J’ai fait la guerre aux rois; je l’aurais faite aux dieux,
sont tirés de la tragédie d’Alcyonée[374]; et pour égayer la matière, je vous apprendrai qu’après sa rupture avec madame de Longueville, il parodia ainsi ces vers:
J’ai fait la guerre aux rois; j’en ai perdu les yeux.
8º Apprenez que les favoris de Henri III étaient appelés les mignons, et non les petits-maîtres.
9º Apprenez que ce n’est que depuis 1741 que la chancellerie impériale traite les rois de majesté dans le protocole de l’empire.
10º Apprenez que Louis XIV obtint un désaveu formel de l’action de l’ambassadeur Vatteville, lorsqu’il força d’abord le roi Philippe IV à le rappeler.
11º Apprenez que la méthode du maréchal de Vauban lui appartenait tout entière, et qu’elle n’était pas, comme on vous l’a dit, d’un Hollandais qui n’avait pu être employé dans sa patrie; et souvenez-vous que quand on est assez téméraire pour attaquer la mémoire d’un homme tel que le maréchal de Vauban, il faut citer des autorités convaincantes.
12º Apprenez, que si vous gagiez, comme vous le dites, que les aides-de-camp de Louis XIV ne mangeaient pas à sa table, vous perdriez. Ils y mangeaient comme ceux de Louis XV, titrés ou non titrés. Les gentilshommes ordinaires de sa chambre y mangeaient aussi quand ils avaient fait les fonctions d’aides-de-camp. M. du Libois fut le dernier qui eut cet honneur, etc. M. de Larrey, auteur de l’Histoire de Louis XIV, était conseiller aulique du roi de Prusse, et n’était pas gentilhomme de la chambre de Louis XIV, comme vous le dites, et ne pouvait l’être étant calviniste.
13º Apprenez que cette criminelle remarque, «qu’un roi absolu qui veut le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette chimère,» est aussi punissable que fausse. Vous avez l’insolence, vous jeune barbouilleur de papier, d’outrager Louis XIV et Louis XV! Je détourne les yeux de votre crime, pour dire à cette occasion qu’un roi absolu, quand il n’est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur et la prospérité de son état, parcequ’elle est la sienne propre, parceque tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se tromper sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu’il veuille le mal de son royaume.
J’ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot despotique[375] dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui, dans son origine, n’était que l’expression du pouvoir très faible et très limité d’un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd’hui un pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer, parmi les formes des gouvernements ordinaires, ce gouvernement despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l’exercent. On s’était contenté auparavant de reconnaître deux espèces de gouvernements, et de ranger les unes et les autres sous différentes divisions. On est parvenu[376] à imaginer une troisième forme d’administration naturelle à laquelle on a donné le nom d’état despotique, dans laquelle il n’y a d’autre loi, d’autre justice, que le caprice d’un seul homme. On ne s’est pas aperçu que le despotisme, dans ce sens abominable, n’est autre chose que l’abus de la monarchie, de même que dans les états libres l’anarchie est l’abus de la république. On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les lois, et qu’aucun citoyen ne possède rien en propriété dans ces vastes pays; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre homme: Nous vous donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos enfants, et sur nos vies; comme s’il n’y avait pas chez ces peuples des lois aussi sacrées, aussi réprimantes que chez nous; comme s’il était possible qu’un état subsistât sans que les particuliers fussent les maîtres de leurs biens. On a confondu exprès les abus de ces empires avec les lois de ces empires. On a pris quelques coutumes particulières au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie; et parceque la Porte donne des timariots à vie, comme nos anciens rois donnaient des fiefs à vie, parceque l’empereur ottoman fait quelquefois le partage des biens d’un bacha né esclave dans son sérail, on s’est imaginé que la loi de l’état portait qu’aucun particulier n’eût de bien en propre. On a supposé[377] que dans Constantinople le fils d’un ouvrier ou d’un marchand n’héritait pas du fruit de l’industrie de son père. On a osé prétendre[378] que le même despotisme régnait dans le vaste empire de la Chine, pays où les rois, et même les rois conquérants, sont soumis aux plus anciennes lois qu’il y ait sur la terre. Voilà comme on s’est formé un fantôme hideux pour le combattre; et en fesant la satire de ce gouvernement despotique qui n’est que le droit des brigands, on a fait celle du monarchique qui est celui des pères de famille. Je ne veux point entrer dans un détail délicat qui me mènerait trop loin; mais je dois dire que j’ai entendu par le despotisme de Louis XIV, l’usage toujours ferme et quelquefois trop grand qu’il fit de son pouvoir légitime. Si dans des occasions il a fait plier sous ce pouvoir les lois de l’état, qu’il devait respecter, la postérité le condamnera en ce point: ce n’était pas à moi de prononcer; mais je défie qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien public, que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par lui-même.
14º Apprenez que l’établissement des milices n’est point le malheur de la France, comme vous avez l’impudence de le dire; que ces milices, qui sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les dernières campagnes du maréchal de Villars, et à la rendre victorieuse dans les campagnes de Louis XV; que l’excellente méthode qu’on a prise, en 1724, concernant le maintien de ces milices, est due principalement au conseil de M. Duverney, et qu’elle a été très perfectionnée par M. le comte d’Argenson[379]. On se fait un devoir de rendre cette justice à de bons citoyens, pour se laver de l’opprobre de vous adresser la parole.
15º Apprenez qu’il est faux que tous les catholiques du Languedoc avouent que la seule cause du supplice du fameux ministre Brousson fut qu’il était hérétique. L’abbé Brueys, dans son Histoire des troubles des Cévennes[380], rapporte qu’il avait eu autrefois des intelligences avec les ennemis, et qu’il fut roué sur sa propre confession. Ces intelligences étaient très peu de chose. On usa avec lui d’une extrême rigueur; ce fut une cruauté, plus qu’une injustice. On fesait pendre les prédicants de votre communion, qui venaient prêcher malgré les édits. On rouait ceux qui avaient excité à la révolte; telle était la loi: elle était dure; mais il n’y eut rien d’arbitraire dans les jugements[381].
16º Apprenez que Louis XIV n’a jamais dit au lord Stair, ambassadeur d’Angleterre, à l’occasion du port qu’il voulait faire à Mardick: «Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.»
Vous n’êtes qu’un menteur; car ce n’est pas avec vous qu’il faut ménager les termes, quand vous dites: «Je sais de science certaine que Louis XIV tint ce discours.» J’avais dit[382] que je savais de science certaine qu’il ne le tint pas; mais voici pourquoi je m’étais exprimé ainsi. Je demande pardon à M. le président Hénault de mêler ici son nom à celui d’un homme tel que vous; mais la vérité de l’histoire exige que je le cite, et que j’atteste sa bonne foi et sa candeur. C’est lui seul qui a rapporté cette anecdote. Il a souffert la hardiesse que j’ai prise de le contredire; hardiesse d’autant plus excusable en moi, qu’on sait a quel point j’aime et j’estime son ouvrage[383] et sa personne. Il permettra encore que je révèle ce qui s’est passé entre lui et moi à ce sujet, parceque mon respect pour la vérité est égal à l’amitié que j’ai pour lui.
Je lui dis avant mon départ: «Êtes-vous bien sûr que le feu roi ait tenu à un ambassadeur d’Angleterre un discours qui me semble si peu convenable? Il aurait pu parler ainsi à un ministre des États-Généraux, parcequ’en effet il avait été le maître chez eux; mais certainement, il ne l’avait jamais été chez les Anglais. Il devait la paix à cette nation, et même une partie de ses frontières: comment donc aurait-il pu s’exprimer d’une manière si peu conforme à sa situation, et qui ne pouvait manquer de lui attirer une réponse très désagréable d’un homme tel que milord Stair, dont vous avez connu le caractère?»
«Vous avez raison, me répondit-il; M. de Torci m’a dit les mêmes choses que vous; il m’a ajouté que jamais le comte de Stair n’avait parlé au roi qu’en sa présence, et il m’a protesté n’avoir jamais entendu prononcer ces paroles à Louis XIV.—Pourquoi donc les avez-vous rapportées?» lui dis-je. Il me fit l’honneur de me répliquer qu’elles étaient imprimées avant que M. le marquis de Torci l’eût averti, et qu’il avait cité cette anecdote dans son livre sur la foi des hommes les plus considérables de la cour. Il disait vrai, et il avait pour lui des témoignages nombreux et respectables. Je lui repartis que, selon la doctrine des probabilités, le témoignage de M. de Torci, seul témoin nécessaire, joint à toutes les vraisemblances qui sont très fortes, anéantissait le rapport de tous ceux qui n’avaient pas été témoins, quelque unanime qu’il pût être, et quelque autorité que lui donnassent les noms les plus illustres. Il me semble qu’à la fin de la conversation, M. le président Hénault eut la bonté de convenir qu’à la première édition de son livre, qui sera sans doute souvent réimprimé, parcequ’il sera toujours nécessaire, il mettrait un petit correctif à cette anecdote, en la rapportant comme un ouï-dire[384]. Ce que je viens de raconter, et dont je demande encore très humblement pardon à M. le président Hénault, doit moins servir à fortifier le pyrrhonisme de l’histoire qu’à faire voir avec quel scrupule il faut peser les autorités et balancer les raisons. Ce trait apprendra aux lecteurs quels soins j’ai pris de m’instruire; et peut-être regrettera-t-on que je ne puisse plus être à la source des lumières que j’aurais fidèlement répandues.
17º Apprenez combien il est indécent et révoltant de dire à propos du comte de Plelo «qu’il ne mourut au lit d’honneur que parcequ’il s’ennuyait à périr à Copenhague, et qu’il était estimé des savants danois, parcequ’ils sont fort ignorants.» Jugez ce que vous devez attendre de pareilles remarques qui insultent follement les vivants et les morts. Vous dites que le roi Casimir était un sot, ainsi que tous les Polonais. Quel asile vous restera-t-il sur la terre?
18º Apprenez combien il est ridicule d’avancer que jamais Louis XIV n’eut une cour plus nombreuse que lorsque obligé de quitter sa capitale, il était prêt d’être livré au grand Condé à la journée de Blenau.
19º Apprenez que le grade militaire est toujours à l’armée au-dessus de la naissance, et que le premier grade donne à la cour cette prérogative. Fabert, maréchal de France, passait partout, sans contredit, devant les Montmorenci et les Châtillon, lieutenants-généraux.
20º Apprenez à connaître l’Allemagne. Distinguez le conseil de ce qu’on appelle les légistes. Sachez que, surtout dans les états du roi de Prusse, les magistrats sont bien loin de disputer quelque chose aux officiers.
21º Apprenez que jamais Louis XIV n’a dit au parlement de Paris que Louis XIII n’aimait pas les huguenots, et les craignait; et que pour lui il ne les craignait ni ne les aimait. Ce monarque n’allait point au parlement pour faire des antithèses, et il n’a jamais tenu de lit de justice à l’occasion des prétendus réformés.
22º Apprenez que vous vous trompez autant sur ce que Louis XIV dit au parlement de Paris, que sur ce qu’il n’y dit pas. Le discours qu’il y prononça en 1654, que je rapporte, et que vous niez, est mot pour mot dans un extrait d’un journal du parlement que j’ai vu. Plusieurs mémoires du temps citent exactement les mêmes paroles. Quand je dis que vous vous trompez, je n’entends pas que vous vous méprenez, que vous avez mal lu, mal retenu, ce qui pourrait arriver à tout critique; j’entends que vous n’avez rien lu, et que vous barbouillez au hasard des notes qui n’ont d’autre fondement que l’envie de mettre au bas des pages de mon livre, mal contrefait, des faussetés dont votre témérité seule est capable.
23º Apprenez qu’il est faux, qu’il est impossible que le conseil de Louis XIII ait sollicité le cardinal Duperron de s’opposer, comme vous osez l’avancer, à cette fameuse proposition du tiers-état: «qu’aucune puissance spirituelle ne peut priver les rois de leur puissance sacrée, qu’ils ne tiennent que de Dieu seul, etc.»
Quoi! vous avez le front de représenter le conseil d’un roi de France comme une troupe d’imbéciles et de perfides qui sollicitent le clergé d’enseigner qu’on peut déposer et tuer ses maîtres! Si le malheur des temps et l’esprit de discorde avaient jamais pu porter le conseil d’un roi à une si lâche fureur, il faudrait avoir des preuves plus claires que le jour pour tirer de l’obscurité une anecdote aussi infâme. Mais quelle preuve en pouvez-vous avoir, vous, audacieux ignorant, qui n’avez jamais rien lu, et qui écrivez de caprice ce que vous dicte votre démence? Vous avez peut-être entendu dire confusément que le conseil du roi se mêla, comme il le devait, de cette célèbre querelle entre le clergé et le tiers-état dans les états de 1614. Il ne sera pas inutile de dire ici que, le 5 de janvier 1615, la chambre du clergé fit enfin signifier à la chambre du tiers-état l’article qu’elle dressa suivant la quinzième session du concile de Constance, qui condamne comme abominable et hérétique l’opinion «qu’il est permis d’attenter à la personne sacrée des rois;» mais elle ne se relâcha point sur l’article de la déposition; et le cardinal Duperron maintint toujours «qu’il n’était pas sûr et indubitable qu’un roi ne pût pas être déposé par l’Église.»
Le parlement, qui dans tous les temps a maintenu le droit de la couronne contre les entreprises ecclésiastiques, avait pris ce temps pour donner un arrêt, le 2 janvier, conforme à cent arrêts précédents, par lesquels «nulle puissance n’a droit ni pouvoir de dispenser les sujets du serment de fidélité.» La chambre du clergé demanda la cassation de cet arrêt, sous prétexte qu’il était rendu pendant la tenue des états, et que le parlement n’avait pas droit de se mêler de la législation tandis que les législateurs étaient assemblés. Ce nouvel incident échauffa les esprits. On assembla le conseil du roi le 6 janvier; et le prince de Condé, chef du conseil, après avoir opiné sévèrement contre le cardinal Duperron, et après avoir donné les plus grands éloges à la fidélité et au zèle du parlement, conclut pourtant, pour le bien de la paix, à interdire sur ce point toute dispute au clergé et au tiers-état, et à défendre au parlement de publier son arrêt, pour conserver, disait-il, la supériorité des états sur le parlement. Voilà toute la part que le conseil suprême de Louis XIII eut dans cette affaire importante. Voilà comment, selon le critique La Beaumelle, ce conseil sollicita le clergé de déclarer qu’il est permis de déposer et de tuer les rois. L’auteur du Siècle de Louis XIV était et devait être informé de toutes ces particularités: il ne les a pas rapportées dans le tableau raccourci qu’il a fait de tant d’événements; et il a dû d’autant moins en faire mention, que cette scène se passa près de trente années avant les temps qui sont l’objet de son travail. Un auteur doit toujours en savoir beaucoup plus que son livre, sans quoi il serait incapable de le faire: un critique doit en savoir plus encore que l’auteur, sans quoi il est incapable de bien critiquer.
24º Apprenez qu’il est faux qu’un officier se soit percé de son épée en présence de Louis XIV, après avoir été outragé par une raillerie sanglante de ce monarque. Vous voulez flétrir en vain sa mémoire par un conte qui n’est pas même accrédité dans la populace, et qui ne se trouve dans aucun auteur connu des honnêtes gens.
25º Apprenez que beaucoup d’historiens ont prétendu que la reine Anne était d’intelligence avec son frère, quand ce frère, en 1708, tenta de faire une descente en Écosse; que Reboulet est de cette opinion: que lui et ses garants se trompent; et que, pour oser être critique, il faut savoir ce que les historiens ont rapporté, et ce qu’ils ont mal rapporté.
26º Apprenez que l’électeur palatin était à Manheim, quand M. de Turenne saccageait Heidelberg et son pays.
27º Apprenez que le chevalier de Lorraine était à Paris, et non à Rome, quand madame de Coëtquen lui révéla le secret de l’état, qu’elle avait arraché à M. de Turenne; que ce grand homme ayant eu le courage d’avouer sa faiblesse, la perfidie de madame de Coëtquen étant éclaircie, la division ayant troublé la maison de Monsieur, le chevalier ayant été enfermé à Pierre-Encise, il eut ensuite permission d’aller à Rome.
28º Apprenez que c’est le comble de l’impertinence de dire que «toutes les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de commerce;» qu’il n’y a eu que celle de l’Angleterre avec l’Espagne, en 1739, qui ait eu le commerce pour objet; que jamais la France n’en a eu jusqu’ici aucune de cette nature; que les guerres pour les successions de l’Espagne et de l’Autriche étaient d’un genre un peu supérieur.
29º Apprenez que jamais ce Cavalier, chef des fanatiques, n’obtint l’exercice de la religion calviniste dans le Languedoc[385]. C’eût été obtenir le rétablissement de l’édit de Nantes. Il n’eut cette permission que pour les régiments qu’il voulut lever.
30º Apprenez, si vous pouvez, quel est l’excès ridicule d’un jeune ignorant qui dit d’un ton de maître: «Le maréchal de Villars ne prédit point la perte de la bataille d’Hochstedt; il a dit seulement les raisons pour lesquelles elle fut perdue.» Il semble, à vous entendre parler, que vous ayez entretenu ce général. Sachez que cette lettre, écrite par lui à M. de Maisons son beau-frère, sur la seule nouvelle de la position de l’armée française à Hochstedt, est une chose connue dans sa famille. Un laquais de cette maison, qui aurait entendu ses maîtres parler de cette anecdote, serait cent fois plus croyable que vous. Il vous sied bien à vous, moins instruit et moins accrédité que ce laquais, de parler avec cette confiance d’un général dont vous n’avez jamais pu approcher! il vous sied bien de l’appeler le plus vain des hommes[386], et de lui reprocher ses richesses!
31º Apprenez que ceux qui vous ont dit que les filles héritent de la Navarre, et que c’est pour cela que Madame royale a eu le pas sur Mesdames de France, vous ont dit trois sottises. Le patrimoine de la partie de la Navarre qui appartenait à Henri IV, fut réuni par lui à la couronne de France en 1607, et plus solennellement en 1620 par Louis XIII, lorsqu’il créa le parlement de Pau; par conséquent cet état est soumis à la loi salique. Aucune princesse du sang de France, qui n’est pas reine, n’a le pas sur Mesdames de France, c’est-à-dire sur les filles du roi. Ses filles gardent entre elles le rang de l’ordre de la naissance. La duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu’on appelait Madame royale, ne put jamais être en concurrence avec plusieurs filles d’un roi de France. Elle était la seconde des filles de Henri IV. La première fut femme de Philippe IV, roi d’Espagne, la troisième fut reine d’Angleterre. Il n’y eut point de Mesdames de France du temps de Louis XIII ni de Louis XIV. Vous savez aussi peu l’histoire que le cérémonial.
32º Apprenez que vous êtes aussi téméraire quand vous approuvez que quand vous critiquez. Le portrait, dites-vous, que j’ai fait des princes de Vendôme est très ressemblant. Oui, il l’est, parceque j’ai eu l’honneur de voir trois ans de suite le dernier prince de Vendôme; mais ce n’est pas à vous à le dire. C’est ainsi que pourrait s’exprimer un homme qui les aurait long-temps approchés; mais vous n’avez pas plus de droit de confirmer mon témoignage que de le nier.
33º Apprenez que c’est dans les Mémoires manuscrits du marquis de Dangeau que se trouvent ces paroles de Louis XIV sur le maréchal de Villeroi: «On se déchaîne contre lui parcequ’il est mon favori.» Ce n’est pas assez que je les aie lues dans ces Mémoires pour les rapporter; elles m’ont été confirmées par d’autres personnes, et surtout par le cardinal de Fleury. Ce n’est que sur plusieurs témoignages unanimes qu’il est permis d’écrire l’histoire. Le rapport d’un témoin considérable donne de la probabilité, le rapport de plusieurs peut faire la certitude historique, et la négation de La Beaumelle fait une impertinence.
34º Apprenez que Saint-Olon, gentilhomme ordinaire du roi, envoyé à Fez et à Gênes, n’était et ne pouvait être un secrétaire d’ambassade. Sachez qu’il n’y a point chez les ministres de France de secrétaire d’ambassade proprement dit, comme il se pratique ailleurs, mais des secrétaires d’ambassadeurs, choisis et payés par l’ambassadeur même. Sachez que le roi de France n’envoie jamais d’ambassadeur à Gênes, et que Louis XIV y fit porter ses menaces par cet officier de sa maison, comme un pareil officier y a été envoyé par Louis XV qui la protégeait. Sachez que je le suis, quoi que vous en disiez, et que je ne m’en vante pas comme vous le dites; que je regarde avec beaucoup d’indifférence tous les titres et tous les honneurs, en respectant profondément ceux qui m’en ont honoré; que je ne mets jamais aucun titre à la tête de mes ouvrages; que je ne m’annonce, que je ne me donne que pour un homme de lettres, que vous auriez dû choisir plutôt pour votre maître que pour votre ennemi. Vous avez en vain l’insolence de vouloir avilir un corps de la maison du roi de France, en disant que de mauvais historiens de Louis XIV, Racine, Larrey, et moi, étaient de ce corps. A l’égard de Racine, Louis XIV voulut l’élever à cette dignité pour récompenser un très grand mérite; et Louis XV a daigné me faire la même grace, qui est au-dessus de ma naissance, pour favoriser mes faibles efforts, et pour encourager les lettres. Cette condescendance de deux grands rois fait honneur à leur générosité, et ne peut faire aucun tort à un corps d’officiers de la couronne, aussi ancien que la monarchie.
Je pourrais vous donner autant de leçons que vous avez fait de remarques; mais je me contenterai de vous donner en général l’avis d’étudier, et de vous repentir.
SECONDE PARTIE[387].
Pour mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour rendre autant qu’on le peut les choses personnelles d’une utilité générale, on fera ici une remarque littéraire qu’on soumet au jugement de tous ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en jeune homme inconsidéré, me reproche de n’avoir pas semé assez de portraits dans mon ouvrage. J’ai toujours pensé[388] que c’est une espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les hommes publics avec lesquels on n’a pu avoir de liaison. J’ai peint le siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume III, ni le grand Condé, ni Marlborough. Il n’appartient qu’au père Maimbourg de faire des portraits recherchés et fleuris des héros que l’on n’a pas vus de près. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits dans ses Mémoires: cette liberté lui était très permise. Il avait connu tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur ame, dans leur vie particulière et publique, dans leurs amitiés et dans leur haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seulement à souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains, qu’il y en a peu d’entièrement fidèles! N’entend-on pas tous les jours porter des jugements différents d’un homme en place par la même personne, selon qu’elle est plus ou moins contente? J’eus une preuve bien forte de ce que j’avance, lorsqu’un jour à Bleinheim je suppliai madame la duchesse de Marlborough de me montrer ses Mémoires. Elle me répondit: «Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à réformer le caractère de la reine Anne; je me suis remise à l’aimer depuis que ces gens-ci gouvernent.»
Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l’esprit, du cœur, de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais que ces peintures vraies ou fausses amusent notre imagination. Le bon sens est souvent en garde contre elles.
Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints, la physionomie rude et basse, l’abord glaçant; qu’il ait joint de petites vanités au soin de faire de grandes choses: j’ai porté la vue sur ce qu’il a fait de mémorable, sur la reconnaissance que les siècles à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et sur l’air bourgeois que le roi disait qu’il avait conservé à la cour.
Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la Vie de madame de Maintenon: «Que madame de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du desir de plaire; que madame de Montespan avait le nez de France le mieux tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours.» Il peut dire que mademoiselle de Fontanges était une grande fille bien faite, que madame de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle disait: «Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez donc.» Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les dames de la cour de Louis XIV; il les a connues à Genève; et moi, comme il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui ont mal vu.
A l’égard des écrivains qui devinent, d’après leurs propres idées, celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des cœurs, bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les ames des grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs visages sur la toile: mais il n’en va pas de même. L’ame n’est qu’une suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se détruisent: les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’ame s’altèrent encore tous les jours; selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai vaut mieux que cent antithèses.
Il en est à peu près de même des harangues. Si des héros qu’on fait parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du Siècle de Louis XIV[389]. Ils furent tous deux prononcés en effet, l’un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté; mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer.
Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures.
Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du Siècle! Mais la même fureur insensée qui lui a dicté son libelle du Qu’en dira-t-on l’a porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France.
Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes[390]: «Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc.»
Voici la note de La Beaumelle: «Trait admirable et hardi, parcequ’il est écrit à Potsdam.» Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans réponse, serait en droit de conclure que le reproche fait ici à un monarque par un contemporain dans ses propres états est fondé sur la vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur d’histoire fait si impudemment d’un grand prince, est l’opposé de son caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange, et sans restriction.
Il est dit dans l’histoire du Siècle[391]: «Que les dernières paroles de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement, plus encore que par ses victoires.»
Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? «Ne prêtez point, dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule.»
En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire voudrait que le Français fût esclave[392]. Moi je voudrais que mes compatriotes fussent esclaves! je voudrais être esclave et que tous les hommes fussent libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois: c’est la seule manière de l’être.
Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire, que de faire entendre qu’un grand prince empoisonna la famille royale (page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite qu’un autre prince[393] fit assassiner Vergier; que ce fut un officier qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense? Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre? Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de l’endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse fesait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les princes, met en note: «Parlez des princes avec plus de respect.—Parlez des choses saintes avec respect,» dit-il ailleurs, dans une autre note. Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion, sur un livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la circonspection la plus sévère? c’est celui-là même qui, dans ses commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes «n’est convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens;» c’est celui-là même qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du Jansénisme, dit: «Que ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes.»
Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? lui nuire, le décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages. Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parcequ’il nomme injurieusement, dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz[394], Algarotti, Darget, et Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le Siècle de Louis XIV, parcequ’il vomit contre l’auteur les plus scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur.
Son principal dessein, dans son édition du Siècle de Louis XIV, dont il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie, de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le chapitre du calvinisme?
«Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de madame Dunoyer, fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver arriva. Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante[395].»
Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et enlevé ses deux filles, pour se réfugier en Hollande; mais il faut pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et chérie; l’autre est pensionnaire du roi[396], et vit d’ordinaire dans une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter des choses si honteuses; mais la malignité du cœur humain, qui reçoit avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la peine qu’on prend ici.
Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les Pays-Bas, et vit mademoiselle Dunoyer, encore très jeune; il la demanda en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en Irlande. L’auteur du Siècle était alors au collége; il n’alla en Hollande qu’en 1714[397] et n’a connu Cavalier qu’en Angleterre, en 1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parcequ’ils sont au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si criminellement attaqués.
Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu madame la maréchale de N.[398] avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit p. 331 du t. II)? Si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces crimes, il faudrait les taire; et si on a l’ame assez basse et assez méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les plus authentiques; et avec ces preuves, on est encore bien condamnable.
Ce La Beaumelle, en fesant de mauvais livres, a trouvé le moyen d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles.
N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une jeune princesse, aujourd’hui reine[399]? Que Louis XIV a-t-il à démêler avec ces vers? ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos, et dans les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles, comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette petite pièce à feu La Motte; La Beaumelle répète cette sottise de Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article Pitaval, ne manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain.
C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que «M. de Voltaire a vendu chèrement le Siècle de Louis XIV au libraire Conrad Walther, qui paie si mal.» Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M. de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du Siècle, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense.
Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages.
Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son travail, quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre, tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai que le conte de cet ambassadeur, qui demanda si Corneille était du conseil d’état. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la curiosité, mais ou ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques unes; et il fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris. On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et une pension modique, n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance.
La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans les affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire? Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas bout de sa table, et s’abaisser devant lui, sans autre vue que celle de s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius.
Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parcequ’il appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le potier porte envie au potier[400], et Eschine à Démosthène. Quand Boileau dit de Chapelain: