L'AMOUR.
Votre péril, Psyché, dissipe ma colère,
Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé;
Et bien qu'au dernier point vous m'ayez su déplaire,
Je ne me suis intéressé
Que contre celle de ma mère. 1835
J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs,
Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs.
Tournez les yeux vers moi, je suis encor le même.
Quoi? je dis et redis tout haut que je vous aime,
Et vous ne dites point, Psyché, que vous m'aimez! 1840
Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés,
Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie?
O mort! devois-tu prendre un dard si criminel,
Et sans aucun respect pour mon être éternel,
Attenter à ma propre vie? 1845
Combien de fois, ingrate déité,
Ai-je grossi ton noir empire
Par les mépris et par la cruauté
D'une orgueilleuse ou farouche beauté!
Combien même, s'il le faut dire,1850
T'ai-je immolé de fidèles amants
A force de ravissements!
Va, je ne blesserai plus d'âmes,
Je ne percerai plus de cœurs,
Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs 1855
Qui nourrissent du ciel les immortelles flammes,
Et n'en lancerai plus que pour faire à tes yeux
Autant d'amants, autant de dieux.
Et vous, impitoyable mère,
Qui la forcez à m'arracher 1860
Tout ce que j'avois de plus cher,
Craignez, à votre tour, l'effet de ma colère.
Vous me voulez faire la loi,
Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi!
Vous qui portez un cœur sensible comme un autre, 1865
Vous enviez au mien les délices du vôtre!
Mais dans ce même cœur j'enfoncerai des coups
Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux;
Je vous accablerai de honteuses surprises,
Et choisirai partout à vos vœux les plus doux1870
Des Adonis et des Anchises
Qui n'auront que haine pour vous.
SCÈNE V.
VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ évanouie.
VÉNUS.
La menace est respectueuse;
Et d'un enfant qui fait le révolté
La colère présomptueuse.... 1875
L'AMOUR.
VÉNUS.
L'impétuosité s'en devroit retenir,
Et vous pourriez vous souvenir
Que vous me devez la naissance. 1880
L'AMOUR.
Et vous pourriez n'oublier pas
Que vous avez un cœur et des appas
Qui relèvent de ma puissance;
Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien;
Que sans mes traits elle n'est rien; 1885
Et que si les cœurs les plus braves
En triomphe par vous se sont laissé traîner [348],
Vous n'avez jamais fait d'esclaves
Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner.
Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance 1890
Qui tyrannisent mes desirs;
Et si vous ne voulez perdre mille soupirs,
Songez, en me voyant, à la reconnoissance,
Vous qui tenez de ma puissance
Et votre gloire et vos plaisirs. 1895
VÉNUS.
Comment l'avez-vous défendue,
Cette gloire dont vous parlez?
Comment me l'avez-vous rendue?
Et quand vous avez vu mes autels désolés,
Mes temples violés, 1900
Mes honneurs ravalés,
Si vous avez pris part à tant d'ignominie,
Comment en a-t-on vu punie
Psyché qui me les a volés?
Je vous ai commandé de la rendre charmée 1905
Du plus vil de tous les mortels,
Qui ne daignât répondre à son âme enflammée
Que par des rebuts éternels,
Par les mépris les plus cruels;
Et vous-même l'avez aimée! 1910
Vous avez contre moi séduit des immortels:
C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphirs l'ont cachée;
Qu'Apollon même, suborné
Par un oracle adroitement tourné,
Me l'avoit si bien arrachée, 1915
Que si sa curiosité,
Par une aveugle défiance,
Ne l'eût rendue à ma vengeance,
Elle échappoit à mon cœur irrité.
Voyez l'état où votre amour l'a mise, 1920
Votre Psyché: son âme va partir;
Voyez; et si la vôtre en est encore éprise,
Recevez son dernier soupir.
Menacez, bravez-moi, cependant qu'elle expire:
Tant d'insolence vous sied bien!1925
Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire,
Moi qui sans vos traits ne puis rien!
L'AMOUR.
Vous ne pouvez que trop, déesse impitoyable:
Le Destin l'abandonne à tout votre courroux;
Mais soyez moins inexorable 1930
Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux.
Ce doit vous être un spectacle assez doux
De voir d'un œil Psyché mourante,
Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante,
Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. 1935
Rendez-moi ma Psyché, rendez-lui tous ses charmes;
Rendez-la, Déesse, à mes larmes;
Rendez à mon amour, rendez à ma douleur
Le charme de mes yeux et le choix de mon cœur.
VÉNUS.
Quelque amour que Psyché vous donne, 1940
De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin:
Si le Destin me l'abandonne,
Je l'abandonne à son destin.
Ne m'importunez plus; et dans cette infortune,
Laissez-la sans Vénus triompher ou périr. 1945
L'AMOUR.
Hélas! si je vous importune,
Je ne le ferois pas si je pouvois mourir.
VÉNUS.
Cette douleur n'est pas commune,
Qui force un immortel à souhaiter la mort.
L'AMOUR.
Voyez par son excès si mon amour est fort.1950
Ne lui ferez-vous grâce aucune?
VÉNUS.
Je vous l'avoue, il me touche le cœur,
Votre amour: il désarme, il fléchit ma rigueur.
Votre Psyché reverra la lumière.
L'AMOUR.
Que je vous vais partout faire donner d'encens!1955
VÉNUS.
Oui, vous la reverrez dans sa beauté première;
Mais de vos vœux reconnoissants
Je veux la déférence entière;
Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié
Vous choisir une autre moitié. 1960
L'AMOUR.
Et moi je ne veux plus de grâce,
Je reprends toute mon audace:
Je veux Psyché, je veux sa foi;
Je veux qu'elle revive, et revive pour moi,
Et tiens indifférent que votre haine lasse 1965
En faveur d'une autre se passe.
Jupiter, qui paroît, va juger entre nous
De mes emportements et de votre courroux.
(Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paroît en l'air sur son aigle.)
SCÈNE VI.
JUPITER, VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ.
L'AMOUR.
Vous à qui seul tout est possible,
Père des Dieux, souverain des mortels, 1970
Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible,
Qui sans moi n'auroit point d'autels.
J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace,
Et perds menaces et soupirs.
Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 1975
Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face,
Et que si Psyché perd le jour,
Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour.
Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches,
J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 1980
Je laisserai languir la nature au tombeau;
Ou si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches
Avec ces pointes d'or qui me font obéir,
Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles,
Et ne décocherai sur elles 1985
Que des traits émoussés qui forcent à haïr,
Et qui ne font que des rebelles,
Des ingrates et des cruelles.
Par quelle tyrannique loi
Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes, 1990
Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes,
Si vous me défendez d'en faire une pour moi?
JUPITER.
Ma fille, sois-lui moins sévère.
Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains:
La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère;1995
Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère,
Ou [349] redoute un courroux que moi-même je crains.
Veux-tu donner le monde en proie
A la haine, au désordre, à la confusion;
Et d'un dieu d'union, 2000
D'un dieu de douceurs et de joie,
Faire un dieu d'amertume et de division?
Considère ce que nous sommes,
Et si les passions doivent nous dominer:
Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 2005
Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.
VÉNUS.
Je pardonne à ce fils rebelle.
Mais voulez-vous qu'il me soit reproché
Qu'une misérable mortelle,
L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, 2010
Sous ombre qu'elle est un peu belle,
Par un hymen dont je rougis
Souille mon alliance et le lit de mon fils?
JUPITER.
Eh bien! je la fais immortelle [350],
Afin d'y rendre tout égal.2015
VÉNUS.
Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle,
Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal.
Psyché, reprenez la lumière
Pour ne la reperdre jamais.
Jupiter a fait votre paix,2020
Et je quitte cette humeur fière
Qui s'opposoit à vos souhaits.
PSYCHÉ.
C'est donc vous, ô grande déesse,
Qui redonnez la vie à ce cœur innocent!VÉNUS.
Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 2025
Vivez, Vénus l'ordonne; aimez, elle y consent.
PSYCHÉ, à l'Amour.
Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!
L'AMOUR, à Psyché.
Je vous possède enfin, délices de mon âme!
JUPITER.
Venez, amants, venez aux cieux
Achever un si grand et si digne hyménée. 2030
Viens-y, belle Psyché, changer de destinée;
Viens prendre place au rang des Dieux.
Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.
Les divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour.
Apollon paroît le premier, et comme dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres dieux à se réjouir.
RÉCIT D'APOLLON.
Unissons-nous, troupe immortelle:
Le dieu d'amour devient heureux amant,
Et Vénus a repris sa douceur naturelle 2035
En faveur d'un fils si charmant:
Il va goûter en paix, après un long tourment,
Une felicité qui doit être éternelle.
(Toutes les divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour.)
Célébrons ce grand jour;
Célébrons tous une fête si belle; 2040
Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle,
Qu'ils fassent retentir le céleste séjour.
Chantons, répétons tour à tour
Qu'il n'est point d'âme si cruelle
Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 2045
APOLLON continue.
Le dieu qui nous engage
A lui faire la cour
Défend qu'on soit trop sage.
Les Plaisirs ont leur tour;
C'est leur plus doux usage 2050
Que de finir les soins du jour.
La nuit est le partage
Des Jeux et de l'Amour.
Ce seroit grand dommage
Qu'en ce charmant séjour 2055
On eût un cœur sauvage.
Les Plaisirs ont leur tour;
C'est leur plus doux usage
Que de finir les soins du jour.
La nuit est le partage 2060
Des Jeux et de l'Amour.
(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.)
CHANSON DES MUSES.
Gardez-vous, beautés sévères;
Les Amours font trop d'affaires;
Craignez toujours de vous laisser charmer.
Quand il faut que l'on soupire, 2065
Tout le mal n'est pas de s'enflammer:
Le martyre
De le dire
Coûte plus cent fois que d'aimer.
SECOND COUPLET DES MUSES.
On ne peut aimer sans peines; 2070
Il est peu de douces chaînes:
A tout moment on se sent alarmer.
Quand il faut que l'on soupire,
Tout le mal n'est pas de s'enflammer:
Le martyre2075
De le dire
Coûte plus cent fois que d'aimer.
(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.)
RÉCIT DE BACCHUS.
Si quelquefois,
Suivant nos douces lois,
La raison se perd et s'oublie, 2080
Ce que le vin nous cause de folie
Commence et finit en un jour;
Mais quand un cœur est enivré d'amour,
Souvent c'est pour toute la vie.
(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.)
RÉCIT DE MOME.
Je cherche à médire 2085
Sur la terre et dans les cieux,
Je soumets à ma satire
Les plus grands des Dieux.
Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne:
Il est le seul que j'épargne aujourd'hui. 2090
Il n'appartient qu'à lui
De n'épargner personne.
ENTRÉE DE BALLET,
Composée de deux Mænades et de deux Ægipans, qui suivent Bacchus.
ENTRÉE DE BALLET,
Composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins, qui suivent Mome et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête.
Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.
RÉCIT DE BACCHUS.
Admirons le jus de la treille;
Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits!
Il sert aux douceurs de la paix, 2095
Et dans la guerre il fait merveille;
Mais surtout pour les amours
Le vin est d'un grand secours.
RÉCIT DE MOME.
Folâtrons, divertissons-nous,
Raillons; nous ne saurions mieux faire: 2100
La raillerie est nécessaire
Dans les jeux les plus doux,
Sans la douceur que l'on goûte à médire,
On trouve peu de plaisirs sans ennui:
Rien n'est si plaisant que de rire, 2105
Quand on rit aux dépens d'autrui.
Plaisantons, ne pardonnons rien,
Rions, rien n'est plus à la mode:
On court péril d'être incommode
En disant trop de bien. 2110
Sans la douceur que l'on goûte à médire,
On trouve peu de plaisirs sans ennui:
Rien n'est si plaisant que de rire,
Quand on rit aux dépens d'autrui.
(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir, en prenant part aux divertissements.)
RÉCIT DE MARS.
Laissons en paix toute la terre, 2115
Cherchons de doux amusements;
Parmi les jeux les plus charmants
Mêlons l'image de la guerre.
ENTRÉE DE BALLET.
Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.
DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.
Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.
DERNIER CHŒUR.
Chantons les plaisirs charmants
Des heureux amants.2120
Que tout le ciel s'empresse
A leur faire sa cour.
Célébrons ce beau jour
Par mille doux chants d'allégresse;
Célébrons ce beau jour 2125
Par mille doux chants d'amour.
(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts; et ce dernier couplet se chantoit ainsi:)
Chantons les plaisirs charmants
Des heureux amants.
Répondez-nous, trompettes,
Timbales et tambours; 2130
Accordez-vous toujours
Avec le doux son des musettes;
Accordez-vous toujours
Avec le doux chant des amours.
FIN DE PSYCHÉ.