Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément de tout ce qui n'est pas lui?—Il y a du vrai dans cette objection; mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est dit aux Livres saints.—Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.

Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a connue Chamfort à celui qui lui plaisait.—Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments on peut encore s'accommoder.»—Eh! oui! et c'est de ce train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.

Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au fond du coeur.—C'est pour cela que cette comédie de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir que tu aimes!»

Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il ne l'épouse pas.—A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»—Voilà leur manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.

Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le Legs. Le Legs est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu; les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle victoire,—Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.

Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»; Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers.»

La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de «composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de «métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou les pousse.—En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement son invention à trouver une situation, et, la situation trouvée, laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à Bérénice; et quand il a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention consiste à créer quelque chose de rien

A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue lui serait indispensable.

C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.

De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.

Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience. On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque temps?»

Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et à ne pas trop le sentir.»

Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment compliqué.

IV

Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.—Il en tient, certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.—Il est un de ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.—Tel qu'il est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses profondes.—La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.


MONTESQUIEU


La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.

Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de gravitation.

Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui serait le trahir.—Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera envelopper toutes ses pensées—il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y en avait une, il l'aurait eue,—mais les tendances plus accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.

I

MONTESQUIEU JEUNE

Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble, dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe siècle, et au delà.—En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu impertinent.

Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain; mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain26». Il a l'âme la moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent aucunement.

Note 26: (retour) Cf. Usbeck dans les Lettres Persanes (Lettre vi). «Dans le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit par l'amour même.» (L'ensemble des Persanes donne l'idée que c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et l'on s'accorde à l'y reconnaître.)

Il n'est pas chrétien. Les Persanes sont avant tout un pamphlet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort... c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général des Lettres qui touchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des Persanes aux Lois, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins encore le sentiment.

Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les lyriques27, ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des moralistes et des orateurs.—Les quatre plus grands poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur», pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les peignent.

Note 27: (retour) Persanes, lettre CXXXVII.

Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse28. Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande Rhédi, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur l'humanité?—Usbeck va-t-il répondre par les arguments de Goethe: Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de l'homme?—Non, mais par les arguments du Mondain et par «l'homme à quatre pattes» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait même distingué par sa gentillesse?»—Il est possible; mais de l'art pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les raisonnements d'Usbeck.

Note 28: (retour) Persanes, lettre CVI.

De son temps, il en est encore par un certain souci de choses scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de philosophie expérimentale. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...», disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point à ne pas oublier que le premier des grands philosophes du XVIIIe siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau.

Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces Lettres Persanes sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire», j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les Lettres Persanes.

Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un directeur...—C'est quelque chose!—Eh! non! pas même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique ne lui échappe point; l'homme lui échappe.

Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien que les choses du moment, actualiste, et incapable de soutenir l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme tiendra à cela.

Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.

Même avant le Temple de Gnide, Montesquieu donne un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la Pluralité des Mondes il n'y avait qu'une marquise; dans les Persanes, il paraît que ce n'est pas trop de tout un sérail. Dans les Mondes on voyait un savant s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les Persanes, nous aurons des histoires de harem et les mémoires d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.

Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.

Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de celui-là.

II

MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ

Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode.

Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant. Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et des Girondins.

Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui, par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est, en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine classique. Il est parmi nos sacra. Notre XVIe siècle l'a mis en honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi, sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et devait devenir un fanatisme.

III

SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES

Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne, qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les Persanes en sont sorties, une partie de l'Esprit des Lois y a sa source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants. Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande, son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir.

Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; Lettres édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes occidentales de Thomas Gage; Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes, etc., voilà ses excursions de bibliothèque.—Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.

Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la Grandeur et décadence que fût sorti l'Esprit des Lois; et, son beau rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant.

IV

IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU

En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne heure. Je vois dans les Lettres Persanes29 telle théorie sur les peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement des impôts. Le sociologue positif apparaît.—Le voici encore, plus accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»— Soit; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les développements des nations, les grands mouvements des peuples, les accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «Discours» immortel où nous voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin mystérieuse.

Note 29: (retour) Lettre CXVII.

—Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes, ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque. —N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain30.» Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste... il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il voit la justice il tant nécessairement qu'il la suive...»

Note 30: (retour) Persanes, CXXXI.

Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe, et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait nécessairement juste»31. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de l'univers?

Note 31: (retour) Persanes, LXXXIII.

Cela dans les Lettres Persanes, dans ce livre frivole dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les questions graves sont touchées, l'Esprit des lois s'annonce. Origine des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit qu'il en est un qui écrira l'Esprit des Lois. Il ne serait même pas impossible que tous y missent la main.

V

L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»

Et, en effet, il en a été ainsi. L'Esprit des Lois nous montrera, agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions.— Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit des notes et écrit des articles pour la Revue des Deux-Mondes, les Annales de Jurisprudence, le Tour du Monde et la Romania; qui s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.

Ce livre s'appelle l'Esprit des Lois; il devrait s'appeler tout simplement Montesquieu. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots hautains qui sentent la force32, les généralisations ambitieuses; plus tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins passionnément poursuivi?

Note 32: (retour) «Tout cède à mes principes.»—«J'ai posé les principes et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»

Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'Esprit des Lois dans les Lettres Persanes, il y a encore des Lettres Persanes dans l'Esprit des Lois. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».— L'homme du bel air n'a pas disparu.

Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus longue.

Et voici venir le Romain, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà l'essence de toute république. La République est: soyez vertueux. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce mot de vertu. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «politique», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.

Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu, un peu livresque, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi avec les Moeurs des Germains, qu'il prend un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande influence.

Et si l'érudit ancien a sa part dans l'Esprit des Lois, l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'honneur est pour lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les Persanes il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie, des airs, du paraître, de la vanité. La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet honneur dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se faire de la monarchie cette idée-là.

Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les Persanes; il arrive, dans les Lois, à en faire toute une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids33. Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité, forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne34.

Note 33: (retour) Livre XVI, ch. 2.
Note 34: (retour) XVI, 9.

Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.

—Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement, éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer, disparaître...

—Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des rapports justes entre les idées.—Et par suite il arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France, de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire qu'ils eussent quelque chose à faire.

—N'aperçoit-il point la contrariété?—Si vraiment Montesquieu n'a point remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre XVI).—Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat, elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut opposer les «causes morales» aux «causes physiques» (XIV, 5), combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (XIV, 5); etc.

Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions, comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, 10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de cette même nature.»

Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de l'établir.

C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement. En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;—et qui peut-être ne se trompe pas.

Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à être systématique.—Car un système est, selon les cas, une idée, une passion ou une table des matières.—C'est une idée chez ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les routes.—C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur présente.—C'est un simple memento, une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon ordre et à les retrouver aisément.

Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs. Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'Esprit des lois suggérant tout un système historique ou politique qui ferait la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire que c'est supériorité.

De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'Esprit des lois.

C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'honneur dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe;— aristocrate, pour comprendre qu'une aristocratie subsiste par la modération, c'est-à-dire par la prudence et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération l'abandonne;—démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige (qui s'est vu du reste), la vertu même, pour gagner une pareille gageure;—despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent35; mais pour nous montrer aussi combien un pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.

Note 35: (retour) Arsace et Isménie histoire orientale.

Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de départ.

C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les institutions des Grecs36. Quel rapport, et que signifie cet éloge de l'État-couvent établi par les Jésuites au nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes moeurs37; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la vertu tenue pour principe des États républicains et cette autre idée que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de l'Europe monarchique.

Note 36: (retour) Livre IV, ch. 6.
Note 37: (retour) Cf. Livre V, ch. 6.

Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune parce qu'il la dépasse. Continuons: «Tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat, et cet Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles il se forme sauvent des grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque toujours tout de travers38

Note 38: (retour) Grandeur et Décadence, XI.—La Grandeur et Décadence est un chapitre détaché de l'Esprit des Lois et publié à l'avance.

Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire: «L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés par les moeurs. Mais si par un long abus du pouvoir, si, par une grande conquête, le despotisme s'établissait à un certain point, il n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent; et dans cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»— Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le Courrier de Provence par Mirabeau39, je ne vois pas d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.

Note 39: (retour) Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale.

A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie de milliers d'hommes.—La haute critique, aussi bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois familière et dont on sait ne pas dépendre.

Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans le grain.

VI

SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.»

Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de leçons?—Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.

Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la Sagesse politique, exprimer la leçon que l'Esprit des Lois contient, et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.—Et voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.

Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental. L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il ait éprouvé. Les Lettres Persanes le prouvent assez. La haine du despotisme est restée le fond même de Montesquieu.

Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela40. —Voyez cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; elle en suppose même chez celui qui commande. Il n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»—Voyez ce qu'il reprochait dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout d'avoir été un sot41. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits42.

Note 40: (retour) Esprit (v. 14).
Note 41: (retour) Persanes, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»
Note 42: (retour) Esprit, v. 13

Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire; c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste.... 43.» Il ne veut pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande absurdité»44; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance»45. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui46. Il s'amuse, dans une des Persanes, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.

Note 43: (retour) Persanes, LXXXIII.
Note 44: (retour) Esprit, L 1.
Note 45: (retour) Esprit, ibid.
Note 46: (retour) Esprit, ibid.