Title: Études Littéraires; dix-huitième siècle
Author: Émile Faguet
Release date: June 26, 2004 [eBook #12749]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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(BnF/Gallica)
PIERRE BAYLE—FONTENELLE
LE SAGE—MARIVAUX—MONTESQUIEU
VOLTAIRE—DIDEROT—J.J. ROUSSEAU
BUFFON—MIRABEAU—ANDRÉ CHÉNIER.
AVANT-PROPOS
Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet, puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions et à poursuivre des controverses.
Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur, au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes.
Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790. L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine; l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en 1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours.
J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;—autant, et pour les mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique constitution française, et, par les conseils de district, les conseils de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé, moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser1. Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue «patriote» que quand le territoire a été Envahi.
Note 1: (retour) Voir notre Dix-septième Siècle, article Fénelon. (Société française d'Imprimerie et de Librairie.)
Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites conséquences.
La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle, et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent «esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et «géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement intellectuelle encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «Les hommes ne sont pas faits pour considérer des moucherons, disait Malebranche, et l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand on n'a rien à faire et pour se divertir.»—Pour les esprits les plus philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la concupiscence, libido sciendi, libido oculorum, un véritable péché, et une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius, une «curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science. De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement.»—Littérature, art, philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au XVIIe siècle.
Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite à grandir, par le Jardin du roi qui sort de son obscurité, par l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort, Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent, pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de «considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle. Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, l'humain même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés».
Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle, insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que l'on fait.
Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ, absolument perdu tout esprit chrétien.
Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice, l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience.
Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches, les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante, reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens, et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.
Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle, et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation, la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.—Par suite, grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage qu'on a retiré à la tradition.—Par suite encore, tendance générale à l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle, entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: l'égalité réelle que le despotisme a fini par mettre dans la nation même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de l'autorité, toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique entre les hommes.
Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu, comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.
Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du sentiment.
C'étaient deux formes de cet individualisme qui lui était si cher. Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se consulte lui-même; «que chacun, dans sa loi, cherche en paix la lumière»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel qui parle en lui. —Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la raison;—l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe, a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus.
N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le cercle qu'elle parcourt toujours.— De même le sentiment, la passion, sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle, de ce côté-là aussi, était parcouru.
Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.—Plus tard et la pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des âmes, relligiones, et soupçonnées de n'être devenues des divinités que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore ou expédients.
Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait remarquer, et avec grande raison2, que le XVIIIe siècle, à le prendre en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y croire.
Note 2: (retour) Vinet, Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle.— Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle.
La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu, sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte, sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes mêmes de sa rébellion.
Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à examiner.
Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels, brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois, et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas les voir ensemble.
Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de la philosophie.
Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela ni assez novateur, ni assez traditionnel.
Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle, qui, après tout, s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.
Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale et toute autonome.
Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile; puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par petite imitation, traditionnel par contrefaçon.
Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois» avec le Gil Blas, comédie romanesque et spirituellement entortillée avec les Fausses Confidences, croquis vifs et humoristiques de la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les Lettres Persanes, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand siècle.
Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde. Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une «imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une comédie développée sur un portrait de La Bruyère comme un devoir d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très circonspect, très digne, et très impuissant.
Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du Mercure; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants; ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents, vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs, parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.
Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les sources de la vraie et profonde sensibilité.— Et ils ne sont pas assez réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure. Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature, celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé.
Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un «grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle.
Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.
Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.—Un autre, de sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle, mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique, déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est restée profonde.
Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique, et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète écrivant en vers.
Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature, comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire, un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le dix-neuvième3.
Note 3: (retour) Voir dans nos Etudes littéraires sur le XIXe siècle l'article sur Chateaubriand. (Société française d'Imprimerie et de Librairie.)
Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc, s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands siècles dont il est précédé et suivi.—Cependant n'oublions point, et qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a essayé un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que, désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.
On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont retournées contre les idées qui lui étaient chères.
Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la politique est une science d'observation, ne se construit nullement par abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en général, et tant s'en faut.
Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie, et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une accumulation et comme une stratification de petits progrès.
Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.
Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.
Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois, que de complaisance.
J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction moyenne ait lues de ses yeux.
On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères, très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la Littérature française au XVIIIe siècle, du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore le Diderot du regretté Edmond Scherer; le Marivaux si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet; l'admirable Montesquieu de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement ses Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau, dans le volume intitulé Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française (troisième série).—J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop indigne d'eux.
Janvier 1890.
E. F.
Il est convenu que le Dictionnaire de Bayle est la Bible du XVIIIe siècle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes, et cela, encore que généralement admis, n'est pas trop faux; cela est même vrai; seulement il faut savoir que jamais éclaireur n'a moins ressemblé à ceux de son armée, et que, s'il les eût connus, il n'est personne au monde, non pas même les jésuites et les dragons de Villars, qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que ses successeurs.
Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très exactement. On feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siècle, tant littéraire que philosophique et «religieux», qui apparaissent. Bayle est «moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent un peu «bas», et, du reste, est aussi fermé à la grande poésie, et même à toute poésie, qu'il soit possible. Voltaire aura le goût plus large et plus élevé que lui.—Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et négateur; il ne croit qu'au petit fait et aux grandes conséquences du petit fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme historique, et là où nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, l'explosion d'un grand sentiment et le déploiement soudain de grandes forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien conduite. Savez-vous où est, à peu près, le sommaire de la Pucelle de Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et encadré par Bayle dans son dictionnaire.—Bayle a l'esprit de raillerie bouffonne et irrévérencieuse, et cette méthode du burlesque appliqué à la métaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout entier, depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries sur le système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean est un imbécile, et Dieu, modifié en Leibniz est un grand génie; Dieu modifié en trente mille Autrichiens a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), ces plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle, ou plutôt elles ont commencé par être de Bayle.
—«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape parlant ex cathedra peuvent être comparées à celles du paganisme touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien répondant à une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de respect; mais enfin son jugement, quand même il aurait été rendu ex cathedra, ou plutôt ex tripode, ne passait pas pour irréformable. Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes était le juge de dernier ressort: voilà le concile.» —Cela est-il assez voltairien? C'est du Bayle.
Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à la tombe; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes, patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, autant tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention méchante; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siècle.
Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué et aussi désobligeant que possible de l'obscénité. Les détails scabreux recherchés avec soin et étalés avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austère. Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et réprimé au XVIIe, recommence à couler de source et à déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà jusqu'à ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, pour un temps, une nouvelle digue.
La défense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation très grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, à l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand sang-froid, qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et pour être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent à tout le monde, intéressent tout le monde, éveillent, entretiennent et satisfont toutes les curiosités. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger à l'être un peu, et même énormément, dans le seul but de ne point leur rester étranger. Un savant même est bien forcé d'être à peu près à la mode.
Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle qui se dessine à nos yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si on me le permet, le primitivisme, je ne sais quel esprit de retour aux origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que l'humanité en s'organisant s'est éloignée du bonheur, en se civilisant s'est dénaturée et pervertie, idée familière au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et devenue populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans Bayle, à la vérité en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il, que l'effort, humain ou divin, pour éloigner progressivement le monde de l'état primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonté de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une idée singulière des Platoniciens que, par exemple, Dieu ait créé le monde par bonté. La création est plutôt une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur. «Tout était insensible dans cet état: le chagrin, la douleur, le crime, tout le mal physique, tout le mal moral y était inconnu... La matière contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été féconds, pernicieux et funestes qu'après la formation du monde. La matière était une Camarine4 qu'il ne fallait pas remuer.»—Bayle s'amuse, car il s'amuse toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas autre chose que la doctrine de Rousseau poussée à l'extrême, en telle sorte qu'elle pourrait être ou page d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.
Note 4: (retour) Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la surprirent en traversant un marais desséché par les habitants, malgré la défense de l'oracle.
Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.»
Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que l'Encyclopédie et le Dictionnaire philosophique ne sont que des éditions revues, corrigées et peu augmentées du Dictionnaire de Bayle, que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney. Le XVIIIe siècle commence.
Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement parler, relations. La vita umbratilis a été la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la vita beata. Il a lu, toute sa vie—une plume en main, pour mieux lire, et pour relire en résumé—et voilà toute son existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des pensées.
Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage—on l'est avec des passions, quand on les dompte—il est un homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces névropathes.
Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit; mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en sortir.
—Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.
«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner pour des vétilles...»
Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.
Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu». L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.» Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler de centro oscillationis moralis, où l'on raisonnerait sur des principes à peu près aussi nécessaires que ceux de centro oscillationis et des vibrations des pendules».
On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «soutenir le droit et nier le fait»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute agitation et tourment?
Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à la vanité de se faire suivre par la multitude».
Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité. L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve, c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»— Il est donc d'un esprit très étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain; c'est une faute de psychologie et une ignorantia elenchi, comme Bayle aime à dire, tout à fait surprenante.
Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui, seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de sa substance intellectuelle.
Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion; il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.—Il penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle; mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin, ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il l'eût peut-être trouvé jusque dans l'Encyclopédie, et l'eût dénoncé. Je dirai même que j'en suis sûr.
Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et sa Dissertation sur les comètes est un prétexte à philosopher, non proprement un ouvrage scientifique. Dans son Dictionnaire, deux catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants, il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi. Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour accepter la nouvelle.
Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment, après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de religion.—Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment, qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin de pyrrhonisme.
Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais, en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.
Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement, et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier, ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.
Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il ne se permet pas de mépriser.— Il se tient là très ferme, dans cette position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la sûreté générale.
Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien, mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque, et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.— C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte, à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs, et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se rendre compte.
—Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie. Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté, j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.»
Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles ne résolvent pas grand'chose.
En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques 5. Il est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus diverses.—Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît trop bien pour cela la Justification du meurtre du duc de Bourgogne par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions 6»; mais il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de Jacques Clément et sur le De Rege et regis institutione de Mariana7.—Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici, s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout franchement de l'avis de Hobbes.
Note 5: (retour) Article sur Hobbes.
Note 6: (retour) Article Loyola.
Note 7: (retour) Article Mariana.
Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère. Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal; mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu, tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie, pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et c'est sa doctrine. La mitis sapientia Læli revient à l'esprit en le lisant, en y ajoutant cum grano salis.
Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance, et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres, si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature.
Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe, un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose de cela.
A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.
Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant. D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail. Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre—et l'autre aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni beaucoup de finalité dans cet ouvrage.