse arrêter la vertu d'un grand roi.
Qu'il imite en cela les puissances suprêmes,
Dont les rois ici-bas tiennent les diadèmes,
Qui voyant les méchants accabler la vertu,
Relèvent aussitôt ce qu'ils ont abattu:
C'est ce que la nature et le droit vous commandent,
Ce que l'affection et la pitié demandent;
Et puisque notre bien autorise ces lois,
Obligeons nos amis, et nous tous à la fois;
Joignons nos intérêts avecque leur fortune:
Aussi bien le ciel veut qu'elle nous soit commune.
Je vois bien que les Dieux ont ce point arrêté,
Et qu'on ne peut forcer cette nécessité.
Mais pourquoi la forcer? puisque cette entreprise
Nous est utile autant qu'elle les favorise;
Que leur donnant moyen de rentrer au combat,
Nous assurons le trône et conservons l'État,
Ou l'augmentons plutôt, puisqu'après la victoire
Ayant part au bonheur, aussi bien qu'à la gloire,
Nous verrons que plusieurs de leurs peuples soumis
Deviendront nos sujets cessant d'être ennemis?
C'est ce qu'il faut attendre et croire de Pompée,
Sans que notre espérance en puisse être trompée;
Et je crois après tout que c'est se rendre heureux,
Que de faire plaisir à des cœurs généreux.
Et puis le traitement qu'en reçut votre père
Ne veut pas qu'en ceci votre esprit délibère.
Où pensez-vous trouver des sentiments plus sains?
Il faut courre sans guide en de si beaux desseins;
Et puisque de lui seul vous tenez la couronne,
Vous voyez clairement ce que le ciel ordonne.
En conservant l'État, il le fit comme sien;
En demandant l'entrée, il demande son bien.
Qu'on équipe soudain, et qu'on aille avec joie
Recevoir le présent que le ciel nous envoie.
Ce qu'il falloit chercher au bout de l'univers
Se vient offrir à nous: que nos ports soient ouverts,
Que nos cœurs soient de même, et que ces braves princes
Entrent dans nos esprits comme dans nos provinces.
Rome vous en conjure, et votre Égypte en pleurs
Appréhende pour soi, regardant ses malheurs;
Votre peuple pour eux implore votre grâce,
Qui le peut garantir d'une telle menace.
ACHILLAS
Je crois que nos avis tendent à mêmes fins:
Mais ils tiennent pourtant de différents chemins.
On ne vous chante ici que biens et que victoire,
Nos esprits n'ont d'objets que ceux de votre gloire;
Mais peignant un discours de si belles couleurs,
On ne vous montre pas un serpent sous des fleurs.
Je sais qu'il appartient à toute âme royale
De relever les grands quand le sort les ravale;
Aussi n'appartient-il qu'à des cœurs généreux
De courir au secours des hommes malheureux.
Mais nous ne devons pas par la loi de nature,
Pour secourir autrui, recevoir une injure:
Ce seroit excéder le droit et l'équité,
De qui par la raison le pouvoir limité
Ne nous apprend que trop qu'en des périls extrêmes
Le meilleur est toujours de penser à nous-mêmes;
Et croire qu'il nous faut résoudre sur ce point,
De fermer le royaume ou de n'en avoir point.
L'Égypte ne peut pas obéir à deux maîtres,
Et ces submissions ne sont qu'appas de traîtres,
Qui flattant nos esprits avec leur vain éclat,
Veulent, nous surprenant, s'emparer de l'État.
Oui, c'est le moindre mal que le sort nous apprête,
Puisque le même encor menace notre tête.
Croyons qu'en recevant nos pires ennemis,
Nous ferions beaucoup plus qu'il ne nous est permis,
Que voulant préférer à l'honnête l'utile,
Notre ruine aussi lui feroit un asile.
Ce royaume puissant, commis à votre foi,
Blâmeroit en tombant la faute de son roi,
Qui par trop de bonté l'auroit perdu lui-même,
Prodigue de son sang et de son diadème.
Pardonnez, s'il vous plaît, à mon ressentiment,
Qui me fait devant vous parler si librement;
Quoique ailleurs le respect dût retenir ma langue,
Ici votre intérêt anime ma harangue,
Et je ne puis souffrir qu'on mette en compromis
Votre vie et l'État pour ces traîtres amis.
Oui, nous nous perdons tous, en recevant Pompée;
Et notre piété par son crime trompée,
Ouvrant notre royaume à ce prince latin,
En croyant lui prêter n'en fait que son butin.
Délivrons nos sujets de si fortes alarmes;
Que Rome cherche ailleurs des pays et des armes;
Gardons-nous d'exposer nos terres au hasard,
D'avoir pour ennemis et Pompée et César,
Et souffrir cependant que leur bouillant courage
Décharge dessus nous les effets de leur rage.
Et comme bien souvent, voulant sauver de l'eau
Celui qu'on voit périr, l'on a même tombeau,
Ainsi de ces vaincus les desseins adversaires
Nous précipiteroient en de mêmes misères.
Créon perdit-il pas fille, vie et maison,
Quand il en voulut faire une asile[254] à Jason?
Perdit-il pas lui-même et le sceptre et la vie,
Au lieu d'effectuer cette louable envie?...
Croyons donc que suivant le sort des malheureux,
Nous ne pouvons enfin que nous perdre avec eux.
Repoussons bravement l'effort de tant de guerres,
Et contraignons Pompée à chercher d'autres terres.
THÉODOTE
Mon prince, il n'est plus temps de rien dissimuler.
Oui, s'il le fut jamais, il est temps de parler;
Et puisque votre esprit si longtemps en balance,
Demeurant suspendu, choque votre prudence,
Il faut vous avertir, au nom de tous les Dieux,
Que nous devons ici suivre l'arrêt des cieux.
Puisqu'ils ont résolu de ruiner Pompée,
Notre âme en ce dessein ne peut être trompée:
Refuser d'obéir et de les imiter
Ne seroit justement que pour les irriter,
Et nous envelopper dans les mêmes ruines
Qui s'en vont accabler les reliques latines.
Non, non, ne soyons pas courageux à demi.
Il ne nous suffit pas de chasser l'ennemi,
Qui nous pourroit un jour, par de nouvelles guerres,
Voler, à force ouverte, et nos biens et nos terres,
Dont notre piété lui voudroit faire part.
Pour un temps seulement on fuiroit le hasard;
Et puis après, César, apprenant ces nouvelles,
Nous traiteroit sans doute ainsi que des rebelles.
Que ferions-nous alors?... Non, non, ne pensons pas
Que Pompée avec nous s'exemptât du trépas;
Et puisque de tous points sa mort est arrêtée,
Il vaut mieux qu'elle soit un peu précipitée,
Que si pour retarder quelque peu cet arrêt,
Notre État se perdoit dedans son intérêt.
Si César irrité tourne ici ses armées,
Qui pourra repousser ses troupes animées?
Qui pourra résister à ses braves guerriers,
Dont la valeur s'échauffe à force de lauriers?...
Ce pays aura-t-il des plaines de Pharsale?
Ah! Sire, la partie est par trop inégale;
Et notre vain effort, en la voulant tenter,
Ne feroit justement que nous précipiter.
Aussi bien la justice et bonté de la cause
N'empêche pas toujours que le sort n'en dispose:
Il est maître de tout, et souvent l'innocent
Tombe dessous le joug d'un ennemi puissant;
Et souvent la vertu, ne passant que pour crime,
D'un injuste supplice en fait un légitime,
Lorsque de son État les destins envieux
L'emportent aux mortels pour la porter aux Dieux.
Apaisons donc César par un sang si funeste,
Qui nous est un venin, un aspic, une peste;
Et puisque contre nous il fit cet attentat,
Qu'il rassure en mourant la couronne et l'État.
Que l'équité le veuille, ou bien que l'injustice,
Perdant notre ennemi, nous rende un bon office,
Il n'importe: pourvu qu'en perdant l'ennemi,
Le pays soit en paix et le sceptre affermi.
Faisons donc que le droit le cède à la puissance:
Pour bien régner, qu'il souffre un peu de violence.
Qu'en perdant l'ennemi, ce précieux moment
Redonne à notre État un plus sûr fondement.
Peut-être que César lui laisseroit la vie;
Mais il sera content qu'elle lui soit ravie.
En se voyant vengé par la faute d'autrui,
Il rendra la faveur qu'on lui fait aujourd'hui,
Et les Dieux et César autorisent ce crime,
Qu'encor notre intérêt fait assez légitime,
Puisqu'il vit pour nous perdre, et puisqu'un homme mort
Ne peut plus empirer ou troubler notre sort.
PTOLOMÉE
Qu'il meure, et que sa mort affranchisse son âme:
C'est par où le vaincu doit éviter le blâme.

LE MENTEUR
COMÉDIE
1642

NOTICE.

Dans l'Épître qui précède cette comédie, Corneille fait bien nettement profession d'imiter les Espagnols, et déclare que l'emprunt qu'il avoue ne sera pas le dernier. Cependant il faudrait se garder de voir en lui un connaisseur curieux de la littérature à laquelle il demande si fréquemment des inspirations. Il s'empare de ce qui est à sa convenance, et ne sait même pas toujours précisément à qui il a affaire. En 1642, il a lu la comédie intitulée la Verdad sospechosa[255], pensant qu'elle était de Lope, et il l'a imitée à sa façon, sans se préoccuper de son origine. En 1660, lorsqu'il écrit ses examens et qu'il quitte ainsi un instant le rôle de poëte pour celui de critique, il nous dit bien qu'il lui est tombé entre les mains «un volume de don Juan d'Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui;» mais il ne se passionne nullement pour découvrir la solution de ce problème. «Si c'est son bien, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse,» dit-il; puis il passe outre, et, après avoir marqué la source où il a puisé, il déclare dans l'avis Au lecteur que, bien qu'il ait indiqué pour le Cid les vers espagnols, et pour Pompée les vers latins qu'il a principalement imités, il n'en a pas fait de même ici, à cause du peu de rapport entre l'espagnol et le français. Quant à nous, nous avons pensé que cette imitation, pour être plus libre, n'en serait pas moins curieuse à examiner, et, enhardi par la bienveillance que M. Viguier nous avait déjà témoignée en plus d'une occasion, nous avons réclamé de lui sur ce point une étude qu'on trouvera, sous forme d'appendice, à la suite de la pièce. Nous n'avons donc pas à insister, ni ici ni dans les notes, sur la manière dont Corneille imite son modèle; nous nous contenterons de donner un seul exemple des procédés qu'il emploie pour accommoder aux usages, aux mœurs, et au langage de son temps le sujet qu'il a emprunté à l'Espagne.

Lorsque Dorante nous dit:

On s'introduit bien mieux à titre de vaillant[256],

c'est un souvenir d'Alarcon; Corneille nous l'apprend lui-même dans son avis Au lecteur[257]: «Tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu.» Mais ce changement donne à l'imitation un tour original, et en fait ainsi la peinture fidèle de ce que Corneille voyait et entendait chaque jour. Le chevalier de Charny, un des personnages qui figurent dans la galerie des Divers portraits de Mlle de Montpensier[258], nous avoue en ces termes qu'il lui paraît indispensable d'avoir pris part à quelque expédition lointaine avant d'oser se présenter devant les dames: «Il me semble que devant que de me hasarder à la galanterie, je dois m'être fort hasardé à la guerre, et qu'il faut avoir fait plusieurs campagnes à l'armée, premier que de faire un quartier d'hiver à la cour.» Ici nous sommes en présence d'un loyal gentilhomme, tout disposé à passer par les épreuves nécessaires, et à mériter par sa vaillance une attention dont il sera vraiment digne; mais le Dorante de Corneille n'est pas le premier qui s'en soit tiré à meilleur marché. Voici ce que nous lisons dans le Pasquil de la Court pour apprendre à discourir et à s'habiller à la mode, écrit qui date de 1622:

Avoir son galant,
Qui contrefasse le vaillant,
Encor que jamais son épée
N'ait été dans le sang trempée,
Et qu'il n'ait jamais vu Saint-Jean,
La Rochelle, ni Montauban;
S'il en discourt, sont ses oreilles
Qui lui ont appris les merveilles:
Voilà, pour le vous faire court,
La vraie mode de la Court.

Les récits ne suffisent pas, il faut encore parsemer son discours de termes militaires, d'expressions techniques. Jodelle nous signale déjà ce procédé dans son Eugène[259].

Premièrement estonné m'ont
Avec leurs mots, comme estocades,
Capo de Dious, estaphilades,
Ou autres bravades de guerre.

Dorante n'a garde d'oublier cette partie de son rôle:

Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,
A mentir à propos, jurer de bonne grâce,
Étaler force mots qu'elles n'entendent pas,
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares,
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés[260].

La recette paraissait si bonne à la Fontaine que, dans un passage où il semble se rappeler le discours de Dorante, il nous montre Mars ne dédaignant pas d'employer ce moyen auprès de Vénus[261].

Peut-être conta-t-il ses siéges, ses combats,
Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles,
Que les femmes n'entendent pas,
Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles.

Enfin les choses en étaient venues à ce point que ces termes avaient passé des récits guerriers aux déclarations d'amour, dont elles formaient le langage technique: «Il y en a plusieurs, dit le Commandeur introduit par Caillières dans son livre des Mots à la mode, qui, voulant exprimer leur attachement pour une dame ou quelques autres desseins particuliers, ne parlent que d'attaquer la place dans les formes, de faire les approches, de ruiner les défenses, de prendre par capitulation, ou d'emporter d'assaut[262].» On doit même croire que ces termes formaient dans certains cas pour les amants une sorte de chiffre complet et suivi, car, dans la scène du Menteur citée plus haut, Dorante dit à Cliton:

Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,
Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence[263];

et dans une des scènes suivantes Cliton, se rappelant ces paroles, s'exprime ainsi à son tour:

....Je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,
Et vous fais sous ces mots être d'intelligence[264].

C'est là peut-être quelque allusion à une mode passagère, que Corneille aura tenu, comme c'est son habitude dans ses comédies[265], à indiquer au passage[266]. Dans cette même comédie il nous donne une autre preuve de son empressement en ce genre, car il nous y parle de la poudre de sympathie[267] dans un temps où aucun médecin n'avait encore, en France, écrit sur ce remède.

Tous les historiens du théâtre s'accordent à placer la première représentation du Menteur en 1642. Corneille nous renseigne beaucoup mieux sur cette pièce que sur les précédentes:

On la joue au Marais, sous le nom du Menteur,

nous dit-il dans un morceau qui termine la première édition de la Suite[268], et qu'il a retranché des autres. Dans une scène qui au contraire a toujours été maintenue, il fait un charmant compte rendu du Menteur; il constate que

La pièce a réussi, quoique foible de style[269];

nous donne de l'acteur qui jouait Dorante, le portrait qu'on va voir, et, chose encore plus importante pour nous, jusqu'au nom même de celui qui représentait Cliton:

On y voit un Dorante avec votre visage:
On le prendroit pour vous; il a votre air, votre âge,
Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint,
Et paroît, comme vous, adroit au dernier point.
Comme à l'événement j'ai part à la peinture:
Après votre portrait on produit ma figure.
Le héros de la farce, un certain Jodelet,
Fait marcher après vous votre digne valet;
Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole,
Et nous avons tous deux appris en même école[270].

Déjà, dans une scène précédente de la Suite du Menteur[271], il avait été question de la voix et du nez du Jodelet:

CLITON
Ce front?
LYSE
Est un peu creux.
CLITON
Cette tête?
LYSE
Un peu folle.
CLITON
Ce ton de voix enfin avec cette parole?
LYSE
Ah! c'est là que mes sens demeurent étonnés:
Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez.

Ces plaisanteries revenaient du reste presque inévitablement dans toutes les pièces où jouait cet acteur[272].

Jodelet, dont le véritable nom était Julien Geoffrin, entra au Marais en 1610, passa au mois de décembre 1634 à l'hôtel de Bourgogne[273], et revint au Marais à une époque indéterminée jusqu'ici, mais antérieure assurément à 1642, puisque, d'après le propre témoignage de Corneille, Jodelet jouait alors à ce théâtre Cliton dans le Menteur[274].

Il est regrettable que Corneille ne nous ait pas nommé le comédien qui remplissait le rôle de Dorante. Il est vrai qu'à en croire l'auteur de la Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière, publiée en 1740, et que nous avons déjà eu occasion de citer[275], c'est Bellerose qui «a joué le rôle du Menteur d'original. Le cardinal de Richelieu lui avoit fait présent d'un habit magnifique pour le jouer, ce qui piqua si fort l'acteur qui jouoit le rôle d'Alcippe, qui étoit fort inférieur au rôle du Menteur, qu'il fit valoir Alcippe autant et plus qu'il ne pouvoit valoir[276].» Mais ce récit paraît difficile à concilier avec le vers où Corneille nous dit que sa pièce a été jouée au Marais. En effet, à l'époque où le Menteur fut représenté pour la première fois, Pierre le Messier, dit Bellerose, était encore chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne. Chapuzeau nous apprend que ce fut en 1643 que Floridor entra dans la troupe royale et y remplit les fonctions d'orateur, dont jusqu'alors Bellerose s'était chargé[277]. Ce fut sans doute alors que Floridor lui succéda: «Floridor, dit Tallemant, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose, avec ses habits, moyennant vingt mille livres; cela ne s'étoit jamais vu. La pension que le Roi donne aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne, le chef tenant part et demie, est ce qui faisoit donner cet argent[278]

On s'est demandé quel était l'acteur qui remplissait le rôle d'Alcippe, et l'on a cru que c'était Beauchâteau; mais cette conjecture est évidemment fausse, puisque Beauchâteau, comme Bellerose, appartenait à l'hôtel de Bourgogne[279].

M. Édouard Fournier a dit dans son Corneille à la butte Saint-Roch[280]:

Quand l'ouvrage applaudi courait par le royaume,
On le donnait à Rouen dans quelque jeu de paume:
Molière ainsi lui-même y joua le Menteur;

mais le spirituel critique serait, je crois, bien embarrassé de prouver ce qu'avance ici le poëte[281].

Ce qui est plus certain, c'est que l'élève de Molière, Baron, jouait encore en mars 1724[282] le rôle de Dorante dans le Menteur, et qu'à cause de son âge avancé il faisait sourire en disant dans la première scène[283]:

Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier[284]?

Nous ne terminerons point ces remarques sur la manière dont le Menteur était représenté sans relever ce vers:

Votre feu père même est joué sous le masque[285].

On y voit la persistance jusqu'à cette époque d'un usage qui devait bientôt tomber en désuétude.

Tallemant des Réaux raconte une curieuse historiette qui montre à quel point le récit de la fête que Dorante prétend avoir donnée avait séduit l'imagination des femmes. Latour Roquelaure, «vrai parent de Roquelaure pour l'insolence,» était très-enclin à faire grand bruit de ses bonnes fortunes et même à en supposer d'imaginaires. «On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe, de faire la fête du Menteur, et que celles qui s'y trouveroient seroient obligées de le recevoir chez elles; car les dames lui avoient fermé la porte[286].» Tallemant ajoute en marge à l'occasion des mots, la fête du Menteur; «cette fête décrite dans la comédie.» Il faut avouer que, malgré la note, ce passage reste encore un peu obscur. Le savant éditeur de Tallemant, M. Paulin Paris, l'explique ainsi: «Cela veut dire, ce me semble, qu'on lui proposa, pour réparer ses anciens mensonges, de lire publiquement le récit de la fameuse fête que le Menteur prétend avoir donnée. Ainsi aurait-il eu l'air d'avouer que ses vanteries précédentes n'étaient que rêveries, et les dames, satisfaites de la réparation, auraient cessé de lui fermer leur porte.» Nous ne pensons pas qu'une simple pénitence de ce genre eût suffi à calmer l'indignation des dames. Elles avaient sans doute exigé une fête semblable à celle du Menteur; bien que moins splendide peut-être, parce que le titre même donné à cette collation aurait été de la part du coupable un aveu tacite de ses torts, en même temps que la magnificence du divertissement en eût été une expiation éclatante.

Les allusions de ce genre continuèrent longtemps après la mort de Corneille. «Beaucoup de vers du Menteur avaient passé en proverbe, dit Voltaire[287]; et même près de cent ans après, un homme de la cour, contant à table des anecdotes très-fausses, comme il n'arrive que trop souvent, un des convives se tournant vers le laquais de cet homme, lui dit: «Cliton, donnez à boire à votre maître.»

L'illustre commentateur de Corneille, si souvent injuste envers son auteur, reconnaît hautement le mérite de cette pièce: «Ce n'est qu'une traduction, dit-il[288]; mais c'est probablement à cette traduction que nous devons Molière. Il est impossible en effet que l'inimitable Molière ait vu cette pièce, sans voir tout d'un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres, et sans s'y livrer entièrement.»

Il est permis de croire que cette réflexion toute naturelle de Voltaire est l'origine d'une anecdote qui figure aujourd'hui dans tous les cours de littérature, et que nous avons trouvée pour la première fois dans l'Esprit du grand Corneille de François de Neufchâteau[289]: «Oui, mon cher Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup au Menteur. Lorsqu'il parut.... j'avois bien l'envie d'écrire, mais j'étois incertain de ce que j'écrirois; mes idées étoient confuses: cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causoient les honnêtes gens; la grâce et l'esprit de Dorante m'apprirent qu'il falloit toujours choisir un héros du bon ton; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il falloit établir un caractère; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonne plaisanterie: et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. Enfin sans le Menteur, j'aurois sans doute fait quelques pièces d'intrigue, l'Étourdi, le Dépit amoureux, mais peut-être n'aurois-je pas fait le Misanthrope.—Embrassez-moi, dit Despréaux: voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie.»

François de Neufchâteau dit qu'il a tiré cette anecdote du Bolæana; mais M. Taschereau fait observer qu'il ne l'a trouvée ni dans l'ouvrage de Montchesnay, ni dans les commentaires de Brossette sur Boileau, et nous n'avons pas été plus heureux que lui.

L'édition originale a pour titre: Le Menteur, comedie. A Paris, chez A. de Sommaville. M.DC.XLIV. Auec priuilege du Roy.—Le volume, de format in-4o, forme 4 feuillets et 130 pages. L'achevé d'imprimer est du dernier octobre.

ÉPÎTRE[290].

Monsieur,

Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit souffrir; j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres qui, suivant l'humeur des François, aiment le changement, et après tant de poëmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pouvoit[291] la majesté du raisonnement, et la force des vers, dénués de l'agrément du sujet; dans celui-ci, j'ai voulu tenter ce que pourroit l'agrément du sujet, dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvois l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que comme alors que je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que pour m'élever à la dignité du tragique, je pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il avoit donné de rare à sa Médée: ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque[292] au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'un guide[293], et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega[294], de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intriques que fait notre Menteur. En un mot, ce n'est ici qu'une copie d'un excellent original qu'il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa[295]; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poëtes ainsi qu'aux peintres[296], j'ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de don Guillen de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux; et soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis, et ne m'en estimerez pas moins.

Je suis,
MONSIEUR,
Votre très-humble serviteur,
Corneille.

AU LECTEUR[297].

Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l'invention de Lope de Vega[298], je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l'un vous avez vu les vers espagnols, et en l'autre les latins, que j'ai traduits ou imités de Guillen de Castro et de Lucain. Ce n'est pas que je n'aye ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original; mais comme j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la françoise, vous trouveriez si peu de rapport entre l'espagnol et le françois, qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'importunité.

Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui bien qu'ils soient imités de l'original, n'ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies[299]. Pour le reste, j'en ai pris tout ce qui s'est pu accommoder à notre usage; et s'il m'est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j'ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l'invention de celle-ci me charme tellement, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu'il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n'en approuver pas la conduite, et n'en aimer pas la représentation.

Je me défierois peut-être de l'estime extraordinaire que j'ai pour ce poëme, si je n'y étois confirmé par celle qu'en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non-seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d'un homme d'État. Je parle de M. de Zuylichem[300], secrétaire des commandements de Monseigneur le prince d'Orange. C'est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle[301], puisqu'ils lui ont adressé l'un et l'autre leurs doctes dissertations, et qui n'a pas dédaigné de montrer au public l'état qu'il fait de cette comédie par deux épigrammes, l'un[302] françois et l'autre latin, qu'il a mis au devant de l'impression qu'en ont faite les Elzéviers, à Leyden[303]. Je vous les donne ici d'autant plus volontiers, que n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu'on n'aura pas lieu de m'accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu'il m'y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connoissoit pas pour le premier auteur de cette merveille de théâtre.

HOMMAGES ADRESSÉS A CORNEILLE

IN PRÆSTANTISSIMI POETÆ GALLICI
CORNELII
COMOEDIAM QUÆ INSCRIBITUR
MENDAX[304].