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Œuvres de P. Corneille, Tome 04 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Chapter 58: SCÈNE IV.
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About This Book

The tragedy depicts the turbulent aftermath of a decisive civil conflict, focusing on the collision between a triumphant leader and the family of his defeated rival. Political counsel and private grief intertwine as advisers debate clemency, honor, and the uses of power, while public ceremonies and intimate scenes of mourning expose competing loyalties. Rhetorical speeches and moral dilemmas drive the action toward a solemn resolution that weighs revenge against mercy. The play favors austere, elevated language and classical tragic conventions, exploring themes of duty, pride, and the human cost of victorious ambition.

CLITON.
Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire?
DORANTE.
Je remets à ton choix de parler ou te taire[349];310
Mais quand tu vois quelqu'un ne fais plus l'insolent.
CLITON.
Votre ordinaire est-il de rêver en parlant?
DORANTE.
Où me vois-tu rêver?
CLITON.
J'appelle rêveries
Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries;
Je parle avec respect.
DORANTE.
Pauvre esprit!
CLITON.
Je le perds315
Quand je vous oy parler de guerre et de concerts.
Vous voyez sans péril nos batailles dernières,
Et faites des festins qui ne vous coûtent guères.
Pourquoi depuis un an vous feindre de retour?
DORANTE.
J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour.
CLITON.
Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme?
DORANTE.
Oh! le beau compliment à charmer une dame,
De lui dire d'abord: «J'apporte à vos beautés
Un cœur nouveau venu des universités;
Si vous avez besoin de lois et de rubriques,325
Je sais le Code entier avec les Authentiques,
Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat[350],
Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat[351]!
Qu'un si riche discours nous rend considérables!
Qu'on amollit par là de cœurs inexorables!330
Qu'un homme à paragraphe est un joli galant!
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant:
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,
A mentir à propos, jurer de bonne grâce,
Étaler force mots qu'elles n'entendent pas,335
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas[352],
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares,
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés[353]:340
Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne;
On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne[354],
Et tel, à la faveur d'un semblable débit,
Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
CLITON.
A qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire;345
Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.
DORANTE.
J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès;
Et loin d'en redouter un malheureux succès,
Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,
Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence.350
Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut.
CLITON.
A vous dire le vrai, je tombe de bien haut.
Mais parlons du festin: Urgande et Mélusine[355]
N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine;
Vous allez au delà de leurs enchantements:355
Vous seriez un grand maître à faire des romans;
Ayant si bien en main le festin et la guerre,
Vos gens en moins de rien courroient toute la terre;
Et ce seroit pour vous des travaux forts légers
Que d'y mêler partout la pompe et les dangers[356].360
Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.
DORANTE.
J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles;
Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer
Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner,
Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire,365
Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire.
Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors
De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps....
CLITON.
Je le juge assez grand; mais enfin ces pratiques
Vous peuvent engager en de fâcheux intriques[357].370
DORANTE.
Nous nous en tirerons; mais tous ces vains discours[358]
M'empêchent de chercher l'objet de mes amours:
Tâchons de le rejoindre, et sache qu'à me suivre
Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II


SCÈNE PREMIÈRE.

GÉRONTE, CLARICE, ISABELLE.

CLARICE.
Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous;375
Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux,
Par quelque haut récit qu'on en soit conviée,
C'est grande avidité de se voir mariée.
D'ailleurs, en recevoir visite et compliment[359],
Et lui permettre accès en qualité d'amant,380
A moins qu'à vos projets un plein effet réponde,
Ce seroit trop donner à discourir au monde.
Trouvez donc un moyen de me le faire voir,
Sans m'exposer au blâme et manquer au devoir.
GÉRONTE.
Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice:385
Ce que vous m'ordonnez est la même justice[360];
Et comme c'est à nous à subir votre loi,
Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi.
Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre,
Afin qu'avec loisir vous puissiez le connoître[361],390
Examiner sa taille, et sa mine, et son air,
Et voir quel est l'époux que je vous veux donner.
Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école;
Et si l'on pouvoit croire un père à sa parole,
Quelque écolier qu'il soit, je dirois qu'aujourd'hui395
Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui.
Mais vous en jugerez après la voix publique.
Je cherche à l'arrêter, parce qu'il m'est unique,
Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.
CLARICE.
Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix:400
Je l'attendrai, Monsieur, avec impatience,
Et je l'aime déjà sur cette confiance.

SCÈNE II

ISABELLE, CLARICE[362].

ISABELLE.
Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.
CLARICE.
Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger?
J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence;405
Mais du reste, Isabelle, où prendre l'assurance;
Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs;
Les visages souvent sont de doux imposteurs:
Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces,
Et que de beaux semblants cachent des âmes basses!
Les yeux en ce grand choix ont la première part[363];
Mais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard:
Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire,
Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire[364],
En croire leur refus, et non pas leur aveu,415
Et sur d'autres conseils laisser naître son feu.
Cette chaîne, qui dure autant que notre vie,
Et qui devroit donner plus de peur que d'envie[365],
Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent
Le contraire au contraire, et le mort au vivant;420
Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître,
Avant que l'accepter je voudrois le connoître,
Mais connoître dans l'âme.
ISABELLE.
Eh bien! qu'il parle à vous.
CLARICE.
Alcippe le sachant en deviendrait jaloux.
ISABELLE.
Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante?425
CLARICE.
Sa perte ne m'est pas encore indifférente;
Et l'accord de l'hymen entre nous concerté,
Si son père venoit, seroit exécuté.
Depuis plus de deux ans il promet et diffère:
Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire;430
Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts,
Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours.
Je prends tous ces délais pour une résistance,
Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance.
Chaque moment d'attente ôte de notre prix,435
Et fille qui vieillit tombe dans le mépris:
C'est un nom glorieux qui se garde avec honte;
Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte.
Le temps n'est pas un Dieu qu'elle puisse braver,
Et son honneur se perd à le trop conserver.440
ISABELLE.
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre
De qui l'humeur auroit de quoi plaire à la vôtre[366]?
CLARICE.
Oui, je le quitterois; mais pour ce changement
Il me faudroit en main avoir un autre amant[367],
Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée445
Dût bientôt à la sienne unir ma destinée[368].
Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien;
Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien;
Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde.
ISABELLE.
Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde[369],450
Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous;
Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux[370]:
Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître
Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
Comme il est jeune encore, on l'y verra voler;455
Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler[371],
Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse,
Ni que lui-même pense à d'autres qu'à Lucrèce.
CLARICE.
L'invention est belle, et Lucrèce aisément
Se résoudra pour moi d'écrire un compliment:460
J'admire ton adresse à trouver cette ruse[372].
ISABELLE.
Puis-je vous dire encor que si je ne m'abuse,
Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas?
CLARICE.
Ah, bon Dieu! si Dorante avoit autant d'appas,
Que d'Alcippe aisément il obtiendroit la place!465
ISABELLE.
Ne parlez point d'Alcippe; il vient.
CLARICE.
Qu'il m'embarrasse!
Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet,
Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet[373].

SCÈNE III.

CLARICE, ALCIPPE.

ALCIPPE.
Ah! Clarice, ah! Clarice, inconstante! volage!
CLARICE[374].
Auroit-il deviné déjà ce mariage?470
Alcippe, qu'avez-vous? qui vous fait soupirer?
ALCIPPE.
Ce que j'ai, déloyale! et peux-tu l'ignorer[375]?
Parle à ta conscience, elle devroit t'apprendre....
CLARICE.
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
ALCIPPE.
Ton père va descendre, âme double et sans foi[376]!475
Confesse que tu n'as un père que pour moi.
La nuit, sur la rivière....
CLARICE.
Eh bien! sur la rivière?
La nuit! quoi? qu'est-ce enfin?
ALCIPPE.
Oui, la nuit toute entière.
CLARICE.
Après?
ALCIPPE.
Quoi! sans rougir?
CLARICE.
Rougir! à quel propos?
ALCIPPE.
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots?
CLARICE.
Mourir pour les entendre! et qu'ont-ils de funeste?
ALCIPPE.
Tu peux donc les ouïr et demander le reste?
Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout?
CLARICE.
Quoi, tout?
ALCIPPE.
Tes passe-temps de l'un à l'autre bout.
CLARICE.
Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre!
ALCIPPE.
Quand je te veux parler, ton père va descendre,
Il t'en souvient alors; le tour est excellent!
Mais pour passer la nuit auprès de ton galant[377]....
CLARICE.
Alcippe, êtes-vous fol[378]?
ALCIPPE.
Je n'ai plus lieu de l'être[379],
A présent que le ciel me fait te mieux connoître.490
Oui, pour passer la nuit en danses et festin,
Être avec ton galant du soir jusqu'au matin.
(Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.
CLARICE.
Rêvez-vous? raillez-vous? et quel est ce mystère?
ALCIPPE.
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret:495
Choisis une autre fois un amant plus discret;
Lui-même il m'a tout dit.
CLARICE.
Qui, lui-même?
ALCIPPE.
Dorante.
CLARICE.
Dorante!
ALCIPPE.
Continue, et fais bien l'ignorante.
CLARICE.
Si je le vis jamais, et si je le connoi!...
ALCIPPE.
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi?500
Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,
La nuit avec le fils, le jour avec le père!
CLARICE.
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
ALCIPPE.
Cette vieille amitié faisoit votre entretien?
Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre!505
Te faut-il quelque chose encor pour te confondre?
CLARICE.
Alcippe, si je sais quel visage a le fils....
ALCIPPE.
La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.
Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique,
Une collation superbe et magnifique,510
Six services de rang, douze plats à chacun?
Son entretien alors t'étoit fort importun?
Quand ses feux d'artifice éclairoient le rivage,
Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage?
Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour,515
Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour?
T'en ai-je dit assez? Rougis, et meurs de honte.
CLARICE.
Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.
ALCIPPE.
Quoi! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux?
CLARICE.
Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous,520
Alcippe; croyez-moi.
ALCIPPE.
Ne cherche point d'excuses;
Je connois tes détours, et devine tes ruses.
Adieu: suis ton Dorante, et l'aime désormais;
Laisse en repos Alcippe, et n'y pense jamais.
CLARICE.
Écoutez quatre mots.
ALCIPPE.
Ton père va descendre.525
CLARICE.
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre;
Et j'aurai tout loisir de vous désabuser.
ALCIPPE.
Je ne t'écoute point, à moins que m'épouser,
A moins qu'en attendant le jour du mariage[380],
M'en donner ta parole et deux baisers en gage[381].530
CLARICE.
Pour me justifier vous demandez de moi,
Alcippe?
ALCIPPE.
Deux baisers, et ta main, et ta foi.
CLARICE.
Que cela?
ALCIPPE.
Résous-toi, sans plus me faire attendre.
CLARICE.
Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre.

SCÈNE IV.

ALCIPPE.

Va, ris de ma douleur alors que je te perds;535
Par ces indignités romps toi-même mes fers;
Aide mes feux trompés à se tourner en glace;
Aide un juste courroux à se mettre en leur place.
Je cours à la vengeance, et porte à ton amant
Le vif et prompt effet de mon ressentiment[382].540
S'il est homme de cœur, ce jour même nos armes
Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes[383];
Et plutôt que le voir possesseur de mon bien,
Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien!
Le voici, ce rival, que son père t'amène:545
Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler:
Mais ce n'est pas ici qu'il faut le quereller[384].

SCÈNE V.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE.
Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade
Me mettroit hors d'haleine, et me feroit malade.550
Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments!
DORANTE.
Paris semble à mes yeux un pays de romans.
J'y croyois ce matin voir une île enchantée[385]:
Je la laissai déserte, et la trouve habitée;
Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,555
En superbes palais a changé ses buissons.
GÉRONTE.
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses[386];
Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal
Aux superbes dehors du palais Cardinal[387].560
Toute une ville entière, avec pompe bâtie,
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime?
DORANTE.
Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.
GÉRONTE.
Comme de mon hymen il n'est sorti que toi,
Et que je te vois prendre un périlleux emploi,
Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie[388],
Et force à tous moments de négliger la vie,570
Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu,
Pour te faire marcher un peu plus retenu,
Je te veux marier.
DORANTE.
Oh! ma chère Lucrèce!
GÉRONTE.
Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse,
Honnête, belle, riche[389].
DORANTE.
Ah! pour la bien choisir,575
Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
GÉRONTE.
Je la connois assez: Clarice est belle et sage
Autant que dans Paris il en soit de son âge;
Son père de tout temps est mon plus grand ami,
Et l'affaire est conclue.
DORANTE.
Ah! Monsieur, j'en frémi[390]:580
D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse!
GÉRONTE.
Fais ce que je t'ordonne.
DORANTE.
Il faut jouer d'adresse.
Quoi? Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats
Acquérir quelque nom, et signaler mon bras....
GÉRONTE.
Avant qu'être au hasard un autre bras t'immole,585
Je veux dans ma maison avoir qui m'en console;
Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang[391],
Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang:
En un mot, je le veux.
DORANTE.
Vous êtes inflexible!
GÉRONTE.
Fais ce que je te dis.
DORANTE.
Mais s'il est impossible[392]?590
GÉRONTE.
Impossible! et comment?
DORANTE.
Souffrez qu'aux yeux de tous
Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux.
Je suis....
GÉRONTE.
Quoi?
DORANTE.
Dans Poitiers....
GÉRONTE.
Parle donc, et te lève.
DORANTE.
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.
GÉRONTE.
Sans mon consentement?
DORANTE.
On m'a violenté:595
Vous ferez tout casser par votre autorité,
Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée
Par la fatalité la plus inopinée....
Ah! si vous le saviez[393]!
GÉRONTE.
Dis, ne me cache rien.
DORANTE.
Elle est de fort bon lieu, mon père; et pour son bien,
S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite....
GÉRONTE.
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite.
Elle se nomme?
DORANTE.
Orphise; et son père, Armédon.
GÉRONTE.
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom.
Mais poursuis.
DORANTE.
Je la vis presque à mon arrivée.605
Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée,
Tant elle avoit d'appas, et tant son œil vainqueur
Par une douce force assujettit mon cœur!
Je cherchai donc chez elle à faire connoissance;
Et les soins obligeants de ma persévérance610
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant.
J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes;
Et j'étendis si loin mes petites conquêtes,
Qu'en son quartier souvent je me coulois sans bruit,615
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venois de monter dans sa chambre
(Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre;
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
Ce soir même son père en ville avoit soupé;620
Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle
Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art!)
Elle se jette au cou[394] de ce pauvre vieillard,
Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue:625
Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue;
Lui propose un parti qu'on lui venoit d'offrir.
Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir!
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Que sans m'inquiéter elle plut à son père.630
Ce discours ennuyeux enfin se termina;
Le bonhomme partoit quand ma montre sonna[395];
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée:
«Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée?
—Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer,635
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
N'ayant point d'horlogiers[396] au lieu de sa demeure:
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.
—Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin.»
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin:640
Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce,
Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse,
Fait marcher le déclin: le feu prend, le coup part;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre; et moi, je la crus morte.645
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;
Il appelle au secours, il crie à l'assassin:
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisois passage,650
Quand un autre malheur de nouveau me perdit;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule, et rentre: alors Orphise,
De sa frayeur première aucunement remise,
Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi,655
Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi.
Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles:
Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,
Nous croyons gagner tout à différer un peu[397].660
Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille,
D'une chambre voisine on perce la muraille:
Alors me voyant pris, il fallut composer.
(Ici[398] Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce,
avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE.
C'est-à-dire en françois qu'il fallut l'épouser?
DORANTE.
Les siens m'avoient trouvé de nuit seul avec elle,665
Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,
Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit;
A ne le faire pas ma tête en répondoit;
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
A mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes:
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur[399],
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace,
Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place.
Choisissez maintenant de me voir ou mourir,675
Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.
GÉRONTE.
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
Et trouve en ton malheur de telles circonstances,
Que mon amour t'excuse; et mon esprit touché
Te blâme seulement de l'avoir trop caché.680
DORANTE.
Le peu de bien qu'elle a me faisoit vous le taire.
GÉRONTE.
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père.
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu:
Je vais me dégager du père de Clarice.685