NOTES:
[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.
[770] Luc, XII, 13-14.
[771] Matth., XIX, 28.
[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22. et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives. Hénoch, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); Carm. sibyll., III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27; XII, 1).
[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess., IV, 45 et suiv.
[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.
[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.
[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.
[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22; XXII, 30.
[778] Luc, XIII, 23 et suiv.
[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus. Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11; Apoc., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44.
[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV, 51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.
[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., B.J., III, viii, 5.
[782] Luc, XVI, 28.
[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; Act., VII, 55.
[784] Act., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess., III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude, 18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. IVe livre d'Esdras, IV, 26.
[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre, I, 7, 13; Apoc., I, 1.
[786] Apoc., I, 3; XXII, 10.
[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII, 8; XIV, 35; Apoc., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.
[788] I Cor., XVI, 22.
[789] Apoc., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron, dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).
[790] Apoc., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.
[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).
[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.
[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., Sanhédrin, 97 a.
[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35 et suiv.; XVII, 20 et suiv.
[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.
[796] Luc, XVII, 24.
[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc, XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.
[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX, 27; XXI, 32.
[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.
[800] Jean, XXI, 22-23.
[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive, qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque contemporaine de la publication même dudit évangile.
[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.
[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46; XIV, 46; Act., XXIII, 6, 8; Jos., Ant., XVIII, I, 3; B. J., II, VIII, 14; III, viii, 5.
[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.
[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., Strom., II, 9, 13; Clem. Rom., Epist. II, 12.
[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.
[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.
[809] Matth., XXV, 32 et suiv.
[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.
[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.
[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.
[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv.
[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21 et suiv.
[815] Voir surtout Marc, XII, 34.
[816] Justin, Dial. cum Tryph., 81.
[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son Histoire ecclésiastique des Francs, et les nombreux actes de la première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du soir du monde...»
CHAPITRE XVIII.
INSTITUTIONS DE JÉSUS.
Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote, Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821]. Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés, où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus confia le soin de propager son œuvre. Rien qui sentît le collège sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions; deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs. Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des enfants.
Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples, confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par les sentences du Pirké Aboth. Jésus expliquait à ses intimes ce que ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été soigneusement conservées[828].
Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux bonnes vieilles mœurs, engageait les disciples à ne se faire aucun scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier, disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un, ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant que durait leur mission.
Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le selâm ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le selâm étant alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse, qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre selâm, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus, qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité. Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre les âmes, mais les sauver.»
Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841], prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842]. Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843].
Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du pouvoir des hommes réunis (ecclesia) semble bien une idée de Jésus. Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux. Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises particulières, et encore cette première constitution se fit-elle purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala, Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.
Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois, sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845]. Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850]. L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus, pour désigner cet Esprit, se servait du mot Peraklit, que le syro-chaldaïque avait emprunté au grec (παραχλητος), et qui paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852], conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,» de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un peraklit[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui devait produire toute une série d'assesseurs divins, le Métatrône, le Synadelphe ou Sandalphon, et toutes les personnifications de la Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme, à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de l'orthodoxie et du dogme universel.
Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux, renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien moindre que la tradition[856].
La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite, quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il, se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?» Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»
Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte, s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein. Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène. Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on se fit du festin sacré[863].
Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme. Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier (corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;» tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.»
Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite, des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité.
NOTES:
[819] Act., I, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., I, 10.
[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et suiv.; Act., I, 13; Papias, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.
[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.
[822] Act., I, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., I, 18.
[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias, Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, Hist. eccl., III, 30, 31, 39; V, 24.
[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.
[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et suiv.; Jean, XIV, 22.
[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33 et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.
[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.
[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.
[829] Luc, IX, 6.
[830] Luc, X, 11.
[831] Le mot grec πανδοκειον a passé dans toutes les langues de l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie.
[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv. Comp. IIe épître de Jean, 10-11.
[833] Luc, IX, 52 et suiv.
[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16; Jean, XIII, 20.
[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.
[836] Matth., XVII, 18-19.
[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.
[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.
[839] Marc, XVI, 20.
[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.
[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon.
[842] Matth., XII, 24 et suiv.
[843] Act., VIII, 18 et suiv.
[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.
[845] Matth., IX, 3 et suiv.
[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.
[847] Sapi., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; Eccli., I, 9; XV, 5; XXIV, 27; XXXIX, 8; Judith, XVI, 17.
[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.
[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5; Act., I, 5, 8; X, 47.
[850] Act., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.
[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.
[852] A peraklit on opposait katigor (χατηγορος), «l'accusateur.»
[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.
[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, De Mundi opificio, § 6.
[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, l. c.
[856] Papias, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.
[857] Jean, VI, 32 et suiv.
[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable, dans Jean, IV, 10 et suiv.
[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être dénuée de réalité historique.
[860] Luc, XXIV, 30,35.
[861] Luc, l. c.; Jean, XXI, 13.
[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc, VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de l'alimentation.
[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans sa dissertation sur l'ΙΧΘΥΣ (Spicilegium Solesmense de dom Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme le mot ΙΧΘΥΣ se combina probablement avec une tradition plus ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques.
[864] Luc, XXII, 15.
[865] Act., II, 42, 46.
[866] I Cor., XI, 20 et suiv.
[867] Matth., XVIII, 20.
[869] Jean, XII entier.
CHAPITRE XIX.
PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.
Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète. La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si ton œil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du royaume de Dieu[876].
Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même, les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il, quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et, dans le monde à venir, la vie éternelle[877].»
Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors, lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un «Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu à son œuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],» disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges, qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le Peraklit, leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance, de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé, ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.»
Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était son œuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues, traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre. «Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole, et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous valez beaucoup de passereaux[883].»—«Quiconque, disait-il encore, me confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est aux deux[884].»
Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»—«Si quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine, et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du cœur, il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir. Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il dit à un homme: «Suis—moi!»—«Seigneur, lui répond cet homme, laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»—Un autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond: «Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées, faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon fardeau léger[889].»
Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée, exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est introduit dans le monde.
Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli, encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux, le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple, devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile, qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté.
On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés, tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille, l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume, il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard), la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher sa soif[893].
La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère. Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»—«Je suis venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle déjà[895]!»—«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront[897].»
Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité. Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son œuvre n'étant pas une œuvre de raison, et se jouant de toutes les classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition: il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence absurdes[904].
Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes, s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais impeccable dans sa céleste sérénité.