NOTES:

[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie. Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus dans cette ville et sa mort.

[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1), sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth., XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé les circonstances de divers voyages.

[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce temps.

[588] Jos., Ant., XX, xi, 2.

[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.

[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; Act., II, 7; Talm. de Bab., Erubin, 53 a et suiv.; Bereschith rabba, 26 c.

[591] Passage du traité Erubin, précité.

[592] Erubin, loc. cit., 53 b.

[593] Jean, VII, 52.

[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.

[595] Voir ci-dessus, note 468.

[596] Jean I, 46.

[597] Jos., Ant., XV, viii-xi; B.J., V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.

[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).

[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez Livre d'Hénoch, XCVII, 43-14; Talmud de Babylone, Schabbath, 33 b.

[600] Jos., Ant., XV, XL 5, 6.

[601] Ibid., XX, IX, 7; Jean, II 20.

[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV, 29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.

[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent l'emplacement de la mosquée d'Omar et du haram, ou Cour Sacrée, qui environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le soubassement même du temple d'Hérode.

[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, Sanhédrin, X, 2.

[605] Suet., Aug., 93.

[606] Philo, Legatio ad Caïum, § 31; Jos., B.J., V, v, 2; VI, II, 4; Act., XXI, 28.

[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans la partie septentrionale du haram.

[608] Mischna, Berakoth, IX, 5; Talm. de Babyl., Jebamoth, 6 b; Marc, XI, 16.

[609] Jos., B.J., II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg. CXXXII).

[610] Marc, XI, 16.

[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et suiv.; Jean, II, 14 et suiv.

[612] Itin. a Burdig. Hierus., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.

[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.

[614] Eutychius, Ann., II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).

[615] Jos., Ant., XI, iii, 1, 3.

[616] Jos., Ant., XVIII, ii.

[617] Act., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., Ant., XX, ix, 1; Pirké Aboth, I, 10.

[618] Jos., Ant., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, I, 1; II, 1; XIX, vi, 2; VIII, 1.

[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les «Hérodiens» de l'Évangile sont les Boëthusim.

[620] Traité Aboth Nathan, 5; Soferim, III, hal. 5; Mischna, Menachoth, X, 3; Talmud de Babylone, Schabbath, 118 a. Le nom des Boëthusim s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des Sadducéens ou avec le mot Minim (hérétiques). Comparez Thosiphta Joma, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même traité, 19 b; Thos. Sukka, III, à Talm. de Bab., même traité, 43 b; Thos. ibid., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 b; Thos. Rosch hasschana, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 b; Thos. Menachoth, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même traité, 65 a, Mischna, Chagiga, II, 4, et Megillath Taanith, I; Thos. Iadaïm, II, à Talm. de Jérus., Baba Bathra, VIII, 1, Talm. de Bab., même traité, 115 b, et Megillath Taanith, V.

[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab., Taanith., 20 a; Gittin., 56 a; Ketuboth, 66 b; traité Aboth Nathan, VII; Midrasch rabba, Eka, 64 a. Le passage Taanith l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après Sanhédrin (v. ci-dessus, p. 203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de Josèphe, ce rapprochement est sans force.

[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean.

[623] Jean, VII, 50 et suiv.

[624] Jean, XIX, 39.

[625] Mischna, Baba metsia, V, 8; Talm. de Bab., Sota, 49 b.

[626] Talm. de Jérus., Berakoth, IX, 2.

[627] Passage Sota, précité, et Baba Kama, 83 a.

[628] Act., V, 34 et suiv.

[629] Act., XXII, 3.

[630] Orac. sib., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.

[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair, mais ne peut avoir d'autre sens.

[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., Schabbath, l. 16 b). Ce passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.

[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.

[634] Luc, XIX, 9.

[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV, 47.


CHAPITRE XIV.

RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.

Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la religion du cœur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien, sinon qu'elle se fasse du cœur. Plusieurs, comme il arrive toujours, croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant: «Rabbi, rabbi;» il les repoussait, et proclamait que sa religion, c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi[642]

Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions, les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son cœur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi, d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de tomber dans la fosse.»—«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du cœur[646]

Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].» Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].» Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655]; il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656]. Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est pour vous;»—«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de contradictions.

Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés «prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur valait sa faveur.

Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance, auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance, il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670]. Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses enseignements.

Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs, qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672]; c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route, on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle encore maintenant Bir-Iakoub. Les disciples entrèrent dans la vallée et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord du puits, ayant en face de lui le Garizim.

Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement, les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains. Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète, et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants: «Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.—Femme, crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité) s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances.


NOTES:

[636] Matth., XV, 9.

[637] Matth., IX, 14; XI, 19.

[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.

[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et suiv.

[640] Matth., III, 15; I Cor., I, 17.

[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.

[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.

[643] Voir surtout le traité Schabbath de la Mischna, et le Livre des Jubilés (traduit de l'éthiopien dans les Jahrbücher d'Ewald, années 2 et 3), c. L.

[644] Jos., B.J., VII, v, 4; Pline, H.N., XXXI, 18. Cf. Thomson, The Land and the Book, I, 406 et suiv.

[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et suiv.; XIV, 1 et suiv.

[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc, VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.

[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux frontières, à Kadès, par exemple, mais que le cœur même du pays, la ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis). Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point partie de la Galilée.

[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.

[649] Chap. XIII et suiv.

[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.

[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.; Luc, IV, 25 et suiv.

[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.

[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17; Malach., I, 11; Tobie, XIII, 13 et suiv.; Orac. sibyl., III, 715 et suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; Act., XV, 13 et suiv.

[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.

[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.

[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et suiv.; XII, 30.

[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.

[658] Josèphe le dit formellement (Ant., XVIII, iii, 3). Comp. Jean, VII, 35; XII, 20-21.

[659] Talm. de Jérus., Sota, VII, 1.

[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; Act., XIV, l; XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.

[661] Jean, XII, 20; Act., VIII, 27.

[662] Mischna, Baba metsia, IX, 12; Talm. de Bab., Sanh., 56 b; Act., VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4, 17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., Ant., XIV, vii, 2.

[663] Ecclésiastique, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., Ant., IX, xiv, 3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., Aboda zara, V, 4; Pesachim I, 1.

[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., Cholin, 6 a.

[665] Matth., X, 5-6.

[666] Luc, IX, 53.

[667] Luc, IX, 56.

[668] Jean, IV, 39-43.

[669] Luc, XVII, 16 et suiv.

[670] Luc, X, 30 et suiv.

[671] Aujourd'hui Naplouse.

[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.

[673] Mischna, Schebiit, VIII, 10.

[674] Jos., Ant., XX, v, 1; B.J., II, xii, 3, Vita, 52.

[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité.


CHAPITRE XV.

COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.—IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE SURNATUREL.

Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler; c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence; c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus.

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas chez lui être traité d'attentat.

Le titre de «fils de David» fut le premier qu'il accepta, probablement sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, éteinte depuis longtemps[678]; les Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni Hérode, ni les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La croyance universelle était que le Messie serait fils de David et naîtrait comme lui à Bethléhem[679]. Le sentiment premier de Jésus n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne céleste. Il se croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette proposition: «Jésus est le Messie,» était cette autre proposition: «Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel il ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient cours de son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce qui échauffait les cœurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.

Une grave difficulté se présentait: c'était sa naissance à Nazareth, qui était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre cette objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, où l'idée que le fils de David devait être un bethléhémite était moins répandue. Pour le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de «fils de David» était suffisamment justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son silence les généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des légendes inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius[682]? On l'ignore. L'inexactitude et les contradictions des généalogies[683] portent à croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus[684]. Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas connaissance de ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles, des fractions considérables du christianisme[685] nièrent obstinément la descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies.

Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces créations populaires. Peut-être un œil sagace eût-il su reconnaître dès lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue dans l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né des relations ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un chapitre mal entendu d'Isaïe[686], où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge; soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de Dieu,» déjà érigé en hypostase divine, est un principe de fécondité[687]. Déjà peut-être couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique[688], ou, pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse allégorique du temps rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, Hérode le Grand, des astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce temps-là un voyage à Jérusalem[689], deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des souvenirs de haute sainteté[690]. Une chronologie assez lâche présidait à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en faisaient un supplément de la prédication[692]. C'est surtout après la mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration.

Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle idée était profondément étrangère à l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les évangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indiquée que dans des parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être acceptées comme un écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des précautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, même dans l'évangile de Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier évangile, il se déclare moindre que son Père[696]. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui a pas tout révélé[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers[698]. Tous, chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscités seront fils de Dieu[699]. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu[700]. Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans la langue du Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'idée que Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par Dieu[702]. L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est son Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un[704]. L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des personnes, n'est rien.

Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils[705],» devint ainsi pour Jésus un titre analogue à «Fils de l'homme» et, comme celui-ci, synonyme de «Messie,» à la seule différence qu'il s'appelait lui-même «Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot «Fils de Dieu[706].» Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprêmes et sa puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat[707]. Nul ne connaît le Père que par lui[708]. Le Père lui a exclusivement transmis le droit de juger[709]. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle idée des lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs aux hommes[711].» Il remet les péchés[712]; il est supérieur à David, à Abraham, à Salomon, aux prophètes[713]. Nous ne savons sous quelle forme ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident que le titre de Rabbi, dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffisait plus; le titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne répondait plus à sa pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un être surhumain, et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots de «surhumain» et de «surnaturel,» empruntés à notre théologie mesquine, n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties aux lois d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés humaines trace entre l'homme et Dieu.

On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de Jésus le germe de la doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second[715],» ou fils aîné de Dieu[716], ou Ange métatrône[717], que la théologie juive créait d'un autre côté[718]. Une sorte de besoin amenait cette théologie, pour corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à placer auprès de Dieu un assesseur, auquel le Père éternel est censé déléguer le gouvernement de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de facultés ou de «puissances» divines, était répandue; les Samaritains possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé Simon, qu'on identifiait avec «la grande vertu de Dieu[719].» Depuis près de deux siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou avec certaines expressions qu'on rapportait à la divinité. Ainsi le «Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans l'Ancien Testament, est considéré comme un être à part, l'«Esprit-Saint.» De même, la «Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» deviennent des personnes existantes par elles-mêmes. C'était le germe du procédé qui a engendré les Sephiroth de la Cabbale, les Æons du gnosticisme, les hypostases chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en abstractions personnifiées, à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand il veut introduire en Dieu la multiplicité.

Jésus paraît être resté étranger à ces raffinements de théologie, qui devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La théorie métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de son contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et déjà dans le livre de la «Sagesse[720],» ne se laisse entrevoir ni dans les Logia de Matthieu, ni en général dans les synoptiques, interprètes si authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en effet, n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'évangéliste ou son école qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est le Verbe, et qui créèrent dans ce sens toute une nouvelle théologie, fort différente de celle du royaume de Dieu[721]. Le rôle essentiel du Verbe est celui de créateur et de providence; or Jésus ne prétendit jamais avoir créé le monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La qualité de président des assises finales de l'humanité, tel est l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que tous les premiers chrétiens lui prêtèrent[722]. Jusqu'au grand jour, il siège à la droite de Dieu comme son Métatrône, son premier ministre et son futur vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte représentation figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» dont nous trouvons les premiers traits déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel.

En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses; il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires. Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent, le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie, conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient se réveiller pour préparer les temps du Messie[732].

Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses. Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous, races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple), hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers ses idées, ses intérêts, ses passions.

L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende. Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée.