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Œuvres de P. Corneille, Tome 05 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Chapter 71: SCÈNE V.
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About This Book

A classical French tragedy that follows a devout young woman who resists demands to abandon her faith and is ultimately subjected to humiliation and martyrdom. The drama stages moral and religious conflict through concentrated scenes of misunderstanding, coercion, and public judgment, emphasizing firm piety and inner resolve. Composed in verse with relatively spare stage directions, the piece probes the limits of theatrical treatment of sacred subjects and elicited contemporary debate over its portrayal of virtue, suffering, and authority.

PHOCAS.

Et toi, n'espère pas désormais me fléchir.

Je tiens Héraclius, et n'ai plus rien à craindre,

Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre, 1000

Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil,

Et j'abattrai d'un coup sa tête et ton orgueil.

Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes:

Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes.

PULCHÉRIE.

Moi, pleurer! moi, gémir, tyran! J'aurois pleuré 1005

Si quelques lâchetés l'avoient déshonoré,

S'il n'eût pas emporté sa gloire toute entière,

S'il m'avoit fait rougir par la moindre prière,

Si quelque infâme espoir qu'on lui dût pardonner

Eût mérité la mort que tu lui vas donner. 1010

Sa vertu jusqu'au bout ne s'est point démentie [350]:

Il n'a point pris le ciel ni le sort à partie,

Point querellé le bras qui fait ces lâches coups,

Point daigné contre lui perdre un juste courroux.

Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître,

De tous deux, de soi-même il s'est montré le maître;

Et dans cette surprise il a bien su courir

A la nécessité qu'il voyoit de mourir.

Je goûtois cette joie en un sort si contraire.

Je l'aimai comme amant, je l'aime comme frère; 1020

Et dans ce grand revers je l'ai vu hautement

Digne d'être mon frère, et d'être mon amant.

PHOCAS.

Explique, explique mieux le fond de ta pensée;

Et sans plus te parer d'une vertu forcée,

Pour apaiser le père, offre le cœur au fils, 1025

Et tâche à racheter ce cher frère à ce prix.

PULCHÉRIE.

Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses

Mon âme ose descendre à de telles bassesses?

Prends mon sang pour le sien; mais s'il y faut mon cœur.

Périsse Héraclius avec sa triste sœur! 1030

PHOCAS.

Eh bien! il va périr; ta haine en est complice.

PULCHÉRIE.

Et je verrai du ciel bientôt choir ton supplice.

Dieu, pour le réserver à ses puissantes mains,

Fait avorter exprès tous les moyens humains;

Il veut frapper le coup sans notre ministère. 1035

Si l'on t'a bien donné Léonce pour mon frère,

Les quatre autres peut-être à tes yeux abusés,

Ont été comme lui des Césars supposés.

L'État, qui dans leur mort voyoit trop sa ruine,

Avoit des généreux autres que Léontine; 1040

Ils trompoient d'un barbare aisément la fureur,

Qui n'avoient jamais vu la cour ni l'Empereur.

Crains, tyran, crains encor: tous les quatre peut-être

L'un après l'autre enfin se vont faire paroître;

Et malgré tous tes soins, malgré tout ton effort, 1045

Tu ne les connoîtras qu'en recevant la mort.

Moi-même, à leur défaut, je serai la conquête

De quiconque à mes pieds apportera ta tête [351];

L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer

Sera digne de moi s'il peut t'assassiner. 1050

Va perdre Héraclius, et quitte la pensée

Que je me pare ici d'une vertu forcée;

Et sans m'importuner de répondre à tes vœux,

Si tu prétends régner, défais-toi de tous deux [352].

SCÈNE IV.

PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS.

PHOCAS.

J'écoute avec plaisir ces menaces frivoles; 1055

Je ris d'un désespoir qui n'a que des paroles;

Et de quelque façon qu'elle m'ose outrager,

Le sang d'Héraclius m'en doit assez venger.

Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine;

Vous, dont je vois l'amour quand je craignois la haine;

Vous, qui m'avez livré mon secret ennemi,

Ne soyez point vers moi fidèles à demi:

Résolvez avec moi des moyens de sa perte:

La ferons-nous secrète, ou bien à force ouverte?

Prendrons-nous le plus sûr, ou le plus glorieux? 1065

EXUPÈRE.

Seigneur, n'en doutez point, le plus sûr vaut le mieux;

Mais le plus sûr pour vous est que sa mort éclate,

De peur qu'en l'ignorant le peuple ne se flatte,

N'attende encor ce prince, et n'ait quelque raison

De courir en aveugle à qui prendra son nom. 1070

PHOCAS.

Donc, pour ôter tout doute à cette populace,

Nous envoirons sa tête au milieu de la place,

EXUPÈRE.

Mais si vous la coupez dedans votre palais,

Ces obstinés mutins ne le croiront jamais;

Et sans que pas un d'eux à son erreur renonce, 1075

Ils diront qu'on impute un faux nom à Léonce,

Qu'on en fait un fantôme afin de les tromper,

Prêts à suivre toujours qui voudra l'usurper.

PHOCAS.

Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.

EXUPÈRE.

Ils le tiendront pour faux, et pour un artifice. 1080

Seigneur, après vingt ans vous espérez en vain

Que ce peuple ait des yeux pour connoître sa main.

Si vous voulez calmer toute cette tempête,

Il faut en pleine place abattre cette tête.

Et qu'il die [353], en mourant, à ce peuple confus: 1085

«Peuple, n'en doute point, je suis Héraclius.»

PHOCAS.

Il le faut, je l'avoue; et déjà je destine [354]

A ce même échafaud l'infâme Léontine.

Mais si ces insolents l'arrachent de nos mains?

EXUPÈRE.

Qui l'osera, Seigneur?

PHOCAS.

Ce peuple que je crains [355]. 1090

EXUPÈRE.

Ah! souvenez-vous mieux des désordres qu'enfante

Dans un peuple sans chef la première épouvante.

Le seul bruit de ce prince au palais arrêté

Dispersera soudain chacun de son côté;

Les plus audacieux craindront votre justice, 1095

Et le reste en tremblant ira voir son supplice.

Mais ne leur donnez pas, tardant trop à punir,

Le temps de se remettre et de se réunir:

Envoyez des soldats à chaque coin des rues;

Saisissez l'Hippodrome avec ses avenues; 1100

Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort.

Pour nous, qu'un tel indice intéresse à sa mort,

De peur que d'autres mains ne se laissent séduire,

Jusques à l'échafaud laissez-nous le conduire [356].

Nous aurons trop d'amis pour en venir à bout; 1105

J'en réponds sur ma tête, et j'aurai l'œil à tout.

PHOCAS.

C'en est trop, Exupère: allez, je m'abandonne

Aux fidèles conseils que votre ardeur me donne.

C'est l'unique moyen de dompter nos mutins,

Et d'éteindre à jamais ces troubles intestins. 1110

Je vais, sans différer, pour cette grande affaire

Donner à tous mes chefs un ordre nécessaire.

Vous, pour répondre aux soins que vous m'avez promis,

Allez de votre part assembler vos amis,

Et croyez qu'après moi, jusqu'à ce que j'expire, 1115

Ils seront, eux et vous, les maîtres de l'empire.

SCÈNE V.

EXUPÈRE, AMYNTAS.

EXUPÈRE.

Nous sommes en faveur; ami, tout est à nous:

L'heur de notre destin va faire des jaloux.

AMYNTAS.

Quelque allégresse ici que vous fassiez paroître,

Trouvez-vous doux les noms de perfide et de traître?

EXUPÈRE.

Je sais qu'aux généreux ils doivent faire horreur:

Ils m'ont frappé l'oreille, ils m'ont blessé le cœur;

Mais bientôt par l'effet que nous devons attendre,

Nous serons en état de ne les plus entendre.

Allons: pour un moment qu'il faut les endurer [357], 1125

Ne fuyons pas les biens qu'ils nous font espérer.

FIN DU TROISIÈME ACTE.