WeRead Powered by ReaderPub
Œuvres de P. Corneille, Tome 07 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Chapter 149: SCÈNE V.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A classical tragedy in verse that explores the collision of public duty and private desire. Set in an ancient court, it interweaves political rivalry and marriage negotiations as rulers, military leaders, and their families confront competing claims of honor, ambition, and affection. Scenes move between counsel, persuasion, and intimate conversation, revealing shifting loyalties and moral dilemmas. The dramatic structure escalates tensions and forces decisive choices, with consequences that emphasize the burdens and human costs of power.

L'AMOUR.

Votre péril, Psyché, dissipe ma colère,

Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé;

Et bien qu'au dernier point vous m'ayez su déplaire,

Je ne me suis intéressé

Que contre celle de ma mère. 1835

J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs,

Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs.

Tournez les yeux vers moi, je suis encor le même.

Quoi? je dis et redis tout haut que je vous aime,

Et vous ne dites point, Psyché, que vous m'aimez! 1840

Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés,

Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie?

O mort! devois-tu prendre un dard si criminel,

Et sans aucun respect pour mon être éternel,

Attenter à ma propre vie? 1845

Combien de fois, ingrate déité,

Ai-je grossi ton noir empire

Par les mépris et par la cruauté

D'une orgueilleuse ou farouche beauté!

Combien même, s'il le faut dire,1850

T'ai-je immolé de fidèles amants

A force de ravissements!

Va, je ne blesserai plus d'âmes,

Je ne percerai plus de cœurs,

Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs 1855

Qui nourrissent du ciel les immortelles flammes,

Et n'en lancerai plus que pour faire à tes yeux

Autant d'amants, autant de dieux.

Et vous, impitoyable mère,

Qui la forcez à m'arracher 1860

Tout ce que j'avois de plus cher,

Craignez, à votre tour, l'effet de ma colère.

Vous me voulez faire la loi,

Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi!

Vous qui portez un cœur sensible comme un autre, 1865

Vous enviez au mien les délices du vôtre!

Mais dans ce même cœur j'enfoncerai des coups

Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux;

Je vous accablerai de honteuses surprises,

Et choisirai partout à vos vœux les plus doux1870

Des Adonis et des Anchises

Qui n'auront que haine pour vous.

SCÈNE V.

VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ évanouie.

VÉNUS.

La menace est respectueuse;

Et d'un enfant qui fait le révolté

La colère présomptueuse.... 1875

L'AMOUR.

Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop été;

Et ma colère est juste autant qu'impétueuse.

VÉNUS.

L'impétuosité s'en devroit retenir,

Et vous pourriez vous souvenir

Que vous me devez la naissance. 1880

L'AMOUR.

Et vous pourriez n'oublier pas

Que vous avez un cœur et des appas

Qui relèvent de ma puissance;

Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien;

Que sans mes traits elle n'est rien; 1885

Et que si les cœurs les plus braves

En triomphe par vous se sont laissé traîner [348],

Vous n'avez jamais fait d'esclaves

Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner.

Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance 1890

Qui tyrannisent mes desirs;

Et si vous ne voulez perdre mille soupirs,

Songez, en me voyant, à la reconnoissance,

Vous qui tenez de ma puissance

Et votre gloire et vos plaisirs. 1895

VÉNUS.

Comment l'avez-vous défendue,

Cette gloire dont vous parlez?

Comment me l'avez-vous rendue?

Et quand vous avez vu mes autels désolés,

Mes temples violés, 1900

Mes honneurs ravalés,

Si vous avez pris part à tant d'ignominie,

Comment en a-t-on vu punie

Psyché qui me les a volés?

Je vous ai commandé de la rendre charmée 1905

Du plus vil de tous les mortels,

Qui ne daignât répondre à son âme enflammée

Que par des rebuts éternels,

Par les mépris les plus cruels;

Et vous-même l'avez aimée! 1910

Vous avez contre moi séduit des immortels:

C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphirs l'ont cachée;

Qu'Apollon même, suborné

Par un oracle adroitement tourné,

Me l'avoit si bien arrachée, 1915

Que si sa curiosité,

Par une aveugle défiance,

Ne l'eût rendue à ma vengeance,

Elle échappoit à mon cœur irrité.

Voyez l'état où votre amour l'a mise, 1920

Votre Psyché: son âme va partir;

Voyez; et si la vôtre en est encore éprise,

Recevez son dernier soupir.

Menacez, bravez-moi, cependant qu'elle expire:

Tant d'insolence vous sied bien!1925

Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire,

Moi qui sans vos traits ne puis rien!

L'AMOUR.

Vous ne pouvez que trop, déesse impitoyable:

Le Destin l'abandonne à tout votre courroux;

Mais soyez moins inexorable 1930

Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux.

Ce doit vous être un spectacle assez doux

De voir d'un œil Psyché mourante,

Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante,

Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. 1935

Rendez-moi ma Psyché, rendez-lui tous ses charmes;

Rendez-la, Déesse, à mes larmes;

Rendez à mon amour, rendez à ma douleur

Le charme de mes yeux et le choix de mon cœur.

VÉNUS.

Quelque amour que Psyché vous donne, 1940

De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin:

Si le Destin me l'abandonne,

Je l'abandonne à son destin.

Ne m'importunez plus; et dans cette infortune,

Laissez-la sans Vénus triompher ou périr. 1945

L'AMOUR.

Hélas! si je vous importune,

Je ne le ferois pas si je pouvois mourir.

VÉNUS.

Cette douleur n'est pas commune,

Qui force un immortel à souhaiter la mort.

L'AMOUR.

Voyez par son excès si mon amour est fort.1950

Ne lui ferez-vous grâce aucune?

VÉNUS.

Je vous l'avoue, il me touche le cœur,

Votre amour: il désarme, il fléchit ma rigueur.

Votre Psyché reverra la lumière.

L'AMOUR.

Que je vous vais partout faire donner d'encens!1955

VÉNUS.

Oui, vous la reverrez dans sa beauté première;

Mais de vos vœux reconnoissants

Je veux la déférence entière;

Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié

Vous choisir une autre moitié. 1960

L'AMOUR.

Et moi je ne veux plus de grâce,

Je reprends toute mon audace:

Je veux Psyché, je veux sa foi;

Je veux qu'elle revive, et revive pour moi,

Et tiens indifférent que votre haine lasse 1965

En faveur d'une autre se passe.

Jupiter, qui paroît, va juger entre nous

De mes emportements et de votre courroux.

(Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paroît en l'air sur son aigle.)

SCÈNE VI.

JUPITER, VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ.

L'AMOUR.

Vous à qui seul tout est possible,

Père des Dieux, souverain des mortels, 1970

Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible,

Qui sans moi n'auroit point d'autels.

J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace,

Et perds menaces et soupirs.

Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 1975

Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face,

Et que si Psyché perd le jour,

Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour.

Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches,

J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 1980

Je laisserai languir la nature au tombeau;

Ou si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches

Avec ces pointes d'or qui me font obéir,

Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles,

Et ne décocherai sur elles 1985

Que des traits émoussés qui forcent à haïr,

Et qui ne font que des rebelles,

Des ingrates et des cruelles.

Par quelle tyrannique loi

Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes, 1990

Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes,

Si vous me défendez d'en faire une pour moi?

JUPITER.

Ma fille, sois-lui moins sévère.

Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains:

La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère;1995

Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère,

Ou [349] redoute un courroux que moi-même je crains.

Veux-tu donner le monde en proie

A la haine, au désordre, à la confusion;

Et d'un dieu d'union, 2000

D'un dieu de douceurs et de joie,

Faire un dieu d'amertume et de division?

Considère ce que nous sommes,

Et si les passions doivent nous dominer:

Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 2005

Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.

VÉNUS.

Je pardonne à ce fils rebelle.

Mais voulez-vous qu'il me soit reproché

Qu'une misérable mortelle,

L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, 2010

Sous ombre qu'elle est un peu belle,

Par un hymen dont je rougis

Souille mon alliance et le lit de mon fils?

JUPITER.

Eh bien! je la fais immortelle [350],

Afin d'y rendre tout égal.2015

VÉNUS.

Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle,

Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal.

Psyché, reprenez la lumière

Pour ne la reperdre jamais.

Jupiter a fait votre paix,2020

Et je quitte cette humeur fière

Qui s'opposoit à vos souhaits.

PSYCHÉ.

C'est donc vous, ô grande déesse,

Qui redonnez la vie à ce cœur innocent!

VÉNUS.

Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 2025

Vivez, Vénus l'ordonne; aimez, elle y consent.

PSYCHÉ, à l'Amour.

Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!

L'AMOUR, à Psyché.

Je vous possède enfin, délices de mon âme!

JUPITER.

Venez, amants, venez aux cieux

Achever un si grand et si digne hyménée. 2030

Viens-y, belle Psyché, changer de destinée;

Viens prendre place au rang des Dieux.


Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.

Les divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour.

Apollon paroît le premier, et comme dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres dieux à se réjouir.

RÉCIT D'APOLLON.

Unissons-nous, troupe immortelle:

Le dieu d'amour devient heureux amant,

Et Vénus a repris sa douceur naturelle 2035

En faveur d'un fils si charmant:

Il va goûter en paix, après un long tourment,

Une felicité qui doit être éternelle.

(Toutes les divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour.)

Célébrons ce grand jour;

Célébrons tous une fête si belle; 2040

Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle,

Qu'ils fassent retentir le céleste séjour.

Chantons, répétons tour à tour

Qu'il n'est point d'âme si cruelle

Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 2045

APOLLON continue.

Le dieu qui nous engage

A lui faire la cour

Défend qu'on soit trop sage.

Les Plaisirs ont leur tour;

C'est leur plus doux usage 2050

Que de finir les soins du jour.

La nuit est le partage

Des Jeux et de l'Amour.

Ce seroit grand dommage

Qu'en ce charmant séjour 2055

On eût un cœur sauvage.

Les Plaisirs ont leur tour;

C'est leur plus doux usage

Que de finir les soins du jour.

La nuit est le partage 2060

Des Jeux et de l'Amour.

(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.)

CHANSON DES MUSES.

Gardez-vous, beautés sévères;

Les Amours font trop d'affaires;

Craignez toujours de vous laisser charmer.

Quand il faut que l'on soupire, 2065

Tout le mal n'est pas de s'enflammer:

Le martyre

De le dire

Coûte plus cent fois que d'aimer.

SECOND COUPLET DES MUSES.

On ne peut aimer sans peines; 2070

Il est peu de douces chaînes:

A tout moment on se sent alarmer.

Quand il faut que l'on soupire,

Tout le mal n'est pas de s'enflammer:

Le martyre2075

De le dire

Coûte plus cent fois que d'aimer.

(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.)

RÉCIT DE BACCHUS.

Si quelquefois,

Suivant nos douces lois,

La raison se perd et s'oublie, 2080

Ce que le vin nous cause de folie

Commence et finit en un jour;

Mais quand un cœur est enivré d'amour,

Souvent c'est pour toute la vie.

(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.)

RÉCIT DE MOME.

Je cherche à médire 2085

Sur la terre et dans les cieux,

Je soumets à ma satire

Les plus grands des Dieux.

Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne:

Il est le seul que j'épargne aujourd'hui. 2090

Il n'appartient qu'à lui

De n'épargner personne.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de deux Mænades et de deux Ægipans, qui suivent Bacchus.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins, qui suivent Mome et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête.

Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.

RÉCIT DE BACCHUS.

Admirons le jus de la treille;

Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits!

Il sert aux douceurs de la paix, 2095

Et dans la guerre il fait merveille;

Mais surtout pour les amours

Le vin est d'un grand secours.

RÉCIT DE MOME.

Folâtrons, divertissons-nous,

Raillons; nous ne saurions mieux faire: 2100

La raillerie est nécessaire

Dans les jeux les plus doux,

Sans la douceur que l'on goûte à médire,

On trouve peu de plaisirs sans ennui:

Rien n'est si plaisant que de rire, 2105

Quand on rit aux dépens d'autrui.

Plaisantons, ne pardonnons rien,

Rions, rien n'est plus à la mode:

On court péril d'être incommode

En disant trop de bien. 2110

Sans la douceur que l'on goûte à médire,

On trouve peu de plaisirs sans ennui:

Rien n'est si plaisant que de rire,

Quand on rit aux dépens d'autrui.

(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir, en prenant part aux divertissements.)

RÉCIT DE MARS.

Laissons en paix toute la terre, 2115

Cherchons de doux amusements;

Parmi les jeux les plus charmants

Mêlons l'image de la guerre.

ENTRÉE DE BALLET.

Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.

Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.

DERNIER CHŒUR.

Chantons les plaisirs charmants

Des heureux amants.2120

Que tout le ciel s'empresse

A leur faire sa cour.

Célébrons ce beau jour

Par mille doux chants d'allégresse;

Célébrons ce beau jour 2125

Par mille doux chants d'amour.

(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts; et ce dernier couplet se chantoit ainsi:)

Chantons les plaisirs charmants

Des heureux amants.

Répondez-nous, trompettes,

Timbales et tambours; 2130

Accordez-vous toujours

Avec le doux son des musettes;

Accordez-vous toujours

Avec le doux chant des amours.

FIN DE PSYCHÉ.