47 [ Voir p. 123. (Note de J. M.)]
Cette dernière menace, véritable excuse avant le crime, n'était pas vaine. Par jugement du 9 octobre, la justice militaire a prononcé cinq condamnations à mort et une série de condamnations aux travaux forcés pour «trahison». Appeler trahison la fidélité à sa patrie est le comble de l'aberration. La Belgique n'est pas annexée et les Belges ne reconnaissent qu'une seule autorité légitime: celle du roi Albert.
Deux de ces condamnés, M. Philippe Baucq et Miss Edith Cavell, ont été fusillés sans délai.
Nos tyrans essaient donc de nous terroriser. Mais ils feignent d'oublier que les justiciers ne sont pas loin et les enserrent étroitement et définitivement.
Quant à la Belgique, ils n'ont pu la dompter malgré leur force extraordinaire et leur absence absolue de scrupules.
Nous attendons la fin, Freiherr von Bissing, avec une confiance absolue dans la victoire du droit. Vos menaces nous laissent aussi fermes et résolus que vos protestations de bienveillance nous laissent impassibles.
Nous saluons avec émotion et avec le plus profond respect les héros, martyrs de la cause sacrée, frappés pour leur dévouement et leur fidélité au pays. Celui-ci pourra bientôt, nous l'espérons, reconnaître en toute liberté leur mérite et rendre à leur mémoire les honneurs qui lui sont dus.
(La Libre Belgique, n° 50; octobre 1915, p. 3, col. 1.)
e) Calomnies allemandes contre l'armée.
Ne réussissant pas par l'intimidation à enrayer ni même à ralentir le recrutement, nos tortionnaires essayèrent d'un peu de calomnie. L'affiche suivante, placardée à Bruxelles, fait savoir à nos jeunes gens qu'ils commettraient une sottise en allant s'engager dans une armée aussi mal conduite:
Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
Berlin, 30 octobre 1914.
Le correspondant spécial du Berliner Lokalanzeiger, à Rosendael, écrit à ce journal:
Des soldats belges, désarmés, qui ont pris part aux combats d'entre Dixmude et Nieuport, font le récit de la marche indomptable en avant des soldats allemands. Lorsque je demandai à un des ces garçons, à l'air totalement miséreux par suite des souffrances endurées, si les pertes des troupes, lors de leur passage sur l'Yser, avaient été grandes, il me répondit carrément: «Ces gaillards nous repoussent avec leurs canons si terriblement qu'ils n'ont que très peu d'hommes à sacrifier. Chez nous, c'est, hélas, le contraire: on nous jette aveuglément dans la bataille. Bien de mes camarades ont dit: Nos officiers ne savent rien; si nous étions conduits par des Allemands, nous ferions notre affaire aussi bien que les soldats allemands.» Comme dans les combats antérieurs, les Belges ont surtout souffert des attaques irrésistibles nocturnes. «Nous ne comprenons pas, s'écrie un autre Belge désarmé, comment les Allemands parviennent à s'approcher de nous jusqu'à de très courtes distances, sans que nous les apercevions. Leur manière de tirer profit des localités est admirée par nos officiers. Ni les Français ni les Anglais n'y parviennent. Les bataillons allemands ont le pas d'airain; lorsqu'on les entend arriver, on croirait qu'ils sont le double de leur nombre.» Parmi les Belges réfugiés, l'opinion est unanime: «Les Allemands vaincront.»
Le Gouvernement allemand.
Pour apprécier la valeur réelle de cette armée de «miséreux», il suffit de rappeler que c'est elle qui s'oppose, depuis octobre 1914, à la marche des Allemands vers Calais.
Un prohibé a donné une longue relation de la bataille de l'Yser (La Vérité. n° 6, 21 juin 1915, p. 6).
2. La famille royale.
Depuis que l'Allemagne a envahi notre pays, au mépris des traités, et qu'elle a massacré notre population civile, au mépris de l'humanité, patriotisme et loyalisme ne sont plus qu'un en Belgique.
Qu'il nous suffise de citer deux petites pièces de vers:
Le Roi.
(La Libre Belgique, n° 16, avril 1915, p. 4, col. 2.)
Sainte Élisabeth.
(La Libre Belgique, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.)
Inutile d'ajouter que les manifestations de sympathie pour le Roi et la famille royale sont sévèrement réprimées. M. Bloch, grand rabbin de Belgique, en sait quelque chose.
A l'occasion du Grand Pardon, M. Bloch dit textuellement aux fidèles assemblés dans le temple de la rue de la Régence qu'«il défendait le droit imprescriptible à un prêtre de prêcher la morale. Et que, dans cette morale, il avait le droit et le devoir de comprendre le dévouement à la patrie et à la famille royale. Ce prêche, ajouta-t-il, je le fais chaque année à cette époque. Je le ferai cette année comme je l'ai fait les années précédentes». Suivit un éloge de la patrie, du Roi et de la Reine.
(L'Echo belge, 28 mai 1916, p. 1, col. 3.)
Aussitôt voilà le grand rabbin arrêté et mis en prison. Toutefois, à l'occasion de la fête des Bar-Mitzwah, on lui accorda trois jours de congé, pour lui permettre d'officier.
3. Refus de travailler pour les Allemands.
Aucune parole n'est trop haute pour glorifier la vaillance de nos volontaires qui, pour rejoindre l'armée, bravent l'électrocution, la fusillade ou la déportation en Allemagne, et la résolution de nos infirmières qui, elles aussi, achètent au péril de leur vie le droit d'aller soigner leurs frères blessés.
Tout de même, l'Histoire exaltera encore davantage une autre catégorie de Belges: les obscurs travailleurs qui, sans ostentation, simplement parce que c'est leur devoir, acceptent la famine pour eux et pour leur famille, plutôt que de mettre leurs bras au service de l'ennemi. D'après le rapport de M. Walcott, délégué de l'Institut Rockefeller, qui s'occupe du ravitaillement de notre pays, il y avait chez nous, en février 1916, 3 millions d'habitants dont l'existence dépend uniquement des vivres distribués par la Commission américaine. «Qu'ils réparent les locomotives, disent les Allemands; qu'ils fabriquent des munitions, des fils de fer barbelés ou des sacs pour les tranchées; qu'ils aillent réparer nos routes; nous leur paierons de gros salaires!—Arrière, tentateurs! répondent les ouvriers, nous aimons mieux nous serrer la ceinture que de trahir notre patrie.—Nous crèverons de faim plutôt que de nous incliner», ont répondu ceux de Gand.
Il ne sera sans doute pas inutile de citer textuellement les articles 23 et 52 de la Convention de La Haye, qui sont systématiquement enfreints par l'autorité allemande.
ART. 23.—Il est également interdit à un belligérant de forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre dirigées contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son service avant le commencement de la guerre.
ART. 52.—Des réquisitions en nature et des services ne pourront être réclamés des communes ou des habitants que pour les besoins de l'armée d'occupation. Ils seront en rapport avec les ressources du pays et de telle nature qu'ils n'impliquent pas pour les populations l'obligation de prendre part aux opérations de la guerre contre leur patrie....
Constatons aussi, la chose est piquante, que les Allemands violent leurs propres Lois de la guerre, si féroces qu'elles soient (voir plus loin, p. 223). Leurs Lois de la guerre ne seraient-elles plus qu'un chiffon de papier?
Le principe qu'aucun habitant d'une région occupée ne peut être contraint de prendre une part directe à la lutte menée contre son propre pays subit cependant, d'après les lois généralement adoptées de la guerre, une exception qui doit être mentionnée ici, à savoir l'emploi d'habitants du pays comme guides dans des régions inconnues. (Les Lois de la guerre continentale, traduites et annotées par P. CARPENTIER. Paris, 1914, p. 110
De son côté, le gouvernement provisoire ne peut rien exiger de l'habitant de ce qui apparaîtrait comme un crime contre sa propre patrie, ou comme une participation directe ou indirecte à la guerre. (Ibid., p. 146.)
L'autorité occupante avait tout de suite constaté le manque de souplesse de notre population ouvrière, et, dès le mois de septembre 1914, elle chercha à y mettre bon ordre. Chose singulière, c'est par la douceur qu'elle débuta. Elle manda d'Allemagne des chefs socialistes pour aller tâter le terrain. Les premiers qui vinrent à Bruxelles en septembre 1914 ne dirent pas ouvertement qu'ils étaient chargés d'obtenir des syndicalistes belges l'engagement de faire travailler pour l'Allemagne (voir la relation ci-après). Mais, en novembre 1914, le socialiste allemand Dittmann vint officiellement s'entretenir dans ce but, à la Maison du Peuple de Bruxelles, avec nos dirigeants du parti ouvrier. Il y fut bien reçu, comme on pense (voir La Soupe. n° 129).
Une relation des premières visites, celles de septembre, fut immédiatement rédigée par M. Dewinne. A cette époque il n'y avait à Bruxelles aucune publication indépendante, et le récit fut donc envoyé à l'étranger; il parut dans L'Humanité, de Paris. Mais des numéros de ce journal furent aussitôt introduits chez nous, et des copies à la machine furent abondamment répandues. Puis La Soupe le réimprima dans son n° 28, à des centaines d'exemplaires, en novembre 1914. Plus tard, au début de 1915, le récit parut dans une brochure clandestine, La Sozialdemokratie et la Guerre (p. 21). On verra qu'il est intéressant à beaucoup de titres:
Les députés socialdémocrates allemands à Bruxelles.
Septembre 1914.
Nous avons reçu ces jours derniers, à Bruxelles, la visite de plusieurs députés et militants socialistes allemands. Ce fut d'abord Wendel, qui fut si copieusement conspué par la presse germanique pour avoir osé crier en plein Reichstag: «Vive la France!» Nous ne fîmes que l'entrevoir A la «Maison du Peuple», où il se rendit revêtu de son uniforme d'officier de la réserve, les camarades lui firent un accueil si glacial qu'il ne crut pas devoir prolonger l'entrevue. Ce fut ensuite Karl Liebknecht, qui venait de Liège, dans une auto mise à sa disposition par le gouverneur militaire de cette ville. Hier, nous vîmes arriver, dans une auto conduite par des soldats allemands, Noske, le député de Chemnitz, accompagné d'un militant socialiste de Hambourg. Liebknecht disait être venu en Belgique pour voir son beau-frère, un étudiant russe de l'Université de Liège; Noske voulait s'entremettre entre la «Maison du Peuple» et le gouvernement militaire de Bruxelles pour ravitailler nos coopérateurs. Notre ville est, en ce moment, menacée de la famine, et Noske attribuait la responsabilité de cette situation au bourgmestre, M. Max, qui, dans ses rapports avec les autorités allemandes, se montrait, disait-il, par trop désagréable. Le député de Chemnitz se faisait fort de faire venir de Vilvorde autant de farine que la «Maison du Peuple» en aurait voulu. Les soldats allemands allaient réfectionner le canal et un bateau serait mis à notre disposition. De même, si nous voulions acheter de la farine à Gand, un train irait la chercher jusqu'aux avant-postes allemands.
Nos administrateurs de la «Maison du Peuple», très étonnés de cette sollicitude subite des autorités allemandes pour les socialistes bruxellois, se sont méfiés et ont demandé à réfléchir. Je vous dirai un autre jour quelle décision fut prise.
Nous avons eu tous l'impression que nos visiteurs n'avaient pas uniquement comme intention de venir saluer des camarades, de s'entretenir avec nous des derniers événements, de chercher à dissiper les malentendus que la guerre a fait surgir au sein de l'Internationale, mais que plusieurs d'entre eux avaient été chargés par les autorités allemandes d'une mission officieuse auprès des socialistes belges. Laquelle? Je ne saurais naturellement pas la définir avec précision, mais je la devine. Le moment ne me semble pas venu d'en dire davantage.
Mais vous pensez bien que nous avons profité de la présence parmi nous des membres autorisés de la socialdémocratie pour les interroger sur leur attitude en face de la déclaration de guerre. Nous les avons pressés de questions. Était-il vrai que toute la fraction socialiste du Reichstag avait voté les crédits militaires? Comment ce vote avait-il pu être obtenu? Est-il vrai, ainsi qu'un socialiste allemand était venu nous le rapporter, que le chancelier de l'Empire avait mis sous les yeux des membres de la fraction parlementaire socialiste un document secret établissant que la guerre était voulue par deux puissances de la Triple Entente? Comment Haase, dans sa déclaration au nom du groupe, n'avait-il pas même protesté contre la violation du territoire belge, cette «atteinte au droit des gens», ainsi que l'avait avoué M. Bethmann-Hollweg lui-même? Que pensent les socialistes démocrates, que pensent les Allemands cultivés des atrocités sans nom commises en Belgique par la soldatesque du Kaiser, de nos villes détruites, de nos villages incendiés, de nos campagnes ravagées, de notre population civile massacrée, torturée, sans distinction d'âge ou de sexe et très souvent par ordre des officiers?
Comment pourra-t-on, après les haines de races que la guerre a déchaînées, reconstituer notre pauvre Internationale ouvrière?
Les réponses qui nous furent données ne brillaient pas toujours par la clarté, la précision et la logique. Elles étaient parfois accompagnées de réserves et d'hésitation. Néanmoins, je veux tâcher de les résumer globalement en y mettant le plus d'impartialité et d'objectivité que je pourrai. Je ne dirai pas de qui elles émanent plus particulièrement, je ne citerai pas de nom afin de ne compromettre personne.
La plupart de celles qui nous furent faites ont au surplus un tel caractère de parenté, que je ne crois pas beaucoup me tromper en disant qu'elles reflètent un état d'esprit général parmi la socialdémocratie allemande.
Je résume, comme suit, l'opinion d'un de nos interlocuteurs:
La guerre est impopulaire dans beaucoup de régions. La masse ouvrière la considère comme une guerre défensive. L'ennemi de l'Allemagne et aussi de la démocratie, c'est la Russie, le pays de l'absolutisme et du tsarisme. L'Allemagne a choisi son heure; demain c'eût été trop tard. C'est aussi une guerre préventive. La Russie s'apprêtait depuis longtemps à cette lutte contre l'Empire allemand. Tôt ou tard nous eussions eu à nous défendre contre les Slaves.
L'Allemagne est convaincue de l'heureuse issue de cette guerre: elle triomphera. Elle regrette d'avoir été obligée, par nécessité militaire, de violer la neutralité de la Belgique, d'avoir dû guerroyer contre les Belges. Dans un mois (ceci était dit le 7 septembre), nos armes auront eu raison de la France, et elles pourront alors tourner tout leur effort contre la Russie. Quant à l'Angleterre, cette nation ne compte pas comme une force militaire continentale. Sa flotte, qui est certes supérieure en nombre et en qualité à la nôtre, ne saurait être un obstacle à notre succès, qui est certain. Même si notre flotte était détruite, on ne saurait escompter la défaite de l'Allemagne. L'Angleterre peut être maîtresse de la mer; elle ne saurait nous empêcher d'être ravitaillés par la Hollande, l'Italie et la Suisse, la Suède, la Norvège, le Danemark, dont la neutralité sera respectée par la Grande-Bretagne, qui n'oserait faire autrement en raison de son attachement à la théorie sur le droit des neutres! Au surplus, les récoltes sont superbes. Nous avons des approvisionnements considérables. Nous avons beaucoup d'or, du crédit tant que nous voulons. Les vivres peuvent pénétrer en notre pays par le nord, l'est et le sud. Nous avons organisé la production agricole avec le concours des municipalités et poussé ainsi à un accroissement de nos ressources. Dans la pratique, le Gouvernement allemand met en application maintes théories de la socialdémocratie: fixation des prix maxima, mainmise sur les denrées pour éviter l'accaparement, etc.
L'Allemagne se ravitaillera par des navires ennemis battant au besoin pavillon belge, anglais ou français.
—Alors, demandons-nous, tous les députés socialistes ont voté les crédits militaires?
—Voici ce qui s'est passé. Le groupe parlementaire se réunit pour décider de l'attitude à prendre. La séance fut très orageuse. Au vote, quatorze députés se sont prononcés contre les crédits, dont Haase, qui donna sa démission de président du groupe. Sur les instances de Kautsky, cette démission fut retirée et Haase accepta de faire au Reichstag une déclaration au nom de la fraction socialdémocrate, afin de ne pas laisser cet honneur à un révisionniste!....
La majorité s'étant prononcée, la minorité s'inclina. A la séance du Reichstag il n'y eut en réalité pas de vote. Après les discours du chancelier et des chefs des groupes bourgeois, Haase fit sa déclaration et le président leva immédiatement la séance au milieu des hoch! à l'Empereur.
Il est faux que le chancelier nous ait mis sous les yeux un document secret quelconque. Pour entraîner le vote de la Chambre, il a seulement prétendu que la neutralité de la Belgique avait déjà été violée par la France.
Le Vorwärts continue à paraître, mais, comme tous les journaux, il est soumis à la censure militaire. Il est dans la presse, avec trois autres journaux socialistes, de ceux qui n'approuvent pas sans réserves la guerre. Certains socialistes, notamment Sudekum et Fischer, peuvent écrire, sans qu'il soit possible à leurs collègues socialistes, ne partageant pas leur opinion, de répondre. Fischer a notamment écrit, dans la Volkszeitung de Zurich (journal de la socialdémocratie allemande), un article qui approuve, sans réserve, la guerre. Cet article a paru vers le 5 septembre.
Les autres députés socialistes allemands que nous avons vus tiennent un langage sensiblement le même. Ils ne s'expriment pas non plus différemment quand on leur parle des atrocités commises par les troupes allemandes en Belgique. On dirait qu'ils ne font que répéter certains articles de journaux allemands.
Ce sont les civils qui ont commencé par tirer sur les soldats allemands. Ils avaient à leur tête des prêtres! La presse allemande a signalé nombre d'atrocités commises par les Belges sur nos troupes. A Cologne, il y a notamment des officiers dont les yeux ont été crevés et la gorge coupée. A Anvers et à Bruxelles, des sujets allemands ont été torturés et assassinés.
Nous avons déjà, en effet, lu tous ces audacieux mensonges dans la Gazette de Cologne. Nous nous étonnons seulement que des socialistes acceptent sans contrôle, sans enquête, les yeux fermés, les affirmations suspectes de la presse militariste. Nous ne dirons pas que les soldats allemands n'aient été, en aucun endroit, l'objet de malveillance et d'attaque de la part des Belges, ni que l'on n'ait nulle part tiré sur eux. Nous n'en savons rien, mais la chose est possible et même probable.
Était-ce une raison suffisante pour raser des villes entières, pour fusiller des vieillards, des femmes et des enfants, qui ne s'étaient livrés à aucun acte d'hostilité, pour répandre la dévastation, la ruine et la mort presque partout où les troupes allemandes ont passé? Et puis, pourquoi l'incendie de la bibliothèque de l'Université de Louvain? Pourquoi la destruction du cabinet de physique? Pourquoi le bombardement de la cathédrale de Reims? Les soldats allemands avaient emporté avec eux tout un attirail d'incendiaires. Pourquoi?
A toutes ces questions nos interlocuteurs ont répondu que nous exagérions beaucoup. Si on a tiré sur la cathédrale de Reims, c'est que les Français avaient placé des canons sur les tours. Ne fallait-il pas riposter? Certains autres faits signalés par nous leur semblent invraisemblables. L'armée qui a passé par Louvain comptait des professeurs, des avocats, des étudiants, l'élite de la population allemande. La grosse majorité des soldats appartient à la socialdémocratie.
A ce moment l'un de nous intervient et demande:
—Sont-ce les socialdémocrates qui ont éventré le coffre-fort de notre coopérative Le Prolétaire?
—Pas possible, dit le député socialiste.
On lui met sous les yeux la photographie du coffre-fort et des bureaux saccagés du Prolétaire. Il finit par dire qu'il va se livrer à une enquête, nous assurant que si les accusations portées contre les soldats allemands étaient reconnues exactes, les coupables seraient punis avec la dernière rigueur.
—Les coupables sont trop nombreux, répondîmes-nous.
—Mais avec qui ferez-vous l'enquête, questionna l'un des nôtres. Les Belges refuseraient de répondre à des enquêteurs allemands. Voulez-vous que je vous accompagne pour que l'enquête ne paraisse pas unilatérale?
La réponse fut évasive. On verra plus tard...
Ce qui nous a particulièrement frappé, c'est la foi robuste, inébranlable, que tous les socialistes allemands interrogés par nous ont dans la victoire complète de l'Allemagne. On ne s'attendait pas à la résistance de la Belgique, mais la victoire allemande ne sera retardée que de quelques semaines. Trois ou quatre jours suffiront pour se rendre maître d'Anvers et pour rendre disponibles 300.000 soldats de troupes allemandes. En Allemagne on considère la Belgique comme virtuellement annexée.
—Et qu'y perdriez-vous, nous dit, avec un sérieux énorme, un député socialiste. Le prolétariat belge jouirait d'une législation sociale bien plus efficace que celle de son pays. Et puis, ne vaut-il pas mieux se résigner?
Il est urgent de reprendre le travail si l'on veut échapper aux affres de la misère. Le parti socialiste devrait s'efforcer de conseiller aux syndicats, aux ouvriers, de rentrer à la fabrique, à l'atelier. Le ministre des Travaux publics à Berlin a envisagé cette question et avait songé à envoyer des chômeurs allemands à Liège, au nombre de plusieurs milliers. Mais, réflexion faite, l'idée a été abandonnée, craignant que la présence d'ouvriers allemands dans l'industrie belge ne fût la cause de conflits constants entre les travailleurs. Et puis, l'envoi de 20.000 à 30.000 ouvriers allemands ne pourrait être qu'un soulagement bien minime pour l'Allemagne, qui compte 300.000 ou 400.000 chômeurs. On renonça donc à ce projet, craignant de jeter le trouble le plus profond dans les rangs des travailleurs, de susciter des rivalités et des haines au sein des ateliers.
D'autres députés socialistes ont insisté sur cette nécessité de reprendre le travail, et il semble bien que cet objet fasse partie de leur mission. Mais ils se font illusion s'ils s'imaginent que les Belges sont déjà résignés à l'annexion. Quant à nos travailleurs, s'ils ont encore une législation sociale à conquérir, ils veulent la devoir à leurs propres efforts, non à la bienveillance des hobereaux prussiens et du Kaiser.
—Et l'Internationale, que devient-elle dans tout cela?
—L'Internationale sera reconstituée!
—Mais sans le prolétariat de Belgique, interrompt avec colère l'un des nôtres.
—Nous sommes d'accord avec les socialistes danois, suédois, norvégiens, hollandais et anglais...
—Et sans doute aussi avec les Italiens?
Notre interlocuteur répondit ces mots qui nous paraissent refléter la pensée profonde de l'Allemagne dirigeante:
—Oh! les Italiens, ils sont de cette orgueilleuse race latine qui ne sait pas se résoudre à ne plus commander au monde!
(L'Humanité.)
Auguste DEWINNE.
Au début de l'occupation, nos oppresseurs avaient obligé les Belges à creuser des tranchées. Mais quand ils prétendirent faire travailler pour eux nos ouvriers industriels, ils se heurtèrent à une forte organisation syndicaliste qui permit aux travailleurs de se concerter et de décider qu'ils déposeraient leurs outils.
Grâce aux fonds de chômage, la misère restait supportable. De même les mécaniciens des chemins de fer de l'État, qui refusent leurs services à l'armée allemande, continuaient à toucher une partie de leur salaire. Les Allemands sévirent alors contre ceux qui servaient d'intermédiaires entre l'État et les ouvriers.
Le premier article de La Libre Belgique sur ce sujet était consacré aux ouvriers de Luttre. Cet exposé a été repris depuis par la presse des deux mondes. On sait que, malgré tous les sévices, les ouvriers de Luttre refusèrent de réparer des machines pour les Allemands, et qu'ils furent finalement envoyés dans un camp de prisonniers en Allemagne. Là, à force de mauvais traitements, l'autorité finit par les réduire à merci. La Soupe (n° 439) a raconté les tortures subies par nos compatriotes. Ces récits ont été publiés aussi par les 18e et 19e rapports de la Commission d'Enquête belge48.
48 [ Voir aussi Comment les Belges résistent..., p. 309.]
Viennent ensuite les mesures prises dans le sud de la Flandre belge et dans la Flandre française.
Une affiche placardée à Menin est particulièrement instructive, quant à la punition qui sera appliquée:
A Menin.
Ci-dessous nous donnons le texte de l'affiche placardée à Menin et à laquelle fait allusion notre collaborateur Helbé dans son article «Guerre aux Huns modernes»:
ORDRE
A partir d'aujourd'hui la ville ne peut plus accorder de secours—
quel qu'il soit, même pour les familles, femmes et enfants qu'aux seuls
ouvriers qui travaillent régulièrement à des travaux militaires et autres
ouvrages imposés.
Tous les autres ouvriers et leurs familles ne pourront plus désormais être
secourus en aucune façon.
(La Libre Belgique, n° 39, août 1915, p. 2, col. 1.)
Un autre article du même numéro de La Libre Belgique est aussi à signaler:
Avis important.
Nous tenons de source absolument certaine que plusieurs Allemands parcourent le pays, achetant et commandant des sacs aux paysans, aux ouvriers et aux ouvrières. Ces sacs ne sont nullement destinés au commerce, mais à un usage militaire: remplis de sable, ils serviront soit à construire des abris, à faire des barrages dans les canaux ou même à combler ceux-ci à certains endroits. Attention donc! Il ne faut pas que les Belges involontairement servent l'armée allemande et lui fournissent des armes défensives ou autres. Nous prions donc nos lecteurs de bien vouloir faire répandre partout cet avis.
Nous savons qu'il suffira que les ouvriers belges soient avertis pour qu'ils fassent leur devoir en refusant le gain qui leur est offert. Leurs héroïques compagnons de Luttre et de Malines et d'ailleurs leur ont donné un exemple magnifique et qui sera suivi.
La Convention votée à La Haye en 1907 à l'unanimité du monde civilisé interdit aux armées belligérantes et occupantes de forcer les civils à travailler pour les troupes ennemies, sauf pour les besoins de l'alimentation. Cet article est clair et ne prête à aucune équivoque, comme le prétendent les autorités allemandes pour les besoins de la cause.
(La Libre Belgique, n° 39, août 1915, p. 4, col. 1.)
A Halluin, le commandant de place dit cyniquement son intention de ne pas permettre aux habitants de protester lorsque les Allemands enfreignent l'article 52 de la Convention de La Haye. A Roubaix, la Kommandantur se propose d'emprisonner les ouvriers récalcitrants et de déporter les notables 49. A Gand, précisant une ordonnance antérieure 50, le commandant de l'étape rappelle que les Belges n'ont le droit d'invoquer ni les lois belges ni les conventions internationales:
49 [ Comment les Belges résistent..., p. 225.]
50 [Ibid., p. 139.]
Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des travaux dans lesquels l'Administration militaire allemande a de l'intérêt.
Dans les derniers temps les ouvriers de différentes villes du rayon de l'étape ont refusé, sans motif, de se conformer aux ordres des commandants militaires allemands prescrivant l'exécution de travaux urgents. Les récalcitrants ont par là occasionné de graves préjudices aux communes en question ainsi qu'à leurs concitoyens.
Pour éviter pareils incidents, et en vue de lancer un avertissement général, j'ordonne ce qui suit:
1.—Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail conforme à sa profession, et dans l'exécution duquel l'Administration militaire allemande a de l'intérêt, travail ordonné par un des commandants militaires allemands, sera—s'il est personnellement à même de faire cette besogne—passible d'une peine d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus.
Aussi peut-il être déporté en Allemagne.
Le fait que l'on invoque des lois belges soi-disant contraires ou même des conventions internationales ne peut, en aucun cas, justifier le refus de travailler. Au sujet de l'admissibilité du travail exigé, le commandant a seul droit de prendre une décision.
2.—Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus quiconque, par contrainte, menaces, persuasions ou autres moyens, tente de décider une autre personne au refus désigné au paragraphe 1 sous menaces de peines.
3.—Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, favorise le punissable refus de travailler, sera passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10.000 marks; en outre, il pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
Si des communes ou associations se sont rendues coupables d'une telle transgression, les chefs en seront punis en conséquence.
4.—Indépendamment des pénalités, dont menacent les paragraphes 1-3 ci-devant, les autorités allemandes pourront, au cas de besoin, imposer aux communes, où, sans motif, l'exécution d'un travail a été refusée, une contribution ainsi que d'autres mesures coercitives de police.
5.—Le présent arrêté entre immédiatement en vigueur. Gand, le 12 octobre 1915.
Der Etappeninspekteur,
VON UNGER, Generalleutnant.
(L'Écho belge, 26 octobre 1915, p. 1, col. 4.)
Dans le n° 42, La Libre Belgique raconte le conflit survenu entre l'autorité allemande et le maire de Lille (Un bel exemple de patriotisme), et il donne aux Bruxellois des conseils de sagesse et de modération, mais en même temps de fermeté.
Aux patrons et aux ouvriers.
Les Allemands commencent à user à Bruxelles des procédés odieux et illégaux qu'ils ont employés à Menin, Luttre, Roubaix, Lille, etc., afin de forcer la population à travailler pour le compte du Gouvernement et de l'armée ennemis.
La Convention de La Haye défend expressément à l'occupant de contraindre les habitants d'un pays de travailler pour l'ennemi. Elle lui ordonne également de respecter les lois en vigueur avant l'occupation. Or, en Belgique, nous vivons sous le régime de la liberté et nous prétendons avoir le droit de garder la liberté entière; celle de travailler comme celle de nous croiser les bras, lorsque nous jugeons le travail incompatible avec notre devoir; celle d'ouvrir comme de fermer nos usines; celle de donner aux ouvriers le salaire accepté par eux pour travailler, comme celle de les payer pour ne rien faire.
Nous adjurons nos concitoyens de suivre l'admirable exemple de ceux qui les ont devancés dans la lutte contre l'oppression. A Bruxelles ils ont pour eux le nombre, et le nombre est une force devant laquelle même le gouvernement actuel a dû plier. Pas de révolte, pas d'émeute, la force d'inertie, comme à Malines et comme le 21 juillet. On fera des exemples de répression, peut-être, et nos oppresseurs ne se tiendront pas si vite pour battus. Comme à Malines, ils finiront cependant par céder...tout en se disant satisfaits et en proclamant par affiches que c'est nous qui avons cédé. Comme à Malines aussi, sans doute, ils diront qu'ils ne demandent rien pour l'armée mais ont en vue uniquement le rétablissement de la vie économique. Ne nous fions ni à leurs promesses ni à leurs affirmations.
Honte aux mauvais patriotes qui céderaient devant la menace. L'ennemi demande des bras; qu'il retire de ses armées les ouvriers dont il a besoin. Tout Belge qui travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de l'outil, le fusil. C'est à peu près comme s'il se battait lui-même contre ses frères.
Souvenons-nous aussi qu'il y a à Bruxelles des représentants des puissances neutres auxquels nous pouvons adresser nos protestations contre des procédés aussi scandaleux, aussi contraires au droit.
(La Libre Belgique, n° 42, août 1915, p. 1, col. 1.)
Dans les carrières de Lessines, les Allemands voulaient faire préparer par le personnel ouvrier des pierrailles pour le béton armé des tranchées:
Les ouvriers carriers.
Les dirigeants et le personnel des carrières de Lessines ont décidé de refuser tout travail pour le compte des Boches. Ainsi la solidarité ouvrière s'affirme dans toutes les classes d'industrie, étroitement unies contre l'oppresseur.
Bravo!
(La Libre Belgique, n° 48, octobre 1915, p.3, col. 1.)
Conclusion: le bourgmestre de Lessines condamné à quatre mois de prison, 1
maître de carrières à cinq années, 3 autres à un an, 6 contremaîtres à six
mois, 160 ouvriers à six semaines (voir p. 192). N'importe! Les ouvriers
persistèrent à refuser le travail, et finalement les Allemands eurent
recours aux prisonniers russes.
Les arrêtés du 14 août et du 15 août 1915 (voir ci-dessous) résument les
exigences de nos oppresseurs en ce qui concerne le travail: toute besogne
commandée par les Allemands doit être exécutée; les chômeurs seront privés
de secours. Il est bien vrai que le deuxième alinéa de l'article 1 parle
du «droit des gens», mais les arrêtés de Halluin et de Gand (p. 187) nous
donnent la mesure du respect qu'ont les Allemands pour la Convention de La
Haye:
Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des travaux d'intérêt public.
ART. 1.—Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer
un travail d'intérêt public conforme à sa profession et ordonné par une
autorité allemande, sera passible d'une peine d'emprisonnement de police
ou d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus.
Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis
par le droit des gens.
ART. 2.—L'article 2 de l'arrêté du 19 novembre 1914 (Bulletin officiel
des Lois et Arrêtés, n° 17, p. 57) est remplacé par la disposition
suivante: «Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus
quiconque, par contrainte, menaces, persuasion ou d'autres moyens, tente
d'empêcher d'autres personnes d'entreprendre ou de continuer un travail
d'intérêt public conforme à leur profession et ordonné par une autorité
allemande, ou un travail pour compte d'une autorité allemande ou pour
compte d'un entrepreneur agissant en vertu d'un mandat d'une autorité
allemande.»
ART. 3.—Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens,
favorise le refus de travailler punissable en vertu de l'article 1, sera
passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10,000 mark»; en outre, il
pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
ART. 4.—Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent
le refus de travailler de la manière prévue à l'article 3, les chefs en
seront rendus responsables conformément à cet article.
ART. 5.—S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir
des personnes désignées à l'article 1, ces sommes seront confisquées au
profit de la Croix-Rouge de Belgique.
ART. 6.—Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux
ou autorités militaires allemands.
ART. 7.—Indépendamment des prescriptions précédentes, les autorités
compétentes pourront, quand il y aura lieu, imposer des contributions.
ART. 8.—Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
Bruxelles, le 14 août 1915.
Le Gouverneur général en Belgique,
Baron VON BISSING,
Général-Colonel.
Arrêté concernant les chômeurs qui, par paresse, se soustraient au travail.
ART. 1.—Quiconque, sciemment ou par négligence, fait de fausses
déclarations au sujet de sa situation personnelle lors d'une
enquête destinée à établir son indigence, est passible d'une peine
d'emprisonnement de six semaines au plus, à moins que les lois en vigueur
ne prévoient l'application d'une peine plus forte; en outre, il pourra
être condamné à une amende pouvant aller jusqu'à 1.250 francs.
ART. 2.—Quiconque est secouru par l'Assistance publique ou privée et,
sans motif suffisant, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail
qu'on lui a proposé et qui répond à ses capacités, ou quiconque, en
refusant un tel travail, tombe à charge de l'Assistance publique ou
privée, sera passible d'une peine d'emprisonnement de quatorze jours à six
mois.
Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis
par le droit des gens.
Le tribunal peut, en outre, ordonner l'application de la mesure prévue à
l'article 14 de la loi du 27 novembre 1891 (Moniteur belge, p. 3531 et
suivantes).
ART. 3.—Quiconque, sciemment, favorise par des secours ou d'autres moyens
le refus de travailler punissable en vertu de l'article 2, est passible
d'une amende pouvant aller jusqu'à 12.500 francs; en outre, il pourra être
condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
ART. 4.—Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent
le refus de travailler de la manière prévue à l'article 8, les chefs en
seront rendus responsables conformément à cet article.
ART. 5.—S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir
les personnes désignées à l'article 2, ces sommes seront confisquées au
profit de la Croix-Rouge de Belgique.
ART. 6.—Les infractions au présent arrêté seront jugées par les chambres
correctionnelles des tribunaux belges de première instance.
ART. 7.—Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
Bruxelles, le 15 août 1915.
Le Gouverneur général en Belgique,
Baron VON BISSING,
Général-Colonel.
Aussitôt les condamnations se mirent à pleuvoir. Voici une affiche placardée à Bruxelles:
Avis.
Le gouverneur militaire de la province du Hainaut a fait publier l'avis
suivant:
Pour n'avoir pas repris le travail malgré les sommations du séquestre, les
ouvriers suivants ont été condamnés, le 1er octobre, par le tribunal de
campagne:
Louis Lenoir, à cinq ans de prison;
Victor Lepot, à un an de prison;
Émile Lenoir, à un an de prison;
Jules Brassart, à un an de prison;
Louis Van Langenhove, à un an de prison;
Émile Notté, à un an de prison;
Adelin Lepoivre, à quatre mois de prison;
Six contremaîtres, à six mois de prison;
Quatre-vingt-un ouvriers, à huit semaines de prison;
J'ai confirmé ce jugement.
Mons, le 2 octobre 1915.
Je porte cet avis à la connaissance de toute la population du territoire
placé sous mes ordres.
Bruxelles, le 12 octobre 1915.
Le Gouverneur général en Belgique,
Baron VON BISSING,
Général-Colonel.
L'articulet que voici nous apprend ce qu'est un séquestre:
Une copie d'une lettre existe—qui en dira long—adressée par le major
allemand d'Anvers à M. Henne, administrateur délégué de la Société
«Sambre-Escaut» à Fontaine-l'Évêque. En voici la traduction: «Étant donné
que vous avez refusé de travailler pour l'administration de l'armée
allemande et, conformément à une ordonnance du gouvernement général en
Belgique du 25 juin 1915, votre fabrique de fils barbelés à Hemixem
est mise sous séquestre et remise en marche sous la direction de
l'administration de la position fortifiée d'Anvers. La question du
dédommagement sera réglée plus tard.»
Le refus de M. Henne était basé sur le principe que les fils barbelés,
d'après les conventions de La Haye, sont considérés comme matériel de
guerre.
(L'Echo belge, 21 février 1916, p. l, col. 3.)