D. ALVAR.
Princesses, admirez l'orgueil d'un prisonnier, 1695
Qu'en faveur de son fils on veut calomnier.
Ce malheureux pêcheur, par promesse ni crainte,
Ne sauroit se résoudre à souffrir une feinte.
J'ai voulu lui parler, et n'en fais que sortir;
J'ai tâché, mais en vain, de lui faire sentir 1700
Combien mal à propos sa présence importune
D'un fils si généreux renverse la fortune,
Et qu'il le perd d'honneur, à moins que d'avouer
Que c'est un lâche tour qu'on le force à jouer;
J'ai même à ces raisons ajouté la menace: 1705
Bien ne peut l'ébranler, Sanche est toujours sa race,
Et quant à ce qu'il perd de fortune et d'honneur,
Il dit qu'il a de quoi le faire grand seigneur [817],
Et que plus de cent fois il a su de sa femme
(Voyez qu'il est crédule et simple au fond de l'âme) 1710
Que voyant ce présent, qu'en mes mains il a mis,
La reine d'Aragon agrandiroit son fils.
(A D. Léonor.)
Si vous le recevez avec autant de joie,
Madame, que par moi ce vieillard vous l'envoie,
Vous donnerez sans doute à cet illustre fils 1715
Un rang encor plus haut que celui de marquis.
Ce bonhomme en paroît l'âme toute comblée.
(D. Alvar présente à D. Léonor un petit écrin, qui s'ouvre sans clef, au moyen d'un ressort secret.)
D. ISABELLE.
Madame, à cet aspect vous paraissez troublée.
J'ai bien sujet de l'être en recevant ce don,
Madame: j'en saurai si mon fils vit ou non [818]; 1720
Et c'est où le feu Roi, déguisant sa naissance,
D'un sort si précieux mit la reconnoissance.
Disons ce qu'il enferme avant que de l'ouvrir.
Ah! Sanche, si par là je puis le découvrir [819],
Vous pouvez être sûr d'un entier avantage 1725
Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage;
Et qu'après ce trésor que vous m'aurez rendu,
Vous recevrez le prix qui vous en sera dû [820].
Mais à ce doux transport c'est déjà trop permettre.
Trouvons notre bonheur avant que d'en promettre. 1730
Ce présent donc enferme un tissu de cheveux
Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux,
Son portrait et le mien, deux pierres les plus rares
Que forme le soleil sous les climats barbares,
Et pour un témoignage encore plus certain, 1735
Un billet que lui-même écrivit de sa main.
UN GARDE.
Madame, don Raymond vous demande audience.
D. LÉONOR.
Qu'il entre. Pardonnez à mon impatience,
Si l'ardeur de le voir et de l'entretenir
Avant votre congé l'ose faire venir. 1740
D. ISABELLE.
Vous pouvez commander dans toute la Castille,
Et je ne vous vois plus qu'avec des yeux de fille.
SCÈNE VII.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE, D. RAYMOND.
D. LÉONOR.
Laissez là, don Raymond, la mort de nos tyrans,
Et rendez seulement don Sanche à ses parents.
Vit-il? peut-il braver nos fières destinées? 1745
D. RAYMOND.
Sortant d'une prison de plus de six années,
Je l'ai cherché, Madame, où pour les mieux braver,
Par l'ordre du feu Roi je le fis élever,
Avec tant de secret, que même un second père,
Qui l'estime son fils, ignore ce mystère. 1750
Ainsi qu'en votre cour Sanche y fut son vrai nom,
Et l'on n'en retrancha que cet illustre don.
Là j'ai su qu'à seize ans son généreux courage
S'indigna des emplois de son faux parentage;
Qu'impatient déjà d'être si mal tombé, 1755
A sa fausse bassesse il s'étoit dérobé;
Que déguisant son nom et cachant sa famille,
Il avoit fait merveille aux guerres de Castille,
D'où quelque sien voisin, depuis peu de retour,
L'avoit vu plein de gloire, et fort bien en la cour [821]; 1760
Que du bruit de son nom elle étoit toute pleine,
Qu'il étoit connu même et chéri de la Reine:
Si bien que ce pêcheur, d'aise tout transporté,
Avoit couru chercher ce fils si fort vanté.
D. LÉONOR.
Don Raymond, si vos yeux pouvoient le reconnoître....
Oui, je le vois, Madame. Ah! Seigneur, ah! mon maître!
D. LOPE.
Nous l'avions bien jugé: grand prince, rendez-vous;
La vérité paroît; cédez aux vœux de tous.
D. LÉONOR.
Don Sanche, voulez-vous être seul incrédule?
CARLOS.
Je crains encor du sort un revers ridicule. 1770
Mais, Madame, voyez si le billet du Roi
Accorde à don Raymond ce qu'il vous dit de moi.
D. LÉONOR
ouvre l'écrin, et en tire un billet qu'elle lit.
Pour tromper un tyran je vous trompe vous-même,
Vous reverrez ce fils que je vous fais pleurer:
Cette erreur lui peut rendre un jour le diadème; 1775
Et je vous l'ai caché pour le mieux assurer.
Si ma feinte vers vous passe pour criminelle,
Pardonnez-moi les maux quelle vous fait souffrir,
De crainte que les soins de l'amour maternelle
Par leurs empressements le fissent découvrir. 1780
Nugne, un pauvre pêcheur, s'en croit être le père;
Sa femme en son absence accouchant d'un fils mort,
Elle reçut le vôtre, et sut si bien se taire,
Que le père et le fils en ignorent le sort.
Elle-même l'ignore; et d'un si grand échange 1785
Elle sait seulement qu'il n'est pas de son sang,
Et croit que ce présent par un miracle étrange,
Doit un jour par vos mains lui rendre son vrai rang.
A ces marques, un jour, daignez le reconnoître;
Et puisse l'Aragon, retournant sous vos lois, 1790
Apprendre ainsi que vous, de moi qui l'ai vu naître,
Que Sanche, fils de Nugne, est le sang de ses rois [822]!
D. FERNAND D'ARAGON.
Ah! mon fils, s'il en faut encore davantage,
Croyez-en vos vertus et votre grand courage.
CARLOS, à D. Léonor [823].
Ce seroit mal répondre à ce rare bonheur 1795
Que vouloir me défendre encor d'un tel honneur,
(à D. Isabelle.)
Je reprends toutefois Nugne pour mon vrai père,
Si vous ne m'ordonnez, Madame, que j'espère.
D. ISABELLE.
C'est trop peu d'espérer, quand tout vous est acquis.
Je vous avois fait tort en vous faisant marquis; 1800
Et vous n'aurez [824] pas lieu désormais de vous plaindre
De ce retardement où j'ai su vous contraindre.
Et pour moi, que le ciel destinoit pour un roi,
Digne de la Castille et digne encor de moi,
J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes 1805
Pour la rendre à don Sanche, et joindre nos couronnes.
CARLOS.
Je ne m'étonne plus de l'orgueil de mes vœux,
Qui, sans le partager, donnoient mon cœur à deux:
Dans les obscurités d'une telle aventure,
L'amour se confondoit avecque la nature. 1810
D. ELVIRE.
Le nôtre y répondoit sans faire honte au rang,
Et le mien vous payoit ce que devoit le sang.
CARLOS, à D. Elvire.
Si vous m'aimez encore, et m'honorez en frère,
Un époux de ma main pourrait-il vous déplaire?
D. ELVIRE.
Si don Alvar de Lune est cet illustre époux, 1815
Il vaut bien à mes yeux tout ce qui n'est point vous.
Il honoroit [825] en moi la vertu toute nue.
(A D. Manrique et à D. Lope.)
Et vous, qui dédaigniez ma naissance inconnue,
Comtes, et les premiers en cet événement
Jugiez en ma faveur si véritablement, 1820
Votre dédain fut juste autant que son estime:
C'est la même vertu sous une autre maxime.
D. RAYMOND, à D. Isabelle.
Souffrez qu'à l'Aragon il daigne se montrer.
Nos députés, Madame, impatients d'entrer....
D. ISABELLE.
Il vaut mieux leur donner audience publique, 1825
Afin qu'aux yeux de tous ce miracle s'explique.
Allons; et cependant qu'on mette en liberté
Celui par qui tant d'heur nous vient d'être apporté;
Et qu'on l'amène ici, plus heureux qu'il ne pense,
Recevoir de ses soins la digne récompense. 1830
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.